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Morgane

DEUXIÈME PARTIE LA SIRÈNE (continued 2)

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L'action de ce comité directeur ne tarda pas à se faire sentir sur la politique générale du parti. L'idée d'une fédération des peuples celtiques, redevenus maîtres de leurs destinées, affranchis de la tyrannie anglo-saxonne, s'affirma comme la foi nouvelle, le credo des conspirateurs. Une propagande active par la poésie, l'image, les brochures, la presse, commença, et qui n'alla point, s'il faut dire, sans quelque zèle intempestif. C'est ainsi qu'on put lire sur les murs de Londres des appels incendiaires aux vieux Celtes d'outre-Manche, les invitant à secouer le joug de l'aristocratie anglaise, «cette poignée d'Anglo-Saxons qui s'est imposée par la ruse et la trahison aux vingt millions de Celtes autochtones répartis sur la surface du royaume.» Quelques exaltés, martyrs trop pressés d'une cause qu'ils compromettaient en croyant la servir, se portèrent même à des attentats isolés, à des coups de main héroïquement téméraires. Ces explosions prématurées ne pouvaient qu'entraver le développement de l'idée nationaliste. La police redoubla de surveillance: il fallut agir du dehors, transporter à l'étranger le foyer de la ligue. L'Amérique s'offrait. Les Irlandais émigrés y bénéficiaient d'une tolérance qu'ils eussent vainement cherchée ailleurs. La future armée d'invasion s'y put recruter, organiser, mobiliser, presque sans entraves. Des distributions secrètes d'armes et de munitions avaient été faites en Angleterre; des navires, nolisés pour le transport des troupes, attendaient sous pression en rade de Srewbury. Le pays de Galles et la Cornouaille devaient se lever en même temps que l'Irlande. Tout était prêt quand le comte de Bangor mourut.

Cette mort du Number One, du chef reconnu des Invincibles, et qui coïncida fâcheusement avec les divisions habilement fomentées chez les parlementaires irlandais, remit à un jour incertain le soulèvement près d'éclater. Mais Bangor léguait à la cause nationaliste l'âme ardente de sa fille Morgane, en qui il avait soufflé toutes les aspirations et toutes les révoltes de sa race.

Nourrie de la seule pensée de la restauration celtique, instruite dans les lettres celtiques par les plus célèbres professeurs, parlant les cinq dialectes celtiques, le français, l'allemand et l'anglais, entretenant, du vivant même de son père, une correspondance active avec les principaux chefs des Invincibles, Morgane joignait à un esprit admirablement riche et outillé, à une raison puissante, énergique et maîtresse d'elle, à un génie de domination qui l'égalait aux Élisabeth et aux Catherine, une âme ouverte à toutes les séductions du surnaturel. Loin d'avoir contrarié ce penchant vers le mystère, il semblait que les siens eussent pris attention de le fortifier. Le vieux comte de Bangor n'était pas soutenu seulement par sa croyance dans la légitimité de la cause nationaliste: Celte jusqu'au bout des ongles, mêlant aux souvenirs du paganisme druidique, toujours vivant chez les Bretons des deux mers, l'esprit de soumission le plus strict aux prescriptions de la foi chrétienne, il offrait lui aussi un alliage sans exemple de crédulité, de logique et de passion. Entouré de bardes et d'alchimistes, qui lui faisaient comme une cour d'un autre âge, il se plaisait à retrouver dans les prophéties plus ou moins apocryphes recueillies, au douzième siècle, par les Nennius, les Gaufrey de Monmouth, les Gérald le Gallois, l'auteur anonyme du Hanès Taliesin, etc., des indications ou même des assurances formelles sur la restauration de sa race. Cette restauration, elle semblait promise à sa fille plus qu'à lui. Tous les textes parlaient d'une femme, d'une fille de la mer ou de l'écume marine. Et, se souvenant des origines légendaires de sa famille, le comte de Bangor, pour aider aux prédictions ou poussé par un secret instinct, avait voulu que sa fille s'appelât Morgane, comme la première née de Glitonéa, Morgane, c'est-à-dire: enfantée de la mer, ou, comme d'autres le veulent, sourire de la mer... Fidèle à ce nom, l'enfant avait vraiment eu la mer pour nourrice et maîtresse. Rompue à tous les exercices du corps, tirant l'arc, le fusil, montant à cru des cavales rebelles, c'était surtout une nageuse incomparable. La mer était son élément naturel. On l'avait vue une fois, à quinze ans, traverser à la nage le golfe de la Dee; elle recherchait le danger, se plaisait aux conflits des vents et des vagues, les jours de tempête, et ne craignait ni les ténèbres ni le froid. Il semblait bien réellement que la mer exerçât sur cette arrière-descendante de la sirène on ne sait quelle séduction atavique, qu'elle l'appelât et qu'elle aimât à la bercer sur son sein orageux...

Telle était la dernière fille des comtes de Bangor, l'héritière du trône de Galles, quand la mort de son père l'émancipa d'une tutelle qu'elle ne portait déjà que malaisément.

Reprenant pour les étendre et perfectionner les projets paternels, elle quitta brusquement le nid d'aigle de la Dee où elle avait été élevée, au cœur du pays gallois, et, cédant à la suggestion des prophéties qui disaient que la révolution partirait du Llydaw, elle vint s'établir à l'île d'Aval. C'était l'île même où la légende affirmait que son aïeule Morgane avait conduit Arthur expirant. Près de là moutonnent les terres hautes de Kerduel où Arthur avait tenu l'une de ses cours princières. La jeune comtesse de Bangor acheta en sous-main l'île et les terres. De l'île, simple rocher de quelques hectares, sans végétation que de maigres landes, de bruyères et de joncs, sans autre trace de vie humaine qu'une ferme basse, le pan de mur ruiné et la croix d'un vieux cimetière, elle fit en quelques mois un domaine d'une beauté unique, reconstitua le clos des cent quarante-sept pommiers enchantés célébrés par Merlin, traça un parc, planta des bois, des vignes, des myrtes, des figuiers, creusa un port pour sa flottille particulière, et, dans les plans du château, se conforma aussi scrupuleusement qu'elle le put à la description des anciens textes bretons qui traitaient des merveilles de l'île:

«Chaque porte est faite de l'ivoire le plus dur. Cent fenêtres éclairent la façade et les tours dont les murs sont brillants comme l'or rouge. Une terrasse de jaspe vert règne devant la mer. Au sommet brille une sirène aux yeux d'émeraude... Là, repose Arthur, sur un lit d'or, veillé par sa sœur Morgane.»

Là, dans ce château qui devint tout à la fois un palais des États futurs, un arsenal et un musée des antiquités celtiques, entourée de fidèles et discrets Gallois, elle continua l'œuvre mystérieuse de ses pères. L'isolement du domaine servait encore ses desseins. Elle accommodait ainsi la tradition et les intérêts du parti. Il était prudent de se tenir à l'abri d'un coup de main et il était bon que, conformément aux prophéties, le mouvement de rénovation celtique partît de l'île où dormait Arthur. Les imaginations ne manqueraient point d'être frappées par un accord où elles verraient la confirmation des paroles prêtées à Taliésin, à Gwench'lan et à Merlin.

Seulement, où ces prophètes semblaient avoir manqué de clairvoyance, c'est en annonçant que la restauration celtique dépendait de l'union du fils d'Arthur et de la fille de Morgane. Le dernier comte de Bangor avait fait rechercher partout la descendance des Kerduel, dont il connaissait la filiation arthurienne. Ses recherches n'avaient pas abouti plus loin qu'à Mathias, grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Morgane, poussée par Idris Gaur, qui persistait, contre toute vraisemblance, à soutenir l'existence d'un héritier d'Arthur, avait cru un moment ses propres recherches près d'aboutir. Elle avait retrouvé un Kerduel, mais, dès le premier examen, elle avait reconnu sa méprise: ce prétendu Kerduel était de son vrai nom un Le Goarant, de noblesse douteuse, et qui avait senti la nécessité d'un nouveau baptême généalogique. Morgane désespérait, comme avait désespéré son père: le second champ du blason qui surmontait le portail du château d'Aval, ce champ qu'elle avait volontairement laissé vide, ne recevrait pas de longtemps le symbolique dragon rouge, emblème de la dynastie arthurienne ressuscitée, comme la sirène, sur le champ de gauche, évoquait la dynastie galloise des Uthérides...

Et tout à coup, de lui-même, il surgissait, il se présentait à elle, ce Kerduel tant désiré, enfoui, comme le diamant dans la bourbe, sous le nom roturier de Léïzour.

Pourquoi? Comment?

Les explications de Georges étaient fort recevables; mais qui eût été chercher, dans la descendance d'un aventurier américain, rentré en France, végétant obscurément en des emplois subalternes, l'héritier de ce grand nom?

Ainsi se vérifiaient les prophéties. Ainsi éclatait ce Déterminisme supérieur, tyran des hommes et les menant à l'aveuglette, par des chenaux ténébreux, vers un but qui, lui, du moins, apparaissait brillant et rapproché comme un phare...

Morgane, les yeux vides, laissait sa pensée errer sur ces choses extraordinaires et cependant essayait de s'y reconnaître pour trouver la conduite à tenir.

Un redoutable aléa se posait à elle et, quoiqu'elle eût affecté en présence d'Idris Gaur une sécurité qu'elle voulait se commander à elle-même, la solitude lui rendait tous ses doutes et le sentiment exact du danger. Que Georges de Kerduel aimât sa cousine, rien ne semblait plus assuré. De quelle nature était cet attachement, c'est ce qu'il importait de pénétrer. Passion ou caprice? Morgane ne le savait au juste et il apparaissait bien dans ces conditions que le parti de la sagesse était d'observer et d'attendre. L'état d'Annette, sur lequel ne s'était pas encore prononcé le médecin du château, Gallois comme tous les serviteurs de Morgane, ne pourrait, de toutes façons, permettre son transport à Rûn-Rouz que dans cinq ou six jours. Si une pleurésie se déclarait, c'était une affaire de trois semaines ou d'un mois, à moins que d'ici là un dénouement imprévu ne vînt tout précipiter. Le mieux était donc de laisser le champ libre, pendant ces premiers jours, à M. de Kerduel, d'affecter à son égard et à l'endroit de la jeune fille un simple intérêt de femme compatissante et, suivant la tournure que prendraient les choses, d'adopter alors un des expédients dont elle avait parlé à Idris Gaur...

Ce parti arrêté dans son esprit, Morgane s'occupa d'en surveiller l'exécution. A tout hasard, elle avait commandé de préparer l'appartement du premier étage de la tour des Hôtes. Elle le mettrait à la disposition de M. de Kerduel pendant tout le temps de la maladie de Mlle Lefoullon et s'assurerait ainsi, sans qu'il y parût, de sa conduite et de ses sentiments de tous les instants.

Dans ce palais de la mer, machiné comme une scène de féerie, le romanesque de Morgane avait fait creuser mille corridors secrets, des portes et des cachettes dissimulées dans des panneaux connus d'elle et d'où elle pouvait voir, entendre, surgir à sa volonté... Rien ne lui échapperait de ses hôtes. Et quant à la dureté première de son accueil, elle la rejetterait sur une nervosité passagère, un malaise, ou mieux encore l'espèce de défiance dont elle n'avait pu se défendre vis-à-vis de Georges en l'entendant se donner un titre qu'elle croyait d'abord usurpé.

V

Un serviteur à la livrée verte des Bangor vint prévenir Morgane que Georges était de retour.

Morgane fit introduire le jeune homme, qui lui tendit sans autre explication une liasse de papiers où se trouvait le précieux parchemin. Et, en effet, rassurée par les tendres protestations de son neveu, Mme Lefoullon avait pu lui fournir les indications nécessaires pour découvrir, sans trop d'effort, les pièces demandées. Elle s'étonnait bien de cette passion subite de l'inconnue pour leurs documents de famille. Son hésitation avait même été assez grande d'abord. Le vieux Job avait communiqué à sa fille un peu de son respect pour les antiques paperasses, chartres, pouillés, registres où il s'enfonçait nuit et jour. Elle se rappelait surtout avec quel soin religieux, quelles jalouses précautions, il sortait d'un tiroir à secret ce parchemin gothique, découvert par lui dans les archives de Landévennec et qui constatait sa filiation avec Arthur.

—Un papier comme celui-là, disait-il quelquefois à sa femme en aspirant une de ces prises construites comme une bastille, dont il répandait les trois quarts sur les redans de son jabot, nous fait les égaux des plus vieilles dynasties du monde... Savez-vous bien, madame, que nous pourrions, le cas échéant, réclamer la Grande-Bretagne aux Hanovre, qui ne sont que des usurpateurs?

Et, comme on riait, il secouait la tête.

—Eh! Eh! reprenait-il, qui sait? Tout arrive. Ce parchemin-là vaudra peut-être un trône quelque jour.

