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Morgane

PREMIÈRE PARTIE LE JOURNAL D'ANNETTE (continued 2)

Reading edition

J'ai filé devant; j'ai remis à Yvon le bulletin de consigne et je me suis excusée de quitter notre hôte sur une commission pressante qu'il me fallait faire: c'était de prier notre docteur, M. Le Dentu, de se rendre à Bringuiller près de mon petit blessé... Après quoi, je suis revenue à la gare; les malles étaient chargées sur le courrier et Georges n'avait pris avec lui que son portemanteau et sa valise. Je me suis fort occupée de les bien équilibrer sur notre voiture; je feignais plus d'attention peut-être qu'il n'était besoin. Puis, les guides en main, j'ai invité mon cousin à s'asseoir près de moi sur le siège... Yvon avait-il causé? Georges s'était-il aperçu de quelque chose? Il me parut au tour de la conversation. Mais, quand j'ai mes idées, bien malin qui m'en ferait démordre et j'eus tout le temps de la route une figure si fermée et, pour tout dire, une froideur si parfaitement expressive qu'elle dut arrêter, s'il en eut, toutes ses velléités de rapprochement.

Un instant, oui, je l'avoue, j'ai failli faiblir: c'est quand, au détour des Coz-Stankou, j'ai vu Georges qui sautait de voiture et qui courait au-devant de mère pour l'embrasser. Il la serrait avec tant d'effusion, une telle chaleur de sentiment, que des larmes m'en sont montées aux yeux. Mère avait fait le grand effort de parcourir ces quatre ou cinq cents mètres pour venir à notre rencontre. Il lui a pris le bras et, avec mille soins, des caresses d'enfant, il l'a reconduite à la maison. «Bravo, Georges!» avais-je envie de crier. Ça n'est pas sorti, je ne sais pourquoi. Ou plutôt, je sais bien, c'est qu'au même moment je me suis rappelé la scène de la gare et que ç'a été comme une douche sur mon attendrissement. Voyons! c'est un peu fort aussi de se figurer que je languis pour le Dussaussoy. Ah! si Georges n'avait pas eu cette idée-là!...

Mais il l'a eue, il l'a eue, j'en mettrais ma main au feu. Et, s'il l'a eue, c'est qu'il ne me connaît pas, c'est qu'il me prend toujours pour une petite vaniteuse, une écervelée qui ne songe qu'à parader et à faire la roue, et qui ne peut pas supporter la pensée d'avoir raté ce qu'on appelle un beau mariage. Et cette idée-là me laisserait bien indifférente chez tout autre; chez Georges elle m'est insupportable...

Aussi, qu'est-ce que je fais, à peine chez nous, que de le laisser se débrouiller au milieu de ses colis et de ses malles et de courir à Bringuiller. Pauvres gens! Ce que prévoyait Fanch-goz est arrivé: les cadavres des deux noyés n'ont pu être retrouvés; je dois une visite à leurs malheureuses veuves et je l'eusse faite tout de suite, si l'on ne m'avait dit que le juge de paix, chargé des scellés, était en ce moment chez elles. Ma visite sera pour demain. Mais j'ai revu mon petit blessé. Il était toujours dans le même état, ni mieux ni pis. J'ai fait rafraîchir encore le linge du pied et j'ai annoncé le docteur qui ne devait point beaucoup tarder. La mère de l'enfant m'a pris les mains, n'osant m'embrasser, et je crois bien qu'une des petites filles a baisé le bas de ma robe. J'ai eu toutes les peines du monde à me sauver de leurs effusions...

La cloche de Rûn-Rouz appelait pour le déjeuner. On m'attendait. Georges avait l'air mal à l'aise, et moi ma figure d'énigme. On s'est mis à table et l'on a causé de choses et d'autres. Évidemment le plus intéressant avait été dit déjà, et maman et Georges s'étaient fait leurs confidences. Au dessert, maman s'est rappelé l'accident de la veille et m'a interrogée sur l'état de mon petit blessé. J'ai dit ce que je savais. Georges paraissait m'écouter avec un vif intérêt. A un mot qui m'échappa, il apprit que j'avais passé presque toute la nuit debout et qu'il m'avait fallu me remettre en chemin au petit jour. Il ne put retenir un «C'est donc cela!» suffisamment significatif pour que je ne jugeasse point à propos de lui demander de supplément d'explication. D'ailleurs, je n'en pouvais plus de fatigue et, pour couper court, je priai maman et notre hôte de m'excuser. La veillée, l'émotion et, plus encore, cet énervement de l'attente, à la gare, m'avaient visiblement épuisée. Je me suis blottie sur le divan, dans mon studio, la fenêtre grande ouverte sur la lande toute baignée de soleil et j'ai fait la méridienne quatre ou cinq heures d'affilée. Cette sieste extravagante m'a complètement remise. Je me suis éveillée la mine en place, les idées nettes, et un coup d'œil dans la glace m'a convaincue que je n'étais plus la même personne que le matin...

Mais ce qui n'a point changé chez moi, c'est la résolution formelle de me dérober à toute espèce de dialogue sentimental, flirt, etc. La petite scène de ce matin a été, sous ce rapport, d'un effet excellent. Je l'ai comparée à une douche d'eau fraîche; il y a de cela. Je ne sais ce qui m'avait tourné la tête ici, depuis la lettre de Georges, quelle griserie de souvenirs, la solitude peut-être, ce besoin que nous avons toutes d'imaginer des romans quand la réalité ne se charge point d'en fabriquer pour nous. Ma mésaventure avec les Dussaussoy n'avait donc pas suffi à me guérir? J'y veux mettre du mien. Et quelle sottise d'aller interpréter comme je faisais le retour de mon très raisonnable et fort estimable cousin! Une petite phrase de sa lettre, un mot ambigu de M. d'Arnouville, c'était tout le robuste soubassement de ma jolie construction sentimentale. Elle a croulé au premier vent. Georges est, sans doute, un parent plein de bonté et de prévenance, qui sait ce qu'il se doit à lui-même et qui, fort galamment, s'acquitte de ce qu'il estime son devoir en venant nous offrir, avec ses condoléances vraiment sincères, une assistance dont nous n'avons pas besoin, mais dont nous lui sommes néanmoins fort reconnaissantes. Voilà le terrain où je veux me placer et où il se placera certainement lui-même. C'est ce que j'appellerai un terrain de conciliation. Il est excellent: je compte m'y tenir.

J'ai commencé au dîner de ce soir, où, tout en effaçant de ma physionomie les dernières traces de mauvaise humeur qui s'y pouvaient trouver, je me suis montrée affable et prévenante dans la mesure exacte qu'il fallait, rien de plus...

Après le dîner, nous avons fait un peu de dentelle sous la lampe, maman et moi. Georges nous racontait sa dernière croisière qui intéressait surtout maman. Elle l'a fort questionné sur l'amiral Turquet de Penfenteuniou, qui était, paraît-il, de nos alliances et qu'elle avait connu tout enfant à Saint-Brieuc. Georges ne tarissait point sur les marques de sympathie qu'il avait reçues de lui. L'amiral n'est pas marié; il n'est pas riche et, à sa retraite, n'aura pour vivre qu'une assez petite pension. On le dit homme du monde, fort brave, chargé de mille actions d'éclat, mais incurablement mélancolique.

Tous ces détails, qui me laissent parfaitement calme, ont beaucoup d'intérêt pour maman. Elle semble faire effort pour les arrêter, quand dix heures sonnent et qu'elle appelle Fante pour la déshabiller. Je serre la main de Georges et je me retire à mon tour. Mais, de ma chambre, j'entends d'abord maman qui s'est jetée sur son prie-Dieu et qui égrène son mélancolique chapelet de De profundis et d'Ave Maria. Après quoi, c'est Georges qui visite ses malles, range ses cartons, va, vient, fait cent tours, comme un écureuil en cage...

Je dresse mentalement le bilan de ma journée: en somme elle a été bonne. D'abord le médecin (détail que j'oubliais et que j'ai connu ce soir) a jugé que le pied de mon petit protégé pouvait être sauvé: pas d'amputation à craindre; il restera toujours un peu de boiterie, mais à la longue la jambe se refera. Puis je suis rentrée en possession de moi-même, de mon cher «moi»; mes chimères sont envolées et me voilà, de nouveau, la calme petite personne qu'on appelait à Sévigné Mlle Raison, et qui aurait bien mérité, ces jours derniers, qu'on lui infligeât le nom contraire: Mlle Songe-creux... Enfin l'arrivée de Georges paraît produire un excellent effet sur maman et, l'air du pays aidant, il y a quelque espoir qu'elle se rétablisse avant l'hiver.

Ci: trois grâces dont, avant de me coucher, je vais remercier ma bonne sainte Vierge en terre de Quimper.

13 mai.

Quel n'est pas mon étonnement ce matin, au saut du lit (six heures et demie, s'il vous plaît, hiver comme été), de trouver Georges debout dans le jardin, en suit havane, chapeauté, ganté, et qui monte la garde sous mes saules! Dès qu'il m'aperçoit, il s'élance et son premier coup d'œil est pour ma figure qu'il découvre fraîche, claire, sans une ride, une vraie pomme d'api avant le gaulage.

—Mes compliments...

Vrai, j'ai bien envie de lui renvoyer la balle: il a le teint plombé justement comme je l'avais la veille et je crois bien qu'il n'a pas plus dormi que je n'avais fait... Fante nous tire d'embarras en apportant le café et le lait. Le café est pour Georges, le lait pour moi qui le prends trait du matin et tout chaud encore du pis.

—Vous ne tâtez pas d'une beurrée, mon cousin? Du beurre de Rûn-Rouz, songez donc, et baratté par Gertrude!

Il y en a toute une grosse «moche», sur la table, qui n'a point été disposée dans les beurriers et teint aux couleurs des primevères. J'insiste:

—Voulez-vous que Fante vous fasse une rôtie?

Visiblement je l'agace. Il n'a pas faim. Il est préoccupé. Il remue son café à la cuiller et le boit à petites gorgées. Je sens qu'il a quelque chose à me dire et qu'il n'ose pas. Que peut-ce être? Mais je mets une volonté si marquée à lui couper toute transition, à lui parler des choses les plus baroques, qu'il ne peut trouver le joint.

Le déjeuner est fini; je me lève de table. Maman n'est pas éveillée; elle s'endort si tard et les quelques heures de repos qu'elle prend le matin sont les meilleures! Nous avons disposé des patères derrière les rideaux d'un vieux lit breton, fignolé, brodé, ajouré comme une dentelle et qui fait office de garde-robes. J'y décroche mon capuchon gros bleu en molleton de douanier, guère élégant, mais qui vaut tous les macfarlanes et les caoutchoucs, et je m'enfouis dedans jusqu'aux yeux: la matinée est fraîche et, avec mon capuchon, mes galoches ne seront point de trop pour la rosée. Alors je vois Georges qui prend son courage à deux mains et qui me demande où je vais. Je lui réponds que c'est mon secret. Il insiste:

—Je suis sûr que vous allez chez votre petit blessé.

—Là et ailleurs.

Il hésite un moment:

—Me permettez-vous de vous accompagner?

Il m'a demandé cela d'un tel air, avec tant de supplication contenue, que j'ai eu pitié de lui.

