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Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

DUC DE RAGUSE (continued 2)

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Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française, des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et par les ordres du frère de Napoléon.

A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.

La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par lequel l'ennemi pouvait se présenter.

Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27 octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble, personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement, commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois jours avant le commencement du mouvement du général Girard.

L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence. Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre, je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles occupaient par des troupes sous mes ordres.

Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche, furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.

Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre, à peu de distance de Badajoz.

Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.

A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à Merida, pendant le temps que durerait cette opération.

Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande distinction.

Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne, exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet, venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons. Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.

On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes, auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille difficultés créées par la force des choses.

On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces arrangements furent exécutés.

L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre, il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus, le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.

Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.

Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque. J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.

Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées avec la quatrième division, et sa cavalerie.

Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.

La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense, était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois semaines de tranchée ouverte.

Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes, n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé, et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours de cette place.

J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la province d'Avila.

Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes après avoir soutenu un simulacre de siége.

A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus, parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand amour de la vérité.

Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient donné à ces troupes, par un décret, le surnom de Los Mas Vallentes. Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche, Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien impropres: Los Mas Vallentes desertores.

Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les derniers jours de janvier.

Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.

Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire, je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.

Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.

La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y furent placés, et ces postes devinrent défensifs.

Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.

Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.

Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.

La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à demander avec instance mon changement et mon rappel.

J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des opérations, que je prends le parti de la consigner ici.

AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

«Valladolid, le 23 février 1812.

«Monseigneur,

«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable si en ce moment je cachais la vérité.

«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.

«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses. Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.

«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes arriveront promptement et à temps.

«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.

»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas être responsable des événements.

«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en vaines discussions.

«Je suis autorisé à croire à ce résultat.

«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.

«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment y parvenir sans une autorité unique?

«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.

«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de Madrid, que haine et animosité.

«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait l'armée de Portugal de découvrir cette ville.

«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens de vivre à nos dépens.

«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.

«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je, posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.

«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements, le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes: cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.

«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.

«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»

Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son retour.

Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres, d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?» Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression, effet naturel de cette inspiration si singulière.

J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.

Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12 mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des troupes espagnoles et des milices portugaises.

La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.

Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur Castel-Branco.

Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne et revins sur la Tormès.

Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche, en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi, hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 avril.

Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:

La première division, dans la vallée du Tage; La deuxième, à Avila; La troisième, à Valladolid et sur le Duero; La quatrième, à Toro; La cinquième, à Salamanque; La sixième, à Médina del Campo; La septième, à Zamora; La huitième, aux Asturies; La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero; Les dragons, à Rio-Secco.

Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.

L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts dans la Péninsule.

Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force des garnisons jugées nécessaires:

Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;

Avila, cinq cents hommes;

Zamora, cinq cents hommes;

Toro, cent cinquante hommes;

Léon, cinq cents hommes;

Benavente, cent cinquante hommes;

Astorga, quinze cents hommes;

Palencia, cinq cents hommes;

Ponte-Lougusto, soixante hommes.

Total: quatre mille neuf cent dix hommes.

Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;

La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.

Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.

Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.

Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons, fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée active.

A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la Castille.

Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete, fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.

Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul, devaient lever tous les doutes.

1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.

2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays, augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers devaient naturellement être suivis de succès.

3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.

4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la ville est située sur la rive droite du Tage.

5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important, non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait, mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.

6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole, qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui fournir.

Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire, par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi, cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie, ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord, tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin, s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important, promettant de grands avantages.

Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais, le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts. Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert, voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie, coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete, qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours, il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative des Anglais aurait échoué.

Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté, et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.

Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après la moisson.

Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.

Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à faire le blocus d'Astorga.

Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière quelques jours après.

A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour s'avancer sur moi.

Le 8, la position de l'armée était celle-ci:

Première division, Avila et Arevalo; Deuxième, Peñaranda et Fontiveros; Troisième, Valladolid; Quatrième, Toro; Cinquième et sixième, Salamanque; Septième, Zamora; Huitième, les Asturies; Cavalerie légère, Salamanque; Dragons, Toro, Benavente; Quartier général, Salamanque.

Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la frontière.

Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14. Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me joindre à marches forcées.

Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal, par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise. Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en marche sans perdre un seul moment.

Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.

Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible, complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement des troupes.

L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès, occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença l'attaque des forts.

Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.

Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.

Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla sur le plateau de San-Christoval.

Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise, dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du 10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie, vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.

Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si, après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable pour pouvoir subsister.

Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et, bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.

Cet événement changeait complétement l'état des choses.

Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence, je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29 sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le 1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet, repassa le Ducro à Tordesillas.

Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.

Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos, fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.

J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie on dix jours de temps.

Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.

Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait formé le blocus d'Astorga.

Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.

J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais, après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun effort en ma faveur.

Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement. C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne pas me seconder.

Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.

L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal Jourdan, une lettre ainsi conçue:

«Monsieur le maréchal,

«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires, c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.

«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du 18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.

«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au général Suchet; mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui envoyer des vivres.

«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique, «Signé: Jourdan.

«Madrid, le 30 juin 1812.»

Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet par duplicata.

Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.

L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.

En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer, puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me forcer à faire un détachement contre elles.

Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui, pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.

En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.

Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le passage du Duero.

Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.

Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants; mais il n'était pas sans inconvénients.

Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer bataille pour déboucher.

Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.

Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas, et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.

Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à Nava del Rey.

L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée, rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la plus grande médiocrité.

Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche. Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts et de blessés sur la place.

L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.

L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête, avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière: deux lignes pouvaient être formées en un instant par un à droite en bataille.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment. Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position, dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation de leur formation.

L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas, quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi. L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.

Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès, située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait, entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.

Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba, précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième, cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis garnir de vingt pièces de canon.

La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix heures du matin.

L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son point de retraite.

A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager; mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée, qu'il serait imprudent de l'attaquer.

Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer; car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre, un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.

En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à Tejarès.

L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je devais probablement avoir l'avantage.

L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de tomber sur l'arrière-garde anglaise.

Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.

En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les mouvements de l'ennemi.

La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur. Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.

Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir en disposer au besoin.

En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille. Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi. C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon, tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.

Il était environ trois heures du soir.

Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.

La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure, contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi, ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes pertes à l'ennemi.

Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche, et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et sans éprouver de perte.

La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par la route d'Alba-Tormès.

Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le 23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés, occupés à chercher des vivres.

On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions, j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche, c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que ma gloire eût été moindre.

Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan, qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même, Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.

D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses, avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à renforcer l'arrière-garde.

Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée, ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord en observation.

Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier. Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait étranger.

Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre. Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité. Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit: «J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à haute voix, ce vers de Racine, dans Mithridate:

«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»

On voit que mon esprit n'était pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré, monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre, personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son colonel.»

C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me perdrez, mon cher Loverdo.»

Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort; mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à vous. Tant pis pour vous si je meurs!»

En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!

Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait, comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le 5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à Paris.

J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit: «Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition d'esprit très-fâcheuse.

Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre, j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.

La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse, de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.

Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées. Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces propres paroles:

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