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Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

DUC DE RAGUSE (continued 2)

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J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public, proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer. Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait, dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais, tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au 13 vendémiaire.

Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution, d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices, était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris, c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne, car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et, avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de résister à une population nombreuse qui attaque.

Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon, dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui, c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie, il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris, toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de ses devoirs, pour oser la braver.

Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion, anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas; que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu. Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.

Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry, il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun rencontre journellement dans sa carrière.

Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce pouvoir que je trouvai établi à Paris.

Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre, pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant, et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays et de tous les temps.

Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal des victimes. Personne n'était en situation de faire les frais de nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les souvenirs du crime.

Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui, il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.

Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général; il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en 1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna, Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive, les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral, et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.

Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais, la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre 1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie; il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les plaines du Piémont.

Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques mois plus tard, commencé la campagne.

Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.

L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs, difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée, dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes, en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer, étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances, nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre départ.

Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et, lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats; tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes, quand le général Bonaparte arriva à Nice.

Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles, un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron; ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui préparâmes les voies auprès de notre général.

Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général, vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation, le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé les limites de sa prophétie.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS RELATIFS AU LIVRE PREMIER

MARMONT À SON PÈRE.

«Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.

«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois, des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.

«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les prisons. Tel est le sort du général Rossi.

«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.

«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats; il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.

«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.

MARMONT À SA MÈRE.

«Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.

«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin, car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin mes désirs sont satisfaits.

«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que l'on veut bien avoir de mon instruction.

«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec tout leur attirail sans aucun accident.

«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi; trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté; je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur approbation.

«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un jour.

«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage. Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.

MARMONT À SON PÈRE.

«Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.

«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire, ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.

«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la cour dorée a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et un autre le cheval d'un officier d'état-major.

«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en rendre compte.

«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables, et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.

«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi, pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.

«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons; l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et démasqua le village.

«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite; les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement, et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie, abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les reins cassés.

«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant: c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font éprouver de bonheur.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Quartier général de Saint-Paul, 4 septembre 1793.

«Je reviens, ma bonne mère, d'une expédition où nous avons eu du succès. Il était très-important pour nous de nous emparer de trois villages que notre affaiblissement nous avait forcés d'abandonner aux Piémontais. Ces villages couvrent plusieurs ravins praticables qui aboutissent à l'important poste du col de Nave, qui, si nous n'en étions pas maîtres, nous couperait toute retraite. Ces villages étaient occupés par des Autrichiens, il fallait les en chasser; et, comme les chemins sont impraticables pour l'artillerie, j'ai demandé à y aller en faisant les fonctions d'officier d'état-major.

«Nous avons marché sur trois colonnes, et, si celle de gauche n'eût pas été arrêtée dans sa marche par des obstacles, nous aurions fait beaucoup de prisonniers. Bref, j'étais à la colonne du centre, et nous sommes arrivés jusqu'à cinquante pas du premier village. Ils venaient d'être avertis, étaient en batterie devant le village et marchaient à nous. Ils nous ont fait une décharge; nous leur avons riposté, et ils nous ont tourné le dos.--Nous les avons poursuivis, et nous en avons pris neuf, dont un cadet.--Le deuxième poste ne nous a pas attendus, il s'est retiré subitement dans les rochers. Nous les y avons suivis, et les intrépides chasseurs de l'Isère montaient par des endroits presque impraticables, malgré les coups de fusil des ennemis.--Ceux-ci se sont repliés de roche en roche, et enfin en ont occupé une, qui est vraiment inaccessible et où on trouve l'avantage d'être à l'abri.--Sentant qu'on ne pouvait pas les attaquer de front, j'ai pris deux ou trois compagnies qui étaient dans le bas, et j'ai grimpé à leur tête une haute montagne, d'où je pouvais les tourner en les prenant par leur gauche.--Ils ne nous ont pas attendus, ce qui est une grande lâcheté, car le poste était si avantageux, qu'ils pouvaient y tenir longtemps.--Au signal de la retraite, nous nous sommes repliés sur les villages, et, les grand'gardes placées, nous sommes revenus à Saint-Paul après une absence de dix heures.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Toulon, 26 décembre 1793.

