CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS (continued 5)
Reading edition
«L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos opérations, est parti d'un principe que vous ne pouvez méconnaître: c'est que vous deviez considérer le roi comme votre général en chef, et que vos mouvements, étant subordonnés au système général adopté par Sa Majesté Catholique, vous deviez toujours prendre ses ordres avant d'entreprendre des opérations qui sortaient de ce système. Placé, par une suite des dispositions générales, à Salamanque, il était tout simple de vous y défendre si vous étiez attaqué; mais vous ne pouviez vous éloigner de ce point de plusieurs marches sans en prévenir votre général en chef. Je ne puis vous dissimuler, monsieur le maréchal, que l'Empereur envisage votre manière d'agir dans le cas indiqué comme une insubordination formelle et une désobéissance à ses ordres. Cependant vous avez fait plus encore; vous êtes sorti de votre défensive sur le Duero, où vous pouviez être secouru par des renforts de Madrid, pour prendre l'offensive sur l'ennemi sans attendre les ordres du roi ni les secours qu'il était à même de vous envoyer. Sans doute vous avez pensé qu'ils vous étaient inutiles, et l'espérance du succès que vous avez cru pouvoir obtenir seul vous a entraîné à agir sans attendre des renforts dont la proximité du roi vous donnait la certitude: mais c'est précisément ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous êtes permis de livrer bataille sans y être autorisé, et que vous avez compromis par là la gloire des armes françaises et le service de l'Empereur. Si du moins, en vous décidant à courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce qui dépendait de vous pour en assurer le succès, on pourrait supposer que vous avez craint de laisser échapper une occasion favorable; mais, par une précipitation que rien n'explique, vous n'avez pas même voulu attendre le secours de la cavalerie de l'armée du Nord, qui vous était si important et dont vous étiez certain, en retardant la bataille de deux jours seulement. Cette conduite, si difficile à concevoir, a fait d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que Sa Majesté a vainement cherché, dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir; elle n'y a rien trouvé qui lui ait fait connaître l'état réel des choses; et, comme elle veut être éclairée à cet égard, elle exige de vous une réponse précise et catégorique aux questions suivantes:
«Pourquoi n'avez-vous pas instruit le roi que vous aviez évacué Salamanque de plusieurs marches, et demandé ses ordres sur le parti que vous aviez à suivre?
«Pourquoi êtes-vous sorti de votre défensive sur le Duero et avez-vous passé de la défensive à l'offensive sans attendre les renforts que vous aviez demandés?
«Pourquoi vous êtes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre général en chef?
«Enfin pourquoi n'avez-vous pas au moins retardé de deux jours, pour avoir les secours de la cavalerie que vous saviez en marche?
«Je vous invite, monsieur le maréchal, à m'adresser, le plus tôt que vous pourrez, une réponse à ces questions que je puisse mettre sous les yeux de l'Empereur; je désire vivement qu'elle soit de nature à le satisfaire et qu'elle lut donne des explications dont il a besoin pour diminuer l'impression pénible que les événements ont dû nécessairement produire sur son esprit.»
LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE
«Bayonne, le 19 novembre 1812.
«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 novembre, je ne perds pas un moment pour y répondre. La satisfaction de l'Empereur étant le but et la première récompense de tous mes efforts, je ne saurais mettre trop de hâte à répondre aux questions qu'il vous a donné l'ordre de me faire dans la persuasion où je suis que les impressions défavorables que Sa Majesté a reçues sur moi seront plus tôt effacées: j'ajouterai même que j'éprouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tôt, car j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentré dans la plénitude de ses bonnes grâces; mais je ne puis cependant me dispenser de commencer par exprimer la reconnaissance que j'éprouve pour le motif qui a fait retarder, jusqu'à ce moment, les questions qui me sont faites et qui prouve que Sa Majesté a daigné prendre quelque intérêt à ma conservation.
