DUC DE RAGUSE (continued 6)
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Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être satisfaits.
Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra, se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.
Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables, j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août, dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du 1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources: il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer. Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés. Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.
Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y faire construire une batterie; mettre également en défense la presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment, elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats, la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents. De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit toujours de très-près la mort.
Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil, à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste, Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «Erga, erga!» ce qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui, je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval, mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis. J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte; des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison; mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée; nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle expédition, nous rentrâmes à Rosette.
Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali; travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon, des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la mer.
Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.
Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son approvisionnement d'eau.
Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur; constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie, et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques. C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus immédiates du débordement du Nil.
Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation. Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée, des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette observation semble être sans réplique.
La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26 octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte, exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec. La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir, consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée, constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil, assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie, fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie, homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et devinrent capables de faire une véritable défense.
J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et, quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut, j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup. Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut pourvu à tout.
La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement, il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.
C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les préparatifs auraient exigé.
Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que j'imaginai.
Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval, et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés, avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes, et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux. Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir, me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.
Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13 vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte, connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne, l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.
Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même, on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice, madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois. Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.
C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions, l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le secret de son incroyable condescendance pour lui.
Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux, la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens, tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs. Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin partout.
Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi les principaux médecins des troupes de terre et de marine en commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans son discours en nous disant: «La peste? non e niente affatto.» Cette entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé. D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles: les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans sa maison: ces maisons, nommées okel, sont construites pour cette circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques, ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués, ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux, n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend très-difficile à traiter.
Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.
Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance était un des plus grands supplices de l'armée.
La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force par les Anglais.
Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre, trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina sa vie.
D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous un prétexte, je le fis arriver sur le brick le Lodi, où il reçut ses ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné, fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une seconde attaque.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 2 octobre 1798.
«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur oppression.
«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue, l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français; qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne communiquât.
«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais, envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait, et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours; que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand Seigneur.
«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière; pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie ces nouvelles lui étaient parvenues.
«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du hatti chérif. Il ne put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte, en faisant injure à un grand de l'empire.
«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être trompé, mais n'est pas trompeur.
«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à craindre.»
MENOU À MARMONT.
«Rosette, 21 octobre 1798.
«Vous êtes un homme d'or, mon cher général, vous êtes un des véritables créateurs de l'Égypte. Vous naviguez avec deux cents bâtiments sur un canal qui était jugé impraticable; vous fertilisez les campagnes arides de Damanhour et de l'Élowa; vous alimentez Alexandrie, etc., etc.
«Pour moi, vous êtes d'une amabilité parfaite, puisque vous prenez autant de soin de mes canons. Je prie Dieu, Mahomet, tous les saints du paradis et de l'alcoran, pour que la mesure que vous proposez soit adoptée. Car, quant à la réussite, j'en suis convaincu, d'après ce que vous me mandez. Recevez tous mes remercîments de votre obligeance; je vous aime et embrasse de tout mon coeur. Vale et ama.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 28 octobre 1798.
«Je viens de recevoir, mon cher général, votre lettre du 2 brumaire. Nous avons été vivement affectés des événements arrivés au Caire, et particulièrement de la perte de Dupuis et de Sulkowski. L'exemple terrible que vous avez donné préviendra sans doute de nouveaux malheurs et assurera notre tranquillité.
«Les ennemis paraissent ne plus s'occuper d'Alexandrie. Ils ont réuni une partie de leurs forces vis-à-vis d'Aboukir; ils ont canonné le fort depuis quatre jours, mais inutilement et sans produire d'autre effet que la mort d'un seul homme.
«L'ennemi, hier, a paru vouloir débarquer à une lieue d'Aboukir; on a canonné vigoureusement ses chaloupes, qui, à ce qu'on estime, portaient environ huit cents hommes. Une seule est arrivée à terre, et n'y est pas restée deux minutes; puis elles se sont éloignées.
«Si les Anglais veulent entreprendre quelque chose aujourd'hui, ils ne réussiront pas davantage. Le renfort que j'y ai envoyé fera merveille au physique et au moral.
«Le transport de l'artillerie que vous demandez est suspendu pour le moment. On emploiera le peu de chevaux qui sont ici à ce travail lorsque les circonstances auront changé, et je ne crois pas qu'il faille attendre longtemps.
