PREMIÈRE PARTIE LE JOURNAL D'ANNETTE
Reading edition
Rûn-Rouz, 25-30 mars 189..
Na peuz ke gwelet, pesketour, Morgan Ker-Is, e bord ann dour, O kriba he bleo melen aour?[1]
C'est un charroi de goémons qui passe, trois montagnes ambulantes d'herbes rousses et gluantes d'où pendent de longs rubans tuyautés comme des guimpes, de fines lanières élastiques d'oscillariées soudain déroulées comme des lazzos—et le chef du convoi, à l'avant, qui chante en mineur sous la pluie... Morgane, Ker-Is, une obsession... une obsession à croire que ce pays-ci s'est endormi avec Arthur et qu'il n'est pas encore bien réveillé.
Qu'est-ce que c'était au juste que cette Morgane dont je n'ai jamais entendu parler ailleurs et qui hante le cerveau de tous ces pauvres gens? Certains la font sœur d'Arthur, roi des deux Bretagnes, et d'autres fille de Grallon, roi de Cornouaille. Mais tous s'accordent à la donner pour une habitante de la mer, une sirène, la fée mauvaise de l'orage et du vent, et son apparition pour un présage de mort. Peut-être ce nom de Morgane, qui signifie née de la mer, ou qui chante ou qui brille sur la mer, est-il un nom générique. La mythologie bretonne fut toujours un peu flottante; il ne s'est point trouvé d'Hésiode pour la codifier, et les explications varient d'une paroisse à l'autre. Ces sirènes ou morganes éclosent tous les sept ans sur les eaux, et plus communément le dimanche de Pâques, au moment de l'élévation. Sève du vieil Océan, elles circulent le reste du temps par les chenaux des villes sous-marines, Is, Tolente, Occismor, Lexobie, qui, elles aussi, à certains jours reviennent sur les eaux, mais que la malédiction divine y précipite après un instant... Il n'y a qu'en Bretagne, en l'an de grâce 189., qu'on croit encore aux sirènes...
La dernière charrette se perd au tournant des Coz-Stankou; on n'entend plus que la grosse clarine pendue au col du cheval de trait et qui tinte comme une cloche de procession, par coups espacés. Quelle heure est-il? Sept heures, huit heures? Quien sabe, comme disent les muletiers espagnols. On vit hors du temps en Bretagne. J'ai porté ma table de travail devant la fenêtre et je capte de là tout le paysage. Il est un peu confus, ce matin, à cause du gros vent et des averses. Heureusement j'ai pour moi de bons yeux et l'accoutumance: c'est un ciel et une mer décolorés, de grands mulons bruns, pareils à des huttes de sauvages, et qui sont de la «lande» nouvellement coupée, fagotée et mise en tas, quelques carrés d'or frémissant, là où cette même lande fait encore tapis sur le sol, du sable, des rochers, le moulin et le chaume des «Lissillour pauvres»... On distingue ici les deux branches des Lissillour, dont les fermes sont voisines, par cette épithète de «pauvres» infligée à la branche cadette, tandis qu'on dit pour l'aînée: les Lissillour tout court... Le vent est du sud-ouest, froid cependant et à grands souffles pressés qui balaient la pluie par trombes. Un tel vacarme qu'on n'entend pas la mer! Et cela dure depuis trois jours, avec une courte trêve, hier au soir, où brusquement le soleil a tout bu pour faire une superbe descente, majestueuse, royale, louis-quatorzième, comme il sied, derrière la colline de Bringuiller. Après quoi, le vent a repris et, par bouffées, la pluie... Je consulte mon calendrier: l'équinoxe de mars.
Trois mois déjà que nous avons dit adieu à notre petit hôtel du boulevard Malesherbes! Trois mois que nous avons arrêté nos confidences, mon pauvre journal! Et que de choses, de dures choses, pendant ces trois mois! Papa mort, notre famille ruinée, mon mariage rompu... Personnellement je me consolerais bien de coiffer sainte Catherine, et même, n'était maman, de n'avoir plus que le strict nécessaire pour vivre. Mais mon père, mon père!... Ah! l'affreux engrenage que cette Bourse pour broyer des cerveaux aussi robustes, des cœurs trempés comme le sien! Nous étions à cent lieues de la pensée d'une catastrophe. Papa ne parlait jamais affaires devant nous. Il nous dérobait toutes ses préoccupations; il ne laissait voir que le bon sourire de ses yeux caressants. C'était, chaque jour, quelque attention nouvelle, un bracelet, des boucles d'oreilles pour moi, une tabatière, un éventail, quelque joli pastel de La Tour ou de Boucher pour maman, qui avait la passion des bibelots de l'autre siècle... Je me souviens encore comme il fut heureux, à Pâques dernier, quand il lui apporta un œuf, un œuf véritable de poule, historié par Lancret pour Madame Victoire, fille du roi Louis XV. Le pareil, peint par Watteau, est au musée de Versailles. Il ne voulut jamais nous dire où il avait déniché celui-ci, ni combien il l'avait payé. Un prix fou, sans doute, puisque, à la vente de notre mobilier, l'enchère passa 8 000 francs. Mais il ne comptait point, dès qu'il s'agissait d'éveiller un sourire sur les lèvres pâles de maman...
Puis, un soir, la débâcle... Cette fois, quoi qu'il en eût, il ne pouvait composer son visage, cacher sa pâleur et sa fièvre. Heureusement mère avait la tête ailleurs. Il vit que je l'observais et, me poussant dans un coin, très bas:
—Tu as deviné, n'est-ce pas? Nous sommes ruinés... Le krach de l'Union nationale me coûte huit millions, toute notre fortune... J'étais engagé à fond dans l'affaire qui se présentait magnifiquement... Un consortium financier hors de pair... les noms les plus honorables de la Droite... C'est à n'y rien comprendre... Seulement, je t'en supplie, à cause d'elle (et il montrait maman, étendue sur sa chaise longue, et qui semblait indifférente à tout), observe-toi, ne fais rien paraître... Il me reste encore une chance de m'en tirer, oh! bien faible... N'importe!... J'aime mieux attendre avant de lui parler... Il sera toujours temps après.
Et, comme je lui tenais les mains et que je les serrais silencieusement:
—Ah! me dit-il, en se laissant aller contre la cloison, je sens que je n'y résisterai pas...
On annonça le dîner et, par un miracle de volonté, papa se retrouva debout, puis, avec cette sorte de religion affectueuse qu'il mettait dans tous ses rapports avec ma mère, il s'approcha de sa chaise et lui offrit le bras pour passer à table. Elle n'avait rien vu. Papa essayait de soutenir la conversation. Mais moi, j'avais beau faire, je ne pouvais lever le nez de mon assiette. Justement, nous étions de bal, ce soir-là, chez les Hugenheim. Mon fiancé (comme ce nom sonne drôlement en moi à distance!) devait s'y trouver avec Mme Dussaussoy, sa mère,—ma future belle-mère! C'était entendu. Il était venu la veille à la maison et il m'avait fait promettre de ne pas lui faire faux bond, comme j'en avais bien envie, n'aimant guère, par instinct, ce monde de la finance, le plus fourbe et le plus féroce qu'il y ait: jusqu'aux sourires, dans ce monde-là, qui ont l'air d'avoir faim de vous. Tas d'anthropophages!... Au milieu de tout, je songe au bal des Hugenheim, et me voilà toute drôle à la pensée de m'y rencontrer avec Louis, qui, sans doute, ne savait rien encore. Mais quand il saurait! Évidemment il ne m'avait pas choisie seulement pour ma dot: je ne suis pas trop mal sur jambes, sans fausse modestie, je sais m'habiller et j'ai un visage qui ne fait pas peur au miroir. Tout de même le respectable montant de cette dot entrait peut-être pour quelque chose dans son choix. Et, en tout cas, il ne laissait point indifférente Madame sa mère, qu'on savait femme de tête, intéressée et assez peu sentimentale. C'était même ce qui m'avait toujours un peu... comment dirai-je?... chiffonnée, ce côté beau-maternel de l'affaire...
Il y a quelqu'un qui m'aurait bien sortie d'incertitude, s'il y avait mis quelque tact et le plus petit grain de bonne volonté... Mais ce quelqu'un-là, qu'il le fît exprès ou non, évitait avec un soin rare toutes les occasions qui s'offraient de nous rencontrer. Ouais! ce n'est pas un marin pour rire que mon cousin Georges Léïzour! Il aime tant son métier qu'il en oublie les plus élémentaires convenances!... Bref, j'avais pris Louis Dussaussoy, entre pas mal d'autres prétendants, pour des raisons... de raison.
D'abord c'était le préféré de papa: «Et tu seras heureuse avec lui; c'est une nature sans complications, comme il en faut dans le mariage, ce qui ne veut pas dire qu'il soit un sot... Et il est de bonne famille... Et c'est un jeune homme rangé (oh! ça, papa y tenait... Il lui fallait un jeune homme rangé... Rangé de quoi, Seigneur? Papa ne me l'a jamais dit...) Docteur en droit... attaché de cabinet... demain auditeur au Conseil d'État... Et patati... et patata...»
Je tiens de papa, moi, je ne suis pas romanesque pour deux sous. Louis non plus, d'ailleurs... Par exemple, il me l'a fait bien voir... Puis, soyons juste; il n'était pas trop désagréable de physique, l'air un peu gnangnan, sans doute, blond, la moustache fine, le pli du pantalon impeccable, avec cela une conversation suffisante,—l'argot du monde!—et des goûts assez neutres, comme je les voulais. Seulement, dame! un petit garçon dès que sa mère l'avait sous l'œil. Vrai, il était encore en lisières... Je trouve ce sentiment-là parfait, moi. Le respect filial, c'est un des commandements du Décalogue. Mais, enfin, il y a des bornes à tout... Et, dès que sa mère est là, ne plus trouver réponse à ce qu'on vous dit, avoir toujours l'air de prendre le vent, et rougir et pâlir et trembler, comme si l'on avait encore des brassières, c'est un peu fort pour un homme de vingt-six ans! Papa prétendait bien que cette timidité excessive ne pouvait que paraître à mon avantage et qu'il n'était pas qu'avec un peu d'adresse je ne fisse tourner le vent de mon côté: «Quel mari obéissant tu auras là!» Je n'en demandais pas tant et j'aurais préféré, chez un homme, plus d'initiative, un air moins moutonnier, quitte à me mordre les doigts après, n'importe... Mme Dussaussoy se montrait d'ailleurs on ne peut plus charmante, et ce projet de mariage était pour le moins son œuvre autant que celle de papa. Nous n'avions fait que le geste, Louis et moi...
Mme Dussaussoy avait de grandes dents, un long nez qui frémissait sans cesse, des yeux aigus et quelque chose de masculin et de décidé qui paraissait au ton péremptoire de sa conversation. Elle était la veuve d'un ancien officier ministériel de Melun qui avait quitté sa charge après fortune faite et avait coulé le restant de ses jours à tourner ses pouces par manière d'occupation. Comme il n'avait jamais eu de pensée qu'à ses registres et à ses actes et que son horizon de vie, étroitement circonscrit par Mme Dussaussoy, qui lui était une façon d'Egérie notariale, ne s'était jamais étendu plus loin qu'à recevoir ses clients, à chercher un emploi de leurs fonds et à donner des signatures à son premier clerc, il arriva que ses loisirs lui pesèrent plus que n'avaient jamais fait les affaires et qu'il ne sut comment remplir le vide effroyable de ses jours.
—Ma bonne, disait-il quelquefois à sa femme, vous n'auriez jamais dû me forcer à quitter ma charge. Je calcule qu'à cette heure, et avec l'aide de Dieu et vos conseils, elle nous eût rapporté cent trente mille écus de surplus.
Il se pouvait bien, mais Mme Dussaussoy n'était point qu'épouse et savait quels devoirs incombaient à la mère. Comme il fallait que son fils achevât ses études à Paris et que, pour rien au monde, elle n'eût consenti à lui lâcher la bride sur le cou, elle préféra liquider une situation, d'ailleurs fort belle, et garder barre sur le jeune homme. D'esprit intrigant, qui compensait l'incroyable vulgarité de ses manières, elle eut vite fait de se pousser dans le monde de la finance où elle n'eut point de cesse que tous les yeux des jeunes filles à marier ne fussent tournés vers son grand garçon de fils, à qui—nul n'en ignorait—elle faisait un établissement superbe relevé d'espérances considérables.
