CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
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RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
«Paris, le 20 avril 1811.
«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint un ordre de l'Empereur qui vous donne le commandement de l'armée de Portugal. Je donne l'ordre au maréchal prince d'Essling de vous remettre le commandement de cette armée. Saisissez les rênes d'une main ferme; faites dans l'armée les changements qui deviendraient nécessaires. L'intention de l'Empereur est que le duc d'Abrantès et le général Regnier restent sous vos ordres. Sa Majesté compte assez sur le dévouement que lui portent ces généraux pour être persuadée qu'ils vous aideront et qu'ils vous seconderont de tous leurs moyens.
«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que le prince d'Essling, en quittant l'armée, n'emmène avec lui que son fils et l'un de ses aides de camp; mais son chef d'état-major, le général Fririon, le colonel Pelet, ses autres aides de camp, et les autres officiers de son état-major, doivent rester avec vous.
«Toutefois, monsieur le maréchal, je vous le répète, Sa Majesté met en vous une confiance entière.»
«ORDRE.
«Paris, le 20 avril 1811.
«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, ayant jugé à propos de rappeler à Paris M. le maréchal prince d'Essling, vous confie le commandement de son armée de Portugal, que vous remettra M. le maréchal prince d'Essling.
«Le prince de Wagram et de Neufchâtel, major général, «Alexandre.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 28 avril 1811.
«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous faire connaître qu'il est nécessaire que vous preniez toutes les mesures convenables pour organiser votre armée. Sa Majesté vous laisse le maître de l'organiser en six divisions, sans faire de corps d'armée, et de renvoyer en France les généraux et officiers qui ne vous conviendraient pas: vous aurez soin de les diriger d'abord sur Valladolid, où ils attendront des ordres.
«L'intention de l'Empereur est que, aussitôt que le général Brenier, qui commande à Almeida, sera rentré dans la ligne, vous le fassiez reconnaître et l'employiez comme général de division, avancement qu'il est inutile de lui donner tant qu'il restera dans la place: c'est un très-bon officier qu'on peut employer utilement.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 7 mai 1811.
«Je vous envoie, monsieur le maréchal duc de Raguse, la traduction des journaux anglais; vous y verrez que, le 18 avril, lord Wellington avait passé le Tage: ainsi il parait qu'il n'y avait plus, du côté de la Castille, que la moitié de l'armée anglaise.
«L'Empereur pense que les événements qui se seront passés du côté d'Almeida vous auront déjà instruit de ces nouvelles, et vous mettront à même de prendre le parti convenable, d'appuyer sur le Tage.
«Ce que l'Empereur avait prévu est arrivé: on a laissé du monde dans Olivença, et l'on a fait prendre là trois cents hommes. Sa Majesté est étonnée que, depuis le 4 que le duc de Dalmatie était prévenu du passage de lord Beresford, jusqu'au 25 avril, il n'ait pas pris des mesures pour dégager Badajoz avant l'arrivée de lord Wellington.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
«Paris, le 10 mai 1811.
«Je vous ai fait connaître, monsieur le duc, les intentions de l'Empereur, pour que vous organisiez votre armée en six divisions, dont le commandement sera confié à six bons généraux de division. Sa Majesté vous laisse le maître, pour cette première organisation, d'arranger ces six divisions comme vous le jugerez le plus utile au bien de son service. L'Empereur considère le général Brenier, qui est à Almeida, comme un homme de mérite et d'un courage remarquable; vous pouvez lui confier le commandement d'une division, l'intention de Sa Majesté étant de l'élever à ce grade. L'Empereur vous autorise à permettre aux généraux de brigade, que vous jugeriez être trop fatigués, de quitter l'armée; vous les dirigerez sur Valladolid, où ils attendront des ordres.
«Vous devez être au fait de ce qui se passe en Andalousie; on ne peut rien vous prescrire dans ce moment, vous devez agir pour l'intérêt général des armées de l'Empereur en Espagne; vos dispositions dépendent de ce qui se sera passé à Almeida.
«Il y a à l'armée du nord de l'Espagne des colonels en second. Vous devez les employer pour les mettre à la tête des régiments qui en manqueraient. Nous attendons un état de situation exact de l'armée et celui des emplois vacants; envoyez-moi des mémoires de proposition en règle, afin que l'Empereur nomme à ces emplois.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
«Salamanque, le 11 mai 1811.
«J'ai reçu seulement le 10 l'ordre de Sa Majesté, qui me confie le commandement de son armée de Portugal; j'ai déjà pris une connaissance générale de la situation des choses, et, malgré le désordre de l'armée, sa fatigue extrême et l'état de désorganisation où elle est, je trouverais la tâche défensive, que l'Empereur m'a donnée, facile à remplir si l'armée n'était en totalité dépourvue de moyens de transport pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays où la longue station de l'armée et les siéges de Rodrigo et d'Almeida ont détruit tous les bestiaux. Cependant Sa Majesté peut être assurée que tout ce qu'il sera humainement possible de faire sera mis à exécution, et que les intérêts de son service, dans cette circonstance importante, mes devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fondés sur la situation des choses, et de réclamer les secours qui sont éminemment nécessaires. De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'équipage de l'artillerie de l'armée il y a un an, quatorze cents restent aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent être attelés, quatre ou cinq cents pourront l'être dans quelque temps, le reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est mon embarras pour rendre l'armée mobile, car enfin il faut des canons et des cartouches à sa suite. Le duc d'Istrie m'a donné cent chevaux de l'artillerie de la garde, et j'apprécie ce secours; mais j'ose supplier Sa Majesté de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de l'artillerie de la garde sont très-près d'ici et pourraient nous être donnés, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient.
«L'équipage de l'artillerie de l'armée, pour une bonne défensive, devrait être porté à deux mille chevaux ou mulets.
«Il est impossible, de même, de se mouvoir dans un pays que la guerre a dévasté, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, où les réquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrêmement difficiles à effectuer, enfin sans moyen de transports réguliers. Y renoncer serait rendre toujours plus grands des désordres qui peuvent avoir les conséquences les plus graves. L'armée avait, en entrant en campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que trente-quatre. Je demande avec instance douze à quinze cents mulets de bât pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, être promptement achetés à Bayonne. L'armée anglaise a douze mille hôtes de somme, soit pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se font-ils avec facilité. Les moyens de transport que je demande sont calculés pour la défensive; l'offensive en exigerait presque le double.
«La destruction des mules et des chevaux que l'armée de Portugal vient d'éprouver est moins encore le résultat de la campagne proprement dite que de l'absence totale d'administration qui a existé à son retour de Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec étonnement, qu'il n'a pas été fait une seule distribution, ni aux chevaux d'artillerie, ni à ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en Espagne; aussi la division de dragons, composée de six régiments, est réduite à huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable d'être monté. Les troupes légères, à l'exception de la brigade Fournier qui est en meilleur état, sont réduites à rien. La brigade Lamotte, composée des 3e hussards et 15e chasseurs, et qui est la plus forte du corps d'armée, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux susceptibles d'être montés. Mes premiers soins ont eu pour objet d'empêcher le mal de s'accroître, et de conserver au moins les chevaux existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront, j'espère, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au nom de la gloire des armes de Sa Majesté, c'est au nom du salut de ses armées, et pour leur donner le moyen de détruire ses ennemis, que je supplie Sa Majesté de nous accorder les moyens de transport que je demande et qui nous sont indispensablement nécessaires.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 18 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16 mai.