«Je rappellerai succinctement ici les instructions générales que j'ai reçues à différentes époques, qui, toutes, me prescrivent de marcher et d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 13 décembre 1811 porte textuellement: «Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre l'offensive, vous pourriez réunir vos huit divisions pour lui livrer bataille.» Et plus loin: «Si les Anglais s'exposaient à avoir bataille, il faudrait, monsieur le maréchal, réunir votre année et marcher droit à eux.» Celle du 18 février dit: «Si lord Wellington marchait à vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque avec votre artillerie et votre cavalerie, et il faudrait, après avoir choisi votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée française.» Ces expressions manifestent d'une manière suffisante l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs à remplir; mais, comme elles ont été données à une époque antérieure à celle où le roi a eu le commandement, je n'arguerai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi pour justifier ce que j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre même qu'a tracé Sa Majesté, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai en rien désobéi au roi, ni outre-passé les instructions qu'il m'a données, mais que je les ai suivies littéralement, et je chercherai à démontrer ensuite que ce que j'ai fait était démontré par les calculs de la raison.
«Première question. Sa Majesté m'accuse d'avoir manqué à la subordination en évacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de n'avoir pas demandé ses ordres sur le parti que j'avais à suivre.
«Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut être portée contre moi. Non-seulement j'ai rendu compte au roi de l'évacuation de Salamanque, mais je l'avais même prévenu depuis longtemps de la nécessité qu'il y aurait d'évacuer cette ville lorsque l'ennemi se porterait sur la Tormès, parce que l'armée de Portugal, ne pouvant y être réunie d'avance, ne serait point en état de le combattre à son arrivée; le roi était informé de ma position comme moi-même. Les lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, ainsi qu'au maréchal Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1er, 2, 5, 8, 12, 13 et 14 juin, qui, toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le plus grand détail de tout ce qui avait l'apport à l'armée de Portugal; mais, pour lever tout doute à l'égard du peu de fondement de l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au maréchal Jourdan du 29 mai, dont le sens n'est pas équivoque. J'y joins également la copie d'un paragraphe de ma lettre du 1er juin, qui lui rappelle que l'évacuation de Salamanque sera nécessaire pour le rassemblement de l'armée; enfin la copie de ma lettre du 14 juin qui lui annonce que l'armée anglaise est en pleine marche, et que je vais manoeuvrer conformément à ce que je lui ai annoncé par mes précédentes lettres. Cette dernière lettre du 14 juin lui est également parvenue et très promptement, car le roi m'a répondu à cette lettre le 18. Le reproche qui m'est donc fait d'avoir évacué Salamanque sans en rendre compte au roi est sans aucune espèce de fondement.
«Depuis mon départ de Salamanque, j'ai écrit au roi et au maréchal Jourdan, les 22 et 28 juin, 1er, 6 et 17 juillet. Les quatre premières ont été expédiées par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la faute ne peut m'en être imputée.
«Deuxième question. L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma défensive du Duero et pourquoi j'ai passé de la défensive à l'offensive.
«J'ai repris l'offensive: 1° parce que j'avais acquis la certitude que je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'armée du Nord; 2° parce qu'aucun secours de l'armée du Centre ne m'était ni promis ni annoncé que dans le cas où le général Hill se réunirait à lord Wellington; 3° parce que l'armée de Galice avait passé l'Orbigo, que les milices portugaises avaient passé l'Esla et qu'en différant peu de jours j'allais me trouver dans la nécessité de détacher un corps de six on sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tête et me couvrir de ce côté, ce qui m'aurait affaibli d'autant vis-à-vis de l'armée anglaise qui alors, sans doute, serait venue à moi; 4° parce que les instructions écrites du roi en date du 18 juin, dont je joins ici copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le général Hill n'a point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du maréchal Jourdan du 30 juin (la dernière que j'aie reçue de Madrid), en m'exprimant l'étonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqué les Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le général Hill ne rejoignit lord Wellington et que ma position ne s'empirât.
«Je vais donner sur chacun de ces articles les explications nécessaires.
