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Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9)

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS (continued 4)

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«L'Empereur vient d'ordonner au général Dorsenne d'envoyer de la province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le général Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette province, a fait tout enlever et conduire à Burgos. Je compte donc peu sur cette ressource et cependant les événements les plus graves, les plus désastreux, les plus calamiteux, peuvent être le résultat de cette pénurie.

«D'après les documents de l'administration, les produits du territoire qu'occupe l'armée de Portugal ne sont évalués qu'à un peu plus de moitié des produits du pays qu'occupe l'armée du Nord, en supposant même que le septième gouvernement, dont les produits sont réduits presqu'à rien par la perte de Rodrigo, fût intact; et cependant l'armée du Nord n'est guère que les trois cinquièmes de l'armée de Portugal.

«J'ignore quels motifs ont pu déterminer l'Empereur à un arrangement qui refuse tout à ceux qui ont le plus souffert et qui ont à combattre, tandis qu'il prodigue tout à d'autres, qui, par la nature de leurs fonctions et par leur placement, ne sont destinés qu'à un rôle secondaire.

«Votre Majesté, d'après cela, peut juger que l'armée de Portugal, dans un territoire dévasté par l'armée du Nord qui l'a précédée, qui n'a qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a des ressources ni suffisamment en blés ni suffisamment en argent; que, n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du blé des autres provinces, et qu'eût-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements en cas de mouvement.

«On peut cependant compter que, selon l'usage établi à l'armée de Portugal, les soldais ont une réserve de quinze jours de vivres qu'ils portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'être consommé pendant le mouvement que je viens d'exécuter, et il faudra du temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer.

«Votre Majesté désire connaître où en est la solde de l'armée. Les six premières divisions sont alignées au mois de juin 1811, et il leur est dû dix mois de solde; la septième au mois de septembre, ainsi il lui est dû huit mois; la huitième division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui est dû dix-huit mois. Ce seul exposé suffit pour faire connaître à Votre Majesté dans quelle misère est l'armée.

LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT

«Vitoria, le 21 avril 1812.

«Mon cher maréchal, je ne reçois qu'aujourd'hui la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire de la Caritas le 6 février.

«Je dois lui répéter ce que je lui ai déjà annoncé le 11 de ce mois, qu'il m'est impossible d'envoyer il Valladolid une de mes divisions comme elle le désire, que les troupes qui me sont annoncées depuis deux mois ne sont pas arrivées, et que, partout où mes garnisons sont établies, elles n'y sont que trop faiblement.

«Je vais redoubler d'efforts, monsieur le maréchal, pour vous renvoyer vos deux régiments de marche qui gardent encore les communications d'Irun à Vitoria, et je n'estimerai heureux de pouvoir y réussir.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 1er mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai reçu en même temps vos lettres des 16 et 21 avril. Le mouvement que vous avez fait n'ayant pas eu l'effet qu'on espérait, et ne pouvant pas rendre toute votre armée disponible en ordonnant au général Dorsenne de remplacer vos troupes en Castille, j'approuve fort la proposition que vous faites de vous rendre avec quatre divisions dans la vallée du Tage pour opérer, par l'Estramadure, en faveur de l'Andalousie. Je vous engage à hâter ce mouvement le plus que vous pourrez.

«M. le maréchal Jourdan vous écrit en détail sur les moyens que l'on peut tirer de Madrid et mettre à la disposition des troupes qui doivent agir dans l'Estramadure pour se porter au secours de l'Andalousie.

«Je fais écrire au général Dorsenne, mais je ne pense pas qu'il envoie aucunes troupes pour remplacer les vôtres.

«Je reçois l'avis qu'un régiment de l'armée d'Aragon est arrivé à Cuença pour assurer la communication avec Madrid. L'arrivée de ce régiment donne la possibilité de faire occuper par les troupes de l'armée du Centre les postes et forts sur le Tage, et de rendre ainsi disponible la division Foy. Une brigade de cavalerie de l'armée du Centre reçoit l'ordre de se porter dans la vallée du Tage, où elle sera à vos ordres. Je n'ai point encore avis du départ de Valence de la division que j'ai demandée; elle sera aussi employée à secourir l'armée du Midi.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Salamanque, le 2 mai 1812.

«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le 16 avril. Il est dur d'être accablé des reproches les plus amers sans les avoir mérités. Vos instructions du 18 et du 21 février sont rédigées d'une manière si impérative, qu'elles suffiraient pour faire condamner devant un tribunal un général qui ne s'y serait pas conformé. Elles consacraient formellement le cas où l'ennemi serait en possession de l'initiative; elles disaient même: «Si lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le aller, rassemblez votre armée, et il reviendra bien vite.» C'est précisément ce que j'ai fait: toutes les raisons qui établissent que les divisions auraient dû rester sur le Tage, je les ai senties, et elles sont toutes consignées dans les lettres que je vous ai écrites: c'est donc par pure obéissance que je les ai rappelées.

«Je ne puis donc être responsable du mauvais effet qui en est résulté. J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitôt que j'ai pu avoir des subsistances pour exécuter cette opération. J'ignore par quelle magie on aurait pu la commencer plus tôt sans laisser hommes et chevaux sur la route.

«Ayant une fois renoncé à la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir brusquement, attendu qu'au même instant j'avais rappelé les officiers que j'avais envoyés à Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient complètement cessé. Avec quinze jours de vivres, j'aurais passé le Tage; mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le Tage et la Guadiana, le désert le plus affreux qui existe, et en présence de l'ennemi? La destruction de l'armée en aurait été la conséquence nécessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid qui pussent pourvoir aux besoins de l'armée, et je ne pouvais y compter, car je n'ai trouvé dans cette ville ni secours, ni force, ni volonté. A l'époque où nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette frontière sans l'avoir préparé un mois d'avance, et, après que ce mouvement a été exécuté, l'armée est incapable pendant longtemps de se mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a point d'armée ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent ni se mouvoir ni se tenir réunis, faute de moyens de transport et de magasins. Vous me dites que j'ai annulé l'armée au commencement de la campagne; ce qui annule l'armée, c'est l'absence totale de moyens et le refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner. On nous a même enlevé les moyens de transport qui nous avaient été accordés, au moment où ils nous étaient le plus nécessaires. Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une armée ait été laissée dans un pareil abandon; peut-être même suis-je autorisé à dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il serait déjà arrivé de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans son armée de Portugal, une armée nombreuse, une armée reposée et disponible; mais il oublie que quatorze à quinze mille hommes sont indispensables pour l'occupation du pays, ce qui réduit d'autant la force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre, ne peuvent être portés que par cent cinquante ou deux cents hommes, et qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immédiate d'une force imposante, la totalité des troupes se trouve continuellement en mouvement, et elles se fatiguent réellement plus qu'elles ne le feraient en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni tâtonnement ni fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens jusqu'à la récolte, et la conviction de la nécessité de se contenter de chercher à arrêter l'ennemi dans ses opérations, ne pouvant le maîtriser. Je le répète, jusqu'à la récolte, il n'y a que de l'argent qui puisse rendre à l'armée quelque mobilité. Il semblerait que Sa Majesté ignore la situation présente de l'Espagne, celle de son armée de Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des guérillas, et les difficultés épouvantables que présente ici le plus léger mouvement exécuté en corps d'armée. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si précis et si impératifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais dû faire, il est possible que je n'eusse pas réussi à sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle responsabilité n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la responsabilité, je me sens au contraire toute la force de la supporter; mais il faut qu'après m'avoir donné des moyens proportionnés aux besoins de l'armée, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi.

«L'Empereur me compte, comme étant destinées à combattre l'armée anglaise, deux divisions de l'armée du Nord, sa cavalerie et une partie de son artillerie. J'ai demandé il y a six à sept semaines au général Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relevé aucun de mes postes, mais même il ne m'a pas encore envoyé deux des trois régiments de marche qu'il avait à moi; il m'a, de plus, déclaré qu'il lui était absolument impossible de me promettre aucun secours pour l'avenir. Ainsi, si l'armée marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle soit en situation de combattre, qu'elle évacue tout le pays et porte la confusion à son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se trouve très-inférieure en nombre. D'après cela, Sa Majesté peut apprécier ma position.

« Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus d'attachement pour l'Empereur et mette à un plus haut prix la gloire de ses armes. Ainsi donc Sa Majesté peut être assurée du zèle avec lequel je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis être responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute juste ma réserve lorsqu'il calculera les conséquences qui peuvent résulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire trois divisions de l'armée de Portugal sur Séville par la Manche. »

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

Madrid, le 4 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai sous les yeux votre lettre du 27 avril à M. le maréchal Jourdan, et je reçois en même temps celle du major général du 16, qui me donne connaissance des lettres qu'il vous a adressées le 12 mars et le 16 avril. Je sais par un aide de camp du duc de Dalmatie que ce maréchal était le 27 avril à Séville, et qu'il avait réuni une grande partie de ses forces, conservant toutefois le blocus de l'île de Léon, Grenade, Malaga, etc ... et ayant sa droite à Anduxera et sa gauche à l'île de Léon. Il n'avait pas encore reçu l'avis des dispositions de l'Empereur qui me confient le commandement de ses armées. Le maréchal Suchet n'avait pas envoyé la division que je lui avais fait demander.

«Dans cet état de choses, je ne pense pas qu'il y ait autre chose à faire aujourd'hui que ce qu'il eût été à désirer que l'on eût fait avant la reddition de Badajoz. Je pense que les instructions de l'Empereur du 12 mars sont encore applicables, et qu'il faut faire, pour la conservation de l'Andalousie, ce qu'elles prescrivaient pour Badajoz.

«Il est de fait que l'ennemi n'a fait aucune démonstration sur Lugar-Nuevo, et je crois que lord Wellington est effectivement en Portugal avec quatre ou cinq divisions, comme vous le pensez vous-même. Dans cette hypothèse, monsieur le maréchal, vous devez le contenir et l'occuper assez par des démonstrations et des mouvements offensifs sur l'Aguada pour l'empêcher de se porter en Andalousie. Dans le cas où il ne serait plus devant vous et qu'il porterait ses divisions sur la rive gauche du Tage, vous vous porteriez à votre tour dans la vallée du Tage, afin de passer ce fleuve à Almaraz, et marcher avec toutes les forces disponibles, au secours de l'Andalousie.