—Si vous voulez, lui ai-je dit. Seulement, vous savez, ma tournée n'a rien de gai. Je passe d'abord aux informations chez Fanch-goz, puis je grimpe chez mon petit blessé et, de là, chez les deux pauvres veuves qu'a faites l'accident d'avant-hier..

Mais Georges ne m'écoute pas. Il a sauté sur sa canne et nous voici qui filons par la lande sur Bringuiller. A mi-côte, nous nous arrêtons chez Fanch-goz. Le bonhomme n'a pas pris la mer aujourd'hui—vendredi 13—et, devant sa porte, avec Fanchic, il assemble des branches écorcées de noisetiers dont on fait les casiers pour homards. Je lui présente mon cousin, et Fanch-goz, qui a servi dans la Flotte, fait le salut militaire.

—Entrez, mademoiselle, commandant...

Pas moyen de décliner la politesse. Fanch-goz tient absolument à nous offrir quelque chose. Il va à l'armoire et en tire avec précaution une bouteille de guignes à l'eau-de-vie, du «chenu», paraît-il. Tandis qu'il essuie les verres, Georges passe l'inspection du logis. C'est, à quelques détails près, l'habituelle maison des vieux retraités et qui ressemble pour l'aménagement intérieur à une cambuse de navire, tant les coffres s'y empilent sur les coffres; mais la pièce est bien étroite aussi, toute en profondeur et sans autre éclairage que d'une petite fenêtre à barreaux, pas beaucoup plus large qu'une chatière. Il est vrai que, pour humble qu'il soit, cet intérieur brille à toute heure du jour d'une méticuleuse propreté. Les murs sont blancs, lavés à la chaux; les meubles cirés et leurs ferrures luisantes, et le coin aux images, près de la fenêtre, s'illustre d'un Sacré-Cœur et de lithographies américaines qui ne sont point trop détériorés. On sent là cet ordre heureux, ce sens de l'aménagement et de la symétrie particulier aux gens de mer. Fanch-goz lui-même, selon l'expression courante, est très soigné sur ses hardes. Il est vert encore, malgré son grand âge, avec cette maigreur âpre des vieux marins qu'on dirait conservés dans du sel. Un collier de barbe blanche encadre sa bonne figure où rient deux petits yeux d'un bleu presque virginal; le nez s'est seulement allongé et pincé; mais la taille reste haute, à peine touchée aux épaules. C'est, en somme, un beau vieillard et qui donne à première vue l'impression de quelqu'un de très honnête, de très simple et de très vaillant.

Georges en est vite persuadé, sans doute, car je le vois qui prend plaisir à questionner notre hôte et qui lui demande où il a servi, avec quels officiers, sur quels navires et dans quelles mers. Mais il y a tant d'années depuis! C'était encore la belle époque de la marine à voiles, des corvettes et des frégates à trois ponts qui mettaient un lustre et plus à faire le tour du monde. Et d'ailleurs, son temps de service achevé, Fanch-goz a quitté l'État pour passer sur des baleiniers du Havre où il devint très rapidement un des «loveurs de lignes» les plus recherchés. Il ne tarit pas sur ce chapitre de sa vie; il s'y embrouille bien un peu, ressasse des détails et des noms sans intérêt et, quelquefois, ne sait plus au juste en quel endroit du monde connu, aux Orcades, aux Chiloë, à Valparaiso, on a tiré cette fameuse bordée où le capitaine, l'équipage et jusqu'aux hommes de quart étaient demeurés trois jours à terre enfermés dans un bal public qu'ils avaient pris d'assaut et dont ils soutinrent le siège contre la population mobilisée. Finalement j'ai cru comprendre qu'on parlementa et que nos baleiniers sortirent de ce blockhaus improvisé avec les honneurs de la guerre. Il en trouve à conter ainsi par douzaines, tout un chapelet d'anecdotes extravagantes, assez risquées quelquefois, mais qu'il coupe au moment critique d'un suffit! je m'entends... par quoi la morale est toujours sauve: longues chevauchées marines à la poursuite des cétacés, captures ou mécomptes invraisemblables, mystérieuses aventures des nuits chiliennes et l'histoire de Jean-Marie Omnès, pilotin, lequel fut avalé tout cru par une baleine à bosse et retrouvé vivant, nouveau Jonas, deux heures plus tard, dans le ventre de la bête dépecée.

Georges, qui s'est assis près du lit-clos, sur le banc-dossier, semble prendre un plaisir infini aux récits du brave homme. Mais c'est bien la quatrième fois que je les entends et je commence à les savoir par cœur. Puis, je ne suis pas venue ici pour m'amuser.

—Ce n'est pas tout ça, dis-je à Fanch-goz, et les deux noyés?

Sa figure se rembrunit tout de suite. La vieillesse est comme l'enfance et va d'un saut aux extrêmes. Fanch-goz joint les mains.

—Ah! ma bonne demoiselle, je vous l'avais bien prédit qu'on ne les retrouverait pas. Maintenant il faut attendre que la neuvaine soit terminée. On ne saura point avant où sont les corps, si on le sait jamais.

Là-dessus, il me donne quelques renseignements sur les familles des naufragés: celui-ci, un Le Yaouanc, laisse une veuve, une vieille mère et quatre enfants, dont le plus âgé n'a que sept ans; la maison qu'ils habitent leur appartient avec une crèche et un carré de «patates»: c'est toute leur ressource. Le second, beau-frère du précédent, Gaffric de son nom, était seulement marié depuis deux ans; il ne laisse qu'un orphelin. Mais, avec l'enfant, il y a la veuve, et le père et la mère de Gaffric, infirmes, bouches inutiles et qu'on ne sait plus comment nourrir. Le pauvre chaume où ils végètent les uns sur les autres ne leur appartient même pas. Ah! si l'on était riche! Mais qu'est-ce qu'on peut faire avec une médiocrité comme la nôtre? Ma bourse est légère: deux petites pièces d'or que je réservais pour une commande de saison au Bon Marché. La lettre ne partira pas, voilà tout. Mais y a-t-il seulement de quoi payer les cierges et la messe de requiem? Enfin, à la grâce de Dieu!...

J'entraîne Georges qui, dans un coin, tandis que Fanch-goz me donnait les renseignements, avait, sans rien dire, tiré son carnet où il prenait des notes. Je ne m'en suis aperçue qu'après coup. Que pouvait-il bien écrire? Je le saurai plus tard. Pour le moment, et comme la maison de mon petit blessé est la plus rapprochée, je passe au rapport. Georges, toujours sur mes pas, entre à ma suite; mais je ne fais qu'entrer et sortir et j'arrête d'un doigt sur la bouche l'explosion de reconnaissance des pauvres gens: l'enfant est assoupi et il ne faut point le réveiller. D'ailleurs le mieux continue. De ce côté, tout marche comme il faut.

Mais là-bas, chez les Le Yaouanc, dans la première maison où nous allons entrer, il n'y a qu'un désespoir farouche, une douleur sèche et qui se terre pour nous fuir. Du dehors on voit aux vitres la tache safranée des cierges: ils brûlent toujours; ils brûleront ainsi neuf jours et neuf nuits. Contre l'habitude, la porte est fermée. Je frappe. Un pas se traîne de l'intérieur. Le vantail s'entr'ouvre et une tête paraît: une tête de vieille femme ruineuse, dont les paupières battent dans un cercle rouge, comme offusquées par la grande lumière qui entre. Des cheveux gris coulent par grosses mèches sur ses tempes, et les rides du visage sont si accusées, si profondes qu'on les dirait travaillées au couteau. Fante n'est pas avec moi et les gens sont rares ici qui, comme Fanch-goz, savent un peu de français. Au premier mot que je risque, la vieille hoche la tête; elle ne m'entend pas. C'est le moment de faire appel à mon colloque. Je m'explique tant bien que mal et la bonne femme se décide enfin à tirer le loquet... Nous passons le seuil, Georges et moi, derrière la vieille qui rabat le vantail, et tout de suite une odeur combinée, épaisse, de renfermé, de moisi, de suif qui s'égoutte, de lits défaits et de langes sales, nous saute à la gorge. Il faut entrer tout de même. Deux petits cierges brûlent sur le banc-dossier dans de hauts chandeliers de fer-blanc. En face de la porte branle une échelle servant d'escalier. A la file, sur la paroi du fond, sont rangés des meubles noircis de fumée et, parmi eux, le lit du mort, le lit vide, drapé de blanc, où l'on a posé un crucifix. Un listrier en forme de croix et des vessies gonflées d'oing pendent aux solives. Près de la fenêtre, à une table pleine, dont le couvercle masque un second lit où vagissent deux petits enfants, le reflet des cierges éclaire une forme convulsive, abattue sur ses bras jetés devant elle: la veuve, sans doute. Et, dans ses jupes, à terre, rencognés, il y a encore deux enfants, un petit garçon et une petite fille, qui se serrent plus fort en nous voyant. C'est d'un réalisme affreux. La femme n'a pas relevé la tête à notre approche, n'a pas bougé. Il faut que sa mère la touche à l'épaule pour qu'elle s'éveille. Et elle nous regarde en sursaut, avec des yeux d'hallucinée. Je murmure quelques mots que j'avais préparés d'avance. Elle ne me répond pas, mais elle m'a reconnue sans doute pour m'avoir rencontrée sur les chemins, en de meilleurs jours, et elle se recouche avec un geste las. Ah! qu'il est aisé à entendre, ce geste! Comme il dit bien: «Que venez-vous faire ici, vous et les autres? Puisque ce n'est pas pour m'apprendre que le corps de mon homme est retrouvé, que cherchez-vous et que voulez-vous de moi? Est-ce votre pitié que vous m'apportez? Elle est stérile et je n'en demande à personne. Mais, si c'est votre curiosité et que vous désiriez voir un cœur en bouillie, eh bien, regardez: en voilà un.» Je n'ose pas reprendre la conversation; je demeure là, sur mes pieds, gênée, ma pièce d'or à la main, que je ne sais comment ni à qui présenter. La vieille femme qui nous a introduits, cuite et recuite sans doute par bien d'autres épreuves, semble avoir seule gardé un peu de raison ou d'impassibilité dans ce désastre de la pauvre demeure. Je lui dis je ne sais plus quoi à l'oreille et je lui glisse la pièce. Georges, qui avait la main à la poche, fait comme moi. Elle prend machinalement les deux pièces, qu'elle tourne et retourne, comme si elle n'en avait jamais vu de cette couleur, et qu'elle va placer ensuite sous un des chandeliers. Il y a déjà dans la même cachette quatre ou cinq pièces blanches mêlées de billon, des offrandes, sans doute, contributions de charitables voisins au règlement des obsèques ou du service. Pendant que la vieille est occupée, nous nous retirons discrètement, Georges et moi. Une poule picore sur le sol battu: tac, tac, tac, et c'est le seul bruit, avec le pas menu de la vieille et la respiration cadencée des deux petits innocents couchés sous la table.