«Mes chers parents, vous êtes instruits de la nouvelle qui, dans ce moment-ci, occupe toutes les têtes:--Toulon est en notre pouvoir,--et nous ne pouvions guère nous flatter d'un succès aussi prompt. Il a dépendu d'un calcul tout simple, et qui ne pouvait manquer d'être fait par les Anglais, gens toujours occupés de leurs plus véritables intérêts.

«Deux points élevés dominent Toulon du côté d'Ollioules, c'est-à-dire du côté où était la majeure partie de l'armée. Ces deux points étaient occupés par deux redoutes faites avec le plus grand soin, d'une capacité immense, mais tracées sans génie, sans intelligence. L'une des deux couvrait directement la place, l'autre directement le passage de la petite à la grande rade.--Il est bon de vous faire observer que ce passage peut avoir cinq cents toises de largeur, et que des batteries, établies à chaque pointe ou seulement à l'une d'elles, le rendaient impraticable.

«Cette redoute, qui défendait l'approche de cette langue de terre appelée l'Aiguillette, était soutenue par trois autres qui étaient placées successivement sur des points élevés jusqu'à la mer.--Elle avait d'ailleurs un avantage bien réel, celui de n'être dominée par rien. Les ennemis, pour la mettre plus en sûreté, avaient multiplié les travaux. Elle était précédée de haies, de chevaux de frise, de palissades. Aussi la croyaient-ils imprenable. L'expérience leur a montré le contraire.

«Quatre de nos batteries réunissaient leurs forces pour l'accabler; deux autres, battant la mer, empêchaient les pontons de venir sur les flancs de l'Aiguillette pour nous incommoder. L'attaque disposée, tout combiné pour la rendre utile, les batteries firent pendant quarante heures un feu soutenu pour chercher à démonter celles de la redoute.--On jeta une grande quantité de bombes, qui rendirent la redoute presque inhabitable.--On assembla sept mille hommes, dont on forma trois colonnes qui attaquèrent la redoute à trois heures du matin, le 26 frimaire. Cette redoute était défendue par environ quinze à dix-huit cents hommes, la plupart Anglais. Le combat fut vif, mais ne fut pas fort long. Nous emportâmes la redoute, et il fallait être Français pour tenter et exécuter un semblable projet.--L'artillerie, à l'instant de l'attaque, devait faire peu de chose; aussi la quittai-je pour marcher à la tête d'une colonne d'infanterie, et j'eus le plaisir d'entrer dans la redoute au bruit du canon et des fusils.--Cette affaire nous a coûté deux cents hommes tués et mille ou douze cents blessés.--Les cinq ou six personnes les plus proches de moi furent tuées ou blessées.--Les ennemis ont perdu à cette affaire beaucoup de monde.--Ils se replièrent dans les autres redoutes; on aurait dû les y attaquer; mais la victoire avait désuni nos braves soldats, et il n'était guère possible de le tenter. On s'arrêta là.--La redoute était fermée; on avait beaucoup de facilité pour s'y défendre.--On me chargea d'établir les batteries qui devaient les chasser des postes qu'ils occupaient encore.--Je le fis sous le feu de leurs vaisseaux, qui tiraient environ cent coups par minute sur le point où nous travaillions.--Je perdis vingt hommes, la besogne fut achevée, et douze bouches à feu mirent la redoute en sûreté.--Les Anglais, qui occupaient la pointe de l'Aiguillette, ne s'y crurent pas en sûreté: ils se rembarquèrent, mais avec tant de finesse, qu'il fut impossible de les inquiéter dans leur retraite.

«L'attaque avait été générale et la gauche avait eu aussi des succès.--Elle s'était emparée de la montagne du Pharon, qui domine de fort près le fort qui porte le même nom et le fort Rouge.--Il était difficile que les ennemis y tinssent alors; mais, avant de l'évacuer, ils auraient pu essayer de reprendre cette montagne.

«La deuxième redoute dont j'ai parlé et qui couvre directement Toulon est dominée, quoique d'un peu loin, par le fort Rouge.--Cette raison est peut-être une de celles qui l'ont fait abandonner; mais elle n'était pas suffisante.--Le fait est que les Anglais ont fait le calcul suivant: ils ont mieux aimé abandonner Toulon que de risquer de perdre leur flotte, ou, au moins, le monde nécessaire à la défense de la place, ce qui était infaillible; car, une fois nos batteries établies à l'Aiguillette, la communication de la ville était impossible avec la pleine mer, et la retraite de la garnison absolument fermée: elle ne pouvait plus s'échapper.