«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais vous les envoyer.
«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les envoyer.
«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en arrêterez pas l'effet.
«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour.
«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé.
«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que, pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a pas été acheté pour cent mille francs de grains.
«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M. Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras.
«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de soixante à soixante-dix mille rations par jour.
«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et le désir de vous voir réussir dans vos opérations.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 18 mai 1811.
«Vous me faites connaître par votre lettre que vous avez l'intention de faire bientôt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes à Salamanque; je suis même forcé de retenir un bataillon destiné pour l'armée du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val de Buron sur le général Bonnet; toute cette partie de la Montaña est en insurrection, les habitants ont abandonné leurs villages. J'y ai envoyé les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchâtel, pour l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes.
«Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le pays où vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre matériel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les vivres et votre cavalerie.
«Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle importance a été le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait ramené toute son armée, même les troupes de Beresford. Le duc de Dalmatie était en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter, suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte.
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications, et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis, quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche, quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes troupes sont occupées et loin de moi.
«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la tête du pont d'Almaraz, et menaçant de déboucher; en plaçant une division à Bejar et à Baños; en conservant le reste de votre armée à Salamanque, Alba de Tormès et environs. Je crois que la diversion aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9, avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint, son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports.
«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais, si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr que je vous enverrai ce que je pourrai.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Il m'est impossible, mon cher maréchal, d'envoyer un seul homme à Salamanque. Ne pourriez-vous pas établir dans cette ville les dépôts de votre armée avec un ou deux bataillons? Cette province va se trouver entièrement dépourvue de troupes. Comment communiquer avec vous si vous ne laissez rien entre Salamanque et le Tage? Vous calculerez sans doute toutes les conséquences que cela peut avoir.
«Comment vous parviendront vos convois? Quelles ressources aurez-vous en cas d'un mouvement rétrograde? Je pense, mon cher maréchal, que vous songerez à l'inconvénient d'abandonner Salamanque. Vous voyez l'effet que cela a déjà produit, puisque tout ce qui est compromis dans cette ville parle de l'abandonner. Cette province a toujours été occupée par l'armée de Portugal, même lorsqu'elle était à Santarem. Je vous prie de vous faire une idée juste de mes moyens en troupes: je ne puis pas disposer d'un homme.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 23 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite au major général. Je désire que vous voyiez la chose comme moi. Ce n'est point que je ne sente l'importance du mouvement sur le Tage, mais je pense qu'en rapprochant deux divisions de Placencia et d'Almaraz; une division à Bejar et à El-Barco; deux divisions à Salamanca et l'autre à Zamora, vous rempliriez le même but; car je ne pense pas que vous veuilliez vous porter sur Badajoz: c'est un mouvement qui devrait être combiné avec le duc de Dalmatie, et ce serait, ce me semble, compromettre votre opération que de le faire avec le peu de moyens que vous avez. La province de Toro et tout le pays sur la rive gauche du Douero serait votre grenier.
«Je vous prie de m'envoyer un officier, un sergent et deux caporaux par régiment pour en former le dépôt de votre armée; j'ai ici dans les hôpitaux beaucoup de blessés; vous sentirez l'importance de cette mesure, elle est tout à l'avantage de votre armée.»
A S. A. S. LE PRINCE DE WAGRAM ET DE NEUFCHÂTEL, MAJOR GÉNÉRAL.
«Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernière lettre; mais le duc de Raguse m'écrit qu'il a l'intention de se porter sur le Tage et de commencer son mouvement au 1er juin. J'aurais beaucoup désiré avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement, que je regarde comme très-précipité, quels que soient les événements de l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur Alcantara. J'ai vu cette armée de près; ses chevaux d'artillerie sont dans le plus pitoyable état; le duc de Raguse ne peut pas réunir vingt-cinq mille baïonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de pénible pour l'Empereur et de désagréable pour moi toutes ces vérités; mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une mauvaise opération, il sera forcé de revenir au point d'où il sera parti; il aura fini d'épuiser toutes ses ressources, et son armée sera paralysée pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins. Je viens de lui écrire pour qu'il m'envoyât des cadres de dépôts pour son armée; j'ai trois ou quatre mille hommes de son armée dans les hôpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonnés à eux-mêmes, et qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les recevoir et les conduire à leur destination quand ils seront rétablis.
«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement? elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet; et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points, de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette province.
«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou quatre mille hommes de plus.
«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la situation de ce pays.
«Je suis avec respect, etc. «Signé, le maréchal duc d'Istrie.»
SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Llerena, le 27 mai 1811.
«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois. Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.
«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite, qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer, aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre. Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz. Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction. Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce dernier résultat.
«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que soient les dispositions et les forces des ennemis.
«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida (ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se conformer aux dispositions que je viens d'énoncer.
«Il me tarde beaucoup, monsieur le maréchal, que notre réunion soit opérée, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et l'autre nous devons exécuter pour que les intentions de l'Empereur soient remplies et le succès de ses armes assuré. Aussitôt que je serai instruit de votre marche, j'irai à votre rencontre.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 27 mai 1811.
«Je vous envoie, monsieur le duc de Raguse, divers numéros du Moniteur, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs qui contiennent des nouvelles d'Espagne.
«Ainsi que je vous l'ai déjà mandé, monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de vous faire connaître de nouveau que vous avez un entier pouvoir pour réorganiser votre armée, en former six ou sept divisions, et renvoyer les généraux que vous ne jugeriez pas convenable de garder. Vous pouvez prendre les colonels en second du corps du général Drouet, pour leur donner le commandement des régiments vacants, en choisissant des officiers vigoureux. Vous devez renvoyer les administrations que vous jugeriez inutiles, et concentrer votre armée dans la main.
«Il y a beaucoup de mulets dans la province de Salamanque et sur vos derrières; faites lever tous ces mulets pour rétablir vos attelages. Le maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous seconder de tous ses moyens et de vous donner même tout ce qu'il pourra tirer de la garde impériale; et, indépendamment de cela, des marchés sont passés pour l'achat à Bayonne de quatre mille mulets de bât et du train d'artillerie, mais il faudra nécessairement du temps pour cette opération.
«L'Empereur, monsieur le duc, vous recommande de bien reformer votre armée et de livrer bataille aux Anglais s'ils se portent sur Ciudad-Rodrigo; dans ce cas, le duc d'Istrie pourra vous renforcer d'une division d'infanterie de dix mille hommes de la garde impériale.--Annoncez la prochaine arrivée de l'Empereur et votre marche sur Lisbonne aussitôt que la récolte sera faite.»
LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.
«Valladolid, le 1er juin 1811.
«Je reçois votre lettre du 30. Vos dispositions sont parfaites, et je vous en fais mon compliment de tout mon coeur. Je vais me mettre à même de vous appuyer au besoin. Je vous prie de m'écrire le plus souvent possible: personne ne prendra plus de part à votre marche et à vos succès que moi.
«J'ai envoyé cette nuit l'ordre au général Roguet de rentrer. Je vais porter une partie de la cavalerie sur Salamanque et m'échelonner de manière à pouvoir me mettre en marche au premier avis que vous m'en donnerez.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
Paris, le 3 juin 1811.
«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, qu'il est nécessaire que votre artillerie soit bien remontée et bien approvisionnée avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel vous ayez au moins soixante pièces de canon attelées, avec leur approvisionnement, et que votre armée soit parfaitement reposée et réorganisée.