Il fallut que, dans ce temps, papa entrât en relations avec les Dussaussoy. Il leur rendit, à la mort de l'ancien notaire, je ne sais quel service dont ils se montrèrent, d'extérieur, plus reconnaissants peut-être qu'il n'était nécessaire. Ce fut pour Mme Dussaussoy une occasion qu'elle ne laissa point tomber. Je pense bien qu'elle s'était enquise d'abord de notre état de fortune, qu'elle me savait fille unique et qu'elle n'ignorait point davantage le chiffre de ma dot. Il lui parut sans doute qu'avec mon caractère uni et mes goûts modérés je ferais une bru très présentable. J'avais refusé, dans l'intervalle, deux ou trois partis qui ne me plaisaient point ou n'avaient point l'air de convenir à papa. Maman, consultée, levait les mains au ciel et s'en remettait à nous deux du soin de prononcer. Et il est vrai que, ne sortant guère, toujours affaissée et n'ayant d'yeux que pour ses chers bibelots, ma pauvre maman était la personne au monde qui pouvait le moins porter un jugement sur quelqu'un.
Mais, cette fois, aux ouvertures assez nettes qu'elle fit à papa et où elle lui parla surtout doit et avoir, Mme Dussaussoy joignit un tableau, fort habilement présenté, des qualités morales de son benjamin. Elle le montra ce qu'il était en effet, ou qu'il me parut être, économe, ponctuel, travailleur, garçon de sens, sinon d'esprit, fils excellent qui promettait un mari modèle. Louis était en posture d'une charge d'auditeur au Conseil d'État. Je n'avais pas la moindre idée de ce que pouvait être cette charge, mais le titre sonnait agréablement. Et comme il fallait me décider, que j'avais vingt ans échus depuis l'avril, que je ne voyais point paraître à l'horizon le chevalier de la romance, que ce prétendant-ci en valait bien un autre,—après quinze jours donnés à la réflexion, je répondis que j'acceptais... Seulement, désirant ne point acheter chat en poche et aussi par je ne sais quel pressentiment bizarre qui me faisait regarder les choses sous un jour tout transitoire, je voulus que le mariage ne fût point si précipité que le désirait Mme Dussaussoy et qu'on le remît au printemps de l'année suivante.
Il en fut comme je le demandais et, entre temps, Louis admis à me faire sa cour... Oh! là rien d'extraordinaire: le classique bouquet du matin, quelques promenades, des soirées, l'Opéra-Comique et le Français. De passion peu ou point; mais, en retour, une assez bonne camaraderie. Je lui montrais certain jour une lettre de Georges, à qui papa avait fait part de notre prochain mariage. Georges arrivait d'Extrême-Orient avec un congé de trois mois en poche. Nous pensions qu'il allait en profiter pour venir à Paris et nous donner quelques instants. Et c'était bien aussi, je crois, sa première intention. Or, dans sa lettre, après les compliments d'usage, il me disait que tout était changé et qu'il avait permuté avec un enseigne de ses amis en instance de départ pour Tahiti. Impossible donc d'assister à mon mariage. Ce contretemps m'agaça un peu et, pour me revancher, je tournai la chose en plaisanterie.
—Quel dommage! dis-je à Louis. Moi qui me faisais une fête d'avoir Georges pour témoin! Un officier de marine, avec des aiguillettes, le bicorne et l'épée, cela eût si bien fait dans le cortège!
—Quel âge a votre cousin? demanda Louis.
—C'est un compte facile à établir, répondis-je... Georges a quelque cinq ans de plus que moi. J'en ai vingt...
—Et vous avez été élevés ensemble? M. Léïzour n'avait plus ses parents?... Ce sont les vôtres qui se sont chargés de son éducation?...
—Oui, dis-je, subitement grave. Nous avons grandi dans cette maison jusqu'à son départ pour le Borda. Il avait alors dix-huit ans; moi, treize. Il revint chaque année passer son congé près de nous. J'avais seize ans, la dernière fois. J'étais une grande fille. Georges débarquait de son premier voyage sur le Suffren. Et, je ne sais pourquoi, il ne fut plus le même à mon égard. Il ne me tutoyait plus, il m'évitait. Sans doute trouvait-il qu'il n'avait pas de temps à perdre avec la fillette que j'étais restée à ses yeux. Il partit peu après pour les mers de Chine... Il y a quelque trois ans de cela...
—Et les trois ans écoulés, au lieu de vous revenir comme c'était tout indiqué, comme eût fait un autre, le voilà qui, au premier bruit de votre mariage, tourne bride et file au diable vauvert?... Singulier! Singulier!
—Ah çà! Louis, demandais-je un peu interloquée moi-même, que prétendez-vous dire?
Il partit d'un grand éclat de rire, me saisit les mains, mais, comme sa mère entrait à ce moment, il les abandonna pour se tourner vers elle avec cette expression gênée et comme anxieuse de petit enfant pris en faute, qu'il avait toujours en sa présence.
Mme Dussaussoy était, d'ailleurs, ou feignait d'être d'humeur accommodante, et il fallait l'attention que j'y ai mise depuis pour s'apercevoir que tout signe d'intimité entre Louis et moi lui causait une petite contraction nerveuse qu'elle dissimulait avec peine. Il y a un fonds de jalousie, fort excusable d'ailleurs, chez la plupart des mères. Peut-être était-ce bien ce qui dérangeait, au premier abord, le bel équilibre de cette dame. Encore ne m'en inquiétais-je point trop. Mme Dussaussoy, le premier moment passé, devenait l'amabilité même, au point d'y mettre quelque excès. Cela se marquait à mille petites nuances imperceptibles. Et, par exemple, quoiqu'elle eût une alacrité singulière, un besoin de remuer la langue ou les bras qui faisait qu'elle ne demeurait pas une minute en repos ni en place, je la voyais qui se commandait assez pour demeurer des heures entières inoccupée près du fauteuil où sa grande lassitude physique clouait déjà ma pauvre maman. Sans doute, ni à cette conversation languissante d'une valétudinaire, ni aux petites manies où reparaissait la collectionneuse, elle ne prenait un si fort intérêt qu'elle eût voulu le dire; mais la politesse toute seule, quand le calcul n'y eût point eu de part, l'obligeait à ces tempéraments et, pour alléger son ennui, elle portait sur tout un coup d'œil d'examen qui avait l'air de soupeser chaque objet et d'en supputer la valeur marchande. Fort étrangère aux choses d'art, elle avait les plus réels haut-le-corps à l'énoncé de certains prix qu'on lui disait, en réponse à ses demandes, valoir de petits saxes ou des cabinets florentins d'un mètre de haut. Et la distinction affinée, tout à fait dix-huitième siècle aussi, de maman, semblait la plonger dans le même ahurissement. Elle n'était pas loin de penser, je suis sûre, que cette distinction-là, comme le reste, devait coûter extrêmement cher.
Bien entendu, je n'ai fait toutes les réflexions qui précèdent, ou du moins une bonne part, que depuis nos récents malheurs. Il a fallu ce jet de lumière crue pour m'édifier entièrement sur Mme Dussaussoy et son fils. Autrement, beaucoup d'angles chez eux, de plis et de poches me seraient demeurés obscurs jusqu'après mon mariage.
Cependant, plus je songeais à la soirée des Hugenheim, plus il me semblait délicat d'y prendre part à la veille d'une catastrophe comme celle qui nous menaçait. Mais je réfléchis soudain que ce me serait peut-être une occasion unique de pénétrer les véritables sentiments de Louis et de sa mère et que je ne devais point lâcher cette occasion. Je ne m'abusais point, je pense, sur les mérites de mon fiancé, mais il y en avait un que je voulais lui reconnaître, qui était la franchise. Il me paraissait fort juste de prendre les devants et de lui tendre sa parole, puisque aussi bien je n'étais plus en mesure de remplir la partie de notre contrat qui touchait nos apports réciproques. S'il avait été ruiné, j'aurais voulu qu'il agît de même avec moi, quitte à lui répondre que j'étais assez riche pour deux. Quant à penser que, de quelque façon qu'il l'accueillît, cette confidence pût porter préjudice à papa, c'eût été supposer trop de bassesse chez Louis et, de ce côté-là, j'étais tranquille...
Ce petit travail m'avait occupée une bonne partie du dîner. Quand maman se fut levée de table et que papa l'eut reconduite à sa chaise longue, j'alléguai je ne sais quel prétexte pour me retirer. Et, sitôt dans ma chambre, j'appelai papa.
—As-tu réfléchi, lui dis-je, que nous devions aller ce soir chez les Hugenheim?
Il m'avoua que non. Je lui expliquai ce que j'y comptais faire. Il voulut m'en détourner, me pria d'attendre jusqu'au lendemain. Mais je lui fis sentir que, quelque tournure que prissent les choses, je ne serais pas fâchée de connaître une fois pour toutes si c'était ma dot ou moi qu'on épousait.
—Pauvre petite! me dit papa. Ce n'est pas assez que je vous ruine, ta mère et toi. Il faut encore que je marche sur ton cœur...
Je me jetai à son cou:
—Non! non! ce n'est pas vrai. M. Dussaussoy ne m'est sans doute pas indifférent. Mais je puis t'avouer cela maintenant: je l'ai pris un peu pour moi, mais beaucoup aussi parce que je le tenais de ta main... Va, mon petit père, je ne mourrai pas encore d'amour cette fois-ci... Tu sais bien, je suis comme toi un petit esprit sage, raisonnable, trop raisonnable même (maman m'a-t-elle fait assez la guerre pour cette raison-là!), et avant d'aliéner ma liberté, je veux savoir exactement pour les beaux yeux de qui... Se peut-il une meilleure occasion? Si Louis est le fiancé qu'il doit être, que je voudrais qu'il soit, sa conduite est tout indiquée. Il me dira: "Mademoiselle, je vous aime pour vous et non pour votre argent; faites-moi la grâce de ne rien ajouter...» S'il tient un autre langage, s'il montre la moindre hésitation, eh bien! mais je ne l'épouse plus. Et c'est moi qui gagne au marché...
—Pauvre petite! répéta mon père. Mais tu ne réfléchis pas que tu n'as pas affaire qu'à Louis. Il y a sa mère encore, sa mère surtout...
—Justement ça le mettra dans l'obligation de se prononcer entre nous deux. Je verrai ainsi ce que me réservait le mariage...
—Allons! dit-il, fais à ta guise. Mais il ne faut pas t'abuser, mon enfant, l'intérêt est un puissant maître et il n'est point de vilenies qu'il n'inspire. Dieu veuille que ce ne soit pas le cas pour Louis Dussaussoy!
—Bon! Combien de fois faudra-t-il te répéter que je n'en ferai pas une maladie?
—Oui, dit-il encore, tu es jeune, tu as l'âge où l'on peut recommencer sa vie... Ce n'est point comme d'autres, ajouta-t-il d'une voix sourde. Il y a des coups dont on ne se relève plus...
J'essayai de le remonter; je lui dis que maman et moi nous étions disposées à tous les sacrifices, que, s'il ne fallait que réduire notre train de vie, il nous trouverait les plus raisonnables du monde et que, pour moi personnellement, je ne demandais qu'à décommander mes robes de la saison. Il hocha la tête sans me répondre. J'avais encore toute la simplicité de l'inexpérience. Ce mot de ruine ne me disait point la détresse profonde qu'il enfermait et je n'ai su que plus tard combien mes prétendus sacrifices étaient au-dessous de ce qu'exigeait la réalité.
Nous retournâmes au salon. Maman, qui se dérobait le plus possible aux conventions mondaines, pria mon père de l'excuser près des Hugenheim. Il n'insista pas et nous allâmes seuls à la soirée. J'avais une toilette lilas de Perse qui était une vraie trouvaille de Laferrière: une jupe cloche, comme on les bâtissait encore, avec trois godets bien arrondis par derrière sous une ceinture piquée d'un gros chou de tulle, un corsage froncé avec garniture de roses roi, des manches en vapeur, une aigrette pour la coiffure et le rang de perles fines que papa m'avait donné à la Noël... Ma dernière robe de bal!... On se récria quand j'entrai, mais il y eut quelques sourires chez les femmes et je crus observer qu'on nous faisait une figure différente dans certains groupes. Évidemment, on connaissait ou on soupçonnait notre déconfiture, et c'était la raison de ces mines au vinaigre. Je cherchai partout Louis Dussaussoy. Il me vit enfin et accourut... Mme Dussaussoy était à quelques rangées de là et me faisait signe de l'éventail. Je jugeai ainsi qu'elle n'avait rien su ou qu'elle était femme à passer sur des considérations d'argent. Mais je pensai qu'avant tout il me fallait prévenir mon fiancé, et, l'entraînant dans un des petits cabinets de verdure qui étaient ménagés dans la galerie, de but en blanc je lui défilai tout mon chapelet...