«Au reste, après les échecs que les troupes combinées avaient reçus, elles pouvaient encore, quoique Toulon ne soit pas aussi fort que plusieurs de nos villes du Nord, se défendre deux mois en suivant les règles établies par l'art, et nous faire perdre quinze mille hommes. Grâce à l'heureuse étoile qui nous protége, notre but est rempli sans avoir répandu autant de sang.

«Les Anglais se sont tant pressés de partir, qu'ils ne nous ont pas fait, à beaucoup près, le mal auquel nous nous attendions, c'est-à-dire qu'il est nul ou presque nul. L'arsenal est conservé dans son entier; les bois de construction, la superbe corderie, sont tels que l'on peut désirer qu'ils soient. Le port n'est point encombré; il contient encore douze vaisseaux de ligne de cent trente, cent, et soixante-quatorze canons,--et trois frégates prêtes ou à peu près à mettre à la voile.--Les ennemis nous ont seulement brûlé deux vaisseaux, une frégate, et nous en ont coulé autant.

«Plus j'observe l'esprit de nos soldats, plus je vois celui de nos ennemis, plus je vois la supériorité du caractère français.--Il y a du plaisir à voir nos compatriotes braver les dangers et courir à la gloire avec autant d'enthousiasme; il est indubitable que l'on ne trouve point ce caractère prononcé chez les autres nations: j'ai vu assez d'exemples pour pouvoir hasarder ce jugement.»

PRISE DE TOULON.

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE, CHARGÉ DU SIÉGE DE TOULON, AU PRÉSIDENT DE LA CONVENTION NATIONALE.

«Citoyen président, je te prie de communiquer à la Convention un court mémoire que j'ai cru nécessaire de publier pour redresser l'opinion publique, que de fausses relations peuvent induire en erreur sur la prise de Toulon; il est dicté par la plus scrupuleuse impartialité et par la vérité, que j'aime autant que la République.

«Nous aurions pu t'envoyer les drapeaux des esclaves que nous avons combattus, et dont nous avons trouvé un grand nombre dans les postes avancés; mais nos braves frères d'armes n'ont pris que les drapeaux emportés sur la brèche, ou arrachés des mains d'un ennemi, et ils auraient rougi d'une trivialité qui ne doit plus en imposer à personne. J'aurais pu me donner quelque éclat personnel en prenant les devants pour annoncer un si grand événement; mais Toulon était pris, j'y avais contribué de toutes mes facultés, c'était assez pour moi: la gloire doit être tout entière à mes braves frères d'armes. Je cherche encore dans l'obscurité des rangs les soldats qui se sont distingués, et je ne publierai les noms des officiers qu'après avoir fait connaître ceux qui les ont secondés.

«Salut et fraternité,

DUGOMMIER.»

MEMOIRE SUR LA PRISE DE TOULON.

«Je ne me suis pas empressé de donner les détails les plus essentiels de la réduction de Toulon parce que je devais croire que beaucoup d'autres pouvaient se livrer à ce doux loisir et satisfaire la curiosité du public sans préjudicier à de plus importantes occupations.

«Toulon est pris: ces trois mots suffiraient aux quatre coins de la République, au moment où l'armée républicaine eut la gloire d'entrer dans les murs de la ville rebelle. Les détails, pour être exacts, ne pouvaient venir qu'après la collection et la connaissance des faits, surtout lorsqu'ils se passaient dans des positions opposées et éloignées. J'ai vu quelques relations imprimées qui blessent la dignité républicaine et dégradent, je le dis avec regret, le mérite de nos braves frères d'armes, en publiant qu'ils n'ont trouvé, en entrant dans Toulon, que de vils troupeaux. Effaçons promptement une impression défavorable qu'un récit infidèle, dicté par la précipitation (si ce n'est par un autre motif moins excusable), a pu laisser dans l'opinion publique.