Il avait fini, tant l'illuminisme est contagieux, par en persuader les siens. Mais les années avaient passé; Yseult était devenue la bourgeoise Mme Lefoullon et Georges n'avait pas hérité sur ce point des imaginations de son grand-père. Le plus vulgaire bon sens lui enseignait l'inanité de pareils titres dans une société et en un temps comme les nôtres. Il remit le précieux parchemin à Morgane sans éprouver aucune crainte sur le sort qui l'attendait. Morgane le prit avec les autres papiers qu'elle posa sur la table et, s'efforçant de donner à son expression une aménité qui ne lui était point naturelle:

—Ne m'en veuillez pas, monsieur, dit-elle à Georges, d'avoir tant insisté près de vous au sujet de ces titres. Je suis une fanatique de l'héraldisme... Un si vieux parchemin, qui établit la généalogie d'une des plus anciennes familles de l'Europe, piquait vivement ma curiosité. Vous avez eu la bonté de la satisfaire et je vous en remercie de tout cœur.

Georges s'inclina, un peu surpris de cette métamorphose.

—Mais vous avez hâte, sans doute, de retrouver Mlle Lefoullon, dit Morgane. Je vais vous faire conduire près d'elle à l'instant.

Elle sonna, et comme Georges, après l'avoir remerciée, emboîtait le pas au domestique à qui on l'avait confié:

—Ah! j'oubliais, monsieur de Kerduel. J'ai fait préparer pour vous et pour Mme Lefoullon, dès qu'elle pourra vous rejoindre, l'entresol de la tour des Hôtes: l'appartement communique par un escalier particulier avec la chambre de votre jeune parente. Vous vous retrouverez donc ici en famille, comme à Rûn-Rouz.

Georges n'aurait pas osé en demander tant. Aussi fut-ce cette fois avec une évidente sincérité de cœur qu'il remercia l'inconnue: malheureusement, Mme Lefoullon ne pourrait profiter incontinent de l'offre délicate qu'on lui faisait; mais Georges acceptait pour lui-même et, s'excusant sur la hâte où il était de revoir sa cousine, il gagna l'appartement d'Annette.

La malade ne dormait point et, levée sur son séant, elle accueillit Georges avec les témoignages de la joie la plus vive. Il lui annonça qu'il restait au château jusqu'à son rétablissement.

—Alors, c'est vrai, dit-elle, tu ne me quitteras plus?

Mais, comme cette nouvelle l'agitait extrêmement et lui avait mis le sang aux joues, elle fut prise d'une toux assez forte qui raviva l'inquiétude de Georges. Il l'obligea de se recoucher, la borda lui-même comme un enfant et lui demanda comment elle se sentait.

—Mieux, dit-elle. C'est surtout ce froid d'hier qui ne veut pas me quitter. Il me semble toujours que je suis dans l'eau jusqu'au cou... Et, avec cela, le plus drôle est que je tremble la fièvre. Tâte mon front, tu verras comme il brûle...

—Oui, dit Georges, c'est singulier. Te rappelles-tu ce qu'a dit le médecin quand il t'a examinée?

—Le médecin est étranger, comme tous les gens d'ici. Je n'ai rien compris à ce qu'il disait.

—J'aimerais pourtant bien savoir à quoi m'en tenir, dit Georges. Si j'étais sûr de ne pas froisser notre châtelaine, je lui demanderais la permission de faire venir ton docteur...

—Oui, oui, c'est cela, dit Annette rapidement. Moi aussi, j'aurais plus confiance. Si tu savais! Cette chambre-ci, les gens, les choses, tout me donne comme une impression de mauvais rêve. J'avais une peur que tu ne vinsses pas!... Rien que de t'avoir vu, de te sentir près de moi, il me semblait que j'allais mieux... C'est cela, demande la permission d'appeler ce bon M. Le Dentu!...

L'occasion s'en présenta sur l'instant: Morgane venait d'entrer. Georges lui fit part du désir de la malade et, si la demande lui parut indiscrète, rien n'en transpira au ton uni de sa réponse:

—Volontiers, dit-elle. Je vais faire atteler et l'on ramènera de Lannion le médecin de mademoiselle... Ce château ne reçoit d'habitude aucun étranger... Si je n'ai pas prévenu le désir de la malade, c'est que j'avais ici un médecin en qui je pensais qu'elle pouvait avoir toute confiance. Mais je suis disposée à satisfaire dès maintenant tous les autres désirs qu'elle pourrait avoir.

—Ah! madame, dit Annette, vous êtes trop bonne!...

Morgane donna des instructions à un serviteur.

—Le médecin sera ici dans deux heures, dit-elle.

Et, se tournant vers Georges:

—Voulez-vous attendre d'ici là, monsieur, ou visiter votre appartement? Je dois vous prévenir, ajouta-t-elle en souriant, que, tant que de nouvelles instructions de la Faculté n'auront point mis ma responsabilité à couvert, les entretiens prolongés demeureront interdits à la malade...

Georges s'inclina.

—Si Annette n'y voit pas d'inconvénient, j'attendrai ici, dit-il.

—Oui! oui! dit Annette. Et nous serons sages, vous le verrez, madame. Pour commencer, je ne dirai plus rien.

—Moi non plus, dit Georges.

—Bien! dit Morgane. J'ai votre promesse à tous deux... Mais rappelez-vous, continua-t-elle sur un ton plus sérieux et en s'adressant à Georges, que vous êtes ici chez vous, monsieur de Kerduel, que mes gens sont à vos ordres et que vous pouvez circuler librement dans toute l'île. Si je n'en puis dire autant à Mlle Lefoullon que son état retient prisonnière, je lui répéterai du moins ce que je lui disais tout à l'heure: que je suis disposée à satisfaire tous les désirs qu'elle voudrait m'exprimer.

—Tous? dit Annette, avec une sorte de crainte hésitante... Alors, madame, puisque vous êtes si bonne, je vous demanderai d'enfreindre une fois encore la défense qui est faite aux étrangers de pénétrer chez vous... Il ne s'agit d'ailleurs que d'une petite fille, d'une enfant. Mais je suis habituée à sa compagnie et, si vous le voulez bien, elle me servirait d'infirmière et coucherait ici à la place de la garde que vous m'avez donnée...

Morgane dut regretter son imprudente proposition. Mais elle s'était trop avancée pour reculer.

—Comment s'appelle cette petite fille? demanda-t-elle.

—Fante Guézennec. Elle habite avec nous à Rûn-Rouz.

—Je vais la faire chercher à l'instant.

—Ne vous en donnez pas la peine, madame, dit Georges. Je la ramènerai ce soir, quand j'irai à Rûn-Rouz.

—Comme il vous plaira, mon hôte.

Deux heures environ plus tard, on annonça le docteur Le Dentu. Annette et Georges avaient à peu près tenu leur promesse durant ces deux heures. Ils s'étaient très peu parlé, mais leurs yeux ne s'étaient point quittés tout le temps. Le bon docteur, un peu surpris de trouver en cet endroit les deux jeunes gens, connut par Georges l'accident de la veille. Il examina rapidement la malade et, cet examen ne lui suffisant pas, il voulut l'ausculter.

—Voyons, toussez un peu. Dites: hum! fortement!...

Annette poussa le hum! réglementaire.

—C'est bien ce que je pensais, murmura l'excellent praticien. Diminution des vibrations vocales et de l'ampliation de la poitrine du côté de la plèvre atteinte, matité à la percussion, altération du timbre de la respiration... Sentez-vous des points de côté?

—Par moments.

—Et très douloureux? Très vifs?

—Assez. Mais surtout des frissons... Je gèle tout à coup et j'ai la fièvre en même temps.

—Qu'est-ce qu'on vous a fait prendre pour cela? Voyons!

Il examina diverses fioles de diurétiques et de purgatifs posées sur la table.

—Parfait! Et quel régime?

—La diète lactée, dit Georges.

—Excellent... Toutes les mesures ont été prises... Eh! mais, ajouta-t-il avec cette propension, un peu commandée, des médecins à introduire un élément de gaieté dans leurs consultations les plus sérieuses, qu'est-ce qui me fait concurrence ici sans me prévenir? C'est de la déloyauté.

Annette ne put s'empêcher de sourire. Georges expliqua ce qu'il savait du médecin attaché au château.

—Esculape lui eût tiré sa barrette, dit le docteur... Vous n'aviez pas besoin de me faire chercher...

—Voyons, docteur! dit Georges qui crut à une pique d'amour-propre.

—Mais je vous remercie tout de même de cette marque de confiance, continua l'excellent homme, et qui me permet de constater une fois de plus la vérité de l'axiome: omnia superat medicamina fides⁠[12]⁠.

Georges serra la main du malicieux praticien.

—Ah çà! dit celui-ci tout à coup, s'il y a un médecin au château, il y a aussi une pharmacie...

—Sans doute, dit Georges.

—Eh bien, mon cher commandant, voilà qui est au mieux. Vous connaissez les tenants et aboutissants de la maison. On m'a mené par un labyrinthe de petits corridors, de passages souterrains, d'escaliers en tournevis, absolument comme si l'on avait voulu me faire perdre la notion des lieux... Et je l'ai perdue... Vous demanderez pour moi deux ventouses, deux ventouses à scarification.

Georges était déjà dans l'antichambre. Le docteur, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte, revint au lit d'Annette:

—Cela ne sera rien, dit-il. Il vous faut surtout du repos, de la tranquillité... Pas d'émotion... C'est le saisissement de cette baignade nocturne qui vous a laissé un peu de fièvre. Cela vous apprendra à faire des imprudences!...

—Ne me grondez pas, docteur, dit Annette en souriant. Je ne recommencerai plus...

—Jusqu'à la prochaine occasion!... Qui a bu boira, c'est le cas de le dire...

—Oh! le méchant docteur!...

—Voyons! ne vous agitez pas... J'entends M. Léïzour qui revient... Nous allons le prier de regarder par la fenêtre si l'été s'avance, pendant que je vous pose les ventouses...

Georges, en effet, rentrait avec tout un assortiment de petits vaisseaux de verre, de cuivre, de papier, de caoutchouc, de gutta-percha, à croire qu'ils ne laisseraient pas un vide sur la peau de la malade. Le docteur ne put que lever les bras au ciel d'un excès de zèle si excusable. Il fit les applications, griffonna une ordonnance, recommanda jusqu'à nouvel ordre le maintien du régime lacté et des diurétiques.

—Est-ce que vous n'avez pas un tour à faire à Rûn-Rouz? dit-il à Georges, quand il eut fini... Je profiterais volontiers de l'occasion pour voir Mme Lefoullon, que ces événements ont dû bien agiter.

Le coup d'œil dont il accompagna ces paroles fit comprendre à Georges qu'il désirait lui parler sans témoins.

—D'ailleurs, continua l'excellent homme, mademoiselle Annette a besoin de sommeil... Pas trop de conversations, de visites, n'est-ce pas?... Je vous permets de revenir lui dire bonsoir avant de vous coucher, mais c'est le grand tout pour aujourd'hui...

—Et demain? dit Annette.

—Demain, nous verrons, dit le docteur.

Georges et lui sortirent.

—J'ai ma voiture chez le garde, dit le docteur, près du pont-levis... C'est une vraie forteresse que ce château. Voulez-vous que je vous mène à Rûn-Rouz ou aimez-vous mieux que nous causions ici?

—Je vous accompagne, dit Georges. Mais vous aurez la bonté de me ramener à l'île avec Fante que je dois prendre chez nous.

—Volontiers, répondit le docteur. La course n'est pas plus longue par Pleumeur que par Trégastel...

—Eh bien? demanda Georges, quand il fut assis sur le siège près de l'excellent homme et que celui-ci eut donné à Follette—sa petite jument de Corlay, bai foncé, courte sur jambes et vive comme un linot—le coup de sifflet du départ, que pensez-vous de l'état d'Annette?

Le docteur prit un temps pour répondre, ramena la couverture qui glissait, et, comme Georges attendait toujours:

—Voulez-vous mon avis sincère?

—Oui, dit Georges, que l'angoisse de l'attente étreignait.

—Eh bien, dit le brave docteur... c'est que le confrère qui a soigné Mlle Annette avant moi est un fier homme et que je serais bien flatté de faire sa connaissance...

—Mais ce n'est pas cela que je vous demande, dit Georges déçu et impatienté...

—Si fait, dit le docteur. Et vous allez voir... Mlle Annette, hier, n'a pas seulement échappé à un genre de mort, mais à deux... Elle avait bel et bien une pleurésie sèche en voie de formation... Parfaitement... Et, sans oser dire que tout danger soit conjuré à l'heure qu'il est, je puis vous certifier que les diurétiques que lui a fait prendre mon confrère ont été pour quelque chose dans l'arrêt du mal... Or, celui qui, dès le début, à des symptômes qui défient la plupart du temps l'analyse, diagnostique de la sorte une maladie en simple voie de formation, n'est pas, je vous le répète, un imbécile ni même un médecin ordinaire...

—Enfin, docteur, vous m'assurez qu'Annette est actuellement hors de tout danger?