«On continue à envoyer des subsistances à Lugar-Nuevo; mais vous connaissez leur rareté. N'oubliez pas que le blé que vous devez faire prendre à Ségovie, si votre mouvement se fait bientôt sur Lugar-Nuevo, est destiné à l'approvisionnement des forts de Miravete, et qu'il ne pourrait pas être remplacé jusqu'à la récolte.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL DE MARMONT.

«Madrid, le 7 mai 1812.

«Monsieur le duc, j'ai reçu votre lettre du 5 mai par laquelle vous me prévenez que lord Wellington se trouve avec cinq divisions sur la Coa.

«Je donne ordre au duc de Dalmatie de détacher le général Drouet avec le tiers de l'armée du Midi; sa tâche sera d'observer les mouvements du corps du général Hill, de l'arrêter sur la rive gauche du Tage, et de passer ce fleuve à Almaraz si les troupes anglaises passaient sur la rive droite; il se tiendra en communication avec le général chargé de défendre Almaraz, Talavera, etc.

«J'ai chargé le général d'Armagnac, de ce commandement. Il fera occuper les forts du Tage et rendra ainsi disponible la division Foy. Je dois toutefois vous faire observer, monsieur le maréchal, que les forces que commande le général d'Armagnac se réduisent à trois bataillons et à six cents chevaux. Vous pouvez apprécier le genre de résistance qu'il peut opposer à l'ennemi, s'il était attaqué, chose qui n'est pas impossible. Si l'ennemi n'est pas en état d'entreprendre une opération générale avant la récolte, il pourrait profiter de ce temps pour se porter rapidement par Placencia sur Lugar-Nuevo, l'enlever, occuper ce point, s'y fortifier et couper ainsi toute communication avec nos armées. Il pourrait alors se livrer aux opérations de la campagne prochaine avec beaucoup de facilité, soit qu'il se portai au Nord ou au Midi. Vous devez donc donner ordre au général Foy de faire observer constamment la communication de Placencia et de se tenir toujours en mesure de couvrir les forts du Tage, dont vous devez mieux sentir que personne l'importance, à moins que les mouvements de l'ennemi ne soient totalement prononcés et que vous n'ayez plus aucun doute sur leur objet. Je n'ai pas besoin de vous répéter que les blés et biscuits de Ségovie sont destinés à l'approvisionnement des forts du Tage. Je les fais enlever; ainsi vous n'avez pas besoin de vous en occuper.

«J'écris et je fais écrire de nouveau au général Dorsenne pour qu'il exécute les dispositions prescrites par les ordres de l'Empereur dans le cas où vous seriez attaqué. Mettez-vous aussi en communication avec lui sur cet article.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 13 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, le courrier arrive, et j'apprends que M. Grandsigne, colonel, chargé des dépêches de Votre Excellence, a été attaqué entre Celada et Burgos. Son escorte, forte de cent vingt hommes d'infanterie et cinquante hussards, s'est trouvée entourée par toute la bande du curé, au nombre de seize cents hommes; elle s'est vaillamment défendue, M. Grandsigne, laissé pour mort au milieu d'une charge, a été dépouillé en un instant, on l'a transporté à Celada où il a expiré, le 10, lendemain de l'attaque. Tous les paquets dont il était chargé et l'estafette sont perdus; la malle a été sauvée. Nous avons perdu deux officiers, vingt-quatre hussards et deux soldats du 123e régiment tués, et trente-sept chevaux. Le capitaine d'infanterie a si bien manoeuvré et a fait si bonne contenance, qu'il a rallié les hussards et est entré à Celada sans être entamé.

«Il se trouve dans les environs de Burgos plus de dix mille brigands, je n'ai de disponibles que seize cents hommes et quatre cents chevaux, que j'envoie manoeuvrer sur les flancs de la route pour rouvrir les communications et éloigner les bandes.

«Je trouve toutes les troupes dispersées. J'attends le général Vandermaesen et le général Palombini, et j'ignore où ils sont. Je pense cependant que le premier rentrera bientôt.

«J'ai dû retenir le 13 le convoi de fonds et arrêter le régiment de marche, ils auraient été trop compromis.--Le 15, le convoi de fonds est en marche; il arrive dans trois jours. Je le ferai partir lorsqu'il y aura sûreté, et que j'aurai assez de monde pour l'escorter; mais je prie Votre Excellence d'envoyer au-devant d'eux jusqu'à Villa-Rodrigo. J'aurai soin de l'en prévenir.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 20 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai été indirectement informé que, lors de la dernière prise de Gijon par le général Bonnet, ce général y avait saisi des papiers très-importants et notamment des plans par l'Angleterre, contenant les opérations de cette campagne, et celles que l'armée anglaise devait faire contre l'arrondissement de l'armée du Nord.

«Dans en moment, toutes les bandes sont en mouvement, et je ne puis concevoir quel est le but de toutes les marches et contre-marches qu'elles opèrent.

«Les communications sont pour ainsi dire interrompues, et Votre Excellence sait que je n'ai point de troupes disponibles. Les papiers que le général Bonnet avait saisis furent envoyés par duplicata à M. le général Dorsenne; mais celui-ci ne les a pas reçus, ou bien il est parti sans me les remettre et même sans m'en parler. Il est vrai qu'il était extrêmement malade et peu en état de s'occuper de choses sérieuses.

«Je dois penser que Votre Excellence a connaissance de ces papiers, et je la prie instamment de vouloir bien m'en envoyer une copie chiffrée par duplicata.

«J'ai une si grande étendue de côtes à garder et si peu de moyens pour empêcher un débarquement, que je suis forcé de prendre toutes les précautions possibles pour me mettre à l'abri d'un événement.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 23 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, votre aide de camp m'a remisée matin vos lettres des 18 et 20 mai, et M. le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre du 19 de ce mois.

«J'ai envoyé à Talavera le général d'Armagnac dans un moment où vous m'annonciez que toute l'armée anglaise s'était portée au nord du Tage, et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la division Foy pour la réunir au gros de l'armée, et il ne s'agissait donc pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander. J'ai donc envoyé le général d'Armagnac avec trois bataillons, deux régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers d'état-major et des administrateurs.

«J'ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai épuisé les magasins de Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix du blé dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc du mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy, qui pouvait d'un instant à l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et non à nourrir la garnison de Talavera. Si M. le général d'Aultarme a écrit le contraire à M. le général d'Armagnac, il a eu très-grand tort, et, si M» le général d'Armagnac a destiné une partie des convois à cet usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d'Armagnac, M. le général Foy, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n'aurait pas du s'arrêter à une lettre du général d'Aultarme, écrite trop légèrement.

«Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un second convoi. Je n'ai pas cru qu'il fût absolument impassible de faire porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L'essentiel était d'en envoyer promptement.

«M. le général d'Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus. J'ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l'administration à l'un ou à l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier à celui des deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à garder les forts qu'à celui qui, d'un instant à l'autre, pouvait recevoir une nouvelle destination. Vous dites à cela que, si le général d'Armagnac est chargé de l'administration, la division Foy mourra de faim: M. le général d'Armagnac en dit autant du général Foy. Je n'ai dû croire ni l'un ni l'autre, et j'ai dû faire ce qui m'a paru le plus convenable, surtout ayant la ferme volonté d'exiger de M. le général d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions à l'égard de la division Foy. Je n'ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme vous semblez le supposer dans vos lettres.

«Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d'Armagnac à Tolède avec l'infanterie de l'armée du Centre, et nous continuerons à faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus, que, n'ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut même faire occuper la province de Cuença, je n'ai pas des troupes pour couvrir Madrid et faire ramasser, à l'époque de la récolte, les grains des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la présence des troupes du général d'Armagnac est nécessaire dans la vallée du Tage, ce général restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera; faites-moi donc promptement connaître votre opinion.

«M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j'ai donné à M. le général Treillard le commandement de la cavalerie de l'armée du Centre, qui est dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez aussi été prévenu qu'à votre arrivée dans la vallée du Tage le général d'Armagnac doit prendre vos ordres.

«Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel; car, si l'ennemi s'est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces détails pour vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos opérations, j'ai fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire.

«Je pense, monsieur le maréchal, qu'au premier avis du général Foy vous aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous n'ayez la certitude que le gros de l'armée est devant vous. Je n'ai point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19, dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

«Salamanque, le 24 mai 1812.

«Sire, je reçois la lettre du 17 et du 18 de ce mois; Sire, Votre Majesté avait daigné m'ordonner, il y a six mois, époque à laquelle j'ai quitté la vallée du Tage, de former un grand dépôt de vivres à Lugar-Nuevo. Je n'aurais pas été dans l'obligation d'envoyer des troupes dans la province de Ségovie pour y réunir des vivres, pour les mettre en état de passer dans la vallée du Tage. Ainsi ce qu'il peut y avoir d'irrégulier dans cette disposition est plus que légitimé par l'urgence de nos besoins.

«La conduite du colonel du 50e régiment est condamnable pour avoir demandé des rations plus fortes que celles qui sont déterminées, et je le punirai en conséquence; mais, certes, il ne l'est pas pour avoir employé les moyens de rigueur, attendu que ce sont les seuls qui donnent des résultats, et qu'il serait méprisable et coupable envers l'Empereur et l'armée s'il n'avait pas pris les moyens nécessaires pour réunir promptement les approvisionnements que je lui ai fait donner l'ordre de former; il n'a eu et ne peut avoir, non plus que moi, l'intention de manquer à Votre Majesté, et j'ai donné assez de preuves du respect que je lui porte pour que toute justification à cet égard soit superflue; mais il y a un premier devoir à remplir, c'est celui qui se rattache immédiatement à nos succès et à l'honneur des armes de l'Empereur.

«Votre Majesté est la maîtresse de faire, relativement à moi, la demande qui lui conviendra; je n'ai rien fait que ne me commandassent ma conscience, mes lumières et mon amour du bien public; ainsi rien ne saurait m'intimider.