«Il n'est personne qui, connaissant Toulon et ses défenses, ne vît que son côté faible était celui d'où l'on pouvait approcher les escadres combinées et diriger sur elles des bombes et des boulets rouges; il n'est personne qui, connaissant la marine, ne sache que jamais vaisseau ne les attendit.

«La position qui nous donnait plus facilement cet avantage sur l'ennemi était sans contredit le promontoire de l'Aiguillette; les autres étaient trop couvertes par Lamalgue et les fortifications environnantes; maîtres de l'Aiguillette, nous ordonnions impérativement aux ennemis d'évacuer le port et la rade. Cette évacuation forcée répandait la consternation dans la ville; la consternation nous la livrait, et tout ce qui est arrivé est parfaitement conforme au projet déposé au comité de salut public il y a un mois. Cette mesure fut donc arrêtée par un conseil de guerre tenu à Ollioules, qui décida qu'on attaquerait la redoute anglaise, la clef du promontoire; qu'en même temps on se porterait sur Pharon, et que dans tous les autres postes républicains on simulerait à la fois des attaques qui présenteraient le plan d'une attaque générale.

«Il fallut, en conséquence, rassembler et établir les moyens convenables au succès du plan. L'affaire du 10 frimaire, où l'on fit prisonnier le général anglais, retarda nos mesures, surtout concernant les cartouches d'infanterie, dont on fit, dans cette journée, une incroyable consommation; enfin, le 26 du même mois, nous crûmes être en état d'attaquer; l'ordre fut donné, et le feu de toutes nos batteries, dirigé par le plus grand talent, annonça à l'ennemi sa destinée. Tandis que nous faisions entendre nos dernières raisons, nos colonnes offensives s'organisaient et attendaient la nuit pour se mettre en marche; la journée fut affreuse; une pluie continuelle et toutes les contrariétés qu'entraîne le mauvais temps pouvaient attiédir l'ardeur de nos guerriers; mais tous ceux qui avaient juré sincèrement le triomphe de la République ne montraient que l'impatience d'entendre battre la charge. Ce moment arriva le 27, à une heure après minuit. Une colonne eut ordre de marcher sur l'extrémité inférieure du promontoire pour couper la double communication du camp ennemi avec la mer et avec la redoute anglaise; une autre était réservée à attaquer, par l'extrémité supérieure, le front de ladite redoute, qui, pendant la journée, avait été très-maltraitée par nos batteries. Ces deux mesures rendaient nul le feu intermédiaire de la redoute anglaise, de sa double enceinte et des autres redoutes dont elle était flanquée; elles furent négligées, ces mesures, par ces circonstances forcées si ordinaires à la guerre, et surtout dans un temps où il est assez difficile de faire exécuter tout ce qui est un peu combiné. Les deux colonnes, ou, pour mieux dire, une faible portion de ces colonnes se porta tout entière sur la redoute anglaise; pendant plus de deux heures ce fut un volcan inaccessible; tout ce que l'audace dans l'attaque, l'opiniâtreté dans la défense peut offrir en spectacle fut épuisé de part et d'autre. Mais enfin l'opiniâtreté céda à l'audace, et nos braves frères d'armes entrèrent triomphants dans la redoute. Elle était défendue par une force majeure en hommes et en armes, armée de vingt-huit canons de tout calibre et de quatre mortiers; elle était défendue par une double enceinte, un camp retranché, des chevaux de frise, des puits, des buissons épineux, et par le feu croisé de trois autres redoutes. Enfin, on peut dire avec vérité que c'était le chef-d'oeuvre de l'art, qui prouvait combien l'ennemi savait apprécier la position dont elle gardait l'entrée. Cette redoute, dominant tout le promontoire, nous en assurait la conquête, si nous y entrions. L'ennemi simula une résistance sérieuse, et couvrit adroitement sa retraite. Il égorgea dans ses postes ses chevaux et ses mulets; il abandonna une immense quantité de munitions de toute espèce, plus de cent bouches à feu, mortiers et canons, épars sur le promontoire; près de cinq cents prisonniers, des tas de cadavres, une foule de blessés, enfin l'Aiguillette en notre possession, rendirent cette action décisive. Comme on l'avait prévu, les vaisseaux se retirèrent au large, et Toulon trembla; ses redoutes Rouge, Blanche, Pornet, Malbosquet, furent successivement évacuées; les hauteurs de Pharon avaient déjà été enlevées par notre division de l'est dans l'attaque combinée; et ce double succès fit évacuer aussi de ce côté les forts Pharon, l'Artigues, Sainte-Catherine, et la redoute du cap Brun. Ces différentes positions furent aussitôt occupées par les troupes de la République. Voilà le tableau exact des journées des 27 et 28 frimaire; il n'y manque qu'un trait, que je réservais pour l'embellir et le rendre plus cher au peuple; qu'il y voie donc ses représentants donnant au milieu de la nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat l'exemple du dévouement. Salicetti, Robespierre, Ricors et Fréron étaient sur le promontoire de l'Aiguillette, et Barras sur la montagne du Pharon; nous étions tous alors volontaires; cet ensemble fraternel et héroïque était fait pour mériter la victoire. Elle était à nous, complète; nous l'ignorions encore, parce que la ville était toujours protégée par Lamalgue, par ses remparts soigneusement fermés et par la ligne des vaisseaux, qui faisaient bonne contenance; cependant les ennemis attendaient tous avec une douloureuse impatience la nuit pour fuir nos bombes et nos échelles; nous n'en fûmes avertis que par le feu mis à la tête du port et à quelques magasins. Nous nous approchâmes aussitôt; Lamalgue tonnait toujours et nous avertissait que l'évacuation n'était pas encore achevée; enfin les portes de la ville s'ouvrirent, et quelques habitants se disant républicains nous invitèrent à y entrer. Notre première attention se porta sur l'arsenal et les vaisseaux qu'il fallait préserver des flammes; on prit également les précautions qu'exigeaient les poudrières.