—Je n'assure rien, dit vivement le docteur. La certitude n'est point le fait d'une thérapeutique rigoureuse, mais d'un empirisme sans valeur. Je crois, j'ai l'espoir, tout me dit (vous sentez la nuance) que Mlle Annette est sauvée, que les diurétiques dont s'est servi mon confrère et les ventouses que j'y ai ajoutées et qu'il eût certainement commandées à un second examen, suffiront pour enrayer, ou, comme nous disons savamment, juguler la maladie... La pleurésie en sera pour ses frais... Quelques points de côté, des frissons, un peu de fièvre, voilà à quoi je m'attends. Ci: quatre ou cinq jours de lit, huit jours de chambre et quinze jours de convalescence au grand soleil... Mais, croyez-moi, mon cher commandant, réservez vos meilleurs remerciements pour mon confrère anonyme, et, quand vous le verrez, faites-lui bien tous mes compliments.

—Vous me rassurez à moitié, dit Georges, dont un grand soupir débarrassa la poitrine...

—Et j'espère vous rassurer tout à fait demain, répliqua le docteur. Mais nous voici au tournant de Rûn-Rouz. Si vous le voulez bien, nous descendrons de voiture et je mènerai Follette par la bride. Sans vous fâcher, la traverse aurait rudement besoin que le service de la voirie y jetât de temps à autre un coup d'œil. Ça manque de cantonniers, chez vous...

—Bon! dit Georges joyeusement, pour quelques pauvres ornières et un rocher ou deux qui dépassent l'alignement!

—Pardieu, dit le docteur, mon cher commandant, on voit bien que vous naviguez plus souvent sur mer que sur terre. Vous êtes habitué au tangage, vous!...

Yvon, qui ratissait à force, voulant qu'au retour de Mademoiselle le jardin fût soigné, peigné, tiré à quatre épingles comme pour une fête, accourut au-devant de la voiture. L'air satisfait du docteur et de Georges lui parut de bon augure.

—Mademoiselle doit être sortie d'affaire, murmura-t-il. Monsieur Georges n'a plus sa figure de déterré...

Le docteur trouva Mme Lefoullon en meilleure posture qu'il ne pensait. La faiblesse des jambes commençait à disparaître et, dans quelques jours, il n'y paraîtrait plus. Le docteur rassura de nouveau Mme Lefoullon sur la santé d'Annette. Georges y ajouta par le détail des soins empressés qui entouraient la jeune fille. Ce n'était pas tout, et un appartement avait été préparé pour Mme Lefoullon et pour Georges dans l'aile habitée par la malade; Georges comptait l'occuper dès maintenant, en attendant que sa tante pût l'y rejoindre.

Mme Lefoullon fut sensible comme il convenait à une attention si délicate et voulut, séance tenante, en remercier l'inconnue d'un court billet, où elle mit toute sa gratitude, avec ses excuses, pour le dérangement involontaire causé par Annette. On lui avait apporté de quoi écrire sur son lit. Quand elle eut cacheté la lettre, elle s'enquit de la suscription qu'il y fallait mettre.

—Ma foi, je ne sais pas, dit Georges. Le billet que j'ai reçu était signé Morgane... C'est tout... Et je ne sais encore si ma reconnaissance s'adresse à une jeune fille ou à une femme... Êtes-vous plus avancé que moi, docteur?

—Encore moins, dit l'excellent homme. A Lannion, on ignore jusqu'au sexe du nouveau propriétaire de l'île d'Aval. Les commandes sont passées au nom d'une tierce personne... Morgane? ajouta-t-il. Mais je ne me trompe pas... Nous sommes en pleine mythologie... C'est le nom de la fée, sirène, naïade, comme vous voudrez, qui veille, dans cette île fabuleuse, sur le sommeil enchanté du roi Arthur...

—Voilà, en effet, qui est étrange! murmura Mme Lefoullon, à qui revinrent à l'esprit les chimères du vieux Job et qui rapprocha de ses prétentions à remonter au roi Arthur l'intérêt bizarre dont s'était prise l'inconnue pour le parchemin qui constatait cette filiation...

—Laissez l'adresse en blanc, ma tante, dit Georges... Je remettrai moi-même la lettre ès mains de la châtelaine mystérieuse...

—C'est cela, dit le docteur. Et pressons un peu le mouvement, sans vous commander, mon cher monsieur Léïzour... La mer monte et on ne pourra bientôt plus traverser la grève à pied sec...

—Sapristi, dit Georges, moi qui n'ai pas prévenu Fante.

On chercha l'enfant. Gertrude, interrogée, ne l'avait pas vue de toute la journée.

—La gosseline bat les champs depuis ce matin, dit Gertrude. Elle ne tient pas plus en place que du vif-argent... Ben sûr qu'elle se cache pour pleurer ou pour enfiler des patenôtres...

Finalement on la dénicha dans un trèfle voisin, contre un talus où, à croupetons, elle égrenait son chapelet. Gertrude reparut, la tirant par la main. Elle avait le teint fripé, les yeux bouffis, mais, à la nouvelle qu'Annette la demandait et qu'elle allait revoir «la demoiselle», une flamme de plaisir colora ses joues. Elle eut vite fait son paquet, auquel on joignit une valise pour Georges et une autre, pleine de linge de rechange, pour Mlle Lefoullon. Quelques minutes plus tard, le docteur déposait Georges et l'enfant à la poterne de l'île d'Aval. Un domestique prit les valises. Georges marchait devant, avec Fante... Sur le perron du château, Morgane, debout, attendait ses nouveaux hôtes. Le soleil dardait une flamme sur ses cheveux fauves et avivait la pourpre dorée de sa longue tunique rouge. Fante l'aperçut et, comme éblouie, porta la main à ses yeux.

—Qu'est-ce qui te prend? dit Georges.

L'enfant tremblait de tout son corps.

—La morgr'heg!

C'était la répétition, presque mot pour mot, geste pour geste, de la scène du naufrage. Si Georges avait voulu faire une expérience, il était servi: le cri involontaire de l'enfant, sa terreur en reconnaissant l'inconnue, ne confirmaient que trop bien sa propre impression. Il craignit que Fante ne communiquât ses craintes à Annette...

—Pas un mot à ta maîtresse de ce que tu as vu! lui glissa-t-il à l'oreille.

Fante serra les lèvres: cette petite Bretonne était déjà une penkallet, une tête de granit, comme on dit là-bas, et Georges pouvait être sûr qu'elle ne lâcherait pas son secret.

VI

Le docteur avait été bon prophète: le rétablissement d'Annette n'était plus qu'une question de jours. Elle ne sortait point encore de sa chambre, mais elle pouvait se lever quelques heures: un peu pâle, amaigrie, les yeux cernés, elle avait l'air, sous ses bandeaux plats, d'une petite vierge des primitifs. Georges ne la quittait qu'autant qu'il ne pouvait faire autrement.

Tous deux restaient d'abord l'un près de l'autre, baignés d'un attendrissement délicieux qui se résolvait en de rares paroles, toujours les mêmes.

Ils eurent une grande joie un matin que Georges reçut, par le courrier de Rûn-Rouz, la réponse du commissaire de l'Inscription maritime à sa demande en faveur des victimes de la Marie-Joseph. Cette réponse était conforme au désir de Georges et, par surcroît, la Société de Secours aux naufragés l'avisait qu'elle mettait à sa disposition une provision de neuf cents francs à répartir entre les familles des sinistrés. D'autre part, le docteur Le Dentu, qui continuait ses visites au petit mousse de la Marie-Joseph, répondait de son prochain et complet rétablissement. Ces bonnes nouvelles faisaient la meilleure impression sur Annette. Les couleurs lui revenaient; l'appétit était moins rebelle. Enfin le docteur avait recommandé à Georges d'éviter tout sujet de conversation qui pût agiter la convalescente, et, quoiqu'il eût grand'peine à se retenir, Georges observait la plus grande circonspection.

Il aurait bien voulu pourtant lire dans le cœur de son amie. Il lui était toujours resté un peu lointain, ce cœur, décevant et mystérieux. Bien des fois il avait pensé le tenir et il s'échappait toujours. La dernière fois même il avait cru que c'était fini. Et voilà qu'à la suite de cet accident de mer, qui avait failli lui prendre son amie, celle-ci lui revenait à nouveau, plus ouverte, plus abandonnée, comme incapable de retrouver sa volonté d'antan et se laissant porter au courant naturel des événements. Était-ce pour de bon, cette fois? Pouvait-il s'assurer sur ce sable mouvant? Annette rétablie, Annette en possession de sa volonté reconquise, serait-elle la petite Annette qu'il avait là, le frêle oiseau blotti sur sa poitrine et qui le regardait avec ces yeux mouillés d'amour? Toutes ces questions se posaient à lui et il aurait beaucoup donné pour connaître la réponse qu'y eût faite son amie.

Il y songeait encore, quand le matin, dans le parc ou sur la grève, ou dans ce clos de pommiers qui épanchait une ombre si verte, il s'asseyait en attendant qu'Annette le pût recevoir. Et des doutes lui venaient. Il craignait de se livrer, de faire trop de fond sur des apparences; il tâchait d'arracher de lui cet amour dont il croyait sentir la douloureuse vanité.

Sa morose contention le rendait insensible à des spectacles qui, en d'autres moments, n'eussent pas manqué de fixer son attention: il passait sans les voir devant les douze menhirs, correspondant aux signes du zodiaque, plantés à la cime d'un crec'h, autour d'un grand lichaven sommé d'une croix de fer et dont l'ouverture béait sur la mer comme le porche de l'Infini. Il ne remarquait ni les tumuli recouvrant de vastes chambres funéraires épars dans la vallée, ni le chêne vénérable, aux branches mangées de gui, à l'une desquelles pendait une faucille d'or, ni le bizarre petit navire ancré près de la cale et qui lui eût rappelé, sans son prélart de grosse toile, ces légers corwgls gallois, faits de peau de cheval et de baguettes entrelacées qu'il avait vus glisser sur la Severn ou la Clyde dans ses voyages d'aspirant. Son cœur était rempli d'incertitude, et l'apparition de Morgane qui, par un jeu singulier, se produisait toujours à quelque moment de sa promenade, pouvait seule l'arracher à son tourment intérieur.

La fréquence de ces rencontres finit même par lui causer quelque trouble. Non qu'il gardât rancune à l'étrangère de la hauteur qu'elle lui avait témoignée d'abord. A certains moments, Georges ressentait bien encore auprès d'elle un embarras qu'il avait peine à s'expliquer. Mais cette impression se dissipait vite. Morgane en effet n'était plus la même qu'au début. Il ne restait plus trace chez elle de cette volonté impérieuse et presque brutale dont elle hérissait naguère son abord. Non seulement elle traitait Georges sur un pied d'égalité où elle n'avait jamais admis personne, mais il semblait parfois qu'une émotion rapide s'emparât d'elle au contact du jeune homme... Ses yeux d'ulve veloutée se voilaient sous leurs longs cils et, quand elle les rouvrait, il y avait en eux l'humide reflet d'une langueur.

Georges assistait à ces changements sans oser y réfléchir.

Que lui voulait l'inconnue? Elle ne semblait attentive qu'à lui rendre aussi agréable que possible son séjour à l'île d'Aval. Les jardins, le parc lui étaient ouverts; il circulait librement dans toutes les pièces, passait de longues heures dans la bibliothèque, au milieu des archives.

Morgane n'avait pas moins de prévenances pour Annette. Elle venait plusieurs fois par jour prendre en personne de ses nouvelles. Avec la jeune fille pourtant, elle avait quelque peine à garder la même attitude qu'avec Georges; visiblement elle se contraignait; sa voix recouvrait par instants sa dureté métallique, son regard semblait avoir passé sur une meule. Georges ne remarquait rien. Rassuré sur l'état d'Annette et craignant que sa santé reconquise ne lui rendît son ancienne froideur, il se montrait moins assidu près de la jeune fille, ou peut-être, sans qu'il y prît garde, subissait-il déjà une séduction étrangère...

Ce matin-là justement, Georges battait le parc en compagnie des deux lévriers de Morgane. Il avait été la veille à Rûn-Rouz, où il avait trouvé Mme Lefoullon à peu près remise et en état de rejoindre sa fille. Elle comptait arriver dans la matinée, avec Faraud et Yvon. Georges devait aller à ses devants au bas de l'eau, vers dix heures. Il n'en était que neuf et, rêvassant et flânant, il gagnait un point de l'île qui dominait la grève et d'où l'on pouvait voir venir la voiture.

Comme il prenait le sentier de traverse qui menait sur la hauteur, il entendit au-dessus de lui la voix fraîche de Rianone qu'accompagnait en sourdine la harpe du vieux telynor. Il ne les avait point vus d'abord, dissimulés qu'ils étaient par les fûts symétriques d'un bouquet de pins d'Alep et, un peu surpris de cette aubade matinale, il se disposait à la savourer religieusement dans son coin, sans mot dire, quand une tache pourpre lui révéla la présence de Morgane.

Georges pensa qu'il ne serait point convenable de se cacher et continua son ascension.