«Vous êtes autorisé à donner l'ordre au duc d'Abrantès, et à tous les généraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin, monsieur le maréchal, vous devra arranger votre armée de manière qu'elle soit parfaitement dans votre main et que vous n'éprouviez aucun obstacle.
«Indépendamment de la brigade du général Wathier, M. le maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver.
«Rappelez tous les détachements de votre armée qui se trouvent isolés dans les villes du sixième et du septième gouvernement. Des troupes doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les régiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composés d'hommes appartenant à l'armée de Portugal; vous vous trouverez par là obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux d'artillerie sont en mouvement pour se rendre à Bayonne, et quatre mille hommes de cavalerie appartenant à votre armée vont incessamment vous rejoindre.
«L'Empereur aurait désiré, monsieur le maréchal, avoir l'état de situation de l'armée de Portugal. J'ai reçu le petit état d'organisation que vous m'avez envoyé, mais qui ne contient aucune force ni même l'indication des bataillons et escadrons. Témoignez à votre chef d'état-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces états, et prescrivez-lui la plus grande exactitude à me les envoyer aux époques prescrites. Sa Majesté s'occupe essentiellement de son armée de Portugal, et je suis dans l'impossibilité de lui en présenter la situation récente.»
NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC D'ISTRIE ET DU MAJOR GÉNÉRAL.
Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie, commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le texte de mes Mémoires est donc corroboré par le récit d'une personne étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère, afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne. On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier, a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en opposition avec les instructions reçues.
Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu, je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec douleur avoir donné en vain.
Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie, consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place.
Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa lettre du 1er juin, où il me félicite de mes dispositions et de la résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution. Signé: Le maréchal duc de Raguse.
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 17 juin 1811.
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre chiffrée du 31 mai.
«Sa Majesté a vu avec peine que vous ayez gardé une grande quantité d'hommes à pied du train d'artillerie, Sa Majesté ayant fait diriger sur Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitôt la réception du présent ordre vous ayez à faire partir tous les hommes à pied du train d'artillerie, que vous avez gardés, et que vous les dirigiez sur Bayonne.
«Sa Majesté a vu aussi avec peine que vous n'ayez mené que trente-six pièces de canon. Il vous en eût fallu soixante, ce qu'elle croyait possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez dû recevoir de la garde, et qui lui sont remplacés par cinq cents autres. A la fin de juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont nécessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le répète, l'Empereur ordonne que tous les hommes à pied du train, que vous avez conservés, soient envoyés tout de suite à Bayonne. Quand vous serez sur le Tage, l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des réquisitions dans les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, même dans la Manche, pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la solde à acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'être mis en état de défense, cela serait avantageux.
«Madrid étant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous pourriez de là compléter l'approvisionnement de vos munitions, à raison de douze pièces par division et de douze obusiers en réserve. Tout est en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majesté attend avec la plus grande impatience l'état de situation de votre armée.
«A Saintes est établi un dépôt pour les dragons; à Niort, un pour la cavalerie légère; à Auch, pour le train d'artillerie; à Pau, pour les équipages militaires; il arrive dans ces dépôts des chevaux, des selles, des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes à pied; à mesure que vous en aurez de démontés, renvoyez-les à Bayonne, d'où ils seront dirigés sur les dépôts.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
Badajoz, 21 juin 1811.
«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce, l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront, pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également, soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs.
«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en campagne avec tous leurs avantages.
«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois, et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger d'elle et qu'elle ne puisse exécuter.
«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire; car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force, elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela, ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte, elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette caisse, fassent face à ses besoins.
«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas, il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt. Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne. Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode.
«Telles sont, monseigneur, les réflexions que l'intérêt du service de l'Empereur m'a suggérées; je vous prie de les soumettre à Sa Majesté, et de me faire connaître ses ordres.
«Le capitaine Denis de Damrémont, mon aide de camp, qui aura l'honneur de vous remettre ces dépêches, pourra donner à Votre Altesse, sur la situation de l'armée, tous les renseignements qu'elle pourra désirer; je prends la liberté de le recommander à vos bontés.»
LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Séville, le 2 juillet 1811.
«Il était très-urgent que j'arrivasse à Séville; les corps espagnols, commandés par Blake et par Balleysteros, qui sont descendus de l'Estramadure, menaçaient déjà cette ville, où on n'était point en mesure de se défendre. D'autre part, j'ai ma gauche extrêmement engagée; l'ennemi y fait des progrès, et peut-être en ce montent ai-je des corps compromis, tandis que, sur mon centre, l'ennemi devient de jour en jour plus entreprenant et augmente le corps qui agit dans les montagnes entre Ronda, Algesiras et Gibraltar.
«Cette situation, qui est la conséquence naturelle des détachements que j'ai dû faire pour secourir Badajoz, me force à presser la marche des troupes que je fais venir de l'Estramadure, pour les mettre aussitôt en campagne et tâcher de rétablir les affaires. Pour le moment, je n'en retire cependant que celles dont j'ai eu l'honneur de faire part à Votre Excellence; mais je dois la prévenir que, si elles étaient insuffisantes, mon devoir m'obligerait à avoir recours au cinquième corps et à la cavalerie commandée par M. le général Latour-Maubourg. Alors Votre Excellence serait sans doute disposée à mettre l'armée de Portugal en position de secourir au besoin Badajoz et d'empêcher les ennemis de faire de nouvelles incursions en Estramadure.
«C'est au nom du service de l'Empereur que j'ai l'honneur de vous faire cette proposition, en attendant que Sa Majesté ait déterminé l'arrondissement de l'armée de Portugal, et que celle du Midi puisse se renfermer dans ses limites, ou au moins que j'aie été renforcé par les troupes de cette même armée que le général Belliard retient à Madrid malgré les ordres exprès de l'Empereur.
«A ce sujet, je renouvelle à Votre Excellence la demande de vouloir bien tenir une division d'avant-garde et de la cavalerie à Merida, afin que nos communications soient bien établies, au moins jusqu'à ce que l'armée anglaise ait pris un parti et que la place de Badajoz soit réapprovisionnée.
«Je laisse, le cinquième corps et la cavalerie du général Latour-Maubourg en Estramadure; je ne changerai la destination de cette troupe qu'à la dernière extrémité; et, dans ce cas, Votre Excellence en sera toujours prévenue à l'avance. Mais, je le répète, il n'est pas en mon pouvoir de me défaire des ennemis que j'ai en ce moment à combattre sans le concours de ces troupes; et, pour cela, il vous paraîtra sans doute raisonnable, monsieur le maréchal, que l'armée de Portugal contribue, par sa présence sur la Guadiana, à les rendre en partie disponibles et à contenir les ennemis, d'autant plus que je prends l'engagement de remarcher moi-même avec vingt mille hommes en Estramadure si les ennemis cherchaient de nouveau à y pénétrer en armes, afin d'y seconder les opérations de Votre Excellence, et même d'y rétablir auparavant un gros corps d'observation sitôt que j'aurai terminé les affaires de l'Andalousie.
«L'intérêt que vous portez au service de l'Empereur et l'empressement que vous avez mis, monsieur le maréchal, à venir au secours de l'armée du Midi, lorsque, par suite de la diversion qu'elle avait faite en faveur de l'armée de Portugal, sa droite s'est trouvée engagée, me donnent l'assurance que vous accueillerez ma proposition et que même vous jugerez devoir prendre des dispositions en conséquence, en appréciant l'urgence des motifs qui me portent à renouveler ma demande.»
LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Séville, le 3 juillet 1811.
«J'ai l'honneur de vous adresser duplicata de la lettre qu'hier j'ai écrite à Votre Excellence.
«L'état des affaires devenant de jour en jour plus embarrassant en Andalousie, et me trouvant pressé sur tous les points par les ennemis, je suis dans l'impérieuse nécessité d'appeler encore une division du cinquième corps et la division de dragons commandée par le général Latour-Maubourg. Je ne puis pour le moment laisser en Estramadure qu'une division d'infanterie et quatre régiments de cavalerie légère aux ordres de M. le général comte d'Erlon. Lorsque je me serai débarrassé des ennemis qui m'accablent, je rétablirai en Estramadure le corps d'observation dont nous sommes convenus.
«Plusieurs convois de subsistances et de poudre de guerre sont en route pour Badajoz. Je donne l'ordre a M. le général comte d'Erlon de les y faire entrer avant d'opérer son mouvement. Je pense aussi que, de son côté, il aura pu faire rentrer quelque chose. Ainsi il devra y avoir à Badajoz un approvisionnement de quelques mois.
«Ces considérations me portent à vous demander expressément, monsieur le maréchal, de vouloir bien, jusqu'à ce que l'Empereur ait fait connaître ses intentions, tenir l'armée de Portugal entre le Tage et la Guadiana, ayant son avant-garde à Merida, afin de pouvoir, au besoin, secourir Badajoz, et d'empêcher que l'armée anglaise pénètre de nouveau en Estramadure, et compromette ainsi la droite de l'armée du Midi.
«Je fonde ma proposition sur une instruction du prince major général que j'ai retrouvée à Séville, laquelle dit expressément que l'armée impériale de Portugal est chargée d'observer l'armée anglaise et de l'empêcher de faire des progrès en Espagne. Je m'appuie aussi de la considération que j'ai déjà exposée de la nécessité de rendre les troupes de l'armée du Midi disponibles pour agir contre les corps ennemis qui, en ce moment, l'attaquent de toute part.
«J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me communiquer les dispositions qu'en conséquence elle jugera à propos de prendre.
«J'ai l'honneur de lui faire part que, depuis quelques jours, on remarque de très-grands mouvements dans l'escadre anglaise qui est en baie de Cadix. Le 30, on a vu paraître, à la hauteur de Rota, une flotte ennemie de quarante et une voiles, dont quinze vaisseaux de haut bord, plusieurs à trois ponts, venant de l'ouest et faisant voile pour le détroit. On disait à Cadix que l'escadre impériale de Toulon était sortie.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL SOULT.
«Merida, le 6 juillet 1811.
«Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 juillet. L'armée de Portugal n'a jamais eu à combattre la totalité de l'armée anglaise, car une division en a toujours été détachée sur cette frontière; elle n'a jamais été chargée non plus d'une portion de l'armée espagnole lorsqu'elle était dans toute sa force. Ce n'est point avec l'affaiblissement en hommes et en moyens, qu'elle a éprouvé, qu'elle peut changer de rôle aujourd'hui et tenir tête aux armées anglaise et portugaise réunies et augmentées des forces de Castaños.
«Le cinquième corps a toujours été considéré par Sa Majesté comme devant concourir aux opérations générales de l'armée de Portugal, et, de fait, il y a toujours été employé. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une manière bien formelle, que, le jour ou vous rappellerez le cinquième corps et la cavalerie, l'armée de Portugal repassera le Tage, et qu'elle ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces disponibles de l'armée du Midi auront débouché des montagnes. Si, au contraire, le cinquième corps et la cavalerie continuent à rester en Estramadure, l'armée de Portugal gardera les positions que je vous ai annoncé qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'armée du Midi et toujours prête à venir à son secours. La position de l'armée de Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur la Guadiana avec des forces inférieures, parce qu'elle a une mauvaise communication, impossible à défendre, et qu'un seul revers pourrait causer sa perte. Les troupes de l'armée du Midi, au contraire, ont une communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant un ennemi supérieur, elles arrivent dans de fortes positions, et s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur réserve. C'est donc pour éviter cette équivoque que je me hâte de vous écrire cette lettre. Rien ne pourrait modifier les résolutions qu'elle contient, parce qu'elles sont fondées sur des calculs raisonnables et sur les véritables intérêts du service de l'Empereur. J'en envoie, au surplus, une copie au prince major général, avec prière de la mettre sous les yeux de Sa Majesté.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
Paris, le 10 juillet 1811.
«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous témoigner sa satisfaction du mouvement que vous avez opéré sur Badajoz et de son résultat. L'intention de Sa Majesté, monsieur le maréchal, est que la province de l'Estramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois Badajoz ni un rayon à sept ou huit lieues autour de cette place, qui continueraient à faire partie de l'armée du Midi. L'intention de l'Empereur est également que la province de Talavera, celles de Tolède, Placencia et Avila, soient immédiatement sous vos ordres, ayant soin de rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous devez employer les contributions de ces provinces et toutes leurs ressources pour fournir à votre armée tout ce dont elle pourra avoir besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolède, Talavera, Placencia, Avila, Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre commandement, pour en tirer, je vous le répète, les contributions, les subsistances et les moyens de toute espèce dont votre armée peut avoir besoin. Le roi, qui est à Madrid et commande l'armée du Centre, vous enverra de sa capitale, de Ségovie et de la Manche, tout ce qu'il pourra.
«Le maréchal duc d'Istrie a dû vous envoyer cinq cents chevaux d'artillerie de la garde. Vous trouverez, ci-joint l'état des troupes qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que votre artillerie et votre cavalerie seront bientôt en état.
«L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'exécuter l'ordre que vous avez déjà reçu plusieurs fois d'envoyer à Bayonne les hommes à pied, soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des équipages militaires. L'Empereur a formé, dans les départements du midi de la France, des dépôts où il y a des chevaux, des équipements et tout ce qui est nécessaire pour remonter promptement ces hommes.
«Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit être de quatre-vingt-quatre bouches à feu. Le matériel existe à Ciudad-Rodrigo et à Madrid; le personnel est à votre armée; les chevaux nécessaires pour le train vous arrivent: il ne vous reste donc rien à désirer.
«Il a été envoyé à l'armée de Portugal, jusqu'à ce jour, neuf millions cinq cent mille francs, et il part un sixième convoi, du 13 au 15 juillet, qui vous porte quatre millions.
«Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre à votre disposition cent mille francs pour le génie, cent mille francs pour l'artillerie, cent mille francs pour vos dépenses extraordinaires, et ce qui aurait été déjà dépensé pour ces trois services sera imputé et régularisé sur ces sommes.
«Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'état d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut être administrée que militairement. Faites payer fortement le pays et établissez le plus grand ordre; empêchez les vols et gaspillages de toute espèce. J'écris au roi pour qu'il vous envoie un million de rations de biscuit. De votre côté, vous devez profiter du moment de la récolte pour former de grands magasins à Truxillo, Placencia, Talavera, etc.
«Après vous avoir félicité sur votre mouvement, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle est très-mécontente que vous n'ayez pas encore envoyé l'état de situation de votre armée. Prenez donc à l'avenir des mesures pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connaître, dans les plus petits détails, la situation de ses armées pour les commander.