«Je ne sais si vous avez des données sur les bâtiments turcs qui sont ici près, mais je suis bien impatient de fixer mon opinion sur ceux qui les montent. Jamais un bâtiment turc ne s'approche d'une de nos batteries sans être suivi d'un vaisseau anglais, et la promptitude avec laquelle ils sont arrivés ne pourrait-elle faire penser que ce n'est point une expédition venant de Constantinople, mais quelques bâtiments en croisière ou de Rhodes, ramassés par les Anglais? Si nous sommes assez heureux pour que les ennemis essayent encore de descendre, nous ferons des prisonniers, et nous saurons à quoi nous en tenir.»
MARMONT À MENOU.
«Alexandrie, 12 novembre 1798.
«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter, et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.
«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique. Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage, et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de profiter des circonstances favorables qui peuvent se présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui, mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se préparent, et que vous dirigerez.
«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette confiance, mon abandon.»
MENOU À MARMONT.
«Rosette, 15 novembre 1798.
«INSTRUCTION ENVOYÉE AU COMMANDANT D'ALEXANDRIE.
«S'il se présente une ou deux frégates turques pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général commandant les laissera entrer.
«S'il se présentait un plus grand nombre de bâtiments de guerre turcs pour entrer dans le port d'Alexandrie, le général fera connaître à celui qui les commande qu'il est nécessaire de faire part de sa demande aux chefs supérieurs: on devra même l'engager à envoyer quelqu'un au Caire, au général en chef.
«Si le commandant turc persistait à vouloir entrer avec un nombre de bâtiments qui excéderait celui de deux avant d'avoir la réponse du Caire, le général emploiera la force pour l'en empêcher.
«Si une escadre turque vient croiser devant le port, et qu'elle communique directement avec le général, celui-ci prendra d'elle toute espèce d'informations et lui fera toute espèce d'honnêtetés.
«Si cette escadre, ou tout autre commandant turc, ne voulait communiquer que par des parlementaires anglais, le général fera connaître à ces commandants turcs combien cette mesure est indécente et contraire à la dignité du Grand Seigneur; le général les engagera à communiquer directement avec lui, sans intermédiaire anglais, et il fera connaître à ces commandants qu'il regardera comme nulles toutes les lettres qui, relativement aux Turcs, lui viendraient par des parlementaires anglais.
«Si ces pourparlers avaient lieu, il faudrait employer mesure, circonspection, politesse et fermeté.»
MENOU À MARMONT
«Rosette, 15 novembre 1798.
«Mon cher général, ne parlons plus de devoirs entre nous; ne parlons que d'amitié: je compte sur la vôtre comme vous pouvez compter sur la mienne.
«Je suis extrêmement sensible à la confiance que vous me témoignez; soyez assuré que j'en sens tout le prix et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour y répondre.
«Mon cher général, l'estime publique vous appartient depuis longtemps, et la gloire que vous avez acquise partout où vous avez servi est un capital que vous ne perdrez jamais et qui ne fera que s'augmenter.
«Je sens combien vous devez désirer de retourner en France. Le général en chef, qui vous aime, qui vous estime, et qui depuis longtemps a des liaisons particulières avec vous, est certainement, à cet égard, du même avis que vous et moi, et vous donnera toutes les facilités qui pourront se concilier avec les circonstances et avec les besoins que la chose publique et lui ont toujours d'un homme tel que vous. Quant à moi, mon cher général, je ferai aussi entendre ma faible voix au général en chef pour tout ce qui peut vous être agréable, mais la vôtre seule suffirait. Vous êtes dans ce moment d'une utilité majeure à Alexandrie; vous seul pouvez donner à cette ville et aux troupes le ton qui convient. Je l'ai demandé au général en chef, j'espère qu'il me l'accordera; ne vous y opposez pas, et je vous donne ma parole d'honneur, mon cher général, que vous n'y resterez que le temps nécessaire pour mettre tout en ordre et pour montrer aux Anglo-Turcs un homme fait sous tous les rapports, soit pour leur en imposer, soit pour traiter avec eux.
