DEUXIÈME PARTIE LA SIRÈNE
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I
Tête basse, Georges Léïzour allait sur la route de Lannion.
La journée était chaude et belle; pourtant, vers l'ouest, un long radeau de nuées grises bloquait le bas du ciel. Du haut de son crec'h, point culminant du plateau, le calvaire en pierres brutes de Trégastel, que Georges venait de dépasser, agenouillait sous sa bénédiction tout le paysage terrestre et marin; des clochers s'exaltaient sur la ligne d'horizon; une combe allongée et profonde, pareille à une entaille, s'ouvrait sur la gauche, si étroite que l'œil glissait par-dessus sans s'arrêter. Et çà et là, dans la lande, les emblaves, cheminaient des caravanes de rochers... Une alouette huppée qui picorait sur la route s'enleva en plein ciel, chanta et se perdit dans le bleu. Elle n'était plus qu'un petit point imperceptible que son chant clair et distinct arrivait encore à Georges. Et il se rappelait involontairement les paroles que la sagesse bretonne prête à la jolie voyageuse, symbole de l'âme repentante qui s'élève jusqu'aux portes du ciel pour solliciter son pardon:
Per, Per, digor'dhi. Biquen, biquen, n'a pec'hi.
«Pierre, Pierre, ouvre-moi. Jamais, jamais plus je ne pécherai.» Vain appel! La porte ne s'ouvrait pas et la pauvre âme retombait de tout son poids sur la terre...
Georges ne pouvait s'empêcher d'établir une comparaison mélancolique entre sa condition et celle que la légende assigne au gentil oiseau. Comme lui, il s'était élevé jusqu'au seuil du bonheur; comme lui il en avait été brusquement précipité.
Il venait d'avoir vingt-six ans. Recueilli à la mort de ses bons parents par sa tante, Mme Lefoullon, il avait grandi près d'Annette, plus jeune que lui de quelques années. Une ardente sympathie avait rapproché les deux enfants et qui ne parut se relâcher que du jour où la vocation de la mer se fut déclarée chez Georges. Reçu au Borda dans les premiers rangs, il partit pour Brest, et, quand il revint aux vacances, c'était un autre homme. Un air de froideur pincée, d'indifférence presque hostile, avait remplacé son abandon et sa familiarité caressante d'autrefois. Les avances d'Annette, que ce changement déconcertait, n'eurent aucune prise sur ce cœur ombrageux et fier. Elle ne réfléchit pas que ce changement était plus calculé que naturel; elle crut que Georges la traitait en petite fille. Le malentendu qui s'établit dès lors entre elle et son cousin et que l'absence, l'extrême rareté des visites de celui-ci aggravèrent encore, explique jusqu'à un certain point qu'elle eût fini par quitter tout espoir de le reprendre. Jeune, sans expérience, livrée à elle-même, adorant son père, qui le lui rendait, elle se fit à l'idée de recevoir un époux de sa main... La vérité ne lui apparut que dans cette explication décisive où Georges, pressé de toutes parts, lui découvrit le secret de sa conduite: il n'avait pas voulu qu'un soupçon pût effleurer la jeune fille ni personne. Annette était riche; par surcroît, il devait à ses parents tout le peu qu'il était. Dès que ces réflexions furent entrées en lui, elles ne le quittèrent plus. Il jura d'oublier Annette, fût-ce au prix de son bonheur, ou du moins de faire en sorte que nul ne soupçonnât ses sentiments pour elle. Il avait tenu sa promesse et, n'eussent été la ruine des Lefoullon et la rupture du mariage d'Annette, jamais il ne se fût départi de sa réserve.
Sans doute cette catastrophe domestique le navrait. Mais dans sa douleur, il ressentait comme un élancement de joie égoïste à penser que l'unique obstacle qui le séparait du cœur d'Annette avait disparu avec la dot de la jeune fille et, dans son impatience de la rejoindre, il sollicita et obtint son renvoi immédiat en France. La lettre de M. d'Arnouville n'avait pas laissé de le confirmer dans une illusion si dangereuse. L'excellent vieillard, qui était le seul homme peut-être qui eût pénétré dans le secret de ses sentiments, lui mandait la conduite odieuse du fiancé d'Annette, mais donnait clairement à entendre que les conséquences n'en avaient rien eu de tragique pour elle: Annette pouvait être blessée dans sa vanité; elle n'était pas touchée dans un amour qui n'existait pas encore et qui, peut-être, ne se fût jamais déclaré. Cette lettre accrut les espérances de Georges. Cependant, à mesure que se rapprochait le moment de sa réunion avec Annette, il se sentait repris de ses anciennes perplexités. Il ne pouvait croire qu'Annette eût accordé sa main à un homme qu'elle n'aimait pas; la fatigue et l'énervement qu'il lut sur son visage, en sautant du train, lui parurent les signes évidents de sa mélancolie. Au lieu de se déclarer tout de suite, il attendit, laissa passer l'occasion et ne la retrouva plus. Annette, qui l'aimait, commença, dès qu'elle s'en aperçut, de s'accuser de sa légèreté et de son détachement; elle voulut entrer en lutte de générosité avec lui et ne se jugea plus digne du cœur de son ami.
Georges ne pouvait malheureusement démêler les véritables sentiments de la jeune fille. Ballotté tant de jours entre l'espoir et la crainte, repoussé à la minute même où il pensait avoir bataille gagnée, il mettait le refus d'Annette sur le compte de l'indifférence: elle ne l'aimait pas, et, si elle ne le lui avait pas dit, il croyait du moins le sentir au ton de ses paroles.
A quoi bon prolonger un débat aussi douloureux que stérile? Il allégua près de sa tante des nécessités de service; en réalité, il fuyait la jeune fille. La veille de son départ, il devait se rendre à Lannion pour faire régulariser diverses pièces dont il pensait n'avoir pas besoin de sitôt. Il quitta Rûn-Rouz au petit jour sans avoir vu Annette ni sa tante. Une course de trois lieues ne l'effrayait point, et, d'ailleurs, il avait besoin de grand air et de mouvement. Mais, quoi qu'il fît, la pensée d'Annette ne le quittait pas. A un détour de la route, au pied de la montée de Guéradur, il aperçut entre les arbres la petite flèche ajourée du clocher de Saint-Samson. Et ce lui fut un coup plus vif encore: il revécut en une seconde cette journée radieuse, qui s'annonçait comme le prélude de tant d'autres et qui n'avait été que le prologue de son malheur... Comment expliquer tant de changements? Se pouvait-il qu'Annette se fût méprise, où bien la folle enfant avait-elle voulu l'abuser?
Annette n'était ni méchante ni sotte. Elle avait de l'esprit et du cœur et, sous une légèreté de surface, autant de décision qu'il en peut tenir dans une jeune fille. Sa mère, Mme Lefoullon, était née Léïzour de Kerduel. Pour comprendre qu'elle eût consenti à épouser l'homme plein de tact, de bonté, riche, mais sans naissance, qu'était M. Lefoullon, il n'est pas sans intérêt de connaître que la famille Léïzour était complètement ruinée. La Révolution lui avait ôté une partie de ses biens, qui étaient déjà fort endommagés, et le reste avait sombré dans les entreprises extravagantes de son chef, le vieux Job ou Joseph Léïzour, que, par moquerie, on appelait le duc Job. Celui-ci, des débris de son patrimoine, avait acheté à Saint-Brieuc une façon de manoir gothique, sis dans une des plus sombres venelles de la basse ville, et y avait ouvert un cabinet de consultations vraiment original. L'investigation méticuleuse et patiente des parchemins de sa famille, l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne de Bretagne, et qu'une généalogie peut-être apocryphe faisait descendre du roi Arthur, le légendaire prince breton, l'avait entretenu dans l'idée que le déclin de sa race était à la veille de prendre fin et que le moment approchait où elle recouvrerait son premier lustre et son opulence passée. Ce dernier des Kerduel, qu'une sorte d'amour-propre retenait de porter le titre et le nom d'origine auxquels il avait droit, attendant pour les relever d'avoir rétabli ses affaires en bon point, était un petit homme maigre aux pommettes saillantes, au nez busqué, aux yeux vifs et ronds et qui dansaient comme des feux follets sous des sourcils ravagés. Harnaché d'une longue pelisse de ratine qui flottait autour de ses côtes, d'un gilet à jabot et d'un pantalon à sous-pieds, il faisait les délices des gamins de Saint-Brieuc qui lui aboyaient aux jambes toutes les fois qu'il sortait de sa hiboutière. Il n'y prêtait point attention et suivait son chemin, qu'il n'interrompait que pour puiser dans une fine tabatière, où un camée de l'autre siècle serti dans l'or évoquait des élégances abolies, une prise de tabac d'Espagne dont il secouait ensuite les grains, fort galamment, d'une chiquenaude sur son jabot.
Tel quel, il avait grand air, et, avec des sautes singulières d'idées, une parole dont l'accent était convaincant et touchant tout ensemble.
Il ne faut point attribuer à d'autres raisons l'espèce de mariage in extremis qu'il fit à cinquante ans avec Mlle Yolande-Aimée-Zéphyrine de Creuzolles, laquelle n'en avait que trente, lui apportait une laideur discrète et le plein épanouissement d'un cœur voué par nature à toutes les œuvres de sacrifice. C'en fut un que de le prendre pour mari. Mlle de Creuzolles n'avait aucune fortune que la maison de ses parents et quelques terres. Elles fondirent dans la grande entreprise où les précipita le vieux Job. Persuadé, non sans une apparence de raison, que le relèvement de sa famille tenait à l'existence d'un trésor caché dans les décombres d'un des nombreux châteaux qu'elle possédait autrefois (mais lequel?), il avait commencé par exécuter des fouilles pour son propre compte en différents endroits du pays.
Ses échecs successifs et la diminution de son patrimoine ne le découragèrent pas, et, voyant là tout au contraire le germe d'une entreprise à généraliser, il s'établit à Saint-Brieuc découvreur de trésors pour le compte d'autrui. Héraldiste de premier ordre, possédant sur le bout du doigt son armorial breton, il lança des circulaires de tous côtés, tant sur les familles que la Révolution avait dépouillées et qui pouvaient espérer rentrer ainsi dans une partie de leurs biens, que sur les familles encore en possession de leur patrimoine et qu'il alléchait par l'espoir d'un accroissement de fortune.
Le plus curieux n'est point qu'il ait tenté l'aventure, mais qu'il se soit trouvé des gens pour donner dans ce miroir. Lui-même était sa première dupe et la plus innocente. Mais il est notoire que de nombreuses familles nobles s'intéressèrent à cette chimère, que le cabinet du duc Job fut longtemps fort achalandé et qu'il ne périclita que fort après et quand aucune des fouilles n'eut donné de résultats. Les concessions cependant coûtaient cher, les ouvriers et les démolitions. Le vieux Job y était souvent de sa poche. Il lui fallut enfin rendre les armes. Il ne le fit qu'à son corps défendant et sur les représentations de Mme Léïzour, qui eût très dignement et vaillamment supporté la misère pour elle-même, mais qui ne la voyait point sans terreur menacer ses enfants.
Le bizarre gentilhomme avait eu en effet, à cinq années de distance, un garçon et une fille. Le garçon était un grand braque, désordonné et furieux, dont on ne put rien tirer au collège, qui s'engagea avant l'âge et ne fit que cela de bon. Dans la suite, ses parents, pensant l'apaiser, lui donnèrent une jeune fille de la bourgeoisie qui l'épousa de confiance, sur son nom et sa mine, qu'il ruina et qui mourut en accouchant d'un fils, lequel fut Georges Léïzour; lui-même disparut peu après à Santos, où l'avaient conduit ses perpétuelles agitations, d'un accès de fièvre jaune. Par bonheur, Yseult Léïzour, sa sœur cadette, était à l'opposé de ce furieux: c'était tout le portrait de sa mère pour l'extrême sensibilité, la délicatesse d'âme et de cœur; elle y joignait un sentiment de son rang assez vif, il est vrai, et, pour une fille aussi pauvre, plus de vanité, peut-être, qu'il n'était nécessaire. Encore ce léger travers tournait-il le plus souvent en innocentes manies, comme de cataloguer des empreintes de cachets blasonnés, de collectionner les bibelots de l'autre siècle dont l'élégance la ravissait, de dresser un faucon qu'on lui avait apporté tout petit, qu'elle chaperonnait et à qui elle avait appris à se tenir sur son poing.
La bonne éducation des Léïzour, plus que leur noblesse, dont ils étaient à peu près seuls à se souvenir, faisait que, malgré leur médiocrité, ils étaient reçus dans le meilleur monde.
Yseult était, dans son enfance, une petite personne infiniment gracieuse et jolie; on la choyait, et plus que tous la vieille chanoinesse de Penfenteuniou, chez qui elle allait en visite le jeudi et qui la bourrait de confitures et de massepains; elle s'y rencontrait avec un neveu de la chanoinesse, qui faisait ses études chez les pères eudistes de Saint-Charles et dont les parents immédiats, chargés de famille, s'étaient débarrassés sur leur vieille cousine du soin de son instruction.