Chez les Gaffric, qui habitent un peu plus haut, presque sur la crête de Bringuiller, la porte est ouverte, on entend un bruit de voix et de sabots. Cela me rend un peu de courage. Je tousse pour avertir de ma présence. La disposition intérieure est la même que chez les Le Yaouanc et dans la plupart des ménages bretons. Il y a là trois femmes en cagoule, venues de loin, des parentes de la veuve, sans doute, et qui marmonnent des De profundis, à genoux sur la terre battue. Le lit du mort est décoré comme dans l'autre maison; les deux cierges allumés, près du buis trempant dans une assiette à fleurs. La veuve est accroupie sur la dalle du foyer, où elle allaite un petit enfant, tout en donnant les répons aux trois femmes. Tête maigre, déjà ravagée, où des yeux de fièvre brûlent dans un halo de ténèbres, mais dont la bouche tombante, avec un pli doux inexprimablement, dit la passivité, la résignation coutumière et toute la mélancolie de l'âme bretonne. Elle se lève pour nous recevoir et nous montre des escabeaux près de la table. Les trois femmes achèvent un oremus, se passent le buis et en tracent en l'air, sur le lit vide, un grand signe de croix. Puis elles s'assoient sur le banc-dossier, joignent les mains et attendent. C'est le moment de placer mon petit discours. La veuve l'écoute attentivement, et, quand j'ai fini et que nous lui tendons notre modeste offrande, Georges et moi, elle ne montre aucun embarras pour la prendre. Elle incline seulement la tête pour nous remercier. Il n'y a aucune mauvaise honte chez elle. Il n'y en avait pas davantage chez la vieille de l'autre maison. Je commence à croire que ces gens-ci ont une autre conception que nous, plus primitive et plus haute, de la réciprocité des devoirs et des droits.

Justement, comme nous sortions, je me heurte à l'une des Lissillour, Gaud, la boiteuse, qui, clopin-clopant, cassée en deux sous un gros sac de route, s'introduisait chez les Gaffric.

La curiosité me fait rebrousser chemin. J'entre après elle. Je la vois qui dépose son sac, s'agenouille, se lève, trace avec le buis sur le lit vide le même signe que les trois femmes en cagoule, puis reprend son sac et le décharge sur la table. Il était plein de vieux croûtons ramassés un peu partout (c'est aujourd'hui jour de quête), pain bis et pain blanc mêlés; mais dans la soupe, chez les pauvres, on n'y regarde pas de si près. Gaud n'est pas bavarde et qui l'interroge ne recueille guère que des monosyllabes. D'ailleurs son rôle ici s'expliquait de soi, et l'hôtesse le pensa ainsi, car, comme elle l'avait fait pour nous, elle se contenta de remercier Gaud d'un signe de tête. Et Gaud, son sac rechargé, s'en alla sur une jambe, haillonneuse, sale, dépeignée, ses yeux torves roulant dans son masque jaune de vieille fée, parfaitement inconsciente de la beauté de son acte, cette aumône de la mendicité à la pauvreté. Décidément oui, ces gens de Bretagne ont des délicatesses et un imprévu de gestes que nous ne connaissons pas, nous autres, les civilisés...

Encore une rencontre! Cette fois, c'est le docteur Le Dentu qui, son cabriolet remisé au bas de la côte, montait chez mon petit blessé. On lui a dit que nous étions au hameau et il est venu au-devant de nous. Présentations. Le docteur et Georges sont presque frères d'armes, puisque le docteur est un ancien médecin de marine. On cause de choses et d'autres. J'en arrive à conter l'anecdote de Gaud Lissillour. Elle n'a rien qui étonne le docteur. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a été frappé de la place qu'occupait la mendicité dans l'état social des Bretons et il m'en fournit mille raisons excellentes.

—J'ai vu dans un cabaret, me dit-il, une vieille gravure coloriée qui représentait de façon symbolique la hiérarchie sociale, telle que la comprennent les Bretons. Cela faisait une sorte d'échelle de Jacob qui commençait par le soldat, passait par le bourgeois et le noble, montait jusqu'au prêtre, descendait par le magistrat, par le mendiant et finissait au laboureur. Ainsi le mendiant occupait dans la hiérarchie une place supérieure à celle du travailleur de la terre et du soldat. Voilà qui est bien significatif, n'est-ce pas?

—Sans doute, dis-je, mais pourquoi cette prééminence?

—C'est d'abord, me dit le docteur, que cette Bretagne est le pays d'élection, le Chanaan des mendiants. Ils y forment vraiment une classe à part et incontestablement privilégiée. C'est trop peu de dire qu'aucune prévention n'existe contre eux: ils y sont aimés, choyés, honorés. On voit en eux les intermédiaires naturels et comme les délégués des Saints dont ils ont embrassé la vie de prière et de mortification. Un mendiant n'est pauvre que de nom: en réalité, il dispose des grâces du ciel; il lui arrive bien quelquefois d'entretenir commerce avec des puissances moins recommandables, et je m'étonne que vous n'en ayez point encore vu, par ici, qui avaient la réputation de gâter les moissons ou de faire languir les bestiaux en les regardant d'une certaine manière...

—Si, si, dis-je, je me souviens maintenant. Il y a derrière Rûn-Rouz une vieille mendiante à qui nous faisons la charité du vendredi: elle s'appelle Cato Prunennec et on dit qu'elle a le mauvais œil...

—Précisément, dit le docteur. Ce qui ne l'empêchera pas de se charger de vos commissions près des saints du pays, et tout particulièrement de saint Yves de Vérité, qu'on adjure au moyen d'une formule spéciale, d'un coq noir et de deux cierges allumés sur son autel, pour qu'il mène au tombeau dans l'année la personne qui vous a fait tort⁠[2]⁠.

—Brr! murmurai-je. Ce saint Yves est un terrible saint...

—Vous comprenez maintenant, ma chère demoiselle, comment et pourquoi les mendiants sont des privilégiés en Bretagne. Ils forment une congrégation libre, mal définie, mais très puissante par ses attaches, et de relations assez variées pour qu'on ne sache jamais exactement s'ils vous arrivent du ciel ou de l'étage au-dessous. On a voulu voir en eux les héritiers des anciens ovates et de ces antiques gallicènes qui vaticinaient sous les chênes sacrés, près des fontaines aux eaux miraculeuses. C'est possible. Ce qu'il y a de certain, c'est que le peuple les honore, les aime et qu'il les craint mêmement. Le clergé s'est bien avisé du péril que pouvaient faire courir ces Jean-Guenille, livrés à eux-mêmes, généralement sincères, mais dangereux comme tous les auto-suggestionnés, et c'est pour cela qu'il les a fortement embrigadés. Chaque année, en chaire, et dans chaque paroisse, le curé dresse la liste officielle des mendiants autorisés. Et ne croyez pas que, pour figurer sur cette liste, il faille un passé de probité ou de malchance persistante; ce sont les moindres vertus qu'on leur demande. Ici l'on naît mendiant de père en fils, ou, comme ces Lissillour dont vous me parlez, on se fait mendiant: il y suffit d'une déclaration à la cure, d'un sac de toile et d'un bâton blanc. Ceux qui, pouvant vivre de leur travail, préfèrent embrasser l'existence vagabonde du mendiant, non seulement ne sont pas un objet de réprobation, mais on les tient pour des gens d'une exceptionnelle piété et qui méritent assistance et respect. Au prône suivant, le recteur ou son vicaire les affilie au syndicat. Dès ce moment ils sont revêtus d'une façon de ministère. Ils ont droit à la charité publique. Le mot n'est pas trop fort et il marque bien le caractère spécial de la mendicité en Bretagne. Aucune gêne chez le mendiant qui gratte à votre huis; aucun de ces signes d'avilissement qui déshonorent le faux pauvre des villes. Tête haute, le pauvre de Bretagne ne fait que réclamer son dû, le chanteau de pain bis, la botte de paille ou les draps d'étoupe pour la nuit, dont il vous rétribuera largement en patenôtres qui vous laissent encore son obligé. Dans beaucoup de paroisses même, la fortune des gens sert d'étalon à leurs aumônes. C'est une façon d'impôt sur le revenu avant la lettre. Il me souvient d'avoir entendu dire à un docteur de mes amis que sa mère, qui habitait Bréhat, était ainsi imposée de trois soupes par jour, sans compter l'aumône du vendredi...

Georges, qui n'écoute plus, s'est remis à griffonner sur son calepin. Le docteur nous quitte pour un temps. Il passera tout à l'heure à Rûn-Rouz voir maman. Mais ces notes, ce griffonnage de Georges? Que signifie?... La curiosité est plus forte et je me penche sur le carnet. Georges le referme aussitôt, en souriant, et, comme ma figure se refrogne, il m'envoie un regard de prière:

—C'est une surprise. Voulez-vous me laisser le plaisir de vous la ménager... si elle réussit?

Et il ajoute très bas:

—J'en serais si heureux!

14 mai.

Journée terne. Pas d'incident. Georges ce matin est parti à pied pour Lannion. M. l'officier de marine n'a pas voulu de Faraud: un âne, fi donc! Ce déplacement, que rien n'annonçait, est passablement bizarre. Il n'y a que deux jours que Georges est ici et le voilà qui court tout seul les grands chemins. Je n'aurais pas cru ma compagnie si pesante!

Le déjeuner, réduit à maman et à moi, a manqué d'animation. Et l'après-midi s'est traînée!... Nous attendions Georges: il n'avait point dit à quelle heure il rentrerait. Il n'est arrivé qu'à six heures. Ma foi, de dépit, j'étais remontée dans mon studio. On a gratté à la porte. Je n'ai point répondu. On a regratté. J'ai encore fait la morte, tant et si bien que voilà Fante aux champs et chargée de me ramener... Je l'ai laissée courir jusqu'au bout de la lande et je l'ai appelée du balcon.

—Mais voilà mademoiselle! a-t-elle fait avec de grands bras... Ah! demoiselle, on vous cherche depuis une heure!

Elle mentait bien de cinquante minutes, mais Fante est déjà pliée à toutes les finesses du français... Quoi qu'il en soit, je suis descendue. Georges est venu à moi, n'osant point trop crier à ma méchanceté, mais tout de même un peu nerveux et boudeur. On a causé de choses et d'autres. Pas un mot d'explication sur son équipée. En revanche, des exclamations sur le paysage, le calvaire en pierres sèches de Trégastel, le panorama de vingt lieues qu'on découvre du haut de Guéradur... Un bon point: je n'ai pas bâillé.

Non, non, non, tout cela est emprunté, spécieux, mensonger, ce sont des phrases mises bout à bout et pour dire quelque chose, mais ce qu'il pense au juste, Georges le garde pour lui. Encore un mystère! Sa «surprise» peut-être? Mais j'enrage, moi, dès qu'on me cache quelque chose. Je veux savoir et je saurai. Pourquoi Georges est-il allé à Lannion aujourd'hui et pourquoi tenait-il tant à y aller seul, car enfin, quand je lui offrais Faraud, il était bien sous-entendu que Faraud ne partirait point sans moi?...

15 mai.

... Eh bien! Suis-je assez punie de mon impatience? Cela m'apprendra-t-il à me montrer moins soupçonneuse? J'ai bien peur que non... Punie, oui, sans doute, je le suis bien un tantet. Cela me contrarie d'avoir fait mettre les pouces à Georges et j'aurais préféré—pour lui, ah! pour lui seul!—qu'il pût attendre à me communiquer sa surprise... Elle eût été complète, si j'avais su patienter. Mais l'intention y est, et c'est le gros de l'affaire.

Ce matin donc, dimanche, au lever, je trouve Georges qui, pour tromper le temps, échenillait mes saules. Yvon lui tenait un bol rempli d'eau où il noyait à mesure les horribles petites bêtes. Il m'aperçoit, me crie bonjour, saute à bas de son échelle. Je réponds sèchement: bonjour! et je rentre. Il paraît que ç'avait fait son effet, car le voilà qui me suit et qui tourne dans la salle et qui enfin se plante devant moi avec sa mine de chien fouetté:

—Vous m'en voulez donc bien? me dit-il.