Mon Dieu, quel effondrement! Il pâlit, il rougit, il faillit me tomber dans les bras. Il ne trouvait pas un mot à répondre et vraiment je commençais à le prendre en pitié. Il semblait que ce coup lui était plus sensible qu'à moi-même. Et enfin, quand il eut repris son assiette, il s'épongea le front et d'un air,—d'un air que je n'oublierai jamais!—d'un air où il y avait du désespoir, de la stupidité, du cynisme aussi, avec un fonds de veulerie extraordinaire chez un homme de cet âge:
—Ah! bien, dit-il, c'est maman qui va faire une tête!...
Et ce fut tout, tout. Non, vraiment, il ne trouva pas autre chose, pas un mot, un geste de regret ou d'excuse. Il jugeait tout naturel que je lui rendisse sa parole; il ne songeait qu'à... oui, lâchons le mot... à l'embêtement où cela les mettait tous les deux, sa mère et lui: un si riche parti, les négociations poussées si loin, le mariage fixé et l'obligation de tourner court, de chercher placement ailleurs, quel aria! Car de penser qu'il pouvait me prendre sans dot, il connaissait assez sa mère, je suppose, pour que l'idée ne lui en vînt pas un moment. Et quoique je ne l'aie point quitté des yeux tout ce temps, je ne lus rien d'autre chez lui que ce navrement grotesque d'avoir à changer son siège et à courir les hasards d'une nouvelle candidature. Joli, n'est-ce pas? J'en mords mes lèvres, quand j'y songe. Pour la première fois que je voyais à nu un cœur d'homme et que je pouvais éprouver la sincérité de ses protestations, l'expérience était si odieuse que j'ai bien juré de ne m'y plus exposer jamais...
Cette scène avait pris je ne sais combien de temps et j'y songeai tout à coup.
—Rentrons, dis-je, voulez-vous? On pourrait s'apercevoir de notre absence, et d'ailleurs nous n'avons plus rien à nous dire.
Il se leva comme un hébété et, au moment de quitter la galerie:
—Merci tout de même d'avoir eu la pensée de me prévenir. Croyez que...
—De grâce! fis-je.
—Vous ne m'en voulez pas au moins?
—Ni à vous, ni à personne.
—Tant mieux! Parce que, vous comprenez, c'est déjà bien assez de désagrément comme cela... Si encore les choses n'avaient pas été aussi avancées!... Mais à deux mois de notre mariage!... Franchement votre père aurait pu...
—Ah! non, cette fois vous passez les bornes... Filez!
Je ne me possédais plus et le poussai par les épaules dans le salon. Je le vis qui se penchait à l'oreille de Mme Dussaussoy et, peu après, suffoquée, incapable d'en supporter davantage sous l'œil de père, qui avait tout deviné du premier coup, et qui, pourtant, continuait de causer froidement dans un groupe où se trouvait le baron, je demandai à rentrer sous un prétexte quelconque. Papa prit congé de ces messieurs et, une fois dans la voiture, se jetant sur mes mains:
—Eh bien?
—Eh bien, dis-je, papa, c'est toi qui avais raison.
—Mon enfant, ma pauvre enfant!
Mais je recommençai la scène d'après dîner et cette fois au vrai naturel, avec tout le dégoût qui me soulevait le cœur, et je lui jurai qu'il n'y avait pas chez moi le moindre dépit d'amour, qu'au contraire j'étais ravie, pour mon compte, de ce qui était arrivé, que cela m'avait permis de juger les Dussaussoy et que j'emportais cette conviction que mon mariage eût été une sottise et une mauvaise opération.
Toutes ces protestations n'eurent malheureusement aucun effet. Papa n'arrivait pas à réagir... J'attendis le lendemain et les jours qui suivirent dans une anxiété mortelle. Les Dussaussoy n'avaient pas reparu. Maman s'en étonna et je pris le parti de lui dire une moitié de la vérité, qui était que ce mariage ne me plaisait décidément pas et que j'avais fait un coup de tête. Elle me gronda un peu et n'en reparla plus. Tous les soirs, quand papa rentrait de la Bourse, je lisais sur sa figure les mauvaises nouvelles qu'il rapportait. Maman n'était préparée à rien; c'était la volonté formelle de père et je n'avais pu aller contre. Enfin, un soir, lui qui était l'exactitude même et qui nous prévenait toujours de ses moindres absences, il ne rentra pas dîner. Nous l'attendîmes fort tard, et ce ne fut qu'après neuf heures sonnées qu'une voiture s'arrêta devant l'hôtel. On montait... Ce n'était point le pas de père, mais de quelqu'un sans doute qui venait de sa part ou à son sujet. Effectivement, M. Picard d'Arnouville, un vieil avoué de nos amis, originaire de Saint-Brieuc et qui avait connu maman toute petite, demanda instamment qu'on le voulût bien recevoir. Il avait une figure de circonstance et tout de suite j'appréhendai un malheur. Il prit ma main et celle de ma mère, les réunit dans les siennes, et nous dit avec un ton pénétré:
—Soyez fortes toutes deux...
Maman s'était levée de sa chaise; elle était extrêmement pâle et moi toute haletante.
—Qu'y a-t-il, par grâce? demandai-je à M. d'Arnouville. Papa est mort, n'est-ce pas?
Il baissa la tête.
—Ah! dis-je, j'en étais sûre...
—Il y avait encore quelque espoir quand je l'ai quitté, reprit M. d'Arnouville, mais bien faible. Votre malheureux père, mademoiselle, a été frappé d'une hémorragie cérébrale en sortant de la Bourse, il y a quelques heures. Aucun de ses amis n'était là. On a fait chercher un agent et on l'a transporté dans une pharmacie voisine, où on lui a donné les premiers soins. Par hasard, il n'avait point de papiers sur lui, et c'est miracle si, passant dans la rue Jodelet et voyant un attroupement, je l'ai reconnu à travers les carreaux...
—Menez-moi rue Jodelet, dis-je à M. d'Arnouville. Je le veux. Il le faut...
Ma pauvre mère n'en avait pu tant supporter. Elle était retombée toute suffoquée sur sa chaise et on s'empressait autour d'elle. Je pris le bras de M. d'Arnouville, qui avait gardé à tout hasard sa voiture et nous partîmes au grand trot vers la Bourse. M. d'Arnouville m'expliquait qu'il y aurait eu un danger extrême à transporter tout de suite mon père à la maison.
—Dites-moi tout, dis-je. Papa était complètement ruiné, n'est-ce pas?
Il fit signe que oui, et je compris qu'il était plus au courant des choses qu'il ne voulait dire. Mais la voiture s'arrêtait et je n'attendis pas qu'on ouvrît pour me précipiter au dehors et de là dans la pharmacie. Je trouvai papa dans l'arrière-boutique, couché sur un lit de sangle qu'on y avait dressé, et qui ne respirait plus. Cette vue m'affola. Je me jetai sur lui avec tant de force qu'on eut peine à me détacher de son corps. Je ne sais comment je revins à la maison. Je ne pensais plus; je ne vivais plus et tous les autres détails de cette affreuse nuit m'ont complètement quittée. C'est au matin seulement que je repris conscience de mon malheur. J'en embrassai toute l'étendue avec cette lucidité effroyable qui suit le réveil et qui fait paraître les choses dans une sorte de nudité où l'imagination ni le raisonnement n'ont encore eu le temps d'ajouter aucune draperie... M. d'Arnouville fut vraiment, en ces conjonctures, notre Providence terrestre. Il s'occupa des obsèques, empêcha qu'on mît les scellés partout et se porta notre caution. L'état de maman la condamnait à une immobilité presque absolue et nous plaçait dans l'obligation de lui cacher une partie de la vérité. Mais la raison et le courage m'étaient revenus et j'aidai M. d'Arnouville de mon mieux. Il nous força, pour attendre, d'accepter l'hospitalité de Mme d'Arnouville et, avec de grands ménagements, finit par tout révéler à maman. Notre ruine était complète. Papa laissait un passif de sept millions, que couvraient heureusement des titres de propriétés en Touraine et, à Paris, notre petit hôtel du boulevard Malesherbes et les richesses qu'il contenait. Mais il fallait tout vendre, et jusqu'aux chers bibelots de maman. Je pensais que ce lui serait le plus douloureux crève-cœur, à elle qui n'avait vécu jusqu'alors qu'avec eux et pour eux. Mais elle ne montra pas un regret, et mon amour et mon respect s'en accrurent d'autant à son endroit...
12-17 avril.
Que te dirai-je, mon pauvre journal? Nos différences payées, les voitures, le mobilier, l'hôtel, les maisons et les fermes vendus, il nous resta tout juste, d'argent liquide, 135 000 francs. C'était plus que je n'espérais et il est bien certain que, sans M. d'Arnouville et la conscience scrupuleuse qu'il mit à débrouiller nos affaires, il nous eût fallu descendre dans la rue. Mais le pis n'était point là. Les enchères de l'hôtel avaient été poussées assez loin: en fin de compte, il resta à Mme Dussaussoy. Je l'appris de M. d'Arnouville, qui savait nos anciennes relations et qui voulut me le cacher d'abord. Mais certains mots me mirent sur la voie et, comme je lui témoignais mon dégoût pour cette conduite singulière, il me dit:
—Ah! comme vous avez raison!
Et jugeant sans doute que ce qu'il ajouterait, loin de me donner du regret, ne pouvait après tout que me consoler de n'être pas devenue Mme Dussaussoy junior, il me confia que la plus âpre à la curée des bibelots de ma pauvre mère avait été précisément cette même femme d'une éducation toute grossière et qui ne connaissait la valeur d'aucun objet que par les estimations que nous lui en avions faites.
—Que voulez-vous, ma petite amie? me disait ce bon M. d'Arnouville. Elle se figure peut-être qu'une fois dans les pantoufles de Madame votre mère, elle cessera d'être Mme Dussaussoy tout court et prendra un peu de cette distinction qui lui manquait jusqu'alors. C'est le raisonnement de tous les parvenus...
Et ce fut encore M. d'Arnouville—lui, toujours lui!—qui nous dénicha, par l'intermédiaire d'un homme d'affaires de Saint-Brieuc, cette petite maison de Rûn-Rouz où nous sommes installées depuis trois mois. L'état de maman donnait des inquiétudes à ses amis. On consulta. Il n'était que temps d'aviser, paraît-il: l'air de la mer lui fut ordonné, mais un air qui ne fût ni trop vif ni trop tiède continûment, et il n'en était point qui convînt davantage que celui de la Bretagne. Encore fallait-il trouver une maison qui ne fût point tout à fait sur la grève, sans en être trop éloignée, et tournée de telle sorte que quelque mouvement de terrain l'abritât contre le nord. Enfin le prix n'en devait point être trop élevé, et c'était le plus délicat de tout. Mais une occasion s'offrit à point, que M. d'Arnouville s'empressa de saisir. A la vérité, il ne connaissait point, non plus que nous, l'habitation qu'on lui proposait, et, si l'assiette et l'exposition en répondaient à nos désirs, on ne célait point que le cadre en eût quelque austérité, même pour des blessées de la civilisation.
C'était une maison bretonne couverte en tuiles rouges, dont le grenier avait été transformé par son dernier propriétaire au moyen d'un léger exhaussement du mur d'arrière, où l'on avait percé une grande baie qui donnait de plain-pied sur un balcon en bois. Cela faisait de ce côté une espèce de chalet suisse, tandis que l'autre gardait son air breton. Un petit jardin planté de saules maigres et de lilas, des communs, un potager et un bois de pins tenaient le circuit. La mer était à trois champs de là; elle poussait une pointe sur la droite, dans une petite anse étranglée; on la voyait aussi, vers le large, qui découpait entre deux roches énormes son triangle d'azur sombre. Mais comme elle ne paraissait point autrement, qu'une chaîne de petites collines la masquait au nord et à l'ouest qui recevait le premier assaut des vents, c'était l'exposition qui pouvait le mieux convenir. Nous passâmes sur quelques menus inconvénients, tels que l'éloignement de tout centre habité, le méchant état des routes, la maussaderie du paysage qu'on disait exclusivement de rochers et de landes. Le prix demandé, 6 500 francs, une misère jadis, n'excédait point nos ressources. Encore M. d'Arnouville le fit-il rabattre à 6 000 francs.