Les deux jeunes gens, au cours de ces rencontres hebdomadaires qui se prolongèrent assez avant de leur adolescence, conçurent à l'égard l'un de l'autre des sentiments de sympathie que l'âge eût pu développer jusqu'au véritable attachement, si, à cette minute décisive de leur vie, l'état de délabrement où était tombée la fortune du vieux Job ne l'avait forcé de liquider vaille que vaille son cabinet d'affaires et de transporter ses pénates à Paris.
Cet exil, qui ne contrista pas moins Yseult que sa mère, eut une conséquence imprévue. Les Léïzour qui, autant pour cacher leur détresse que dans l'espoir de trouver une occupation qui leur permît de vivre, s'étaient perchés au cinquième étage d'une maison ouvrière de la rue des Mathurins, furent mis en relation par M. d'Arnouville avec un riche agent de change du nom de Lefoullon, lequel était d'origine bretonne et dont le père, tenancier de la famille au temps de sa prospérité, avait depuis lors fait fortune à Paris. Il se trouva que le fils était propriétaire de la maison qu'habitaient les Léïzour; frappé du hasard qui le remettait en présence des anciens maîtres de son père, il s'enquit de leur situation et conçut pour eux un intérêt mêlé de pitié. Il s'employa aussitôt pour dénicher au vieux Job un vague office d'inspecteur et, cependant, donna des ordres pour qu'on ne le pressât point sur le loyer ni sur les autres dépenses qu'il avait pu contracter. Le duc Job ne savait à quoi attribuer cette sympathie inespérée, qui étonnait également Mme Léïzour et Yseult. Elles bénissaient dans le secret leur bienfaiteur inconnu. Mais le jour arriva enfin où celui-ci se découvrit, et il le fit avec tant de délicatesse, une si grande réserve d'expressions, qu'il devint pour elles un ami plus qu'un protecteur.
La conduite de M. Lefoullon, pour spontanée qu'elle eût été au début, ne laissa point cependant de revêtir avec le temps une légère teinte d'intérêt personnel; ses visites devenaient plus fréquentes et il apparut bientôt qu'il en recherchait toutes les occasions.
M. Lefoullon avait été profondément frappé de la beauté naissante d'Yseult. Paris ne l'avait point tellement métamorphosé qu'il fût devenu insensible tout à coup aux considérations de famille et de rang. Loin d'afficher l'orgueil habituel aux parvenus, il ressentait, en présence d'Yseult, quelque chose de l'admiration respectueuse que ses humbles ancêtres éprouvaient devant la fille de leur suzerain. L'excellent accueil de Mme Léïzour, la reconnaissance affectueuse que lui témoignait Yseult l'enhardirent cependant jusqu'à faire à celle-ci l'aveu de l'amour qu'il avait conçu pour elle. Au premier mot, il s'arrêta. L'attitude glacée de la jeune fille, l'air de suprême réserve dont elle reçut cette déclaration lui apprirent combien sa méprise était grande. Il rentra chez lui bouleversé et de trois jours ne sortit pas. Pendant plus d'un an qu'avait duré son intimité avec la famille Léïzour, il avait insensiblement laissé lever en lui une espérance qui avait tout envahi. Sa grande fortune, la pauvreté des Léïzour, les charges qui les accablaient et que venait d'augmenter, à la mort de leur fils aîné, l'adoption de son malheureux orphelin, enfin les services personnels que lui-même leur avait rendus, tant de considérations, agissant sur un cœur naturellement prévenu, lui avaient fait oublier la distance qui séparait de la famille de ses anciens maîtres le fils de leur ancien serviteur. La froide et silencieuse réserve d'Yseult la lui avait rappelée trop tard et il s'accusait amèrement de son erreur. Quel ne fut donc pas son étonnement quand on lui annonça M. Léïzour et que celui-ci, à peine assis et se relevant pour le prendre par un des boutons de son habit, lui dit à brûle-pourpoint:
—Mon cher ami... mon unique ami... Yseult nous a tout conté... Vous acceptez toujours d'être notre gendre, n'est-ce pas?
Contre son habitude, le duc Job bredouillait, et il était visible que lui aussi faisait effort pour cacher ses vrais sentiments et l'humiliation secrète qu'il éprouvait à la pensée de mésallier son dernier enfant.
Mais M. Lefoullon, tout à l'ivresse de son bonheur, ne vit rien ou ne voulut rien voir et ne songea pas davantage à s'enquérir sur le moment des raisons qui avaient poussé Yseult à cette volte-face inattendue. Il se précipita sur les mains du duc Job, les baisa et ne voulut point le lâcher qu'il ne lui eût fait répéter jusqu'à dix fois qu'Yseult consentait à l'épouser. Cela ne lui suffit point encore et il força M. Léïzour de l'accompagner jusqu'à la Bourse. Chemin faisant il lui annonça qu'il mettait à sa disposition une provision de cinquante mille francs pour des fouilles dont il le savait préoccupé aux environs de Coatfrec, en Bretagne, et cette innocente flatterie acheva de lui conquérir le cœur du vieillard.
Le lendemain, M. Lefoullon fit sa demande officielle à Mme Léïzour, qui l'agréa. Il fut admis à faire sa cour à Yseult et il trouva chez elle une politesse sans embarras qui contrastait singulièrement avec l'ardeur dont il était brûlé. Il ne remarqua pas combien la jeune fille avait changé ces trois jours et les traces de lutte violente qu'elle portait dans le cerne bleuâtre de ses yeux. Le ton uni de sa conversation l'abusait sur l'état véritable de son cœur, et, d'autre part l'espèce d'extase où il était plongé et où il demeura toute sa vie l'empêchait de se rendre compte des changements qui s'étaient faits en elle...
La vérité, qu'il ne connut pas, est qu'Yseult s'était volontairement sacrifiée aux siens. Faisant violence à ses propres sentiments, elle avait longtemps débattu en elle toutes les raisons qui pouvaient l'éloigner ou la rapprocher de M. Lefoullon. Sa mère, sans vouloir peser sur sa décision, ne lui avait pas caché cependant la détresse profonde où ils se trouvaient: le mariage qui s'offrait à elle présentait de grands avantages, dont le plus appréciable est qu'il les assurait tous contre une misère quasi imminente. M. Léïzour, consulté, n'eut pas le courage de se prononcer contre une alliance qui lui permettait de donner un nouveau corps à ses chimères: il n'avait pas quitté tout espoir de découvrir un trésor qui redorerait son blason et il se satisfaisait d'acheter cet espoir au prix d'une concession qui n'engageait que sa fille.
Yseult agita longuement toutes ces raisons; le rêve, secrètement caressé, d'une alliance plus flatteuse et plus chère, des souvenirs d'enfance, l'image, encore mal effacée, de Jean de Penfenteuniou, son compagnon de jeux chez la bonne chanoinesse bretonne, devenu officier de marine, mais sans fortune comme elle, plus que tout l'idée fort élevée qu'elle se faisait de la position de sa famille dans le monde et des droits et des devoirs inhérents à icelle, la sollicitaient de décliner un mariage qui ne satisfaisait ni son esprit, ni son cœur.
Elle s'y décida cependant, mais de ce moment elle cessa de s'appartenir et ses lèvres blanches et serrées, sa pâleur, la fièvre de ses yeux lui demeurèrent comme les signes de sa nouvelle condition. M. Lefoullon ne pénétra jamais le secret de cette étrange attitude; l'atmosphère d'adoration où il vécut jusqu'au bout l'aveuglait sur son bonheur; il s'en exagérait le degré et tâchait de se faire pardonner l'humilité de son origine à force d'attentions et de soins. Déjà riche, il rêva de le devenir davantage pour aller au-devant des moindres caprices d'Yseult. Celle-ci, dédaigneuse peut-être du monde de parvenus où l'avait introduite son mari, vivait dans un isolement presque complet, au milieu des chères reliques familiales dont son esprit d'élégance et d'aristocratie naturel lui faisait sentir inexprimablement le charme. Une fille lui était née de son mariage, Annette, à qui elle communiqua un peu de sa distinction, non toutefois sans être rebutée par le côté décidé et positif qu'elle découvrait dans son caractère. Le vieux Job était mort peu de temps après l'entrée en mariage de sa fille, et d'une façon aussi naturelle que tragique, si l'on veut bien avoir égard à son grand âge et à la singularité de ses occupations: un pan de mur l'avait mis en bouillie durant qu'il exécutait ses fouilles au château de Coatfrec et dans le moment, disait-on, où il poussait un triomphant euréka. Mme Léïzour lui avait survécu quelques mois à peine et s'était éteinte doucement entre les bras d'Yseult. Les années avaient passé. L'orphelin, recueilli par les Lefoullon et qui n'était autre que Georges Léïzour, avait grandi à leur foyer, près d'Annette. Fort affectionné de sa tante, qui se mirait en lui et dont il avait, en effet, plus que la jeune fille et par une réelle bizarrerie d'atavisme, quelques-uns des traits de caractère, la noblesse ombrageuse et l'accent mélancolique, il semblait appelé, dans les imaginations de l'excellente femme, à redresser l'ancien tronc des Kerduel par un mariage avec Annette auquel M. Lefoullon eût vraisemblablement prêté les mains. Le départ de Georges, son changement d'attitude à l'égard de sa cousine avaient ruiné la combinaison. Retombée de son rêve, Mme Lefoullon ne s'était plus occupée des autres projets d'établissement dont son mari l'avait entretenue au sujet de la jeune fille. Elle semblait indifférente à tout et à tous et s'en remettait pour la décision à prendre au bon sens et à l'expérience de M. Lefoullon.
C'est ainsi qu'elle parut consentir au mariage d'Annette avec un Dussaussoy. La mort de son mari, la perte de sa fortune l'accablèrent extrêmement. Une fatalité s'acharnait à rendre inutile le lourd sacrifice qu'elle avait fait autrefois de ses inclinations et de son rang. L'empressement de Georges à se rendre auprès des deux femmes, l'intérêt subit qu'il montra pour Annette et dont le sens ne pouvait échapper à Mme Lefoullon rendirent un moment la vie à sa chimère. Elle caressa de nouveau le rêve d'un mariage entre Annette et Georges et il lui sembla qu'Annette s'y prêtait obligeamment. Le passé reprenait corps; le vieux tronc des Kerduel allait reverdir. Les lubies paternelles, ce mirage d'une restauration de sa race, qui devait briller d'un nouvel éclat avant de s'éteindre, lui avaient toujours été présentes; c'était l'unique héritage qu'elle eût recueilli du vieux Job, et il l'aidait à supporter les maux de toutes sortes qui l'accablaient.
Aussi sa déception fut-elle grande quand Georges, qui devait passer tout son congé entre Annette et elle, lui annonça que des nécessités de service l'obligeaient de s'en aller. Elle se perdit en suppositions sur les raisons de ce départ subit, voulut en parler avec Annette et, finalement, sans lumière et sans prise sur le cœur de la jeune fille dont elle avait toujours laissé la direction à son mari et dont la petite âme volontaire lui échappait complètement, elle se claustra dans sa chambre et se résigna aux événements.
Georges, qui voulait éviter toutes les occasions de se retrouver en face de sa cousine, s'attarda à Lannion plus qu'il n'était nécessaire et ne se remit en route qu'à la tombée du jour. Encore, pour allonger le chemin, avait-il pris par Servel et Pleumeur, d'où il pensait gagner Trégastel. Le temps, fort beau jusqu'alors, s'était un peu troublé dans l'après-midi; la chaleur restait forte cependant et, quand il arriva au haut de la montée de Pleumeur, d'où l'on découvre la mer et les îles, il vit que la lourde banquise de nuages gris à l'ancre sur l'horizon avait appareillé dans la direction du Sud. Elle couvrit bientôt tout le ciel et en même temps une brume intense, qui avançait par bouffées, s'étendit à ras de terre et noya le paysage dans ses tulles blafards.
Georges reconnut cette brume de chaleur, commune dans tout l'Ouest, qui monte de la mer et dont les marins disent pittoresquement: «C'est de la graisse de vent», pour marquer qu'elle annonce d'ordinaire une bourrasque ou un cyclone. Cette brume devint bientôt si épaisse qu'on avait peine à distinguer les objets les plus rapprochés. La nuit l'accrut encore, au point que Georges eut quelque peine à se débrouiller dans l'écheveau de petites routes qui, Trégastel franchi, sollicitaient de tous côtés ses pas. Comme il approchait de Rûn-Rouz, surgit une ombre qui poussa en l'apercevant un petit cri de frayeur. C'était Fante.
—Monsieur Georges!... Ah! vous m'en avez fait une peur!... S'il est possible de surprendre le monde de la sorte!