La question ne m'embarrasse pas. Je réplique d'un petit air pincé que je n'ai aucune raison de lui en vouloir, qu'il est bien le maître de faire ce que bon lui semble et de courir les grands chemins de l'aube à minuit si les jambes lui fourmillent. Il me regarde, très troublé.

—Alors, me dit-il, c'est bien vrai, c'est ce voyage à Lannion qui...

Je ne lui donne pas le temps d'achever et, dans mon dépit d'être devinée, je prends la porte du clos. Il court après moi:

—Voyons, Annette, Annette, je t'en prie, écoute-moi...

Parfaitement, j'ai bien entendu: il me tutoyait comme il y a dix ans, boulevard Malesherbes, quand nous jouions ensemble au «petit ménage!» Et alors, ç'a été plus fort que moi, j'ai tout oublié, et ma rancune de la veille et la réserve que je m'étais commandée et la présence d'Yvon qui nous contemplait, son bol à la main, avec des yeux ronds comme des billes, et je me suis retournée tout d'une pièce, j'ai sauté au cou de Georges et je l'ai embrassé sur les deux joues... comme il y a dix ans, boulevard Malesherbes. Vrai, il suffoquait. Oh! de joie, d'émotion!...

—Annette, Annette chérie...

—Mon bon Georges...

Pan! Voilà Fante qui entre sans crier gare avec le lait et le café! Elle nous a vus au cou l'un de l'autre, mais je suppose qu'entre cousins c'est toléré et qu'il n'y a point à redire à une embrassade de famille. Tout de même, j'aurais préféré que Fante tardât un peu, car, pour le brave Yvon, il avait eu la générosité de pivoter sur ses talons et de se remettre à écheniller mes saules avec un acharnement des plus louables. On s'installe pour déjeuner. Georges est radieux.

—Ah! mais, lui dis-je, si tu crois que c'est fini parce que tu m'as tutoyée...

—Comment! fait-il. Je n'ai pas encore mon pardon?

—Minute!... Et cette équipée d'hier?

—Mon voyage à Lannion?

—Oui, oui, ton voyage à Lannion. Monsieur prend ses cliques et ses claques, décline la compagnie de Faraud, quadrupède sociable éminemment et qui ne part jamais sans sa maîtresse, et vous reste douze heures de rang à la ville...

—Mais c'est pour toi que j'y allais! s'écrie-t-il impatienté.

Je tombe de mon haut.

—Pour moi?

—Mais oui, ce voyage-là... c'était ma surprise...

—Ah! par exemple, elle est jolie, ta surprise! Quitter les gens qui vous hébergent pour courir les grands chemins, tu appelles ça une surprise?

—Mais comprends-moi donc. La surprise, ce n'est pas le voyage, seulement le voyage était nécessaire pour la préparer...

—Ta! Ta! Ta! Tout ça n'est pas clair... Et, d'ailleurs, le voyage est passé, la surprise devrait être prête. Je demande la surprise.

—Impossible avant quinze ou vingt jours...

—Voyez-vous ça. Vingt jours... Eh bien, monsieur, j'exige que vous me la serviez à l'instant... Je n'ai pas de vingt jours comme cela à vous concéder. C'est tout de suite que je veux la surprise. Et votre pardon, vous m'entendez, votre pardon est à ce prix...

Il insiste pour me faire changer d'avis, prie, supplie. Je demeure inexorable.

—Mais enfin, me dit-il, ma surprise est encore dans les brumes. Il se peut que j'échoue, que je n'obtienne qu'une partie de ce que j'ai demandé...

—Qu'avez-vous demandé?

—Tu veux donc à toute force le savoir, fait-il, et gâter le plaisir que tu aurais eu si, en m'accordant un répit, je t'avais apporté une certitude au lieu d'une espérance?

—Oui, monsieur, oui.

—Soit, je me résigne... Mais ne va pas t'attendre à quelque chose d'extraordinaire... J'avais remarqué combien tu t'intéressais à ces malheureuses gens de l'autre jour et je me suis rendu à Lannion pour voir le commissaire de l'inscription maritime et les recommander à lui. J'ai écrit en même temps au président de la Société de secours aux familles des naufragés. Le commissaire pense obtenir des bureaux de la Marine une somme de cinq cents francs à répartir entre les deux ménages, sans préjudice de la modique pension réglementaire attribuée en pareil cas aux veuves et aux orphelins en bas âge. Enfin, notre petit estropié recevrait une allocation de cent francs. Tout cela, bien entendu, sous réserve de la décision ministérielle...

—Tu as fait cela? Tu as fait cela? dis-je à Georges en me levant.

—Mais oui, dit-il. Seulement tu ne me donnes pas le temps de recevoir la réponse du commissaire ni celle de la Société...

—Eh! que m'importe! (Je raisonnais comme une bête, car enfin ces Gaffric et ces Yaouanc ont le plus grand intérêt à ce que les démarches de Georges aboutissent et j'y prends presque autant d'intérêt qu'eux. Seulement, là, sur le moment...) C'est l'intention que je regarde, continuai-je, et, en récompense de l'intention qui est méritoire, je te permets...

Ma foi, la suite se perdit dans deux gros baisers que je lui appliquai sur les joues.

—Mais c'est donc la journée aux accolades? dit par derrière une voix que je reconnus bien. Voilà le quatrième baiser que j'entends claquer de ma chambre...

C'était maman, qui s'était levée pendant notre conversation et qui nous regardait avec un bon sourire. Je me jetai dans ses bras et Georges après moi.

—Mes chers enfants! nous dit-elle et, avec un soupir, elle répéta encore: Mes chers enfants!

Je la menai jusqu'à son fauteuil, où je la servis. Il faisait un temps délicieux et, par la porte du clos, on voyait tout un pan de ciel illuminé. Avec cela un vent si doux, un vent du sud chaud et parfumé!...

—Est-ce qu'il ne te tente pas, ce beau temps? dis-je à maman. Veux-tu que je fasse atteler Faraud? Nous entendrons la messe à Saint-Samson, que tu ne connais pas et dont c'est aujourd'hui le pardon?

La distance effraye toujours un peu maman et elle craint les cahots des petites routes de traverse. D'habitude, quand sa santé le permet, nous entendons l'office à la Communauté. Mais il fait aujourd'hui si beau! Il me semble qu'il n'a jamais fait si beau. Puis cette promenade à Saint-Samson, dans une jolie vallée toute verdoyante, pleine de bruits de sources, zébrée de vols de merles, avec sa petite chapelle échouée dans les avoines, sera une distraction et peut-être un soulagement pour elle. L'aridité de ce paysage-ci la tue; mais, quoique le médecin m'ait recommandé de lui faire prendre de l'exercice, j'ai un mal infini à vaincre son apathie. Cette fois, heureusement, Georges se joint à moi et nous arrivons à la décider... Je préviens Fante, qui est de la partie. On décide qu'à tant faire le mieux est de passer la journée sur l'herbe et d'emporter des provisions. Gertrude, commise au département de la bouche, s'occupe à nous confectionner un panier de sa façon. J'aide maman à s'habiller et je vais faire un bout de toilette. En un quart d'heure, nous sommes prêts tous les trois, elle, Georges et moi. La voiture est avancée... On n'attend plus que Fante.

—Eh! Fante! Fante!

Pas de réponse.

—J'parions, s'écrie Gertrude, que la mâtine est core à s'affiquer.

C'est vrai. Je surprends ma petite Fante devant sa glace, qui fait des effets de coiffe et ne se trouve jamais assez belle. Sa préoccupation l'a empêchée d'entendre nos appels. Je la gronde un peu de sa coquetterie: elle a mis son châle neuf, sa robe neuve, sa coiffe neuve.

—Mais nous allons à la campagne, petite malheureuse!

—S'il est possible! se met-elle à crier. Mademoiselle qui m'avait dit que nous allions au pardon!

J'ai toutes les peines du monde à lui expliquer que c'est pour nous la même chose. Jamais elle ne consentira à ne pas faire toilette pour paraître à un pardon, et quand il se tiendrait, comme celui de saint Kirou, guérissez-nous des clous, sur une grande route nue, sans chapelle ni calvaire. Mais enfin je l'entraîne de force et la pousse dans la voiture, où elle se trémousse encore de mille façons pour ne point plisser sa jupe et chiffonner son châle.

—Là, y sommes-nous?

Une petite caresse du fouet à Faraud (il a fini par y prendre goût), et nous partons...

Heureusement il a fait sec tous ces jours-ci: la route est bonne, une fois la traverse franchie, et maman n'a point été trop secouée. Nous rencontrons en route des paysans endimanchés qui nous tirent leur chapeau. Fante rayonne d'être vue par eux en si bel équipage. Et tout à coup, de la hauteur, dans une buée de verdure naissante, nous découvrons la petite chapelle. Elle a poussé en plein champ, à moins qu'elle ne soit tombée du ciel, comme la Santa Casa de Lorette, et c'est l'impression qu'on a tout d'abord en l'apercevant. Les avoines, qui sont déjà drues, l'enveloppent jusqu'à mi-corps; il y a pourtant autour d'elle un liséré de friche; mais d'ici elle semble germer des avoines mêmes. C'est tout à fait singulier, et nous n'avons d'yeux que pour elle et pour son fin lanternon de la Renaissance. Un coude du chemin nous la masque, puis nous l'apercevons encore, des landes rases, couleur de rouille, éventrées çà et là par les carriers, s'étagent sur les premières pentes et courent, à perte de vue, sur le plateau. Elles cessent brusquement, et des carrés de blé, des luzernes, des trèfles, des flaques de lin bleu, font la transition jusqu'au ruisseau. C'est alors un enchevêtrement d'ormes, de hêtres, de peupliers, de chênes tors à profils de korrigans et de lavandières nocturnes comme dans les dessins de Yann d'Argent, puis des prairies, des chènevières, deux ou trois chaumes autour d'un reste de manoir Henri II, la capote grise d'un vieux grognard de menhir en faction devant la chapelle, et tout cela enveloppé, baigné dans cette lumière d'argent qui est la lumière de Bretagne. Mais quelle foule, mon Dieu! Jamais nous ne nous frayerons passage avec Faraud. Il faut descendre de voiture. Georges conduit maman à l'église, où l'office n'est point encore commencé, et je m'occupe de trouver dans la gentilhommière voisine un coin d'écurie pour mon âne. C'est une chance que la plupart des pèlerins soient des piétons. Faraud, débridé, fait honneur à la provende qu'on lui apporte: de la luzerne fraîchement coupée, et dont il est plus gourmand que de quoi que ce soit. Je retourne à la chapelle avec cette petite princesse de Fante et, en passant, nous descendons à la fontaine... Il y a là trois bonnes vieilles, armées d'écuelles de toutes formes où elles puisent l'eau miraculeuse et qu'elles braquent vers les pèlerins. La source est abondante et il n'en coûte qu'un sou par bolée. C'est dire si l'on fait presse. Fante, qui n'a pas voulu que je me charge de la dépense, tire un sou de sa poche et, sa bolée à la main, en fait d'abord glisser une partie du contenu dans ses manches, puis dans son cou et engloutit le reste. Je rirais bien, n'était que les autres pèlerins en font autant et que je ne veux point passer pour une mécréante. Mais, la fontaine quittée, quand je demande à Fante l'explication de son manège:

—Ah! demoiselle, s'écrie-t-elle, vous si bonne chrétienne, s'il est permis que vous fassiez une question pareille!