—Il faut bien compter, nous dit-il, que les réparations, le mobilier, les frais d'installation monteront à presque autant... Pour le mobilier, vous le choisirez vous-même à Paris. C'est le procédé le plus économique et, quant aux réparations urgentes, j'y vais donner ordre d'ici...
Ma pauvre maman répondait amen à tout cela. Nous avions renvoyé nos domestiques, à l'exception du cocher et de la cuisinière qui étaient mariés, Bretons, et à notre service depuis près de quinze ans. Je leur avais fait entendre que nous ne pouvions les garder ni les payer comme autrefois. Mais ils insistèrent d'une façon si pressante, consentant à toutes les diminutions, s'offrant même à ne plus recevoir de gages, que je ne sus comment faire. Je ne voulais point accepter le sacrifice qu'ils me proposaient et j'en étais cependant fort touchée.
—Ah! si Mademoiselle était consentante, dit enfin Yvon, il y aurait un moyen qui arrangerait tout...
—Et lequel? demandai-je par curiosité.
—Dame, je ne sais pas trop comment m'expliquer... Cause donc pour moi, Gertrude, dit-il à sa femme. Tu as la langue mieux pendue et tu sauras mieux débrouiller la chose...
—Vaire, on peut toujours essayer, dit Gertrude, avec son grasseyement gallot. Mam'selle ne nous mangera point pour lui dégoèser ce que j'avions sur le cœur. Quoèque ça, c'est p't-être ben délicat ce que j'allions lui demander...
—Parlez, ma bonne Gertrude, dis-je en souriant.
—V'là, dit Gertrude. Paraît qu'on a entendu dire à Mam'selle qu'elle allait habiter en Bretagne. J'en savions point davantage. Tout de même, si c'était des vérités, la Bretagne, c'est quasiment notre pays aussi à nous, quoique je soye née native de Pontorson, ou's qu'on dit qu'il y a plus de Normands que de Bretons. Alors, comme c'te Bretagne est un vrai paradis sur terre et que j'avions toujours eu dans l'idée d'aller finir nos jours par là, c'est p't-être une occasion toute trouvée. On avions ben quelques économies, Yvon et moi, de quoè bâtir une petite maison et acheter un champ avec une vaque... Et j'avions pensé tous les deux que si ça ne gênait pas trop Mam'selle que nous habitions dans son voisinage, ça serait une vraie bénédiction du bon Dieu pour nous d'aller de son côté de préférence à un autre...
Ingéniosité du cœur des pauvres gens! Peu s'en fallut que je ne sautasse au cou de Gertrude et d'Yvon pour les remercier de leur belle trouvaille!
—Il y a mieux, leur dis-je, quand mon émotion fut calmée... Cette petite maison que vous voulez faire bâtir, elle existe, et maman et moi nous vous en ferons volontiers cadeau: c'est la petite maison qui touche à l'étable, dans le plan que j'ai là. Il y suffira d'un crépi neuf pour la rendre habitable, et rien n'empêchera Yvon, par surcroît, de cultiver le champ pour son compte et de mettre une vache dans l'étable. A une condition pourtant...
—Je les acceptions toutes, mam'selle, dit Gertrude à demi suffoquée de reconnaissance...
—Non! non! repris-je, il n'y en a qu'une pour chacun de vous et je pense qu'elle ne vous sera pas trop pénible: c'est qu'Yvon daigne loger à côté de sa vache un âne que nous avons l'intention d'acheter et que Gertrude veuille bien donner les conseils de son antique expérience à la petite paysanne que nous prendrons pour servante...
—Ah! mademoiselle! mademoiselle! s'écrièrent tout d'une voix les excellentes gens...
Et Gertrude, qui avait décidément le génie de l'organisation à distance, d'ajouter en son patois de Pontorson:
—J'voyons ça d'ici, mam'selle... Yvon soignera les aumailles et le jardin, et moé je resterons près de madame et mam'selle pour leur confectionner des petits plats... Ah! la bénie demoiselle que j'avions là, mon pauvre Yvon!...
J'eus beau protester, alléguer que je n'en désirais pas tant, qu'il ne s'agissait point pour elle et son mari de se remettre ainsi à notre service, mais de nous aider seulement dans quelques petits travaux de ménage, ni Gertrude, ni le brave Yvon n'en voulurent démordre et, quelques jours après, il me fallut agréer une nouvelle concession et laisser Yvon prendre les devants sous prétexte de surveiller les travaux d'installation et d'acheter la vache et l'âne.
Enfin, le 8 février au matin (j'ai noté la date dans ma mémoire) nous prîmes congé de ce bon M. d'Arnouville. Il nous accompagna jusqu'au train et nous fit diverses recommandations. Je me souviens aussi qu'il m'adressa en partant une petite phrase assez mystérieuse où le nom de Georges tombait le plus singulièrement du monde. Je n'y pris point garde sur le moment. Nous emportions avec nous un plein wagon de bagages, tout un mobilier complet (oh! bien simple, bien différent de l'ancien) à destination de la gare la plus proche de Rûn-Rouz, qui est Lannion. J'avais emballé ma pauvre maman de mon mieux dans des couvertures et des châles. Gertrude était dans notre compartiment... Que je n'aie point eu un crève-cœur en disant adieu à tant de choses aimées, ce serait mentir. Et pourtant il y avait comme un soulagement pour moi à la pensée que le plus dur était fait, que ces six mortelles semaines qu'avait prises la liquidation paternelle étaient définitivement enterrées... Il ne nous reste presque plus rien du passé. Les quelques bribes qu'en a pu sauver M. d'Arnouville sont des souvenirs de famille et une grosse malle pleine de parchemins qui viennent de mon grand-père et où maman était la seule à se reconnaître. Il paraît qu'entre autres papiers de valeur (des valeurs de tout repos, comme disait papa en plaisantant) il s'y trouve une charte du... oui, du neuvième siècle consacrant nos droits à la succession du roi Arthur! En attendant, il nous demeure, Rûn-Rouz et le mobilier une fois payés, 128 000 francs sur lesquels nous avons gardé 6 000 francs pour les dépenses de première installation qui seront assez grosses. Le reste a été placé par les soins de M. d'Arnouville partie en rentes sur l'État, partie sur premières hypothèques à 4 pour 100. Cela nous fait un revenu moyen de 5 000 francs. Ce n'est guère, mais avec de l'économie on peut joindre les deux bouts...
A la gare de Lannion, nous trouvâmes Yvon qui nous attendait avec une grande charrette de roulier pour les meubles et une petite voiture basse, toute coquette, peinte de rouge et de jaune, attelée d'un âne blanc, qui était pour maman et pour moi. Nous déjeunâmes à l'hôtel. Yvon et Gertrude prirent les devants. J'avais voulu conduire moi-même «mon» âne; s'il était rétif, capricieux ou sournois, il ne le montra pas toujours cette fois-là. Il nous mena d'un petit trot cadencé jusqu'à Trégastel. Je m'informais de temps à autre de la route. Au tournant d'une montée, j'aperçus dans la lande un pignon quadrillé, un toit de tuiles, un balcon, quelques pins et des saules: c'était Rûn-Rouz. A la barrière nous attendaient Yvon et Gertrude, avec une petite fille de treize à quatorze ans qui fit un grand salut en tenant les deux pointes de son tablier et rougit jusqu'aux yeux.
—C'est la bonne de madame et de mademoiselle, dit Yvon.
Gertrude l'écarta vivement du coude:
—Faites excuse, mam'selle. Yvon voulait dire que c'était la nouvelle femme de chambre. Cuisinière l'étions et je restions, pour vous servir...
—Va pour femme de chambre, dis-je en sautant de mon siège et en rendant la bride à Yvon, tandis que Gertrude aidait maman à descendre... Et comment t'appelles-tu? demandai-je à l'enfant.
Elle me regarda, passant du rouge à l'écarlate, et ne répondit rien...
—Vaire! dit Gertrude qui s'avança. Encore un tour d'adresse de ce grand niguedouille: figurez-vous, mam'selle, que la p'tiote ne sait pas un mot de français. V'là ce qui s'appelle choésir, par exemple...
Le pauvre Yvon parut tout décontenancé, mais l'éclat de rire dont j'accueillis la découverte le rassura un peu...
—Grouille-toè donc, toè, dit Gertrude avec une feinte rudesse à l'enfant. Tu ne voès pas que mam'selle est tout emberlificotée de ses paquets...
Elle donnait le bras à maman qui, à petits pas, gagnait la maison et, par instants, s'arrêtait pour regarder ce clos plein de fleurs et d'herbes sauvages, les maigres saules qui floconnaient dans le vent, et de tous côtés, à l'infini, la lande âpre et roussie par l'hiver...
—C'est là que je vivrai désormais... dit-elle avec un pâle sourire.
—Oui, dis-je, mère, en l'embrassant, c'est là que nous vivrons ensemble, toutes les deux, toujours...
14 avril.
... Trois petits coups grattés à la porte. C'était Fante, notre nouvelle femme de chambre, comme dit Gertrude, qui venait m'annoncer que le potage était servi.
Elle est jolie comme tout, cette petite Fante, avec sa coiffe en spirale qui fait qu'elle a l'air de sortir d'une conque marine, ses yeux de source, ses dents aiguës et son teint rose. Elle baragouine déjà quelques mots de français et, en retour, elle m'a enseigné quelques mots de breton. Mais ce n'est qu'un commencement: j'ai résolu de me mettre sérieusement, scientifiquement, à l'étude de l'idiome national. Je suis Bretonne aussi, moi, par maman du moins, qui est une Léïzour de Kerduel tout ce qu'il y a de plus pur. Et ma table est déjà encombrée de grammaires, de colloques, de glossaires. Oh! j'arriverai, j'arriverai...
En attendant, Fante a interrompu mon journal.
J'en avais, j'en ai tant à conter, si je ne veux rien oublier, pour ces trois mois où je n'ai point écrit une ligne. Et vraiment où y aurais-je eu la tête? Point à Paris toujours. Ni même à Rûn-Rouz les premières semaines de notre installation. Que de choses, mon Dieu, sur les bras et qu'une ménagère qui se respecte a donc d'occupations! Il me fallait cette expérience pour le savoir. Petite fille gâtée qui ne pensais qu'à tes chiffons, à tes poupées et aux papotages des petites amies, te voilà bien punie, cette fois. Punie? J'exagère bien un peu. La vérité est que je prends très au sérieux mon nouveau rôle de maîtresse de maison. Maman m'a délégué ses pouvoirs, et il le fallait bien. Elle est toujours très affaissée; l'anémie, du moins, a un peu cédé; il y a du mieux déjà, m'a dit notre médecin, M. Le Dentu, qui la vient voir une fois par semaine. Mais il ne faut pas d'agitation; maman doit être l'objet des plus grands soins. J'y veille, et la bonne Gertrude avec moi. Nous ne la quittons guère l'une ou l'autre. Le climat lui est bon. Elle sort un peu dans le clos où nous la couchons sur sa chaise. Mais ce paysage, ces landes, ces rochers ne sourient guère à sa mélancolie...