«Je vous répète que ce n'est que momentané, et que vous ne vous fixerez à Alexandrie qu'autant de temps que la difficulté des circonstances vous promettra de la gloire à acquérir. Si, dans les événements qui vont se succéder rapidement dans ce pays-ci; si, dans les négociations qui, dans mon opinion (peut-être erronée), vont s'ouvrir, il se présentait une occasion d'aller en France porter quelque dépêche importante, ou pour envoyer au Directoire un homme qui, sous tous les rapports, servît parfaitement bien la chose publique, dressons toutes nos batteries, mon cher général, pour que vous en soyez chargé. Mais, au reste, vous connaissez mieux que moi le général en chef: vous êtes pour ainsi dire son frère d'armes; il sait que, quand il vous charge de quelque mission importante, c'est un second lui-même qui exécute.
«Je joins ici des instructions qu'il vient de m'envoyer. Je veux, en attendant que l'affaire du commandement soit arrangée, que vous soyez instruit de tout et que vous concouriez à tout; je le mande au général Mauscourt, en lui marquant que c'est mon intention formelle.
«Adieu, mon cher général, comptez à tout jamais sur ma franche amitié. Vale et ama. Pressez la construction des ouvrages.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 29 novembre 1798.
«L'état-major vous donne l'ordre, citoyen général, de prendre le commandement de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général Mauscourt au Caire parce que j'ai appris que, le 24, il a envoyé un parlementaire aux Anglais sans m'en rendre compte, et que, d'ailleurs, sa lettre à l'amiral anglais n'était pas digne de la nation. Je vous répète ici l'ordre que j'ai donné de ne pas envoyer un seul parlementaire aux Anglais sans mon ordre. Qu'on ne leur demande rien. J'ai accoutumé les officiers qui sont sous mes ordres à accorder des grâces, et non à en recevoir.
«J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la quatrième d'infanterie légère. Il est extrêmement surprenant que je n'en aie rien su.
«Secouez les administrations; mettez de l'ordre dans cette grande garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant.
«Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail.
«Je savais depuis trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite des lettres reçues de Saint-Jean-d'Acre.
«Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait ses passe-ports en règle. Que ceux qui s'en vont n'emmènent pas de domestiques avec eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et qu'ils n'emportent point de fusils.
«Je vous salue.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 2 décembre 1798.
«Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand secret, le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le capitaine Barré. Vous leur ferez part de la présente lettre; vous leur ferez les questions suivantes, et vous dresserez un procès-verbal de la réponse qu'ils feront, que vous signerez avec eux.
PREMIÈRE QUESTION.
«Si la première division de l'escadre sortait, pourrait-elle, après une croisière, rentrer malgré la croisière actuelle des Anglais, soit dans le port neuf, soit dans le port vieux?
DEUXIÈME QUESTION.
«Si le Guillaume Tell paraissait avec le Généreux, le Dégo, l'Athénien et les trois vaisseaux vénitiens que nous avons laissés à Toulon, et qui sont actuellement réunis à Malte, la croisière anglaise serait obligée de se sauver. Se charge-t-on de faire entrer l'escadre du général Villeneuve dans le port?
TROISIÈME QUESTION.
«Si la première division sortait, pour favoriser sa rentrée, malgré la croisière anglaise, ne serait-il pas utile, indépendamment du fanal que j'ai ordonné qu'on allumât au phare, d'établir un nouveau fanal sur la tour du Marabout? Y aurait-il quelque autre précaution à prendre?
«Si dans la solution de ces trois questions il y avait des opinions différentes, vous ferez mettre sur le procès-verbal les opinions de chacun.
«Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous commencerez par leur recommander le plus grand secret.
«Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le procès-verbal sera clos, vous poserez cette question:
«Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur de la croisière; quel secours les forces navales actuelles du port pourraient-elles lui procurer, et de quel ordre aurait besoin le contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir?
«Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées, pour désigner la passe?
«Les frégates la Muiron et la Carrère, le vaisseau le Causse seraient-ils dans le cas de sortir?
«Après quoi, vous poserez cette autre question:
«Les frégates la Junon, l'Alceste, la Courageuse, la Muiron, la Carrère; les vaisseaux le Causse, le Dubois, renforcés chacun par une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la croisière anglaise si elle était composée de deux vaisseaux et d'une frégate?
«Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus court délai.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 4 décembre 1798.
«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et, si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent, j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne de vous.
«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer, à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans deux jours pour se rendre à vos ordres.
«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres que pour environ cinq jours.
«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves, qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs moyens.
«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux jours.
«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et, comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges de Damanhour.
«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose, par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres chargées de blé.
«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un transport de blé qui excédera la consommation.
«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature quand nous en serons pourvus.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 6 décembre 1798.
«Le général Menou vous a sans doute rendu compte, mon cher général, du départ de tous les bâtiments à pavillon rouge; trois vaisseaux anglais seulement sont à notre vue: deux croisent devant Alexandrie, un à Aboukir, mouillé.
«Je crois maintenant les transports par mer possibles: nous allons l'essayer. Dût-il y avoir quelque danger, il faudrait encore y avoir recours, car nos besoins sont pressants: nous sommes sans blé, nous n'en avons plus que pour demain, et il faut renoncer à l'idée d'approvisionner Alexandrie par des caravanes. Cent cinquante chameaux marchant continuellement pourraient à peine suffire à la consommation journalière.
«Les rapports que j'ai eus sur la navigation du lac sont satisfaisants: les deux points d'embarquement seront, l'un à une lieue et demie d'Alexandrie, et l'autre à quatre lieues de Rosette. Ainsi nos transports par terre seront diminués; mais cette navigation ne peut pas être mise en activité sur-le-champ: il faut donc employer la navigation extérieure, qui j'espère, sera heureuse, et pourvoira à nos besoins. J'envoie, à cet effet, à Rosette, un officier de marine et deux aspirants intelligents capables de conduire les djermes.
«Les agences en chef des différents services n'ont rien envoyé depuis longtemps aux agents d'Alexandrie; en conséquence, personne n'a un sou: il est difficile que la machine aille. Le divan fournit, en attendant, de la paille, du bois pour la consommation journalière de la garnison, et de la viande pour les hôpitaux. Ces ressources seront bientôt épuisées, et je n'y compte que pour très-peu de temps; aussi vais-je chercher à me pourvoir ailleurs.
«Il est dû à la garnison d'Alexandrie les mois de vendémiaire et de brumaire, tandis que la première décade de frimaire est payée à l'armée.
«Les travaux du génie sont sans activité, parce qu'on n'a encore rien donné sur l'ordonnance de vingt mille francs que vous avez fait délivrer.
«J'ai emprunté quinze cents quintaux de blé au divan pour pourvoir à la subsistance de quinze jours. J'espère que d'ici à ce temps-là, s'il nous arrive quelque argent et que nous profitions bien de la circonstance, nous serons dans l'abondance; et alors je rendrai en nature, ainsi que j'ai promis, quinze cents quintaux.
«Le divan ne marchait pas; je lui ai adjoint, pour le stimuler un peu, le capitaine Arnaud, qui est bien capable d'en tirer parti. Le divan s'assemblera tous les deux jours; le capitaine Arnaud me représentera. Dans les cas extraordinaires, je le convoquerai chez moi.
«Je vais chercher à faire venir du bois par Aboukir.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 24 décembre 1798.
«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons senti les bons effets.
«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.
«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.
«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours, fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là, cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.
«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du général Menou.
«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y va souvent des bateaux.
«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés, une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.
«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà arrivé pour soixante mille francs.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Alexandrie, 22 janvier 1799.
«Nos maux s'aggravent chaque jour, mon cher général, nos pertes augmentent à chaque instant: la journée d'avant-hier nous a coûté dix-sept hommes morts; celle d'hier à peu près autant. Notre position est vraiment déplorable. Je n'exagère pas nos malheurs; mais, si on ne vient promptement à notre secours, ils seront bientôt à leur comble. Le mécontentement des troupes est extrême et tel, que je puis raisonnablement craindre une insurrection; si elle arrive, je saurai ou tout ramener à l'ordre ou succomber; mais qu'on ne nous abandonne pas; et ces malheurs-là seront prévenus. Tout est ici six fois plus cher qu'à Paris, et il n'y a qu'une très-petite partie de la garnison qui ait reçu le mois de vendémiaire; la misère est donc excessive, et les troupes disent hautement qu'on ne les paye pas, parce qu'on espère bientôt les voir périr. Ajoutez à cela la lecture des ordres du jour, qui leur annonce que l'armée est payée régulièrement, et qui leur fait croire que l'argent destiné pour eux est distrait par les autorités immédiates qui les commandent. La ration, d'ailleurs, n'est que d'une livre de pain, à cause de la disette extrême de blé que nous éprouvons; il ne nous reste plus de bois, et voyez si le mécontentement des soldats n'est pas fondé.