Morgane, les yeux tournés vers la mer, le menton dans les mains, rêvait, couchée à plat dans sa tunique rouge sur une grande roche qui ressemblait à une dalle funéraire. Elle n'entendit point venir Georges. Il fit le tour du rocher pour la saluer et elle le vit alors, mais elle ne se dérangea point et mit seulement un doigt sur ses lèvres pour lui dire d'attendre, de se taire et d'écouter. Blegobred jouait à deux pas d'elle. L'air était grave et puissant et, jusque dans la bouche de Rianone, gardait sa sombre énergie. Georges lui-même finit par en subir le charme émouvant et, debout près de Morgane, étendue dans sa pose de sphynge, il écouta...

Quand l'écho des derniers sons eut fini de gronder, Morgane se leva et, congédiant les musiciens:

—Vous ne connaissez pas cet air, monsieur de Kerduel? demanda-t-elle à Georges.

—Non, madame, dit Georges, mais il est d'une grandeur peu commune...

—Comme tout ce que nous ont laissé nos pères, dit Morgane. C'est l'air de marche des hommes de Harlech, quand ils vont à l'ennemi (Difyrwch gwyr Harlech)... Chose curieuse, on retrouve le même air, presque note pour note, en divers cantons de Bretagne, et c'est aussi un chant de marche. Ce fut même l'occasion d'un incident dont vous avez peut-être entendu parler et qui se produisit à la bataille de Saint-Cast, il y a quelque cent trente ans. Une compagnie de recrues galloises appartenant à l'armée anglaise marchait contre un des détachements bretons du duc d'Aiguillon. Tout à coup les Gallois s'arrêtent. L'officier leur demande s'ils sont las ou s'ils ne veulent plus obéir: «Non, disent-ils, mais, à l'air que chantent ces gens, nous avons reconnu des hommes de notre race. Nous aussi, nous sommes Bretons.»

—Avouez, madame, que la discipline était bonne fille en ce temps-là, dit Georges. Aujourd'hui, vos Gallois passeraient en conseil de guerre...

—Oui, c'est le progrès, dit Morgane d'un ton persifleur.

—Mon Dieu! non, dit naïvement Georges. Seulement, à cette époque, la notion de patrie n'était peut-être pas aussi bien définie, ne comportait pas d'obligations aussi strictes qu'aujourd'hui... Imaginez à présent un officier passant à l'ennemi comme mon arrière-grand-père, sous prétexte qu'il ne partage pas les idées politiques de nos gouvernants!

—Mais les Gallois ne sont pas des Anglais, monsieur de Kerduel.

—Ils ne l'étaient pas, madame, ils le sont devenus avec le temps, comme les Bretons sont devenus Français.

—Quelle hérésie! Les Français sont de même race que les Bretons. C'est dans vos collèges qu'on apprend aux jeunes gens que les Français sont des Latins. Latins par la langue peut-être. C'est tout. Souvenez-vous que l'ancienne Gaule descendait jusqu'à l'Ombrie, aux portes de Rome... Comme disait l'un des vôtres, l'amiral Réveillère, je vois bien des greffes normandes, burgondes, sur le vieux tronc celte. Mais qui diantre, en France, à part quelques Corses et une demi-douzaine de Massiliotes, est de race phocéenne ou latine?...

—Soit, madame, dit Georges admirant malgré lui cette dialectique serrée et vive. Toujours est-il que les Gallois ont accepté leur incorporation dans le Royaume-Uni et que ce consentement les lie.

—Qui vous a dit cela? s'écria Morgane en s'arrêtant sur le chemin où tous deux descendaient depuis un moment. Où avez-vous pris que les Gallois se soient librement donnés? Où est la charte qui les lie? Vous jugez sur les apparences. Les Gallois dorment, les Cornouaillais dorment, les Highlanders dorment, les Irlandais dorment. Ne prenez pas leur sommeil pour la mort...

—Vous m'étonnez, madame, dit Georges. A l'exception des Irlandais, je pensais que tous ces peuples étaient désormais unis de cœur à l'Angleterre...

—Et Arthur aussi dort, continua Morgane d'un air sentencieux. Il dort ici même, dans cette île où vous êtes, monsieur de Kerduel... Un brouillard magique pèse sur ses yeux. Il n'a plus de mémoire, il ne voit plus les hommes et les choses comme ils sont. Mais Morgane se tient près de lui. A l'heure marquée, elle soufflera sur le brouillard détestable et Arthur s'éveillera...

—J'entends, dit Georges. Ceci est un symbole, fort beau d'ailleurs, des possibilités latentes au fond de l'âme celtique. Vous dirai-je que je salue en lui une vieille connaissance? Feu mon grand-père se plaisait aussi à ces constructions éthérées. Il refaisait en esprit la carte de l'Europe. Dieu me pardonne, il ne tenait pas à lui qu'on ne le nommât tout de suite grand protecteur de la confédération gallo-armoricano-irlando-cornoualo-écossaise. Il y avait tous les titres, à l'en croire. C'était un rêveur, mais il avait le rêve magnifique.

—Et que diriez-vous, monsieur de Kerduel, si je vous montrais que ce rêve peut devenir une réalité?

—Moi, madame, dit Georges galamment, je dirais que, du moment que c'est vous qui prenez l'affaire en main, son succès est tout assuré.

—Non, monsieur, dit Morgane en attachant sur Georges ses regards chargés d'un feu sombre, le succès ne dépend pas de moi, mais de vous.

Georges regarda l'étrangère, incertain si elle parlait sérieusement. Mais à ce moment on vit s'avancer sur la grève, du côté de Landrellec, la voiture basse qui amenait Mme Lefoullon. Morgane la montra au jeune homme.

—Il est temps que vous preniez les devants, lui dit-elle... Je vous laisse à vos devoirs, mon cher hôte.

Et, avec ce salut un peu sec du menton qu'elle retrouvait à certains moments de contrariété, elle quitta Georges et prit la direction opposée à celle que sa main venait de lui indiquer...

Georges alla recevoir Mme Lefoullon et la guida par le parc jusqu'à l'appartement d'Annette. Il ne jugea point à propos de lui conter sa conversation avec l'inconnue.

De plus en plus, un charme mauvais pesait sur lui qui, à mesure qu'il l'éloignait de la jeune fille, le rapprochait de l'étrangère. Le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble l'avait plus troublé qu'il ne voulait croire. Il cherchait à se reconnaître dans ce dédale de sous-entendus, d'allusions mystérieuses à un grand rôle national et, en y réfléchissant, il se demandait s'il n'y avait point un rapport de cause à effet entre les discours de l'étrangère et le parchemin qu'il lui avait confié.

Mais d'abord qu'était-ce, au juste, que cette étrangère?

Il ne le savait toujours point: la discrétion l'avait empêché de le lui demander; les domestiques étaient des tombes. Femme ou jeune fille? Veuve, peut-être? Mais rien autour d'elle ne rappelait la présence d'un ancien mari. Et d'autre part son expérience du monde, un je ne sais quoi de libre et d'assuré dans la démarche et le ton, semblaient écarter l'hypothèse qui la donnait pour une jeune fille. Attirante, par exemple, douée d'une puissance de séduction incomparable, dangereuse aussi peut-être! Georges n'avait pas oublié la ressemblance frappante qu'elle lui avait offerte du premier coup avec son apparition nocturne et, s'il avait gardé un doute à ce sujet, l'exclamation de Fante le lui eût ôté. Il en conservait une impression indéfinie de malaise, cette gêne d'esprit que les plus braves éprouvent aux manifestations du surnaturel...

Et, par une coïncidence à laquelle il revenait malgré lui, le prénom de la châtelaine était le même que le surnom donné par toute la population de la côte à l'objet de ses terreurs: Morgane!

C'était peut-être ce prénom qui avivait d'étrangeté la figure de l'inconnue? Mais qu'est-ce qui n'était pas singulier en elle? L'étrangeté émanait directement de sa personne, de ses regards, de sa voix, de ses gestes. Il y avait chez elle quelque chose d'autre, en même temps qu'un magnétisme secret, un faisceau d'effluves invisibles qui courait d'elle aux gens et les mettait à sa merci. Trois semaines seulement séparaient Georges de sa première rencontre avec Morgane, et le malheureux ne parvenait même plus à secouer cette domination humiliante dans la société d'Annette. Il croyait toujours aimer la jeune fille; il l'aimait peut-être, et pourtant sa grâce délicate n'opérait plus comme jadis.

Le cœur a ses sophismes comme la raison. Georges n'était pas loin de s'applaudir de ce changement, où il voulait voir, pour tromper ses remords, un commencement de guérison: puisque Annette lui avait signifié son intention formelle de ne pas l'épouser, tout ce qui pouvait l'aider vers l'oubli n'était-il point une faveur de la destinée? Il ne se demandait pas si Annette était restée dans les mêmes dispositions ou plutôt il essayait de s'aveugler sur les sentiments qu'il lui devinait. L'ombre de l'étrangère était sur lui, gagnait et s'étendait tous les jours. Le mystère même qui l'entourait lui faisait une nouvelle séduction: certainement elle avait des vues sur Georges. Mais lesquelles? Il n'eût su le dire. Le rapport qu'il établissait entre la remise du parchemin et les conversations de Morgane demeurait trop imprécis, trop fuyant, pour lui permettre d'asseoir une certitude, même une hypothèse acceptable, sur ce qu'il voyait et entendait autour de lui. Croyait-elle donc vraiment, comme elle venait de le laisser entrevoir, à la possibilité d'une restauration des races celtiques, affranchies de l'Angleterre? Était-ce là le but où elle marchait et où elle voulait l'entraîner après elle à titre d'héritier du légendaire Arthur?

Certes, le rêve était beau et de ceux qui méritent qu'on le vive. Mais ce n'était qu'un rêve. Comment, avec ses seules forces de femme, galvaniser un peuple épars aux quatre aires du vent, reconstituer ce grand corps et lui insuffler l'âme? Et, quand il ajouterait ses efforts aux siens, qu'y pourrait-il de plus?

Georges ignorait le long et souterrain cheminement de l'idée nationaliste, sa puissance de pénétration, les ramifications sans nombre qu'elle étendait d'un bout à l'autre du Royaume-Uni. Aussi cette supposition singulière, ridiculement extravagante, émise pourtant avec le plus grand flegme par l'inconnue, qu'il ne dépendait que de lui de prendre la tête du mouvement, de se poser en généralissime ou en grand protecteur de la confédération celtique reconstituée, lui semblait-elle l'indice d'un dérangement d'esprit, une de ces hallucinations momentanées qu'enfante l'idée fixe, et, toutefois, le troublait profondément comme la prédiction des sorcières à Macbeth...

La nécessité où il se trouva de passer l'après-midi du même jour entre sa tante et Annette, enfin réunies, lui fut une heureuse diversion à ces obsédantes pensées. Pour la première fois, depuis longtemps, il goûta à leur entretien cette douceur lénifiante qui était nécessaire pour apaiser sa fièvre.

Mais, rendu à lui-même, son malaise reprit force et ne le quitta pas de la nuit entière. Il se leva à pointe d'aube et, pour chasser la migraine, descendit au grand air. Une fine silhouette entrevue dans l'ombre, le grincement d'un pas léger sur le sable modifièrent sa direction. Quelqu'un l'avait devancé dans le parc. Par désœuvrement plus que par curiosité, il s'avisa de suivre à la trace ce promeneur matinal. La poursuite se prolongea; il faisait à peine jour et ce ne fut qu'arrivé près d'elle qu'il reconnut Morgane.

Elle était parvenue sur le crec'h, dans l'enceinte des mégalithes, au pied du lichaven dont l'entablement barrait l'horizon et, tournée vers l'orient, les mains jointes, on eût dit qu'elle saluait l'éveil de la lumière. Caché par de lourds rouleaux de nuages d'un gris plombé, le soleil n'apparaissait point encore, mais il lançait devant lui mille flèches de feu qui déchiraient l'air. Tout à coup son énorme disque, gonflé, rutilant, jaillit de la nue et, comme une bombe, creva en plein ciel. Morgane baissa la tête, s'agenouilla et parut prier. L'étonnement avait empêché Georges d'intervenir. Que voulait dire cette manifestation extravagante? Avait-il décidément affaire à une folle, ou la religion du passé avait-elle poussé dans cette organisation maladive des racines à ce point vivaces qu'elles eussent remué jusqu'au vieux fonds païen et fait de l'inconnue une sectatrice attardée de Bel, le dieu-soleil des anciens Celtes?

Morgane se releva, traça d'une épaule à l'autre et de son front à sa poitrine un grand signe de croix qui acheva de mettre en déroute les suppositions de Georges, et alors seulement daigna s'apercevoir de la présence du jeune homme.

—Vous étiez là? Vous m'espionniez? dit-elle en lui tendant la main avec un sourire.

Georges s'excusa.

—Allons, continua gaiement Morgane, il est dit que je vous étonnerai jusqu'au bout.