—Mais, petite bête, ce n'est pas ma faute si la brume étouffait mes pas... Je ne t'entendais pas venir, moi non plus...
—Seigneur Jésus, reprit Fante, j'ai cru que c'était un intersigne... l'intersigne de notre demoiselle, ajouta-t-elle plus bas...
Georges ne prit pas garde à ces dernières paroles et demanda seulement à l'enfant comment elle se trouvait là seule et si tard.
—Ah! mon Dieu, c'est vrai, vous ne savez pas... La demoiselle est partie cette après-midi en mer avec mon père et Fanchic, et ils ne sont pas rentrés... J'arrive de Bringuiller: on n'y avait vu personne... Mais peut-être qu'Yvon rapportera des renseignements de Landrellec.
—A quelle heure était la marée? demanda Georges, qui, dans les circonstances tragiques, savait toujours se retrouver maître de lui.
—L'étale était à huit heures.
Il en était à ce moment près de neuf. Normalement, le Courlis, la barque de Fanch-goz, aurait dû revenir avec le premier flot, c'est-à-dire vers six heures. Mais elle avait pu être cernée au large par la brume et forcée de dériver. C'était l'hypothèse la plus vraisemblable; il y en avait une autre, si terrible que Georges n'osait pas s'y arrêter. Il courut d'une traite jusqu'à la maison, suivi de Fante, qui mettait les soupirs sur les signes de croix et les signes de croix sur les oraisons.
Peut-être Annette était-elle rentrée dans l'intervalle. Il l'appela du seuil.
Gertrude, qui veillait dans la pièce, ne put que lever les bras et les abaisser en signe de désespoir.
—Et ma tante?
—Ah! béni monsieur, murmura Gertrude, ce dernier coup va l'achever ben sûr. Elle n'est tant seulement pas plus vaillante à c't'heure qu'une gosseline de quinze jours...
—Dites-lui que je veux la voir...
Gertrude gratta à la porte de Mme Lefoullon, et Georges entendit la malheureuse femme qui demandait d'une voix basse comme un souffle:
—C'est vous, Gertrude... Eh bien, Annette est-elle de retour?
—Pas core, pas core, madame... Mais vous faites pas de bile... V'là M. Georges qui vient d'arriver et qui voudrait vous couler deux mots.
—Qu'il entre, le cher enfant!
Georges trouva sa tante au lit, brisée et sans regard. La prudence la plus élémentaire lui commandait d'affecter une sécurité qui n'était point dans son âme. Il s'ingénia à rassurer la pauvre femme et à lui démontrer que le retard de la barque n'avait aucune signification fâcheuse.
—Dieu t'entende, mon pauvre enfant! dit-elle enfin. Ta présence, du moins, me rassure un peu. Si Annette doit être sauvée, ce ne sera que par toi...
—Oui, oui, jura Georges. Soyez tranquille: je vous la ramènerai.
En sortant il trouva Yvon, qui revenait de Landrellec, où l'on n'avait aucune nouvelle du Courlis, mais qui lui donna quelques précisions intéressantes sur l'heure d'appareillage et la direction du bateau.
—Ça doit être vers onze heures qu'il s'est mis en route... Fanch-goz a envoyé Fanchic prévenir Mademoiselle qu'il devait aller relever ses casiers neufs dans le chenal des Triagoz, mais qu'il fallait se hâter à cause du déchal. Et il était à ce moment-là dix heures et demie...
Les Triagoz! Georges connaissait de réputation cette basse sinistre, cimetière de tant de marins. La mer, même par beau temps, y fait le diable à quatre... Que pouvait-ce être par le temps de brume, où elle se hache et fatigue continuellement? Autre motif d'appréhension: le bateau de Fanch-goz était vieux, radoubé sur toutes les coutures et ne tenait au vent que par l'adresse de son pilote... N'importe! Fante, écroulée sur une chaise, balbutiait des ave à n'en plus finir. Georges la secoua:
—Tu connais les passes, hé?... Tu sais où les bateaux font cap pour rentrer, suivant la direction des courants et des vents?
—Oui, dit l'enfant.
—Viens donc, dit Georges, et prends un fanal...
La crainte de Georges était que Fanch-goz n'eût voulu rentrer malgré la brume et que, drossé sur quelque caillou, il n'y eût coulé avec son équipage. Mais dans ce cas on eût déjà trouvé des épaves à la pleine mer comme pour la Marie-Joseph. Il fallait donc, cette hypothèse admise, qu'il eût donné sur quelque autre point éloigné de la côte d'où les nouvelles n'avaient point encore eu le temps d'arriver. Le plus croyable, en somme, avec un marin aussi expérimenté que Fanch-goz, était qu'il avait gagné le large ou mouillé en quelque endroit pour attendre la fin de la brume. Mais alors un autre danger surgissait: le vent. Il semblait certain que cette brume de chaleur, plus épaisse à mesure, couvait dans ses cocons une redoutable tempête. Le bateau pourrait-il gagner à temps l'une des passes de basse mer? La brume ne se lèverait-elle qu'avec le flot, ce qui ajouterait aux chances de salut? Le jusant en avait encore pour deux heures: le plus pressé était donc de courir jusqu'aux Goulmedec, qui sont le point extrême de la côte aux basses mers, puis, si rien ne se présentait avant le flot, de se rapprocher des passes du sud, que le Courlis ne manquerait pas d'embouquer, au cas où, comme le voulait espérer Georges, il n'aurait pas sombré au large. Le fanal que Fante emportait et que Georges avait fixé au bout d'une longue perche servirait de signal aux retardataires...
L'enfant et le jeune homme s'enfoncèrent dans la nuit. Yvon, renvoyé à Landrellec où il avait mission d'attendre avec une barque et une équipe de pêcheurs prêts à prendre la mer au premier flot, s'en alla de son côté. La brume tenait bon toujours. Mais déjà un rayonnement diffus l'opalisait à l'endroit où se levait la lune, comme derrière une vitre en verre dépoli. Signe d'un changement prochain. En effet les deux explorateurs n'avaient pas dépassé la pointe de l'île Jaouen que des déchirures commencèrent d'apparaître dans la brume; le vent fraîchit graduellement et peu à peu toute cette ouate fondit dans la clarté d'un ciel sans nuages. L'espoir revint au cœur de Georges. Le vent était fort, sans être violent; mais la mer, comme travaillée en dessous, blanchissait au loin dans la nuit. Georges cependant planta son fanal sur une crête de rochers et, les mains en cornet, poussa de longs appels qui restèrent sans écho.
Bientôt il fallut abandonner les Goulmedec; la mer montait et l'entrée des passes du sud, avec le vent qui tournait en rafales, allait devenir singulièrement malaisée. Fanch-goz la tenterait-il? Préférerait-il rester au large? L'anxiété où il savait qu'était plongée la famille d'Annette devait être une puissante conseillère de retour... Georges regarda sa montre à la lueur du fanal: il était près de minuit déjà. Fante, grelottante et pâle, le suivit par la grève jusqu'à Morvic, qui domine la passe de l'île d'Aval. Si le Courlis ne se présentait point par là, c'est qu'il était perdu ou qu'il ne reviendrait qu'au jour. Le vent redoublait de violence; c'était le vent du sud-ouest, ce terrible Circius auquel l'empereur Auguste, pensant l'apaiser, fit élever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il s'enflait, couvrait la mer et la lande, bondissait sur lui-même comme pour essayer sa puissance. Et enfin il se déchaîna librement, régna en maître sur tout l'espace, et son grand souffle éperdu, forcené, ne s'arrêta plus de la nuit.
Georges et Fante avaient atteint le rebord occidental de Morvic, qui fait face à l'île d'Aval; Fante, que la peur transissait plus que le froid, s'était rencognée dans une embrasure de rochers; la lumière du fanal s'était éteinte et Georges essayait de la rallumer à contrevent. Un cri de Fante le fit se retourner au moment où, après avoir refermé la boucle du fanal, il le rassujettissait à la perche.
—Eh bien?
—Là! Là! disait Fante, en indiquant du doigt un des récifs de la passe où jouait précisément le rayon mouvant de la lune.
Et, avec une expression d'horreur:
—La morgr'heg!...
Une vague énorme s'abattit sur le récif et le couvrit d'une nappe d'écume; tout disparut. Mais Georges avait eu le temps de saisir au passage la silhouette d'un torse féminin qui plongeait sous la vague et dont il aperçut distinctement la tête étrange, inoubliable et furieuse...
—Jésus, mon Dieu, bonne sainte Vierge! soupira Fante en cachant ses yeux dans ses mains, elle nous a vus!...
Fantôme ou mortelle, la baigneuse ainsi surprise avait en effet, au cri de Fante, tourné la tête vers les deux guetteurs et son regard disait assez la sourde colère qui la gonflait. Georges en demeurait comme médusé. Buvant la mer de ses prunelles élargies, il attendait sans doute une nouvelle manifestation du radieux et sauvage phénomène. Mais rien ne parut. Les vagues se tordaient sous les mille lanières du vent d'ouest et leur écume, chassée dans le ciel, retombait à ses pieds comme une neige.
—Partons! Allons-nous-en! suppliait Fante.
Il la fit taire d'un geste impérieux. Rêvait-il? Avait-il son bon sens? Mais Fante avait vu aussi, vu comme lui, avant lui. Et le même cri figé sur les lèvres de l'enfant: «la morgr'heg!» avait monté aux siennes dans une autre langue: «la fille de la mer!» Et qu'importait le nom qu'on lui donnât? C'était bien elle, l'équivoque amphibienne que lui avait annoncée la vieille sorcière sakalave: il l'avait vue, il avait vu ses crins d'or, ses yeux glauques, son front volontaire et dur, ses narines frémissantes et l'ambre de son torse divin. C'était elle, car quelle possibilité qu'une femme osât de nuit, par cette mer déchaînée, remettre son corps au conflit des vents et des vagues, se jouer dans la tempête, paraître et disparaître ainsi à volonté dans l'abîme?...
Tendu et comme aspiré vers l'endroit où la mer s'était refermée sur elle, Georges n'aperçut point une petite barque noire courant sous sa voile en haillons vers l'extrémité de la passe. Fante, les yeux dans ses mains, sanglotait à l'écart. La barque doubla la pointe de Morvic. Mais, arrivée là, une vague de ressac, qu'on eût dite aux aguets pour son mauvais coup, la prit par le travers, la roula et l'envoya buter contre le musoir de l'île d'Aval. Un cri, un appel de détresse vint expirer aux oreilles de Georges. La voix d'Annette? Oui, cela y ressemblait. Mais d'où serait-elle venue? Rien n'égale la soudaineté des catastrophes maritimes et celle-ci n'avait laissé aucune trace sur la mer qu'un tronçon de mât et deux sabots d'enfant qui se balançaient à la lame comme de minuscules berceaux...
II
Georges reprenait son équilibre dans la fraîcheur du petit jour. Les yeux brûlés de fièvre, la peur aux dents, Fante n'avait pas bougé de l'angle où elle s'était tapie. On appelait, on criait à deux pas d'eux. Quelqu'un annonça enfin: «Les voilà!» Georges reconnut la voix d'Yvon.
—Ah! monsieur!... Nous qui vous cherchons partout depuis deux heures...
—Et Annette?...
—Mademoiselle est sauvée.
Yvon ne pouvait mentir et les deux hommes qui l'accompagnaient, deux marins de Landrellec avec qui il avait passé la nuit en vigie, juraient sur leur salut qu'il disait vrai. Bien mieux: Georges en tenait la preuve dans sa main; Yvon lui avait remis un billet qu'il tournait et retournait sans se décider à l'ouvrir.
—Mais lisez donc, monsieur Georges, lisez donc, disait Yvon. Le billet est pour vous, bien qu'il ne porte pas votre adresse.
De fait, aucune souscription ne s'y voyait, ce qui pouvait s'expliquer à la rigueur par le tour même de la communication.
«Ile d'Aval, 27 mai 189..
«La personne sauvée dans la nuit et recueillie chez moi dit s'appeler Mlle Annette Lefoullon et demeurer à Rûn-Rouz. Son état, sans inspirer d'inquiétude immédiate, ne lui permet pas d'être transportée à domicile. Elle me charge de rassurer sa mère et, dans le cas où cette dernière ne pourrait se rendre auprès d'elle, comme tout le lui fait craindre, elle prie M. Georges Léïzour de passer à l'île au reçu de ce mot...»
Signé: Morgane.