Véritablement elle a l'air offusqué. Je ne trouve rien à lui répondre. Et elle continue:

—Saint Samson, pour sûr, ne vous donnera pas de la force, si vous ne buvez pas de son eau...

—Il était donc bien fort lui-même, saint Samson? dis-je insidieusement.

—S'il était fort!... Tenez, me dit Fante, vous voyez la grande pierre levée qui est là, devant la chapelle, et où les gens se frottent l'échine et les jambes: c'était son bâton pastoral.

De fait, le bâton donne une fière idée du poing qui le maniait.

—Et pourquoi les gens se frottent-ils à cette pierre, Fante?

—Toujours pour avoir de la force, demoiselle. C'est, comme la fontaine, une pierre miraculeuse. Quand j'étais enfant, ma mère (Dieu lui fasse paix!) vint ici trois lundis de suite pour demander à saint Samson qu'il me guérît d'une faiblesse que j'avais aux jambes. Et ce qu'on a fait pour moi, toutes les mères le font pour leurs petits qui tardent à marcher. Elles les frottent contre la pierre, les lavent avec l'eau de la fontaine, tournent trois fois en priant autour de la chapelle, allument un cierge et glissent six liards dans le tronc du saint. Après quoi il n'y a pas d'exemple que les mignons traînent le pied.

—Eh bien, dis-je, ma petite Fante, puisque tu es si savante, pourrais-tu me raconter la vie de ce grand saint Samson?

—Moi, non, me dit-elle. Je suis trop jeune et n'ai point assez d'esprit. Mais vous n'avez qu'à interroger l'une des vieilles de la fontaine. Certainement elle vous la contera...

Son air est si convaincu, comme aussi celui des pèlerins qui sont là et qui, en attendant la messe, vont se frotter au monolithe et faire leurs ablutions à la fontaine, que je ne sais plus que penser. Fante ne tarit point sur les miracles du grand saint Samson. Elle me cite des guérisons qui sont de notoriété publique et qui passent cependant toute croyance: paralytiques remis sur leurs jambes, ataxiques, épileptiques, boiteux jetant leurs béquilles en l'air et, partis à cloche-pied, revenus sur un air de gavotte. Mon Dieu, si ma pauvre maman pouvait éprouver aussi les vertus de la pierre et de l'eau miraculeuses! Il faut une conviction que nous n'avons pas, et, sans la foi, point de salut.

Tout de même je vais bien prier tout à l'heure saint Samson. Justement la cloche sonne: l'office va commencer; nous nous hâtons pour rejoindre maman et Georges et, derrière nous, l'église s'emplit à déborder. C'est une houle de coiffes blanches, de têtes âpres et tannées, où les marins se reconnaissent à leurs colliers de barbe rude et les laboureurs à leur menton raclé de frais. L'harmonium prélude. Ma chaise est entre celles de maman et de Georges. Il rayonne, Georges, et, ma foi, j'ai aussi mon petit coup de soleil dans le cœur. Je me sens plus légère, toute remuée, attendrie; c'est peut-être le beau temps qui en est cause, à moins que ce ne soit notre explication de ce matin... Et cette jolie chapelle, avec ses murs blancs, sa voûte en bardeaux, son jubé de bois peint et son vénérable saint Samson, mitré, crossé, barbu et bénisseur, les vives nuances des verrières, les petits oiseaux qui pépient rageusement sur les corniches, dérangés dans leur prise de possession de l'antique demeure, et l'encens, les voix des femmes, la flamme mourante des grands cierges parmi les lis en papier doré, et l'expression de recueillement et d'attente religieuse qui alanguit tous ces visages, et la grandeur simple, primitive, de cette cérémonie, il y a là un accord unique auquel je ne saurais résister et qui m'émeut jusqu'aux larmes...

Au prône, par exemple, je suis un peu déçue. Le prédicateur est un jeune prêtre de la nouvelle école, qui, vraisemblablement, n'éprouve pour ces vieux saints bretons, à peine dégrossis de leur barbarie originelle, qu'une admiration modérée. Il tape dur sur la légende et, pour commencer, coupe en deux le pauvre saint. Et donc nous voici avec deux Samson sur les bras: le Samson biblique, qui n'était rien moins que saint, mais que signalait cette vigueur prodigieuse dont on a gratifié son homonyme; et le Samson celtique, qui vint d'Irlande comme tant d'autres apôtres de ce pays et qui fut évêque de Dol. Celui-ci n'était fort que contre le péché et les hérétiques. L'histoire de son bâton et de son lit (qu'on montre au creux d'un énorme rocher) est une pure invention ou un reste de superstition païenne. La route du cœur de saint Samson ne passe pas par la prairie où est sa fontaine ni par le champ où est son menhir: cette route, c'est la prière, le jeûne et l'aumône qui nous la fraient directement vers lui...

Sans doute, sans doute, avais-je envie de répondre, mais est-ce bien le moment et l'endroit pour le dire, et à ces pauvres gens? Il est facile de voir que tant d'acharnement les étonne autant qu'il les afflige et que, sans le caractère sacré du prédicateur, ils lui feraient un mauvais parti. Quelques bonnes femmes, les mêmes peut-être bien qui font commerce de l'eau miraculeuse, murmurent d'un air indigné. Elles se trémoussent et donnent tous les signes d'une vive effervescence. Évidemment le prône n'est point de leur goût...

La reprise de l'office les calme un peu et, en fin de compte, il me paraît que rien n'est changé dans la paroisse et qu'il n'y a qu'un sermon de plus, car à l'issue de la messe la pierre est de nouveau environnée et les frottements de dos, de jambes, de bras recommencent...

Nous avons attendu pour sortir que la foule fût écoulée. Maman s'appuie sur Georges. Fante, avec la réserve des parapluies, fait l'arrière-garde, et moi je prends la tête du la colonne. Il ne faut point songer à manger ici: il y a trop de monde. Mais à la ferme-manoir où j'ai logé Faraud on nous dressera bien une table en plein air: nous avons la nappe et le couvert et trois fois plus de victuailles qu'il n'est besoin: en quoi je reconnais l'excessive et précautionnée Gertrude. Maman placée et confortablement assise, voilà Georges qui veut à toute force nous aider, Fante et moi, et avec une maladresse si touchante, des pataquès si candides, que nous en pouffons. Il y a des jours comme cela où l'on rit de tout et de rien: aujourd'hui peut compter dans le nombre. Et quel appétit, Seigneur! Jusqu'à maman qui dévore: c'est peut-être le commencement de la cure, saint Samson qui opère sur l'estomac avant de passer aux jambes et à l'échine. Oh! il faudra qu'elle subisse le traitement complet. Je ne m'en irai point d'ici qu'elle n'ait bu un plein bol de l'eau miraculeuse...

Elle sourit à cet ultimatum, ma pauvre maman.

—C'est vrai, dit-elle, je me sens mieux que je n'ai été depuis longtemps. Saint Samson n'était point dans mes litanies: je l'y mettrai pour remerciement...

On descend de la ferme à la fontaine par un sentier qui est une merveille de fraîcheur, de couleur et d'odeur: il suit la lisière d'un verger où les pommiers en floraison découpent de grandes ombres roses; il grimpe sur le talus, descend, remonte, et aux abords de la fontaine, s'évade par un échalier de grosses pierres dans une prairie dont on a prudemment fauché l'herbe: la fontaine est un édicule à coupole Renaissance avec niche et bassin. La niche n'a plus d'habitant; mais le bassin montre une eau de cristal sur un fond de grandes algues frémissantes. Les trois vieilles sont là, augurales et ratatinées. Elles psalmodient des prières en débitant leur eau, et il faut avoir soin, pour qu'elle agisse, de la prendre de leurs mains: ce sont les trois pauvresses attitrées de saint Samson; chaque fontaine miraculeuse possède ainsi, en Bretagne, ses desservantes officielles qui, en retour, la nettoient et en assurent l'écoulement. Maman prend sa bolée d'eau bénite, puis moi, puis Georges, qui fait claquer sa langue et déclare l'eau délicieuse. Le compliment, qui est d'un gourmet, n'est pas en rapport avec l'acte, qui est d'un chrétien. Et de rire, sur la remarque que j'en fais. Ce rire, dans un endroit sacré, parmi ces pèlerins attentifs à remplir scrupuleusement des prescriptions millénaires, immuables et réfrigérantes, n'éveille d'autre écho qu'un murmure. Je mets bien vite un doigt sur ma bouche, Georges reprend son sérieux et j'en profite pour demander à l'une des mendiantes si elle pourrait me chanter le «gwerz» de saint Samson, la demande accompagnée d'un réal (cinq sous), bien entendu et comme c'est l'habitude.

Ces gwerz ou gwerziou, sortes de ballades héroïques ou religieuses, fragments épars du romancero breton, sont parfois d'admirables choses, d'une extraordinaire liberté de mouvement; mais quand il s'agit d'une vie de saint, la chronologie et l'exactitude y prennent volontiers le pas sur l'imagination. Cela tient à ce que bon nombre de ces biographies versifiées ont été écrites par des clercs et dans un but d'édification... J'ai de la chance: la bonne femme sait le gwerz que je demande et elle veut bien me le chanter; mais sa mémoire fléchit à certains passages et, d'autre part, le gwerz est si vieux!

—C'est justement mon affaire! dis-je.

Et la vieille commence d'une voix blanche, tremblée, avec des yeux qui s'illuminent et je ne sais quelle expression d'extase sur toute sa pauvre figure. J'ouvre les oreilles, j'essaie de suivre la chanson, mais elle est pleine de heurts, de trous, de rajustages maladroits. Je n'ai bien retenu qu'un passage et encore parce que je l'ai fait répéter deux fois. Mais aussi, c'est qu'un mot m'y avait frappé: morg'hreg (femme de mer).

—Bon, pensais-je, encore la sirène, la Morgane. Mais que vient-elle faire dans la vie de saint Samson? Quel rapport du saint avec cette méchante traînée?

Je l'ai su bientôt, et, du coup, la force prodigieuse du saint m'a été expliquée...

En ce temps-là donc, et comme Samson était encore au maillot, sa mère, en train de ramasser des coquillages sur la grève, entendit des lamentations qui partaient d'une petite crique que la marée venait d'abandonner. Elle pensa qu'il y avait là quelque chrétien qui se mourait et elle s'approcha pour lui porter secours. Mais, au lieu d'un chrétien, c'est une morg'hreg qu'elle aperçut. Le jusant l'avait laissée sur le sable et elle se débattait et pleurait, faute de pouvoir regagner la mer qui n'est pas moins nécessaire aux sirènes que l'air aux humains. C'était pitié de l'entendre et pitié de la voir. «Qui que tu sois, disait-elle, viens à mon aide. Porte-moi dans l'eau et je te récompenserai.» Ce n'était point l'attente d'une récompense qui pouvait émouvoir le cœur de la mère de Samson; la pitié seule lui eût commandé d'agir comme elle le fit, et, dans ses bras, avec mille précautions, elle porta la morg'hreg jusqu'à la lisière du flot. Alors celle-ci plongea trois fois et, après la troisième fois, reparut avec une fiole pleine d'une liqueur dorée qu'elle tendit à la mère de Samson: «Prends, lui dit-elle, et, quand tu seras de retour chez toi, tu frotteras le corps de ton fils avec ce philtre. Il deviendra par sa vertu le plus fort des hommes.» La mère de Samson fit ce qu'avait dit la morg'hreg; le charme opéra et c'est ainsi que Samson, dès son jeune âge, étonna le monde par sa force prodigieuse, au point qu'il assouplissait les rochers et qu'il en faisait à sa volonté, comme on peut le voir encore, des bâtons pour sa route ou des lits pour son repos...