«Votre Majesté trouve que les moyens que l'on emploie sont tout au plus tolérables dans un pays nouvellement conquis; mais je ne sais pas dans quelle catégorie on pense placer l'Espagne et si elle connaît des localités où l'on a pu obtenir quelque chose sous les baïonnettes.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 28 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai reçu votre lettre du 26 de ce mois, datée de Fontiveros. Je vous ai prévenu, par ma lettre du 7 de ce mois, des ordres que j'avais donnés le même jour au duc de Dalmatie pour former le corps du comte d'Erlon du tiers de l'armée du Midi, en le chargeant d'observer sur la Guadiana le corps du général Hill, de l'y contenir, de le suivre, et même de passer le Tage si le général Hill passait sur la rive droite.

«J'ai réitéré, le 26 de ce mois, et je renouvelle aujourd'hui ces mêmes ordres, qui sont parfaitement applicables aux circonstances dont vous me faites part et qu'ils avaient prévues.--J'espère qu'ils auront été exécutés ou qu'ils le seront du moins assez à temps pour seconder vos mouvements. Si le corps du général d'Erlon, par une suite de ces dispositions, arrive sur la rive droite du Tage, il couvrira Médina, ou se portera, suivant la marche de l'ennemi, sur le flanc de l'armée anglaise pour agir de concert avec vous. Mais, tant qu'il ne sera pas à portée de remplir l'un ou l'autre de ces deux objets, il m'est impossible de vous donner la cavalerie de l'armée du Centre, qui se trouve dans la vallée du Tage, où il ne resterait plus que trois bataillons si elle la quittait.--Madrid ne serait pas à l'abri d'un coup de main. Le général Treillard, qui commande actuellement dans cette vallée, a l'ordre de se mettre en communication avec le général Drouet, de tenir et d'approvisionner les forts de Miravete, s'ils ne sont pas tombés au pouvoir de l'ennemi, comme on peut s'en flatter encore, afin d'assurer cette communication, de voir s'il est possible d'établir un pont volant à Almaraz avec ce qui peut être resté de celui que l'ennemi a brûlé, s'il n'a pas pu le détruire entièrement; enfin, de faciliter, autant que possible, les moyens de passer le Tage au pont du l'Arzobispo, ou au moins de prévenir le général Drouet de l'état où est ce passage. Tel est le résumé des ordres que j'ai donnés. Vous voyez qu'ils tendent tous à vous dégager le plus possible, soit en retenant sur la rive gauche du Tage le corps du général Hill, soit en vous donnant l'appui du général Drouet, si lord Wellington appelait à lui le général Hill; et ainsi, dans l'un ou l'autre cas, à vous donner les moyens de combattre avec avantage l'ennemi, si, comme tout semble l'annoncer, il se portait définitivement sur vous. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Il vous est facile, monsieur le maréchal, de juger que, tant que le général Drouet ne sera pas sur le Tage, Madrid est entièrement à découvert, malgré le petit corps que je laisse dans cette vallée. Ainsi vous ne devez retirer et rappeler à vous qu'avec beaucoup de ménagements la division Foy. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point: vous devez sentir de quelle importance il est.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 28 mai 1812.

«Monsieur le maréchal, le roi vient de recevoir votre lettre du 26. Sa Majesté envoie derechef au duc de Dalmatie l'ordre de renforcer le plus possible le corps du comte d'Erlon, afin de mettre ce général en état de battre le corps du général Hill s'il reste sur la Guadiana, et lui rendre l'ordre de faire marcher le corps du comte d'Erlon sur Miravete si lord Wellington rappelle le général Hill à lui. Le comte d'Erlon pourra vraisemblablement passer le Tage au pont de l'Arzobispo. Ce passage est difficile pour l'artillerie; mais je ne le crois pas impraticable. Si le corps du comte d'Erlon arrive sur la rive droite du Tage, il sera destiné à couvrir Madrid et à se porter sur le flanc de l'armée anglaise, suivant les circonstances. Jusqu'à l'arrivée de ce corps, le roi ne peut pas vous donner la cavalerie que vous demandez, puisque cette cavalerie, qui consiste en huit cents chevaux, est destinée, avec trois bataillons, à garder la vallée du Tage. Ce sont les seules troupes que le roi ait disponibles, et il ne peut pas les éloigner sans s'exposer à avoir sa capitale insultée. Le roi prescrit au général Treillard, qui commande les troupes de l'armée du Centre dans la vallée du Tage, de tâcher de correspondre avec le comte d'Erlon. Il désire que le général Foy corresponde avec ce général aussi longtemps que le permettra la position de sa division.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 3 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, vous avez déjà été instruit, par M. le prince de Neufchâtel, que l'Empereur avait jugé à propos de me confier le commandement de ses armées dans la Péninsule. M. le prince de Neufchâtel, en partant pour le nord de l'Europe, me prévient, le 4 mai, que le ministre de la guerre est chargé de recevoir à Paris la correspondance des armées d'Espagne et de Portugal.

«L'Empereur est parti de Paris le 9. Au moment de son départ, Sa Majesté a chargé son ministre de la guerre de me faire connaître ses intentions.

«M. le duc de Feltre m'écrit que l'Empereur n'avait pas cru devoir me lier par des instructions impératives; qu'en général conserver les conquêtes faites, s'occuper particulièrement du Nord, afin de maintenir les communications avec la France; attendre, dans cette altitude imposante, le moment de prendre l'offensive contre les Anglais, étaient les vues de l'Empereur et le but qu'on devait se proposer dans la conduite de la guerre en Espagne. J'ai besoin que vous mettiez autant d'empressement à me seconder que je mettrai de zèle à remplir la tâche qui m'est imposée.

«Vous devez, monsieur le duc, multiplier vos rapports avec moi, établir vos communications avec Madrid, pour qu'ils puissent me parvenir promptement, et que je puisse également vous transmettre mes ordres. Il faut que je connaisse toujours la situation de l'armée que vous commandez, l'emplacement de vos troupes, les forces et les mouvements de l'ennemi que vous avez devant vous et l'état politique des provinces que vous occupez.

«Je recevrai avec plaisir votre opinion sur ce que vous croirez convenable de faire; je la provoque même dans la persuasion où je suis que votre expérience peut m'être utile; mais, quand vous recevrez un ordre de moi, vous devrez l'exécuter sur-le-champ, sans quoi vous resterez responsable des événements.

«Vous donnerez l'ordre aux intendances de me rendre compte de l'administration des provinces, comprises dans l'étendue de votre commandement. Vous prescrirez aussi à l'ordonnateur en chef de l'armée de me rendre également compte de l'administration militaire. Ils m'adresseront d'abord un rapport sur la situation de l'administration, et ensuite ils m'enverront les mêmes rapports qu'ils font passer au ministre de la guerre à Paris.

«Veuillez, monsieur le maréchal, faire annoncer à l'armée que vous commandez, par la voie de l'ordre du jour, que l'Empereur m'a confié le commandement de ses armées dans la Péninsule, et nommé le maréchal de l'Empire Jourdan chef de l'état-major général. Vous ordonnerez aux gouverneurs et commandants des provinces, places et arrondissements, d'adresser à mon état-major les rapports qu'ils étaient dans l'usage d'adresser au prince de Neufchâtel, et à votre chef d'état-major d'y faire passer copie de tous les ordres du jour.»

LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CAFFARELLI.

«Madrid, le 3 juin 1812.

«Monsieur le comte, M. le duc de Raguse m'a prévenu depuis longtemps que, conformément aux instructions données par le prince major général, le général en chef de l'armée du Nord doit faire soutenir l'armée de Portugal par la cavalerie, son artillerie et deux divisions d'infanterie, si l'armée anglaise marche sur cette armée. M. le maréchal Jourdan a donc écrit par mon ordre, le 18 mai, à M. le comte Dorsenne de se tenir prêt à aider le duc de Raguse de toutes les troupes dont il pourrait disposer, et d'envoyer ces troupes au duc de Raguse à sa première demande. Il paraît que nous touchons au moment où ces dispositions doivent recevoir leur exécution. Tout annonce que l'armée anglaise va prendre l'offensive sur celle de Portugal. N'ayant reçu de vous ni de votre prédécesseur aucun état de situation de l'armée du Nord, il m'est impossible de déterminer quelles sont les troupes que vous pouvez envoyer au secours de l'armée de Portugal; mais je vous donne l'ordre de réunir toutes celles que vous pourrez placer en échelon entre Burgos et Valladolid, et de prescrire au général qui en aura le commandement d'aller joindre le maréchal duc de Raguse au premier ordre de ce maréchal. Vous sentez, monsieur le général, que, si l'armée de Portugal perdait une bataille, les armées françaises en Espagne seraient compromises; ainsi vous devez vous disposer à l'aider avec toutes les troupes dont vous pouvez disposer. Vous laisserez sur les points principaux de la communication les troupes nécessaires pour les garder, et vous négligerez momentanément l'intérieur des provinces.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 3 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai reçu dans la nuit votre lettre du 29 du mois, et je me suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. Sa Majesté me charge de vous adresser copie de la lettre qu'elle vient d'envoyer à M. le général comte Caffarelli; pour plus grande sûreté envoyez-lui une copie, et pressez-le d'exécuter les ordres du roi.

«Sa Majesté a demandé une division au général Suchet, mais elle n'a encore aucun avis de sa marche. Elle a adressé par dix voies différentes au duc de Dalmatie l'ordre de mettre le tiers de son armée sous les ordres du comte d'Erlon, de prescrire à ce général de bien observer les mouvements du général Hill sur la Guadiana, et de se porter rapidement dans la vallée du Tage si lord Wellington rappelle à lui le général Hill. Le roi va réitérer ses ordres et va les faire partir par un de ses aides de camp.

«On répand ici le bruit que depuis plusieurs jours le général Bonnet est entré dans les Asturies. Sa Majesté désirerait bien savoir si ce bruit est fondé, et si cette division est toujours à portée de vous rejoindre dans le cas où l'armée anglaise marcherait sur vous.