«1° A l'ouverture de la campagne, le général Caffarelli me fit les plus belles promesses; et j'étais autorisé, d'après ses premières lettres, à croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant renfort de l'armée du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation où j'étais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait connaître, qui occasionnèrent alors la prise des forts de Salamanque. Les lettres des 20, 26 juin et 11 juillet, du général Caffarelli, en exagérant d'une manière ridicule la force des bandes, le danger d'un débarquement dont les côtes étaient menacées (débarquement qui s'est réduit à peu près à rien, attendu que la flotte qui était en vue n'avait pas quatre cents hommes de troupes à bord), m'annoncèrent successivement la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa lettre du 26 juin, il m'annonça que je ne pouvais plus compter sur un seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle lèvera toute espèce de doute à cet égard. Restaient donc seulement la cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinué, mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement à l'arrivée de ce dernier secours, et j'attendis: mais je fus instruit bientôt qu'au lieu de quatre régiments sur lesquels j'avais droit de compter la légion de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et que le général Caffarelli, qui voulait conserver près de lui un corps de cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15e de chasseurs, et qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se réduisait à six cents chevaux des 1er hussards et 31e chasseurs, et huit pièces de canon, qui étaient réunies à Burgos depuis le 15 juin, mais dont le départ, constamment annoncé, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant que le retard à mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque j'eus la certitude que l'avant-garde de l'armée de Galice était arrivée à Rioseco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours, sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute, mais qui me forceraient à un détachement de six à sept mille hommes et de cinq cents chevaux, je n'hésitai pas à négliger un secours de six cents chevaux, qui devenait nul, puisque j'étais obligé de l'opposer à l'armée de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait à m'affaiblir de six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrivée de ces six cents chevaux était inexplicable, car le général Caffarelli ne pouvait en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait à leur arrivée à Valladolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu'à trois marches, je les attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que l'ineptie la plus complète ou l'intention formelle de me tromper dans tous mes calculs qui pût ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre hypothèse m'empêchaient également de prévoir quand ces délais auraient enfin un terme; mais le péril était là, et chaque jour le rendait plus imminent. Je ne pouvais donc pas tarder à me décider; mais, quand même l'armée de Galice n'eût pas dû venir jusqu'à moi, la conservation d'Astorga exigeait que je hâtasse mes opérations; car, quelque effort que le général Bonnet eût fait pour approvisionner cette place, il n'avait pu y réunir des vivres que jusqu'au 1er août. Cette place était bloquée, et, pour la délivrer, je ne pouvais pas faire un détachement moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce détachement ne pouvait être fait qu'après un succès sur les Anglais, et après les avoir éloignés du Duero, car ce détachement, fait avant, aurait mis l'armée de Portugal en péril; et, l'armée de Portugal battue, ce détachement, jeté hors de sa ligne naturelle, eût été bien compromis. Il fallait donc éloigner l'armée anglaise pour faire le détachement d'Astorga; et, si l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit à dix jours en opérations contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit marches jusqu'à Astorga, on peut juger qu'il n'y avait pas de temps à perdre, le 16 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du départ de Burgos des six cents chevaux et des huit pièces de canon de l'armée du Nord, et, tout étant prêt pour mon passage du Duero, je l'effectuai le 17 au matin.
«2° La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes que Sa Majesté faisait réunir dans la Manche se réuniraient au comte d'Erlon pour venir au secours de l'armée de Portugal si celui ci était dans le cas de venir s'y réunir: mais celui-ci ne devait y venir que dans le cas où Hill rejoindrait Wellington: Hill n'avait pas rejoint Wellington. Ainsi je n'avais rien à gagner à attendre, puisque je ne devais être renforcé que dans le cas où l'armée ennemie aurait reçu un accroissement à peu près de même force.
«3° Tout ce qui concerne les mouvements de l'armée de Galice vient d'être expliqué plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux détails.