«Nous ne pouvions craindre de voir sauter la ville, comme on l'a écrit; absurdité pour ceux qui la connaissent, erreur pour les autres. Nos ennemis, saisis d'une terreur panique, s'étaient précipités dans toutes sortes d'embarcations, et trouvèrent en grande partie la mort où ils croyaient trouver leur salut. Les autres se réfugièrent aux îles d'Hyères avec leurs vaisseaux.

«Ce jour mémorable, qui a rendu à la République son plus beau port, qui a vengé la volonté générale d'une volonté partielle et gangrenée, dont le délire a causé les plus grands maux; ce jour a réellement éclairé, plus tôt qu'on ne s'y attendait, le triomphe des Français républicains et la honte de la vile coalition qu'ils ont combattue. Son trésor délaissé, un butin immense en subsistances, en munitions de guerre, rachètent au centuple quelques vaisseaux brûlés ou enlevés, quelques magasins incendiés.

«Enfin l'égalité, la liberté relevée pour toujours, dans le midi de la France, par ce grand événement, voilà ce qu'il fallait présenter à l'histoire, et non des gémissements qu'on n'a point entendus, des risques que l'on n'a point courus, des troupeaux que l'on n'a point vus; enfin des petits détails qui ont encore le malheur d'être la plupart controuvés.

«Quelques faits particuliers compléteront cette esquisse, tracée par la plus scrupuleuse exactitude, et j'ose dire par une sévère impartialité. J'en appelle à mes braves frères d'armes, qui ont vu de près le fond du canevas.»

ORDRE DU JOUR.

«Le 6 nivôse an II (26 décembre 1793).

«Rien de plus glorieux pour les armes de la République et pour les braves sans-culottes, rien de plus utile à l'affermissement de la souveraineté nationale que le triomphe complet obtenu sur l'infâme Toulon et sur les despotes coalisés qui s'y étaient rassemblés; toute la France se réjouit de vos succès; combien tous ceux qui y ont concouru doivent s'estimer heureux! S'ils avaient entendu les cris de joie dont les voûtes de la Convention nationale ont retenti à la lecture des dépêches, ils auraient joui doublement du bonheur public, et ils auraient senti que la plus belle récompense est de pouvoir se dire qu'on a concouru à sauver son pays et à le délivrer des tyrans qui voulaient l'asservir.

DUGOMMIER,

«Général en chef.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Au fort de la Montagne, 12 janvier 1795.