Ces choses, ici, sont parole d'évangile; tandis que la bonne femme me dévide sa complainte, un cercle s'est formé autour d'elle et il n'y a point, dans l'assistance, une seule marque d'incrédulité, un sourire ni un clin d'œil entendu, mais, au contraire, l'émotion d'un peuple profondément artiste et religieux et resté sensible à la beauté de ses vieilles légendes. Maman et Georges, qui ne savent point le breton, causent à l'écart sur la margelle de la fontaine. Je vais leur traduire le gwerz, quand nous voyons accourir Fante, qui pousse des cris de faucon et fait un moulinet éperdu de ses bras:

—Demoiselle! Demoiselle!

—Quoi! Qu'est-ce qu'il y a?

Nous nous levons tous.

—Mais parleras-tu? dis-je à Fante, qui, tout essoufflée, est venue s'abattre à mes pieds.

—Ah! demoiselle, quel malheur! Bien sûr que saint Samson nous punira....

Un malheur, nous voilà aux cent coups, et cette petite bête qui continue de se frapper la poitrine et de faire des meâ culpâ, au lieu de nous dire tout de suite ce qui arrive. Il faut que je la prenne par le bras, que je la hisse sur ses pieds et que je lui arrache les syllabes une par une. Mais, aux premiers mots qu'elle énonce, je comprends que le malheur dont nous sommes menacés n'a point l'étendue qu'on aurait pu attendre de ses cris et de son désespoir...

—C'est l'âne, mademoiselle, c'est Faraud...

—Eh bien, qu'est-ce qu'il a fait, Faraud?

—Il a... ah! demoiselle... il a rompu sa longe, il s'est échappé au galop et maintenant...

—Mais achève donc!

—Il est en train de gâter les avoines du saint.

Cette fois, personne n'y tient plus, ni maman, ni Georges, ni moi. Nous partons tous en éclats. Fante n'en croit pas ses oreilles.

—Oh! demoiselle, mais vous ne savez donc pas?... Les avoines sont à saint Samson, c'est la mense du saint... Certainement qu'il se vengera du tort qu'on lui a fait...

—Rassure-toi, dit maman, qui a plus de raison que Georges et moi, le dommage sera évalué, ma petite Fante, et nous en verserons le montant dans le tronc de la chapelle...

Il n'en faut pas moins pour calmer les scrupules de Fante... D'ailleurs, l'affaire est déjà presque arrangée. Quand nous arrivons au champ, Faraud est dans la poigne du sacristain qui l'a rattrapé et qui le reconduisait à la ferme. Un grand trou, dans les avoines, toutes couchées et foulées à l'endroit où mon Faraud, les quatre fers en l'air, s'est livré à ses gambades sacrilèges, nous permet de mesurer l'étendue des dégâts: d'un commun accord avec le sacristain, on les évalue à trente sous, sur lesquels il y en aura dix pour le brave homme qui s'est dévoué et les vingt autres pour la fabrique...

Cette aventure, qui nous a causé un si bon moment de franche gaieté, a malheureusement un peu fatigué maman. Il faut songer à rentrer de meilleure heure que nous ne l'aurions voulu. Je propose de retourner par la corniche de Landrellec, ce qui allonge bien la route d'un kilomètre, mais qui nous vaudra, si la mer est haute, un panorama superbe: Erc'h, Morvic, Enezveur, Aval, Losquet, Canton, Molène, Miliau, toute la flottille d'îlots à l'ancre dans les deux baies de Trozouls et de Keraliès. Ma proposition mise aux voix et adoptée à l'unanimité, nous partons. Mais c'est décidément la journée aux aventures. Nous n'avons pas plus tôt quitté Saint-Samson qu'au détour de la route Faraud se plante sur ses quatre pattes et refuse net d'avancer. Caresses, menaces, rien n'y fait. Il est en bois ou en pierre, car les coups de fouet n'ont pas plus d'action sur lui. C'est la première fois qu'il me joue ce vilain tour et Fante d'en conclure qu'elle l'avait bien dit et que c'était la vengeance du saint qui commençait...

Je descends de voiture et je prends Faraud par la bride. Peine perdue! Georges s'attelle à son tour; Fante pousse aux roues; nous n'arrivons qu'à le déplacer d'un pas ou deux. Est-ce que nous allons coucher ici? Mais si Faraud refuse encore d'avancer?...

—Faisons-lui faire demi-tour, propose Georges, et voyons s'il marche dans l'autre sens.

Effectivement, la voiture tournée, Faraud secoue les oreilles et prend le petit trot...

—Essayons maintenant dans la bonne direction.

Cela va jusqu'au carrefour où il nous a donné la comédie, mais, arrivé là, quand il s'agit de s'engager à nouveau sur la route de corniche, il ne bouge plus. Tant d'obstination commence à nous énerver et, d'ailleurs, je ne suis pas sans quelque inquiétude pour maman. Que faire?

—Revenir par la route que nous avons prise à l'aller, dit maman... Si ce pauvre animal refuse de s'engager sur la route de grève, c'est qu'il a ses raisons.

Par exemple, je voudrais bien les connaître. J'enrage, par l'entêtement d'une sotte bête, de priver maman et Georges d'un point de vue qui est admirable. Mais le fait est que sur la route de son choix Faraud se comporte en âne de qualité. Il n'a jamais trotté de si bon cœur. Pardine! Il est aux anges d'avoir eu le dernier mot sur sa maîtresse, et la bassesse d'un tel sentiment marque bien son origine roturière. Et Georges qui rit, qui rit... C'est contagieux; ma mauvaise humeur finit par se lever et nous débarquons à Rûn-Rouz sur une pétarade de Faraud qui met le comble à notre hilarité. D'ailleurs Yvon, qui dételle notre capricieux destrier et à qui nous racontons son dernier haut fait, nous donne le mot de l'énigme. Il paraît que la route que nous voulions prendre passe devant la maison du premier propriétaire de Faraud, un mareyeur aux façons de brute qui rossait de coups la pauvre bête et la vendit à Yvon quand il pensa l'avoir tout assommée. C'est un régime qu'elle se rappelle assez vivement pour ne plus vouloir en tâter, et sans doute que l'idée de se retrouver face à face avec son ancien tortionnaire et de revoir les lieux témoins de son martyre lui était insupportable... Fante, seule, ne veut pas se ranger à cet avis: elle en tient pour une vengeance de saint Samson, et Georges perd son latin à la chapitrer...

Nous passons ce reste d'après-midi assez mélancoliquement. Le mieux, qui s'était fait sentir chez maman, n'a pas duré; elle a eu des vapeurs, puis une migraine épouvantable et qui n'a cédé qu'au lit. Cela nous a gâté le dîner que nous avons pris seuls, Georges et moi. Après dîner, j'ai veillé maman jusqu'à dix heures. Georges faisait les cent pas dans la salle à manger. Je suis rentrée, quand j'ai vu maman assoupie... L'inquiétude de Georges, l'attention qu'il porte à la santé de sa tante manifestent son bon naturel, sans doute, mais n'y a-t-il point davantage et la préoccupation, à peine dissimulée, de s'associer à toutes mes peines, de faire siennes toutes mes affections? Cela transparaissait au ton dont il a dit en me quittant:

—Je t'en prie, Annette, couche-toi et dors en paix. J'ai le sommeil léger, comme tous les marins, et, si notre mère est plus souffrante au cours de la nuit, je te ferai prévenir...

Notre mère! C'est la première fois que je l'entends parler ainsi de celle qu'il n'appelait auparavant que tante Yseult et j'en ai eu le cœur remué, sans savoir pourquoi...

Ou plutôt si, je sais pourquoi. Ah! mon Dieu, je le sais même trop bien maintenant...

16 mai.

J'aime. Voilà le fin mot de l'histoire. Et personne—surtout lui—ne sait, ne doit savoir que je l'aime. Ai-je assez balancé! Me suis-je assez payée de fausses raisons et de méchants prétextes! En ai-je suffisamment aligné ici même, de grandes phrases et de serments et de protestations... Tout cela pour aboutir à ce pauvre aveu de mon impuissance: «J'aime». Que dis-je? Celui que j'aime, je l'ai toujours aimé et je le vois bien à présent. Cette indifférence à prendre n'importe quel prétendant, un Dussaussoy ou un autre, elle venait de ce que, sans le savoir, mon cœur était déjà possédé de lui...

18 mai.

Ah! tristesse de s'être ignorée, de n'avoir pas su lire à temps en soi-même!...

Il me cherche, il me réclame. Et moi je ne veux pas me montrer moins cornélienne que lui, je ne veux pas qu'il me batte en générosité, en esprit de sacrifice. Et moi aussi, par ma mère, je suis Kerduel...

22 mai.

Je la sentais, je la voyais venir, cette explication décisive où nous devions heurter nos deux cœurs. Et vainement je l'esquivais: elle était inéluctable comme la mort... C'est dans le clos, cette après-midi, que Georges m'a rejointe et tout de suite à ses yeux, à son air, à sa voix, j'ai compris qu'il était décidé à en finir.

—Pourquoi me fuis-tu depuis cinq jours? Que t'ai-je fait? Parle.

Il hachait les mots d'une voix rauque et qui faisait mal.

—Laisse-moi, lui ai-je dit.

—Non, il faut que je sache...

—Mais s'il n'y a rien?

—Tu mens, tu mens!

—Georges!

—Tu mens! Et je vais te dire ce qu'il y a, puisque tu ne veux pas me le dire. Il y a... il y a...

Je le vis qui pâlissait et chancelait, et, tout à coup, dans un sanglot:

—Il y a... que tu ne m'aimes pas...

Mon Dieu, comment ne me suis-je pas jetée à cet instant sur lui, comment ne lui ai-je pas crié:

—Aveugle! Aveugle! C'est parce que je t'aime que je te fuis; c'est parce que je t'aime que je ne veux pas être à toi...

Il s'était laissé aller sur un banc, la tête dans ses mains. Je le regardais, indécise: fallait-il profiter de son désarroi, me dérober encore? Mais je le vis si calme tout à coup, quand il se leva, que je décidai de rester.

—Pardon, ma petite Annette, me dit-il. J'étais fou. J'ai eu tort de te parler comme j'ai fait avec cette âpreté, cette violence... Je souffre tant, si tu savais!...

Il s'arrêta et, me prenant les mains, cherchant mes yeux comme s'il ne devait plus les revoir:

—C'était un rêve... Allons! Ma destinée doit s'accomplir jusqu'au bout. C'est Tsiouméka qui avait raison.

—Tsiouméka?

—C'est vrai, je ne t'ai jamais parlé de cette vieille sorcière sakalave et tu ne dois rien comprendre à mon langage. Écoute donc.