Et, reprenant son timbre grave dans son masque énigmatique d'océanide:

—Ce qui arrive ne m'est pas imputable, dit-elle, mais à l'éducation qu'on donne aux hommes de ce temps. Ils connaissent fort bien Sésostris, Jéroboam, Tamerlan, les Romains et les Grecs; le passé de leur race est lettre morte pour eux et tout ce qui l'évoque les plonge dans un ahurissement ridicule... Je ne dis point cela spécialement pour vous, monsieur de Kerduel. Mais concédez que, pour un descendant du grand Arthur, vous montrez vis-à-vis des monuments et des pratiques de notre ancienne foi une ignorance un peu singulière... Ainsi je parie que vous n'en revenez pas de m'avoir trouvée saluant le retour de la lumière, exactement comme la Velléda de M. de Chateaubriand?

—Mon Dieu, madame, balbutia Georges...

—Ne vous excusez pas, dit vivement Morgane: tout finira par s'expliquer. Il ne faut qu'un peu de patience. Et, pour commencer, vous êtes-vous avisé que le soleil joignait le tropique du Cancer et que c'était ce matin le premier jour du solstice? A cette heure-là, jadis, d'une rive à l'autre de la Mor-Udd, que vous appelez la Manche, un peuple entier se prosternait derrière ses prêtres pour saluer comme je fais la venue de la lumière libératrice. Nos pères ne construisaient pas d'églises, mon cher hôte. Ils pensaient que la voûte du ciel était le seul temple qui fût capable d'enfermer l'Éternel et ils voyaient dans la lumière le symbole de son éternité. Et les fils n'ont pas tant changé qu'on croit. Ce soir, tout votre pays de Bretagne mènera son branle autour des feux de Saint-Jean. Le christianisme, impuissant contre la coutume, a pris le biais de se l'approprier: le solstice d'été est devenu la Saint-Jean, comme le solstice d'hiver est devenu Noël,—Noël, dont le nom s'est dit longtemps dans l'Église même Sol Novus. L'office le contient encore. Et les vieux cantiques, la voix populaire, consacrent ce souvenir de notre antiquité nationale:

Allons sans plus attendre Voir le Sauveur dans son berceau. Hâtons-nous de nous rendre Près du Soleil nouveau...

Moi aussi, monsieur de Kerduel, je me rends près du soleil nouveau.

Georges se laissait aller d'habitude au charme de cette parole captieuse qui l'étonnait plus que tout chez Morgane dont elle ne faisait pas une des moindres séductions. Mais cette fois il démêlait mal, sous le trouble poétique des mots, la raison sérieuse d'un pareil anachronisme de conduite.

Elle reprit:

—Il y a quelque chose de plus fort que les religions, c'est le sang... Il parle encore, quand elles ne sont plus que de vains simulacres, des formules vidées de leur contenu... Le christianisme, sur cette terre, n'a pas extirpé le druidisme, il s'est enté sur lui, comme la croix sur ce trilithe... Vos Bretons, monsieur de Kerduel, vivent, agissant, pensent et prient, exactement comme leurs pères il y a dix-huit cents ans. Ils ont le même culte des fontaines et du feu, des éléments primordiaux de la vie. Ils demandent à leurs saints ce qu'ils demandaient aux génies secondaires de l'Eden druidique: le bon vent, la guérison, la vengeance, le contentement qui passe richesse... Et ils leur tournent le nez contre la muraille de leurs niches, si d'aventure ceux-ci ne les exaucent point... Jusqu'au clergé, chez eux, qui a conservé son nom païen: belleien, prêtres de Bel... Vous remarquerez encore sur les vieilles tombes un trou creusé en forme de coupe qui ne servait point à l'eau bénite, mais aux libations de laitage et d'hydromel qu'on y faisait pour les âmes errantes. Ce sont les mêmes figures, servant aux mêmes usages, qui se voyaient sur les dolmens, au temps du druidisme. Et le dogme fondamental de cette religion: la doctrine de la transmigration ou des existences successives de l'Ame en marche vers la pureté parfaite, il subsiste encore, quoique dégénéré, dans ces croyances populaires qui nous représentent l'âme s'incarnant, pour la rédemption de ses fautes, dans le corps d'un quadrupède ou d'un oiseau...

—Je n'y avais pas réfléchi, dit Georges, frappé malgré lui des arguments accumulés par l'inconnue. Cette persistance des superstitions druidiques chez un peuple qui passe pour le plus chrétien de la terre est, en effet, bien significative.

—Eh bien, monsieur de Kerduel, que fais-je alors de plus que ce peuple en me soumettant comme lui à des rites et à des pratiques qui ont pour eux l'antiquité et la tradition?

—Ce peuple est inconscient, madame, dit Georges, c'est son excuse...

—Dites plutôt que c'est un grand intuitif qui s'ignore... Sans le savoir, vos Bretons agissent conformément à leur loi. Les religions ne s'opposent qu'en apparence: elles se concilient dans l'âme obscure des peuples, parce que la vérité a plusieurs formules, mais qu'il n'y a qu'une Vérité... Peut-être avez-vous entendu parler de ces druidisants du pays de Galles, dont les Mystères des Bardes contiennent le credo et de qui dérive le christianisme druidique actuel d'Henri Martin, de Jean Reynaud, d'Henri Lizeray et du contre-amiral Réveillère. Dégagée de son symbolisme et rigoureusement interprétée, la croyance populaire dans la transmigration devient chez ces derniers une sorte de lamarckisme ou de darwinisme d'avant la lettre: c'est tout simplement la doctrine scientifique de la transformation des espèces... Ce qui n'est nullement destructif de l'idée chrétienne, je vous prie de le remarquer. Aucun de ces hommes qui ne s'incline devant le Fils du charpentier, ne reconnaisse sa mission et ne baise aux plis de sa robe divine le parfum apporté par lui de l'universel amour. Le druidisme, comme le judaïsme, était une religion imparfaite. On y professait cependant la foi en un Dieu unique, la croyance au libre arbitre, la monogamie, etc. Le christianisme a infusé dans cette fruste doctrine sa sève généreuse, ses notions de charité, de sacrifice et de pardon. D'accord, mais qui nous empêche de rendre justice à tous deux? C'est s'honorer soi-même que d'honorer ceux dont on descend. Et dans ce soleil, qui était pour nos pères la manifestation visible de l'Éternel, je continue de saluer le traditionnel et populaire symbole d'une foi demeurée mienne dans tout ce qu'elle avait de noble, de puissant, de beau... Ces choses-là vous surprennent?

—Un peu encore, je l'avoue.

—Mais alors qu'auriez-vous répondu à Jean Reynaud qui proposait de transférer à Paris un de ces menhirs comme vous en voyez autour de nous et de l'ériger devant Notre-Dame? L'opposition vous eût paru sacrilège peut-être. A ses yeux, aux miens, il ne s'agit point cependant d'opposer une religion à l'autre, un monument à l'autre, mais de marquer ce qui a été en face de ce qui est, de donner une place dans la mémoire des hommes au vieux culte qui les a bercés le premier, consolés, faits grands, dédaigneux de la mort et avides d'immortalité...

Le ciel s'était chargé tandis qu'elle parlait... Des nuages haillonneux, livides, traînaient dans le vent et montaient du sud-ouest avec la mer. L'embrun d'une lame enveloppa Morgane.

—Voyez comme à ces solstices la mer est agitée, joyeuse et vivante! Ne dirait-on pas qu'elle appelle, qu'il lui tarde de presser quelque jeune corps, souple et satiné comme elle, au lieu de ces rochers stupides?

Elle s'arracha à sa contemplation et revint vers Georges.

—Rentrons, dit-elle, voulez-vous?

Ils firent quelques pas sur la lande. Morgane marchait la tête basse. Et tout à coup, comme ressaisie par son rêve:

—Quel grand jour quand, reprenant conscience de leur communauté d'origines, Bretons, Irlandais, Écossais, Cornouaillais, Gallois, affranchis et confédérés, enverront pieusement vers un de ces monuments primitifs de la foi de leurs pères, vers le plus beau d'entre eux, ce menhir de Locmariaker dont le fût vertigineux reste l'étonnement des ingénieurs et le secret des siècles, et que la théorie réparatrice, après avoir salué le vénérable obel, pilier du ciel, aiguille de l'Éternité, scellera devant sa pierre restaurée l'alliance définitive des Celtes du continent et des îles!

Georges hocha la tête. Sans doute, plus il y songeait, surtout en ce moment et sous la parole divinatrice de Morgane, le rêve à mesure lui paraissait moins chimérique et moins fou. Un peu de la griserie de l'inconnue commençait à le gagner.

—Cette restauration dont vous parlez, dit-il, et qui, si elle s'accomplissait, modifierait entièrement l'état politique de l'Europe, ne peut être entreprise qu'après un effort de plusieurs années, un concours exceptionnel d'énergies, des ressources d'armes et d'argent extraordinaires...

—Je ne puis vous répondre encore sur ce point, dit Morgane. Mais sachez que tout annonce cette restauration...

Elle s'arrêta pour regarder en face le jeune homme et son regard parut se voiler d'une émotion soudaine.

—Croyez-vous aux prophéties? lui dit-elle.

Georges ne répondit pas, craignant peut-être de se trahir.

—J'y crois, continua Morgane. C'est encore une de mes faiblesses, de mes folies, si vous voulez, monsieur de Kerduel... Et les prophéties s'accordent toutes pour dire que le moment est venu ou qu'il va venir... Mais toutes mettent à la réalisation de ce grand projet trois conditions expresses.

—Lesquelles?

—La première, qu'Arthur se réveille.

—C'est entendu. Et l'autre?

—Qu'il soit pur comme Perceval, libre ou libéré comme lui de toute attache profane...

—La troisième?

—C'est la plus difficile. A moins, corrigea-t-elle en coulant de nouveau vers Georges la volupté de ses beaux yeux, à moins que ce ne soit la plus douce... Ne devinez-vous pas?

Non, il ne devinait pas ou n'osait deviner.

—Ah! dit Morgane, avec une flamme d'impatience, Arthur dort toujours... Le brouillard qu'a jeté sur lui la fille de la terre est encore sur ses yeux. Mais je le chasserai... je le chasserai...

Et, laissant Georges interdit, elle le quitta brusquement. Il vit sa taille souple, dans l'ondulement de sa longue tunique rouge, qui décroissait sous le ciel gris. Comme si elle eût senti qu'il la suivait des yeux, elle se retourna avant de disparaître. Sa haute silhouette s'enlevait maintenant sur la mer, telle qu'au soir de l'apparition, et il reconnut enfin et pour ne les plus oublier ces cheveux d'or, rudement noués sur la nuque effilée et blanche, la courbe de ce profil dominateur, la ligne élégante des épaules et du cou...

Le vent du sud-ouest chassait une haleine lourde et capiteuse; on entendait par intervalles le gémissement d'une tourterelle dans les violiers de Penvern...

VII

Pendant trois jours, Georges ne revit pas l'inconnue et il lui sembla que quelque chose lui manquait.

L'avait-il froissée sans le vouloir? Les derniers mots qu'elle lui avait adressés, sous leur obscurité sibylline, avaient comme un accent de menace. Elle lui en voulait, sans doute, de ne pas comprendre à demi-mot, de ne pas lui épargner une déclaration plus précise. Mais le monde de pensées et de rêves où elle avait transporté Georges, comme ces génies dont le manteau enchanté soulevait hors des apparences terrestres les audacieux qui se confiaient à ses plis, ce monde était si extraordinaire, si imprévu et si neuf à ses yeux qu'il n'arrivait point encore à s'y acclimater: il y perdait pied à tout instant. Cette impuissance tournait peu à peu à la vraie névrose. Son sommeil, maintenant, était plein de Morgane. Il entendait sa voix mordante et caressante tour à tour, cette parole inspirée et savante, émanée d'un esprit dont il n'avait pas connu le pareil. Et il la revoyait elle-même, haute et souple et pourtant d'une plénitude de formes si savoureuse sous son casque de crins d'or, dans son éternelle tunique rouge qui lui faisait comme un vêtement de sanglante lumière. Elle l'attirait et elle l'effrayait tout ensemble.

Les rares heures qu'il passa près d'Annette, durant ces trois jours, furent entre les plus pénibles qu'il eût connues. Distrait, préoccupé, répondant à peine ou de travers aux questions de la jeune fille, il sentait qu'il n'était plus maître de lui et de son secret. Annette, gagnée d'un sombre pressentiment, le regardait sans rien dire. La présence de Mme Lefoullon empêchait peut-être la jeune fille de solliciter une explication qu'elle eût souhaitée décisive. Il l'entendit un soir qui s'écriait d'un ton qu'il ne lui connaissait point:

—J'étouffe ici... Je voudrais sortir... Je suis assez forte pour revenir à Rûn-Rouz.

—Mais, ma chère enfant, répliqua Mme Lefoullon, que dirait le docteur? Il a bien défendu, tu le sais, que nous nous en retournions avant son ordre... N'est-il pas vrai, Georges?

—Sans doute, fit Georges. Et puis, vraiment, je ne conçois rien à cette hâte d'Annette. N'est-elle pas admirablement soignée ici? N'a-t-elle pas tout ce qu'elle désire?...