«Sur l'état joint à cette lettre, vous verrez que le général Vandermaesen réunit à Burgos une division de huit cent cinquante hommes de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les quinze premiers jours d'août. Vous y verrez aussi les détachements partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixième convoi de fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit hommes d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze cent quarante chevaux d'artillerie.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 10 juillet 1811.
«L'Empereur, monsieur le due de Raguse, me charge de vous parler de vos relations avec le roi.
«Les provinces de Tolède, d'Avila et de Talavera étant distraites de l'armée du Centre, pour vous servir à en tirer les contributions et les autres ressources nécessaires aux besoins de votre armée, vous devez vous entendre avec le roi et lui adresser l'état des contributions et des objets de toute espèce que vous emploierez pour votre armée. Vous lui en ferez connaître l'emploi et vous m'enverrez les mêmes comptes.
«Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit être rendue au nom de Sa Majesté Catholique; les agents de l'administration et les membres du clergé seront nommés par elle. Vous devez rendre compte au roi des opérations administratives, y mettre le plus grand ordre, de manière à ce que les agents espagnols aient la conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics. Correspondez avec le roi sur les événements militaires afin qu'au besoin il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son côté, Sa Majesté Catholique vous fera connaître ce qui pourra vous intéresser.
«L'Empereur, monsieur le duc, désire que le roi aille passer la revue de votre armée; cela l'intéressera davantage pour subvenir à vos besoins. Sa Majesté Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est vous, monsieur le maréchal, qui commandez et qui répondez à l'Empereur des événements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous retirerez de ce que le roi soit bien accueilli à votre armée; cela fera un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majesté à vous seconder de tous ses moyens pour contribuer à vos succès.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«10 juillet 1811.
«L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépêches, me charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo, qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon. Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit au général Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin, et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Vous vous tiendrez en correspondance immédiate avec Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir promptement. Il faut établir un pont sur le Tage à Almaraz ou au point de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à l'abri des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Alcantara, le fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus grande importance et deviendra très-avantageux lorsqu'on sera sur le point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort dépôt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord réparé Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée pour six mois. Cela supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule, et notamment la commencer par un siége dans la saison la plus malsaine en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute votre armée. L'Empereur a donné le commandement de son armée du Nord au général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte colonne pour inquiéter l'ennemi du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de Baños, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications avec l'armée du Nord. Aussitôt que l'armée du général Dorsenne sera plus considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août. Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa gauche appuyée sur la Guadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet état des choses, monsieur le maréchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au secours de cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.
«Si, ce qui est beaucoup plus probable, le général anglais marchait sur Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'armée ennemie débouchait sur l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord pourrait envoyer au secours de l'armée de Portugal dix mille hommes, l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes, ce qui ferait une réunion de plus de soixante-dix mille hommes, car, avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiatès jusqu'à Almaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi. Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au point le plus près de la Guadiana; que l'armée soit placée sur les deux rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera obligée de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la défense.
«Quant à l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); compléter les généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne, mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de désastreux à l'armée du Midi. Vous devrez, monsieur le maréchal, avoir un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le général Dorsenne pour les dépêches importantes.»
LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.
«Séville, le 11 juillet 1811.
«Monsieur le maréchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 m'est parvenue au même instant que celle du 7. En réponse, je m'empresse de vous faire part des ordres qu'hier j'ai envoyés à M. le général comte d'Erlon. Il lui est prescrit d'envoyer une brigade et un régiment de cavalerie à Xerès de los Caballeros et Frejenal pour observer les directions qui aboutissent à Ayamonte, par où les troupes espagnoles feront des mouvements si elles veulent se reporter en Estramadure. Un régiment se rendra à Séville.
«Un autre régiment sera établi aux débouchés des montagnes pour assurer les communications.
«Ainsi il restera dans les plaines de l'Estramadure une division d'infanterie, composée de quatre régiments et six régiments de cavalerie, le tout sous les ordres de M. le général Claparède, lequel reçoit pour instructions d'observer l'armée anglaise, d'entretenir la communication avec Badajoz, et de faire entrer sans cesse des approvisionnements dans la place. Il fera aussi ce qui sera en son pouvoir pour communiquer avec les troupes que l'armée de Portugal laissera sur la Guadiana.
«Je donne ordre à M. le général comte d'Erlon de se rendre de sa personne à Séville, où il commandera toute ma droite jusqu'à Badajoz, M. le maréchal duc de Bellune ne pouvant, à cause du blocus de Cadix, être chargé de ce soin.
«J'attends que ces mouvements soient un peu avancés pour marcher, avec toutes les troupes dont je puis disposer, au secours du quatrième corps, qui a été repoussé jusqu'à Grenade par l'armée insurgée de Murcie, et pour chasser un corps de cette même armée, qui s'est mis en bataille sur les hauteurs de Santa-Helena, où passe ma ligne d'opérations, la seule communication que j'aie avec la Manche et Madrid.
«Pour le moment, il m'est impossible d'en faire davantage. Je n'ai pris aucun engagement que je ne sois disposé à tenir; Votre Excellence me trouvera toujours invariable. Si elle me connaissait mieux, elle se serait dispensée de me témoigner de la méfiance, et, si elle eût réfléchi sur ma situation, elle eût trouvé raisonnable que je pensasse plutôt au salut de l'armée dont le commandement m'est confié qu'à paralyser des troupes dont le secours m'est indispensable, sur un théâtre où je ne puis paraître que comme auxiliaire, et non comme partie principale. Je ferai mieux aussitôt que cela me sera possible, sans y être provoqué.
«Je suis fort aise que Votre Excellence ait envoyé copie de sa lettre du 6 à Son Altesse Sérénissime le prince major général; elle pourra contribuer à nous faire connaître, à l'un et à l'autre, les intentions de l'Empereur. J'ai aussi écrit à ce sujet.
«Toutefois, si Votre Excellence changeait les dispositions qu'elle m'a annoncées, je la prierais de vouloir bien m'en instruire. Je recevrai cette communication sans méfiance pour l'avenir.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Trianon, le 21 Juillet 1811
«Je vous préviens, monsieur le duc de Raguse, que je donne l'ordre à M. le général comte Dorsenne de faire relever les troupes que vous pouvez encore avoir dans les garnisons de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque par des troupes de son armée, et de diriger tout ce qui vous appartient sur Avila et Placencia.
«L'Empereur approuve, monsieur le maréchal, que vous n'ayez pas consenti à former, avec les troupes de votre armée, la garnison de Badajoz. Sa Majesté pense que l'Estramadure doit être défendue par l'Andalousie considérée sous tous les points de vue, et notamment sous celui des vivres. C'est à l'Andalousie à fournir tout ce qui est nécessaire pour approvisionner Badajoz pour un an, s'il est possible; cependant, monsieur le duc, l'intention de l'Empereur est que vous vous teniez le plus à portée possible, pour pouvoir, marcher franchement au secours de Badajoz, s'il y avait lieu.
«L'Empereur pense que peut-être un ouvrage à Merida ou à Medellin serait utile pour être maître du passage de la Guadiana; mais c'est à vous, qui êtes sur les lieux, à en juger.»
LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.
«Madrid, le 26 juillet 1811.
«Monsieur le duc, je reçois votre lettre du 20; je vous remercie de tout ce qu'elle contient d'aimable pour moi; vous ne doutez pus non plus de mon attachement.