«J'ai fait part de toutes mes inquiétudes et de tous mes chagrins au général Menou, et je n'ai obtenu que des phrases de consolation. Ce n'est qu'à regret que je vous fais une peinture aussi triste; mais je ne puis m'adresser qu'à vous pour obtenir un remède, le général Menou n'en trouvant pas. J'ose, espérer, d'ailleurs, que vous m'estimez assez pour croire que le récit que je vous fais est littéralement vrai.
«Vous avez réuni le commandement des trois provinces, afin que la ville d'Alexandrie, qui ne peut pas exister par elle-même, reçût de l'argent et des subsistances de Rosette; vos intentions ne sont pas remplies. Le général Menou s'isole, et le miri des provinces de Rosette et de Bahiré, qui pourrait servir à payer ici les troupes, est employé à tout autre usage. Un négociant d'ici vient de m'assurer à l'instant que son correspondant vient de lui écrire que le général Menou venait de faire rembourser six mille talaris, formant le tiers d'une contribution qui a été payée par la province de Rosette, il y a quelques mois. Et quel moment le général Menou choisit-il pour cela? celui où nous manquons de tout, et où la terre, la marine, les soldats et les administrations, sont dans une égale misère!
«Le commandement que vous m'avez donné de la province de Bahiré me donnerait quelques moyens pour faciliter nos transports, si la quarantaine ne mettait obstacle à tout; mais je ne puis disposer de rien; le général Menou a donné ses ordres à l'adjudant général le Turcq; ainsi ce commandement est illusoire.
«Le général Menou vient d'ordonner que les caravanes ne partiraient de Rosette que tous les cinq jours; ainsi c'est lorsque nous avons le plus besoin de secours que les communications deviennent plus rares.
«Le général Menou vient de défendre, sous les peines les plus graves, à qui que ce soit, de se joindre aux caravanes. Ainsi trois ou quatre cents âmes, qui, sous la protection du détachement français, nous apportaient régulièrement ici des subsistances, n'osant pas marcher seuls à cause des Arabes, né viendront plus, et nous faisons par là un pas vers la famine.
«Nous n'avons pas reçu de Rosette, depuis trois semaines, un grain de blé, et nous en avons tout juste pour quarante-huit heures.
«Il a été impossible de vendre ici la plus petite quantité de vin; personne n'est venu en acheter; et cela me paraît tout simple. Voici le parti que j'ai pris. J'ai forcé les habitants à l'acheter, le divan s'y est refusé formellement. Après avoir tourné la question de toutes les manières, sans avoir pu le décider, je lui ai signifié que je me chargeais de tous les détails, qu'il y aurait sans doute moins de justice dans les répartitions, parce que j'avais des connaissances locales moins exactes qu'eux, mais que mon but serait rempli et que j'aurais de l'argent. J'ai pris ensuite le nom des quinze négociants turcs les plus riches, et leur ai fait signifier que je ne connaissais qu'eux et qu'ils eussent à fournir, sous deux fois vingt-quatre heures, la portion des musulmans. Le divan, qui a senti sa faute, m'a envoyé demander pardon de s'être ainsi refusé à mes demandes, et s'en est lui-même chargé; j'ai cru indispensable de diminuer de vingt-cinq mille livres les cent cinquante mille livres portées dans mon arrêté; il m'eût été impossible de porter le vin à trois livres; je l'ai mis à cinquante sous.
«Ces cent vingt-cinq mille livres serviront à payer un mois à la garnison; la marine vingt-cinq mille, le génie huit à dix mille, l'artillerie deux mille; il ne restera plus rien. Vous voyez que les secours que je vous demande au commencement de cette lettre n'en sont pas moins pressants.
«Le médecin Valdony, que vous m'avez annoncé, n'est pas arrivé, je crois même qu'il n'est pas parti.