L'extraordinaire signature! Si extraordinaire que Georges d'abord ne vit qu'elle, tant elle semblait volontairement apposée là pour authentiquer son apparition de la nuit, lui conférer une manière d'état civil! Alors il n'avait donc pas rêvé? Car supposer une coïncidence encore... Enfin on verrait bien et il allait suivre Yvon et les deux marins venus là pour le «traverser», sur leur barque, quand un gros sanglot de la petite Fante, qui n'avait pas bougé de son encognure où personne n'avait songé à l'aller dénicher et qui couvrait sa figure de son mouchoir pour y pleurer plus à l'aise, lui rappela qu'il n'y avait pas au monde qu'Annette et lui. Égoïsme des amoureux! Pourvu qu'Annette fût sauvée, il ne songeait point à ce que pouvaient être devenus le grand-père et le frère de l'enfant. Le billet n'en soufflait mot, d'ailleurs, et il interprétait fâcheusement ce silence. Mais Yvon avait pris la petite dans ses bras:
—Coquin de sort! c'est Fante... Ah! la pauvre kézic-koant[4], elle est glacée... Elle a passé la nuit dehors avec M. Georges... Voyez-moi ça! Mais qu'est-ce qu'elle a donc à pleurer comme une source, cette petite nigaude?
Et l'enfant, à travers ses hoquets:
—Grand-père et Fanchic qui sont péris donc...
—Péris? Où as-tu pris cela?
—Dame, puisque vous ne parlez pas d'eux!
—Mais c'est justement parce qu'ils se portent comme la tour du Baly qu'on n'en parle pas.
—Vrai? cria Fante, riant à travers ses larmes. Ils ne sont pas noyés?
—Bon! répondit Yvon, c'est donc comme à la foire chez toi: faut y aller voir pour y croire? Et vas-y donc! Par exemple, je suppose qu'ils ronflent du moment à poings fermés... Voilà un bon bout de temps qu'ils sont rentrés et ils ont bien gagné leur provende de sommeil... Tout de même que, sans leur assistance, notre pauvre demoiselle serait à l'heure qu'il est dans la grande marmite.
Fante n'en demanda pas davantage et se mit à courir vers Bringuiller de toute la vitesse de ses petites jambes. Georges, cependant, gagnait avec Yvon et les deux hommes la petite cale en pierres brutes où était amarré le bateau qui devait le mener à l'île. Chemin faisant, Yvon lui racontait comment les choses s'étaient passées: Fanch-goz, pris par la brume, avait attendu au large jusqu'à dix heures et demie ou onze heures du soir. A ce moment-là, le vent s'étant levé, il avait cherché à gagner la côte, mais, dans la passe de Morvic, une lame sourde l'avait drossé contre le musoir de l'île d'Aval. Fanch n'avait eu que le temps de saisir Mademoiselle par la ceinture et de se jeter à l'eau avec elle. Fanchic aidant, il l'avait portée jusqu'à une grève voisine où le personnel du château avait recueilli les naufragés. La pointe du musoir les cachait à Georges et l'avait empêché de suivre les péripéties du sauvetage. Cependant Mademoiselle avait été couchée dans un lit bien tiède et bassiné au préalable où elle avait repris connaissance. Fanch-goz et Fanchic, après un solide massage et une double lampée de «chenu» qui paracheva la cure, furent dépêchés à Rûn-Rouz avec le billet sans adresse remis à Georges... Il y avait trois ou quatre heures de cela... D'abord Mme Lefoullon avait voulu se lever pour aller retrouver Mademoiselle, mais ses jambes s'y étaient refusées. C'est alors qu'on avait cherché M. Georges pour lui remettre le billet: on le hélait de tous les côtés; on ne savait ce qu'il était devenu, non plus que Fante. Dieu merci enfin, tout s'était arrangé. Mais on devait une fière chandelle à Madame Sainte-Anne du Roc'hou, qui avait sauvé du péril de la mer les trois perdus.
Quand on fut à la cale, Yvon demanda la permission de prendre congé «afin de rassurer Madame et de lui annoncer que M. Georges était près de Mademoiselle». Les deux marins détachèrent l'amarre: le petit bras de mer, sans cesse aminci par la descente du flot qui les séparait du débarcadère de l'île, fut franchi en quelques coups d'aviron. Georges sauta lestement à terre, et, par un escalier en pierres de taille, gagna l'entrée d'un parc ombreux et profond, où son coup de cloche fit accourir deux grands lévriers blancs, puis un personnage en livrée de drap vert et à la casquette armoriée d'une sirène d'or qui était évidemment le portier du château. Mais ce portier devait avoir ou la consigne la plus rigoureuse ou une très haute idée de la majesté de ses fonctions, car il exigea de Georges, avant de lui ouvrir, toutes sortes de références: qui était-il? d'où venait-il? que voulait-il? Et, quand Georges eut satisfait à toutes ses questions:
—C'est bien, dit le solennel personnage, passez-moi votre carte.
Justement Georges n'en avait pas sur lui et il vit le moment où il devrait rebrousser chemin, faute d'avoir pu prouver son identité. Mais qu'est-ce que c'étaient donc que les fossiles qui habitaient ce château? Déjà, dans le tour du billet qui lui avait été remis, perçait on ne sait quelle morgue nobiliaire: évidemment la signataire ne le prenait de si haut avec son correspondant que sur la foi de ces noms roturiers de Lefoullon et de Léïzour...
Georges, agacé, n'a qu'un recours: griffonner son nom—mais tout au long cette fois et avec tous ses titres—sur le dos du billet même qui l'invite à passer d'urgence au château:
Comte Georges LEIZOUR DE KERDUEL Enseigne de vaisseau.
—Tenez! dit-il au concierge, portez cela à votre maîtresse: le comte de Kerduel fera peut-être passer Georges Léïzour.
Ce fut bien mieux, car l'estimable cerbère revint quelques instants après complètement transformé, la casquette basse et l'échine circonflexe.
—Si monsieur le comte veut bien me suivre...
La lourde grille roula sur ses gonds et, tandis que les deux grands lévriers, comme s'ils saluaient en lui leur maître futur, bondissaient à ses côtés avec de clairs abois, Georges, précédé de son guide, marcha vers le château. Les lacets de la route, les buissons et les massifs qui, de toutes parts, rompaient la perspective, semblaient disposés à dessein pour garder le mystère de cette bizarre demeure. Georges n'en apercevait encore que les tours et une haute terrasse de jaspe vert qui régnait entre elles et qui dominait la mer. Aussi sa surprise fut-elle vive quand, au débouché d'une allée, il aperçut la façade d'un magnifique palais construit dans ce granit rouge de Ploumanac'h qui ressemble à du porphyre et dont les fenêtres ouvragées, les arcatures et les portes étaient taillées dans une matière polie et blanche comme l'ivoire. Une observation plus attentive lui eût permis de distinguer sur le fronton de l'entrée principale le même blason singulier dont il avait remarqué déjà une réduction sur la livrée de son guide: mais ici le blason était coupé d'une grande barre transversale, et, tandis que le champ de gauche était habité par une sirène d'or, le champ de droite restait vide et sans signification apparente.
Des ordres avaient été donnés, sans doute, pour réparer le manque d'égards dont s'était plaint le visiteur, car, du plus loin qu'il parut, la grande porte du péristyle s'ouvrit à deux battants et son guide le remit à deux autres valets revêtus de la même livrée verte à boutons armoriés qui étaient venus se placer aux deux côtés de la porte pour le recevoir.
Si plein qu'il fût de la pensée d'Annette, Georges s'ébahissait de tout cet apparat princier et mal adapté à la sauvagerie de cette partie du littoral breton. Son étonnement augmenta quand, après avoir traversé un énorme vestibule—où, sur des destriers noirs, parmi de grandes fleurs et des plantes arborescentes dont l'espèce lui était inconnue, une double rangée d'armures vides s'alignait, la lance au poing, le ventail baissé,—on l'introduisit dans une salle de dimensions sans précédents, large et haute comme un intérieur d'église, dont elle rappelait la disposition. Des bas côtés flanquaient une espèce de nef dont les séparaient de gros piliers ronds de cette pierre rouge de Ploumanac'h qui avait pris au frottement la douceur du marbre. Le plafond était peint en rouge rehaussé d'or. Les murs étaient tendus de tapisseries de haute lice, les plus anciennes qui fussent et dont une ingénieuse rentraiture dissimulait la vétusté. On y voyait toute l'histoire d'Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde, Geneviève et Lancelot, la fontaine de Baranton, Morgane et ses enchantements, le rusé Kay, Merlin, la bataille de Camlan et la trahison de Mordred. L'architecture de cette salle était un mélange heureux de plusieurs styles. Il s'y voyait aussi quantité de portraits, de drapeaux et d'étendards, et, sur les piliers du milieu, des cartouches aux armes des cinq nations celtiques. Des fauteuils historiés occupaient les bas côtés de la nef, mais l'immensité du vaisseau le faisait paraître presque vide jusqu'à un endroit fort pareil à ce qu'est le chœur dans les églises ou l'estrade dans les prétoires et qui, séparé du reste par un balustre de palissandre, dominait la salle de la hauteur de trois marches. Malheureusement un grand rideau de velours rouge le coupait transversalement à quelques pieds du balustre et ne laissait point saisir le sens de cette curieuse disposition.
Georges se sentait aussi perdu dans ce milieu que chez le grand muphti ou dans la caverne des Sept-Dormants. Il avait hâte d'être auprès d'Annette et cachait mal son dépit qu'au lieu de le mener directement à la chambre où elle reposait on l'eût conduit d'abord dans cette salle d'apparat. Sa tenue négligée, dont il avait en route réparé tant bien que mal les défaillances bien explicables, lui causait une nouvelle gêne parmi ce faste. Il s'énervait visiblement, lorsqu'en se détournant il vit, dans le cadre d'une porte basse dissimulée par la tenture, une jeune femme gainée d'une grande robe de soie rouge que fermait à la naissance du cou une agrafe d'or rouge, les pieds nus dans des brodequins de cuir rouge et, autour de la tête, où une admirable chevelure rousse se tordait en nattes épaisses, un bandeau d'or rouge étoilé de feux verts.
Magique accord de cette flambée écarlate, de cette folie de tons violents, avec la plus nacrée, la plus diaphane des carnations, mais qui étonnait moins Georges que la ressemblance prodigieuse de l'inconnue avec son apparition de la nuit! C'étaient les mêmes cheveux flamboyants, les mêmes yeux smaragdins, la même bouche d'un arc si étroit et précis, le même front orgueilleux, le même nez aux ailes frémissantes, le même cou droit, d'une attache gracieuse et forte, portant, comme un beau fût, la tête inoubliable d'Océanide. L'inconnue le regardait sans rien dire et il sentait pénétrer en lui son regard énigmatique et puissant. Cela même lui causait une gêne dont il n'était pas maître. Elle se détacha du cadre de la porte et, lui montrant un siège:
—M. de Kerduel?
—C'est moi-même, madame.
—Vous ne confondez pas? Vous êtes bien Kerduel?
La question, outre qu'elle avait de quoi interloquer un homme moins assuré de la réalité du monde sensible et de son propre «moi», manquait éminemment de courtoisie. Mais son auteur ne prit même pas la peine de s'excuser.
—Je croyais, continua-t-elle, que la famille de Kerduel était éteinte. Le dernier des Kerduel dont il est parlé dans l'histoire fut, sauf erreur, Arthur, grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1581 et qui avait fait vœu de célibat, comme tous les membres de l'ordre... A partir de ce moment, on ne trouve plus mention des Kerduel. Le nom de Kerduel est si bien tombé en déshérence qu'en 1816, au retour des Bourbons, un certain baron ou chevalier Le Goarant, agent des émigrés pour la Bretagne, obtient, en récompense de ses services, de le relever avec le titre de comte... Les Léïzour sont, sans doute, une branche de cette famille Le Goarant?...
—C'est la première fois que j'entends parler d'elle, dit vivement Georges, à qui le ton quelque peu hautain de cet interrogatoire commençait à porter sur les nerfs. Mais comme vous ne m'avez certainement pas fait appeler ici pour traiter des questions de généalogie, trouvez bon, madame, que je sollicite la faveur d'être enfin conduit près de Mlle Lefoullon, dont l'état me cause quelque inquiétude...
—Mlle Lefoullon repose. Mon médecin sort de sa chambre, et il a bien recommandé de n'y laisser entrer personne avant qu'elle appelle... Nous avons le temps.
Georges, qui s'était levé, esquissa un geste d'adhésion polie et se rassit. Mal à l'aise, se tenant à quatre pour conserver sa patience, il subissait néanmoins la fascination de l'étrange femme.
Elle reprit:
—Ainsi, vous persistez à soutenir que la famille de Kerduel n'est pas éteinte et que vous êtes un de ses descendants authentiques? C'est bien invraisemblable... Mais comment expliquez-vous alors que cette famille, la plus ancienne de Bretagne, dont l'ancêtre, le fondateur, fut ce grand et noble Arthur, en qui se personnifièrent toutes les vertus, tous les héroïsmes de la race celtique, soit tombée brusquement, après la mort du grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, c'est-à-dire il y a quatre cents ans, dans un tel décri que le premier venu ait pu s'emparer de son nom comme d'une défroque, d'un vieux laissé pour compte de l'armorial?