«Que de douloureuses inquiétudes n'aillent pas troubler votre repos, ma chère mère! Ce serait un mal ajouté à celui de notre séparation. Envisagez le métier que je fais sous des couleurs plus riantes; voyez votre fils remplir ses devoirs avec zèle, mériter de son pays et servir la République. Voyez-le, toujours digne de vous et formé par les événements, courir dans vos bras lorsqu'une fois la douce paix aura plané sur la France.--Les fruits de nos travaux seront bien doux, quoiqu'ils aient été quelquefois arrosés par des larmes. Mais pourquoi jeter un regard en arrière et envisager nos malheurs passés? Nous sommes au moment de jouir, et nous sentirons mieux le prix du bienfait qui nous est réservé.--Serions-nous dignes de posséder la liberté si nous n'avions rien fait pour l'obtenir?

«Il est arrivé ici un ambassadeur de Toscane.--Il est parti pour Paris; je le connais, et j'ai dîné l'été dernier avec lui chez l'envoyé de France à Gênes. Ses opinions politiques sont connues, et le choix que l'on a fait de lui ne peut être que d'un très-bon augure. Voici, en peu de mots, son histoire.

«Son attachement à la Révolution française lui avait suscité beaucoup d'ennemis; il eut une affaire avec un homme de la cour du grand-duc et le tua. Quoiqu'il fût très-lié avec le prince, les réclamations de la famille de son ennemi le firent exiler à Gênes, pour la forme seulement. Il épiait et sondait là les opinions. Enfin il vient d'en être tiré et chargé d'une mission importante, puisqu'il s'agit des intérêts de deux nations. Il montrait, à l'époque où je l'ai vu, beaucoup d'intérêt pour la République. Je crois que le bruit de nos préparatifs a un peu fait hâter cette mesure.

«On emploie toujours tous les moyens pour accélérer notre départ.--Je reviens de Marseille, où j'ai vu embarquer les vivres avec beaucoup de célérité. Il y a à parier que, pour le 15 de pluviôse, nous partirons.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Au fort de la Montagne, 21 janvier 1795.

«Les préparatifs de l'embarquement continuent, mon cher père, et ils commencent à tirer à leur fin.--Je m'embarquerai sur l'Helvétie, bâtiment marchand de cinq cents tonneaux et armé de vingt pièces de canon, qui a été dévolu à l'état-major de l'artillerie.

«Je viens de revoir ici un homme auquel je suis bien attaché, et qui le mérite sous tous les rapports: c'est le général Gouvion. J'ai connu sous lui les premiers travaux et les premiers dangers de la guerre; il est doux de s'en retracer l'image et de voir l'objet qui vous les rappelle.--L'intérêt qu'il veut bien me porter est d'ailleurs un assez grand titre à ma reconnaissance;--il vient de l'armée des Alpes et va à celle d'Italie avec le général Vaubois, dont vous vous rappelez sans doute, et dont j'ai été bien aise de faire la connaissance.

«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.

MARMONT À SA MÈRE.

«En rade du fort de la Montagne, 3 mars 1795.

«C'est le pied dans l'eau, ma bonne mère, que je vous écris. Nous avons tous reçu l'ordre, hier, de nous embarquer, et nous avons couché à bord. Nous sommes à merveille; je suis pourvu de tout ce qui m'est nécessaire; depuis longtemps, j'avais prévu tous mes besoins et je m'étais occupé à les prévenir.

«L'escadre a mis à la voile le 11. Elle offrait un brillant spectacle. Elle n'a pas encore vu les Anglais, mais elle les cherche pour les combattre.

«Notre destination est enfin arrêtée. La paix faite avec la Toscane a fait renoncer au projet d'aller à Livourne, et nous allons décidément en Corse. Cette paix a fait sensation ici; elle va nous ramener l'abondance. Voilà déjà un des bienfaits de cette convention.»

MARMONT À SON PÈRE.

«À bord du brick l'Amitié, en rade de Toulon, 8 mars 1795.

«Nous sommes toujours embarqués, mon cher père, et nous nous consolons de notre exil. Le séjour d'un vaisseau n'est pas bien amusant, surtout lorsque l'on est dans une inactivité semblable. Cependant l'espoir de partir nous fait attendre patiemment.

«Une lettre écrite aux représentants par le ministre de France à Gênes, