COMTE DE GOBINEAU (continued 3)
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Elle cesse de combattre et se montre résignée. Elle dit seulement:
—Tu reviendras?
—Oui! oui! je reviendrai ... je te le jure, Amynèh! Comment ne reviendrais-je pas? Sois sûre que, si tu ne devais plus me revoir, c'est qu'alors....
Elle lui mit la main sur la bouche.
—Je te reverrai, dit la meilleure des femmes en affermissant sa voix. Assurément, je te reverrai! Pense à moi, n'est-ce pas?
—Oui, j'y penserai ... j'y penserai souvent!... Non! Tiens! j'y penserai toujours! O Amynèh! mon Amynèh! ma chérie! Comment veux-tu que je fasse pour ne pas penser toujours à toi? Songe donc à ce que tu es pour moi!... Est-ce que je le savais bien jusqu'à ce moment?... Je n'avais jamais songé que je pouvais te perdre.... Te perdre.... Est-ce que je te perdrai?
—Non! tu ne me perdras pas. Je serai là, tranquille, chez ta sœur. J'aurai beaucoup de patience ... j'aurai beaucoup de courage.... Je suis sûre qu'il ne t'arrivera rien, Kassem! Mets encore une fois ta tête sur mes genoux.
C'est ainsi que la nuit se passa entre le désespoir le plus poignant et les caresses les plus tendres, l'un consolant l'autre, et le plus souvent c'était Amynèh qui relevait la tête courageusement sous le mauvais traitement que leur infligeait le sort.
Quand le jour parut, ce fut elle qui appela les domestiques et leur ordonna de lever les tapis, d'enfermer toutes choses dans les coffres, de vider la maison; elle envoya chercher des mulets et on transporta le ménage chez Zemroud-Khanoum. Les gens du quartier, mis en éveil par le mouvement, étaient sortis de leurs maisons comme une fourmilière; ils se tenaient, qui sur le pas de sa porte, qui dans la rue ou assis sur quelques auvents de boutique, sans compter ceux qui étaient montés sur leurs terrasses. Il y avait foule. Amynèh, quand elle vit qu'il ne restait rien au logis et que les quatre murs de chaque chambre étaient nus, s'enveloppa dans ses voiles et partit. Kassem la suivit, puis revint au bout d'une heure. Il était seul avec le petit esclave nègre. On l'attendit encore un peu. Alors l'esclave vint allumer un grand feu au milieu de la place la plus vaste du quartier, et, quand le bûcher flamba tout haut, Kassem parut dans la rue à son tour.
Il avait la tête et le buste nus, les pieds et les jambes nus et ne portait qu'un caleçon de toile blanche. Il tenait à la main les habits qu'il avait mis la veille, pantalon de soie rouge, koulydjèh de drap d'Allemagne gris, passementé de noir, djubetz de laine de Verman rouge à fleurs, et bonnet de peau d'agneau très fine. Il marcha vers le bûcher; il y déposa tous ces vêtements qui furent consumés sous ses yeux. Il faisait ainsi vœu de pauvreté et d'ascétisme. La multitude le regardait faire; elle était très émue. On l'aimait. Quoi d'étonnant? On l'avait connu tout petit; il était jeune, il était beau; jusque-là il avait toujours été heureux et s'était montré obligeant pour les uns, très charitable pour les autres. Les femmes pleuraient; quelques-unes criaient, agitant leurs bras et disant: Quel malheur! Quel malheur! Au fond, on était profondément édifié. Aux yeux de ceux à qui les domestiques avaient expliqué l'affaire, Kassem était l'esclave dévoué de la science et du renoncement, et rien ne semblait plus beau.
Quand le sacrifice fut fini, le nouveau derviche s'écria d'une voix stridente, à la façon de ses confrères:
—«Hou!»
C'est-à-dire: «Lui!» l'Etre par excellence, celui qui contient en son sein et y réserve tout ce qui est vivant, Dieu. Les bénédictions éclatèrent:
—Que Dieu le garde! Que les saints Imams veillent sur lui! Oh! Dieu! oh! Dieu! Conservez-le! Que tous les prophètes l'accompagnent!
Kassem remercia d'un signe de tête et sortit de la place. Au moment où il atteignait la rue qui menait hors de la ville, un vieux bakkal ou épicier lui tendit une petite coupe en cuivre, en le priant de l'accepter comme souvenir de lui, ce qu'il fit; puis, il avança de quelques pas, et l'enfant du menuisier, qui avait cinq ans et qu'il avait bien souvent caressé, marcha vers lui, envoyé par son père et traînant un fort bâton de voyage. Kassem le prit encore. Mais sa fermeté l'abandonna un instant; il ne put retenir quelques sanglots et saisit convulsivement l'enfant qu'il pressa dans ses bras. C'était l'amer souvenir de ce qu'il perdait. Il se remit pourtant assez à temps, et, s'étant éloigné à grands pas, il se trouva bientôt hors de la ville, marchant dans la direction de l'est, c'est-à-dire vers le Khorassan, où il sentait que l'Indien l'attendait et l'appelait.
Aussitôt qu'il se trouva dans le désert, cheminant ainsi et frappant de son bâton les cailloux du chemin, il se trouva libre dans le vaste monde, et son cœur se calma. Son esprit s'exalta et il se vit déjà en pensée maître et maître absolu de tous les glorieux secrets dont l'Indien lui avait annoncé et promis la révélation. Il n'y avait rien de bas ni de cupide dans son enthousiasme; ce qu'il voulait, ce n'était pas le pouvoir de courber les hommes sous la puissance des prestiges et encore moins d'avoir, par la transmutation des métaux, la richesse universelle. Il voulait la sagesse et la pénétration dans les plus augustes mystères de la nature. Il se voyait d'avance transfiguré, au-dessus des désirs, au-dessus des besoins; il se voyait comme un ascète, auquel rien ne manque des richesses morales et des perfections intellectuelles, et qui, placé par sa science et son dédain absolu des choses terrestres, dans le sein même de la Divinité, devient ainsi copartageant d'une félicité sans limites. Pour en arriver à ce point, il avait craint de bien grands combats, des luttes terribles contre ses affections mondaines. Mais pas du tout. Lui-même il s'étonnait maintenant de la facilité avec laquelle il s'était séparé d'Amynèh, que la veille encore il idolâtrait, et, en se trouvant ainsi, le cœur libre et léger, presque indifférent à la perte qu'il venait de s'infliger, il reconnaissait avec admiration la profonde sagesse du derviche indien. Celui-ci, lorsque Kassem avait insisté sur l'impossibilité de se séparer de sa jeune femme, lui avait prédit absolument ce qui arriverait de l'indifférence qu'il ressentait à cette heure.
—Les passions humaines, ainsi s'était exprimé le sage, ne sont nullement si fortes, ni si dures à briser, que le commun des hommes se l'imagine. Inépuisables dans leur essence, elles n'ont qu'un semblant de puissance, et, quand on met violemment le pied dessus, elles gémissent d'abord, puis se taisent, et, comme des ombres qu'elles sont, finissent bientôt par s'anéantir devant la volonté inexorable. Qui en doute? Les âmes faibles; mais nous, qui sommes faits pour la domination du monde, des autres hommes et surtout de nous-mêmes, nous savons qu'il en est ainsi. Quittez votre maison, partez, et votre tête, débarrassée de soucis nuisibles, ne sera pas plutôt dans l'air libre, que vous vous étonnerez des craintes dont votre imagination voit en ce moment les fantômes, et qui n'oseront pas même vous assaillir.
Et il en était ainsi. Kassem ne pensait à Amynèh que comme à un rêve lointain et qui n'a plus d'action sur l'esprit; et, tout entier, comme on vient de le voir, à la dévotion de ses idées immenses, il lui semblait flotter sur leurs ailes. Il se reconnaissait calme et heureux.
Huit jours se passèrent ainsi. Chaque soir, il entrait dans un village et s'asseyait sous l'arbre qui masquait le milieu de la place principale. Les plus âgés des paysans, le moulla, quelquefois un ou plusieurs autres derviches, des passants comme lui, venaient se mettre à ses côtés, et une partie de la nuit s'écoulait dans les entretiens de la nature la plus diverse. Tantôt c'étaient des récits de voyages, tantôt des récits de batailles; souvent les questions les plus ardues de la métaphysique étaient agitées par ces cerveaux rustiques, comme il est d'usage dans tout l'Orient, et on écoutait volontiers les observations de Kassem, car on s'apercevait qu'il avait étudié. Quant aux choses nécessaires de la vie, il trouvait partout aisément une natte pour se coucher et sa part de pilau. Il s'était informé à plusieurs reprises de celui qu'il allait rejoindre. On l'avait vu passer: il pensait que l'Indien ayant sur lui peu d'avance, il le rejoindrait aisément.
Le neuvième jour du voyage, il s'avançait, comme à l'ordinaire, d'un pas allègre, et regardait sans ennui et sans fatigue l'étendue infinie du désert pierreux, ondulé, coupé de ravins, de rochers, de mamelons, bordé, bien loin à l'horizon, de deux rangées de montagnes magnifiques, colorées comme des pierreries par les jeux de la lumière, quand il sentit au fond de son âme une compression inattendue, une émotion spontanée, une douleur, un appel. Son âme, se tournant pour ainsi dire sur elle-même, lui dit:
—Amynèh.
Elle l'avait dit tout bas. Il l'entendit pourtant et, avec lui, son cœur l'entendit, et avec son cœur, toutes les fibres de son être et tous les échos qui étaient dans sa mémoire, dans sa sensibilité, dans sa raison, dans son imagination; dans sa pensée, tout cela, se réveillant, se mit à crier avec passion:
—Amynèh!
C'étaient comme des enfants qui demandent leur mère, comme devaient être les malheureux submergés dans les flots du déluge, quand ils levaient leurs bras au ciel et pleuraient en disant:
—Sauvez-nous!
Il fut bien surpris, Kassem, il fut bien surpris! Il croyait que tout le passé avait disparu; pas du tout; le passé se montrait droit devant lui, bruyant, dominateur, réclamant son bien, sa proie, réclamant lui, Kassem, et il entendait comme un murmure menaçant:
—Qu'as-tu à faire avec la science? Que veux-tu de la puissance souveraine? Que t'importent la magie et la domination des mondes! Tu appartiens à l'amour! Tu es l'esclave de l'amour! Esclave échappé de l'amour, reviens à ton maître!
Et comme Kassem continuait sa route, tête basse, la compagne presque inséparable d'un amour profond, sa compagne vengeresse l'atteignit, et une tristesse irrésistible s'empara de lui, absolument comme l'obscurité nocturne envahit, le soir, la campagne.
Le jeune homme avait beau se débattre, il était pris, il était repris. Il avait cru que ce n'était rien que d'aimer Amynèh et de la quitter. Mais l'amour s'était joué de lui. Il se répétait:
—La passion n'est rien; qu'on la regarde en face, et elle tombe!
Il la regardait bien en face; elle ne tombait pas; elle le maîtrisait, et c'était lui qui se sentait faiblir, faiblir, faiblir, et qui se prosternait. Il voulait la chasser; mais qui était le maître en lui-même? L'amour ou lui? C'était l'amour! et l'amour répétait sans se lasser:
—Amynèh!
Et tout, dans l'être entier du pauvre Kassem, recommençait et disait:
—Amynèh!
Et cette voix et ces voix suppliantes, irritées, volontaires, enfin toutes puissantes ne s'arrêtaient plus, et Kassem n'entendit plus rien en lui-même que ces seuls mots:
—Amynèh! mon Amynèh!
Que faire? Ce qu'il fit. Il tint bon et continua à marcher. Il allait devant lui; il avait perdu tout son entrain, toute son exaltation, toutes ses espérances et même le goût de ses espérances, et il rongeait l'amertume d'un profond et irrémédiable chagrin. A chaque pas, il sentait qu'il s'éloignait, non de son bonheur, mais de la source de sa vie; son existence était plus lourde, plus étouffée, plus pénible, plus combattue, moins précieuse, et donnait moins de désirs de la gardera celui qui la traînait. Il marchait, toutefois, le pauvre amant.
—Je ne peux pas retourner; j'ai promis, j'ai fait vœu de rejoindre l'Indien. Comment ne pas savoir ses secrets? Oh! Amynèh! mon Amynèh! ma chère, ma bien-aimée Amynèh!