Mon Dieu, j'avais d'abord la même impression qu'elle. Et j'en suis revenue. D'abord la lande, en ce moment, est divine. C'est une autre mer, qui roule des vagues d'or et qui a toute la variété, tout l'imprévu de la mer. Puis les rochers sont une végétation si singulière et si appropriée de ce pays-ci! Ils sortent de terre un peu partout. Ils ont toutes les formes: de cynocéphales, d'éléphants, de tortues, de chameaux accroupis et debout. Une vraie ménagerie d'Apocalypse! Mais le plus extraordinaire de tous est un rocher que je vois de ma fenêtre et dont la base plonge dans la mer. Il est bien haut de soixante pieds et il reproduit, avec une netteté de médaille, le profil d'un roi barbare, dont la tiare est dessinée par les échancrures qu'a creusées la pluie. De fait, on l'appelle ici le roi Grallon... Grallon, Is, Morgane... Toujours ce même souvenir qui revit dans la pierre, comme sur la lèvre des hommes... Encore n'est-ce point tant leur forme que leur nuance qui me séduit dans ces blocs monstrueux. J'ai voulu en examiner un de tout près pour savoir d'où venait cette bigarrure qui se fondait de loin en une teinte d'un gris doré infiniment doux. Il s'y trouvait d'abord de petits lichens bruns, puis, par places, dans les creux, de minuscules mousses de velours vert, mais surtout une sorte de moisissure argentée, d'efflorescence blanchâtre, dont mon ignorance de la botanique ne me permet pas de dire si c'est un polype ou une végétation, et enfin un lichen d'une autre espèce, tout d'or, d'un or magnifique et profond. C'est là, presque pour tous les rochers, l'habit qui les vêt. Et ce brun, ce vert, cet argent et cet or mêlés au rose tendre de la pierre, là où la pierre est à vif, font quelque chose de délicieux et que je ne trouve pas de nom pour exprimer. Ou plutôt si, j'en sais un: c'est le nom même que porte la Bretagne en breton: Breis. Cela veut dire bigarré, tacheté, nuancé, et c'est tout à fait cela. Ceux qui ont baptisé la Bretagne ne pouvaient choisir un mot plus juste, qui rendît mieux l'impression que donne du premier coup cette péninsule granitique, cette grande échine de roc plongeant dans la mer, avec sa fauve toison de landes courtes, ses bois secrets et sa pâle lumière...
Et puis, et puis, ce n'est pas le tout que le paysage: il y a l'homme aussi, à qui ne fait point attention ma pauvre maman et qui a bien son intérêt, quand on creuse un peu.
Nous n'avons point de voisins immédiats, mais en trois sauts je suis chez Guil, chez Jakès ou chez Jean-Marie. Ç'a été l'un de mes premiers soucis, cette connaissance à faire de notre entourage. Fante aidant, j'y suis à peu près arrivée. Nous nous servons de truchement l'une à l'autre, et, d'ailleurs, les portes ici n'ont pas de serrure, ou bien la clef est sur la porte: il n'y a qu'à entrer. On se «bonjoure», on se cale sur le banc-dossier ou dans le classique fauteuil de chêne qui lui fait vis-à-vis au coin de l'âtre, et, tant bien que mal, on bavarde...
Par exemple, il y a des ménages où je n'entre plus et celui des Lissillour pauvres, pour commencer. Je les plaignais de tout mon cœur, je leur voulais du bien; j'avais tort: leur saleté est fille de leur paresse, et ils la cultivent avec un soin quasi religieux. Ils ont une grande ferme, cinq ou six corps de bâtiments, un moulin, dont ils ont laissé tomber la toiture, ne se réservant qu'une façon d'étable qu'ils partagent avec leur vache. Et les champs restent en jachère; les bâtiments achèvent de se lézarder; le purin croupit devant la porte. Ils regardent cette fange et s'y complaisent. Quand le pain manque, l'une des deux sœurs (elles sont à deux, presque innocentes, avec leur frère, qui n'est pas mieux loti) prend un bâton et une besace et s'en va faire le tour de la paroisse. On sait qu'ils ne sont pauvres que par leur volonté et on leur donne tout de même. Cela m'agace, et je n'ai point pénétré encore le sens de cette charité singulière...
Bien d'autres choses m'étonnent dans ce pays-ci, dont un commerce plus intime me permettra sans doute de saisir un jour ou l'autre la raison. En attendant, ma prédilection est toute tournée, peut-être à cause de l'intérêt que je porte à la petite Fante, vers un chaume de vieux pêcheur, dont je vois d'ici le pignon mangé de lierre sombre, à mi-côte du hameau de Bringuiller.
C'est là qu'habitent le grand-père de Fante et son frère, le petit Fanchic, plus âgé qu'elle de treize mois. Le grand-père de Fante s'appelle Guézennec, mais on ne le connaît ici que sous le nom de Fanch-goz (le vieux François).
Fanch, Fanchic et Fante faisaient un même ménage avant notre arrivée, et, comme ce ménage n'était point riche, ils ont consenti à se séparer. C'est ainsi que Fante est devenue notre femme de chambre. Elle gagne de ce chef cinq francs par mois, qu'elle porte religieusement à son grand-père (cinq francs, une fortune, quand les vachères et les filles de ferme ne sont payées qu'à raison de quinze écus l'an, et j'habille encore Fante avec mes vieilles robes!). Le vieux travaille cependant; quoiqu'il ait gagné depuis longtemps sa retraite, les soixante-seize francs de pension qu'elle fait par trimestre ne lui suffiraient pas pour vivre et élever Fante et Fanchic. Il tient toujours la mer, sur un bateau presque aussi vieux que lui, radoubé sur toutes les coutures et qui passe encore pour solide. Je doute pourtant qu'il trouvât un assureur. N'empêche que, sur cette coque, où je me suis aventurée trois ou quatre fois à l'insu de maman, Fanch et Fanchic s'en vont jusqu'aux Sept-Iles et aux Triagoz, à six lieues au large, pêcher le congre et la merluche. Fanchic tient l'écoute et Fanch-goz le gouvernail. Tous deux sont fins manœuvriers. Mais il est vrai que l'enfant, avec sa figure rose comme celle de Fante, les mêmes yeux d'aigue-marine et un air de famille qui ferait que, coiffés pareillement, on aurait peine à les distinguer l'un de l'autre, est râblé comme un homme de vingt ans. Et il n'en a pas seize...
Ma joie, quand le gros temps ou quelque fête chômée (elles abondent en Bretagne) retient les Guézennec à la maison, est de pousser jusqu'à chez eux avec Fante. Nous grimpons par le sentier de ronde, entre une double haie d'épines-vinettes, de ronciers, de fenouil et de menthe sauvage, jusqu'à la dossen (monticule) où s'abrite contre le terrible norouât le petit chaume des pauvres gens.
Un mur tout de guingois, en pierres sèches et roches naturelles, danse autour du jardin, grand tout juste comme un mouchoir de poche. Mais ce mouchoir brille, aux beaux jours, de plus de couleurs qu'un tapis d'Orient et toute la flore des chansons populaires, marjolaine, verveine, turkentin, y est représentée; il s'y voit même un cerisier nain. Le filet fait la sieste au soleil sur le mur avec les lignes de pêche; les crocs et les autres engins pendent à des clous le long de la maison. Elle domine l'étroite baie des Coz-Stankou, les îles, Trégastel et toute la mer, de Ploumanac'h aux Biguellec. Et, de là, perchée sur le mur, tandis que Fante tricote, que Fanchic assouplit des baguettes de noisetier pour un casier neuf et que Fanch-goz, sa bouffarde aux dents, raccommode son filet ou ses lignes, je prends ma leçon de topographie.
Voici les deux routes qui mènent à la Communauté, la route de grève et la route de champs. Trégastel est cette petite calotte blanche et rouge qui coiffe la hauteur par derrière. Notre-Dame de La Clarté, Pleumeur, Trébeurden, trois clochers en aiguille, tricotent l'horizon à la file. Ce bouquet d'arbres, c'est Kergunteuil (on m'y signale un dolmen qui vaut celui de Locmariaquer); cette petite anse, à droite, Roscané. Puis ce sont les îles: Jaouen, Bivic, Seigle, dans la baie des Coz-Stankou; Morvic, Erc'h, Enesveur (l'Ile-Grande), dans la baie de Keraliès...
Mais quelle est donc celle-là, d'où émergent des toits aigus et que lace un corset de murailles si hautes qu'à peine distingue-t-on le sommet d'un tertre, des arbres et une grande terrasse de jaspe vert régnant sur le nord?
—L'île d'Aval, répond Fanch-goz entre deux bouffées, l'île du roi Arthur et de la fée Morgane...
Je n'ai pu en savoir plus long cette fois; mais je me promets d'y revenir. La petite cloche de Rûn-Rouz, terreur des retardataires, s'égosillait dans le soir, appelant pour le dîner. Fante et moi nous sommes reparties à la hâte. Et, le dîner expédié, maman rentrée dans «ses appartements», après la lecture faite sous la lampe, les prières dites en commun, les baisers échangés, je suis remontée toute seule dans mon «studio», où j'écris, la fenêtre ouverte, tant la nuit est douce.
Quelle paix! Une lune à peine échancrée baigne la lande, les rochers, la mer d'une lumière blanche, élyséenne. Il ne fait pas un souffle de vent. Une fresaie piaule sur Kerlavoz; c'est le seul bruit avec celui de la mer, si lourd, si monotone, qu'on finit par ne plus l'entendre. Et toute cette campagne engourdie et léthargique de Rûn-Rouz a un air mystérieux et doux de cimetière... Pauvre père, qui dors là-bas, dans ce vaste Paris où nous ne retournerons jamais, ta pensée me revient et ne me quittera plus de la nuit...
9 mai.
Georges est à Marseille. Voilà la grande nouvelle qui m'a tenue toute cette après-midi agitée et fiévreuse à l'excès, je ne sais pourquoi... Et maman elle-même n'en a pas cru ses oreilles, a voulu relire la dépêche qui, après nous avoir cherchées à Paris, chez M. d'Arnouville, nous est enfin arrivée par ses soins... Vite, il a fallu courir au sémaphore de Ploumanac'h, et, du coup, Faraud, qui nous traînait, a reçu le baptême du fouet. Mais aussi ne s'avisait-il point, en semblable occurrence, d'aller le pas comme un cheval de meunier? Et toutes mes objurgations n'y étaient de rien. Il secouait la tête et continuait son train de sénateur. Ma foi, je n'y ai pas tenu et nous voilà brouillés pour un temps, Faraud et moi...
La dépêche de Georges portait:
«Marseille, 8 heures, matin. Arrivé aujourd'hui sur paquebot Ernest-Simon. Télégraphiez où habitez. Vous embrasse toutes deux, tante Yseult et Annette. Lettre suit. Adresse: Hôtel Continental, Marseille.»
J'ai répondu pour maman:
«Habitons Rûn-Rouz en Trégastel, par Lannion, Côtes-du-Nord. Attendons impatiemment nouvelles.»
Et j'ai signé du nom de maman:
«Yseult Lefoullon.»
Mais comment Georges est-il à Marseille? C'est la question que nous nous sommes posée toute la journée. Il y a six mois, Georges m'écrivait de Toulon qu'il permutait avec un enseigne de la Comète et repartait pour une campagne de deux ans à Tahiti. Depuis nous n'avions pas eu de ses nouvelles. M. d'Arnouville lui avait écrit, sur ma prière, pour lui annoncer la mort de père, et, sans doute, il avait ajouté quelques détails sur l'affreuse extrémité où nous étions réduites en ce moment. Nous attendions une simple lettre de condoléances, et c'est lui-même, en personne, qui débarque... Je ne m'explique pas encore le mystère. Car il y a un mystère... Oh! ça, j'en suis sûre! Mon pressentiment me le dit, et quand mon pressentiment parle... Hélas! non, il ne m'a pas trompée pour les Dussaussoy ni pour papa...
N'importe! Cette arrivée inattendue de Georges m'agite plus que je n'aurais pensé.
Voyons! Raisonnons! Qu'y a-t-il au fond de cette petite âme solitaire et meurtrie, qui, hier encore, se repliait farouchement sur elle-même, ne voulait entendre qu'à une vie végétative, entre sa lande, son âne et le mur en pierres sèches du vieux Fanch, et qui maintenant prend le galop, fait l'impatiente et la dévergondée?
Georges Léïzour est mon cousin, mon petit camarade d'enfance. Nous avons été élevés ensemble et je l'aimais comme un frère. Je l'aime toujours. Et même, sans doute parce que nous sommes plus seuls, que papa nous manque, il me semble que je l'aime davantage... Je n'osais pas trop le dire. Son attitude envers nous a été si singulière en ces dernières années! J'ai pu craindre que l'éloignement, l'absence ne l'eussent changé tout à fait. Trois ans sans nous venir voir! Et, l'année où il est venu, il était si réservé à mon égard! Il me parlait à peine et avec des vous et des deuxièmes personnes du pluriel longues comme le bras... Puis cette permutation soudaine, à l'époque de mes fiançailles, avec un officier de la Comète en partance pour l'Océanie!... Tout cela, quand j'y songe, n'est point très encourageant. Il y a évidemment de la froideur et du parti pris chez Georges. Et, en ce moment même, s'il est à Marseille, peut-être ne l'a-t-il point fait exprès; et, s'il demande à nous voir, peut-être que les convenances ne lui permettaient pas de faire autrement.