—Cela ne s'explique que trop bien, madame, dit Georges, qu'avait fini par piquer cette discussion généalogique et qui voulait en sortir à son honneur. Je ne suis pas très ferré dans ces questions de sang et de descendance, où feu mon grand-père, qui s'y passionnait, a englouti, du reste, sa fortune et sa vie. Mais je ne suis pas non plus si ignorant du passé des miens que je ne puisse vous dire qu'à défaut de lignée directe le grand maître de l'Ordre de Jérusalem dont vous parlez laissait un neveu qui hérita, tout au moins, de son titre, sinon de sa fortune fondue dans le patrimoine de l'ordre. Ce neveu prénommé Mathias, si j'ai bonne mémoire, est peint comme un aventurier et un esprit inquiet. Mêlé à diverses entreprises de guerre et de conspiration, il s'expatria avec des Irlandais qui allaient tenter fortune au Canada et demeura jusqu'à sa mort éloigné de son pays. Marié là-bas, il eut un fils et, de ce fils, trois petits-fils, dont deux moururent en bas âge, et le troisième, à la mort de son père, réalisa les biens qu'il laissait et revint se fixer en Bretagne. C'était mon bisaïeul et ceci se passait en 1763...
—L'année du traité de Paris.
—Justement... l'année où le Canada cessa d'être français... On n'a jamais beaucoup aimé les Anglais dans ma famille... Hervé Léïzour (on l'appelait ainsi sans plus, et lui-même ne signait de tous ses titres qu'aux montres royales et aux réformations de noblesse) mena en Bretagne une vie effacée, à laquelle le condamnaient, d'ailleurs, l'ignorance où il était de l'usage des cours, sa sauvagerie naturelle et la médiocrité relative de sa fortune. Notre château familial de Kerduel et la plupart des terres qui faisaient notre apanage avaient passé en d'autres mains. Hervé Léïzour acheta près de Saint-Brieuc une gentilhommière qui s'alliait à ses goûts, sur un cap battu d'une mer terrible, à l'orée d'une énorme lande qui couvrait tout l'horizon. Il espérait bien y mourir, entre sa femme et l'enfant qui lui était né et qui fut mon grand-père. Mais, si retiré qu'il fût du monde, il ne put éviter que la Révolution ne l'y vînt trouver sous la forme d'un décret du comité de salut public de Saint-Brieuc qui déclarait ses biens propriété de l'État. Mon bisaïeul s'insurgea, tint la campagne avec Boishardy et envoya sa femme et son fils à Jersey, où il les rejoignit après l'affaire du camp de Malvaux. Tout cela avait bien diminué encore son patrimoine. Quand il revint d'exil, il ne songea même point à se prévaloir de son dévouement aux Bourbons et s'occupa, tout uniment, de réparer les brèches de ses affaires. Il mourut d'ailleurs presque aussitôt. Sa veuve avait son désintéressement ou sa naïveté, comme vous voudrez. Il est probable qu'elle ignora, comme moi-même, que Louis XVIII avait disposé du titre et du nom qui revenaient de droit à son fils. Toujours est-il que celui-ci était bien un Kerduel, qu'il n'y en a point eu d'autres et que, me trouvant, à cette heure, son seul descendant mâle, j'ai droit d'affirmer en réponse à votre question que je suis bien, comme mon grand-père, un Kerduel authentique...
Georges avait prononcé ces dernières paroles avec ce demi-sourire et sur ce ton de léger persiflage dont il convenait, lui semblait-il, d'adoucir une telle profession de foi généalogique. L'inconnue, son coude sur le bras d'un fauteuil, le poing replié sous sa belle tête pensive, l'avait écouté avec une attention profonde. L'ironie de Georges la laissait insensible, si tant est qu'elle l'eût remarquée, et les faits seuls semblaient lui importer.
—Pourriez-vous, dit-elle, à l'appui de vos affirmations, produire quelque pièce, des parchemins de famille, des lettres, un titre?...
—Mais, madame, dit Georges, ma parole...
—Sans doute, sans doute. Votre parole est la parole d'un galant homme, j'en suis persuadée. Mais enfin il y a des matières où le moindre grain de mil, comme dit votre La Fontaine... Je vous demande encore une fois, monsieur, si vous avez des preuves de ce que vous avancez?
—Moi, non. Mais ma tante, Mme Lefoullon, en a toute une malle qui ne la quitte point.
—En vérité, toute une malle?
—Si ce n'est deux ou davantage. Mon grand-père était, comme je vous l'ai dit, passionné de ces questions de généalogie et il avait réuni sur notre famille les pièces les plus rares et de toute provenance. Il prétendait même avoir découvert dans les papiers de l'abbaye de Landévennec, cette chartreuse des lettres bretonnes, comme on l'a appelée, un parchemin du neuvième siècle, miraculeusement échappé au vandalisme des révolutionnaires qui avaient trouvé spirituel de convertir le chartrier de l'abbaye en magasin de gargousses,—parchemin du plus haut intérêt pour notre famille, et qui établissait d'une façon indiscutable notre filiation avec le roi Arthur...
Georges, qui n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à ces reliques manuscrites d'un passé définitivement aboli, fut étonné de l'impression extraordinaire que sa révélation avait faite sur l'inconnue. Elle s'était dressée, toute sa pâle figure illuminée d'on ne sait quelle fugitive émotion.
—Oh! Et vous dites que le parchemin existe encore?
—Je pense que oui, dit Georges, qui courait de surprise en surprise. Ma tante doit l'avoir conservé...
—Voulez-vous l'aller chercher?
Georges aurait bien allégué que ce n'était ni le moment ni le lieu peut-être de s'occuper de telles vétilles. Malgré lui, sa pensée revenait à sa cousine qu'il avait hâte de retrouver. Mais son interlocutrice se montrait si pressante! Et en outre tout ce qu'il voyait et entendait depuis la veille était si singulier! Il chercha, faute de mieux, à gagner du temps:
«Le parchemin était illisible... du latin d'église en caractères gothiques... il y aurait fallu un paléographe... Et enfin, avant de rentrer à Rûn-Rouz, il désirait voir Annette. Mme Lefoullon ne comprendrait pas qu'il revînt sans avoir jugé par lui-même de son état.»
Cette dernière raison l'emporta.
—Soit! dit l'étrange femme, suivez-moi...
Elle poussa la petite porte par où elle était entrée et qu'un couloir des plus étroits, ouvert dans l'épaisseur du mur, faisait communiquer avec d'autres pièces disposées en enfilade au rez-de-chaussée. On eût dit un chenal où elle glissait plutôt qu'elle ne marchait d'un mouvement onduleux et léger qui faisait valoir la souplesse de son corps. Comme ils débouchaient dans une galerie, elle fit signe à Georges de s'arrêter, souleva une tenture et disparut.
Elle revint presque aussitôt et dit au jeune homme:
—Vous pouvez entrer.
Georges ne se fit pas répéter l'invitation et, le cœur battant d'émotion à l'idée de retrouver son amie, il se coula dans la pièce où reposait Annette gardée par une des femmes du château. Quoique les rideaux fussent tirés, Annette, dès le seuil, reconnut Georges et poussa un petit cri de joie.
—Ah! dit-elle, tu es venu. Merci.
Elle avait saisi les mains du jeune homme dans les siennes et elle le contemplait avec ravissement. Cet accueil, auquel il était loin de s'attendre, le remua profondément. Qui sait si le ciel n'avait pas ménagé cette épreuve pour lui rendre celle qu'il aimait?
—Tu ne veux donc plus que je parte? dit-il avec un sourire mouillé.
—Non! dit Annette doucement.
Et elle ferma les yeux, mais la pression légère de sa main achevait de parler pour elle. Rouvrant les yeux:
—Donne-moi des nouvelles de maman, dit-elle. J'ai dû lui faire gros cœur, hier... et à toi aussi, ajouta-t-elle plus bas...
—Tout est oublié, puisque te voici, dit Georges.
Mais en lui-même, à la tête pâlie de la jeune fille, à ses yeux dilatés, aux frissons qui l'agitaient parfois sous les draps, il commençait de craindre. L'inconnue, à dessein ou non, ne lui avait pas dit toute la vérité sur l'état d'Annette. Il se contint cependant devant son amie et lui donna les nouvelles les plus rassurantes de Mme Lefoullon: sans doute, l'excellente femme avait passé la veille par des transes bien cruelles; mais la nouvelle qu'Annette était sauvée lui avait rendu la vie. N'étaient son asthme et sa faiblesse, elle se fût déjà mise en route pour l'île d'Aval...
—Ah! méchante, méchante! S'il est permis de commettre des imprudences pareilles!...
Elle sourit.
—Pardonne-moi, mon bon Georges. Je ne recommencerai plus...
Une petite toux la secoua. La garde approcha un bol de tisane et marmotta quelques mots vagues.
—C'est drôle, dit Annette. Je ne la comprends pas toujours et, d'autres fois, il me semble qu'elle parle en breton.
La tisane la calma un peu. Elle s'allongea sous les draps, mais elle tremblait encore.
—J'ai froid, dit-elle.
Les couvertures, la chaleur de la pièce n'y faisaient rien. Elle soupira, puis après un silence:
—Si tu savais comme je suis faible, faible! Pour un pauvre bain forcé, tout de même!...
Georges ne répondit pas. Plus il observait Annette, plus son inquiétude croissait. Il comprenait mal que le médecin du château se fût satisfait d'un premier examen. Mais, comme il se retournait pour interroger la garde, l'inconnue, qui s'était tenue discrètement à l'écart jusque-là, intervint sans ménagement:
—Les ordres du médecin sont formels, mademoiselle... Ils défendent de prolonger toute visite. Celle-ci n'a déjà que trop duré.
Annette s'arrêta, frappée à son tour du ton d'autorité qu'il y avait dans cette voix, puis, comme en subissant aussi l'emprise, elle tendit sa main à Georges:
—Tu reviendra, n'est-ce pas?... Aujourd'hui... ce soir... quand j'aurai dormi...
—Oui, dit Georges, la gorge serrée.
Et, se penchant sur la petite main que lui tendait son amie, il la baisa religieusement.
—Allons, monsieur, dit l'inconnue.
Georges l'eût volontiers envoyée au diable. Il sortit cependant. Aussi bien voulait-il s'expliquer une bonne fois avec l'énigmatique personne chez qui le hasard avait jeté Annette. Mais elle le prévint:
—Vous avez trouvé Mlle Lefoullon dans un état plus grave que vous ne pensiez, dit-elle. Mon médecin ne pouvait pas se prononcer encore quand il l'a vue. Il l'a mise en observation. Le froid de l'eau l'aura saisie. Il craint des complications, une pleurésie peut-être... Nous le saurons ce soir, après sa visite.
C'était dit d'un ton si sec, si dénué de cordialité, que Georges s'indigna.
—Mais elle peut en mourir, madame!... C'est atroce ce que vous venez de m'apprendre là.
—Qu'y puis-je? Et puis tout n'est pas dit.
Elle toucha un timbre, et un couple étrange parut: un vieillard ossianique, aveugle et chenu, courbé sous sa harpe et que menait par la main une enfant. Sur un signe, le vieillard déposa son instrument et commença de l'accorder.
—C'est Blegobred le télyneur[5] et sa fille Rianone... Avec votre permission, ils vont jouer à la malade l'air du sommeil qui l'aidera à s'assoupir.
Cette attention délicate ne sembla pas toucher Georges, tout entier à la pensée du danger mortel que courait son amie. L'inconnue s'en avisa et reprit toute sa dureté.
—Monsieur, dit-elle à Georges, vous avez vu Mlle Lefoullon... Je pense m'être correctement acquittée envers elle des devoirs de l'humanité. Elle a reçu et elle recevra ici, tant que son état l'exigera, les soins les plus empressés... J'ai tenu ma promesse: j'attends que vous remplissiez la vôtre.
Dans le désarroi où l'avait jeté la vue d'Annette et où l'espoir et la joie se mêlaient aux angoisses les plus cruelles, Georges éprouva quelque peine à se rappeler le genre de promesse auquel faisait allusion son interlocutrice.
—Vous voulez parler de ce parchemin?
—Précisément.
Un imperceptible haussement d'épaules témoigna de l'importance qu'il attachait à la requête. La bienséance, les obligations que lui créaient la situation d'Annette et la sienne propre, l'espèce de dépendance où elles le mettaient vis-à-vis de l'inconnue, purent seules l'empêcher de faire un éclat. Annette n'avait évité un genre de mort que pour s'exposer à un autre: joli moment en vérité pour se livrer à la chasse aux parchemins! Et de quel ton rogue, déclamatoire, dans quel style de mélo on l'en sommait!
—Parbleu! pensa-t-il, c'est le Boulevard du Crime transporté à Pleumeur-Bodou. Cette femme doit avoir eu la tête dérangée par Pixérécourt et Bouchardy.