«L'Empereur aurait désiré que je vinsse vous voir; mais ce n'est pas le moment, puisque l'armée n'est pas réunie. Je sens la difficulté de votre position et l'extrême justesse de vos observations; je viens de donner l'ordre pour qu'il soit prélevé, sur la contribution extraordinaire que je lève en grains, la quantité de vingt mille fanégas, en août, et vingt mille en septembre, qui seront versées dans les magasins de l'armée de Portugal. Je trouve très-bien aussi que vous fassiez usage de toutes les contributions en argent dues par la province d'Estramadure, et je donne les ordres en conséquence aux agents civils, qui ne pourront toutefois réussir qu'autant qu'ils seront protégés, soutenus et dirigés par vous, monsieur le maréchal, dont le zèle et les lumières me sont connus.--L'empereur espère beaucoup de vous et de son armée de Portugal; il est disposé à venir à votre secours avec de l'argent et avec des hommes et des chevaux: vous ne tarderez pas à sentir les effets de ces dispositions. Quant à moi, je ne puis pas vous secourir autrement; je n'ai pas de fonds à ma disposition, et je dois même vous dire que je ne pourrais pas exister ici sans un prêt qui m'est accordé par l'Empereur par mois.
«Si vous pouviez vous étendre un peu par votre droite, vous occuperiez un plus riche pays; et, avec les secours que je vous indique, vous devriez pouvoir atteindre la saison des événements militaires. La récolte n'est pas très-bonne à Ségovie ni dans les pays environnant Madrid.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
«Navalmoral, le 1er août 1811.
«Je reçois les dépêches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction qu'elles renferment. J'avais conçu, comme Sa Majesté, le système qu'il convenait de suivre aujourd'hui pour l'armée de Portugal et le but qu'elle avait à remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'à présent. Les localités, les différentes circonstances, rendent cependant indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions.
«Je ne puis pas placer plus d'une division à Truxillo, attendu qu'il y a impossibilité absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui y sont aujourd'hui éprouvent les plus grandes difficultés pour les subsistances, et peut-être leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne puis pas avoir de troupes sur la Guadiana à moins que la plus grande partie de l'armée ne soit à Truxillo; car elles y seraient compromises, puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, où l'ennemi a habituellement des troupes, et où il peut rassembler inopinément des forces considérables qui sont cantonnées à Portalègre, Campo-Maior et environs, et que, s'il parvenait à s'emparer de la chaussée, les troupes qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter dans la Manche après avoir abandonné leurs canons, n'ayant point de ce côté de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre côté, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine à vivre; à plus forte raison, douze à quinze mille y seraient-ils dans l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne à l'armée de Portugal, entre la Guadiana et le Tage, est un vaste désert absolument inculte, couvert de bois ou consacré aux pâturages. Les environs de Cacerès et de Montanchès seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne produisent-ils guère que du vin.
«L'Empereur ayant une sollicitude particulière pour le Midi, il semblerait que l'armée devrait stationner sur les bords de la Guadiana; mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le même raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique à l'armée entière; car, dans cette hypothèse, évidemment l'ennemi, marchant à Truxillo, où il peut se rendre avec la plus grande facilité, attendu qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur ce point de la frontière du Portugal, l'armée serait fort compromise, et, dans tous les cas, serait forcée à une prompte retraite, qui équivaudrait presque à une défaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'armée de Portugal, n'étant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule l'armée anglaise, ne doit pas se placer de manière à être obligée de livrer bataille malgré elle, et avant que d'autres troupes soient entrées en communication avec elle. Il me semble que la communication de l'armée de Portugal avec l'Estramadure, étant parallèle à l'ennemi, et par suite découverte dans toute son étendue, s'oppose à ce que cette armée soit chargée de Badajoz et habituellement de cette frontière, tandis que, la communication de l'armée du Midi étant directe, quelle que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien à craindre, même en se repliant devant des forces supérieures, puisqu'il se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de perdre sa communication, aucun autre débouché n'étant offert à l'ennemi. Au pis aller, ce corps arrive sur une chaîne de montagnes, où peu d'hommes équivalent à beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les troupes de l'Andalousie pour déboucher ensuite. Il me paraît qu'il résulte de la situation des choses et des localités que l'armée de Portugal, stationnée sur le Tage, ne peut pas se charger de la défensive immédiate en Estramadure, mais bien de délivrer l'Estramadure, tandis que les troupes de l'armée du Midi sont merveilleusement placées pour garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothèse d'une guerre sérieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais à l'armée du Midi à venir au secours de l'armée de Portugal, mais à l'armée de Portugal à aller au secours de l'armée du Midi. En conséquence, c'est à celle-là à s'engager la dernière, et, en dernière analyse, l'armée de Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y combattre, quand même l'ennemi se présenterait en force égale, parce qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait passer avant elle. D'après cela, voici quelles sont les instructions que j'ai données au générai Foy, qui commande à Truxillo: l° de pousser de fréquents partis sur Merida et sur Cacerès, afin d'avoir des nouvelles de l'ennemi et communiquer avec les troupes légères de l'armée du Midi; 2° de placer une portion de son artillerie et de ses troupes à Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, où il serait en sûreté pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, présente un grand obstacle, surtout dans sa partie intérieure, et que l'ennemi ne pourrait le tourner qu'en remontant cette rivière et en s'exposant lui-même à perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le général Foy recevait des renforts qui le missent en état de reprendre l'offensive. Si le général Foy était forcé dans cette position, il se retirerait sur les hauteurs du Tage; les localités offrent la plus facile défense contre des forces extrêmement supérieures. J'y fais exécuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent camp retranché pour une division. Je fais exécuter également des travaux qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du Tage, empêchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais séparée de la rivière, et lui donnent toujours la faculté de la repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1° j'ai des troupes sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et m'informent des mouvements de l'ennemi; 2° ce corps, forcé, par la marche de l'ennemi, à se replier, occupe des positions d'où il est inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent à environ une lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que le fleuve lui-même; 3° enfin, dans la position que j'ai donnée aujourd'hui à l'armée, cinq divisions pourraient être réunies au delà du Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la sixième un peu plus tard. Il me paraît donc que j'ai résolu le problème, puisque l'armée ne peut pas perdre la faculté de se porter en masse sur la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en très-peu d'instants, et que, de là, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure, elle garde cette province comme si elle y était stationnée, mais sans danger, et toujours maîtresse de ses mouvements.
«Dans le cas où il y aurait une impossibilité absolue à la division du général Foy de vivre à Truxillo, cette division repasserait le Tage; mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete, je fais construire, comme faisant partie du camp retranché, deux forts qui pourront être abandonnés à eux-mêmes, et qui, défendus par cent hommes, assurent toujours la possession du col, et, par conséquent, un débouché. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les semaines à Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacerès, afin d'être instruit des mouvements de l'ennemi.
«J'avais déjà ordonné la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage, et on s'occupe de la recherche des bois nécessaires à ce travail. J'ai fait construire deux têtes de pont avec des réduits qui avant cinq jours seront terminées, et formeront une espèce de place susceptible d'être défendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour être abandonnée à elle-même. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins s'augmenteront au fur et à mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour placer sainement l'armée et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai été obligé de l'établir en grande partie sur la rive droite du Tietar, dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de l'armée, en cas de marche inopinée de l'ennemi sur elle, est sur la rive gauche de cette rivière, j'ai fait construire trois ponts, dont un, celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tête de pont. Cette disposition est nécessitée par la nature de la rivière du Tietar, qui en douze heures de pluie croît de six à huit pieds. Toute mon artillerie est à Navalmoral, et la division de dragons dans les points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier général est à deux lieues du Tage, et je sais tous les jours, à douze heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure et dans les environs de Coria.
«Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour préparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en état de défense. C'est une opération que j'exécuterai aussitôt que j'en aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en état de défense, il faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximité de l'ennemi, tenir à portée des forces assez considérables; mais je ne saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici des magasins considérables formés qui puissent suivre le mouvement des troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir réunies; une fois cet objet rempli, rien ne sera plus aisé que d'exécuter les intentions de l'Empereur. D'ici à cette époque je ferai également rassembler les bois nécessaires aux réparations du pont d'Alcantara, afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme praticable, puisse être exécuté sans retard. Indépendamment des motifs ci-dessus et qui me paraissent sans réplique, il devient indispensable de laisser l'armée en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos pour sa santé, mais aussi de repos pour se réparer.
«J'espère que Sa Majesté conclura, du compte que je viens de vous rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et secourir l'armée du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'expérience m'ait déjà prouvé qu'il était bon de ne pas trop compter sur la parole de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidélité à remplir ses engagements, Sa Majesté ne rendrait pas justice à mon amour pour le bien public et à mon dévouement à son service si elle doutait que je ne fisse plus que mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude, au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens que j'avais à ma disposition, et qui m'auraient autorisé à retarder de quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire, un garant de ce que je ferais à l'avenir, s'il en était besoin. Je n'hésiterai jamais à aller avec toutes mes forces au secours du maréchal duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais extrêmement d'être dans une situation inverse.
«Il me reste à parler à Votre Altesse de la situation dans laquelle se trouve l'armée. Sa Majesté suppose que depuis plus d'un mois j'ai reçu les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me fournir. Je les ai réclamés à plusieurs reprises, toujours en vain, et en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manière formelle de les donner avant d'en avoir reçu un pareil nombre de France, ce qui évidemment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'eût pas voulu me donner un secours immédiat, il aurait donné l'ordre de me les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand il aura reçu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donnés au prince d'Essling il y a trois mois, et qui me paraissent tout à fait étrangers à ceux-ci.
«Il résulte de la non-exécution des ordres de Sa Majesté que l'artillerie de l'armée est aujourd'hui dans une situation pire que celle où elle était à l'époque où j'ai commencé mon mouvement, puisqu'il y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont pas été remplacés, et, d'un autre côté, que les voitures d'artillerie qui doivent être prises à Salamanque et conduites à Madrid pour y être réparées n'ont pu y être envoyées.
«A l'époque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidité, chaque régiment a formé un petit dépôt, dans lequel il a placé tous les hommes malingres et la plus grande partie de ses équipages. J'ai réuni tous ces petits dépôts à Toro, sous le commandement d'un officier supérieur. Ces dépôts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de même, pour la cavalerie, laissé à ces dépôts tous les chevaux à refaire qui auraient péri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en état de servir. Aussitôt après mon arrivée à Badajoz, j'ai envoyé un officier pour faire partir tous ces dépôts pour Talavera, afin que l'armée, en arrivant ici, trouvât tous les secours dont elle aurait besoin; mais le duc d'Istrie s'est opposé à leur départ. J'ai envoyé postérieurement, et à diverses reprises, des officiers pour renouveler les mêmes ordres; mais le comte Dorsenne s'y oppose également; de manière que je suis dans la pénible situation de voir s'écouler, sans fruit et sans utilité, le temps de repos que les corps pourraient employer si utilement à se mettre en état d'entrer en campagne. A mon départ de Salamanque, j'ai fait évacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque était assez découvert. J'ai placé à Valladolid un officier supérieur, pour réunir et commander tous les hommes sortant des hôpitaux, un officier, et certain nombre de sous-officiers par chaque régiment, afin de former des détachements au fur et à mesure de leur guérison. Quinze cents hommes sont en état de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on leur fait faire des détachements et divers services à l'armée du Nord, de manière que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander dans le service, se dispersent partout, désertent ou se soustrayent au service de mille manières différentes, et seront en grande partie perdus pour leurs régiments. J'ai réclamé en vain; il règne en Espagne un esprit d'égoïsme et de localité qui est funeste au service de l'Empereur et qu'il est urgent de réprimer. Je demande, avec la plus vive instance, à Votre Altesse d'écrire à M. le comte Dorsenne d'une manière tellement impérative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux qui me sont destinés, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul soldat ni un seul cheval qui appartienne à l'armée de Portugal. Enfin, monseigneur, puisque le Nord me devient à peu près étranger, je demande également à Votre Altesse qu'on relève et qu'on me renvoie la garnison de Rodrigo.
«Les rapports que je reçois des mouvements de l'ennemi sont: que deux divisions anglaises se sont portées dans le Nord et sont cantonnées près de la Coa, qu'une division est à Castel-Branco, et que la plus grande partie du reste de l'armée, qui était restée sur la rive gauche du Tage, est en marche pour prendre des cantonnements en arrière.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 4 août 1811.
«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, votre lettre du 13 juillet. Des secours de toute espèce sont en mouvement pour renforcer votre armée; de nouveaux régiments de marche se forment à Paris. Sa Majesté espère qu'au moment de la reprise des hostilités, qu'on suppose devoir être en septembre, vous aurez plus de six à sept mille hommes de cavalerie et quatre-vingts pièces d'artillerie bien approvisionnées et bien attelées.
«Par les nouvelles de Londres, il paraît que les Anglais renforcent leur armée. Tout porte à penser qu'ils parviendront à remplacer les pertes qu'ils ont éprouvées dans la campagne qui vient d'avoir lieu.
«La cinquième division, que les Anglais envoient sur le Tage, est vraisemblablement pour observer l'armée du Nord, qui, comme je vous l'ai dit, porte un corps sur la Coa.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
Navalmoral, le 5 août 1811.
«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 6 juillet relativement à l'administration. Les motifs qui ont déterminé un enlèvement de fonds dans la caisse pour les subsistances, lors de mon séjour à Salamanque, ont été qu'il y avait impossibilité absolue de faire subsister les troupes qui étaient à Salamanque par voie de réquisition, et qu'il était également impossible de se procurer les grains nécessaires pour la fabrication du biscuit, à moins de les acheter. Cette situation de choses est tellement démontrée, et les circonstances tellement urgentes, que la mesure, prise d'abord par mon prédécesseur, a dû ensuite être prise par moi. De même ici, pour la subsistance des chevaux, il a dû indispensablement être passé un marché pour trois mille fanègues pour faire vivre les chevaux à Navalmoral, jusqu'au moment où les réquisitions frappées sur les provinces de Talavera, Tolède et Avila, et qui sont fort éloignées, aient pu donner ces produits. A Salamanque, au moment de nous mettre en mouvement, il a fallu se pourvoir par achats de beaucoup d'objets pour le service des hôpitaux, que jamais réquisitions n'auraient produits. Des travaux ayant été indispensables au fort de Salamanque, à la place de Rodrigo et au passage du Tage, il a fallu nécessairement mettre des fonds à la disposition du commandant du génie. Les travaux de l'artillerie ont exigé aussi quelques fonds, mais beaucoup plus encore l'achat des chevaux de rouliers que j'ai fait prendre à Salamanque avant de marcher, et celui de quelques chevaux qui me sont venus de Madrid. L'emploi de tous ces fonds est justifié dans les formes voulues et sera adressé aux ministres respectifs. J'ai joint à cette lettre l'état indiquant l'emploi de chacune des sommes, par chapitre et par nature de services. Les fonds donnés au génie, la plus grande partie de ceux donnés à l'artillerie, et ceux qui ont été employés en dépenses secrètes, se trouvent déjà régularisés par le crédit ouvert par Sa Majesté pour chacun de ces articles. Quant à ce qui regarde les hôpitaux, les subsistances et l'administration proprement dite, j'aurai soin, au fur et à mesure de la rentrée des contributions des provinces affectées à l'armée, de faire effectuer des remboursements successifs aux fonds de la solde, afin de couvrir le déficit qui existe aujourd'hui.