Eh bien, non, non et non! Je l'accuse gratuitement. Je sens, je sais qu'il n'a point de ces petitesses; je suis sûre que c'est lui-même, au reçu de la lettre de M. d'Arnouville, qui a demandé son rapatriement. Il l'aura obtenu, et sa première pensée, en touchant terre, a été pour maman et pour moi. Voilà l'exacte vérité... Tout cela ne me dit point pourquoi je suis si fiévreuse et pourquoi, depuis ce tantôt, mon esprit bat la chamade. Est-ce que?... Non, je n'écrirai point cela. Georges m'a suffisamment donné à entendre qu'il n'était, qu'il ne serait jamais pour moi qu'un frère aîné. Rien de plus. Je l'ai si bien compris moi-même que je me suis laissé fiancer à un autre... Souviens-toi, souviens-toi, pauvre cœur! Ce ne sont pas tes serments qu'il faut invoquer: c'est un passé qui n'est vieux que d'une heure; c'est la dure épreuve qui n'a fait que te meurtrir, mais qui, si tu t'étais livré vraiment, t'eût brisé comme verre...
Allons! Georges peut venir: je lui montrerai la figure d'une amie, d'une sœur...
10 mai.
Je n'ai pu résister à mon impatience. Le piéton qui distribue nos lettres ne passe qu'à trois heures; un autre facteur les apporte au bourg vers midi. Faraud était attelé; Yvon avait je ne sais quelles commissions pour Trégastel; il m'a donné sa liste et je suis partie à sa place. Justement la poste avait du retard. J'ai dû sécher sur pied une bonne heure et enfin l'idée m'est venue d'entrer à l'église dire un bout de prière...
J'ai beau faire, j'ai toujours un petit frisson en pénétrant dans ces églises bretonnes. Le catafalque y est en permanence au milieu du chœur, et le porche regarde sur un charnier où sont entassés pêle-mêle les ossements des morts dont la concession a pris fin.
Quand le charnier est plein, il déborde par l'ouverture. Mais la première impression surmontée, quelle douceur dans ces petites églises, quelle fraîcheur et quel silence sous ces voûtes arrondies en forme de carènes retournées, et de quel robuste élan les piliers de granit montent, avec leurs rangées de saints trapus, leurs sculptures barbares, vers le bleu virginal de la nef! Il y a là surtout une petite statue en bois de Notre-Dame de la Pitié que je reviendrai voir. Elle vous charibote les entrailles. C'est d'un art tout primitif et comme pétri de simplicité. Je me suis mise à genoux sous les petites mains qu'elle replie vers le ciel, comme pour le prendre à témoin des misères de ce monde, et j'ai prié du fond du cœur pour papa, pour maman, pour Georges et pour moi...
Quand je suis sortie, le facteur tournait l'angle du cimetière. Il m'a remis mon courrier: deux lettres tout juste, mais dont j'ai dévoré la suscription: l'une de Marseille, confiée aux bons soins de M. d'Arnouville, et qu'il avait fait suivre: c'était la lettre de Georges; l'autre, dont je reconnus aussi l'écriture, de M. d'Arnouville lui-même.
Bien entendu, et malgré mon impatience, je les ai portées toutes cachetées à maman. Mais, par exemple, le privilège de l'âge n'a pu faire que la lettre de M. d'Arnouville passât la première (d'ailleurs, elle ne faisait que nous prévenir de ce que nous savions), et c'est Georges qui a étrenné...
Il n'avait pas encore notre nouvelle adresse quand il nous écrivait, et il attendait de la recevoir pour prendre le train. Donc il est en route, à cette heure-ci... Lamentations sur la mort de papa qui fut si bon pour lui, qui le traitait comme un fils et qu'il pleure lui-même comme un père... (Ça, je m'y attendais, car Georges a du cœur.) Notre ruine l'a beaucoup ému aussi. Il espère cependant que, grâce à M. d'Arnouville, la situation s'améliorera, et, de toutes façons, il sait ce que la reconnaissance lui dicterait personnellement à notre égard... Ici un paragraphe assez ténébreux. Je l'ai retenu, l'ayant lu à trois reprises, et je puis le transcrire de mémoire:
«Quant à ce que m'apprend M. d'Arnouville de la conduite de Louis Dussaussoy, vous ne pouvez concevoir, ma chère tante, l'impression qu'elle m'a faite: ç'a été à la fois du dégoût et de la joie; j'en aurais pleuré et dansé tout ensemble. Songer qu'Annette aurait pu devenir la femme de ce bélître!... Dieu merci, nous en sommes quittes pour la peur et, du moins, celui qui l'épousera maintenant, nous sommes sûrs qu'il la prendra pour elle et non pour sa dot. Qui sait, après tout, ma chère tante, si cette dot n'était point l'épouvantail qui tenait éloignés d'Annette ceux qui l'aimaient le mieux?»
Hé! hé! quand je vous le disais? Mais à qui donc fait allusion monsieur mon cousin dans cette phrase enveloppée et ambiguë à plaisir? J'ai beau chercher, je ne vois personne dans mon ancien entourage à qui ma dot ait causé cette peur bleue. A moins que, oui, à moins... Bon! encore l'imagination, la petite folle qui m'emporte!
Redescendons sur terre. Le réel, c'est que Georges a maintenant notre adresse et qu'il est en route. Quand arrivera-t-il? Après-demain probablement, par l'express de huit heures du matin. Et pourquoi seulement après-demain? Parce que des papiers à remettre au ministre l'obligeront de s'arrêter aujourd'hui rue Royale. Juste au moment où Georges recevait la lettre de M. d'Arnouville, l'amiral allait faire partir un courrier spécial sur l'Ernest-Simon. Georges a demandé d'en être chargé, et, comme il est fort bien en cour, l'amiral y a consenti sans la moindre difficulté.
En attendant, j'ai passé toute l'après-midi et la soirée en compagnie de Gertrude, de Fante et d'Yvon à mettre en état la chambre que nous destinons à Georges. Elle touche à celle de maman, avec une porte de sortie sur le clos. Mon Dieu! que j'ai roulé de meubles, essayé de tentures, battu de tapis! Je suis rompue. Sans compter qu'il va bien falloir que je donne un coup de peigne à mon «studio». Mille choses s'y voyaient qui ne m'avaient pas choquée et dont il me semble à présent que je n'ai pas trouvé l'arrangement exact, décisif, artiste... Petits meubles de frêne teinté, simples jusqu'à la nudité, modestes comme il convient à une installation de pauvres gens, et qui peuvent cependant, sous ma baguette de fée, revêtir un tout autre air. Je ne suis pas pour rien la fille de maman, une Léïzour de Kerduel, s'il vous plaît, et l'on va bien juger si j'ai de qui tenir...
11 mai.
Mon «studio» est prêt et Georges arrive demain matin, comme je pensais, par le train de huit heures. Il est entendu avec maman que nous irons le chercher à la gare, Yvon, Faraud et moi; les malles suivront par le courrier. Il me reste toute l'après-midi pour achever la toilette de Rûn-Rouz. Yvon ratisse les allées; Gertrude époussète, frotte, balaie, et, quand c'est fini, trouve moyen de recommencer. Fante seule, l'égoïste, sur la table de la cuisine, repasse ses coiffes neuves qu'elle a copieusement empesées la veille; c'est du travail perdu pour la communauté, mais ne faut-il point aussi qu'elle fasse figure dans notre entourage et, de la voir toute pimpante en jupe de droguet à carreaux, avec son fin devantier, son petit châle violet et sa coiffe blanche, cela ne donne-t-il point envie de se faire campagnard et d'embrasser la Bretagne sur ses deux belles joues en fleur?
En attendant, et pour remplacer la sieste, qui n'est bonne qu'aux imaginations languissantes, je jette ces quelques lignes sur mon journal. Mais j'ai beau tâcher, je n'ai d'yeux et d'idées en écrivant que pour mon «studio». N'ai-je rien oublié, point commis quelque faute de goût, péché contre la symétrie et la concordance? Comme je regrette à présent d'avoir si mal profité des leçons de cette chère Schneider qui nous faisait, à Sévigné, un cours alterné de cuisine et d'art décoratif! L'avons-nous assez ridiculisée, la pauvre demoiselle, et ses tire-bouchons, ses lunettes bleues, son rauque patois d'Alsacienne impénitente! Tout cela n'empêchait point qu'il n'y eût un grand sens dans les recommandations qu'elle nous adressait:
—Souvenez-vous, mesdemoiselles, que la beauté d'un objet, d'une pièce, d'un édifice, résultant en grande partie de l'harmonie de ses proportions, il importe, avant toutes choses, de régler le rapport existant entre ses dimensions, parce que c'est dans ce rapport que résident, indépendamment de l'élégance, l'expression et surtout le caractère.
Le garactère! L'exbression! Elle disait cela en fermant les yeux, religieusement, comme si elle suçait des dragées. Eh! oui, le caractère, l'expression, tout est là, je le vois bien à présent que je fais mes décorations moi-même et que je n'ai ni Belloir ni Chauvière pour me soumettre leurs plans. Par exemple, je voudrais bien les voir ici, avec mes ressources, Chauvière et Belloir. Les trois pièces mansardées qui font mon «studio», mon cabinet de toilette et ma chambre à coucher, ont exactement 2 m. 10 de haut; le cabinet est un réduit éclairé d'une tabatière; la chambre est à pans coupés des deux côtés et il n'y a que mon «studio» qui, grâce à l'exhaussement du pignon nord, ait une dimension satisfaisante. Encore le piano, la bibliothèque et la table de travail en mangent-ils un bon tiers. La fenêtre aussi est énorme et il en vient à toute heure de grandes nappes de lumière ambrée et chaude qui a pris sa couleur sur les ajoncs. Il a fallu harmoniser ma décoration avec cette lumière toute spéciale et veiller à ce qu'elle ne fût pas en trop complet désaccord avec la tonalité des murs et des meubles...
Pour les murs, j'avais eu d'instinct la main heureuse en me décidant pour un canevas de Java à trente sous le mètre, de tissu grossier, mais imprimé de grands chardons bleu foncé qui sont un motif fort à mon goût... Sans compter que, dans ce motif, «la prédominance des lignes verticales a pour effet, dirait Mlle Schneider, de modifier les proportions apparentes de la pièce et de la faire paraître plus élevée!...» Mais le tapis, qui était un smyrne dépareillé, a dû céder la place à une simple carpette de jonc, moins jolie et plus avenante. J'ai aussi déménagé un fauteuil grenat qui faisait tache. Restent le divan, bleu sombre et or, un crapaud de mêmes nuances, et, çà et là, de grands châles éteints, des étoffes passées, des robes de l'ancien temps, toute une défroque de grenier qui avait, avec notre malle de papiers de famille, échappé aux vacations publiques et dont j'ai fait ici de petits coins délicieux... Bref, la note dominante est le bleu foncé soutaché de jaune très clair, qui ne sympathisent peut-être point au naturel et qui, poussés ici à leurs extrêmes, font un accord inattendu. C'est courant que le bleu sied aux blondes et le jaune aux brunes, mais je suis châtain et je puis prendre aux deux.
Reste à savoir si, comme disait Schneider, j'ai trouvé le garactère, l'exbression. Tout pesé, je pense que oui. Mais il est vrai qu'en ce moment le soleil est de complicité avec moi; il entre à flots roux qui dorent toutes les choses. Une originalité (en est-ce une?) est qu'il n'y a point de rideaux, de grands ni de petits, à la fenêtre. Quand on a le grand espace libre devant soi, n'est-ce point pitié de lui substituer des trompe-l'œil et des artifices? Et vraiment je suis contente. Sur mon piano, entre deux grands paquets d'ajonc qui trempent dans des cornets en terre de Quimper, le petit enfant au bonnet de Donatello sourit aux anges; un paysage, signé Wilfrid Glehn (une coulée d'argent mat sous des feuillages métalliques d'automne), est pendu aux murs; c'est un débris de ma galerie personnelle,—du temps que j'avais une galerie,—avec trois autres paysages formant panneaux dans la salle à manger, une vue des Traoïero, par Lucien Monod, d'une délicieuse harmonie décorative, une couple de gros rochers à profils de gargouilles gothiques, par Gaston Prunier, et un lever d'aube sur la Marne, par Joseph Savard... Quoi encore? Ma bibliothèque, ma table. Du frêne teinté, tout uniment, sans moulures, sans fioritures. Et, sur les rayons, quelques livres, partie à papa, partie à moi. Bien dépareillés, ces pauvres livres, où un tome de Littré s'accoude à un roman de Mme de Buxy et la Mer de Michelet aux contes de Berquin... Je n'ai ouvert ni Littré ni Michelet: ces grands noms me font peur; point davantage le chevalier Berquin qui me conquit à douze ans. Mais le Grillon du manoir m'a ravie; cela est peint par une femme qui a souffert du monde et qui a passé, comme je fais, des grandeurs à la médiocrité. Charlotte d'Aubelle, l'héroïne de Mme de Buxy, jure bien aussi qu'après l'expérience qu'elle a faite elle ne cessera plus de s'appartenir, et elle tient parole trois cents pages durant; mais c'est pour céder ensuite au chevaleresque et passionné Grandmanoir. Je ne puis pas dire qu'elle ait tort et cependant, à sa place... Ah! qui peut dire ce que je ferais à sa place?