«J'ai reçu ce matin une lettre du général Foy, datée du pont de l'Arzobispo, du 31 mai. Ce général est en marche pour se rapprocher de vous. Conformément aux ordres que je lui ai donnés, il m'annonce que le général Hill est toujours sur la rive gauche du Tage avec trois divisions.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 9 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, depuis la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence le 2 du courant, l'Empereur m'a renvoyé vos dépêches des 16 et 21 avril. Sa Majesté m'ordonne de vous mander que c'est dorénavant le roi d'Espagne qui doit vous donner les directions, ainsi que le prince de Neufchâtel l'a fait connaître et que j'ai eu soin de vous le réitérer par mes lettres des 15 mai et 2 courant. Ceci répond aux observations et aux demandes contenues dans votre première dépêche; Sa Majesté espère que votre retraite s'est faite devant lord Wellington suivant les règles de la guerre, en le contenant avec des masses et des corps rassemblés.

«Telle est l'opinion de l'Empereur, sur laquelle Sa Majesté insiste d'autant plus, qu'elle ignorait, en écrivant, le retour du général Bonnet dans les Asturies, que vos lettres postérieures lui auront appris, et qui doit avoir une influence très-avantageuse sur l'état des affaires dans le nord de l'Espagne.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 10 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai reçu à la fois les lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire les 24 et 30 mai et le 5 juin. Il paraît qu'il y en a eu d'égarées, car ce sont les premières que je reçois depuis un mois.

«Je réunis en infanterie, cavalerie et artillerie tout ce que j'ai de disponible, et je ferai tout ce qu'on peut attendre d'un bon serviteur de l'Empereur.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 12 juin 1812.

«Monsieur le duc, deux jours après avoir reçu votre dernière lettre, du 5 de ce mois, par laquelle vous m'annoncez que vous regardez le mouvement des Anglais sur vous comme très-prochain, j'ai eu des nouvelles de l'Andalousie; le maréchal duc de Dalmatie mande, par sa lettre du 26 mai, qu'il est positif que l'intention du général anglais est de marcher sur l'Andalousie pour forcer l'armée du Midi à lever le siége de Cadix: telles sont ses propres expressions. D'après cette opinion, à laquelle le duc de Dalmatie paraît s'être arrêté, loin d'avoir exécuté les ordres que je lui avais donnés de mettre le corps du comte d'Erlon en mesure de contenir celui du général Hill en Estramadure et de passer même le Tage si le général Hill le passait pour agir sur la rive droite, il demande que l'armée de Portugal et celle d'Aragon marchent au secours de l'armée du Midi.

«Comme cette opinion ne s'est point vérifiée jusqu'ici et qu'elle me paraît même formellement démentie par les rapports que vous m'avez adressés, je n'ai point révoqué mes premiers ordres; je les réitère, au contraire, en pressant leur exécution.

«J'ai cru cependant qu'il était important de vous faire connaître ce que m'écrit le duc de Dalmatie. Il est possible que les Anglais fassent par la suite ce qu'ils n'ont pas fait aujourd'hui.

«Je vous recommande donc de ne pas vous laisser imposer par de fausses démonstrations; s'il arrivait que celles que les Anglais ont faites contre vous n'eussent eu d'autre objet que de masquer leur véritable projet sur l'Andalousie, soyez toujours prêt à faire marcher, comme mes instructions antérieures l'ont prévu, trois divisions de l'armée de Portugal en Estramadure, dans le cas où lord Wellington se porterait sur la rive gauche du Tage: c'est ce que vous êtes à portée d'observer. Le général Caffarelli m'a écrit en date du 25 mai; il a dû entrer en correspondance avec vous sur les secours que vous pouvez attendre de l'armée du Nord; il paraît que vous avez peu à y compter, vu l'état de faiblesse auquel, suivant ce que mande le général Caffarelli, l'armée du Nord est réduite.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 14 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, je viens de recevoir les dépêches de Votre Excellence du 8, primata et duplicata. Vous espérez livrer bataille; je vous amènerai huit mille hommes et vingt-deux bouches à feu dès que les troupes que j'attends de Navarre seront arrivées. Je me mettrai en mouvement et je m'échelonnerai entre Burgos et Valladolid.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 14 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, le roi a reçu depuis quelques jours votre lettre du 5-6. Sa Majesté vous a répondu hier par estafette; elle me charge de vous adresser ci-joint le duplicata de sa lettre.--J'ai reçu ce matin le duplicata de votre lettre du 1er juin et votre lettre du 2 du même mois; je les ai mises sous les yeux du roi.

«Sa Majesté vous a fait connaître quelle est l'opinion de M. le duc de Dalmatie sur les projets de l'ennemi. Ce maréchal croit qu'une bonne partie de l'armée anglaise est sur la Guadiana, et que le générai Darricaut mande, par ses lettres des 2 et 5 juin, que soixante mille hommes sont au moment de pénétrer en Andalousie. Le roi est trop éloigné pour juger qui est dans l'erreur, de vous ou du duc de Dalmatie. Sa Majesté ne peut donc que vous réitérer que vous devez bien observer les mouvements de l'ennemi, pour éviter d'être trompé par de fausses démonstrations et vous tenir prêt à porter trois divisions au secours de l'armée du Midi si lord Wellington se porte sur l'Andalousie. Le roi a mandé la même chose au duc de Dalmatie, en lui réitérant l'ordre d'envoyer le comte d'Erlon sur la rive droite du Tage si lord Wellington appelle à lui le général Hill.

«J'ai mandé, par ordre du roi, au général Caffarelli de se préparer à vous soutenir avec tout ce dont il pourra disposer dans le cas où l'année anglaise prendrait l'offensive sur vous; mais, comme ce général ne peut pas dégarnir sans danger les provinces dont le commandement lui a été confié, le roi désire que vous ne l'appeliez à vous que quand vous connaîtrez bien les projets de l'ennemi. Il a été écrit depuis longtemps à M. le due de Dalmatie et au comte d'Erlon que le corps de l'armée du Midi qui se porterait sur le Tage trouverait à Talavera de l'artillerie, pourvu qu'on menât des chevaux pour l'atteler. Il est déjà arrivé dans la vallée du Toge un grand bateau sur lequel on peut passer deux voitures à la fois. Ce grand bateau est en réserve à Oropesa. On s'occupe ici de la construction d'un pont volant; il sera envoyé à Talavera aussitôt qu'il sera prêt. Le roi sent parfaitement qu'il serait important de faire rétablir le fort de Lugar-Nuevo; mais le général Treillard n'a pas assez des troupes sous ses ordres pour cela, et le roi ne peut pas lui en envoyer d'autres. Sa Majesté me charge de vous proposer d'envoyer un bataillon de cinq cents hommes à ce général, et de suite on travaillera à rétablir Lugar-Nuevo en même temps qu'on s'occupera de la construction des bateaux pour un pont. Si vous pouvez faire passer une division dans la vallée du Tage, vous rendrez un service de la plus grande importance.

«Le général Treillard, n'ayant pas assez des troupes pour faire réparer et garder Lugar-Nuevo, est encore bien moins en état de faire ouvrir des roules sur la rive gauche du Tage. Je lui en avais donné l'ordre depuis longtemps; mais il ne lui a pas été difficile de démontrer qu'il était dans l'impossibilité de l'exécuter.

«Les forts de Miravete doivent être approvisionnés pour deux mois dans le moment actuel. Le général Treillard reçoit fréquemment des nouvelles du commandant.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 18 juin 1812.

«Monsieur le duc, le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre du 14. J'espère que, si le général Hill s'est réuni au gros de l'armée anglaise, le général Drouet aura suivi son mouvement et qu'il arrivera bientôt dans la vallée du Tage. Je ne saurais supposer que le duc de Dalmatie n'exécute pas les ordres formels que je lui ai donnés à cet égard, et que j'ai si souvent réitérés. J'espère aussi que le général Caffarelli vous enverra quelques secours.

«Je viens d'envoyer ordre aux troupes qui sont dans la Manche de venir sur le Tage. Je les réunirai à celles qui sont sous le commandement du général Treillard, ce qui formera un petit corps d'environ quatre mille hommes, qui agira avec les troupes de l'armée du Midi, sous les ordres du comte d'Erlon.

«Je pense que, si le général Hill est resté avec dix-huit mille hommes sur la rive gauche du Tage, vous serez en état de battre l'armée anglaise, surtout si vous recevez quelques secours de l'armée du Nord. C'est à vous à bien choisir votre champ de bataille et de bien faire vos dispositions; mais je conçois que, si le général Hill est réuni au gros de l'armée anglaise, le succès pourrait être incertain si vous combattez seul. Je pense que, dans ce cas, vous devez éviter de livrer bataille avant l'arrivée des troupes du général Drouet et de celles que j'ai fait demander au maréchal Suchet. Si les ordres que j'ai donnés à ce maréchal et au duc de Dalmatie sont exécutés, le succès est certain. Il ne faudrait donc pas le compromettre par trop de précipitation. Il serait moins dangereux de céder un peu de terrain. J'ai cru devoir vous adresser ces réflexions, afin que, suivant les circonstances, vous en fassiez l'usage convenable. Je n'hésiterais pas même à vous donner l'ordre positif de refuser la bataille si j'étais certain de l'arrivée du général Drouet avec quinze mille hommes et de l'arrivée de la division de l'armée d'Aragon; car alors l'armée anglaise serait fortement compromise. Mais, dans l'incertitude où je suis à cet égard, je ne puis que vous répéter que, si le général Hill est encore sur la rive gauche du Tage, vous devez bien choisir votre terrain et bien faire vos dispositions pour livrer bataille avec toutes vos forces réunies; mais que, si le corps du général Hill est réuni à lord Wellington, vous devez éviter de combattre aussi longtemps que cela vous sera possible, afin d'attendre les secours qui sans doute arriveront. Je viens de réitérer à cet égard mes ordres au maréchal Suchet et au duc de Dalmatie, et je vais les réitérer au général Caffarelli.»

LE GÉNÉRAL BONNET AU MARÉCHAL MARMONT.

«Aguilard del Campo, le 20 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, par ma lettre du 19, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence des motifs qui m'ont obligé d'évacuer Oviedo. Je me suis rendu sur la Pisnarga, où j'attends vos ordres. Le général Rey, gouverneur à Burgos, a répondu à l'avis que je lui avais donné de ma position. Les bandes, dans ce pays, sont nombreuses et actives. Si je n'avais craint de contrarier vos intentions, j'aurais dirigé ma division sur Rioseco, quoique, dans la position qu'elle occupe, elle est sur Burgos et peut se porter au secours de Santander.

«Un accident assez désagréable vient de m'arriver, et me mettra peut-être dans le cas de me rendre à Burgos de ma personne. Je me suis fendu la tête trop fortement pour croire qu'il me soit possible de suivre les mouvements que ferait ma division. Il sera donc urgent de me donner un successeur si elle devait agir de suite.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«20 juin 1812.

«Hier les premières troupes dont je puis disposer sont arrivées ici; elles sont parties aujourd'hui, ce matin; les autres arrivent de tous les côtés à la fois; elles doivent se mettre en mouvement de suite; j'apprends que les Anglais ont fait une expédition composée de onze bâtiments, dont deux vaisseaux et six frégates, et avant-hier au soir elle était devant le port de Motrico.

«D'un autre côté, Renovalès s'est porté à sept lieues de Bilbao; Pinto en est à six, et Longa pas bien loin de là. Tous ces mouvements me forcent à retarder celui de la majeure partie de l'infanterie; mais la cavalerie et l'artillerie vont partir. J'attends des nouvelles à chaque instant, et, dès que j'en aurai, je prendrai la détermination la plus prompte et la plus sûre, celle de faire marcher contre cette expédition et de la culbuter; cela portera un délai forcé de plusieurs jours à mon arrivée, ce qui me contrarie bien; mais je ne prévoyais pas cette circonstance, et, lorsque j'en ai parlé, j'étais loin de penser qu'elle se présentât promptement.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«26 juin 1812.

«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence que les ennemis avaient fait à la côte une forte expédition; que j'ai été obligé de disposer des troupes qui étaient arrivées ici la veille; que Bilbao était attaqué, tandis que Lequeitio l'était par mer et par terre, et avait été emporté; que le général Bonnet, évacuant les Asturies, est entré le 18 dans la province de Santander.

«J'ai appris, hier au soir, qu'il avait pris la route de Reynosa, que l'expédition était composée de six vaisseaux de ligne, neuf frégates et six bricks, qui se tiennent partie sur Santoña, partie sur la côte de Biscaye. Les troupes débarquées à Lequeitio sont des troupes de terre anglaises.

«Par l'évacuation des Asturies, à laquelle j'étais loin de m'attendre, d'après les dernières lettres de Votre Excellence, je me trouve, non-seulement découvert, mais hors d'état de conserver la province de Santander. Tomasera livré à lui-même, la Biscaye est ouverte de partout, et l'ennemi pourra en occuper tous les ports. Je suis entouré de bandes très-fortes, peu dangereuses par elles-mêmes, mais bien par la multiplicité de leurs mouvements sur les différents points de l'arrondissement de l'armée.

«Dans cet état de choses, que puis-je faire, sans livrer le pays à l'ennemi, sans lui abandonner les moyens de nous soutenir par la suite, et toutes nos subsistances?

«J'envoie la cavalerie et l'artillerie, c'est tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire, et Votre Excellence est trop juste pour exiger autre chose de moi. En ce moment, j'apprends que Bilbao est encore attaqué.

«Voilà ma position, monsieur le maréchal, elle est pénible sous tous les rapports et, certes, je n'ai pas beaucoup de moyens de l'améliorer.»

LE GÉNÉRAL DE MONTLIVAULT AU MARÉCHAL MARMONT.

«Valladolid, le 28 juin 1812.

«Monseigneur, le mouvement du général Bonnet, ainsi que je vous l'annonçais par mes lettres précédentes, est réel; il était il y a trois jours à Aguilair del Campo, à dix-huit lieues d'ici. La lettre que j'ai l'honneur d'envoyer ci-jointe à Votre Excellence vous en instruira plus positivement. Le général Guérin, qui a également reçu une lettre du général Bonnet, qui lui demande des nouvelles de ce qui se passe, a daigné me consulter afin de s'éclairer sur les intentions de Votre Excellence. Il rend compte au général Bonnet de la position de Votre Excellence, et l'engage, dans le cas où il n'aurait pas d'ordres contraires, à se porter en ligne le plus rapidement possible. Veuillez, monseigneur, par le retour du paysan, envoyer des ordres pour cette division et dire si l'on a rempli vos vues. Quant à l'armée du Nord, je commence à perdre l'espoir de voir arriver le général Caffarelli, ni aucunes troupes de son armée. D'après la lettre qu'a reçue le général Guérin, il paraît positif que le 24 il n'y avait encore personne d'arrivé à Burgos. Les bruits courants, dont j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence, par mes lettres des 26 et 27, existent toujours; mais plus le temps s'écoule, et moins ils méritent de confiance. Depuis trois jours on répète les mêmes choses, et nous n'avons pas aujourd'hui dos nouvelles plus positives que lors de mon arrivée.

«Il paraît certain qu'un convoi de France est arrivé le 23 à Burgos, et que les troupes qui l'escortaient ont rétrogradé sur-le-champ sur Vitoria. Dans cet état de choses, monseigneur, je crois ma présence ici complétement inutile, et supplie Votre Excellence de vouloir bien me rappeler auprès d'elle. Car, ne pouvant remplir ici ses instructions, il m'est extrêmement pénible, dans un moment comme celui-ci, de me trouver éloigné de l'armée. Je ne puis aller plus loin, les communications n'existant pas. La seule ressource qui me restait, le convoi, reste ici. Quant aux nouvelles, le gouverneur et le commissaire de police ont plus de moyens que moi d'en avoir et d'en faire passer à Votre Excellence. J'implore donc de ses bontés de m'envoyer l'ordre, par le retour du porteur, de rentrer près d'elle. Je n'ai négligé aucun moyen pour savoir ce qui se passe. Je me suis abouché avec tous ceux qui pouvaient avoir des nouvelles. J'ai fait partir les trois lettres de Votre Excellence pour le général Caffarelli, et j'en ai moi-même écrit une quatrième par un contrebandier très-adroit. J'espère que Votre Excellence aura reçu mes quatre lettres, qui ont précédé celle-ci.--Des moissonneurs galiciens arrivent aujourd'hui ici, disant que Astorga a été pris le 23 du courant et que l'armée de Galice s'avance, sans donner d'autres détails.»

LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.

Madrid, le 30 juin 1812.

On trouvera le texte de cette lettre dans les Mémoires du duc de Raguse, page 121 de ce volume.

LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL CAFFARELLI.

«Tordesillas, le 2 juillet 1812.

«Monsieur le comte, le 10 juin vous m'avez écrit que vous rassembliez vos troupes pour venir à mon secours, et que vous feriez tout ce qu'on peut attendre d'un bon serviteur de l'Empereur.

«Le 14 juin, vous m'avez donné les mêmes assurances avec plus de détail.

«Le 20 juin, en m'annonçant que l'envoi d'une portion de l'infanterie serait retardé, vous m'annoncez que la cavalerie et l'artillerie se mettent en marche; et aujourd'hui, 2 juillet, pas un soldat, pas un canon de l'armée du Nord ne sont arrivés.

«Il eût mieux valu, monsieur le comte, ne rien promettre que ne rien tenir, car ces promesses ont influé sur toutes les dispositions que j'ai prises.

«Je ne sais quel sera le résultat de tout ceci; s'il est funeste, je laisse à votre conscience à juger les causes qui l'auront produit, et s'il était plus conforme aux intérêts de l'Empereur, dans la crise où nous sommes, de s'occuper à combattre Longa-Regnovalès ou lord Wellington.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 11 juillet 1812.

«Monsieur le maréchal, j'avais tout disposé pour faire partir ce matin de l'artillerie et de la cavalerie, et je devais les faire escorter par un régiment d'infanterie jusqu'à Burgos, où, se ralliant à d'autre cavalerie et à de l'artillerie, le convoi serait allé jusqu'à Valladolid; les mouvements de l'ennemi m'en ont empêché. Le port de Castro est pris, et en ce moment Portugalette, qui est à l'entrée de la rivière de Bilbao, est vivement attaqué depuis trois heures du matin. Ce n'est qu'avec la plus grande difficulté que je puis communiquer avec les troupes; je ne puis avoir des nouvelles ni de San Andeo ni de Pampelune. Les postes de l'Èbre sont attaqués; la communication avec la France est interceptées. Ce ne sont plus des bandes, ce sont des corps de trois à quatre mille hommes, organisés en bataillons, qui agissent sous la direction des Anglais. Tout le pays prend les armes: je ne pense pas cependant que cet état de choses puisse durer au delà de quelques jours. J'attends une division qui devrait être arrivée à Logrono, et aussitôt j'espère que les choses changeront de face. Croyez, monsieur le maréchal, que je ne demande pas mieux que de vous seconder; mais, obligé de garder une ligne extrêmement étendue et ayant peu de moyens, je me suis vu forcé de différer les choses les plus pressantes et les plus importantes: et je mets au premier rang celle de vous envoyer du monde.

«J'apprends à l'instant qu'il est arrivé des troupes à Bayonne, et je dois penser que, le 13, il en partira pour Vitoria. Je donne ordre au 1er régiment de hussards, au 31e de chasseurs et à un escadron arrivé depuis peu, de partir avec huit bouches à feu pour se rendre à Valladolid et d'y faire apporter du biscuit. J'ai prié Votre Excellence d'envoyer de l'infanterie pour prendre ce convoi; il l'attendra à Celada, car à peine ai-je en tout et sur tous les points six mille hommes disponibles, que j'aurais envoyés à l'armée de Portugal sans ces événements. Le 15e de chasseurs a quatre bouches à feu, qui sont ici et qui partiront lorsque je pourrai les faire escorter. Je n'ai pas reçu de lettres de Votre Excellence depuis le 2.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Vitoria, le 16 juillet 1812.

«Monsieur le maréchal, aujourd'hui la cavalerie, l'artillerie et le convoi que j'ai eu l'honneur d'annoncer à Votre Excellence par ma lettre du 11 ont dû se mettre en marche sous les ordres du général Chauvet, et je pense qu'ils arriveront le 18 ou le 19 à Valladolid.

«Votre Excellence a envoyé l'ordre à la division Palombini, qui devait se trouver à Aranda, d'aller joindre l'armée à Tordesillas, et c'était l'intention de Sa Majesté Catholique; mais cette division, pour laquelle j'avais envoyé des ordres à Aranda et à Soria, n'a communiqué avec aucune place; elle est allée dans les environs de Soria, sur la frontière d'Aragon, de là sur Tudela, d'où le général Palombini m'a annoncé sa prochaine arrivée à Logrono: sa lettre est du 2. Je lui ai envoyé l'ordre de venir le plus promptement possible; ma lettre est arrivée le 6 à Tudela. Tous les jours on m'a annoncé sa prochaine arrivée. Je lui ai envoyé ordres sur ordres; je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Avant-hier je lui ai encore écrit; je le fais encore aujourd'hui. Je ne conçois rien à ses mouvements et à l'ignorance dans laquelle il me laisse de sa situation.

«Le peu de troupes que j'ai envoyées sur les côtes a eu trois affaires avec deux corps de trois à quatre mille hommes qui appuyaient les opérations de l'escadre anglaise. Santonia va sous peu être abandonné à lui-même. Tous les hommes en état de porter les armes sont enlevés; les ennemis nous entourent de tous les côtés, et notre situation, sous tous les rapports, est extrêmement critique.

«Au moment où cette lettre va partir, j'apprends que Mendizabal est arrivé à Orduna, et que cette ville et les environs sont remplis de troupes et que son projet est d'attaquer Vitoria de concert avec les bandes de la Navarre et du Guipuscoa.

«Un voyageur m'apprend qu'il a rencontré la division Palombini à Cerbera, près d'Agreda, le 13 au matin. Je ne puis comprendre les motifs de ces mouvements.»

LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.

«Reçue au camp d'Aldea-Rubia, le 21 juillet 1812.

«Si j'avais une heure d'entretien avec Votre Excellence, elle verrait que je ne mérite pas de reproches, et encore moins l'ironie amère avec laquelle votre lettre du 2 est terminée. Je sens tout comme un autre de quelle importance il est pour la gloire et pour les intérêts de l'Empereur de battre lord Wellington de préférence aux bandes. Je suis aussi attaché qu'un autre à les conserver, mais une forte expédition est venue; je ne sais ce qui va venir des Asturies ou sur Burgos ou sur la Castille, et j'ai très-peu de bonne infanterie. La cavalerie et l'artillerie seraient parties si j'eusse pu les faire appuyer par de l'infanterie; je les aurais fait joindre au général Bonnet si j'eusse connu son mouvement. L'embarras est de se mettre en route, parce que j'espère qu'elles seront appuyées par des troupes venant à leur rencontre de Valladolid. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis entouré d'ennemis, attaqué de tous côtés, et que, si j'eusse fait le détachement que j'avais disposé et qui était à la veille de son départ, l'ennemi serait maître de tout le pays et aux portes de la France.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«Madrid, le 21 juillet 1812.

«Ayant perdu l'espérance de vous faire secourir par des troupes de l'armée du Midi et de l'armée d'Aragon, j'ai pris le parti d'évacuer toutes les provinces comprises dans l'arrondissement de l'armée du Centre, et je n'ai laissé de garnison qu'à Madrid, Tolède et Guadalaxara, et je pars ce soir avec un corps de treize à quatorze mille hommes. Je vais me diriger sur Villacastin, Arevalo, et, de là, je me porterai sur Ormedo pour m'unir à vous, ou sur Fontiveros et la Tormès, pour menacer les communications de l'ennemi suivant les événements et le parti que vous prendrez. J'ignore votre position, je n'ai pas de notions bien précises sur celles de l'ennemi ni sur ses forces; je ne peux donc pas juger de ce que vous pouvez faire, et, par conséquent, vous envoyer des ordres formels: ainsi c'est à vous à me faire savoir ce que vous êtes dans le cas d'entreprendre au moyen des secours que je vous mène, et j'agirai en conséquence. Je vous fais seulement observer que je ne veux pas être longtemps éloigné de ma capitale; il faut donc agir promptement. Je vous préviens aussi que je ne peux me réunir avec vous qu'autant que vous passerez le Duero, étant dans la ferme résolution de ne pas passer la rive droite de ce fleuve, et de me tenir plutôt en Andalousie pour y chercher l'armée du Midi, et revenir ensuite au centre de l'Espagne et y livrer bataille à l'armée anglaise. Calculez, d'après cela, ce que vous pouvez entreprendre, faites-le-moi savoir, et je ferai tout ce qu'il me sera possible de faire avec le corps de troupes qui est à moi. Je dois vous faire observer que, tant que je ne connaîtrai pas vos intentions, je devrai agir avec circonspection, afin de ne pas m'exposer à être battu ou au moins à reculer. Mon mouvement doit nécessairement fixer l'attention de l'ennemi; il devra détacher des troupes pour m'observer, c'est à vous à en profiter pour agir, afin de ne pas laisser à lord Wellington la facilité de faire impunément un détachement sur moi.

«Je vous ai développé plus haut les motifs qui m'empêchent de vous donner des ordres précis; mais voici mon opinion sur la manière dont vous devez agir: aussitôt que lord Wellington aura fait un détachement sur moi, vous devez vous porter sur la rive gauche du Duero, soit par le pont de Tordesillas, soit par le pont de Toro. Si vous passez par Tordesillas, je me porterai sur Médina ou Valdestellas afin de me réunir à vous, et ensuite nous agirons avec vigueur. Si vous passiez à Toro et que vous vous portiez sur Salamanque, je me porterai sur Alba de Tormès par Fontiveros. Cette dernière opération aurait l'avantage de forcer lord Wellington à quitter les environs de Tordesillas pour se réunir à Salamanque, et un premier mouvement rétrograde serait fort avantageux pour l'opinion et nous donnerait la faculté de nous réunir. Il n'est pas probable que lord Wellington se hasarde à passer sur la rive droite du Duero par Tordesillas lorsqu'il verra que vous et moi nous nous portons sur Salamanque, puisqu'il perdrait sa ligne d'opération sur le Portugal, à laquelle il doit tenir beaucoup. Je n'hésiterais pas même à vous donner l'ordre de vous porter rapidement sur Toro, et de là sur Salamanque, si je savais ce qui se passe sur la rive droite du Duero, où on dit qu'une armée espagnole est en opération. Cependant je ne puis me dispenser de vous faire observer que cette armée sera bientôt dispersée si nous parvenons à battre l'armée anglaise. Faites-moi donc savoir, monsieur le maréchal, ce que vous croyez pouvoir entreprendre, et comptez que de mon coté je ferai tout ce qui dépendra de moi.»

LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.

«21 juillet 1812.

«Monsieur le maréchal, je vous ai écrit par six différentes voies en vous annonçant mon départ de Madrid dans le but de vous porter moi-même les secours que je n'avais pu vous procurer des autres armées. J'avais appris à Villacastin et on me confirme ici votre passage du Duero et la retraite de l'armée anglaise sur Salamanque. Je suis impatient de connaître par vous-même la vérité de ce qui se passe, et vos espérances et vos projets. J'ai avec moi douze mille hommes, deux mille chevaux et vingt bouches à feu. Je ne puis pas prolonger mon absence de ma capitale, qui est réduite à une simple garnison; mais il n'y a rien que je n'expose pour battre les Anglais.

«Ma cavalerie sera demain à Peñaranda, et l'infanterie à Fontiveros. J'attends vos rapports.»

LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CLAUSEL

Blanco-Sancho, le 25 juillet, midi.

«Monsieur le général. M. le maréchal duc de Raguse m'annonce les événements du 22 juillet, sa blessure et votre commandement.

«Je reçois en même temps votre lettre de ce matin d'Arevalo, et le porteur m'assure n'être parti d'Arevalo qu'après vous avoir vu partir. La lettre de M. le maréchal ne me parlait que de la perte de trois mille hommes et m'assurait que celle de l'ennemi était plus considérable. La vôtre, monsieur, me prouve que nos malheurs sont plus grands, puisqu'ils ont pu vous déterminer à vous retirer sur la droite du Duero, me sachant si près de vous, et à me déclarer que la réunion de mes troupes (de quatorze mille hommes) ne suffirait pas pour attaquer les Anglais; que vous ne resteriez sur le Duero que dans le cas où lord Wellington se porterait sur Madrid. Je n'ai donc d'autre parti à prendre que de ralentir la poursuite de l'ennemi par les mouvements que j'ordonnerai à la cavalerie et par la lenteur que je mettrai dans mon retour sur Madrid. Vous devez sentir combien je suis impatient de connaître l'état de vos pertes et votre situation actuelle.»

(Par duplicata.)

LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.

«Tudela, le 31 juillet 1812.

«Sire, je viens de rendre compte au ministre de la guerre des événements qui ont eu lieu depuis que les Anglais ont commencé à agir contre l'armée de Portugal. Mon rapport contient le détail de mes opérations jusqu'au moment où ma malheureuse blessure m'a privé du commandement. J'ai cru devoir envoyer un de mes aides de camp, M. le capitaine Fabvier, pour porter ce rapport à Paris. J'ai pensé aussi que Votre Majesté ne désapprouverait pas que cet officier, qui est parfaitement au fait de tout ce qui s'est passé et qui connaît l'état des choses, se rendit près d'elle pour lui donner tous les renseignements qu'elle pourrait désirer et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire.

«Sire, un combat s'est engagé le 22 juillet avec les Anglais; il a été sanglant. J'ai été frappé auparavant, et au moment où tout nous présageait des succès et où la présence du chef était le plus nécessaire; mais la fortune, en m'éloignant de l'armée, a abandonné nos armes. Que n'ai-je pu, Sire, conserver le commandement jusqu'à la fin de la journée au prix de tout mon sang et de ma vie!»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.

«Tudela, le 31 juillet 1812.

«J'ai cru devoir expédier un de mes aides de camp à Paris pour porter au ministre de la guerre le rapport des événements qui se sont passés depuis que les Anglais ont commencé à agir contre nous, et du résultat du combat qui a eu lieu le 22 juillet en vue de Salamanque. J'ai pensé que Sa Majesté ne désapprouverait pas que cet officier se rendit au quartier impérial pour lui donner les renseignements qu'elle pourrait désirer, et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. Je l'ai chargé, aussi d'avoir l'honneur de vous remettre le même rapport, et de vous rendre compte des détails qui pourraient vous intéresser.

«Quoique les circonstances ne soient pas favorables pour faire des demandes d'avancement, je vous rappellerai cependant, monseigneur, tous les titres que M. Fabvier réunit pour en obtenir. C'est un officier extrêmement distingué, d'une grande bravoure, plein d'ardeur et remarquable par sa capacité. Il a rempli avec distinction une mission en Perse, pour laquelle il n'a point obtenu de récompense. Il est à regretter que cet officier ait été retardé dans sa carrière. Plusieurs fois j'ai sollicité pour lui le grade de chef d'escadron. Votre Altesse a daigné exprimer l'intérêt qu'elle mettrait à provoquer cette grâce de Sa Majesté. Permettez-moi, monseigneur, de vous prier de nouveau de lui en faire la demande.»

LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.

«Tudela, le 31 juillet 1812.

«Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empêché de vous rendre des comptes successifs des événements qui se sont passés, je ferai remonter ce rapport au moment où les Anglais sont entrés en opération, et je vais avoir l'honneur de vous faire connaître en détail tous les mouvements qui se sont exécutés jusqu'à l'événement malheureux qui vient d'avoir lieu, et auquel nous étions loin de nous attendre.

«Dès le mois de mai, j'étais informé que l'armée anglaise devait entrer en campagne avec des moyens puissants. J'en rendis compte au roi, afin qu'il pût prendre les dispositions qu'il croirait convenables; et j'en prévins également le général Caffarelli, pour qu'il pût se mettre en mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu.

«L'extrême difficulté des subsistances, l'impossibilité de faire vivre à cette époque les troupes rassemblées, m'empêchèrent d'avoir plus de huit à neuf bataillons à Salamanque; mais tout était à portée pour venir me joindre en peu de jours.

«Le 12 juin, l'armée ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus instruit, et l'ordre de rassemblement fut donné aux troupes. Le 16, l'armée anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17, j'évacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts que j'avais fait construire, et qui, par l'extrême activité qu'on avait mise aux travaux, se trouvaient en état de défense. Je me portai à six lieues de Salamanque, et là, ayant réuni cinq divisions, je me rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes anglais et forçai l'armée ennemie à montrer quelle attitude elle comptait prendre; elle parut résolue à combattre sur le beau plateau et la forte position de San Christoval.

«Le reste de l'armée me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous présenterait des obstacles difficiles à vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi à venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers motifs me faisaient désirer de traîner les opérations en longueur, car je venais de recevoir une lettre du général Caffarelli, qui m'annonçait qu'il réunissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir, tandis que ma présence avait fait suspendre le siége du fort de Salamanque. Les choses restèrent dans cet état pendant quelques jours encore, et les armées en présence, lorsque le siége du fort de Salamanque recommença avec vigueur. En égard au peu de distance qu'il y avait entre l'armée française et la place, et, au moyen des signaux convenus, j'étais chaque jour informé de la situation de la place. Ceux du 26 au 27 m'informèrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours; dès lors je me décidai à exécuter le passage de la Tormès et à agir par la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais précieusement conservé, me donnait un passage sur cette rivière, une nouvelle ligne d'opérations et un point de dépôt important; je fis des dispositions pour exécuter ce passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla d'intensité, et l'ennemi, fatigué d'une résistance qui lui paraissait exagérée, tira à boulets rouges sur les établissements du fort. Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantité de bois de démolition, ils s'enflammèrent, et dans un instant le fort fut le foyer d'un vaste incendie; il fut impossible à la brave garnison qui le défendait de supporter tout à la fois les attaques de l'ennemi et l'incendie qui détruisait ses défenses, ses magasins et ses vivres et mettait les soldats eux-mêmes dans la situation la plus épouvantable; elle dut donc se rendre à discrétion après avoir eu la gloire de repousser deux assauts, et de faire perdre à l'armée anglaise plus de quinze cents hommes, c'est-à-dire plus du double de sa force. Cet événement se passa le 28, à midi. L'armée, n'ayant plus d'objet dans son opération au delà de la Tormès, et tout au contraire indiquant qu'il était sage d'attendre les renforts annoncés d'une manière formelle par l'armée du Nord, je me décidai à rapprocher l'armée du Duero, sauf à passer cette rivière, si l'armée anglaise marchait à nous, et à y prendre une bonne ligne de défense, jusqu'à ce que le moment de l'offensive fût venu. Le 28, l'armée partit et prit position sur la Guareña; le 29, sur la Trabanjos, où elle séjourna; l'ennemi ayant suivi le mouvement avec toutes ses forces, l'armée prit position le 1er juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero à Tordesillas, lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero est excellente; je fis avec détail toutes les dispositions qui pouvaient assurer la bonne défense de cette rivière, et je ne pouvais douter de faire échouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le passage. Le 3, lendemain du jour où nous avions passé le Duero, il fit quelques rassemblements de forces et quelques légères tentatives pour effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui était fort avantageux. Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent promptement renoncer à son entreprise.

«Tout en attendant les secours de l'armée du Nord, promis d'une manière si réitérée et si solennelle, je cherchai à ajouter, par ma propre industrie, aux moyens de l'armée. Ma cavalerie était bien inférieure à celle de l'ennemi. Les Anglais avaient près de cinq mille chevaux, anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, formés en troupes régulières; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion, comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succès qu'on peut obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'était celui de disposer des chevaux inutiles au service de l'armée et appartenant à des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un nombre excédant celui que la loi leur accorde. Je n'hésitai pas à prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il fût, puisqu'il s'agissait de l'intérêt imminent de l'armée et du succès de ses opérations. J'ordonnai donc l'enlèvement, sur estimation et moyennant le payement de leur valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catégorie précitée. J'en fis également enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi venant d'Andalousie. Cette mesure, exécutée avec sévérité, donna, en huit jours, mille hommes à cheval de plus, et ma cavalerie réunit plus de trois mille combattants. Cependant, je n'en espérais pas moins les secours de l'armée du Nord, qui continuait ses promesses, dont l'exécution semblait être commencée, mais dont nous n'avions encore aucun effet.

«La huitième division de l'armée de Portugal occupait les Asturies. Ces troupes étaient complétement isolées de l'armée par l'évacuation de toute la province de Léon et de Benavente; elles se trouvaient sans secours et sans communication avec l'armée du Nord, parce que, d'un côté, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu être envoyés à Gijon, et que, de l'outre, le général en chef de l'armée du Nord, quoiqu'il l'eût promis d'une manière formelle, s'était dispensé de faire faire un pont sur la Daga et d'y établir des postes. Cette division n'avait pu emporter que très-peu de munitions, faute de moyens de transport. Elles étaient en partie consommées, et elle ne savait comment les remplacer. Sa position pouvait devenir à chaque instant plus critique si l'ennemi s'occupait d'elle sérieusement; tandis que, si elle restait ainsi isolée, elle demeurait tout à fait étrangère aux événements importants qui allaient se passer sur le plateau de la Castille. Le général Bonnet, calculant dans cet état de choses, et considérant, d'après la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi veut s'opposer à l'entrée ou au départ, il se décida à évacuer cette province et à aller prendre position à Reynosa. Là, ayant appris que l'armée de Portugal était en présence de l'armée anglaise et qu'elle était au moment de combattre, il n'hésita pas à se mettre en mouvement et à la rejoindre.

«Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'armée du Nord, instruit, d'ailleurs, de la marche de l'armée de Galice, qui, sous peu de jours, devait nécessairement me forcer à un détachement pour l'éloigner, je pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma situation, qui s'était beaucoup améliorée, ne changeât en perdant du temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure à chaque instant par la nature même des choses. Je résolus donc de repasser le Duero; mais ce passage est une opération difficile et délicate; elle ne peut être entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en présence d'une armée en état de combattre. J'employai les journées des 13, 14, 15 et 16 juillet à faire beaucoup de marches et de contre-marches qui trompèrent l'ennemi. Je feignis de vouloir déboucher par Toro, et je débouchai par Tordesillas, en faisant une marche extrêmement rapide. Ce mouvement réussit si bien, que toute l'armée put passer la rivière, s'en éloigner et se former sans rencontrer un seul ennemi. Le 17, l'armée prit position à Nava del Rey. L'ennemi, qui était en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions à Tordesillas de la Orden; les autres étaient rappelées de toutes parts pour se réunir. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions à Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'armée rassemblée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans péril. Cependant, lorsqu'elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées; si j'avais eu une cavalerie supérieure ou égale en nombre à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement répondre; mais, protégées par leur nombreuse cavalerie, elles se divisèrent pour remonter la Guareña, afin de la passer avec plus de facilité.

«Arrivés sur les hauteurs de la vallée de la Guareña, nous vîmes qu'une portion de l'armée anglaise se formait sur la rive gauche de cette rivière. Dans cet endroit, les hauteurs de cette vallée sont très-escarpées, et la vallée a une largeur médiocre. Soit que ce fût le besoin de rapprocher ses troupes de l'eau, à cause de la chaleur excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que j'ignore, le général anglais en avait placé la plus grande partie dans le fond à une demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pièces de canon, qui, dans un moment, curent forcé l'ennemi à se retirer après avoir laissé un grand nombre de morts et de blessés sur la place. L'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé sur les lieux, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque fut faite avec peu de monde. Ses troupes n'étaient pas reposées et à peine formées. L'ennemi s'en aperçut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi jetées en avant, et les força à la retraite. Dans ce combat, qui fut d'une courte durée, nous avons éprouvé quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 13e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi.