Mais lui-même, déjà, était-il si sûr du parfait équilibre de ses facultés et qu'il ne déférait que par pure courtoisie aux ordres de son beau despote féminin?
III
Quoi qu'il en soit, Bouchardy ou Pixérécourt, comme on voudra, continuait. Et, en effet, à peine Georges parti, l'inconnue fit jouer un panneau de la galerie qui découvrit un passage menant aux combles du château. Elle traversa des pièces bondées de caissons et de coffres qui n'avaient pu trouver place sans doute dans les sous-sols, et s'arrêta enfin devant une porte massive au vantail de laquelle, d'un doigt preste, elle tambourina d'une certaine façon. Quelques instants s'écoulèrent, puis on entendit le bruit d'un verrou qui glissait dais un anneau et la porte s'entre-bâilla.
—Idris Gaur, mon âme, le bonjour à toi, dit la visiteuse.
—La paix de Dieu soit sur Votre Altesse, répondit l'homme, un vieillard comme on en voit dans les estampes d'Holbein et de Gérard Dow.
Osseux et parcheminé, un épais bonnet de martre lui couvrait tout le front jusqu'aux yeux et son corps ascétique disparaissait dans une vaste houppelande de bougran vert. Il s'effaça, avec une lente inclination, pour laisser entrer la jeune femme. Celle-ci jeta un coup d'œil dans la pièce, qui était bien telle qu'on l'imaginait pour un pareil hôte, si encombrée sur tous les meubles d'alambics, de cornues, d'éprouvettes, de lézards empaillés, de plantes séchées, de liasses de parchemins et de mille fioles singulières qu'on avait peine à s'y diriger. Un jour avare filtrait par les vitres dépolies d'une étroite fenêtre, laquelle, ne s'ouvrant jamais, donnait à l'atmosphère cette odeur de moisi qui semble nécessaire aux poumons des vieux collectionneurs. De grands in-folio gisaient parmi des figures tracées à la craie sur le plancher; un athanor de fonte bouchait l'angle de gauche; une table pleine et semi-cylindrique, coiffée d'un pupitre, avec un vieux fauteuil de velours d'Utrecht et un autre, sommé d'une couronne ducale, bouchait l'angle de droite. Sur le pupitre, un livre bâillait; la table était jonchée de feuilles de papier toutes noires de chiffres, de cercles et de signes cabalistiques. La jeune femme s'assit dans le fauteuil armorié que lui avançait son hôte, mit un doigt sur sa tempe et, dans cette pose favorable à la méditation et qui lui semblait familière, elle attendit. Sans doute, le couple ne faisait-il que reprendre un entretien interrompu, car Idris Gaur s'assit à son tour devant le pupitre, et sans autre préambule, comme s'il continuait la conversation:
—Voici maintenant la prophétie d'Orval, dit-il de sa voix chevrotante. On attribue ordinairement cette prophétie merveilleuse à Philippe-Dieudonné-Noël Olivarius, lequel était, suivant les uns, un médecin astrologue du seizième siècle, et, suivant la créance la plus répandue et qui a fini par prévaloir, un moine profès de l'abbaye d'Orval, dépendant de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse de Trêves. Ces préliminaires posés, je cite le texte authentique du trente-huitième paragraphe de la prophétie qui regarde la descendance arthurienne: «Dieu aime la paix. Venez, jeune prince, quittez la terre de l'étranger; unissez le Dragon rouge à la Sirène blanche.» Aucun doute n'est possible; le Dragon rouge est l'emblème de la famille d'Arthur, fils d'Uter et d'Igerna, premier roi des deux Bretagnes, et la Sirène représente incontestablement la descendance de Morgain ou Morgane, sœur utérine dudit Arthur, que la tradition donne pour fille d'Uter et d'une femme marine nommée Glitonéa...
—Oui, dit seulement la visiteuse, cette prophétie est d'une précision singulière. Mais est-ce une prophétie? Cela n'en a pas l'air, mais plutôt d'un souhait, d'une invitation.
—La centurie III, quatrain XCI, de Michel de Nostradame, a un caractère plus affirmatif, continua le vieillard. Cependant la seconde partie contient une réserve importante:
L'arbre qu'estoit non mort, mais oublié, Dans un matin viendra à reverdir. Le grand Celtic, si son cœur n'est lié, Craint d'ennemis fera voile bondir.
Il semble, aux deux premiers vers, que la reconnaissance du prince se fera de jour. Les deux autres précisent de quel prince il s'agit (Celtic ne peut s'appliquer qu'à un rejeton d'Arthur), par quelle voie il reviendra de l'exil (la mer) et en quel désarroi il jettera ses ennemis. Mais avec cette restriction: si son cœur n'est lié.
—Si son cœur n'est lié!... répéta la visiteuse d'un air pensif.
—Autre texte. Celui-ci est d'Esdras, qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ et qui jouissait d'un crédit considérable près d'Artaxerxès-Longue-Main. Les Juifs, dont il servait les intérêts, l'avaient surnommé le Prince des docteurs de la loi. Le texte est tiré, il est vrai, du IIIe livre, qui, bien que reçu et déclaré canonique, n'est cependant pas tenu pour rigoureusement authentique par le concile de Trente. C'est au chapitre V, verset VI. L'ange Uriel dit à Esdras: «Et vidi et ecce sicut draco concitatus de sylva rugiens et audivi loquentem ad leopardum et arguentem eum et injustitias ipsius[6].» Il ne peut s'agir là encore, comme l'indique le mot draco, que d'un prince de la descendance arthurienne; le léopard, c'est la nation anglaise, la race des envahisseurs et des oppresseurs...
Le vieillard prit haleine. Son interlocutrice, avare de paroles, l'index de la main droite à sa tempe, songeait. Le vieillard remua des feuillets et poursuivit:
—La comparaison attentive de ces trois prophéties avec les prophéties correspondantes tirées des Myvyrian et attribuées à Taliésin et à Gwenc'hlan, bardes du sixième siècle, éclaire d'un jour inattendu ce qui pourrait s'y trouver encore de trouble et d'obscur. Je néglige à dessein la prophétie rapportée par Nennius (vita Merlini) et parce qu'elle n'est qu'un écho, une paraphrase et non la parole même du sage. «Un jour, aurait dit Merlin, les Irlandais et les Écossais, les Cambriens, les Cornouaillais et les Armoricains s'associeront en Armorique par une ferme alliance, sociabunt fœdere firmo. Ce jour-là, les montagnes désolées de Cambrie en tressailliront d'allégresse! Les fontaines taries d'Armorique en jailliront de bonheur! Les chênes dépouillés de Cornouaille en reverdiront de joie!...» Il est clair que les prophètes n'ont point coutume de s'exprimer avec cette netteté. Mais Gwenc'hlan, qui avait annoncé la peste qui désola Guingamp en 1486:
Maz varvint holl a strolladou War Menez-Bre a bagadou...
«Ils mourront tous par troupeaux sur le Ménébré», montagne voisine de cette ville, s'exprime de la sorte en ce qui concerne la restauration celtique: «Je prendrai le fils du dragon et la fille de la mer et, avec leur union, je referai mon peuple.» Taliésin dit à peu près la même chose sous une autre forme: «Alors le fils du dragon viendra du Llydaw (Armorique). La fille de l'écume marine s'avance à sa rencontre. Grand sera le changement, grand ton empire, ô Cambrie, si seulement ils s'accordent.»
—Toujours cette restriction, dit la jeune femme. Des vœux, des espérances, des probabilités, des si, des mais, des à moins que... Rien de catégorique.
—Votre Altesse est exigeante, dit le vieillard en replaçant les feuillets. L'Église nous enseigne que les prophéties canoniques sont seules infaillibles. Telles sont les prophéties d'Isaïe, de Daniel, de saint Jean. Elle divise les autres en deux sortes: les véridiques, certaines pour le fond, mais qui peuvent errer sur quelques détails, l'illumination venant clairement pour elles de l'Esprit-Saint, mais demeurant incomplète et restreinte; et les pythiques, où il y a clairvoyance surnaturelle encore, mais aussi présomption d'erreur. Ce sont des prophéties de cet ordre que nous avons sur la possibilité d'une restauration panceltique par l'union d'un descendant d'Arthur avec la descendante de Morgane. Et Votre Altesse, qu'elle me permette de le lui dire, devrait d'autant moins s'élever contre les textes dont je lui ai donné une fidèle interprétation qu'en ce matin même, conformément au deuxième vers de la centurie nostradamienne, elle a eu la révélation de l'existence, tenue jusqu'ici par elle pour apocryphe, du descendant d'Arthur annoncé par les prophéties.
—En effet. Mais comment le sais-tu?.. Vieillard, tu me confonds... Je n'ai parlé à personne de M. de Kerduel.
—Cette nuit, dit Idris, tandis que je veillais sur la tour, le Chariot d'Arthur, que les Latins appellent la Grande-Ourse, brillait d'un éclat extraordinaire; l'athanor, sur son trépied, dardait une triple flamme; l'œuf transparaissait au milieu. Signe que les temps étaient venus...
—Ce pouvait n'être qu'une coïncidence... Au surplus, nous le verrons bien. M. de Kerduel prétend avoir chez lui la preuve de sa parenté directe avec le roi Arthur... une charte du neuvième siècle qui établirait, d'après lui, cette filiation. Il est parti la chercher. Je l'attends.
—La charte n'existerait pas qu'il nous faudrait l'en croire sur parole, dit sévèrement le vieillard.
—Toi, peut-être, fils des mages, parce que tes yeux, habitués à scruter l'infini, voient plus loin que nos yeux, et moi, parce que j'ai foi en ta science.
—Arthur est ressuscité! Honte sur sa barbe à qui doute!
—Soit. Mais nos partisans, les membres du conseil suprême, les représentants des cinq nations celtiques, cerveaux de feu, têtes où il fait plus chaud que clair, mais le peuple lui-même, Idris Gaur, hésitant, capricieux et mobile, comment sans un signe certain, une preuve évidente et palpable, l'assurance du fait miraculeux de cette résurrection, les entraîner avec nous et leur communiquer notre foi?... Un symbole, une affirmation suspecte et que détruirait du premier coup l'impitoyable examen de la critique historique, suffiraient-ils pour les décider à la lutte sans merci que nous tentons? Le droit, l'intérêt, une communauté de croyances, de langage et de mœurs, un même patrimoine de souffrances, est-ce assez? Je ne le pense point. Et, pour tout dire, si j'ai tant reculé jusqu'ici, si, tenant tous les fils du vaste complot qui doit rendre à la race celtique l'hégémonie dont elle a été trop longtemps privée, j'ai attendu, confiante en ta promesse, que se révélât le prétendant annoncé par les prophéties, n'est-ce pas justement pour ne perdre aucune des chances de succès qui s'offraient à nous, pour ne tenter la fortune qu'après avoir mis de notre côté la tradition et l'histoire? Songe, mon âme, que l'avenir de notre race dépend d'une heure et d'un mot, que ce mot prononcé, cette heure écoulée, c'est pour elle le triomphe ou l'asservissement définitifs. Jalouses les unes des autres, divisées, pareilles à ce qu'elles étaient jadis, quand César mettait à profit leurs dissensions intestines, les cinq nations celtiques ne recouvreront leur unité de conscience que par l'unité de leur foi. Qu'elles communient toutes en Arthur! Tu sais mieux que moi quelle magie est attachée à ce nom. Il n'est pas de Celte si décrépit que ces deux syllabes ne fassent sauter comme un poulain. «Parcourez la Bretagne, disait en son temps Alan de l'Isle, osez dire qu'Arthur est mort et les enfants vous lapideront!» Nous sommes ici dans l'île même où, en 537, après la terrible bataille de Camlan, Arthur, blessé par le traître Mordred, fut transporté, perdant son sang, et soigné par sa sœur Morgane. Nul ne l'a vu depuis. Il dort, dit la légende, mais le jour est proche où il reparaîtra sur un cheval blanc comme neige, ce même cheval avec qui, les nuits d'hiver, il court les futaies de Kerduel, sonnant du cor derrière sa meute: Man Arzur oc'h ober e dro. «C'est Arthur qui fait sa ronde», disent les bonnes gens. Tout est plein ici de son souvenir. Sa grande ombre plane sur les choses et l'on chante encore aux veillées son chant de guerre pareil à un galop de peuple en marche:
Deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, d'argad! Deomp, kar, deomp, breur, deomp, map, deomp, tad! Deomp, deomp, deomp, holl, deomp ta, tud vad[7].