«4° La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en écarter. La lettre du 30 juin du maréchal Jourdan, écrite au nom du roi, devient plus pressante; elle parait m'accuser de retard dans mes opérations, elle me presse d'agir; sans doute qu'il était de mon devoir de le faire. Les originaux de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont ci-jointes. Les craintes du roi, exprimées dans la lettre du maréchal Jourdan, que le comte d'Erlon n'arrive pas en même temps que le général Hill dans le bassin du Duero, étaient extrêmement fondées, et on ne peut douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il eût faite, ne fût arrivé quinze jours après le général Hill. En effet, les Anglais avaient fait rétablir en charpente, par un travail de six semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingt-dix-neuf pieds faite au pont d'Alcantara; cette communication entre les mains des Anglais donnait au général Hill le moyen de venir d'Albuera sur la Tormès en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant être détruit en un moment, était enlevé au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le rétablir. D'un autre côté, avant l'ouverture de la campagne, le général Hill avait fait un coup de main sur le pont d'Almaraz, avait détruit les barques et tous les agrès: il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la route qui conduit au pont de l'Arzobispo n'est pas praticable pour l'artillerie: il eût fallu la démonter, et ce travail eût demandé plusieurs jours. S'il eût pris la route de la Manche, ce retard eût été beaucoup plus long. Enfin, après avoir passé le Tage, il n'avait d'autre chemin à prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du Guadarrama, afin d'être plus facilement en liaison avec l'armée de Portugal, et ce détour lui eût fait perdre encore plusieurs marches. Ainsi, soit par les obstacles que le pays présentait, soit par les détours qu'il était nécessairement obligé de faire, il devait arriver longtemps après le général Hill; et cependant, que de chances encore, comme la difficulté de subsister dans le désert qu'il avait à traverser, etc., qui pouvaient arrêter sa marche. Rien n'était donc plus convenable que de faire en toute hâte ce que le roi avait ordonné, c'est-à-dire d'agir avant que Hill n'eût rejoint Wellington.
«Troisième question. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de livrer bataille sans l'ordre de mon général en chef?
«La lettre du roi du 18 juin, celle du maréchal Jourdan du 30, prouvent que, loin de désobéir à mon général en chef, je n'ai fait qu'exécuter ses ordres.
«Quatrième question. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au moins retardé de deux jours de donner bataille pour avoir les secours que je savais en marche?
«La raison en est simple: je ne comptais pas donner bataille le 22 juillet; c'est l'ennemi qui a attaqué, et, sans ma blessure, il n'y en aurait pas eu: ceci demande plus du développement.
«Je n'ai été instruit de l'itinéraire des six cents chevaux et de l'artillerie de l'armée du Nord que le 21 dans la soirée. Dans ce moment, presque toute l'armée avait passé la Tormès. Si j'eusse reçu cette nouvelle cinq heures plus tôt, il n'y a aucun doute que je n'eusse suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp d'Aldea-Rubia l'arrivée de ce renfort; mais, en ce moment, faire rétrograder toute l'armée eut été une chose mauvaise dans l'opinion et inutile, puisque je pouvais également prendre position sur la rive gauche de la Tormès, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable à la cavalerie, dans laquelle j'étais inférieur, et ce mouvement rétrograde eût été contraire à la suite des opérations, puisqu'il me faisait abandonner l'avantage marqué que j'avais obtenu d'occuper sans combat le sommet du plateau qui sépare Alba de Tormès de Salamanque, plateau que je devais supposer qui me serait vigoureusement disputé, et où j'avais gagné l'ennemi de vitesse, plateau extrêmement important, puisque c'était par là seulement que je pouvais manoeuvrer l'ennemi avec quelque apparence de succès, menacer sa communication avec Rodrigo et le forcer à sortir des positions qui entourent Salamanque; enfin arriver au but que je m'étais toujours propose, de le combattre en marche. Je me décidai donc à prendre une bonne position défensive à la tête des bois de Calvarossa de Arriba et à attendre là l'arrivée du secours qui était près de moi. Le 22 au matin, je montai à cheval, avant le