Sur quoi il me conta que, cinq ou six ans environ en deçà, étant à Nossibé, sur le Suffren, comme aspirant de première classe, l'amiral le désigna avec l'enseigne Guy Robert pour faire partie d'une expédition commandée par le lieutenant de vaisseau Piet, qui allait reconnaître le cours supérieur du Djabala. A tout hasard l'expédition s'était assuré le concours d'un interprète et de cinq convoyeurs indigènes. Effectivement, il fallut bientôt renoncer à la canonnière: le Djabala, que la sécheresse changeait en marécage, n'était même plus navigable pour des pirogues. On renvoya la canonnière pour suivre la route bordière. L'expédition couchait dans les villages ou sous la tente, suivant l'occasion. Le relevé prit moins de temps qu'on ne le pensait, et pour regagner son mouillage d'Helville et mettre un peu de variété dans le voyage, la petite troupe adopta un itinéraire un peu plus long qu'à l'aller et qui empruntait des routes moins frayées.

—C'est ainsi, dit Georges, que nous arrivâmes un soir, au lever de la lune, dans un village tel que nous n'en avions point rencontré encore. Les paillotes, qui en étaient misérables, étaient vides d'habitants: cependant elles servaient d'abri à des chiens de forte taille qui se jetèrent sur nous avec de grands abois. Il fallut les faire taire à coups de feu, sans quoi je pense qu'ils nous auraient mis en pièces. Mais nos revolvers, après quelques décharges bien dirigées, les tinrent en respect et ils se contentèrent pour le reste de la nuit d'aboyer en cercle autour du village. Une case moins empestée que les autres nous avait reçus pour la nuit et, dans l'attente d'un sommeil qui ne venait pas, nous bavardions et fumions des cigarettes autour du foyer, quand deux de nos matelots, partis aux renseignements, firent leur entrée dans la case avec une vieille femme dépoitraillée, tatouée et cousue d'amulettes jusqu'au nombril. Le commandant, intrigué de cette absence d'habitants, avait en effet donné l'ordre d'appréhender au corps le premier indigène qui se rencontrerait. On avait trouvé cette femelle dans une paillote isolée, à l'extrémité du village, où elle faisait bouillir, sur un fourneau de sa façon, une extraordinaire mixture d'herbes pestilentielles, de mille-pattes, de cérastes et de basilics, et, malgré ses imprécations et ses hurlements, on l'avait traînée dans notre case. L'interprète, qu'on alla quérir, lui répéta les questions du commandant, mais elle ne savait rien ou ne voulait rien dire. A l'en croire, elle était étrangère au village, qu'elle avait trouvé désert comme nous et dont elle ne put même pas nous apprendre le nom. Le commandant ne s'expliquant pas que, dans ces conditions, elle n'eût pas été dévorée par les chiens qui le gardaient, elle se redressa et, avec une expression d'orgueil sauvage qui nous frappa:

—«Les charmes, prononça-t-elle, sont plus forts que les bêtes...

—«Tu as donc des charmes, tu es sorcière?»

Elle plissa ses petits yeux, nous regarda tous, avant de répondre, les uns après les autres, et, quand elle eut parcouru le cercle:

—«Tsiouméka (c'est le nom qu'elle se donnait et qui signifiait Œil de la nuit), Tsiouméka voit tout et sait tout.

—«Ah! par exemple, s'écria Robert, voilà une distraction qui nous tombe du ciel. Demandez-lui donc, commandant, de nous dire à tous trois notre bonne aventure. Cela fera passer le temps, et je crois bien que c'est tout ce que nous pourrons tirer d'elle...»

C'est cette «bonne aventure» dont le souvenir obsédait Georges si vivement. Au commandant Piet, la sorcière avait annoncé qu'il mourrait le lendemain, victime d'un élément auquel ne sont généralement pas exposés les gens de mer: le feu. A l'enseigne Guy Robert elle dit simplement: «Attends quatre mois.—Bon!—Ajoutes-y sept jours.—Parfait. Ensuite?—Ensuite tu seras roi.» Et enfin, quand ce fut le tour de Georges, qui lui avait comme les autres donné les lignes de sa main à examiner: «Je vois des morts, des ruines... Je vois un amour traversé d'épreuves sans nombre... Tu aimeras et on ne voudra pas t'aimer; tu seras aimé et tu ne voudras pas de cet amour... La fille de la terre et la fille de la mer tourneront comme des chiennes autour de ton cœur... La fille de la mer l'emportera d'abord; puis...»

La suite de la prédiction, s'il y avait une suite, se perdit dans un tumulte effroyable qui éclata au dehors, mettant toute la case sens dessus dessous. Nos gens sautent sur leurs armes, sortent et, à tout hasard, tirent quelques coups de fusil dans la direction du bruit, mais en prenant garde que les balles ne fassent qu'effleurer la cime des palétuviers. Louable précaution, car ils reconnurent alors que tout ce tapage était provoqué par d'inoffensifs Makoas qui, avec des bobres, des tam-tams et mille autres instruments barbares, célébraient à leur manière l'entrée de la lune dans le solstice d'été.

—Nos coups de fusil, dit Georges, les débandèrent à travers la campagne. Nous vîmes ainsi que Tsiouméka nous avait menti et que le village n'était désert que depuis le matin ou le soir. Les Makoas, après quelque pèlerinage à leurs fétiches suburbains, rentraient chez eux aux accords de cette musique sauvage. Nous regagnâmes la paillote où nous pensions retrouver notre prisonnière; mais elle avait mis notre absence à profit et s'était éclipsée...

A parler franc, tout ce récit de Georges avait une couleur romanesque qui, en un autre temps, m'aurait peut-être intéressée, mais il me paraissait qu'ici et dans ce moment il faisait un hors-d'œuvre assez déplacé. Je ne pus m'empêcher de le lui faire remarquer et j'ajoutai qu'une prédiction comme celle de la vieille Sakalave ne pouvait avoir trouvé de crédit chez un homme de bon sens.

—Oui, me dit-il, c'est ainsi que nous parlions nous-mêmes. Pas un de nous n'ajoutait foi aux sornettes de la mégère et vraisemblablement nous les aurions tout à fait oubliées sans un événement qui vint leur donner dès le lendemain une première et douloureuse confirmation. A l'étape du Bogh, en traversant une zone découverte, le commandant Piet fut frappé d'insolation. Il avait suffi d'une fissure imperceptible dans son casque et il mourut dans la nuit. Voilà déjà qui nous parut assez étrange, d'autant que la prédiction qui le concernait s'était réalisée point pour point: il était mort au jour dit et d'un mal qui, dans la langue de notre sorcière, pouvait bien s'appeler le feu... Mais voici qui est plus étrange: Guy Robert, qui l'avait remplacé à la tête de l'expédition, nous quitta peu après pour revenir en France. Le transport qui le ramenait se perdit sur une de ces petites îles volcaniques de l'archipel de Loos où vivent encore des tribus anthropophages. Quatre hommes seulement, dont Robert, réussirent à gagner la terre; mais ils furent cernés par les sauvages et emmenés à l'intérieur de l'île où on les réservait pour la table du roi. Deux des malheureux y passèrent. Restaient un troisième matelot et Robert. Ces deux-là, le mariage les sauva provisoirement de la rôtissoire: la fille du roi en voyant Robert avait reçu le coup de foudre et elle obtint sa grâce, sous condition qu'il l'épouserait. La clause, paraît-il, était assez cruelle, car la princesse royale n'avait rien d'une professional beauty; mais enfin le pauvre garçon céda, sur la promesse que l'on ferait grâce également à son compagnon d'infortune. Le roi y consentit; Robert devint prince du sang et son matelot premier ministre. Les choses allèrent ainsi quelque temps; sur les entrefaites le roi mourut et Robert lui succéda. Pas longtemps. L'île fut envahie par une tribu voisine qui razziait l'archipel pour le compte d'un négrier maure d'Agadir. Robert, reconnu impropre à la vente, dépecé et mangé, y laissa la couronne et la vie. Son compagnon, plus heureux, parvint à rallier la côte, où, par bonne fortune, il trouva la chaloupe d'un bateau de guerre américain qui faisait l'aiguade. C'est par lui qu'on connut la triste fin de l'enseigne. N'ayant point achevé son temps, il reprit du service à son arrivée en France. Je l'ai vu à Toulon, je l'ai interrogé; il m'a fait un récit détaillé des événements; j'ai calculé avec le plus de précision possible le temps qui s'était écoulé entre la prédiction de Tsiouméka et l'élévation de Robert à la royauté: il y avait bien quatre mois et sept jours...

—Voilà en effet qui est étrange, ne pus-je m'empêcher de concéder à Georges... Mais, après tout, le hasard est un si grand maître!...

—Oui, c'est ce qu'on dit quand on est à bout d'autres explications.

—Et puis, que signifie cette rivalité de la fille de la mer et de la fille de la terre? Cela n'a aucun sens...

—Non, jusqu'ici... Mais Robert non plus ne pensa jamais qu'il pût devenir roi quelque part...

—Un roi d'anthropophages, est-ce que cela compte?

—Cela compte si bien, ma chère Annette, qu'il fut mangé le premier de sa tribu, comme le voulait son rang.

—Enfin, je laisse de côté la fille de la terre, qui peut s'expliquer à la rigueur. Mais une fille de la mer? Alors, voyons, une sirène tout de suite, la Morgane, comme ils disent ici?

—Qui sait?

Pour le coup, je pensai qu'il avait perdu la tête. Passe encore que des enfants, comme sont tous nos Bretons, ou des poètes, des rêveurs, accueillent ces contes de nourrice. Mais un officier de marine, un mathématicien, presque un savant!... Il devina sans doute le tour de mes réflexions, car, tout aussitôt, relevant ses yeux sur moi avec ce sourire mélancolique dont il semblait vouloir excuser ses paroles:

—Vous n'y croyez pas, vous, n'est-ce pas, Annette?

—A quoi? dis-je.

—Aux sirènes...

—Non, certes.

—Je n'y croyais pas non plus, reprit-il. Je n'y crois pas encore. Et pourtant...

Il s'arrêta. Nous marchions à petits pas dans le clos et nous étions arrivés près d'un entablement de rochers qui forment un banc naturel sous les pins.

—Restons là, voulez-vous, me dit-il, et asseyons-nous. De vous sentir encore près de moi, familière et indulgente, cela me donnera l'illusion d'un peu de bonheur... Après... mon Dieu, après...

—Voyons, Georges, dis-je avec une feinte sévérité et pour détourner les tristes pensées qui l'assaillaient, nous parlions des sirènes. Vous me disiez: «Je n'y crois pas, et pourtant...»

—Pourtant, oui... il y a des faits, des témoignages, presque des preuves. Oh! ne souriez pas... Tout ce que vous vous dites en ce moment, je me le suis dit, et il a fallu cette mort à jour nommé de mon commandant et le naufrage, puis l'élévation au trône de Guy Robert, pour me faire réfléchir, chercher, examiner... Eh bien, c'est une page de Michelet qui a commencé de me convertir. Écoutez-la, mon amie. Je la sais par cœur; elle est belle et elle est étrange, elle aussi:

«Si l'on en croyait certaines traditions, dit Michelet, les amphibies développés, rapprochés de la forme humaine, seraient devenus demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirènes. Seulement, au rebours des mélodieuses sirènes de la fable, ceux-ci seraient restés muets, dans l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme, d'obtenir sa pitié. Ces races auraient péri, comme nous voyons périr l'infortuné Castor qui ne peut parler, mais qui pleure. On a dit fort légèrement que ces figures étranges étaient des phoques. Mais put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espèces, est connu fort anciennement. Dès le septième siècle, au temps de saint Colomban, on le pêchait, on l'apprêtait et l'on mangeait sa chair. Les hommes et femmes de mer, dont on parle au seizième siècle, ont été vus non un moment sur l'eau, mais amenés sur terre, montrés, nourris dans les grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et Philippe II, donc sous les yeux de Vésale et des premiers savants. On dira: si ces êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils si rares? Hélas! nous n'avons pas à chercher bien loin la réponse. C'est que généralement on les tuait. Il y avait péché à les laisser en vie, car ils étaient des monstres. C'est ce que disent expressément les vieux récits.»