«L'armée de Portugal n'ayant eu jusqu'ici aucun territoire, et les provinces du Nord n'ayant jamais rien versé dans la caisse de cette armée, elle n'a pu avoir aucuns fonds pour l'administration, puisque tous les fonds de France étaient affectés à la solde. Les besoins d'argent s'étant fait sentir d'une manière impérieuse, il n'a donc pas été possible de s'en procurer autrement que d'en prendre sur ceux-ci, sauf remboursement. L'intendant Saint-Lambert, et depuis lors l'ordonnateur Marchand, ont eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse de toutes les mesures qui ont été prises à cet égard, et de lui adresser une expédition de tous les procès-verbaux, ce qui m'a empêché de lui en rendre compte moi-même. J'ai l'honneur de vous adresser la copie de tout ce qui a rapport à cet objet.
«L'Empereur désire savoir ce qui a été payé aux corps. Je ne puis lui donner les détails par corps de ce qui a été payé aux différents régiments, attendu que, les registres du payeur général n'étant pas ici, ne peuvent être compulsés, et que la solde était due à tous les corps à dater d'époques différentes. Il m'a paru que ce qu'il y avait de mieux à faire n'était pas de payer le même nombre de mois de solde à tout le monde, mais qu'il était juste de l'aligner à la même époque. En conséquence, toute l'armée a été mise au 15 novembre. Votre Altesse trouvera ci-joint un état en détail de ce qui reste dû à l'armée jusqu'au 1er juillet.
«Enfin l'Empereur veut savoir quelles sont les contributions qui sont entrées dans la caisse de l'armée. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, l'armée n'a reçu que des fonds de France, et n'a rien reçu du pays, puisqu'elle n'avait ni territoire ni revenus. Aujourd'hui que Sa Majesté lui en a assigné un, j'aurai l'honneur de vous adresser chaque mois, ainsi qu'au roi d'Espagne, l'état des contributions qui auront été perçues, et de leur emploi. La somme restant en caisse aujourd'hui est de ...
«Je pense, monseigneur, que cette lettre, ainsi que les pièces justificatives qui l'accompagnent, répondent complétement aux demandes faites dans vos lettres du 6, et qu'elles justifient tout ce qui s'est fait.»
LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
«Paris, le 24 août 1811.
«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, vos dernières dépêches. Sa Majesté voit avec plaisir les ouvrages que vous avez fait faire à Almaraz et sur le Tietar. Elle trouve qu'il serait convenable de faire des ouvrages de campagne en avant du Rio del Monte.
«Sa Majesté espère qu'avant le 15 septembre tous vos dépôts, les trois cent quatre-vingt-sept chevaux qui doivent compléter les cinq cents chevaux du train de la garde, sur lesquels cent treize vous ont déjà été fournis, et les onze cent quarante chevaux du train, que vous mène le général Vandermaesen, vous seront arrivés; que tous vos dépôts quelconques, soit de cavalerie, soit d'infanterie, vous auront rejoint, et que votre armée se trouvera ainsi portée à plus de cinquante mille hommes. La réparation de votre armée est la grande affaire en ce moment; elle doit occuper tous vos soins; mais l'Empereur trouve que vous n'envoyez aucun état détaillé qui puisse mettre à même de disposer à subvenir à tous vos besoins.
«J'envoie mon aide de camp, le chef d'escadron baron de Canouville, dans les provinces du Nord, avec des ordres pour que tous les dépôts de cavalerie et d'artillerie, et tous les détachements qui appartiennent à l'armée de Portugal, la rejoignent sans délai. Cet officier a l'ordre de voir tout partir et de rester jusqu'à ce que tout soit en marche; je lui prescris même de se mettre en correspondance avec vous pour l'exécution de ces ordres.
«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous faire connaître que l'armée de Portugal doit prendre sa ligne de communication sur Madrid; que c'est là que doit être son centre de dépôt; que toute opération que l'ennemi ferait sur la Coa ne peut déranger cette ligne. Si l'ennemi veut prendre l'offensive, il ne peut la prendre que dans l'Andalousie, parce que, de ce côté, il a un objet à remplir qui est de faire lever le siége de Cadix. Ses forces dans le Nord, avançât-il même jusqu'à Valladolid, n'aboutiraient à rien. Les troupes que nous avons dans ces provinces, en se repliant, lui opposeraient une armée considérable, et alors, sans doute, l'armée de Portugal devrait faire, pour l'armée du Nord, ce qu'elle ferait pour l'armée du Midi. L'objet important est que votre ligne d'opération soit sur Talavera et Madrid, parce que votre armée est spécialement destinée à protéger celle du Midi. Enfin, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal étant attaquée de front, son mouvement de retraite est encore sur Madrid, parce que, dans tous les cas possibles, ce doit être sa ligne d'opération. Il faut donc que tous les dépôts quelconques appartenant à l'armée de Portugal soient dirigés sur Talavera et Madrid. L'Empereur a même ordonné que la garnison de Rodrigo fût relevée par l'armée du Nord; mais ce dernier ordre ne pourra être exécuté que plus tard.
«Le 26e régiment de chasseurs, qui est un régiment entier, doit vous avoir rejoint. Mandez-le-moi. Il est fort important que vous ayez au moins six mille hommes de cavalerie. Correspondez le plus fréquemment possible avec moi et sur tous les détails tant militaires que d'administration.
«Le général Dorsenne recevra, par mon aide de camp, l'ordre impératif de faire partir, dans les vingt-quatre heures, tous vos dépôts et détachements. Tout ce qui est en état de servir sera dirigé en gros détachements sur Placencia, et le général Dorsenne vous enverra l'état et l'itinéraire. Quant aux hommes malingres, il les dirigera sur Madrid, puisque votre ligne d'opération est désormais sur Madrid, en sorte qu'il ne lui restera plus un seul homme appartenant à votre armée.
«Je vous préviens aussi, monsieur le maréchal, que, vraisemblablement, l'Empereur se déterminera à diriger de Valladolid, par Salamanque, sur Placencia tous les renforts que conduit le général Vandermaesen. Tout ce qui est pour l'armée du Midi se réunira à la colonne du général Vandermaesen et en suivra le mouvement, et ensuite cette troupe se rendra d'Almaraz, par Truxillo, à l'armée du Midi.
«Mon aide de camp, après avoir vu partir les troupes et même le corps du général Vandermaesen, continuera sa route par Avila, Placencia et Almaraz, et reviendra par Truxillo et Madrid; et l'intention de Sa Majesté est que vous le chargiez de rapporter des états exacts de la situation de l'armée.»