La pierre garde son souvenir comme le peuple: à Perros, il est représenté debout, en habits de guerre, sur un chapiteau du portail latéral de l'église. Un lec'h, près du bourg de Camlan, solennise l'endroit du champ de bataille où Mordred le coucha traîtreusement. Kerduel, dont les hautes cimes moutonnent là-bas, derrière Pleumeur, et que j'ai racheté à prix d'or, fut son palais et sa cour. Il tenait ses plaids de justice près de la source où nul, moi vivante, ne boira plus et qui était une source de vérité: le roi n'avait qu'à s'y pencher pour connaître ce qui se passait dans le cœur de chacun. La source coule encore. Mais le palais a disparu, un manoir du seizième siècle s'est élevé à sa place. Qu'importe! La tradition est plus forte que les apparences. J'ai vu, moi qui te parle, des Gallois venir en pèlerinage à Kerduel, solliciter humblement l'autorisation de visiter le manoir et gravir sur leurs genoux le perron de cette demeure vénérable. Ils ignoraient qui j'étais et je frémissais de les voir. «Gardez pieusement votre croyance, avais-je envie de leur crier. Arthur n'est pas mort. Son sommeil enchanté va finir et celle qui veille sur lui, dans l'île des pommiers, la fille d'Uter et de Glitonéa, Morgane, experte dans l'art des enchantements où l'initia Merlin, reparaîtra aussi à la lumière. Couple brillant, pareil aux gémeaux antiques, ils vont renaître dans leur jeunesse invincible et restaurer l'ancien empire des Celtes.» Je dissimulais; les temps n'étaient pas encore venus; le mystère et le silence étaient nécessaires à mon projet. Des défiances s'éveillaient déjà sur l'autre rive du détroit: on nous suspectait, sans savoir au juste ce que nous pouvions et ce que nous voulions. Confondus avec les fenians irlandais, on nous prenait pour un rameau de cette association agonisante et on voyait notre main dans les attentats isolés de ces derniers temps, explosions malheureuses et hâtives du fanatisme de quelques aventuriers. «Pourquoi tant tarder?» m'écrivaient mes correspondants. Et la même question revenait dans nos eiztervods[8] régionaux. Moi cependant j'attendais toujours. Sur tes conseils, je remettais de donner le signal du soulèvement au jour où nous aurions découvert enfin cet héritier d'Arthur qui devait être le vivant symbole de la résurrection celtique. «Il existe, me disais-tu, et à son heure il se révélera.» Est-ce lui, cette fois, ou quelque faux prétendant, comme ces Le Goarant, à qui Louis XVIII accorda de relever le nom de Kerduel? Quand Mordred se fut emparé du trône, il fit périr cinq des enfants d'Arthur sur six que laissait le héros. Le dernier échappa et fut recueilli en secret par un seigneur de la Petite-Bretagne qui l'éleva sous un nom supposé. Mais il lui apprit à sa mort qui il était et quels étaient ses droits. Les troubles où s'abîma la puissance celtique, les invasions saxonnes, l'anéantissement des libertés nationales empêchèrent ce dernier fils d'Arthur de revendiquer la couronne. Caché sous le nom de Kerduel, qu'il transmit à ses descendants, il traîna une vie pâle et sans gloire. Et ses descendants, oublieux ou indignes, acceptèrent après lui la déchéance de leur race. Leur nom n'apparaît plus dans l'histoire qu'à de rares intervalles. Il sombre définitivement après la mort de Mathias, grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem... Ces constatations ne te troublent pas. Tu affirmes qu'en dépit des apparences la dynastie arthurienne n'est pas éteinte; tu me soutiens jusqu'au bout par l'enthousiasme de ta foi. Les astres te disent que les temps sont proches; le chariot d'Arthur brille là-haut d'un éclat inaccoutumé. Nos recherches cependant restent vaines; je suis sur le point d'y renoncer. Et voici qu'au moment où je désespère, un hasard, le plus banal des accidents de mer, jette chez moi celui que nous cherchons, le véritable héritier d'Arthur, le dernier des Kerduel... Par le Christ, ce sont là des choses si étranges qu'il est prudent, avant de s'y rendre, d'entourer sa créance de toutes les garanties possibles. Certes, après ce que tu viens de me dire, je n'ai plus aucun doute. Mais ce doute même, il faut que personne ne puisse l'avoir; il faut que la filiation du dernier des Kerduel avec son ancêtre Arthur soit établie de telle sorte, par des preuves si éclatantes, qu'elle force les plus incrédules... C'est pourquoi je veux ce parchemin, pourquoi j'ai si peur aussi à l'idée qu'il pourrait être égaré, perdu... Comprends-moi bien, Idris Gaur.
Le vieillard secoua la tête.
—Le danger n'est point où le croit Votre Altesse, dit-il doucement, et il importe assez peu qu'un parchemin quelconque vienne appuyer une généalogie que l'athanor nous donne pour certaine. Ma conviction est faite, sans que j'aie besoin de voir celui dont nous parlons. Et, telle est l'âme des hommes, leur penchant pour les fables, qu'ils préféreront peut-être le flottant, le vague d'une filiation mystérieuse à une filiation appuyée sur des titres et des témoignages précis... Non, le danger n'est point là...
—Et où est-il donc?
—En vous-même, dans votre cœur et dans celui de M. de Kerduel.
—Explique-toi.
Le vieillard reprit sur sa table les liasses abandonnées:
—Votre Altesse reprochait tout à l'heure à ces prophéties leur vague, leurs restrictions. Elle passe brusquement à une confiance exagérée; il lui semble qu'une fois en possession du titre qui établit la parenté de M. de Kerduel avec le roi Arthur, rien ne s'opposera plus à l'exécution de son plan. C'est oublier les conditions mêmes qui sont posées de toutes parts à la restauration celtique, ou en faire trop bon marché. La restauration s'opérera, disent les Myvyrian, si le fils du Dragon s'unit avec la fille de l'écume marine... Même condition, sous une forme presque semblable, dans la prophétie d'Orval. Et la centurie XIV spécifie encore en parlant du grand Celtic: si son cœur n'est lié, c'est-à-dire si son cœur n'a pas d'engagement autre part, ce qui rendrait l'union impossible. Or, il y a unanimité dans toutes les prophéties: sans cette union ou cet accord, qui ne peut être obtenu que par mariage, point de restauration...
—L'union se fera, dit impérieusement la visiteuse. Quand même M. de Kerduel serait «lié» autre part (et je te dirai tout à l'heure ce que j'ai observé), les conjonctures sont d'une sorte à forcer sa décision. Réfléchis à ce que pèse un amour juvénile, passager et obscur, près des grands intérêts qui solliciteront demain son cœur d'homme et de soldat. S'il est le descendant d'Arthur, pourra-t-il hésiter seulement quand je lui montrerai à quelle cause il se donne?
—Que Dieu entende Votre Altesse! murmura le vieillard. J'ai moins confiance qu'elle. Vingt fois, traçant le pentacle et prononçant les formules consacrées, j'ai essayé de fermer le cercle, de souder les deux extrémités du serpent. Elles se rapprochaient, mais un obstacle imprévu les empêchait de s'unir...
—Et cet obstacle serait?
—Une femme.
—Pas même, une jeune fille que l'orage d'hier a jetée ici... La mer n'est pas tendre pour ces frêles organisations d'enfant. Je me suis souvent demandé d'où venait l'attrait qu'elle exerçait sur moi et par suite de quelle hérédité toujours vivace j'obéissais à sa fascination mystérieuse. Il y a des jours où je crois participer de la nature marine de ma première ancêtre, Glitonéa. La mêlée des vagues m'est, ces jours-là, comme un rude bercement de nourrice, leur clameur comme un chant. Je plonge avec délices sous leurs lourdes volutes. Elles étaient énormes, la nuit dernière, et c'est miracle qu'elles n'aient point écrasé la naufragée. Recueillie par mes ordres, que je violai pour la première fois, puisque nul que nos affiliés ne doit pénétrer ici, on la coucha dans une des chambres de la tour des Hôtes et on lui donna tous les soins que réclamait son état. Elle reprit ses sens, se nomma, me dit l'endroit où elle habitait. Je rassurai aussitôt les siens de quelques mots jetés sur la feuille d'un bloc-notes... J'allai même jusqu'à les mander auprès d'elle... Heureuse imprudence! Ce fut un de ses cousins qui se présenta et qui, trouvant quelque résistance à la grille d'entrée, s'avisa de me faire passer son nom griffonné, faute de carte, au dos de ma propre lettre: Comte Georges Léïzour de Kerduel... Admire ce concours de circonstances extraordinaires, Idris. Moi, le cœur m'en trembla... Mais quoi! la fortune s'est si souvent jouée de nous que tu peux bien m'excuser d'avoir voulu être sûre, archi-sûre, qu'il s'agissait bien cette fois du Kerduel que nous cherchions. J'interrogeai habilement l'étranger: il n'y avait aucun embarras dans ses réponses. J'exigeai davantage: une preuve, un titre... Je ne lui permis de pénétrer dans la chambre où reposait la jeune fille que quand il m'eut promis de m'apporter ce titre. Je continuais de l'observer cependant; ma présence le gênait peut-être, mais il y a un certain ton, des regards, mille riens imperceptibles qui ne trompent point, et je serais bien étonnée si M. de Kerduel n'aimait pas sa cousine.
—C'est Votre Altesse qui le dit! murmura le vieillard. Ainsi mes craintes se confirment.
—Tu attaches trop d'importance à un caprice de jeune homme.
—Oui, s'il ne s'agit que d'un caprice. Mais si M. de Kerduel est réellement épris... Que Votre Altesse me pardonne! Celui-là qui n'a pas aimé ne sait pas ce dont l'amour est capable.
—Et tu le sais, toi, Idris? dit un peu ironiquement la visiteuse. O initié, sais-tu aussi que l'amour est comme le feu qui meurt faute d'aliment? Si courte que soit mon expérience des passions, elle sait au moins cela... Chauffe tes cornues, vieillard; il viendra peut-être un moment, si tout le reste échoue, où le salut de la race celtique nous obligera d'y recourir.
IV
Sur ces mots quelque peu menaçants, la visiteuse d'Idris Gaur gagna un petit cabinet retiré, où l'attendait une volumineuse correspondance arrivée du matin.
L'Irlande, Man, la Grande-Bretagne, les deux Amériques étaient représentées dans cette correspondance que la jeune femme n'aurait pu suffire à dépouiller et dont elle mit à part cinq ou six lettres marquées du chiffre I. Elle appela un serviteur, lui montra la pile des papiers et le pria de la porter à son secrétaire des commandements.
Le valet, qui avait dû y employer les deux bras, allait sortir. Elle le rappela.
—Vous ferez aussi préparer l'appartement du premier étage dans la tour des Hôtes. Il est possible qu'on en ait besoin pour cette nuit.
Elle avait déjà pris sur la table un coupe-papier minuscule, d'or rouge incrusté d'émeraudes, et elle fendait l'une après l'autre, distraitement, les enveloppes des lettres qu'elle s'était réservées. Pour plus de précaution, ces premières enveloppes en contenaient toutes une seconde, complètement blanche, mais dont un subtil réactif fit apparaître la suscription tracée à l'encre sympathique: Son Altesse Royale Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles. Elle fit sauter ces secondes enveloppes, s'assimila d'un coup d'œil le contenu des lettres, révélé à l'aide du même procédé, mais qui sembla lui causer une assez vive déception, car elle dit à mi-voix:
—Voilà bien les Invincibles. Aucune patience! Aucune concession! La guerre tout de suite et à outrance!...
Un sourire passa sur ses lèvres:
—Eh bien, mes aiglons, on va peut-être vous servir.
Et, renversée sur sa chaise, les yeux mi-clos, elle songea...
S. A. R. Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles—pour restituer à l'inconnue le nom et les titres que lui donnaient ses mystérieux correspondants—était une jeune fille de vingt-quatre ans environ, mais qu'à la svelte plénitude des formes et à l'assurance du regard, on eût prise d'abord pour une femme dans tout l'éclat de sa maturité. La mort de son père l'avait laissée à vingt ans maîtresse d'une immense fortune, que le bruit public n'évaluait pas à moins de deux ou trois milliards. Des ressources cachées, la légende d'un trésor secret grossi d'âge en âge entraient peut-être pour un chiffre appréciable dans ces évaluations. Au vrai, personne ne connaissait la fortune réelle de Morgane,—et personne non plus, en dehors de quelques rares confidents et des chefs de groupes qui correspondaient directement avec elle, ne connaissait exactement ses desseins.
Dernier rameau de la dynastie galloise des Uthérides, dont Arthur fut le représentant le plus chevaleresque et le plus justement populaire, les Bangor descendaient, d'après la tradition, du mariage d'Uther, roi de Cambrie, avec une nymphe de la mer nommée Glitonéa. Morgane, fille de Glitonéa et de ce prince et demi-sœur d'Arthur, avait eu deux jumelles de son mariage avec Anlawdd Wledic, prince gallois du sixième siècle. La première, nommée Tywanwedd, laissa plusieurs fils qui tous se firent ermites à l'exemple de leur aîné, saint Tyvrydoc, lequel est encore honoré sous ce nom dans l'île d'Anglesey et sous celui d'Evarzec dans la Petite-Bretagne. L'autre, au contraire, Goleuddydd, qui épousa Kilydd-ab-Kelyddon, ne laissa qu'un fils, mais ce fils fut Kulwch, célèbre entre tous dans les romans de la Table-Ronde par son courage indomptable.