C'est grand dommage que les hommes, qui ont beaucoup d'imagination et de cœur, ne soient pas mis par la destinée à ce régime de ne vouloir qu'une seule chose à la fois. Comme tout irait bien pour eux! Comme ils se donneraient libéralement, entièrement, sans réserve, sans scrupule et sans souci, à la passion unique qui les prendrait! Malheureusement, le ciel leur impose toujours plusieurs tâches. Sans doute, parce qu'ils voient plus et mieux que les autres, ils ont laissé leurs pensées entrer en bien des endroits; ils aiment ceci, ils aiment cela. Ils veulent, comme Kassem, posséder les secrets ineffables, et, comme lui, ils aiment une femme en même temps qu'ils aiment la science, et ne peuvent pas aimer avec modération, avec calme; ce qui arrangerait tout. Non! il faut, pour leur malheur, que les gens comme Kassem ne sachent rien faire à demi et demandent toujours d'eux-mêmes l'absolu en beaucoup de sens. Il leur arrive d'être, à peu près toujours, profondément malheureux par l'impuissance d'atteindre tout à la fois.
Si, au moins, il avait eu cette confiance que sa sœur Zemroud s'était efforcée d'inspirer à Amynèh: revenir dans un an, dans deux ans.... Mais, non! Il ne pouvait admettre cette consolation possible. Il savait que, une fois entre les mains du derviche indien, il pratiquerait pour toujours cette règle de conduite: la science est longue et la vie est courte. C'en était donc fait de ces images que le passé lui montrait; sa félicité était éteinte.
—Je deviendrai vieux, à la fin, se dit-il; je deviendrai vieux; j'oublierai Amynèh.
Cette idée lui fit plus de mal que tout le reste à la fois. Il aimait mieux souffrir, il aimait mieux se sentir torturé par la douleur jusqu'à la mort. Il ne voulait pas oublier! C'était se renoncer soi-même, s'anéantir et faire place à un nouveau Kassem qu'il ne connaissait pas et haïssait profondément.
Il essaya de se calmer par la pensée des belles choses qu'il allait apprendre, et des merveilles que, chaque jour, il lui serait donné de contempler et qui surpassent de beaucoup, ajoutait-il avec conviction, la magnificence des choses terrestres les plus éclatantes, et même, se dit-il tout bas, la beauté d'Amynèh.
Cette suggestion de son esprit lui fit horreur, et une voix s'éleva dans son âme, qui répliqua aigrement:
—Et la tendresse d'Amynèh, y a-t-il quelque chose aussi dans le plus haut des cieux qui la dépasse en valeur?
Kassem était donc aussi complètement malheureux qu'un homme peut l'être, aussi abattu, aussi triste. Il faisait des vœux ardents pour rencontrer le plus tôt possible le derviche; car il lui prenait de tels découragements que, par intervalles, il se laissait tomber sur la terre et s'abandonnait à sangloter.
—Quand il sera avec moi, se dit-il, je serai distrait, je penserai à ce qu'il me dira. Il me ramènera à la contemplation auguste de la vérité. Je ne serai pas heureux, mais je retrouverai du courage, car il faut que j'en aie. Mon sort est de servir aux grands desseins de mon maître, je subis mon sort.
Au fond, il n'avait plus rien au monde qui l'attachât. Tiré entre deux passions, il ne souhaitait plus, tant il souffrait, que d'obtenir un moment de repos, et d'apprendre ce que c'était que le calme et de savourer la paix. A mesure que les jours passaient, il en arrivait à ce point de ne plus même savoir ce qui pouvait le rendre heureux dans ce monde, tant il lui semblait ne rêver que des choses impossibles. Amynèh! Elle était si loin! Elle s'éloignait tous les jours! Il l'avait perdue; cette image idolâtrée était noyée dans ses larmes; il ne la voyait pas bien; à force de la regretter, de la désirer, de l'appeler, de pleurer, de ne pouvoir l'atteindre, elle lui semblait ne plus exister dans le monde où il était lui-même, ne pas avoir de réalité sur la terre; il n'osait plus croire à la possibilité de la reprendre jamais, et, quant à l'amour de la science, première, unique cause de son chagrin, il n'était pas bien sûr de le ressentir encore.
Mais, sur ce point-là, il se trompait. La curiosité poignante, dont les paroles du derviche l'avaient fait devenir l'esclave, le tenait, en réalité, plus serré qu'il ne croyait. Il ne sentait pas bien pourquoi, dans son isolement, dans son abandon, l'amour, irrité et souffrant, ne lui ménageait pas les peines, et, cependant, il aurait dû comprendre que cet amour si fort pour le torturer, n'était cependant pas absolument victorieux; car, après tout, malgré tout, Kassem, transpercé par cet aiguillon, ne rebroussait pas chemin; il marchait, mais non pas vers Amynèh; il marchait pour retrouver le derviche, et il semblait avoir au cou une chaîne qui le tirait. Cette chaîne, c'était son Kismèt, sa Part. Il s'était traîné, malgré lui, malgré ses sentiments, ses désirs, son cœur, sa passion, tout; il marchait cependant et ne pouvait s'en défendre.
Ce qui était plus étrange, c'est qu'au fond il était loin de savoir ce qu'il allait chercher, et encore moins ce qu'il prétendait obtenir. L'Indien lui avait seulement prouvé toute sa puissance et assuré qu'il avait besoin de lui. La tête excitée, son imagination subitement embrasée, faisaient, disaient le reste. Il voulait voir, il voulait servir; il entrevoyait vaguement des hauteurs et des profondeurs où planait le vertige; il voulait irrésistiblement se jeter dans les bras, au cou de ce vertige, génie gigantesque dont les regards fixés sur ceux de son âme le fascinaient, et une fois dans ce giron terrible, il ne savait pas ce qui allait lui arriver; mais il ne cherchait pas même à le pressentir. C'était, en vérité, le vertige auquel il en voulait.
Je ne sais pas si l'amour passionné peut jamais accepter qu'une autre passion soit pour lui une digne rivale; mais, s'il en est une à laquelle il soit disposé à accorder, ou du moins à laisser prendre ce titre sans s'indigner par trop, il semble que ce doit être celle-là même qui étreignait Kassem dans ses bras convulsifs. Exaltation pour exaltation, frénésie pour frénésie, celle de l'une vaut celle de l'autre; il y a, de part et d'autre, autant d'abnégation, autant de discernement, peut-être autant d'aveuglement; et si l'amour peut se vanter d'emporter au-dessus des vulgarités de la terre l'âme qu'il transporte dans les plaines azurées du désir, sa rivale, celle-là précisément qui tenait l'âme de Kassem en même temps que l'amour, a le droit de répondre d'une manière assurée qu'elle n'exerce pas un pouvoir dirigé vers des buts moins sublimes. Ainsi le malheureux amant parcourait les campagnes caillouteuses, brûlées d'un soleil inexorable, vides de tout qui ressemblait à de la végétation, ayant toujours devant ses yeux distraits des horizons dont les cercles étaient immenses et s'allongeaient sans cesse; il s'avançait, et il souffrait, et il pleurait, et il se sentait mourir, et pourtant il marchait.
Il avait beau faire du chemin, il ne parvenait pas à atteindre son maître. Depuis quinze jours déjà, il avait perdu ses traces; il avait interrogé, il interrogeait les gens; des villages, les voyageurs; personne n'avait vu l'Indien. On ne le connaissait pas. Sans doute Kassem avait pris, à un certain moment, une autre direction, ce qui n'est pas malaisé dans ces contrées où il n'existe, à proprement parler, aucune route. Mais, Kassem ne put pas s'empêcher de reconnaître, dans cette circonstance, la puissance de son Kismèt.
—Si j'avais rencontré mon maître, se disait-il avec amertume, dans les premiers jours où la douleur m'a assailli, je n'aurais sans doute pas eu la force de la lui cacher. Il m'aurait rudement repris, et je n'aurais rien gagné à cette confidence imprudente que des reproches constants, et peut-être ... quoi! peut-être?... Bien certainement une défiance qui, sans me rendre Amynèh, m'aurait sans doute tenu bien loin, pendant des années, du sanctuaire de la science dont j'aurais été déclaré indigne. Maintenant, je ne suis plus maître de moi, parce que, beaucoup plus malheureux et ayant touché le fond de mon infortune, j'y suis comme prosterné et je ne songe pas même à m'en tirer jamais! Non! je ne dirai pas un mot à l'Indien! Je ne lui montrerai pas mon secret. Il ne pourrait le comprendre! C'est une âme dure et fermée à tout ce qui n'est pas la sublimité qu'il recherche. Il est déjà Dieu; moi, hélas! hélas! que suis-je? Oh! hélas! que suis-je?
Kassem traversa bien des pays, des lieux déserts, des lieux habités; il fut ici humainement reçu, ailleurs mal; il entra dans des villes; il parcourut les rues de Hérât, et, ensuite, celles de la grande Kaboul. Mais il était à tout d'une indifférence profonde. En réalité, on ne pouvait pas dire qu'il vécût. La double exaltation qui entraînait et déchirait son être ne le laissait pas un moment tomber au niveau des intérêts communs. Il voyageait, mais il rêvait et ne voyait que ses rêves. C'était merveille qu'il touchât la terre du pied, car il n'était pas du tout sur la terre. Quand il eut atteint Kaboul, sans s'arrêter nullement, comme je viens de le dire, à visiter les singularités de cette ville fameuse qui a, comme on le sait, des maisons construites en pierres, et à plusieurs étages, il s'empressa d'en partir, et, après quelques journées, il arriva aux cavernes de Bamyân, où il était certain de trouver le derviche. En effet, en entrant dans une des grottes, après en avoir visité deux ou trois, il aperçut son maître assis sur une pierre, et traçant avec le bout de son bâton des lignes, dont les combinaisons savantes annonçaient un travail divinatoire.
Sans tourner la tête, l'Indien s'écria de la voix mélodieuse qui était si remarquable chez lui:
—Loué soit le Dieu très haut! Il a donné à ses serviteurs les moyens de n'être jamais surpris! Approche, mon fils! C'est précisément à ce moment du jour que tu devais arriver! Tu arrives, te voilà! Je loue ton zèle, dont la pureté immense m'est garantie; je loue l'élévation de tes sentiments et de ton cœur; mes calculs me les démontrent, et je n'en puis douter. De toi, je ne saurais attendre que tout bien, toute vertu, tout secours, et, cependant, je ne sais comme d'inexplicables obstacles s'élèvent devant nos travaux!
Kassem s'avança modestement et baisa la main du sage. Mais celui-ci, concentré dans ses réflexions, ne leva pas même les yeux sur lui et resta contemplant avec fixité les combinaisons de lignes qu'il avait tracées sur le sable et qu'en réfléchissant il modifiait. Le jeune homme le regardait avec une sorte de bonheur mélancolique. Il ne se sentait plus seul. Il était près d'un être qui, à sa façon, l'aimait, qui faisait cas de lui, pour lequel il était quelque chose et qui comptait sur lui. Il eût bien volontiers embrassé le derviche; il eût voulu se jeter à son cou, le presser contre son cœur dolent. Mais il n'y avait pas d'apparence que rien de semblable fût possible; Kassem écarta ces idées presque en souriant de lui-même; il se contenta de regarder silencieusement son maître avec une tendre affection, sans chercher à l'interrompre dans les méditations que celui-ci poursuivait et dont, sans les comprendre, il admirait la profondeur. Enfin, pourtant, l'Indien releva la tête et contempla fixement son compagnon.
—L'heure est venue, dit-il; nous sommes à l'endroit fixé; nous allons commencer notre travail. Espérons tout, quoi qu'il en soit!
—Que cherchez-vous? lui dit Kassem; qu'attendez-vous? Que voulez-vous?
—Je ne sais pas, répondit l'Indien; ce que je veux, c'est ce que je ne connais pas. Ce que je connais est immense. Il me faut le par-delà. Il me faut le dernier mot. Quand je l'aurai, tu le partageras, et, sans avoir passé par les routes innombrables que j'ai parcourues, tu auras tout, sans peine, sans mes angoisses, sans mes chagrins, sans mes doutes, sans mes désespoirs. Comprends-tu? Es-tu heureux?
Kassem tressaillit.
—Sans désespoirs? se dit-il en lui-même, est-ce bien vrai? N'aurai-je pas payé autant que lui?
Cependant, il se sentit entraîné par les paroles de son maître. Son cœur se ranima et bondit. Il espéra de son côté. Il touchait à un des buts de sa vie. Un instant, il oublia l'autre.
—Allons! s'écria-t-il avec énergie, marchons! Je vous suis! Je suis prêt!
—Tu n'as pas peur? murmura le derviche.
—De rien au monde! répartit Kassem. En vérité, la vie était de toutes les choses celle à laquelle il tenait le moins.