«L'armée resta dans sa position toute la soirée du 18; elle y resta de même pendant toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue qu'on avait éprouvées pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traînards. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et défila par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour, l'armée était en marche pour remonter la Guareña. L'avant-garde franchit rapidement cette rivière là où elle n'est qu'un ruisseau et occupa le commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha à occuper le même plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se détermina à suivre un plateau parallèle qui se rattachait à la position qu'il venait de quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas où j'aurais marché à lui. Les deux armées marchèrent ainsi parallèlement avec toute la célérité possible, et tenant leurs masses toujours liées, afin d'être à tout moment en état de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village, dans l'espoir de pouvoir être avant nous sur le plateau qui le domine et vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompée: la cavalerie légère que j'y envoyai et la huitième division, qui était à la tête de la colonne, marchèrent si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop du nôtre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement, quelques pièces de canon, qui furent placées à propos, incommodèrent beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'armée fut obligée de défiler sous ce canon, et le reste fut obligé de repasser la montagne pour l'éviter. Enfin je mis les dragons à la piste de l'ennemi. L'énorme quantité de traînards qu'il laissait en arrière nous aurait donné les moyens de faire trois mille prisonniers s'il y eût eu plus de proportion entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, disposée pour arrêter notre poursuite, pour presser la marche des hommes à pied à coups de plat de sabre, pour transporter même les fantassins qui ne pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il est tombé entre nos mains trois à quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

«Le 21, ayant été informé que l'ennemi n'occupait pas Alba de Tormès, j'y fis jeter une garnison. Le même jour, je passai la rivière sur deux colonnes, prenant ma direction par la lisière des bois et établissant mon camp entre Alba de Tormès et Salamanque. Mon objet était, en prenant cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de déposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus d'avantage. Je comptais prendre une bonne position défensive où l'ennemi ne pût rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez près de lui pour pouvoir profiler des premières fautes qu'il ferait et l'attaquer avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba pour reconnaître l'ennemi. J'y trouvai une division qui venait d'y arriver; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait que l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejarès, qui était à une lieue en arrière de celle dans laquelle il se trouvait dans ce moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait être difficile si toute l'armée française était en présence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien: mais il était dominé par le nôtre à la distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la gauche et où il y aurait une bataille, ce mamelon à être le pivot et le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa, qui est précédé et gardé par un ravin large et profond. La troisième division était en deuxième ligne, destinée à la soutenir, et les deuxième, quatrième, cinquième et sixième se trouvaient à la tête des bois en masse derrière la position d'Arapilès, pouvant se porter également de tous les côtés, tandis que la septième division occupait la tête gauche du bois, qui formait un mamelon extrêmement âpre et d'un difficile accès, et que je faisais garnir de vingt pièces de canon. La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites vers le milieu de la journée.

«L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours son point de retraite.

«Il y avait en avant du plateau occupé par l'artillerie un autre vaste plateau facile à défendre, et qui avait une action bien plus immédiate sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamamès: ce poste, d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable et complétait même la position que j'avais prise; il était d'ailleurs indispensable de l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'où il pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par la prise de ce point important. En conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite de ce plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapilès, à la septième division de se placer en seconde ligne pour la soutenir, à la deuxième de se tenir en réserve de celle-ci, et à la sixième d'occuper le plateau de la tête du bois où restait encore un grand nombre de pièces. Je donnai l'ordre également au général Bonnet de faire occuper par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon d'Arapilès qui défendait le débouché du village d'Arapilès; enfin j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres régiments en avant du bois sur le flanc de la deuxième division; de manière à pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie légère chargerait par sa gauche. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec irrégularité: la cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa gauche sans motifs ni raison: la septième division, qui avait ordre de la soutenir, se porta à sa hauteur; enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière. Je sentis toutes les conséquences que ces irrégularités pouvaient avoir, et je résolus d'y remédier moi-même sur-le-champ, ce qui était chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore aucun mouvement. En même temps je reçus le rapport que l'ennemi faisait passer de nouvelles troupes de sa gauche à sa droite; j'ordonnai aux quatrième et troisième divisions de se porter par la lisière du bois à hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il était quatre heures un quart, et je me portais au plateau qui allait être l'objet d'une lutte opiniâtre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au côté droit: je devins ainsi incapable de prendre aucune espèce de part au commandement. Ce temps précieux, que j'aurais employé à rectifier le placement des troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement naît l'anarchie, et de là le désordre. Cependant le temps s'écoule sans que l'ennemi entreprenne rien. Enfin à cinq heures, jugeant que la situation est favorable, l'ennemi attaque avec impétuosité cette gauche mal formée, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont repoussées à leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans méthode: les divisions que j'avais appelées pour soutenir les premières se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prévu; chaque général fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppléer par ses dispositions particulières à ce que l'ensemble laisse à désirer; mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut complétement. L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'énormes; il dirige des attaques sur Arapilès que le brave 120e défendait; il en est repoussé laissant plus de huit cents morts sur la place; enfin l'armée se replie, évacue les plateaux et se retire à la lisière du bois; là l'ennemi fait de nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des choses chargée de couvrir le mouvement rétrograde, est attaquée avec vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son général méritent les plus grands éloges. Dès ce moment la retraite s'effectua sur Alba de Tormès, sans être inquiétée par l'ennemi. Notre perte s'élève à six mille hommes environ hors de combat; nous avons perdu neuf pièces de canon qui, étant démontées, n'ont pu être transportées; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout le matériel de l'armée a été emmené.

«Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments qui m'ont agité au moment où la fatale blessure que j'ai reçue m'a éloigné de l'armée; j'aurais échangé avec délices cette blessure contre la certitude de recevoir un coup mortel à la fin de la journée, pour conserver la faculté du commandement, tant je connaissais l'importance des événements qui allaient se passer, et combien en ce moment, où le choc des deux armées semblait se préparer, la présence du chef était nécessaire pour l'ensemble à donner au mouvement des troupes et pour en diriger l'action.

«Ainsi un moment de malheur a détruit le résultat de six semaines de combinaisons sages, de mouvements méthodiques, dont l'issue jusqu'alors paraissait certaine et dont tout nous faisait présager de recueillir les fruits.

«Le 25, l'armée fit sa retraite d'Alba de Tormès sur Peñaranda, en prenant sa direction vers le Duero. Toute la cavalerie ennemie atteignit notre arrière-garde, composée de cavalerie et de la première division; cette cavalerie se replia et laissa cette division trop engagée; mais elle forma ses carrés pour résister à l'ennemi. Un d'eux fut enfoncé, les autres résistèrent, et celui du 69e notamment tua deux cents chevaux à l'ennemi à coups de baïonnette; depuis ce temps il n'a fait aucune tentative contre nous.

«Le général Clausel a le commandement de l'armée, et prendra les mesures que les circonstances exigeront. Je vais me faire transporter à Burgos, où j'espère qu'avec du repos et des soins je pourrai me guérir des blessures graves que j'ai reçues, et qui m'affligent plus par l'influence funeste qu'elles ont eue sur les succès de l'armée que par les souffrances qu'elles me font éprouver.

«Je ne saurais trop faire l'éloge de la valeur avec laquelle les généraux et les colonels ont combattu, et du bon esprit qui les a animés dans cette circonstance difficile. Je dois faire mention particulière du général Bonnet, dont au surplus la réputation est faite depuis longtemps; je dois également nommer le général Taupin qui commandait la sixième division. Le général Clausel, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de bataille et a donné l'exemple d'une grande bravoure, et a payé de sa personne jusqu'à la fin. Le général d'artillerie Tirlet et le colonel Dijeon, commandant la réserve d'artillerie, se sont particulièrement distingués.

«Dans cette journée, toute malheureuse qu'elle est, il y a eu une multitude de traits dignes d'être cités et qui honorent le nom français. Je m'occuperai à les faire recueillir, et je solliciterai de Sa Majesté des récompenses pour les braves qui s'en sont rendus dignes. Je ne dois pas différer de citer la belle conduite du sous-lieutenant Gullimat, du 118e régiment, qui s'est élancé dans les rangs ennemis pour y enlever un drapeau dont il s'est emparé, après avoir coupé le bras de celui qui le portait, et qu'il a rapporté dans nos rangs malgré les coups de baïonnette qu'il a reçus.

«Nous avons à regretter la perte du général de division Ferey, mort de ses blessures, du général Thomières, tué sur le champ de bataille, et du général Desgraviers. Les généraux Bonnet et Clausel, et le général de brigade Menrse ont été blessés.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT

«Paris, le 18 août 1812.

«Monsieur le maréchal, M. Fabvier, votre aide de camp, arriva hier avec vos dépêches des 31 juillet et 6 août; je les attendais avec une vive impatience, les nouvelles anglaises, pleines d'exagération, ayant devancé les vôtres à Taris. C'est à l'Empereur qu'il appartient de juger tout ce qui est relatif à la fâcheuse affaire du 22 juillet; mais, quels qu'en puissent être l'effet et les conséquences, je me persuade que l'Empereur ne verra dans tout ce qui s'est passé que de nouvelles preuves de votre dévouement pour son service, et que Sa Majesté sera vivement touchée de l'accident qui, au commencement de la bataille du 22 juillet, vous a privé du commandement réel de l'armée de Portugal. Je suis personnellement affecté de ce malheureux événement, et l'ancien attachement que Votre Excellence me connaît pour elle ne lui laissera aucun doute sur les sentiments pénibles qui m'agitent en ce moment. Je me flatte, monsieur le maréchal, que vos blessures n'auront aucune suite fâcheuse, et j'ai appris avec plaisir que votre état n'était point dangereux. Je n'hésite point à accorder à Votre Excellence la permission de rentrer en France et de se rendre à Paris si elle le juge à propos. Si la fortune a trahi vos espérances, monsieur le maréchal, je vois, par les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que, ses coups se sont arrêtés devant la noblesse de vos sentiments, l'élévation de vos pensées, et qu'ils ne pouvaient porter atteinte à votre zèle pour le service de l'Empereur, à votre attachement et à votre dévouement pour sa personne.

«Un maréchal de l'empire va partir pour prendre le commandement de l'armée de Portugal.»

LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Paris, le 14 novembre 1812.

«Monsieur le maréchal, lorsque, le 18 août dernier, j'eus l'honneur de répondre aux lettres que Votre Excellence m'avait adressées par son aide de camp, M. Fabvier, pour me donner les détails relatifs à la bataille du 22 juillet, j'eus soin de vous prévenir que c'était à l'Empereur qu'il appartenait de juger tout ce qui était relatif à cette affaire, sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adressé. Sa Majesté, en me répondant, ma fait connaître sa manière de voir et de juger les choses, et m'a ordonné à cette occasion de vous proposer différentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une réponse catégorique. Si j'ai tardé jusqu'à présent de vous adresser ces questions, c'était pour attendre votre rétablissement et me conformer, en ceci, aux intentions de Sa Majesté Impériale. Maintenant, je n'ai plus qu'à m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont imposé envers vous.

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