jour, pour voir encore la position et rectifier ce qu'elle aurait de fautif. Il me parut indispensable d'occuper par une division la hauteur de Calvarossa de Arriba que je n'avais occupée le soir que par des postes, et je l'y plaçai. Il me parut également nécessaire de faire occuper par un régiment un des Arapilès et de le faire soutenir intermédiairement à la forêt par le reste de la division, et je conservai les six autres divisions à la tête des bois en les concentrant sur deux lignes. Pendant la nuit, l'armée anglaise était venue prendre position à peu de distance, et, après s'être formée, elle se plaça à portée de canon de nous. La position de l'année anglaise était forte par les obstacles que le terrain présentait pour arriver jusqu'à elle; mais la position que l'armée française occupait, indépendamment du même avantage, avait celui d'un commandement immédiat et à portée de canon, et, comme j'étais supérieur en artillerie, je ne manquai pas de profiter de cet avantage; je fis établir des batteries qui écrasèrent tous les corps ennemis qui se tinrent à portée, et ils furent obligés de se retirer ou de se masquer par les obstacles de terrain qui pouvaient les couvrir. L'ennemi, qui craignait pour sa droite, qui couvrait son point de retraite, retraite que je menaçais éminemment, puisqu'on deux ou trois heures l'année pouvait être portée sur sa communication, renforça sa droite vers le milieu de la journée. Aussitôt que je m'en aperçus, je crus nécessaire d'occuper un plateau très-fort d'assiette qui complétait ma position et d'où, avec des pièces de gros calibre, je pouvais gêner les mouvements de l'ennemi et atteindre à ses ligues. En conséquence, je retirai trois divisions du bois pour l'occuper, et j'y envoyai toute ma réserve d'artillerie.
«Ce plateau était inattaquable, occupé par de pareilles forces, couvert en partie et soutenu à droite par la hauteur d'Arapilès et à gauche par les troupes de la tête du bois et une batterie considérable. L'artillerie occupant ce plateau écrasa une première ligne qui se trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer comme je leur en avais donné l'ordre et de se concentrer, s'éparpillèrent, une d'elles descendit même du plateau sans motif ni raison. A l'instant où je m'en aperçus, je me mis en devoir de m'y rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et d'avoir une défensive aussi forte que possible et telle que le terrain la comportait; mais, à l'instant où je m'y rendais, je reçus les fatales blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils ne furent point ou furent mal exécutés. L'ennemi ne fit aucun mouvement offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche toujours mal formée, l'armée française sans chef, ce qu'il ne pouvait ignorer, car, blessé dans un moment de tranquillité à deux cents toises de l'ennemi et dans un lieu où je m'étais tenu longtemps de préférence, parce qu'il me donnait la facilité de voir parfaitement tous les mouvements de l'armée anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en ait été informé sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a décidé à attaquer; si je n'eusse pas été blessé, la gauche eût été formée en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait dû l'être d'abord; jamais il n'aurait osé concevoir l'espérance de la forcer, et il est probable que dans la nuit il se serait retiré sur une position beaucoup plus forte en arrière de celle qu'il occupait. Je serais resté le 23 dans cette position, et, le 24, ayant reçu mes renforts, je me serais porté sur la route de Rodrigo pour le forcer à l'évacuer; alors de ses mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En général, le système que j'avais pris avec l'armée anglaise, et qui me parait incontestablement le meilleur, était de ne jamais l'attaquer en position; mais d'être toujours formé et en mesure de le recevoir et de manoeuvrer de manière à le forcer à se mouvoir et à changer de position, parce que, connaissant par expérience la supériorité des troupes françaises sur les troupes anglaises dans l'exécution des grands mouvements, j'étais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion d'un beau succès en en écrasant une partie; et, afin de pouvoir la gêner dans ses opérations et être plus à même de maîtriser ses mouvements, j'avais toujours campé le plus près possible d'elle, en prenant une bonne position défensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de lui en faire sentir la supériorité.
«Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une circonstance aussi importante pour moi, devoir ne négliger d'exposer aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur. J'ose espérer qu'il sera convaincu, d'après le narré sincère et véritable des faits, que, loin de désobéir au roi, je n'ai fait que suivre littéralement les instructions qu'il m'a données et exécuter ses ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont été commandées par les calculs de la raison; enfin, que, si les résultats ont été contraires à la gloire de ses armes, la cause en est dans la double fatalité qui, d'un coté, a empêché de me parvenir les lettres par lesquelles le roi me faisait connaître son changement, ainsi que les nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir à mon secours, et, de l'autre, m'a enlevé au commandement de l'armée au moment où j'y étais le plus nécessaire.»
OBSERVATIONS
Les explications précédentes font connaître d'une manière satisfaisante tous les malheurs de cette triste campagne; il ne manquait plus qu'une chose pour compléter les étranges aberrations de Napoléon, c'était de faire peser sur moi la responsabilité d'un mouvement que je n'avais exécuté que malgré moi et comme l'accomplissement d'un devoir impérieux d'obéissance, et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver.
Les ordres impératifs sont du mois de février, et n'ont pu être exécutés qu'à la fin du mois de mars.
A la fin de ce mois, ils me sont réitérés verbalement par le colonel Jardet, mon aide de camp, que Napoléon me renvoie, et qui me rejoint le 25. Le 28, j'entre en campagne, ignorant encore l'investissement de Badajoz. Le 4 avril, le prince de Neufchâtel m'écrit que l'Empereur me laisse carte blanche, mais cette dépêche ne me parvient qu'après la moitié du mois de mai.
Maintenant Napoléon, 10 avril, blâme l'opération exécutée, et dit que, puisque le feu était à la maison, il fallait marcher par Almaraz; mais c'est ce que je m'étais tué de lui représenter; c'est ce qu'il a blâmé si directement et qu'il oublie; car si, six semaines plus tôt, le feu n'était pas à la maison, il était facile de reconnaître qu'il y serait mis bientôt, et alors il était sage de rester à portée pour pouvoir l'éteindre; il ne veut pas se rappeler que l'armée n'avait aucune mobilité et ne pouvait pas faire le moindre mouvement sans l'avoir préparé longtemps d'avance.
Au surplus, au milieu de ses reproches, de ses blâmes et de son humeur, il cherche une justification personnelle, et il prouve ainsi qu'il reconnaît ses torts, en disant que les instructions étaient données à trois cents lieues de distance, ce qui faisait croire sans doute, qu'à ses yeux elles n'étaient pas impératives. Mais alors il ne fallait pas les libeller d'une manière si précise; il fallait comprendre les raisons absolues qui m'avaient obligé à adopter un système purement défensif, en liaison et en combinaison constante avec le Midi, seul système qui put remplir le triple objet de réunir promptement les troupes nécessaires pour livrer bataille, de vivre en repos, mais d'être toujours prêt à agir jusqu'à la récolte, en conservant précieusement les vivres économisés pour les mouvements qui deviendraient nécessaires.
Je le répète, si j'eusse gardé cette position, Wellington n'aurait rien osé entreprendre. Mais, du moment où le système d'une offensive impuissante a prévalu, il a pu agir avec sécurité, et un secours direct qui fut parti des bords de l'Agunda le 1er avril pour Badajoz, au moment où j'ai appris le commencement du siège, n'aurait rien produit d'utile, car je ne pouvais pas arriver à temps, puisque, dans la nuit du 6 au 7, la ville a été emportée, et la défense a été si courte, que le maréchal Soult, qui avait préparé les moyens de secours dont il pouvait disposer, et n'était occupé que de ce soin, n'est arrivé avec ses troupes en face des Anglais, à Almendralejo, à deux marches de Badajoz, que le 8, c'est-à-dire deux jours après la reddition.
La fin de la lettre du prince de Neufchâtel pourrait peut-être faire supposer que Napoléon attribuait à l'humeur la conduite que j'ai tenue; s'il en était ainsi, il aurait été dans une grande erreur: car, assurément, il n'y a eu d'autres mobiles dans ma conduite que de la soumission; et cette soumission était d'autant plus méritoire, que j'en connaissais d'avance les funestes effets.
L'examen des lettres du général Caffarelli, des 14, 20, 26 juin, et 11 juillet; celles du maréchal Jourdan et du roi d'Espagne terminent les commentaires.