Michelet n'a pas poussé son enquête plus loin. Il l'aurait pu aisément et les faits abondent au point qu'on n'a que l'embarras du choix. Laissons de côté, si vous le voulez, les légendes comme celle rapportée par Nicolas Rimber sur la famille italienne des Marini, qui se disait issue d'un triton, ou celle qui fait descendre les Lusignan de l'humide et vaporeuse Mélusine. Mais Philippe II visite à Gênes, en 1548, une sirène morte qui a tout le haut du corps pareil à un buste de femme. Cambry parle d'un homme marin à queue de poisson aperçu le 23 mai 1071 près du Diamant, rocher au sud de la Martinique, par deux Français et quatre nègres qui, séparément interrogés, déposèrent identiquement. Le géographe Despondes fait mention d'un homme marin et d'une femme de son espèce capturés en même temps sur la côte hollandaise: la femme survécut deux ans à l'homme: elle apprit à filer. Gassendi, dans la vie de Piéresk, décrit un homme marin qui a été vu en Bretagne (in armoricano littore); Ouessant est la terre d'élection, le paradis insulaire des morganed et des morganezed (c'est le nom que donnent les Ouessantins aux tritons et sirènes) et l'on dit que leur sang coule dans les veines de plus d'un ilien. En avril dernier, au rapport de M. Boulain, une sirène apparut dans le chenal de l'île de Sein: «Sa tête se dessinait au milieu des vagues; on apercevait de longs cheveux.» Elle tournait autour de l'île comme pour y accoster. Autre fait encore plus voisin de nous et qui s'est passé à Plounéour-Trez, près de Lesneven. Les habitants de cette petite bourgade furent réveillés de nuit par des lamentations étranges, pareilles à celles d'une voix humaine et qui venaient de la grève. On accourut et l'on trouva sur le sable le corps palpitant d'une morg'hreg (c'est ainsi du moins qu'on me la nomma). Il y avait là de vieux pêcheurs qui avaient balayé toutes les mers du monde, qui connaissaient les phoques, les lamantins, les dugongs: il n'y eut qu'une voix parmi eux pour déclarer que la morg'hreg n'appartenait à aucune de ces espèces animales: ses cheveux, sa figure, ses cris, les pleurs qui roulaient sur son visage quand on la retrouva, évoquaient à ce point l'image d'une femme marine, abandonnée par le flot sur la grève, que les habitants voulurent lui conférer, à défaut d'une place au cimetière, une apparence au moins de sépulture chrétienne: ils firent donc un trou dans le sable, l'y déposèrent, ramenèrent le sable et plantèrent une petite croix sur le tertre... J'espérais y trouver ses ossements: le curé de Plounéour, indigné de ce qu'il appelait un sacrilège, avait fait déterrer de nuit le cadavre et jeter ses restes à la mer...⁠[3]⁠.

—Mais personnellement, dis-je à Georges, vous n'avez jamais vu, de vos yeux vu, ce qui s'appelle vu, une sirène ni un triton?

—Pas encore.

—Eh bien, mon cher Georges, répliquai-je, moitié sérieuse, moitié par badinage, vous arrivez ici comme mars en carême: on prétend que depuis six mois la sirène, la Morgane, pour parler comme nos Bretons, ne cesse de rôder autour de l'île d'Aval. Des pêcheurs l'ont vue, et, qui pis est, la rumeur publique lui attribue le dernier accident qui a précédé votre arrivée ici: ce naufrage de la Marie-Joseph qui a fait deux noyés et un infirme... Je ne vous avais pas rapporté le propos, pensant que vous le tourneriez en plaisanterie; mais vous m'y faites réfléchir et je suis bien aise qu'une occasion se présente de tirer au clair l'énigme qui vous point.

—Ah! que vous êtes cruelle et méchante! me dit-il. Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à la prédiction de Tsiouméka, et, d'ailleurs, il se peut qu'elle revête tôt ou tard un sens très naturel... Mais il y a une moitié de cette prédiction qui ne s'est déjà que trop réalisée...

—Et laquelle? dis-je innocemment.

—Pouvez-vous le demander? répondit-il d'une voix sourde...

—Écoutez, Georges, dis-je à mon tour et sentant que ce circuit de paroles nous ramenait fatalement à notre point de départ... Il vaut mieux nous expliquer franchement et ne point laisser d'ambiguïté dans nos rapports... Vous me reprochiez tout à l'heure de ne point vous aimer. Cela n'est pas. J'ai toujours eu pour vous la plus grande affection (et faisant un effort), l'affection qu'on se doit entre parents. Si quelque chose, dans ma conduite de ces derniers jours, a pu prêter à une équivoque, vous m'en voyez très repentante et prête à vous en donner les marques... Je suis, je serai toujours pour vous la plus tendre amie, la plus dévouée des sœurs...

Je vis qu'à ces mots son cœur se gonflait et qu'il se contraignait pour ne point pleurer. J'avais bien de la peine moi-même à me contenir et chacune de mes paroles me demandait une tension de volonté incroyable.

Il le fallait, il le fallait et, à présent encore, malgré le martyre que j'endure, c'est un parti que je m'imposerais par devoir, par conscience... Ah! qu'il est pénible de mentir ainsi à soi-même et à celui dont on voudrait effacer les larmes, étouffer les sanglots dans une étreinte définitive!

Je repris:

—Cela ne vous suffit-il point? N'est-ce donc rien que d'avoir près de soi, et, plus tard, l'heure de la séparation venue, de sentir, malgré le temps et la distance, un cœur fraternel qui bat à l'unisson du vôtre, qui fait sa joie de vos joies, qui souffre de vos souffrances? Ce serait notre sort, si vous le vouliez, et je n'en connais point de plus enviable...

—J'en avais rêvé un autre, murmura-t-il, et je croyais...

—Qu'avez-vous pu croire? eus-je l'imprudence d'ajouter.

—Apprends-le donc, Annette, me dit-il avec une sombre ardeur, apprends-le, puisque tu ne l'as pas deviné: c'est de t'avoir trop aimée que je suis puni... Je ne me sentais pas un prétendant digne de toi: nos conditions étaient trop inégales. Qu'étais-je, moi? Un orphelin, un sans-le-sou, un poor little fellow, comme disent les Anglais, élevé par la charité des tiens et qui leur devait tout. Beau parti pour l'héritière d'une fortune de plusieurs millions! Et qu'eût pensé le monde? Qu'eussent pensé tes parents? Toi-même, qu'aurais-tu pensé un jour? Une âme un peu délicate peut-elle supporter qu'on soupçonne à ses affections des dessous intéressés? «Allons, mon vieux, disait la sagesse, n'attends pas qu'on te congédie, boucle ton sac et va-t'en! File au bout du monde et ne donne plus de tes nouvelles que tous les trois ans! C'est la seule manière de prouver ton amour pour Annette... la seule aussi de montrer ta reconnaissance aux braves gens qui t'ont recueilli et qui ont bien le droit de rêver d'un gendre plus reluisant...» Et en somme, Annette, peu s'en est fallu que le plan ne réussît...; sans le krach de l'Union nationale, ça y était: tu épousais le Dussaussoy et jamais, jamais mon secret ne serait sorti de moi qui t'aimais à en mourir et qui n'ai consenti à t'en faire l'aveu que le jour où tu fus ruinée... Oui, c'est vrai, ce jour-là j'ai déliré de joie... j'ai cru que plus rien ne nous séparait... que, pauvre, sans dot, tu ne repousserais peut-être pas celui qui t'avait assez aimée, riche et heureuse, pour renoncer à toi... Tante Yseult s'était faite ma complice; elle m'entretenait innocemment dans mes illusions; elle croyait pouvoir répondre de toi... Hélas! Annette, ni elle ni moi n'avions lu dans ton cœur... Mais qu'est-ce donc, qu'est-ce donc, mon Dieu, qu'il y a dans ce cœur-là?...

Pouvais-je le lui dire? Pouvais-je surtout lui faire entendre que, plus il découvrait les secrets mobiles de son héroïque renoncement et plus il m'enfonçait dans la volonté de me racheter par un héroïsme égal? O noblesse parfaite! Cœur admirable! Comment avais-je mis si longtemps pour vous reconnaître! Et de quelle confusion vous me couvriez! La comparaison que je faisais de la conduite de Georges avec la mienne, cette magnifique générosité chez lui, chez moi cette légèreté, cette promptitude à l'oubli, cette facilité à me détacher de mon unique ami pour prendre le premier mari venu, tout m'accablait et me montrait mon indignité. Non, il ne se pouvait que j'acceptasse encore le nouveau sacrifice qu'il s'imposait. Sur le moment, peut-être, un reste d'amour l'aveuglait assez pour qu'il ne voulût point porter sur ma conduite antérieure le sévère jugement qu'elle méritait. Mais, plus tard, sa fièvre tombée, à quels mobiles ne rapporterait-il pas le changement de mon cœur! Dieu sait, pourtant, si mon amour est pur de tout calcul, mais il suffit que les apparences me condamnent. Je connais mon devoir et la conduite de Georges me dicte la mienne. Le léger dépit que lui causera mon refus passera comme l'arrière-goût d'une boisson un peu amère; il l'oubliera et, plus tard, aux bras d'une compagne plus méritante (mais plus aimante, non pas), il me saura gré d'avoir préféré son bonheur au mien...

Telles étaient les pensées qui bouillonnaient en moi pendant le long silence qui suivit les explications de Georges. Mais enfin ma résolution était prise: je me découvris une fermeté que je ne me connaissais point, et, me levant:

—Georges, dis-je, donnez-moi votre main... Ce que je vais vous dire atténuera un peu votre peine: si j'avais dû me marier, je n'aurais pas voulu d'autre mari que vous. Mais il y a des choses qui ne s'effacent point; je le sais, je le sens.

—Quelles choses? Parlez-vous de votre mariage raté? Vous ne me faites pas l'injure, j'espère, de me comparer à un Dussaussoy?

—Non, mais nous ne pouvons faire qu'il n'y ait eu un Dussaussoy.

—Je ne comprends pas.

—Vous comprendrez un jour. Moi non plus, longtemps, je n'ai pas compris.

Je le quittai sur ces mots. J'avais besoin d'être seule... Et, remontée dans ma chambre, je me suis jetée en pleurant sur mon lit...

Ah! Si je pouvais mourir!...

25 mai.

Georges s'en va. Il part dans trois jours. Ma pauvre maman en est toute bouleversée. Elle soupçonne un mystère et, quoique nous nous soyons entendus, Georges et moi, pour lui cacher la vérité, elle ne nous perd pas des yeux... Georges doit aller demain à Lannion régler diverses affaires, arrêter sa place dans l'express.

C'est la fin...

Notes in this chapter

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