Le derviche se leva et marcha dans la grotte. Kassem le suivait. Ils s'enfoncèrent dans les profondeurs de la terre. Bientôt la clarté du jour les abandonna. Ils s'avancèrent dans le crépuscule, puis bientôt dans les ténèbres. Ils ne prononçaient un mot ni l'un ni l'autre. Au bout de quelque temps, Kassem sentit, sous ses mains portées en avant, la roche vive, et il s'aperçut que le derviche la tâtait de ses doigts. Autour d'eux, s'accumulaient des blocs de pierre jetés là par des éboulements souterrains et qu'ils avaient escaladés. Le derviche soupirait profondément, prenait haleine et recommençait à soupirer. Kassem se rendit compte que son maître cherchait à déranger les roches. Tout à coup, il se sentit pris fortement par le poignet, et le derviche, le traînant violemment en arrière, le ramena dans un endroit où passait une bande de jour.
—Il y a quelque chose en toi, s'écria-t-il, qui nous empêche de réussir! Je le vois maintenant, je le sais, j'en suis sûr! Tu es honnête, tu es dévoué, tu es bon et fidèle! Mais il y a quelque chose! Je ne sais quoi! Tu n'es pas tout entier à l'œuvre sainte! Parle! avoue!
---C'est vrai, répondit Kassem en tremblant, c'est vrai; pardonnez-moi. Je ne suis pas tel que je devrais.
---Qu'y a-t-il? s'écria le derviche en serrant les dents; ne me cache rien mon fils, il faut que je sache tout pour y porter remède. N'aie pas peur, parle!
Kassem hésita un moment. Il était devenu tout pâle. Il comprenait qu'il ne fallait pas hésiter. Il n'était pas là en présence du monde, mais en présence d'un redoutable infini.
—J'aime, dit-il.
—Quoi?
—Amynèh!
—Ah! malheureux!
L'Indien se tordit les marcs et resta comme absorbé dans une douleur qui ne trouvait pas de paroles. Enfin, il fit un effort,
—Tu ne saurais me servir à grand'chose, dit-il. Ton bon vouloir est paralysé. Il faut ici une âme libre; la tienne ne l'est pas. Cependant, tu es bien pur de tout mal; tu étais celui qu'il me fallait.... Tu peux encore quelque chose.... Moi, je ne reculerai pas.... J'aurai tout ... j'aurai ce que je veux!... Mais à quel prix!... Pour toi, tu n'auras rien! Rien! Entends-tu?... Ce n'est pas ma faute! ce n'est pas la tienne! Ah! une femme!... une femme!... Maudites soient les femmes! C'est la ruine! C'est le fléau irrésistible! c'est la perte!... Marchons, pourtant, retournons! dans un quart d'heure, il serait trop tard!
Comme il achevait ces derniers mots, une voix s'écria à l'entrée de la caverne:
—Viens, Kassem, viens!
Kassem frissonna de tous ses membres. Il lui sembla reconnaître cette voix. Mais l'Indien le saisit avec force, et l'entraînant moitié contraint, lui cria:
—N'écoute pas, ou tout est perdu!
La voix se fit entendre de nouveau.
—Viens, Kassem, viens!
Kassem devint comme fou. Il reconnaissait tout à fait la voix; mais son vieux maître l'entraînait toujours et lui criait:
—Ne te retourne pas! n'écoute pas! Suis-moi! Je sais que je vais mourir! Mais, au moins, au moins, qu'en mourant, je trouve!
Kassem se laissait emporter. Il allait, il était traîné, mais il ne résistait pas. Son affection pour son maître, une curiosité fébrile, furieuse, le dominait. Il savait qui l'appelait: il n'avait plus d'autre volonté que de courir au devant du terrible mystère. Tout à coup, il se trouva contre la roche, à l'endroit même où quelques instants auparavant ses mains avaient touché.
—Mets-toi là, dit l'Indien en le poussant dans le fond d'une sorte d'anfractuosité; là! là! Bien!... Tu risques moins, et maintenant, je le sais, je le sens, je vais tout savoir!
Kassem l'entendit de nouveau gémir, pousser, tirer, frapper; et, en même temps, ses cheveux se dressèrent d'horreur, car le derviche prononçait, dans une langue absolument inconnue, des formules gutturales dont la puissance était certainement irrésistible. Soudain un fracas épouvantable se fit entendre dans la grotte; Kassem sentit les pierres s'agiter, la terre vaciller sous ses pieds, les rochers glissèrent sous ses mains, la lumière entra de toutes parts; un éboulement épouvantable venait d'ouvrir la voûte; il regarda, il ne vit plus le derviche, et, à la place où ce sage et tout-puissant magicien avait dû être un instant auparavant, s'élevait un amoncellement de débris énormes que toutes les forces humaines eussent été impuissantes à soulever de leur place; mais, à l'entrée de la caverne, désormais inondée de la lumière du jour, Kassem vit Amynèh pâle, pantelante et qui lui tendait les bras. Il courut à elle, il l'embrassa, il la contempla; c'était bien elle. Elle n'avait pas eu le courage de l'attendre. Elle avait marché après lui, elle l'avait suivi; elle le retrouvait, elle le garda.
III
HISTOIRE DE GAMBÈR-ALY
PERSE
Il y avait, à Shyraz, un peintre appelé Mirza-Hassan, et on ajoutait Khan, non pas qu'il fût, le moins du monde, décoré d'un titre de noblesse; seulement sa famille avait jugé à propos de lui conférer le khanat dès sa naissance; c'est une précaution souvent usitée, car il est agréable de passer pour un homme distingué; et si, par hasard, le roi oubliait à perpétuité de vous accorder une qualification à tout le moins élégante, où est le mal de la prendre? Mirza-Hassan s'appelait donc Mirza-Hassan-Khan, gros comme le bras, et quand on lui parlait, on l'apostrophait toujours ainsi: «Comment vous portez-vous, Khan?» Ce qu'il recevait sans sourciller.
Malheureusement sa situation de fortune n'était pas propre à soutenir son rang. Il habitait une maison modeste, pour ne pas dire misérable, dans une des ruelles avoisinant le Bazar de l'Emir, encore debout en ce temps-là, n'ayant pas été secoué par les tremblements de terre. Cette demeure, où l'on entrait par une porte basse, percée dans un mur sans fenêtres ni lucarnes, consistait en une cour carrée de huit mètres de côté, avec un bassin d'eau au centre et un pauvre diable de palmier dans un coin. Le palmier ressemblait à un plumeau en détresse et l'eau du bassin croupissait. Deux chambres en ruines n'avaient plus de toitures; une troisième restait à moitié couverte; la quatrième tenait bon. Le peintre y avait établi son Enderoun, c'est-à-dire l'appartement de sa femme, Bibi-Djânèm (Mme Mon Cœur), et il recevait ses amis dans l'autre pièce, où l'on jouissait de l'avantage d'être moitié à l'ombre et moitié au soleil puisqu'il ne restait qu'un fragment de plafond. Du reste, Mirza-Hassan-Khan vivait en parfaite intelligence avec Bibi-Djânèm, toutes les fois que celle-ci n'était pas contrariée. Mais si, par hasard, elle avait à se plaindre d'une voisine, si on lui avait tenu au bain, où elle passait six à huit heures le mercredi, quelque propos douteux quant aux mœurs ou aux allures de son époux, alors, il faut l'avouer, les coups pleuvaient sur les oreilles du coupable. Aucune dame de Shyraz, ni même de toute la province de Fars, ne pouvait prétendre à manier cette arme dangereuse, la pantoufle, aussi adroitement que Bibi-Djânèm, passée maîtresse en ce genre d'escrime. Elle vous saisissait l'instrument terrible par la pointe, et, avec une adresse merveilleuse, assénait, de-ci de-là, le talon ferré sur la tête, sur la figure, sur les mains de son malheureux conjoint! Rien que d'y penser donne le frisson; mais encore une fois, c'était un ménage heureux; de pareilles catastrophes ne se renouvelaient guère plus souvent que deux fois par semaine, et, le reste du temps, on fumait ensemble le kalyan, on prenait du thé bien sucré dans de la porcelaine anglaise, et on chantait les chansons du Bazar en s'accompagnant avec le kémantjeh.
Mirza-Hassan-Khan se plaignait, non sans raison, de la dureté des temps qui, le plus souvent, l'obligeait à tenir engagée la majeure partie de ses effets 'et quelquefois ceux de sa femme. Mais, à moins de se résigner à cet ennui, il n'aurait jamais fallu songer à se régaler de confitures, de pâtisseries, de vin de Shyraz et de raki, ce qui n'était pas probable. On se résignait donc. On empruntait à ses amis, aux marchands, aux Juifs, et comme c'était une opération toujours difficile, attendu que le Khan jouissait d'un faible crédit, on livrait des habits, des tapis, des coffres, ce qu'on avait. Lorsque le bonheur venait à sourire et laissait tomber quelque pièce de monnaie dans les mains du ménage, on appliquait un système financier très sage: on s'amusait avec un tiers de l'argent; avec l'autre, on spéculait; avec le troisième, on dégageait quelque objet regretté ou bien on amortissait la dette publique. Cette dernière combinaison était rare.
Il ne faut pas chercher loin les causes d'une situation si triste: des gens moroses et inquiets prétendaient les trouver dans le désordre et l'imprévoyance chronique des époux. Pure calomnie! L'unique raison, c'était l'indifférence coupable des contemporains pour les gens de naissance et de talent. L'art était dans le marasme, il faut tout dire, et ce marasme tombait droit sur Mirza-Hassan-Khan et sa femme Bibi-Djânèm. Les kalemdans ou encriers peints se vendaient mal; les coffrets étaient peu demandés; des concurrents déloyaux et sans le moindre mérite fabriquaient des dessous de miroirs dont ils auraient dû rougir, et n'avaient pas plus de honte de les abandonner à vil prix; enfin les reliures de livres passaient de mode. Le peintre, quand il arrêtait sa pensée sur ce déplorable sujet, débordait en paroles amères. Il se considérait comme la dernière et la plus pure gloire de l'école de Shyraz, dont les principes hardiment coloristes lui semblaient supérieurs aux élégantes manières des artistes Ispahanys, et il ne se lassait pas de le proclamer. Personne, à son gré, ne l'égalait ... comment! ne l'égalait, ne l'approchait dans la représentation vivante des oiseaux; on eût pu cueillir ses iris et ses roses, manger ses noisettes, et quand il se mêlait de représenter des figures, il se surpassait lui-même! Sans aucun doute, si ce fameux Européen qui a composé autrefois une image d'Hezrêt-è-Mériêm (Son Altesse la Vierge Marie), tenant sur ses genoux le prophète Issa dans sa petite enfance (la bénédiction de Dieu soit sur lui et le salut!), avait pu contempler la manière dont il le copiait, comme il rendait le nez d'Hezrêt-è-Mériêm et la jambe du bambin, et, surtout, surtout le dossier de la chaise, ce fameux Européen, dis-je, se serait jeté aux pieds de Mirza-Hassan-Khan et lui aurait dit: «Quel chien suis-je donc pour baiser la poussière de tes souliers?»
Cette opinion, sans doute juste, que Mirza-Hassan-Khan avait de sa valeur personnelle ne lui appartenait pas exclusivement, circonstance bien flatteuse et qu'il aimait à relever. Si les gens grossiers, les marchands, les artisans, les chalands de rencontre lui payaient mal ses ouvrages et l'insultaient en en discutant le prix, il était dédommagé par les suffrages des hommes éclairés et dignes de respect. Son Altesse Royale le prince gouverneur l'honorait de temps en temps d'une commande; le chef de la religion, lui-même, l'Imam-Djumè de Shyraz, ce vénérable pontife, ce saint, ce majestueux, cet auguste personnage, et le Vizir du prince et encore le chef des Coureurs, ne consentaient pas à recevoir dans leurs nobles poches un encrier qui ne fût pas de sa fabrique. Se pourrait-il concevoir rien de plus propre à donner une idée exacte de l'habileté, du génie même déployé par ce peintre hors ligne qui avait le bonheur de s'appeler Mirza-Hassan-Khan! C'était pourtant dommage; tant d'illustres protecteurs de l'art croyaient faire assez pour leur grand homme en acceptant ses œuvres, et oubliaient toujours de le payer, et il était assez simple pour ne pas le leur rappeler. Il se contentait d'en gémir et de parer de son mieux les coups de pantoufle arrivant à chaque déconvenue de ce genre, car Bibi-Djânèm ne manquait pas d'attribuer tout ce qui, au monde, se produisait de fâcheux, à la bêtise, à l'ineptie ou à la légèreté de son cher époux.
Ce couple avait un fils, déjà assez grand, et qui promettait de devenir un fort joli garçon. Sa mère en raffolait; elle l'avait appelé Gambèr-Aly. Mirza-Hassan-Khan avait proposé de le doter de son titre, devenu héréditaire, mais Bibi-Djânèm s'y était opposée avec force, et parlant avec son mari comme elle en avait l'habitude:
—Nigaud! lui avait-elle dit, laisse-moi en repos et ne me fatigue pas les oreilles de tes sottises! N'es-tu pas le fils, le propre fils de Djafèr, le marmiton, et existe-t-il quelqu'un qui l'ignore? D'ailleurs à quoi t'a-t-il servi de t'intituler comme tu fais? On se moque de toi et tu n'en gagnes pas plus d'argent! Non! mon fils n'a pas besoin de ces absurdités! Il a de meilleurs moyens de faire fortune. Quand j'étais grosse de lui, j'ai accompli à son intention un pèlerinage à l'Imam-Zadèh-Kassèm, et cette dévotion ne manque jamais son effet; quand il est né, je m'étais pourvue à l'avance d'un astrologue ... moi, entends-tu, et non pas toi, mauvais père! car tu ne songes jamais à rien d'utile! je m'étais précautionnée, dis-je, d'un astrologue excellent: je lui ai donné deux sahabgrans (trois francs). Il m'a bien promis que Gambèr-Aly, s'il plaît à Dieu, deviendrait premier ministre! Il le deviendra, j'en suis certaine, car aussitôt j'ai cousu à son cou un petit sac contenant des grains bleus pour lui porter bonheur, et des grains rouges pour lui donner du courage; je lui ai mis aux deux bras des boîtes à talismans où sont renfermés des versets du livre de Dieu qui le préserveront de tous malheurs. Inshallah! inshallah! inshallah!
—Inshallah! avait répondu Mirza-Hassan d'une voix profonde et avec docilité.
Et voilà comme Gambèr-Aly fut lancé dans l'existence par les soins d'une mère prudente. Pourvu, comme il l'était, de toutes les sauvegardes nécessaires, la raison voulait qu'on lui accordât une honnête liberté. Il put donc, à son gré, jusqu'à l'âge de sept ans, se promener tout nu, dans son quartier, avec ses jeunes compagnons et ses jeunes compagnes. Il devint de bonne heure la terreur des épiciers et des marchands de comestibles, dont il savait à merveille détourner les dattes, les concombres et quelquefois même les brochettes de viande rôtie. Quand on l'attrapait, on l'injuriait, ce qui lui était parfaitement égal, et quelquefois on le battait, mais pas souvent, parce qu'on craignait sa mère. Elle était, en ces occasions, comme une lionne et plus terrible encore. A peine le petit Gambèr-Aly se réfugiait-il auprès d'elle, noyé dans ses larmes, en se frottant d'une main les parties offensées par l'irascible marchand et s'essuyant de l'autre les yeux et le nez, à peine la matrone avait-elle réussi à saisir, a travers les sanglots et les cris, le nom du coupable, qu'elle ne perdait pas une minute; elle ajustait son voile et se précipitait hors de sa porte, comme une trombe, secouant les bras en l'air et poussant ce cri:
—Musulmanes! on égorge nos enfants!
A cet appel, cinq à six commères qui, mues par un esprit belliqueux, étaient accoutumées à lui servir d'auxiliaires dans les expéditions de cette sorte, accouraient du fond de leurs demeures et la suivaient en hurlant et en gesticulant comme elle; en route, on se recrutait, on arrivait en force devant la boutique du coupable. Le scélérat voulait s'expliquer, on ne l'écoutait pas, on faisait main basse sur tout. Les désœuvrés du bazar s'empressaient de se mêler à l'action; les gens de la police se jetaient dans la bagarre et cherchaient vainement à rétablir l'ordre à coups de pieds et de gaules. Ce qui pouvait arriver de plus heureux au marchand, c'était de ne pas être mis en prison; car, une amende, il finissait toujours par la payer, s'étant permis de troubler la paix publique.
Insensiblement, Gambèr-Aly arriva à ce jour solennel où sa mère, interrompant ses ébats, lui passa un shalwàr ou pantalon, lui mit un koulidjêh ou tunique, une ceinture et un bonnet, et l'envoya à l'école. Il faut bien que tout le monde passe par là; Gambèr-Aly le savait et se résigna. D'abord, il fréquenta l'établissement d'instruction de Moulla-Salèh, dont la boutique était située entre celle d'un boucher et celle d'un tailleur. Une quinzaine d'élèves, filles et garçons, se tenaient là, pressés avec le maître comme des oranges dans un panier, car l'espace était à peine de quelques pieds. On apprenait à lire et à réciter des prières, et, du matin au soir, les environs étaient ahuris par la psalmodie de la bande étudiante. Gambèr-Aly ne resta pas longtemps chez Moulla-Salèh, parce que cet illustre professeur ayant été conducteur de mulets de caravane, avant de se consacrer à l'enseignement public, avait la mauvaise habitude de taper très fort sur ses élèves, quand ils se laissaient aller à des espiègleries à l'égard des passants, au lieu de donner toute leur attention à ses doctes avis. Gambèr-Aly se plaignit à sa mère, qui fit une irruption chez le professeur, lui jeta à la tête les trois sous qu'elle lui devait pour le mois échu et lui déclara net qu'il ne verrait plus son fils.
Au sortir de cette école, le petit bonhomme passa sur l'établi de Moulla-Iousèf, où il étudia six mois; après ce temps, l'école ferma, attendu que le maître se fit droguiste et abandonna le turban blanc de la science pour le bonnet de peau de la vie civile. Le troisième instituteur de Gambèr-Aly fut un ancien mousquetaire d'un ancien gouverneur dont la tradition ne savait plus qu'un trait, c'était d'avoir eu le cou coupé. Moulla-Iousèf, quand il parlait de ce patron, assurait d'un air convaincu que le juge n'avait pas prévariqué. Pour lui, il était doux, aimait les enfants, ne les battait pas, vantait leurs progrès et recevait, outre son salaire régulier, beaucoup de petits cadeaux des mères, enchantées de ses façons d'être; sa maison voyait affluer les gâteaux au miel, les pâtisseries en farine crue pétrie dans la graisse de mouton et saupoudrées de sucre, sans compter les fruits confits et le raki.
A seize ans, Gambèr-Aly avait terminé son éducation. Il lisait, écrivait, calculait; il connaissait par cœur toutes les prières légales, pouvait même chanter les ménadjâts, savait un peu d'arabe, récitait d'une voix très agréable quelques poésies lyriques et des fragments d'épopée, et aimait sincèrement ses parents. Il éprouvait une envie folle de courir les aventures et de s'amuser à tout prix, sauf au prix de sa peau, car il était extrêmement poltron.
Cette qualité ne l'empêcha pas, non plus que la plupart de ses condisciples entrés en même temps que lui dans le monde, de prendre les façons, les allures, le débraillé, qui, en Perse, caractérisent ce qu'on nomme en Andalousie les majos, c'est-à-dire les jeunes gens élégants de la basse classe. Il eut de larges pantalons de coton bleu, fort sales, une tunique de feutre gris à doubles manches tombantes, la chemise ouverte et laissant sa poitrine libre, le bonnet sur l'oreille, le gâma ou sabre large et pointu à deux tranchants, tombant sur le devant de sa ceinture et servant d'appui à sa main droite, tandis que de la gauche il tenait une fleur, quelquefois placée dans sa bouche. Cette allure de fanfaron lui seyait à merveille. Il avait des cheveux bouclés d'un noir admirable, des yeux peints de kohol, aussi beaux que ceux d'une femme, une taille de cyprès, et, dans tous ses mouvements, de la grâce à revendre.
Dans cette jeunesse et cet équipage, il fréquentait les taverniers arméniens; il y trouvait, sans doute, peu de musulmans rigides, mais, en revanche, beaucoup d'étourneaux de son espèce, des vagabonds dangereux, de ceux que l'on appelle loûtys ou dépenaillés, et qui regardent aussi peu à donner un coup de couteau pour passer leur colère qu'à se verser un verre de vin; en un mot, il voyait fort mauvaise compagnie; ce qui, pour beaucoup de gens d'humeur joviale, équivaut à s'amuser parfaitement.
Où se procurait-il l'argent indispensable à cette existence délicieuse? C'est ce que, pour bien des raisons, on aurait tort de rechercher de près, et cette façon de s'établir des rentes aurait pu le conduire où il n'avait pas envie d'aller, si sa destinée, dirigée ou prévue par l'habileté de l'astrologue, n'avait tracé assez promptement la ligne qu'il devait suivre, et cet événement arriva un des premiers jours de la pleine lune de Shâban. Vers quatre heures, après la prière du soir, il s'était rendu dans un bon petit cabaret assez peu éloigné du tombeau où dort le poète Hafyz.
Il y avait là belle assemblée: deux Kurdes de mauvaise mine; un moulla, de ceux qui vendent des contrats de mariage pour des termes de deux jours, vingt-quatre heures et au-dessous, manière de morale peu approuvée par la partie pédante du clergé; quatre muletiers, forts gaillards, que l'aspect des Kurdes n'intimidait nullement; deux petits jeunes gens, les pareils de Gambèr-Aly; un énorme toptjy ou artilleur, originaire du Khorassan, long à n'en plus finir, mais large à proportion, ce qui rétablissait l'équilibre; plus un pishkedmèt ou valet de chambre du prince-gouverneur, venu là en contrebande. L'Arménien, hôte du logis, étendit une peau de bœuf sur le tapis, et apporta successivement des amandes grillées, ce qui excite à boire, du fromage blanc, du pain et des brochettes de kébab ou filet de mouton rôti entre des fragments de graisse et des feuilles de laurier, le nec plus ultra de la délicatesse. Au milieu de ces bagatelles furent placés solennellement une douzaine de ces baggalys ou flacons de verre aplatis, que les buveurs timorés peuvent aisément cacher sous leurs bras, et emporter au logis sans que personne s'en aperçoive et qui ne contiennent rien moins que du vin ou de l'eau-de-vie. On but assez tranquillement pendant deux heures. Les propos étaient agréables, tels qu'on devait les attendre de gens aussi distingués. On venait d'apporter des chandelles et de les mettre sur la nappe avec un nouveau train de bouteilles quand le moulla interrompit un des deux Kurdes qui, à tue-tête et du fond de son nez, chantait un air lamentable, et fit la proposition que voici:
—Excellences, puisque les miroirs de mes yeux ont le bonheur insigne de refléter aujourd'hui tant de physionomies avenantes, il me vient l'idée de présenter une offre qui sera sans doute accueillie avec indulgence par quelqu'un des illustres membres de la société.
—L'excès de la bonté de Votre Excellence me transporte, répondit un des muletiers, qui avait encore un certain sang-froid, mais dodelinait de la tête d'une manière à donner le vertige; tout ce que vous allez nous ordonner est précisément ce que nous allons faire.
—Que votre indulgence ne diminue pas! repartit le moulla. Je connais une jeune personne; elle désire se marier avec un homme de considération, et je lui ai promis de lui découvrir un époux digne d'elle. A vous parler en toute confiance, comme on le doit avec des amis éprouvés, et pour ne rien vous dissimuler de la vérité la plus exacte, la dame en question est d'une beauté à faire pâlir les rayons du soleil et à désespérer la lune elle-même! Les plus scintillantes étoiles sont des cailloux sans lustre auprès du diamant de ses yeux! Sa taille est comme un rameau de saule, et quand elle appuie son pied sur la terre, la terre dit merci et se pâme d'amour!
Cette description, qui rendait pourtant un compte assez avantageux de l'amie du moulla, ne produisit que peu d'effet, et si peu qu'un des loùtys se mit à chanter avec un tremblement de voix qui ressemblait à un gargarisme:
«Le premier ministre est un âne et le roi ne vaut pas mieux!»
C'était le début d'une chanson nouvellement importée de Téhéran. Le moulla ne se laissa pas détourner de son idée et continua d'une voix larmoyante qui luttait avec avantage contre le chevrotement nasal de son camarade:
—Excellences! cette divine perfection possède, derrière le bazar des chaudronniers, une maison de trois chambres, huit tapis presque neufs et cinq coffres remplis d'habits. Elle a, de plus, des kabbalèhs ou contrats pour pas mal d'argent; je n'en connais pas la somme; mais elle ne saurait être inférieure à quatre-vingts tomans!