«Nous n'avons plus de chirurgiens pour nos hôpitaux; je vous demande avec la plus vive instance de nous en faire envoyer.
«Le commissaire des guerres Renaud est mort, le commissaire Michaud est en quarantaine; le service ici est entre les mains du commissaire adjoint de Damanhour; il est incapable de mener une machine aussi vaste, et d'ailleurs il est nécessaire dans sa province; je vous demande de nous en faire envoyer un.
«La commission sanitaire fait tout ce qu'elle peut; je lui ai adjoint deux capitaines de bâtiments marchands, afin de l'aider dans ses pénibles travaux.
«J'attends votre réponse à ma lettre du 26, afin de savoir si je dois envoyer à Damanhour les marins dont je vous ai parlé.
«La caravelle serait partie ce matin si un vaisseau anglais n'était paru.
«Je n'ai reçu qu'hier votre arrêté du 22 nivôse; je vais le mettre à exécution; les alléges sont prêtes.»
BONAPARTE À MARMONT.
«Au Caire, 5 février 1799.
«Puisqu'il est impossible que la caravelle parte de nuit, puisqu'elle ne peut pas profiter du moment où les Anglais sont loin pour sortir, qu'elle sorte lorsqu'elle voudra, et le plus tôt possible.
«Je vous salue.»
MARMONT À BONAPARTE.
«Rosette, 23 février 1799.
«Nos maux augmentaient, mon cher général, et je ne voyais aucun moyen de leur apporter de remède, tant qu'Alexandrie resterait dans l'oubli où cette ville est depuis longtemps. J'ai pris le parti de venir passer quarante-huit heures ici. J'ai respecté les lois sanitaires, et me suis campé hors la ville. Le général Menou m'a remis le commandement. J'ai sur-le-champ fait un emprunt de cent vingt mille francs, hypothéqué sur les rentrées de l'arrondissement. La moitié sera payée ce soir, et je l'emporterai avec moi. Le reste me suivra de près. Je payerai avec cet emprunt la première quinzaine de frimaire aux troupes. Je donnerai une vingtaine de mille francs à la marine, et je donnerai assez d'argent au génie pour pousser vigoureusement les travaux, qui depuis longtemps déjà sont suspendus.
«C'est la perspective qu'offrent les événements que l'on peut présumer qui m'a décidé à venir trouver le général Menou, et de lui demander ou de me donner des secours, ou de me remettre le commandement que vous m'avez confié. Votre absence me rend personnellement responsable de tout ce qui doit être fait, et j'ai été effrayé en pensant qu'en restant encore quelque temps dans la même sécurité la ville d'Alexandrie ne serait pas capable de la résistance qu'il est nécessaire qu'elle oppose.
«J'ai donc cru devoir mettre de côté les considérations particulières, au risque même de déplaire au général Menou. J'ai cru indispensable de tout sacrifier aux besoins pressants de la place d'Alexandrie. J'ai pensé surtout qu'il fallait faire arriver promptement les fortifications à un terme qui donnât quelque confiance; et je crois pouvoir atteindre ce but; mais il fallait de la prévoyance; et, si j'eusse attendu encore quelque temps, je crains bien qu'il n'eût été trop tard.
«J'ai donc fait ce que j'ai cru devoir faire, et ce que vos derniers ordres m'ont autorisé à faire. J'ai pensé exclusivement à préparer la défense d'Alexandrie, à laquelle mon honneur aujourd'hui est lié. Le général Menou m'a parfaitement reçu et a paru me céder sans peine le commandement. Il part sous peu de jours pour le Caire. Il sent, mon général, l'impossibilité d'envoyer un bataillon à Damanhour. Les quatre qui font la garnison ne forment en tout que quatre cent quatre-vingts fusiliers pour le service. Jugez, je vous prie, s'il est possible de diminuer ce nombre.
«Le général Menou me laisse donc la légion nautique, moins un détachement qui partira avec lui. Je vais l'envoyer à Ramanieh, afin de mettre à même le chef de brigade Lefebvre de s'établir de nouveau à Damanhour. Je vais avec ce secours presser la rentrée des contributions. Malgré tous mes efforts, elles ne s'élèveront jamais à la hauteur des dépenses fixes de l'arrondissement. Je vous enverrai par le premier courrier le tableau des différences.
«La peste va bien à Alexandrie; les accidents sont devenus moins fréquents, et le nombre des morts moins considérable: nos hôpitaux ne perdent pas plus de trois à quatre hommes par jour.
«Les Anglais sont toujours en présence. Ils ont suspendu depuis quelques jours leur bombardement.»
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
Avis de l'éditeur.
LIVRE PREMIER.--1774-1797.
Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à l'école d'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.
Admission au 1er régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du Petit-Gilbraltar (17 décembre 1793).--Pillage de Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).
Situation intérieure de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accusé.--Son opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expédition maritime contre la Toscane.--Bonaparte quitte l'armée d'Italie.--Siége de Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.
Pichegru.--Desaix.--15 vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du général Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23 novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de Bonaparte.
CORRESPONDANCE DU LIVRE PREMIER.
Lettre de Marmont à son père, du camp de Saint-Ours. ------------------à sa mère, du camp de Saint-Ours. Lettre de Marmont à son père, de Certamussa. ------------------à sa mère, de Saint-Paul. ------------------à son père, de Toulon.
Rapport original de la prise de Toulon au président de la Convention nationale.
Ordre du jour du général Dugommier.
Lettre de Marmont à sa mère, du fort de la Montagne. ------------------à son père, du fort de la Montagne. ------------------à sa mère, en rade. ------------------à son père, à bord du brick l'Amitié. ------------------à sa mère, de Toulon. ------------------à son père, de Strasbourg. ------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim. ------------------à son père, d'Ober-Ingelheim. ------------------à sa mère, d'Ober-Ingelheim. ------------------à son père, d'Ober-Ingelheim. ------------------à son père, d'Ober-Ingelheim. ------------------à sa mère.
LIVRE DEUXIÈME.--1797-1798.
Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Stengel.--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.--Mission de Junot et de Murat.
Passage du Pô (16 et 17 mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de Naples.--Surprise du château Ubin.
Siège de Mantoue.--Lonato (3 août 1796).--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.--Bassano.--Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à Paris.--Arcole (17 novembre) .--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17 janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).
Expédition contre le pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de l'archiduc Charles.
Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.
18 fructidor.--Pauline Bonaparte.--Leclerc.--Négociation de Passeriano.--Le comte de Cobentzel.--Clarke.--Anecdote.--Madame Bonaparte à Venise.--Desaix à Passeriano.--Première idée sur l'Égypte.--Existence de Bonaparte en Italie.--L'armée du Rhin confiée à Augereau.--Paix de Campo-Formio (17 octobre 1797).--Dandolo.--Anecdotes.--Voyage de Milan à Radstadt et de Radstadt à Paris.
CORRESPONDANCE DU LIVRE DEUXIÈME.
Lettre de Marmont à son père, de Cairo. ------------------à son père, de Cherasco. ------------------à sa mère, de Crémone. ------------------à son père, de Milan. ------------------à son père, de Peschiera. ------------------à sa mère, de Milan. ------------------à son père. ------------------à son père, de Bassano. ------------------à son père, de Castiglione. ------------------à son père, de Brescia. ------------------à son père, de Vérone. ------------------à sa mère, de Milan. ------------------à son père, de Goritz.
LIVRE TROISIÈME.--1798-1799.
Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une descente.--Mariage de Marmont.
Projet arrêté d'une grande expédition en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13 juillet).--Le Nil.
Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardan (19 juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre Ibrahim.--Aboukir (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce désastre.
Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre 1798).--Dilapidations.--Le général Mauscourt.--Marmont nommé commandant d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.
CORRESPONDANCE DU LIVRE TROISIÈME.
Lettre de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. -------de Menou à Marmont, de Rosette. -------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. ------------------à Menou, d'Alexandrie. -------de Menou à Marmont, de Rosette. ------------------à Marmont, de Rosette. -------de Bonaparte à Marmont, du Caire. ------------------à Marmont, du Caire. -------de Marmont à Bonaparte, d'Alexandrie. ------------------à Bonaparte, d'Alexandrie. ------------------à Bonaparte, d'Alexandrie. ------------------à Bonaparte, d'Alexandrie. -------de Bonaparte à Marmont, du Caire. -------de Marmont à Bonaparte, de Rosette.
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.