La défaite de son oncle Arthur, pour qui il avait pris parti, le força de chercher asile sur le continent. Ses descendants réussirent néanmoins, en l'absence d'héritiers directs et avérés d'Arthur, à recouvrer le trône de Galles. Llywelyn-ab-Gruffydd, qui régna de 1266 à 1282, fut le dernier de ces rois indigènes: il périt, après une vie de luttes héroïques, dans une escarmouche, près de Buellt (Radmorshire). Son fils, Owen-ab-Llywelyn, plus connu chez nous sous le nom, popularisé par Froissard, d'Yvain de Galles, se réfugia, comme avaient fait ses pères, dans la Petite-Bretagne et y prit parti pour Charles de Blois et la France contre Montfort et les Anglais. Sa compagnie était entièrement composée de Gallois, et beaucoup d'entre eux, les Ab-Ivain, les Ab-Grall, les Ab-Ian, les Clary, les Floyd, qu'on appelle Lloyd dans le pays de Galles et dont le chef actuel est lord Dynevor, ont encore des descendants en Bretagne. Ils combattirent tour à tour sous les hermines d'Olivier de Clisson et sous les fleurs de lis de Jean II, «aidant et confortant le roi de France de leur personne, de tout leur pouvoir, de leurs sujets et pays, loyalement, dit un contemporain, contre ses ennemis, et espérant recevoir aussi aide et assistance et confort de gens d'armes contre les usurpateurs de leurs biens, de la part du roi, qu'ils appelaient un miroir singulier et un exemple, entre les chrétiens, de toute justice, de toute grâce et miséricorde pour tous opprimés relever et conforter.»
Ce réconfort, ils l'attendirent près d'un siècle, quand Charles VI se décida enfin à conclure avec Owen-ab-Liywelyn un traité dont le premier article portait que «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, et Owen, par la même grâce, prince de Galles, seraient unis, confédérés et liés entre eux par les liens de vraie alliance, vraie amitié, bonne et solide union.» Le traité reçut sa pleine exécution. Sur l'ordre de Charles, Jean de Rieux, maréchal de Bretagne, appareilla de Brest, avec une armée, des canons et des chevaux. La flotte atterrit heureusement, sous la protection de dix mille Gallois, qui s'étaient levés à l'appel d'Owen. Les confédérés marchèrent sur Caer-Marthen, puis sur Landovéry, et enfin sur Worcester, d'où ils chassèrent les Anglo-Normands. Soixante lieues de pays tombèrent entre leurs mains et Owen Glendour fut rétabli dans son pouvoir royal.
Restauration éphémère! Le départ de la flotte française, les divisions des Gallois hâtèrent le retour offensif de l'ennemi. Le pays de Galles fut de nouveau réuni à la couronne anglaise. La descendance d'Owen Glendour sombra dans l'oubli.
Cet effacement, commandé par les circonstances, fut, du reste, volontaire en partie: sous le nom obscur de comtes de Bangor, les héritiers d'Owen purent travailler dans l'ombre et en toute sécurité à la restauration galloise. Bien que dépossédés de leur patrimoine, ils retrouvèrent, à l'aide d'amitiés fidèles, une fortune que le temps et des donations importantes ne firent qu'accroître. Jaloux de leur isolement, à l'écart de la cour anglaise, ils préparaient dès cette époque la constitution d'une caisse nationale qui devait servir au rétablissement de leur dynastie. Avaient-ils, comme on le prétendait, découvert dans les ruines de quelque château gallois ou breton ce trésor chimérique d'Arthur, enfoui par lui avant la bataille de Camlan et recherché, avec une ardeur si malheureuse, par un autre descendant du héros, le vieux Job Léïzour? Toujours est-il qu'à la mort du dernier Bangor la fortune de cette mystérieuse famille comptait parmi les plus considérables de la Grande-Bretagne.
D'un caractère intraitable, gardant vis-à-vis du pouvoir cette farouche intransigeance dont souriaient les lords comme d'une affectation ou d'un ridicule gothique, le dernier comte de Bangor avait fait plus que d'ajouter quelques millions au patrimoine de la restauration galloise, il avait commencé de nouer entre les divers rameaux de la famille celtique des liens qu'il espérait rendre assez solides pour résister à l'épreuve du temps. Une observation un peu attentive de l'état des partis l'avait convaincu de la nécessité de ce groupement: tout essai de restauration galloise, entrepris par les seules forces des hommes de cette race, échouerait inévitablement et viendrait s'écraser contre le roc de la puissance britannique. Le colosse, pour être renversé, demandait à être attaqué de tous les côtés à la fois. Mais ce qu'un peuple ne pouvait faire seul, cinq peuples coalisés le pouvaient exécuter aisément. L'ennemi, pour chacun de ces peuples, était toujours le Saxon. Déjà l'Irlande s'agitait. O'Connell soulevait la foule au camp de Cloutarf; des distributions d'armes et d'argent s'y faisaient à ciel ouvert. Il fallait tirer parti de ce mouvement, le confisquer au profit d'une plus grande cause. Appel serait fait en même temps aux Highlanders des derniers clans écossais, aux Cornouaillais et aux Bretons. Par ceux-ci, on intéresserait peut-être la France, dont l'Angleterre restait l'irréconciliable ennemie. Dès 1837, la coalition se dessinait aux eiztezvods d'Abergavenny et de Caer-Marthen, premières assises nationales où l'on eût vu figurer des représentants des cinq grandes familles celtiques. Le Congrès de Saint-Brieuc les réunissait à nouveau, quelques années plus tard, sur la convocation d'Henri Martin, de Charles de Gaule et d'Hersart de la Villemarqué. MM. Lukis, Powel, Ellys, Jenkins, de simples gens tels que le barde Gruffydd et sa fille Suzanna, passaient la mer, comme au temps des émigrations primitives, pour «rompre le pain de l'âme» avec leurs frères de Bretagne. Ceux qui n'avaient pu venir, le docteur Todd, MM. Hennesey et Fergusson, l'abbé Ulick Bourke, président du collège de Saint-Jarlath, surtout le vaillant archevêque catholique de Tuam, ce dernier asile des lettres gaéliques en Irlande, Mgr Mac-Hale, protestaient en lettres enflammées de leur dévouement à la cause nationaliste. La Celtic Society de Glascow, présidée par Sa Grâce le duc d'Athole, envoyait son adhésion au Congrès. Plus récemment, à Paris même, un synode secret «pour la défense des intérêts du celtisme universel» se tenait sous la présidence du docteur Henri Favre et décrétait la création d'un nouvel ordre de chevalerie, dont le siège devait être dans le célèbre îlot de Sein, l'île des sept sommeils de la légende bretonne, et qui avait pour insigne une croix à six cubes d'émail blanc, portant au centre un S de rubis entouré d'une couronne de verveines...
Et, sans doute, ce mouvement, à des yeux non avertis, pouvait sembler tout de surface, artificiel, théâtral, sans retentissement véritable aux couches profondes de la race. Les Bangor, attentifs aux moindres manifestations de l'âme celtique, les provoquant au besoin par d'anonymes générosités, ne s'y trompaient pas cependant. Ils savaient que l'âme d'une nation ne se refait pas en un jour, mais que l'agent le plus actif de sa renaissance, c'est peut-être encore la poésie. Ils applaudissaient aux beaux vers de Lamartine, se faisant dans l'eiztezvod d'Abergavenny le porte-parole des Celtes du continent aux Celtes des îles sœurs:
Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève, En souvenir vivant d'un antique départ, Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive Dont chacun d'eux gardait sa symbolique part. Frère, se disaient-ils, reconnais-tu la lame? Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil? Et l'acier qu'a fondu le même jet de flamme Fibre à fibre se rejoint-il? Et nous, nous vous disons: «O fils des mêmes plages! Nous sommes un tronçon du vieux glaive vainqueur; Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages: Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur?»
Que ne pouvaient de si nobles paroles; immédiatement traduites et colportées dans les différents dialectes celtiques, pour la propagation de l'idée nationaliste?
Et ce n'était pas Lamartine seul: Le Gonidec, Brizeux, La Villemarqué, Luzel, Quellien, Le Braz, Tiercelin, en Bretagne; David Owen, lady Guest, Pughe, John Rhys, Evans, Nedeleck et les commentateurs des Mabinogion, des Myvyrian, des Triades et des Lois, au pays de Galles; O'Curry, Hamessy, O'Leoney, O'Grady, Sigersoon, Mac-Nial Douglas Hyde, Yeats, Singe et Maud Gonne en Irlande; James Campbell en Écosse: Tennyson, en Angleterre, multipliaient la bonne semence, jetaient aux quatre aires du vent le verbe sacré des bardes, l'évangile poétique des nouveaux temps. Des associations se fondaient partout. La France, longtemps indifférente, accordait enfin dans son enseignement supérieur une place à l'histoire et à la littérature celtiques: Gaston Paris, Joseph Bédier, Alexandre Bertrand, Arthur de la Borderie, Camille Jullian, Joseph Déchelette, Gaidoz, d'Arbois de Jubainville, Loth, Ernault, Dottin groupaient sous leur chaire une jeunesse attentive et frémissante au récit du grand passé qu'ils évoquaient. Ce renouveau des lettres annonçait, précédait le renouveau même de l'âme nationale. Elle allait revivre. Elle revivait.
Dans ces congrès, dans ces eiztezvods, la littérature n'était qu'à la surface: ce qui s'agitait dans le fond, obscurément, mystérieusement encore, c'était la question de race, de parenté, de famille, de foyer. Sous des devises différentes: Tra mor, tra Brython![9], Bepred![10] Erin go brath![11], la même pensée réapparaissait chez tous, la même volonté de survie, la même protestation contre la mort... Longtemps contenues et comme encloses au creux des poitrines, elles éclataient librement, elles se répondaient d'une mer à l'autre, les devises libératrices. Mais n'était-ce point que le moment approchait de passer enfin du rêve à l'action, de la parole à l'offensive?
Il le semblait bien aux Bangor, et ce qui les confirmait dans cette pensée, c'était de voir quel progrès surprenant avait fait dans les âmes l'idée nationaliste. Oui, même en France, après les Henri Martin, les François Roget, les Jean Reynaud, les Botidoux, les Thierry, les Lizeray, les Édouard Schuré, un homme d'épée, un soldat, l'amiral Réveillère, osait écrire:
«Il est dans l'ordre des choses que les Celtes, un jour ou l'autre, se groupent suivant leurs affinités, se constituent en fédération pour la défense de leurs frontières naturelles et pour la propagation de leurs principes. Il y a déjà le pangermanisme; le panslavisme est une foi, une religion. Il faut que le panceltisme devienne une religion, une foi.»
Et, précisant sa pensée, l'amiral écrivait ailleurs:
«L'œuvre, le but de notre époque est double. C'est d'abord le renouvellement de la foi chrétienne, entée sur la doctrine celtique de la transmigration des âmes, doctrine seule capable de satisfaire l'intelligence par la croyance en la perfectibilité indéfinie de l'âme humaine dans une série d'existences successives. La seconde est la restauration de la patrie celtique et la réunion en un seul corps de ses membres aujourd'hui séparés.»
Or, tel avait été dès l'origine le plan d'action politique des Bangor, et le vieux comte se flattait que leur floraison était proche, quand de telles idées, si secrètes qu'on les eût tenues, parvenaient cependant, comme un pollen invisible, à se répandre au dehors, à pénétrer jusque dans les laboratoires philologiques de l'Allemagne. D'autre part, l'agitation agraire, la Land League, qui revêtait de plus en plus en Irlande le caractère d'un soulèvement anti-saxon, ouvrait un nouveau champ à la propagande nationaliste. Le vieux Bangor, de son château fortifié de la Dee, voyait tout, surveillait tout, avait la main partout. Il s'unit aux chefs du mouvement, aux plus exaltés d'entre eux, réfugiés en Amérique et en France, aux Maud Gonne et aux Tynan, comme aux modérés qui combattaient de la parole dans le Parlement anglais, aux Parnell, aux O'Brien, aux Kettle, aux Dillon. Par eux et par lui, un immense réseau de sociétés secrètes enveloppa bientôt l'Irlande tout entière, le pays de Galles, la Cornouaille, les hautes terres écossaises, et trouva des adhérents jusque dans le monde politique français. Ces sociétés, sans lien apparent entre elles, avaient au contraire une unité de direction extrêmement forte et rigoureuse. Toutes aboutissaient à un comité central de cinq membres, appelés les Invincibles, qui reconnaissaient pour chef le vieux comte de Bangor, désigné dans leurs correspondances sous le nom de numéro Un, le Number One si passionnément et si vainement traqué par la police anglaise.