Ce second chapitre des qualités de la fiancée réveilla tout le monde, et un des loùtys s'écria:
—Me voilà! Elle veut un mari? qu'elle me prenne! Où trouverait-elle aussi bien? Vous me connaissez, moulla? Si je ne l'ai pas, je meurs d'amour et de regrets!
Là-dessus, il se mit à pleurer, et, pour donner une idée de la force de son sentiment, il tira son gâma et voulut s'en appliquer un bon coup sur la tête; mais le canonnier le retint, et, comme chacun, devenu attentif, s'apercevait que le moulla n'avait pas tout dit, on conjura celui-ci d'aller jusqu'au bout du panégyrique afin de savoir s'il n'y avait pas quelque ombre au tableau délicieux qu'il venait de tracer.
—Une ombre, Excellences! Que votre bonté ne diminue pas! Puissent toutes les bénédictions tomber comme une pluie sur vos nobles têtes! Quelle ombre pourrait-il y avoir? Une beauté incomparable, est-ce une tache? Une fortune comme celle que je viens de vous supputer, est-ce un défaut? Une vertu immaculée, comparable seulement à celle des épouses du Prophète, sera-ce pour vous un motif de blâme? Or, cette vertu, magnanimes seigneurs, elle n'est pas de celles que l'on affirme sans pouvoir les démontrer! Elle est incontestable, établie sur preuves sans réplique, et ces preuves, les voici! Ce sont des lettres de tôbèh datées de ce matin.
A ces mots, l'enthousiasme ne connut plus de bornes; le loùty qu'on avait empoché tout à l'heure de s'assommer lui-même, profita du moment où chacun, s'absorbant dans sa propre pensée, levait les yeux et les mains au ciel en murmurant: «èh! bèh! bèh!» et s'administra une balafre sur le crâne, qui se mit à saigner. Pendant ce temps, le moulla avait déplié le précieux document et, le mettant sous les yeux de son public, commença à lire d'une voix imposante. Mais avant de se joindre aux auditeurs, si vivement intéressés, il faut que le lecteur sache ce que sont des lettres de tôbèh.
Quand une dame a donné des occasions de scandale trop indiscrètement répétées, l'opinion publique se tourne malheureusement contre elle, et il en résulte des propos fâcheux. Alors le juge prend l'étourdie sous sa conduite; il lui demande des cadeaux fréquents, il se tient au courant de ses faits et gestes, et, après quelques mésaventures, la dame, assez généralement, éprouve le besoin de changer de vie. Elle ne peut y parvenir qu'en se mariant. Mais comment se marier dans une situation aussi difficile que la sienne? D'une façon toute simple. Elle va trouver un personnage religieux, lui expose son cas, lui peint sa désolation, et le personnage religieux tire son écritoire. Il lui remet un bout de papier attestant le regret du passé qui dévore la pénitente, et comme Dieu est essentiellement miséricordieux, lorsqu'on a le ferme propos de ne pas retomber dans ses torts, l'ancienne pécheresse se trouve blanchie de la tête aux pieds; personne n'a plus le moindre droit de suspecter la solidité de ses principes, et elle est aussi mariable que n'importe quelle autre fille, pourvu qu'elle trouve un époux. Il ne peut se rien voir de plus admirable que cette transformation subite, et elle ne coûte pas cher, se faisant même à prix débattu.
Le moulla lut donc, d'une voix claire et incisive, le document dont la teneur suit:
«La nommée Bulbul (Rossignol), ayant eu le malheur de mener pendant plusieurs années une conduite inconsidérée, nous affirme qu'elle le déplore profondément et regrette d'avoir affligé l'âme des gens vertueux. Nous attestons son repentir, qui nous est connu, et nous déclarons sa faute effacée.»
Au-dessous de l'écriture, il y avait la date, qui se trouvait être, en effet, celle du matin, et le cachet d'un des principaux ecclésiastiques de la ville.
La lecture n'était pas achevée que le plus ivre des deux Kurdes se déclara résolu à tuer tout personnage assez imprudent pour lui disputer la main de la protégée du moulla. Mais le canonnier ne se laissa pas intimider et allongea au provocateur un coup de poing en plein visage; sur quoi un des camarades de Gambèr-Aly jeta un des flacons à la tête d'un des muletiers, tandis que l'autre, presque aussitôt, lui renversait le moulla sur le corps; ici, la mêlée devint générale.
Le pishkedmèt du Prince, personnage officiel, avait des mesures à garder; il comprit instinctivement que sa dignité se trouvait engagée, et que, s'il est désagréable en soi-même de recevoir des coups, il peut être compromettant d'en porter les traces sur le nez ou tout autre endroit du visage: car comment espérer que des gens grossiers tiendront compte des considérations les plus nécessaires? Le digne serviteur, se levant donc de son mieux et s'assurant sur ses jambes, tout en se garantissant la tête avec les mains, fit un mouvement pour se retirer, mais sa pantomime fut mal interprétée.
Quelques-uns des combattants s'imaginèrent qu'il avait l'idée d'aller quérir la garde. Ils se réunirent donc contre lui dans un commun effort, mais ils n'étaient pas tous à ses côtés, et Gambèr-Aly se trouva faire matelas entre le pauvre pishkedmèt et ses assaillants, parmi lesquels se distinguaient deux des muletiers, plus ivres et, partant, plus furieux que les autres. Le malheureux fils du peintre était dans le délire de la peur; il poussait des cris aigus et appelait sa mère à son aide. Assurément, la vaillante Bibi-Djânèm ne se serait pas laissé adjurer en vain par l'enfant chéri de ses entrailles; hélas! elle était loin et n'entendait pas. Cependant Gambèr-Aly avait entouré le pishkedmèt de ses bras, le serrait avec force, et plus il recevait de coups adressés au pauvre homme, plus il le suppliait de le sauver, par tout ce qu'il y avait de plus sacré au monde, et c'était lui-même qui, sans s'en douter, servait de bouclier rudement frappé à celui qu'il implorait. Il est probable que la lutte aurait fini au grand dommage du dignitaire du palais et du petit jeune homme, si le cabaretier arménien, grand gaillard vigoureux et accoutumé de longue main à de pareilles scènes, qui ne lui causaient ni étonnement ni émotion, n'était tout à coup apparu dans la chambre. Sans s'amuser à savoir qui avait tort ou raison, il empoigna d'une main le collet du pishkedmèt; de l'autre, le dos de l'habit de Gambèr-Aly, et, par une poussée vigoureuse, lança les deux infortunés au travers de la porte ouverte, qu'il referma derrière eux. Ils allèrent rouler sur le sable, chacun de leur côté, et restèrent un bon moment étourdis du choc et éprouvant de la difficulté à se relever. Cependant la même idée leur travaillait la cervelle; sans se rien dire, ils étaient dans une égale angoisse que la garnison ne fit une sortie, et, jugeant fort à propos de gagner le large, par un violent effort, ils se remirent sur leurs pieds. Le pishkedmèt dit à Gambèr-Aly:
—Fils de mon âme, continue à me défendre! Ne m'abandonne pas! Les saints Imams te béniront!
Gambèr-Aly n'avait garde de chercher la solitude. Il se rapprocha de son protégé, et tous deux, se tenant par la main, flageolant un peu, sortirent au plus vite de l'impasse où était situé le cabaret; puis quand ils se trouvèrent sur la route, le courage et la voix leur revinrent:
—Gambèr-Aly, dit le domestique du palais, les lions n'ont pas tant d'intrépidité que toi. Tu m'as sauvé la vie et, par Dieu, je ne l'oublierai jamais! Tu n'auras pas obligé un ingrat. Je ferai ta fortune. Viens me trouver demain au Palais, et, si je ne suis pas sur la porte, fais-moi demander, j'aurai certainement quelque chose à t'annoncer. Mais, avant tout, jure-moi que tu ne parleras à personne de ce qui nous est arrivé ce soir, et que tu n'en souffleras pas un mot à ton père, à ta mère, à ton oreiller! Je suis un homme pieux et honoré de tout le monde pour la sévérité des mœurs, dont je ne me dépars jamais; tu comprends, lumière de mes yeux, que, si l'on venait à me calomnier, j'en éprouverais beaucoup de chagrin!
Gambèr-Aly s'engagea par les serments les plus terribles à ne pas confier même à une fourmi, le plus taciturne et le plus discret des êtres, le secret de son nouvel ami. Il jura sur la tête de cet ami, sur celle de sa mère, de son père et de ses grands-pères paternel et maternel, et consentit à être appelé fils de chien et de damné, s'il ouvrait jamais la bouche sur leur commune aventure. Puis, après avoir multiplié ces redoutables serments pendant un gros quart d'heure, il prit congé du pishkedmèt, un peu calmé, qui l'embrassa sur les yeux et promit d'être fidèle au rendez-vous assigné pour le lendemain matin.
Gambèr-Aly avait souffert d'être battu, et il avait craint d'être assommé. Le danger passé, et la douleur des meurtrissures un peu amortie, il se sentit fort libre; il n'en était pas à sa première affaire et n'avait pas de motifs analogues à ceux du pishkedmèt pour s'inquiéter de sa réputation. Il put donc, sans distraction, laisser son imagination s'allumer sur les promesses qu'il venait de recevoir, et, la tête pleine de feux d'artifice éblouissants, saturée des splendeurs qui allaient naître, il arriva à la maison paternelle dans la plus belle humeur du monde. Tous les chiens errants du quartier le connaissaient et ne faisaient aucune démonstration hostile contre ses jambes. Les gardiens de nuit, étendus sous les auvents des boutiques, levaient la tête à son approche et le laissaient passer sans le questionner. Il se glissa ainsi dans sa demeure.
Là, bien que la nuit fût avancée, il trouva ses dignes parents en face d'un flacon d'eau-de-vie et d'un agneau rôti auquel il manquait une bonne quantité de chair déjà consommée. Bibi-Djânèm jouait de la mandoline, et Mirza-Hassan-Khan, ayant ôté son habit et son chapeau, la tête rasée de huit jours et la barbe à moitié peinte en noir avec un pouce de blanc à la racine, frappait avec enthousiasme sur un tambourin. Les deux époux, les yeux blancs d'extase, chantaient à pleine voix de tête:
«Mon cyprès, ma tulipe, enivrons-nous de l'amour divin!»
Gambèr-Aly s'arrêta respectueusement devant le seuil de la chambre et salua les auteurs de ses jours. Il avait, plus que jamais, la main droite sur le pommeau de son gâma; son bonnet était défoncé, sa chemise déchirée, ses boucles de cheveux fort en désordre. Il avait l'air; de l'avis secret de Bibi-Djânèm, qui s'y connaissait, du plus délicieux chenapan que le bon goût d'une femme pût rêver.
—Assieds-toi, mon chéri, dit la dame en posant sa guitare, pendant que Mirza-Hassan-Khan terminait brusquement un trille audacieux et une savante roulade. D'où viens-tu? T'es-tu bien diverti ce soir?
Gambèr-Aly s'accroupit, ainsi que sa mère venait de le lui permettre, mais modestement, et restant contre le chambranle de la porte, il répondit:
—Je viens de sauver la vie au lieutenant du prince-gouverneur. Il était attaqué dans la campagne par vingt hommes de guerre, des tigres en fait d'audace et de férocité, tous des Mamacènys ou des Bakhtyarys, je crois bien! Car il n'est que ces deux tribus pour présenter des hommes aussi gigantesques! Je les ai abordés et les ai mis en fuite, avec la faveur de Dieu! Là-dessus, Gambèr-Aly prit une pose modeste.
—Voilà, cependant, le fils que j'ai mis au monde, moi seule! s'écria Bibi-Djânèm en dévisageant son mari d'un air de triomphe. Embrasse-moi, mon âme! embrasse ta mère, ma vie!
Le jeune héros n'eut pas besoin de se déranger beaucoup pour satisfaire la tendresse de son admiratrice; la chambre était exiguë; il avança un peu le corps et plaça son front sous les lèvres qui se tendaient vers lui. Quant à Mirza-Hassan-Khan, il se contenta de dire avec un sentiment vraiment pratique:
—C'est une bonne affaire!
—Que t'a donné le seigneur lieutenant? continua Bibi-Djânèm.
—Il m'a invité à déjeuner pour demain au palais et il me présentera à Son Altesse elle-même.
—Tu vas être nommé général! prononça la mère avec conviction,
—Ou conseiller d'État! dit le père.
—Je ne détesterais pas d'être chef de la douane pour commencer, murmura Gambèr-Aly d'une voix méditative.