12 mai, 1 heure du matin.
... Je ne pensais point reprendre la plume de la soirée. Il a fallu cette malheureuse aventure: une barque surprise par la bourrasque, coulée dans le chenal de l'île d'Aval, un des plus mauvais passages de ces côtes sans balises, sans amers, sans phares intérieurs, deux matelots noyés et le mousse relevé sur le sable, un pied broyé. J'ai toute une pharmacie pour les accidents possibles en cette solitude et, comme j'ai déjà posé une ligature et des compresses à un paysan qui s'était ouvert la jambe d'un coup de faux, on s'est souvenu de moi et on est venu me chercher à onze heures de la nuit.
C'est Fanch-goz qui a fait la commission; le blessé est de Bringuiller. Gertrude parlemente à la barrière et ne se décide à ouvrir que sur mon ordre réitéré. La brave fille prétend qu'il n'y a pas de bon sens à faire lever Mademoiselle à des heures et par un temps pareils. Le fait est qu'on ne voit goutte. La brume gagne, couvre tout et l'on marche dans quelque chose de blanc et d'ouate qui s'ouvre et se referme sur vous à la muette. Gertrude voulait m'accompagner avec une lanterne. J'ai préféré Fante qui va son chemin les yeux fermés et me guidera aussi sûrement qu'en plein jour. Puis, quoique je commence à parler breton, j'ai besoin d'elle pour interprète. Gertrude est du haut pays où l'on parle le gallot. Yvon est un Morbihannais qui hache le breton plus qu'il ne le parle. «Blohaïc'h, c'est de la blocaille», disent dédaigneusement les puristes de ce patois de Vannes...
Fante aidant et mon «colloque», que j'ai glissé à tout hasard dans ma poche, je m'en tirerai pour les questions et les explications nécessaires.
Il y a trois lumières allumées dans Bringuiller, trois lumières aux trois maisons où a frappé la mort. Dans la troisième du moins, elle n'a pas tout à fait réussi son coup: l'enfant n'est que blessé, mais l'os de la cheville gauche à vif, broyé, et la plaie remplie d'esquilles. Il est couché tout habillé dans le lit-clos; on a relevé seulement son pantalon jusqu'au genou et des femmes le regardent en silence et il les regarde aussi, sans une plainte, de ses grands yeux de misère. On se dérange un peu pour me faire place. Je prends la main du blessé; il se laisse faire; le pouls bat d'une fièvre intense, la plaie, vue de près, est horrible. Peut-être faudra-t-il couper le pied; en tout cas, c'est l'affaire du médecin et j'en ramènerai un de Lannion demain matin. Tout ce que je puis faire personnellement est un lavage à l'eau phéniquée; j'enlève aussi quelques esquilles près de tomber. Je bande le pied dans une compresse mouillée et je recommande de la rafraîchir de quart d'heure en quart d'heure. Et enfin je fais boire à l'enfant une cuillerée de quinine. Il n'a rien dit pendant tout ce temps; il continue de regarder les femmes et, quand j'ai fini, l'une d'elles s'approche, tire les rideaux du lit et fait une recommandation en breton.
Fanch-goz, qui nous avait quittées pour aller voir aux deux autres maisons, s'en revient au même moment, l'oreille basse. Rien. La vigile funèbre est commencée, mais les deux noyés n'ont pas encore été retrouvés. Il paraît qu'une équipe parcourt avec des lanternes toute la côte, fouille les rochers et les goémons. Mais la mer a dû emporter les cadavres. Des épaves, le mât, le tableau avec le nom de la barque: Marie-Joseph, ont été rejetés sur le sable; la mer a gardé les hommes...
Et, comme il me conte ces choses, l'une des femmes, une grande rousse dépoitraillée, dont les cheveux pendent comme des torons de sa coiffe en loques, se met à tendre le poing vers la vitre, dans la direction des îles. J'entends mal ce qu'elle dit, mais il y a deux mots qui reviennent tout le temps dans ses imprécations: «Aval... la morgreg'h (morgane...)» Nous quittons ces pauvres gens, et, en dégringolant par le sentier de ronde, je demande à Fanch-goz ce que disait la femme...
—Voilà, me dit-il, elle croit que c'est la Sirène qui a noyé les deux hommes et blessé son fils. Il paraît qu'on l'a encore vue rôder hier, par le travers de l'île d'Aval, pendant le coup de vent, la gouine, et, le corps à moitié hors de l'eau, elle chantait...
Et après un silence, où il ramassa ses souvenirs:
—De mon temps, c'était dans le chenal des Sept-Iles qu'elle fréquentait. Sept, c'est son chiffre; elle revient tous les sept ans et elle n'est satisfaite que quand elle a broyé sept corps de jeunes hommes...
—Et où la voit-on aujourd'hui? demandai-je, sans tenter, pour cette fois, de combattre l'étrange superstition du brave homme.
—Aujourd'hui, c'est surtout du côté de Landrellec et de l'Ile-Grande qu'on la voit, par le travers d'Aval, principalement, comme je vous ai dit, quand on a doublé le Corbeau et Morvic... Vous savez bien, mademoiselle, ajouta-t-il, l'autre jour, quand je vous nommais toutes les criques et les roches de la côte, vous m'avez demandé ce que c'était que cette île-là, qui était entourée d'une muraille si épaisse et si haute qu'on voyait à peine la flèche du château et le fin bout des arbres... C'est Aval, un endroit qui a toujours fait parler de lui depuis le roi Arthur et qui n'a pas fini peut-être bien...
Nous étions parvenus au bout du sentier, à un endroit où il plonge dans la grève par une rampe abrupte. La brume n'était point dissipée, mais on voyait de petites flammes jaunes courir dans toutes les directions et Fanch-goz me dit que c'étaient les lumières des lanternes dont on fouillait la côte pour découvrir les deux noyés. Fanchic devait être par là aussi. Il le héla à tout hasard dans la nuit:
—Fanchic! Fanchic!
Et très loin, semblait-il, une voix répondit en breton:
—Aman (ici)!...
Fanch-goz demanda si les recherches avaient abouti. La voix répondit: «Non, pas encore», et de nouveau les lumières qui, à notre appel, s'étaient arrêtées, se mirent à danser de roche en roche. Elles étaient bien dix ou douze à la file qui, dans cette brume, avaient moins l'air de fanaux que d'une procession de cierges en marche vers les pauvres corps restés sans sépulture. Pourtant la mer était basse et Fanch m'expliqua que, si les hommes qui fouillaient l'autre côté de la pointe n'avaient pas eu la main plus heureuse que ceux-ci, tout espoir était perdu de retrouver les noyés avant neuf jours. C'est le temps qu'il faut à la mer pour les rendre, mais dans quel état! Gonflés, verdâtres, les orbites vidées, tels quelque goémonier les verra surgir tout d'un coup jusqu'à mi-corps, les bras en croix, devant l'étrave de sa barque, ou les rencontrera flottant entre deux eaux dans le sillon de Talberg qui est le rendez-vous de tous les cadavres de cette côte... Leurs parents eux-mêmes ne les reconnaîtraient pas, s'ils ne se mettaient à saigner aussitôt. L'ancienne coutume de la miche de pain, sur laquelle on fiche une chandelle bénite allumée et qu'on abandonne ensuite au courant, n'existe plus nulle part, même dans le Goélo où Fanch-goz se souvient de l'avoir vu pratiquer du temps qu'il était petit mousse. On disait que là où le pain s'arrêtait on était sûr de retrouver le cadavre. Ici, quand un homme s'est noyé et qu'on ne retrouve pas son corps, on fait dire une messe à son intention et l'on dispose pendant neuf jours le lit où il couchait avec des draps blancs, un crucifix sur les draps et deux cierges à son chevet. Si, au bout de ces neuf jours, il n'a pas été retrouvé, c'est fini et il n'y a plus qu'à faire dire une autre messe et un service de quinzaine pour le repos de son âme...
Fanch-goz me donne ces explications tout en marchant, et Fante, qui frissonne, se serre contre nous deux et se fait toute petite. Mais l'intérêt que j'eusse pris en un autre moment au récit du brave homme est bien diminué par l'effroyable tristesse qui me submerge. Je n'ai point de peine à m'imaginer ce que peut être, dans les deux maisons de Bringuiller, cette double vigile funèbre autour du lit vide, avec les femmes qui gloussent les prières des morts et les enfants qui s'apeurent au coin du foyer. Et cette vigile durera peut-être neuf jours et neuf nuits. En me retournant, je vois dans la brume, sur le coteau, perdues comme des étoiles, les lumières des deux pauvres maisons. Deux veuves, cinq orphelins, dont un au maillot, c'est le bilan de cette soirée de deuil! Sans compter le petit mousse qui, là-bas, dans la fièvre et l'insomnie, ouvre ses grands yeux et n'a pas encore fait une plainte!...
Et brusquement ma pensée retourne vers cette île d'Aval, dont le nom, avec celui de la Morgane, revenait comme une obsession dans le vocero de la mère... Fanch-goz m'a un peu mise sur la voie. Mais je veux en connaître davantage. Depuis que nous sommes ici, c'est comme un fait exprès qu'il ne se passe point de jour où le souvenir de cette fantastique habitante de l'écume et du vent, cette Morgane, princesse de la mer et dévoratrice de jeunes hommes, ne se présente à moi, évoquée par un mot, un nom, un air, ou, comme ce soir, une catastrophe véritable...
Évidemment l'imagination joue le plus grand rôle dans cette évocation. Je ne crois guère à Morgane; mais que ces gens-là y croient, qu'ils affirment l'avoir vue et entendue, c'est ce qui mérite pourtant qu'on y réfléchisse. Sont-ce simplement des hallucinés? Ont-ils pris pour elle quelque forme de monstre marin rappelant, dans la brume, la silhouette de son corps délicat? Je ne saurais dire. Et, d'autre part, ce choix de l'île d'Aval pour théâtre de ses apparitions me cause quelque étonnement. Qu'est-ce au juste que cette île mystérieuse dont on voit les murailles et les tours se profiler âprement sur l'horizon et qui semble garder jalousement quelque princesse des contes de fées? Fanch-goz, que j'interroge à nouveau, lève les épaules. Il ne sait rien ou presque rien et personne dans le pays n'en sait davantage. Close hermétiquement des trois côtés où elle donne sur la terre, l'île fait falaise vers le large; seulement, au droit de la falaise, dans une petite crique naturelle, on a construit une jetée assez longue où les bateaux peuvent aborder à mi-marée: une balise noire et blanche marque le point où ils doivent s'arrêter. L'île couvre à peu près quinze hectares, tant gazon que rochers. Il s'y trouvait une ferme autrefois qui a été démolie par le nouveau propriétaire. C'était il y a trois ans. Un entrepreneur prit possession du domaine et, pour commencer, y fit bâtir ce grand mur circulaire qui ne laisse rien apercevoir de l'intérieur. Puis, au-dessus des murs, on a vu passer une tour, deux tours, trois tours, une grande terrasse de jaspe vert et des combles. La terre a été plantée en gros arbres déjà venus, défrichée, ensemencée, jardinée, etc. Et, quand tout a été prêt, les meubles en place, les écuries, les étables garnies et qu'il n'est plus resté un ouvrier dans l'île, deux grands carrosses se sont présentés à mer basse devant la poterne du sud. La herse à peine levée est retombée derrière eux, et les curieux en ont été pour leurs frais. L'entrepreneur ni les ouvriers ne connaissaient le nom du propriétaire; celui-ci traitait avec un notaire de Lannion et les autres travaillaient pour le compte du notaire. On a bien espéré un moment que les indiscrétions de la poste et des domestiques éclairciraient le mystère. Mais d'abord le facteur ne pénètre jamais dans l'île; les correspondances sont portées et prises tous les matins à Lannion par un vieux cocher en souquenille vert-pomme qui fait le trajet régulier d'Aval à la ville et se charge en même temps de l'approvisionnement et des autres commissions. Et il ne faut pas songer à lui soutirer une syllabe de plus que celles qu'il doit dire. Ajoutez à ce personnage énigmatique un berger, un porcher et un gardeur de vaches qui mènent leur bétail sur les palus, une douzaine de valets de pied et de femmes de chambre, puis—ô Fingal, ô Ambroise Thomas!—une sorte de vieux barde aveugle, romantique et ténébreux, qu'on voit grimper, certains jours, sur les rochers, ployant sous une harpe à trois rangs de cordes, et conduit par une petite fille. Par parenthèse, je dois dire que je serais personnellement bien aise de les rencontrer, l'un et l'autre, au cours d'une promenade et que, jusqu'à nouvel ordre, je range l'existence de ce Laërte et de sa Mignon celtiques dans la catégorie des mythes originaux du pays...