Par les premières, on voit d'abord la ferme résolution du général Caffarelli d'envoyer à mon secours. On doit la croire sincère au moins; mais cette intention se modifie bientôt. Les seuls mouvements des guérillas, exécutés dans le but de faire une diversion, l'effrayent. Il exagère les dangers, et bientôt, en homme faible, il perd la tête et oublie son premier devoir, celui dont l'exécution touchait de si près au salut de l'Espagne, et il reste absorbé par des intérêts misérables et devant des dangers de nulle gravité. En définitive, l'armée de Portugal reçoit l'assurance que l'armée du Nord ne lui apportera aucun secours de quelque importance.
La correspondance du roi est, en général, raisonnable, et il donne des ordres à chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adressés au général Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de celui-ci. Ceux envoyés au maréchal Soult n'ont pas été dans le cas d'être exécutés. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels, qu'ils ont amené la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tôt au secours qu'il pouvait m'apporter, même hypothétiquement, de ne pas le préparer et de ne m'en avoir pas informé, non plus que du parti qu'il prendrait si les circonstances l'y forçaient; au contraire, il s'est prononcé d'une manière tout opposée, et il m'a annoncé formellement, sans équivoque, que le maréchal Suchet, n'obtempérant pas à ses demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute et aucune espérance; elle me provoque même, d'une manière réitérée, à livrer bataille sans retard. C'est la réception de cette lettre, celle des dernières du général Caffarelli et la certitude qu'Astorga achèverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la crainte de voir arriver le général Hill se réunir à Wellington, qui m'ont décidé à prendre l'offensive. D'après mes données, cette résolution était opportune et bien calculée, malgré la disproportion des forces; mais il se trouve qu'après m'avoir parlé d'une manière si claire, le roi change d'avis sans m'en prévenir. C'est le jour même où il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. Évidemment, il a dû le préparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un mystère. S'il m'avait seulement parlé de la possibilité d'un secours, assurément je l'aurais attendu; et, sans même le promettre d'une manière absolue, il ont pu me le laisser espérer. Au moment de son entrée en campagne, j'aurais passé le Duero de manière à le couvrir quand il déboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait venir me joindre sans éprouver aucun danger; et nous eussions combiné nos mouvements de manière à combattre avec avantage l'armée anglaise si elle avait osé nous attendre.
Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit pas qu'il m'ait envoyé l'avis de ses préparatifs; c'est donc sans transition, et vingt jours après m'avoir fait connaître officiellement, par la lettre du 30 juin, du maréchal Jourdan, que je n'aurais aucun secours à espérer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe des armées, on n'a combiné de mouvements de cette manière, et cette lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que le 25, le lendemain de la bataille.
Assurément ce n'est pas moi qui suis coupable du résultat. C'est aux auteurs de cette confusion à en porter la responsabilité.
Après ce qui précède, il est sans doute superflu de répondre à l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manière concise en forme de résumé.
1° J'ai rendu compte itérativement au roi de tous mes mouvements. Si toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient à l'état où était l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse réception par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accablé de demandes de secours, et la lettre du maréchal Jourdan du 30 prouve qu'il les a toutes refusées.
2° J'ai expliqué en détail les motifs qui m'ont décidé à prendre l'offensive; il serait superflu de revenir à cette question. Cette résolution était commandée par la raison, par les calculs les plus simples, et ce n'est pas de mon fait si j'étais placé dans les conditions fâcheuses qui m'imposaient cette obligation.
3° J'ai livré bataille parce que j'ai été attaqué. L'ensemble de mes mouvements prouve que je voulais, s'il était possible, forcer par des manoeuvres les Anglais à la retraite, et ne combattre que dans des circonstances très-favorables.
4° Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manière certaine, et j'étais autorisé à croire qu'il ne m'en arriverait aucun. Le Maréchal Duc de Raguse.
Fin du tome quatrième.
Carte pour suivre les opérations de l'armée de Portugal sous les ordres du duc de Raguse . (Agrandissement)