Il croyait plus d'à moitié ce qu'il venait d'inventer à la minute même, et cela provenait des lois particulières qui régissent l'optique des esprits orientaux. Un pishkedmèt du prince, qui voulait du bien au pauvre et intéressant Gambèr-Aly, était nécessairement un homme du plus rare mérite, et, dès lors, comment n'eût-il pas été le favori de son maître? Puisqu'il était le favori de son maître, il était son véritable lieutenant, toute affaire lui était nécessairement confiée, et, avec un tel pouvoir, était-il possible d'admettre qu'il lésinât dans les récompenses à accumuler sur la tête de son sauveur? A la vérité, Gambèr-Aly n'avait pas mis en déroute une bande de farouches et terribles maraudeurs, mais pourquoi aller dire qu'il sortait de la taverne? A qui cette indiscrétion faisais elle du bien? Ne valait-il pas mieux revêtir toute son histoire d'un vernis honorable, puisqu'elle devait finir, pour lui, de la façon la plus extraordinaire? D'ailleurs, il était évident, et le pishkedmèt ne le lui avait pas caché, qu'il avait montré un courage au dessus de tout éloge.
Ce que le père, la mère et le fils élaborèrent de rêveries dans cette nuit heureuse ne se pourrait enregistrer. Bibi-Djânèm voyait déjà son idole dans la robe de brocart du premier ministre et elle se passait la fantaisie de faire bâtonner la femme du rôtisseur, qui avait dit du mal d'elle la veille au soir. Il fallut pourtant dormir un peu. Les trois personnages s'étendirent sur le tapis vers le matin, et, pendant trois heures, goûtèrent, comme on dit, les douceurs du repos; mais, à l'aube, Gambèr-Aly sauta sur ses pieds; il fit ses ablutions, débita tant bien que mal et assez sommairement sa prière, et s'avança dans la rue en se balançant sur les hanches, comme il convenait à un homme de sa qualité.
Arrivé devant le palais, il vit comme d'ordinaire, assis ou debout devant la grande entrée, un nombre de soldats, de domestiques de tous grades, de solliciteurs, de derviches et de gens enfin amenés par leurs affaires ou leurs liaisons particulières avec les personnes de la maison. Il se fraya chemin au milieu de la foule, étalant l'insolence particulière aux beaux jeunes garçons, et que l'on souffre d'eux assez aisément, et demanda au portier, d'une voix arrogante, corrigée par un joli sourire, si son ami Assad-Oullah-Bey n'était pas à la maison?
—Le voici précisément, répondit le portier.
—Que la bonté de Votre Excellence ne diminue pas! répliqua Gambèr-Aly, et il alla au-devant de son protecteur, qui reçut son salut de la façon la plus amicale.
—Votre fortune est faite, dit Assad-Oullah (le Lion de Dieu).
—C'est par un effet de votre miséricorde!
—Vous méritez tout en fait de biens. Voici ce dont il s'agit. J'ai parlé de vous au ferrash-bachi, chef des étendeurs de tapis de Son Altesse. C'est mon ami, et un homme des plus vertueux et des plus honorables. J'aurais tort de vanter son intégrité; tout le monde la connaît. La justice, la vérité et le désintéressement brillent dans sa conduite. Il consent à vous admettre parmi ses subordonnés, et, à dater de ce jour, vous en faites partie. Naturellement, il faut que vous lui présentiez un petit cadeau; mais il tient si peu aux biens de ce monde, que ce sera uniquement pour lui témoigner votre respect. Vous lui remettrez cinq tomans en or et quatre pains de sucre.
—Que le salut du Prophète soit sur lui! répliqua Gambèr-Aly un peu déconcerté. Oserais-je vous demander quels seront mes gages dans les fonctions illustres que je vais remplir?
—Vos gages! dit à demi-voix le Lion de Dieu, d'un ton confidentiel et en regardant autour de lui pour s'assurer que personne ne l'écoutait, vos gages sont de huit sahabgrans (à peu près dix francs par mois), mais l'intendant de Son Altesse n'en paie généralement que six. Vous lui en laissez deux pour sa peine; il vous en reste donc quatre, Vous ne voudriez pas témoigner de l'ingratitude à votre digne chef en ne lui en offrant pas, au moins, la moitié? Je vous connais, vous en êtes incapable; ce serait le procédé le plus inconvenant! Nous disions donc qu'il vous reste deux sahabgrans. Que pouvez-vous en faire, si ce n'est d'en régaler le naybèferrash, le chef de votre escouade, pour vous en faire un ami sûr et dévoué, car, ne vous y trompez pas! sous des formes un peu abruptes, c'est un cœur d'or!
—Puisse le ciel le combler de ses bénédictions! répartit Gambèr-Aly devenu fort triste; mais que me restera-t-il, à moi?
—Je vais vous le dire, mon enfant, reprit le Lion de Dieu, de l'air grave et composé qui seyait si bien à sa haute expérience et à son immense barbe. Chaque fois que vous irez porter un cadeau à quelqu'un de la part du prince ou de vos supérieurs, naturellement, vous recevrez une récompense des personnes honorées de pareilles faveurs, et d'autant plus que vous êtes fort gentil, mon enfant! Il faudra, sans doute, que vous partagiez ce que vous aurez accepté avec vos camarades; mais vous n'êtes pas obligé de leur dire exactement ce qu'on aura mis dans vos poches; il y a là-dessus des petites réserves à faire que vous apprendrez bien promptement. Ensuite, quand vous serez chargé de donner la bastonnade à quelqu'un, il est d'usage que le patient offre une bagatelle aux exécuteurs, afin qu'ils frappent moins fort ou même tout à fait à côté. Vous aurez là encore un peu d'habitude à acquérir. Ce genre d'adresse innocente vient promptement, surtout à un garçon d'esprit comme vous. Comme je ne doute pas que vos chefs n'en arrivent promptement à vous estimer, on vous donnera quelque commission pour aller recueillir les taxes dans les villages. C'est affaire à vous d'accorder vos intérêts avec ceux des paysans qui ne veulent jamais payer, de l'État qui veut toujours recevoir, du prince qui se fâcherait s'il avait les mains vides. Croyez-moi, ceci est une mine d'or! Enfin, mille occasions, mille circonstances, mille rencontres se présenteront où je ne doute pas un seul instant que vous ne fassiez des merveilles; et, pour moi, je serai vraiment heureux d'avoir pu contribuer à vous mettre dans une bonne position en ce monde.
Gambèr-Aly saisit le côté séduisant du tableau si complaisamment détaillé sous ses yeux, et il fut charmé de tant de perfections brillantes. Un seul point l'inquiétait:
—Excellence, dit-il d'une voix émue, que toutes les félicités vous récompensent pour le bien que vous faites à un pauvre orphelin sans appui! Mais, ne possédant rien au monde que mon respect pour vous, comment pourrais-je donner cinq tomans et quatre pains de sucre au vénérable Ferrash-Bachi?
—Bien simplement, repartit le Lion de Dieu. Il est si bon qu'il sait attendre. Vous lui ferez la petite offrande sur vos premiers profits.
—En ce cas, j'accepte avec bonheur votre proposition, s'écria Gambèr-Aly, au comble de la joie.
—Je vais vous présenter à l'instant, et vous entrerez en fonctions aujourd'hui même.
Le pishkhedmèt, tournant alors sur ses talons, emmena son jeune acolyte à travers la foule et le fit pénétrer dans la cour. C'était un grand espace vide entouré de constructions basses exécutées en briques séchées au soleil, de couleur grise, relevées aux angles de cordons de briques cuites au four et dont les tons rouges donnaient à l'ensemble assez d'éclat. Ici et là, des mosaïques de faïence bleue, ornées de fleurs et d'arabesques, relevaient le tout. Par malheur une partie des arcades étaient écroulées, d'autres ébréchées, mais les ruines sont l'essentiel de toute ordonnance asiatique. Au milieu du préau s'étalaient une douzaine de canons avec ou sans affûts, et des artilleurs étaient assis ou couchés à l'entour; des djelodârs ou écuyers tenaient des chevaux, dont les croupes satinées étaient en partie couvertes de housses à fonds cramoisis et à broderies bigarrées; ici, un groupe de ferrashs se promenait, la baguette à la main, pour maintenir un bon ordre qui n'existait pas; plus loin des soldats faisaient cuire leur repas dans des marmites; des officiers traversaient la cour d'un air insolent, doux ou poli, suivant qu'ils se souciaient des regards attachés sur eux. On saluait celui-ci; celui-là, au contraire, s'inclinait respectueusement devant un plus puissant; c'était le train du monde, dans tous les royaumes de la terre, seulement avec une complète naïveté.
De la grande cour, Assad-Oullah, suivi de sa recrue, ébloui par tant de magnificence, pénétra dans un autre enclos, un peu moins vaste, dont le milieu était occupé par un bassin carré rempli d'eau; les ondes se teignaient agréablement des reflets azurés du revêtement, formé par de grandes tuiles émaillées d'un bleu admirable. Sur les marges de ce bassin, s'élevaient d'immenses platanes, dont les troncs disparaissaient sous les enlacements touffus et plantureux de rosiers gigantesques couverts de fleurs fraîches et multipliées. En face de l'entrée basse et étroite par où les deux amis avaient pénétré, une salle très haute, qu'un Européen aurait prise pour la scène d'un théâtre, car elle était absolument ouverte par-devant et reposait sur deux minces colonnes peintes et dorées, montrait, pareil à une toile de fond et à des portants de coulisses, le plus attrayant, le plus séduisant mélange de peintures, de dorures et de glaces. De riches tapis couvraient le sol élevé, à six pieds environ au-dessus du niveau de la cour, et, là, appuyé sur des coussins, Son Altesse le Prince-Gouverneur, lui-même, daignait déjeuner d'un énorme plat de pilau et d'une douzaine de mets contenus dans des porcelaines, entouré de plusieurs seigneurs d'une belle mine et de ses principaux domestiques.
Des trois côtés de la cour que n'occupait pas le salon, deux étaient en décombres, le troisième présentait une rangée de chambres assez habitables.
Gambèr-Aly se sentit très intimidé de se trouver, en propre personne, dans un lieu si auguste, et, en même temps, il se trouva grand comme le monde, rien que pour avoir eu l'heureuse fortune d'y pénétrer. Désormais, il lui sembla qu'il n'avait plus d'égaux sur cette terre, puisqu'il appartenait à un parangon d'autorité qui, sans que personne y trouvât à redire, pouvait le faire mettre en tout petits morceaux. Avant d'être entré dans cette royale demeure, il était parfaitement libre de sa personne, et jamais le Prince-Gouverneur, ignorant son existence, n'eût pu aller le chercher. Désormais, devenu «nooukèr», domestique, il faisait partie de la classe heureuse qui comprend le dernier marmiton et le premier ministre, et il pouvait avoir la joie d'entendre le Prince s'écrier, avant un quart d'heure: «Qu'on mette Gambèr-Aly sous le bâton!» Ce qui signifierait évidemment que Gambèr-Aly n'était pas le premier venu, comme son triste père, puisque le Prince voulait bien condescendre à s'occuper de lui.
Pendant qu'il s'abandonnait à ces réflexions présomptueuses, Assad-Oullah lui dit en le poussant du coude:
—Voila le Ferrash-Bachi! N'ayez pas peur, mon enfant!
La recommandation n'était pas de trop. Le chef des étendeurs de tapis du Prince-Gouverneur de Shyraz possédait une mine assez rébarbative; la moitié de son nez était mangée par la maladie qu'on nomme le bouton; ses moustaches noires, pointues, s'étendaient à un demi-pied à droite et à gauche de ce nez en ruines; ses yeux brillaient sombres sous d'épais sourcils, et sa démarche paraissait imposante. Il se drapait dans une magnifique robe de laine du Kerman, portait un djubbèh ou manteau de drap russe richement galonné, et la peau d'agneau de son bonnet était si fine que, à la voir seulement, on pouvait en calculer le prix à huit tomans pour le moins, ce qui, d'après les calculs de l'Occident, ne faisait pas loin d'une centaine de francs.
Ce majestueux dignitaire s'avança d'un air composé vers le pishkhedmèt, qui le salua en mettant sa main sur son cœur; mais Gambèr-Aly ne se permit pas une pareille familiarité; il fit glisser ses mains contre ses jambes depuis le haut de la cuisse jusqu'au-dessous du genou, et, s'étant ainsi incliné, autant que la chose était possible, sans donner du nez en terre, il se redressa, cacha ses doigts dans sa ceinture, et attendit modestement et les yeux baissés qu'on lui fit l'honneur de lui adresser la parole.
Le Ferrash-Bachi passa la main sur sa barbe d'un air approbateur, et, par un coup d'œil gracieux, avertit Assad-Oullah de sa satisfaction. Celui-ci s'empressa de dire:
—Le jeune homme a du mérite, il est rempli d'honnêteté et de discrétion; je puis le jurer sur la tête de Votre Excellence. Je sais qu'il recherche les gens convenables et fuit la mauvaise compagnie! Votre Excellence le couvrira, certainement, de son inépuisable bonté. Il fera tout au monde pour la satisfaire et nous en sommes expressément convenus.
—C'est au mieux, répondit le Ferrash-Bachi, mais avant de conclure, j'ai une question à adresser en particulier à ce digne jeune homme.
Il prit Gambèr-Aly à part et lui dit:
—Le seigneur Assad-Oullah se conduit avec vous comme un père. Mais, avouez-le-moi, combien lui avez-vous offert?
—Que votre bonté ne diminue pas! dit ingénument Gambèr-Aly; je ne me permettrais pas d'offrir un cadeau à n'importe qui, alors que ma misérable fortune m'oblige à attendre, en comptant les jours, jusqu'à ce que j'aie pu présenter mes respects à Votre Excellence.
—Mais, au moins, tu lui as promis quelque chose? reprit le Ferrash-Bachi en souriant. Combien lui as-tu promis?
—Par votre tête, par celle de vos enfants! s'écria Gambèr-Aly, je ne me suis avancé en aucune manière, me réservant de prendre vos ordres à ce sujet.
—Tu as bien fait. Agis toujours aussi discrètement et tu t'en trouveras mieux. Voici le conseil désintéressé que je te donne. Pour ce qui est de moi, ne te gêne pas. Je suis trop heureux de pouvoir te servir. Mais comme tu débutes dans le monde, il te faut apprendre à rendre à chacun selon son rang, sans quoi les étoiles elles-mêmes ne pourraient pas fonctionner dans le ciel, et l'univers entier serait la proie du désordre. Tu sais qu'un pishkhedmèt n'est pas un ferrash-bachi; dès lors, tu ne peux légitimement donner au premier que la moitié juste de ce que tu destines au second, et afin de te préciser les choses, remets à Assad-Oullah-Bey, aussitôt que tu le pourras, cinq tomans et quatre pains de sucre, pas davantage! Tu vois que je tiens aménager tes petits intérêts!
Là-dessus, le Ferrash-Bachi donna une légère tape d'amitié sur la joue de Gambèr-Aly, et, après lui avoir notifié qu'il faisait désormais partie des hommes du Prince, il se retira, se rendant où son devoir l'appelait. Le nouveau serviteur des grands ne put s'empêcher d'éprouver quelque souci de sa situation. Le Lion de Dieu ne lui avait indiqué que le tiers de ce qu'il aurait à débourser; au lieu de cinq tomans et quatre pains de sucre, il se trouvait engagé pour quinze tomans et douze pains de sucre. Ce n'était pas la même chose. Mais il s'étourdit sur ces misères, remercia avec effusion son protecteur, baisa le bas de sa robe, et, comme il en avait désormais le droit, se mit à errer de côté et d'autre dans les cours du palais, accostant ses camarades, dont il connaissait déjà quelques-uns pour les avoir rencontrés chez les gens rangés qu'il fréquentait d'ordinaire, et liant conversation avec les autres. Il fut tout de suite, apprécié et on lui témoigna des amitiés incroyables. Le thé du Prince lui parut bon, et il put même faire passer, sans qu'on y prit trop garde, un certain nombre de morceaux de sucre dans ses poches. Ensuite on joua à toutes sortes de jeux inoffensifs, et, comme Gambèr-Aly n'y était pas novice, il retira de cette opération, conduite avec art, une douzaine de sahabgrans (une quinzaine de francs) et l'estime générale. Bref, il parut à chacun ce qu'il était en réalité, un fort joli garçon au physique et au moral.
Quand il rentra le soir chez lui, sa mère s'empressa de l'interroger.
—Je suis accablé de fatigue, répondit-il d'un air nonchalant. Le Prince a tenu absolument à me faire dîner avec lui. Nous avons eu les cartes toute la journée, et, par discrétion, je n'ai voulu lui gagner que le peu de monnaie que voici. Une autre fois, quand je serai tout à fait ancré dans ses bonnes grâces, je ne le traiterai pas si bien. Nous sommes convenus que, pour ne pas donner d'ombrage aux jaloux, je feindrais, pendant quelque temps, de faire partie de ses ferrashs, ensuite je deviendrai vizir. En attendant, je n'aurai rien à faire que m'amuser tout le jour. Nous partons sous peu pour Téhéran, et Son Altesse a l'intention de me recommander au Roi.
Bibi-Djânèm serra son adorable fils dans ses bras. Lui trouvant un peu d'agitation, elle lui promit, pour le lendemain matin, un bol considérable d'infusion de feuilles de saule, préservatif merveilleux contre la fièvre, et, comme Mirza-Hassan-Khan avait rapporté à la maison dix sahabgrans, produit de la vente de deux encriers, elle préparait des pâtisseries feuilletées et un plat de kouftehs, boulettes de hachis, frites dans des feuilles de vignes, dont la perfection lui avait toujours valu une gloire incontestée. On mangea et on but, et la moitié de la nuit se passa au sein d'une joie parfaite.
Au matin, Gambèr-Aly, ayant pris son élixir et reçu pour recommandation maternelle de ne se laisser attraper par personne, alla reprendre ses fonctions au Palais.
C'est une chose admirable que la vérité! Elle se glisse partout, au travers du mensonge, sans que les hommes puissent savoir comment. Le prochain départ du Prince-Gouverneur pour la capitale, annoncé par le jeune ferrash, qui n'avait sur ce point que les indices fournis par la fougue de son imagination, se trouva être parfaitement exact, et Gambèr-Aly fut tout étonné quand ses camarades lui annoncèrent qu'on s'en allait sous huit jours, attendu que le prince était rappelé et même remplacé, preuve nouvelle de la sagesse bien connue du gouvernement.
On ne s'amuse pas, dans ces pays-là, à compter minutieusement avec les mandataires du pouvoir. On les nomme, on les envoie; ils recueillent le produit des impôts; ils en gardent la plus grande partie pour eux, sous le prétexte que les récoltes ont été mauvaises, que le commerce ne va pas, que les travaux publics absorbent les ressources. On ne leur cherche pas de mauvaises chicanes et on reçoit pour bon ce qu'ils disent. Puis, au bout de quatre ou cinq ans, on les destitue; on les fait venir; on leur demanda ce qu'ils préfèrent, ou rendre des comptes ou payer une somme d'argent indiquée. Ils choisissent toujours le second terme de la proposition, parce qu'il leur serait difficile de présenter des pièces en règle. On leur enlève ainsi la moitié ou les deux tiers de ce qu'ils ont amassé, et avec ce qui leur reste, ils font des cadeaux au Roi, aux ministres, aux dames du harem, aux gens influents, et, à bon prix, on leur confère un autre gouvernement qu'ils vont administrer, sans changer de système, pour arriver à la même conclusion. C'est une méthode dont il n'est pas besoin de faire ressortir les mérites; l'avantage en saute aux yeux. Les peuples sont charmés de voir leurs gouverneurs rendre gorge: les gouverneurs passent leur vie à s'enrichir, et, finalement, ils meurent pauvres, sans jamais s'être doutés que telle devait être leur fin inévitable. Quant au pouvoir suprême, il s'épargne les soucis de la surveillance et une taquinerie de mauvais goût envers ses agents.
Son Altesse le Prince ayant exploité la province dont Shyraz est la capitale pendant une durée de temps suffisante, on le priait de venir raconter ses affaires aux colonnes de l'Empire, c'est-à-dire aux chefs de l'État; tout marchait ainsi, suivant la règle; mais, comme de coutume, et parce que rien n'est parfait en ce monde, c'était un dur moment à passer pour le disgracié. Une savait pas au juste dans quelle mesure on allait le rançonner.
Le matin, de bonne heure, et même avant le jour, son intendant avait pris la fuite, emportant quelques menus souvenirs de valeur. Le Ferrash-Bachi était sombre. Il se défiait de sa situation qui, difficilement, pouvait continuer à être aussi lucrative que par le passé. Les pishkhedmèts se communiquaient tout bas bien des réflexions; les gens de l'écurie, les ferrashs, les soldats, les kavédjys, n'ayant rien à perdre, étaient au comble du bonheur de changer de place. De moment en moment, un objet ou l'autre disparaissait et se serait retrouvé à un mois de là dans une boutique quelconque du Bazar. Quant au peuple de Shyraz, lorsqu'il apprit la nouvelle, il s'abandonna à une joie pareille à un délire. Partout on éleva au ciel la justice, la générosité et la bonté du Roi; on le compara à Noushirwan, un ancien monarque auquel on prête des vertus que, de son temps, sans doute, on prêtait à quelqu'autre, et ce fut une explosion de chansons, toutes plus malveillantes et plus audacieusement calomniatrices les unes que les autres, sur toute l'étendue des bazars de la ville. Rien n'égale l'ingratitude du peuple.
Le Ferrash-Bachi prit à part Gambèr-Aly:
—Mon enfant, lui dit-il, tu vois que je suis fort occupé; il me faut mettre les tentes en bon état pour le voyage, avoir soin que les mulets soient ferrés et que, enfin, rien ne manque. Je n'ai donc pas le temps de m'occuper de mes propres intérêts. Tiens, voilà un billet de huit tomans qui m'a été souscrit par un des écrivains de l'arsenal, Mirza-Gaffar, lequel demeure sur la place Verte, à gauche, à côté de la mare. Va trouver mon débiteur; dis-lui que je ne peux pas attendre davantage, parce que je ne sais quand je reviendrai, et que je pars la semaine prochaine. Termine cette petite affaire à ma satisfaction, et tu n'auras pas lieu d'en être fâché.
Là-dessus, il cligna de l'œil d'une manière hautement significative. Gambèr-Aly, enchanté, lui promit de réussir et s'en alla rapidement où son supérieur l'envoyait. Il n'eut aucune peine à découvrir la maison de Mirza-Gaffar, et, s'étant approché, il frappa rudement à la porte. Il avait mis son bonnet de travers et s'était armé de son air le plus délibéré.
Au bout d'une minute, on vint lui ouvrir; il se trouva en présence d'un petit vieillard qui portait, sur un nez crochu, une immense paire de lunettes.
—Le salut soit sur vous! dit brusquement Gambèr-Aly.
—Et sur vous le salut, mon aimable enfant! repartit le vieillard d'une voix mielleuse.
—Est-ce au très élevé Mirza-Gaffar que je parle?
—A votre esclave.
—Je viens de la part du Ferrash-Bachi, et j'ai là un billet de huit tomans que Votre Excellence va me payer sur l'heure.
—Assurément. Mais ne me laisserez-vous pas me charmer à l'aspect de votre beauté? Les anges du ciel ne sont rien en comparaison de vous. Honorez ma maison en y acceptant une tasse de thé. Il fait chaud, et vous avez pris trop de peine en daignant transporter Votre Noblesse jusqu'ici.
—Que votre bonté ne diminue pas! répondit Gambèr-Aly, devenant plus rogue en voyant la grande politesse du petit vieillard.
Cependant il consentit à entrer et s'assit dans la salle.
En un tour de main, Mirza-Gaffar apporta un réchaud, y mit du feu, posa une bouilloire de cuivre au-dessus des charbons, disposa du sucre, atteignit la boite à thé, alluma le kaliân, l'offrit à son hôte et, après s'être informé des nouvelles de son illustre santé et avoir rendu grâces au ciel de ce que tout allait bien de ce côté, il entama la conversation ainsi:
—Vous êtes un jeune homme si parfaitement accompli et orné des dons du ciel, que je n'hésite pas à vous dire toute la vérité, et puisse la malédiction et la damnation tomber sur moi, si je m'écarte d'une ligne de la sincérité la plus parfaite, soit à droite, soit à gauche. Je vais vous payer à l'instant, seulement je ne sais pas comment faire, parce que je n'ai pas le sou.
—Que votre bonté ne diminue pas! répondit froidement Gambèr-Aly, en lui passant le kaliân; mais je ne suis pas autorisé par mon vénérable chef à entendre de pareils discours, et il me faut de l'argent. Si vous ne me le donnez pas, vous savez ce qui arrivera: je brûlerai votre grand-père et le grand-père de votre grand-père, lui-même!
Cette menace parut agir fortement sur le vieil écrivain qui, probablement, ne se souciait pas d'un tel dégât parmi ses ascendants. Il s'écria alors d'une voix lamentable:
—Il n'y a plus d'Islam! il n'y a plus de religion! Où trouverai-je un protecteur, puisque cette figure de houri, cette pleine lune de toutes les qualités, me regarde sans bienveillance? Si je vous offrais humblement deux sahabgrans, parleriez-vous en ma faveur?
—Votre bonté est excessive! repartit Gambèr-Aly. Où a-t-on vu un ferrash du Prince se déshonorer en acceptant pareille somme?
—Je déposerais à vos pieds tous les trésors de la terre et de la mer, si je les possédais, et ne voudrais en rien garder pour moi; mais je ne les possède pas! Sur votre tête, sur vos yeux, par pitié pour un misérable vieillard, acceptez les cinq sahabgrans que je vous offre de bon cœur, et veuillez bien dire à Son Excellence le très élevé Ferrash-Bachi que vous avez vu vous-même ma profonde misère.
—Je soumets une humble requête, interrompit le ferrash. Je ne demande pas mieux que de vous aider et d'obtenir le bénéfice de vos prières; mais il faut aussi que Votre Excellence soit raisonnable. J'accepterai, pour vous faire plaisir, le cadeau d'un toman dont vous m'honorez; c'était inutile, mais j'aurais une confusion inexprimable si je vous désobligeais. Ainsi, un toman et n'en parlons plus. Vous me remettrez deux tomans pour mon chef, et je me charge d'arranger l'affaire. Seulement, comme notre homme est assez vif et impétueux, il est à propos que d'ici à huit jours Votre Excellence ne paraisse pas dans sa noble maison. Il pourrait arriver des désagréments.
On discuta une heure, on prit plusieurs tasses de thé, on s'embrassa fort, puis, comme Gambèr-Aly resta inébranlable, l'écrivain de l'arsenal s'exécuta, lui remit un toman pour lui et deux tomans pour son chef, et on se sépara avec les assurances réciproques de la plus parfaite affection.
—Que le salut soit sur vous! dit Gambèr-Aly au chef des ferrashs.
—C'est bon! Qu'as-tu obtenu?
---Excellence, j'ai trouvé ce misérable sur la route, il s'enfuyait; je l'ai pris au collet, je lui ai reproché son crime, et, malgré des passants qui voulaient s'interposer entre nous, j'ai retourné ses poches et je vous apporte le toman que j'ai trouvé dedans, il n'y avait rien de plus!
—Tu mens!
—Sur votre tête! sur ma tête! sur mes yeux! sur ceux de ma mère, de mon père et de mon grand-père! Par le livre de Dieu, par le Prophète et tous ses prédécesseurs (que le salut soit sur eux et la bénédiction) je ne vous dis que la vérité pure!
Le Ferrash-Bachi partit comme une flèche et, bouillant d'indignation, il courut à la maison de l'écrivain, frappa, on ne répondit rien. Il demanda des nouvelles à un cordier qui demeurait à peu de distance. Le cordier lui assura que Mirza-Gaffar était parti depuis deux jours et soutint son dire par un flot de serments. Ce qui était incontestable, c'est que le Ferrash-Bachi était attrapé. Il revint au Palais fort triste. Évidemment, Gambèr-Aly n'avait aucun tort.
—Mon fils, lui dit son supérieur, tu as fait ton possible, mais le destin était contre nous!
Après cette affaire, la faveur de Gambèr-Aly s'accrut encore et il fut considéré comme la perle de la maison du Prince. On le chargeait de toutes les commissions; il y trouvait ses intérêts, et bien que, en général, il ne réussît pas complètement au gré de ceux qui l'employaient, sa candeur était si grande et sa figure si sincère, qu'on ne pouvait s'en prendre à lui du malheur des circonstances. Sur ces entrefaites, les préparatifs de départ étant achevés, le prince donna l'ordre de se mettre en chemin.
En tête du convoi marchaient des cavaliers armés de longues lances, des soldats, des hommes d'écurie conduisant des chevaux de main, puis des bagages, les écuyers du Prince, les principaux officiers de sa maison, enfin le Prince lui-même, sur un magnifique cheval, et toutes les autorités de la ville et leurs suites, qui devaient l'accompagner jusqu'à une lieue et demie de Shyraz, puis encore des bagages et d'autres soldats, et d'autres ferrashs et des muletiers en foule. Sur une route parallèle, suivait le harem, les dames, enfermées dans des takht-è-révans ou litières, portées devant et derrière par un mulet, admirable invention, soit dit par parenthèse, pour procurer une idée exacte du mal de mer le mieux conditionné; les servantes étaient dans des kédjavêhs, sortes de paniers placés à droite et à gauche d'une monture quelconque. On entendait de très loin la conversation, les cris, les gémissements de ces illustres personnes, et les injures dont elles accablaient les pauvres muletiers. Cette sortie triomphale ne laissa pas que d'avoir des côtés peu brillants. Le beau sexe de la ville était accouru en foule, les derviches l'accompagnaient; il y avait aussi bien des anciennes connaissances de Gambèr-Aly, dont les habits déchirés, le gâma, les longues moustaches, les airs de mauvais garçon ne promettaient pas grand'chose d'édifiant. Aussitôt que le convoi parut, ce fut un concert de cris, et on hurlait avec d'autant plus de perfection, que Bibi-Djânèm se tenait sur les premiers rangs avec une troupe de ses amies, façonnées de longtemps à toutes les agressions, et terribles aux plus braves. Les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement par ces vétéranes: chien, fils de chien, arrière-petit-fils de chien, bandit, voleur, assassin, pillard, et bien d'autres épithètes que la langue française ne supporterait pas, et surtout ces dernières, sortaient brûlantes de la bouche de ces guerrières. Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, en sûreté derrière leurs mères, chantaient à pleine voix des fragments comme celui-ci:
Le prince de Shyraz, Le prince de Shyraz, C'est un imbécile, C'est un imbécile; Mais sa mère est une coquine Et sa sœur autant!
Pendant quelques minutes, Son Altesse, vivement intéressée, sans doute, par la conversation des seigneurs qui l'entouraient, ne parut pas voir ce qui se passait, ni entendre ce qui se disait, ou plutôt se criait à ses oreilles. A la longue, cependant, il perdit patience et fit un signe au Ferrash-Bachi. Celui-ci donna l'ordre à ses hommes de dissiper le rassemblement à coups de gaules. Chacun s'y porta de tout cœur, et Gambèr-Aly, frappant comme les autres, entendit une voix, bien connue, qui lui vociférait dans les oreilles:
—Ménage ta mère, mon bijou! Et fais-nous venir à Téhéran le plus vite possible, ton père et moi, pour partager tes grandeurs!
—S'il plaît à Dieu, il en sera bientôt ainsi! s'écria Gambèr-Aly avec enthousiasme. Là-dessus il tomba à bras raccourcis sur une autre vieille émeutière, et, empoignant un derviche par la barbe, il le secoua vigoureusement. Cet acte de vaillance fit reculer la multitude. Les ferrashs considérèrent plus que jamais leur camarade comme un lion, et voyant le désordre se calmer, ils rejoignirent leur arrière-garde en riant comme des fous.
Le voyage se fit sans encombre. Après deux mois de marche, on arriva à Téhéran, la Demeure de la Souveraineté, suivant l'expression officielle, et les négociations commencèrent entre le Prince et les colonnes de l'État. De part et d'autre, beaucoup de ruses furent déployées, on menaça, on fit des promesses sans nombre, on chercha des moyens termes. Tantôt la question avançait, tantôt elle reculait. Le grand-vizir était porté à la sévérité; la mère du roi inclinait à l'indulgence, ayant reçu une belle turquoise, bien montée et entourée de brillants d'un prix convenable. La sœur du Roi montrait de la malveillance; mais le chef des valets de chambre était un ami dévoué; il était contredit, il est vrai, par le trésorier particulier du palais, soit! mais, quant au porteur de pipe ordinaire, on ne pouvait douter de son désir de voir tout finir pour le mieux. Gambèr-Aly se souciait peu de ces grands intérêts. Ses affaires commençaient à tourner assez mal et, souvent, des inquiétudes lui venaient sur son sort. Il y avait de sa faute.
Se voyant un peu gâté, il avait résolu, à part lui, de ne rien donner ni au Ferrash-Bachi, ni au pishkedmèt Assad-Oullah. Bien que, à la connaissance universelle, il eut eu déjà des occasions fréquentes de réaliser des profits, il avait toujours prétendu, contre l'évidence, que son dénuement était extrême, ce qui ne l'empêchait pas d'être au jeu une partie du jour et de montrer de l'or avec assez d'ostentation. Ses deux protecteurs avaient, à la fin, ouvert les yeux. C'étaient des gens graves; ils ne dirent mot. Cependant Gambèr-Aly s'aperçut vite qu'il n'était plus traité avec la même distinction, ni surtout avec la même affabilité. Les commissions lucratives ne lui étaient plus conférées; elles allaient à d'autres; les travaux durs ou astreignants, enfoncer les piquets, raccommoder les tentes, secouer les tapis, l'occupaient une bonne partie du jour. S'il se permettait, comme autrefois, d'aller rôder du côté des cuisines, le chef de service, grand ami d'Assad-Oullah-Bey, le renvoyait à son quartier avec des paroles maussades, enfin, tout était changé, et le pauvre enfant sentait que les adversaires qu'il s'était créés, par la subtilité de son esprit et ses tours d'adresse, n'attendaient qu'une occasion pour faire tomber sur lui tout le poids de leur ressentiment. C'était ce que les journaux de Paris appellent une situation tendue.
Un matin que les ferrashs s'amusaient devant la porte. Gambèr-Aly, toujours de belle humeur, malgré ses soucis, toujours leste et dispos, luttait contre deux ou trois de ses camarades, et, tour a tour les poursuivant, poursuivi par eux, il se trouva acculé contre l'échoppe d'un boucher. Un des joueurs, appelé Kérym, garçon faible et poitrinaire, prit, pour plaisanter, un des couteaux placés sur l'étal et en menaça Gambèr-Aly en riant; celui-ci, sans malice, lui arracha l'instrument des mains, mais en se débattant avec lui, par une fatalité presque inexplicable, il l'atteignit dans le côté. Kérym tomba baigné dans son sang. Quelques minutes plus tard, il expirait.
L'innocent meurtrier, au désespoir, perdait complètement la tête; les autres ferrashs, témoins de l'action et sûrs de ce qu'elle avait d'involontaire, s'empressèrent de le mettre à l'abri des dangers du premier moment. Ils le poussèrent dans l'écurie, et, tout courant, Gambèr-Aly s'en alla tomber contre la jambe droite du cheval favori de Son Altesse, bien décidé à ne plus sortir de cet asile inviolable pendant le reste de ses jours.
Au bout de deux heures, cependant, il était un peu calmé. Le sous-aide de cuisine lui avait confié, sous le sceau du plus grand secret, que le frère du mort avec deux cousins était venu au Palais. Ils avaient parlé au Ferrash-Bachi, et celui-ci, devant tout le monde, leur avait demandé comment ils entendaient faire valoir leurs droits. Ils avaient répondu qu'on leur donnerait le meurtrier pour qu'ils en fissent à leur guise ou bien cinquante tomans. «Cinquante tomans! avait répondu le Ferrash-Bachi d'un ton méprisant, cinquante tomans pour le plus mauvais de mes hommes, qui serait mort de lui-même avant un mois! Que votre bonté ne diminue pas! Vous vous moquez du monde! Si vous voulez dix tomans, je les donnerai moi-même, pour qu'on ne fasse pas de peine à mon pauvre Gambèr-Aly.»
Voilà ce que vint raconter le marmiton Kassem, et Gambèr-Aly se réjouit de tout son cœur de la tournure favorable que prenait son affaire. Il admirait l'aveuglement de son chef à son égard. Mais il se savait si aimable que, au fond, il concevait tout. Il causa longtemps avec son ami; puis, vers minuit, il se coucha dans la litière, à côté du cheval sacré, et s'endormit profondément. Tout d'un coup, une main vigoureuse le secoua par l'épaule: il ouvrit les yeux; devant lui se tenait le mirakhor, le chef de la mangeoire, personnage redouté qui a le domaine des chevaux et des écuries dans toute grande maison et auquel obéissent même les djelôdars ou écuyers.
—Garçon, dit-il à Gambèr-Aly, tu vas décamper d'ici et haut le pied, à moins que tu n'aies cinquante tomans à donner à ton maître, le Ferrash-Bachi, autant à Assad-Oullah, le pishkedmèt, et tout autant à ton esclave. Si tu ne veux pas ou si tu ne peux pas, en route!