—Ce château me fait peur, dit Annette à voix basse. Ç'a été plus fort que moi... Dès que j'ai été ici, j'ai eu cette impression...

Un sanglot, parti du coin de la pièce, détourna leur attention: c'était Fante qui, sur son tricot, fondait en larmes...

—Tu vois, dit Annette. Cette petite est comme moi. Elle aussi s'effraie... Qu'est-ce que tu as, Fante?

—Oh! oh! dit Fante, demoiselle, c'est ce que vous venez de dire, donc... Oui, oui, allons-nous-en!...

—Voyons, Annette, calme-toi, dit Mme Lefoullon... Le docteur vient demain. Nous lui demanderons si nous pouvons partir...

Georges n'insista pas, mais en lui-même il jugeait cette hâte désobligeante, enfantine cette terreur. Annette, dont le moindre contact effarouchait la petite âme de sensitive, s'enfermait dans un silence plein de pensées.

Le soir vint, qui rendit sa liberté à Georges. Vaguement, sans oser chercher la raison qui le poussait, il espérait que le docteur ajournerait encore le départ de ses parentes. Une chaîne invisible semblait le rattacher à l'île. Le docteur se présenta dans l'après-midi du lendemain et, contrairement à ce que pensait Georges, il accorda l'autorisation demandée.

—Par exemple, à une condition, dit-il, c'est qu'il fasse un meilleur temps qu'aujourd'hui... Brr! en traversant la grève, je grelottais tout à l'heure comme en hiver!

—Il fera beau, vous verrez qu'il fera beau, docteur! dit Annette qui frappa joyeusement ses petites mains pâles l'une contre l'autre. J'ai tant hâte d'être à Rûn-Rouz!

—Voyez-vous ça, dit l'excellent homme. Mais à Rûn-Rouz, ma petite demoiselle, vous serez contrainte à autant de précautions qu'ici. Je ne vous délivre pas encore... Peste! Quel oiseau! La cage vous ennuie donc beaucoup? N'empêche qu'il ne faudra mettre le bout du nez dehors que de dix heures à midi, pendant le grand soleil. Et se coucher tôt! Et se lever tard! Et bien prendre ses médicaments! Et s'envelopper douillettement jusqu'aux yeux de tout ce qu'on aura de tartans et de châles et de pèlerines et de frileuses! Sans quoi...

—N'ayez crainte, docteur, dit Mme Lefoullon de la bergère où elle était languissamment blottie, mon neveu et moi nous serons là pour veiller à ce qu'on observe scrupuleusement vos prescriptions...

—Je croyais que le commandant devait nous quitter un de ces jours? dit le docteur... C'est du moins ce que j'ai cru comprendre à un mot en l'air du commissaire de la marine.

Georges rougit, Mme Lefoullon poussa un gémissement et Annette, sur sa chaise longue, s'arrêta de sourire. Le docteur sentit son impair et voulut s'excuser. Georges gardait toujours le silence.

—Mais réponds donc, dit enfin Annette d'une voix vibrante. Réponds au docteur que tu ne pars pas, que tu n'as jamais dû partir...

—Je vous en prie, Georges! dit à son tour Mme Lefoullon...

Quel combat se livrait dans le cœur du jeune homme? Il n'eût su dire lui-même. Craignait-il toujours l'inconstance d'Annette? Tremblait-il qu'une fois guérie elle ne reprît à son égard la réserve dont il avait tant souffert? Ou bien une autre image que celle d'Annette passait-elle à ce moment devant ses yeux?...

Poussé dans ses retranchements, il trouva une phrase ambiguë qui avait l'avantage de sauver les apparences.

—Vous savez bien, ma tante, dit-il en se tournant vers Mme Lefoullon, que je prends trop d'intérêt à la santé d'Annette pour la quitter avant son entier rétablissement...

—A la bonne heure! dit Mme Lefoullon, que l'explication parut satisfaire.

Annette seule se tut. La réponse ne la satisfaisait pas aussi bien et, comme si elle en avait percé l'artifice, elle fit de la main un petit geste de dénégation. Georges, embarrassé, se détourna. Le docteur prenait congé des deux femmes. Dans sa hâte d'abréger une scène importune et qu'il se reprochait d'avoir provoquée, il oublia sa trousse sur la table. Georges courut la lui rapporter et, en partant, négligea de refermer la porte. Comme il revenait sur ses pas, il se trouva devant Morgane qui lui barrait le chemin.

—N'entrez pas, j'ai à vous parler.

Georges tressaillit sous cette parole sèche et fiévreuse. Il sentait confusément que l'heure de l'explication décisive était venue. Morgane savait-elle que les Lefoullon devaient quitter l'île le lendemain et Georges avec eux? Le docteur s'était-il laissé aller à quelque confidence, ou Morgane, tout simplement, avait-elle surpris la question d'Annette, deviné les hésitations de Georges et voulait-elle tailler dans le vif quand il était temps encore?... C'étaient là des hypothèses assez plausibles. Georges n'y réfléchit pas. Il ne vit que le feu sombre qui brûlait dans les yeux de la magicienne.

—Je vous écoute, dit-il.

—Monsieur de Kerduel, dit Morgane, nous n'avons plus de temps à perdre... Si désireuse que je sois de ne pas vous faire violence, il me faut compter avec l'impatience celtique qui, de tous côtés, me harcèle, me presse d'agir... Mais que faire sans vous?... Ah! c'est une étrange situation que la nôtre! Je vous connais mieux que vous-même peut-être et vous ne savez pas seulement qui je suis...

—Morgane, dit Georges.

—Oui, mais pas Morgane tout court... Morgane n'est que le prénom donné à la dernière des Bangor, à la seule héritière légitime du trône de Galles usurpé par ces rats de Hanovre...

—Que Dieu damne!... Tout s'éclaire, dit Georges.

—Je descends comme vous, continua Morgane, de la tige uthéride. Uther laissa deux enfants: Arthur et Morgane... Arthur dont vous descendez; Morgane, qu'il eut, d'après la tradition, d'une nymphe de la mer nommée Glitonéa et qui participait elle-même de cette double origine, tantôt femme et tantôt sirène... Nos globules sont si chargés de lointaines reviviscences que je retrouve quelquefois en moi les aspirations et les instincts de cette double nature. La mer encore m'attire, comme ma patrie véritable; mais je me rappelle qui je suis par mon père. Ainsi mon aïeule Morgane, dans cette île du Trégor, recueillit son frère Arthur, blessé à la bataille de Camlan... La destinée remet aujourd'hui en présence dans cette même île le dernier fils d'Arthur et la dernière fille de Morgane... Nous sommes cousins à la mode de Bretagne, mon cher hôte... Mais pensez-vous que ce soit uniquement pour constater cette parenté reculée que la destinée a pris soin de nous réunir si miraculeusement en un tel lieu et à une telle heure?...

—Poursuivez, madame, dit avidement Georges. Ce que vous m'apprenez est si passionnant!... Et en même temps il me semble que je devine derrière ces premières confidences des choses si mystérieuses et si belles...

—Oh! oui, bien belles, s'écria Morgane. Car quoi de plus beau que la pensée, le rêve de toute une race réalisé par les derniers de cette race?... Vous me demandiez naguère, monsieur de Kerduel, comment pourrait jamais s'accomplir la restauration celtique? Vous n'étiez pas loin de traiter cette idée de chimère, de folie. Plus de Gallois, plus de Cornouaillais, plus de Highlanders, disiez-vous. Quelques Irlandais peut-être. Mais avec cette poignée de vagabonds, sans armes, sans trésors, sortes de cadavres ambulants, spectres de la faim rôdant par les landes désertes du Connaught et du Munster, comment venir à bout de l'immense Angleterre, avec ses richesses, ses armées, ses flottes et la réserve inépuisable de ses colonies?... Rassurez-vous: ces spectres ont fait souche d'hommes et ils sont trois cent mille aujourd'hui, bien équipés, le fusil au poing, qui n'attendent qu'un signal pour passer l'Atlantique. Leurs frères d'Irlande sont prêts. Prêts aussi les Cornouaillais, les Gallois, les Écossais des hautes terres. Enrôlés dans une association secrète qui étend son réseau sur toute l'Angleterre, ils s'ignorent, se comptent et seront une armée demain... Ici même, dans cette France que vous pensiez latine et qui est foncièrement gauloise d'esprit et de sang, nous avons tout un corps de volontaires, soldats et marins, Bretons pour la plupart, qui, au premier bruit de l'insurrection, traverseront la Manche pour se joindre aux insurgés du Royaume-Uni. Ce château où je vous reçois est un palais d'État, un arsenal et une banque. Les combles, les caves, les souterrains sont bondés d'armes; cinq transports attendent à Lézardrieux, à l'Abervrac'h et au Dourdu. Et le vieil instinct corsaire de la race fera le reste... Comme pour la guerre d'Amérique, la participation des Français n'aura rien d'officiel d'abord; mais sous la pression de l'opinion publique, qui voit clairement dans l'Anglo-Saxon l'ennemi héréditaire, le gouvernement sera bientôt forcé de se déclarer... Nous avons les hommes, nous avons les armes, nous avons l'argent. Cinq cents millions forment dans mes coffres la réserve du trésor national. Lingots d'or, colliers, bracelets, diamants, vieilles monnaies sans effigie, retrouvés dans les décombres de Kerduel, où votre aïeul Arthur tenait sa cour, richesses accumulées par l'épargne personnelle et séculaire des Bangor, donations de privés, souscriptions, cotisations, etc., tout cela, qui dort ici, sera demain des épées, des fusils, des canons, des vaisseaux. L'insurrection n'attend pour éclater qu'un signal parti de ce château et transmis par le télégraphe, sous une formule mystérieuse, à nos affiliés des deux mondes: le signal qu'Arthur est enfin ressuscité de son sommeil enchanté, que Morgane a secoué la torpeur néfaste qui pesait sur lui, et qu'unissant en leurs personnes les Celtes du continent aux Celtes d'outre-Manche, la confédération celtique a retrouvé par eux son unité, sa dynastie, sa foi...

Debout près de Georges, le geste ouvert, la voix chaude, magnifiée par la grandeur du rêve qu'elle évoquait, Morgane tenait sous son regard le jeune homme pantelant. Une immense espérance le soulevait à son tour, gonflait son cœur. Il se rappelait les pronostics du vieux Job: «Ce parchemin vaudra quelque jour une couronne.» Il oubliait Annette, sa tante, ses propres engagements, son passé mesquin et sentimental de petit officier. Il ne voyait que Morgane, radieusement belle, et le geste large dont elle semblait écarter les murs pour faire surgir sa vision de la Renaissance celtique...

Un doute l'arrêta... Interprétait-il exactement le langage symbolique de Morgane? Cet Arthur dont elle parlait, était-ce bien lui, Georges de Kerduel?

—Homme de peu de foi! dit Morgane en tirant de son corsage le parchemin qu'il lui avait remis naguère. Et que faudra-t-il donc pour te convaincre? Mais regarde, lis: l'équation Arthur = Kerduel est écrite là en toutes lettres. Qui dit l'un dit l'autre, comme qui dit Chambord dit Bourbon... O faiblesse de ceux qui devraient se montrer les plus forts! Poison du doute! Les grands cœurs n'ont pas de marées et ce cœur-ci n'est que flux et reflux...

—Pardonnez-moi, dit Georges... c'était un dernier retour du vieil homme... Mais aujourd'hui je ne doute plus... je crois.

—A l'œuvre alors, dit Morgane. Les choses que je viens de vous révéler ont besoin d'être appuyées de faits et de chiffres. Je les tiens à votre disposition. Je placerai sous vos yeux les noms et les engagements des Invincibles, le plan de campagne et l'état des troupes; vous lirez nos correspondances qui sont centralisées ici; rien ne vous demeurera caché de notre organisation; vous connaîtrez jusqu'aux moindres rouages de cette machine infiniment délicate et puissante toute prête sur un mot de vous à se mettre en mouvement pour broyer l'Angleterre... Joie de ma vie! Si Paris valait bien une messe, je pense que vous ne croirez pas acheter trop cher, de votre main dans la mienne et d'un oui d'acquiescement, le plaisir ineffable d'assister à cette agonie de la Pieuvre... et l'orgueil d'exercer ensuite le pouvoir suprême conjointement avec moi.

—Mais, dit Georges, la loi celtique... vos propres lois galloises, permettent-elles ce partage du pouvoir?... Vous-même ne me disiez-vous pas que l'ancienne langue appelait le chef ar nab, «le moyeu», pour bien marquer qu'il ne peut pas plus y avoir deux chefs dans l'État que deux moyeux à une roue?...

—C'est vrai, concéda Morgane.

Et, pour se faire plus enveloppante, reprenant, avec le tutoiement, le vocable de tendresse dont usaient les captieux personnages des Mabinogion:

—Mais, ô mon Souffle, tu ne m'as pas comprise et il n'y aura pas avec nous diminution ni émiettement de la souveraineté, puisque nous ne ferons qu'un... Tu seras moi, je serai toi, comme il est écrit dans le Livre et comme il sied à deux époux.