Fanch-goz, pressé de questions, me fournit encore quelques détails, mais assez pauvres. Il m'affirme bien avoir vu le vieillard, coulé dans une houppelande grise, la harpe au dos, et sa petite fille, avec une sorte de plaid bariolé, les cheveux libres et les pieds dans des sandales. Mais il ne l'a pas entendu chanter, et il ne parle que par ouï-dire des blandices de sa voix. D'ailleurs est-ce bien le vieillard qui chante ou sa petite fille? Et puis, pour qui chantent-ils? Car tous les personnages précédents ne sont évidemment que des comparses. Le héros ou l'héroïne, l'être fantastique, homme ou femme, pour qui l'on a bâti ce château, clos cette enceinte, forgé cette herse, reste à l'état d'x, de problème, de point d'interrogation. Personne ne l'a vu. Et les langues s'en donnent pourtant à son sujet, me dit Fanch. On parle d'un étranger colossalement riche et l'on dit qu'il a fui le monde et s'est retiré dans cette île à la suite d'une effroyable maladie qui l'aurait défiguré et rendu hideux à voir, qu'il porte continuellement un masque d'or et que des pêcheurs ont très bien distingué ce masque, un soir que l'étranger était sur sa terrasse et que le soleil couchant frappait à vif sur le métal. Et d'une!... L'homme au masque d'or, quel sujet tout de même pour un Alexandre Dumas!
—Personnellement, dis-je à Fanch-goz, que pensez-vous que ce soit?
Il salive avant de répondre. La conversation, comme il arrive, a retardé notre marche et la plupart du temps, quand l'intérêt est au comble, nous nous arrêtons sur la route, à l'émoi de Fante qui voudrait bien être rentrée...
—Pour moi, dit Fanch-goz, ce n'est pas un homme masqué, c'est une demoiselle ou une dame... Je dis ça au jugé pour sûr, car la terrasse est haute, mais la personne que j'y ai vue avait bien l'air d'une personne du sexe, d'une femme en robe rouge, et ce que les autres prenaient pour un masque était peut-être bien ses cheveux et ses sourcils qui sont couleur d'or...
Une femme, voilà qui change tout à fait les choses. C'est la deuxième version, celle-là, mais est-ce bien la bonne? C'est en tout cas la plus vraisemblable. Que ne donnerais-je pour en avoir le cœur net! Je ne sais pourquoi et si c'est l'aventure de ce soir, mais l'énigme de cet étrange château m'intrigue au plus haut point. D'autres que Fanch-goz ont abordé à l'île, le long de cette jetée où une balise noire et blanche signale le point d'arrêt des bateaux. Ils y ont vu à l'ancre un petit cotre d'une centaine de tonneaux, désarmé, un you-you et une autre barque couverte d'un prélart qui en dissimule les formes assez singulières, paraît-il. Cette flottille-là semble attendre; elle n'a point d'équipage connu et on ne l'a jamais rencontrée au large. Elle appartient au château; le nom des navires est celui de leur port d'attache: Aval. Quand la mer monte, au retour des pêcheurs de Penvern, de Landrellec et de l'Ile-Grande, un petit drapeau rouge est hissé à un mât au bout du môle. C'est le signal convenu: langoustiers et cordiers accostent près de la balise et un domestique, chargé spécialement de cette fonction, prélève dans la marée les meilleures et les plus riches parts qu'il règle à un prix fixé d'avance une fois pour toutes. Après quoi, les bateaux repartent. Mais le plus bizarre—du moins pour les gens d'ici—est que ce domestique, comme, au reste, tout le personnel de l'île, quoique très visiblement étranger au pays, parle une langue qui n'est pas tout à fait le breton, mais sans doute une de ses variétés dialectales, car on l'entend sans trop d'effort et, de son côté, il entend aisément les pêcheurs.
—Voyez-vous, ma bonne demoiselle, conclut Fanch-goz qui, sans prendre garde, nous a conduites jusqu'à notre lande, tout ça, c'est des histoires où il vaut mieux ne pas mettre le nez. J'ai bourlingué à travers le monde, donc, et, sur mes vieux jours, je pensais avoir épuisé toutes les curiosités de la planète. Il n'y a pas à dire: on a beau vieillir, le bon Dieu vous en réserve toujours de reste. Qui m'eût conté, jadis, que toute cette côte, de Perros à Trozouls, où il n'y avait que de la lande et des cailloux, deviendrait un terroir à Parisiens et qu'un gentil brin de demoiselle comme vous s'aviserait d'amarrer sa chaloupe près du pauvre Fanch-goz, pour sûr que je l'aurais traité, sauf votre respect, de fichu menteur... Tout arrive, voilà ce qu'il faut se dire. Et c'est comme cela que l'île d'Aval, qui était un rocher avec un peu d'herbe dessus, est maintenant un palais de la mer. N'empêche que je l'aimais mieux sous son ancienne forme...
Cette dernière réflexion me surprend un peu.
—Et pourquoi donc? dis-je à Fanch-goz.
Le brave homme se retourne vers Bringuiller et, à travers la brume, me montre du doigt les deux lumières qui tremblent, là-haut, comme en plein ciel, aux vitres des deux maisons où a frappé la mort...
—Il y a six mois que les étrangers sont à l'île d'Aval... Avant, et depuis des temps dont on n'a plus mémoire, bien sûr depuis le temps où la Morgane vint cacher là le corps du roi Arthur, on ne l'avait pas vue rôder autour de l'île. Elle est revenue, et, vous voyez, depuis six mois, voilà le quatrième et le cinquième pêcheur du pays qui sont emportés par elle... Il lui en reste deux à prendre. Sept, c'est son chiffre... Et tous forts, vaillants et beaux! Les vieilles carcasses comme moi, ça ne lui dit rien, c'est bon à nourrir les pissenlits par la racine. La gueuse veut des jeunes hommes. Si encore c'était vrai ce qu'on dit, qu'elle les choisit si vaillants pour servir de garde au roi Arthur, quand il ressuscitera!...
Sa voix tremble d'émotion et de colère. Et, malgré moi, un frisson me secoue de la tête aux pieds. Je ne trouve rien à répliquer au vieux Fanch. Il y a décidément des folies qui sont contagieuses. Et l'on boit à pleins poumons, ici, la superstition avec l'air qu'on respire... Fanch-goz, malgré la nuit, s'aperçoit sans doute de mon trouble. Il se calme aussitôt.
—Allons! allons! ma bonne demoiselle, remettez-vous. Voilà que je vous tourne les sangs à présent avec mes conteries... Tenez, le chemin est tout droit... Il n'y a qu'à sauter l'échalier et vous y êtes... Bien le bonsoir, demoiselle, et à toi aussi, Fante, mon petit cœur...
Il nous quitte, s'enfonce dans la brume, et nous prenons de notre côté. Comme la lande est pâle, et le ciel, et le sentier, et nous-mêmes! Et quel pays que celui-ci, qui a l'air d'une antichambre de purgatoire, d'une contrée mitoyenne entre la vie et la mort! Pauvre Fanch-goz! Il a ses raisons pour craindre la mer. Elle lui a pris ses deux gars, ses fils Alain et Pierre, et les femmes de ses fils sont mortes de langueur après eux. Et, je le sens bien, ce n'est pas pour lui qu'il craint, c'est pour l'enfant, la jolie chair tendre et rosée qui tente la mauvaise ogresse...
Morgane... l'île d'Aval... et là-bas, sur Bringuiller, les deux cierges qui brûleront neuf jours et neuf nuits, les cierges de la vigile funèbre allumés pour le retour de ceux qui ne reviendront plus... et le petit mousse aux grands yeux muets, rivé au poids mort de sa jambe brisée... non, décidément, je ne dormirai pas maintenant, et ces visions douloureuses qui dansent dans ma tête me gâtent toute ma joie de demain, cette arrivée de Georges dont je me faisais une fête...
12 mai, 10 heures du soir.
... Il est ici. De ma chambre, je l'entends qui remue ses malles, déplace les casiers... Cette maison de Rûn-Rouz a un défaut (ou un avantage, comme on voudra) qui lui est commun avec toutes les maisons de Bretagne: elle vibre comme une boîte à musique et le moindre bruit s'y répercute d'une chambre à l'autre. Cela tient au manque de plafonds et à la forte acoustique des cloisons en planches. L'hiver, il faudra mettre des bourrelets partout... Pour le moment, je ne me plains pas plus que de raison et, tout au contraire, j'ai comme une gratitude à l'architecte du logis de l'avoir disposé de telle sorte qu'on soit en communication constante les uns avec les autres. Je ne suis jamais isolée ainsi de ma pauvre maman; nous nous entendons sans téléphone et, pour appeler, je n'ai que faire de presser un timbre: il suffit d'un hum! bien poussé.
Eh bien! mais qu'est-ce que j'avais donc à me mettre martel en tête et pourquoi ces galopades préliminaires de mon imagination? Tout s'est passé à la gare le plus simplement et le plus bourgeoisement du monde. Georges a été d'une correction remarquable. Et moi-même, mon Dieu! moi-même j'ai été ce qu'il fallait que je fusse: une parfaite cousine pot-au-feu, très effacée, très discrète, attentive aux bagages, aux portemanteaux et aux parapluies.
Et pourtant, quand le train a sifflé au disque et que j'ai vu la locomotive, soyons franche, le cœur m'a battu et j'ai eu comme un éblouissement, un petit commencement de défaillance. Par exemple, ça n'a pas duré. Mais je n'ai pu faire peut-être qu'il n'en restât quelque chose sur mon visage, ce qui, joint à mes yeux brouillés d'insomnie et à mon teint fripé, devait me donner assez méchant air. Le fait est que Georges qui, à peine sauté du train, courait vers moi les bras tendus, s'est brusquement arrêté et, prenant un air de componction, m'a demandé d'abord des nouvelles de ma santé. Vraiment ce n'est point à quoi je m'attendais. Et ce «vouvoiement», dont je le croyais guéri, a tout à fait fini de me glacer. Est-ce que réellement j'avais figure d'une malade? Je voyais bien qu'il m'observait en dessous, avec une nuance d'inquiétude et de pitié, et je refaisais assez bien le gentil travail qui s'opérait dans son cerveau: «Voilà, pensait-il, une petite fille sur le compte de qui M. d'Arnouville m'a certainement abusé... Elle a peut-être pris assez bien la mort de son papa et la perte de sa fortune; mais évidemment l'échec de ses projets de mariage l'a fortement touchée. Elle en tenait pour le Dussaussoy...» Oui, je le jurerais, il y avait cela au fond de sa pensée. Quelle ineptie! Et alors, moi, je n'ai fait ni une ni deux; je n'ai pris la peine de lui rien expliquer, ni comment j'avais été réveillée en sursaut la nuit d'avant pour aller soigner un malade, ni comment j'avais passé le reste de la nuit à écrire, faute de pouvoir fermer l'œil, ni même et surtout que, si j'avais cette mine de déterrée, c'était peut-être bien à cause des gens qui s'avisaient de vous tomber des nues à huit heures du matin et pour qui on poussait le sacrifice jusqu'à se mettre debout à cinq.