Le mot, malgré la grâce caressante dont l'avait comme ouaté Morgane, rompit le charme près d'opérer: il ramenait trop brutalement Georges à la pensée d'Annette, et une réaction était inévitable.

—Impossible! dit-il, après un silence où tout un monde se choqua dans son âme...

—Et pourquoi?

—Parce que je ne suis rien, parce que vous ignorez sans doute que je n'ai aucune fortune, aucune ressource que mon brevet d'enseigne, parce que j'ai fui déjà pour les mêmes raisons un mariage qui s'offrait à moi et où je pensais trouver le bonheur.

—Sont-ce bien là les seules considérations qui vous arrêtent, monsieur de Kerduel? demanda Morgane, comprenant sa faute et changeant aussitôt de tactique et de ton.

—Elles suffisent en tout cas, dit Georges.

—Non, non et non, et encore non! Ces considérations seraient bonnes tout au plus dans un projet d'alliance vulgaire et qui ne mettrait en jeu que les intérêts des contractants. Si c'était le cas ici, je serais la première à vous approuver. Mais, je vous le demande, que viennent-elles faire dans un établissement comme celui que je vous propose, qui passe en grandeur tout ce qui s'est vu, où les destinées d'un peuple sont en balance, mariage de politique et non d'inclination, qui n'associe point deux fortunes, mais deux titres, et où, en fin de compte, si vous restez sur ce terrain, la supériorité appartient, par droit d'aînesse, au descendant d'Arthur sur la descendante de Morgane?...

—Vous avez peut-être raison, dit Georges, ébranlé.

—Alors pourquoi hésitez-vous ou plutôt comment hésitez-vous? Cette union est nécessaire. Ce n'est pas moi qui l'ai cherchée; c'est une volonté plus forte qui nous a poussés l'un vers l'autre, cet aimant invincible qui attire et rapproche en nos deux personnes les tronçons épars d'un même peuple. Je suis belle, je suis puissante, je porte en mon âme l'héritage sacré de toute une race: faibles attraits et dont je ne songe même pas à me prévaloir près de vous! En vérité, si un penchant misérable, une de ces passagères inclinations sentimentales, comme en ont les cœurs vulgaires, m'entraînait seulement vers vous, je trouverais assez de force, je crois, pour me mater et rester moi. Que sont ces niaiseries près des ivresses incomparables de la pensée pure, du rêve enfin réalisé, de l'enfantement spirituel de tout un peuple? C'est ce rêve que je vous convie à réaliser avec moi; cette création spirituelle où j'entends que vous collaboriez... J'irai plus loin, car l'heure presse, le champ est vaste et il faut pilonner les derniers obstacles, les suprêmes scrupules. Je vous dirai: quand je vous serais indifférente, quand il serait vrai que vous soyez resté insensible à des charmes qui feraient ployer les genoux de tout autre, quand votre cœur garderait la cicatrice, mal fermée encore, d'une affection étrangère, quand l'alliance que je vous propose devrait vous apparaître comme un sacrifice, vous le devez à votre nom, à la cause que vous représentez, aux millions d'existences qui attendent leur libération de votre bouche...

—La restauration celtique peut se faire sans moi, dit Georges, qui luttait encore... Volontaire obscur de cette grande cause, n'y aurait-il pas plus de véritable magnanimité à combattre inconnu dans les rangs à la tête desquels vous m'appelez?

—Trêve de sophismes, dit sévèrement Morgane... Cette décision, si vous la preniez, serait une lâcheté véritable, une désertion pour mieux dire. Votre nom vous appelle au poste d'honneur: c'est le plus exposé! On croirait que vous l'avez abandonné pour cela...

—Je prouverai le contraire quand il le faudra.

—Et que vaudra la preuve? Vous mourrez? Que pourra cette mort pour notre œuvre? C'est votre vie, votre nom, vous-même qu'il nous faut. Ou plutôt c'est Arthur réveillé de sa longue torpeur, Arthur qui n'était pas mort, mais endormi et qui surgit brusquement de l'île où il sommeillait. Je connais mes Celtes et leur âme tendue à tous les souffles du mystère. L'imagination populaire, bercée de la légende d'Arthur, accueillera comme le Messie annoncé, le Victorieux et le Réparateur promis à nos longues souffrances, celui qui se présentera au nom du héros: et nul que vous ne peut être celui-là...

Partagé entre les sentiments les plus contraires, Georges évoquait assez bien, en ce pathétique débat, la monture fameuse de Buridan. Morgane le contemplait et un sourire de dédaigneuse pitié semblait errer sur ses lèvres. Idris Gaur avait-il donc dit vrai qu'en cette chose méprisable, amollissante et basse, l'amour, s'enlisaient tous les autres sentiments des hommes? Ou, comme il le disait encore, chez les Celtes, par une douloureuse méprise de l'archange préposé à l'exécution des ordres du Créateur, étaient-ce les femmes qui avaient seules une âme virile? Elle voulut tenter un dernier effort. Sentant vaciller la volonté de Georges, elle résolut de lui porter le dernier coup. Et, comme il levait les yeux sur elle:

—Venez, lui dit-elle, monsieur de Kerduel... Si mes paroles n'ont pas eu le pouvoir de vous convaincre, peut-être serez-vous moins insensible à l'appel de vos pères... Le consentement que je vous demande, vous le leur donnerez à eux-mêmes, dans cette salle où je vous reçus pour la première fois, comme il convenait au maître futur de la confédération celtique... dans cette chambre des États où nul que vous n'a pénétré, où se réuniront demain les délégués des cinq nations celtiques, où les murs, les trophées, les drapeaux, les tentures, tout évoque Arthur et ceux dont vous sortez... où, acheva-t-elle plus bas, derrière ce rideau mystérieux dont votre curiosité s'irritait et que je lèverai pour vous, un trône attend, vide encore, et qui ne le sera plus ce soir, si vous voulez.

—Un trône! balbutia Georges, qui se leva comme un halluciné.

Il tremblait; ses yeux troubles, comme ceux d'un vieillard, charriaient un flux d'or et de pourpre. Et c'était vrai qu'à ce moment le vieux Léïzour revivait en lui: la même espérance formidable, le même mirage extraordinaire surgissaient, au sésame de l'inconnue, des fonds tumultueux de l'avenir...

—Enfin! dit Morgane, triomphante, vous cédez...

—Oui, dit Georges sombrement.

Un hoquet déchirant les immobilisa sur le seuil où déjà Morgane avait précédé Georges.

Il n'y avait personne dans la galerie, mais, derrière la tenture qui masquait l'entrée de la chambre d'Annette, la porte était restée ouverte et Georges s'en souvint tout à coup. Il s'élança, arracha la tenture: blanche, les yeux clos, la tête renversée dans les bras de sa mère qui essayait de la relever, Annette avait glissé de sa chaise longue.

—Elle a entendu? jeta anxieusement Georges à Mme Lefoullon.

—J'en ai peur.

—Triple lâche que je suis! Ma folie l'a tuée.

—Non, grâce à Dieu, dit Mme Lefoullon... Écoutez... elle respire... elle parle. Que désires-tu, ma pauvre enfant?...

Mais la voix était si confuse, l'émission si basse, qu'on eût dit plutôt un murmure, un long soupir. Il fallut un certain temps à Georges et à sa tante pour distinguer que ce soupir était fait de cinq mots toujours les mêmes:

—La fille de la mer... la fille de la mer...

—Oh! gémit Georges.

—Elle délire, dit Mme Lefoullon.

Georges secoua la tête: lui savait ce que signifiaient ces cinq mots hermétiques traduits du jargon de Tsiouméka.

VIII

L'accès fut court heureusement. A peine sur son lit où l'avait portée Georges, Annette s'était assoupie. Au bout d'une heure, elle s'éveilla, consulta les êtres et les choses autour d'elle d'un regard mal assuré et tout à coup, apercevant Georges effondré à son chevet, la mémoire lui revint et avec elle la conscience de son malheur. Un grand frisson l'agita. Elle parut balancer l'espace d'une seconde sur le parti qu'elle devait prendre. Puis elle se pencha vers Georges, qui sanglotait, la tête dans les draps. Elle prit cette chère tête à deux mains, l'attira jusqu'à elle et les yeux dans ses yeux:

—Ne pleurez plus, Georges, dit-elle doucement. Vous n'avez rien à vous reprocher.

—Annette! Chère Annette! lamenta Georges. Pardonne-moi!

—C'est à moi de vous demander pardon, dit-elle. Je ne devais point surprendre votre secret et, quand je l'ai connu, mon devoir était de me taire et de vous laisser le champ libre... Ç'a été plus fort que moi... Je suis encore un peu délicate de santé, mon pauvre Georges, et je n'ai pu résister à un tel ébranlement...

—Non! Non! dit Georges. C'est moi le coupable, le seul coupable... J'ai été, je ne sais comment, séduit, dominé par cette femme... J'ai failli te sacrifier à elle... J'étais comme ivre... Pardonne-moi!

Annette ferma les yeux, troublée jusqu'à l'âme, mais elle ne faiblit pas.

—Vous ne m'eussiez point sacrifiée, dit-elle à Georges. Aucun engagement ne vous oblige et votre cœur était libre...

—Mais ce n'est pas l'amour qui m'emportait vers elle, s'écria le jeune homme. C'est un je ne sais quoi qui n'a pas de nom, qui lie la volonté et les sens, une suggestion impérieuse et mauvaise... Annette, Annette, je n'ai jamais aimé qu'une femme au monde, et c'est...

—Taisez-vous, dit-elle à Georges. Il y a des mots qu'il ne faut pas prononcer...

—Je les dirai pourtant.

—Non, dit Annette... Si vous avez quelque affection pour moi, il faut que vous soyez homme et que vous agissiez en homme.

—Que dois-je donc faire? demanda Georges avec anxiété.

—Retourner près de Mlle de Bangor, dit Annette sans hésitation, et lui donner votre consentement...

—Jamais!

—Mère, dit Annette en se tournant vers Mme Lefoullon, voyez-vous quelque autre parti à prendre pour un Kerduel?...

Elle semblait avoir insisté à dessein sur ce nom de Kerduel, que Georges n'avait pas porté jusqu'alors. Mme Lefoullon sentit l'intention. Elle considéra la jeune fille, comme heureuse et surprise tout ensemble de lui découvrir une telle noblesse de sentiments:

—Vous lui avez donné le seul conseil qui fût digne de lui et de vous, dit-elle lentement.

—Vous le voyez, dit Annette.

Le jeune homme se cabra sous cette coalition inattendue de volontés.

—Mais c'est insensé, dit-il. Je n'aime pas Mlle de Bangor et, si j'ai paru lui céder un moment, c'est que tout conspirait ici à me perdre. Je n'avais plus le contrôle de moi-même... Les révélations les plus surprenantes, le fantastique et le merveilleux où je me débats depuis trois semaines m'avaient détraqué l'esprit... On faisait miroiter à mes yeux je ne sais quel avenir fabuleux, quelle hallucinante perspective de restauration panceltique... C'était un piège. Dieu merci, je vois clair aujourd'hui dans la conduite de Mlle de Bangor et, à tous les sophismes dont elle essayait de m'envelopper et qui ont failli me perdre, j'oppose maintenant la notion précise et nette de mes devoirs...

—Vous pourriez parler ainsi, Georges, dit doucement la jeune fille, si vous n'étiez pas Kerduel.

—Qu'entendez-vous par là?

—Qu'il est des objets plus hauts, des ambitions supérieures à une simple inclination de nos misérables cœurs... J'ai entendu malgré moi ce que disait Mlle de Bangor et, quoique chacun de ses mots me fit mal à mourir, je me suis souvenue en l'écoutant que j'étais aussi de votre sang. Cette restauration que vous blasphémez est une cause qui nous doit être sacrée à tous... Mlle de Bangor a raison: ce n'est pas un hasard qui vous a mis en présence l'un de l'autre, vous, le dernier héritier d'Arthur, elle, la dernière héritière du trône de Galles. J'y vois avec elle une providence réfléchie dans ses desseins et à laquelle nous devons nous soumettre. Obéissez-lui.

—Non! dit encore le jeune homme.

—Ma mère, dit Annette, vous qui avez recueilli les instructions de notre aïeul, qu'il a entretenue de l'avenir réparateur promis à notre race, qui avez autrefois partagé ses espérances et qui nous en avez transmis le dépôt, dites donc à Georges qu'il n'a pas le droit de les faire mentir aujourd'hui et que sa naissance et son nom lui sont des chaînes qu'il doit porter courageusement...

Mme Lefoullon trouva la force de saisir sa fille dans ses bras...

—Comme je t'ai méconnue! lui dit-elle... C'est ainsi que j'aurais parlé... Tu as attendu pour montrer ta vraie nature; mais au premier coup elle se révèle... Sois bénie, mon enfant!

Atterré, Georges regardait les deux femmes.

—Ainsi, dit-il, vous prétendez m'imposer un choix qui répugne à mes sentiments les plus intimes... Vous voulez que j'épouse Mlle de Bangor, que je trahisse... Annette! Annette! acheva-t-il en tordant ses poings, dis-moi que tu n'as parlé que pour m'éprouver, que tu ne penses pas un mot de ce que tu viens de dire, que tu me pardonnes... que tu me pardonnes...

C'était plus que n'en pouvait supporter la convalescente et, déjà fort ébranlée par les rudes secousses de ces dernières heures, elle fit un soupir et s'affaissa sur l'oreiller.

Il fallait abréger cette scène dangereuse... Mme Lefoullon le fit entendre à Georges, qui sortit, la tête en feu...

Il embrassait maintenant toute l'étendue de son malheur. Une rage sourde le soulevait contre Morgane, dont les artifices l'avaient mené là, et, comme il arrive en ces retours de passion, il mettait une sorte de fureur à se déchirer lui-même.

Ce cœur de son amie, qu'il avait reconquis par son empressement, ses soins dévoués des premiers jours, il n'était plus à lui, il l'avait perdu pour toujours. Les secrets sentiments d'Annette lui apparaissaient enfin et trop tard: la générosité avait été le principe de tous ses actes; c'est par générosité que, ruinée, elle n'avait pas voulu de lui; par générosité qu'elle s'était condamnée à rester fille. Et, si ce sentiment avait été assez fort chez elle en un temps où il ne s'agissait que de ses intérêts particuliers, combien le serait-il davantage maintenant que l'avenir de toute une race était suspendu à sa décision! Annette ne saurait faillir devant ce qu'elle estimait son devoir. Éclairée par une brusque révélation sur le complot qui allait mettre aux prises les Saxons et les Celtes, elle redevenait Celte par l'esprit et le cœur, elle se jetait, en vraie Kerduel, dans cette lutte nationale et elle n'hésitait point, pour en assurer le triomphe, à s'immoler... Jamais, Georges le sentait nettement, elle ne lui pardonnerait de déserter cette grande cause. Mme Lefoullon, en qui il espérait trouver une aide naturelle, se retournait contre lui. Il était lié... lié... Il lui fallait, bon gré mal gré, se lancer à corps perdu dans cette lutte où c'était Annette maintenant qui, par une ironie de la destinée, l'entraînait irrésistiblement. N'était-il point un Kerduel, le dernier héritier d'Arthur, le suprême dépositaire de la tradition nationale? Le parchemin qu'il avait remis à Morgane ne consacrait-il pas ses droits? Mais quoi!... Si ce parchemin disait vrai, s'il était bien réellement l'héritier d'Arthur, si c'était son nom à lui qui devait servir de drapeau à l'insurrection, quelle nécessité y avait-il donc à ce qu'il épousât cette Galloise de malheur et, seul, par lui-même, ne demeurait-il point une autorité et une force?

Cette idée, dans le désarroi de tout son être, lui fut comme la planche au naufragé: il s'y attacha, s'y cramponna, y trouva des raisons supérieures de conduite qu'il eût rejetées quelques minutes auparavant. Annette n'aurait pas à lui reprocher de déserter la cause de ses frères, puisque, plus que jamais, il désirait marcher à leur tête, faire valoir ses droits, accomplir la restauration rêvée. Et, en même temps, il préservait son indépendance; il séparait sa cause de celle de Morgane et se gardait à celle qu'il aimait. Pas un instant, au cours de ce délire passager, il ne se demanda si Mlle de Bangor accéderait à des arrangements d'une nature si singulière. Les difficultés, s'il y en avait, ne devaient lui apparaître que plus tard...

La soirée était trop avancée pour qu'il allât à la recherche de Morgane. Georges rentra dans sa chambre et se jeta dans un fauteuil. L'heure du dîner passa sans qu'il y prît garde. Il entendit quelque temps après Mme Lefoullon qui montait dans ses appartements et il sortit sur le palier pour lui demander des nouvelles d'Annette. Elle le rassura, lui dit qu'Annette reposait, qu'elle lui avait préparé une potion pour la nuit et que, d'ailleurs, Fante demeurait à son chevet.

La petite Bretonne n'avait pas compris grand'chose à tout ce qui s'était passé; elle avait vu «la demoiselle» tomber évanouie, et son émotion avait été vive... De moitié dans le secret de Georges, elle ne l'avait point trahi cependant, et, quoiqu'elle vécût depuis son arrivée à l'île dans un état de frayeur bien compréhensible, l'affection quasi religieuse qu'elle portait à sa maîtresse l'avait retenue de l'initier à sa terrible découverte.

Georges, dont la fièvre tournait en prostration, s'était couché peu après avoir souhaité le bonsoir à sa tante. Il dormait depuis quelque temps, quand un bruit de meubles renversés, suivi d'un appel au secours qui partait de la chambre d'Annette, l'éveilla en sursaut. Il se jeta du lit, passa un vêtement. L'aube pointait à peine; un vent violent secouait dans leurs carrés de plomb les vitres de la fenêtre. Mme Lefoullon aussi avait été réveillée par le tapage. Georges la trouva en peignoir, prête à descendre.

—Vous avez entendu, Georges?

—Oui, dit Georges qui prit les devants. Dieu sait ce qui se passe!...

Mais la veilleuse du plafond n'éclairait que faiblement la chambre d'Annette. Il courut à la croisée, écarta violemment les rideaux et vit Fante sur le tapis qui geignait et se roulait près du guéridon renversé. Annette s'était levée, malgré sa faiblesse, pour lui porter aide. La vue de son amie saine et sauve rendit à Georges son sang-froid. Il se pencha sur l'enfant:

—Voyons! Voyons! Fante, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui t'arrive?

L'enfant ne répondait que par des plaintes inarticulées. Il fallait pourtant qu'elle parlât, sans quoi comment la soulager?... Mme Lefoullon entrait à ce moment. Par hasard, son regard se porta sur une flaque brunâtre qui tachait le parquet, à l'endroit où le verre qui contenait la potion d'Annette avait roulé sans se briser. Mme Lefoullon le prit machinalement: il y restait encore quelques gouttes de la potion et elle parut surprise de leur couleur.

—Demandez donc à l'enfant, dit-elle à Georges, si elle a touché à ce verre.

Georges répéta la question à Fante.

—C'est cela qui t'a fait mal, peut-être?

L'enfant fit un signe d'assentiment.

Mme Lefoullon reprit le verre et alla jusqu'à la croisée où elle en mira au jour les gouttes qui restaient.

—C'est incompréhensible, dit-elle. La potion que j'avais préparée pour Annette n'avait pas cette couleur... D'ailleurs, un calmant n'aurait pu produire cet effet...

L'enfant geignait de plus belle sur le tapis. Annette essayait de soutenir sa tête qui roulait en tous sens. Mme Lefoullon s'approcha.

—Est-ce qu'on a changé la potion que j'avais versée dans ce verre?

—Oui, dit Fante.

—Qui? demanda Georges.

L'enfant ne répondit pas; mais, à la façon dont elle regarda Georges, celui-ci fut tout de suite édifié. Pour ne pas risquer un jugement téméraire, il insista cependant, mais de manière à n'être entendu que de Fante:

—Alors c'est vrai? Elle est venue ici cette nuit?

—Oui, dit l'enfant.

—Et c'est elle qui a versé dans le verre la potion que tu as bue?

L'enfant fit encore signe que oui.

—Pourquoi l'as-tu bue?

Cette fois, l'enfant se tut, soit par réserve, soit par difficulté d'articuler les mots. Mais, dès ce moment et par les seuls monosyllabes qu'on avait pu lui arracher, il apparaissait clairement qu'elle avait été empoisonnée. C'était aussi, depuis quelques minutes, l'avis de Mme Lefoullon, et l'excellente dame, qui avait sur elle toute une pharmacie de poche, s'occupait déjà de préparer un émétique, qu'elle fit avaler à l'enfant. Cela la dégagea un peu. Ses convulsions cédèrent et on put la coucher sur un fauteuil.

—Elle n'a dû prendre que quelques gouttes du breuvage, dit Mme Lefoullon. C'est ce qui l'aura sauvée.

Georges, soupçonneux, continuait à regarder Fante. Mme Lefoullon voulut appeler.

—N'en faites rien, ma tante, dit Georges. Il faut d'abord que nous éclaircissions entre nous ce mystère.

Il se tourna vers Annette:

—Qu'as-tu vu, toi, Annette?

—Mais je n'ai rien vu, dit Annette. C'est la chute du guéridon qui m'a éveillée. J'ai aperçu Fante sur le tapis qui se roulait en geignant et j'ai crié au secours...

—Tu n'avais pas encore bu la potion que t'avait préparée ta mère?

—Non, cela j'en suis sûre.

Georges revint vers l'enfant, pâle, la tête ballante et que secouaient de longs frissons. Il lui prit les mains, les caressa doucement:

—Essaie de parler, lui dit-il. Raconte-nous brièvement ce qui s'est passé.

L'enfant fit un effort, et tout bas, à l'oreille de Georges:

—Je ne peux pas, dit-elle, devant... devant la demoiselle.

Georges comprit les délicats scrupules de l'enfant et pria les deux femmes de s'écarter un peu.

—Là, vas-y maintenant, dit-il à Fante. On ne t'entendra pas...

—Jésus, Marie, Joseph! invoqua l'enfant qui semblait hésiter encore...

—C'est donc bien terrible, ton histoire? Voyons! N'aie plus peur, puisque je suis là...

—Eh bien, dit l'enfant, elle est encore revenue cette nuit... J'étais couchée dans le fauteuil et, comme je ne bougeais pas, elle a cru sans doute que je dormais... Alors, elle a pris un petit flacon dans sa poche et elle l'a vidé dans le verre de la demoiselle... Puis, elle est partie...

—Et tu as voulu goûter la potion?

—Oui, dit Fante... Je ne savais pas ce que la morgr'heg avait versé dans le verre de la demoiselle; j'avais peur que ce ne fût de la poison...

—Pauvre enfant! ne put s'empêcher de murmurer Georges, touché de ce dévouement admirable. Ainsi tu ne craignais pas de te sacrifier à ta maîtresse?...

—Oh! non, monsieur Georges, dit naïvement Fante. La demoiselle était malade, c'était à moi de la soigner de mon mieux. Et puis, ajouta-t-elle, avec un triste sourire, je serais bien morte pour sauver la demoiselle, qui est si bonne!...

—Par bonheur, tu n'as bu que quelques gouttes de cette infecte drogue, dit Georges. Repose-toi, ma petite Fante, continua-t-il. On va te coucher et ma tante te préparera une tisane qui achèvera de te guérir... Souffres-tu beaucoup encore?

—Moins qu'avant...

—Bon, cela indique qu'il n'y a plus de danger...

Il la laissa aux deux femmes et sortit, sans dire où il allait ni ce qu'il comptait faire. Annette et Mme Lefoullon déshabillaient l'enfant et l'aidaient à regagner son lit: elles ne s'aperçurent qu'après coup de l'absence de Georges. Dans leur ignorance des aîtres, il ne leur restait d'autre parti que d'attendre—et de prier.

Leurs voix s'unirent dans la plus fervente des oraisons.

IX

Sur la terrasse du château, couchée dans sa tunique rouge, le menton dans ses paumes, Morgane regardait la mer. Derrière elle, dans un angle de la terrasse, Blegobred accordait son instrument. Un jour gris, déchiré d'éclaircies de soufre, pesait sur l'horizon. De brusques coups de vent passaient comme des faulx et la mer n'était plus qu'une grande prairie livide, couleur de plâtre, où bondissait le troupeau des vagues. Elles venaient battre le pied de la terrasse et, brisées par le choc, reculaient vers le large, où d'autres les heurtaient du poitrail et, toutes ensemble, mêlées dans un échevèlement d'écume, recommençaient le stérile assaut...

Morgane, comme fascinée par cette lutte, demeurait sans parler, les yeux sur la mer. Un moment, elle parut s'arracher à sa contemplation, et, se tournant vers Blegobred, toujours immobile:

—L'air de la Mort, mon âme!

Le vieux telynor tira des cordes basses de sa harpe trois sons graves pareils à un glas; Morgane s'était retournée vers la mer: l'abîme qu'elle fouillait du regard lui semblait moins profond et moins sombre que l'abîme de son propre cœur. Quels courants, quels remous de tempête sont comparables aux agitations d'un cœur? Les passions qui se heurtent sans bruit, dans les ténèbres d'une conscience, dépassent en horreur la vaine bataille des éléments. Elle était criminelle!... A cette heure même, dans une chambre de la Tour des Hôtes, il y avait un pâle corps de jeune fille, des bras jetés, des yeux qui ne verraient plus la douce lumière du jour... Idris lui avait remis le «boire» magique qui ne laisse aucune trace, qui n'a aucun goût, qui tue sans éveiller. Elle l'avait mêlé à la potion d'Annette. Personne ne l'avait observée; la chambre était plongée dans une obscurité propice; Fante dormait. Et sa main n'avait pas tremblé en versant l'horrible breuvage. Il le fallait!...

Notes in this chapter

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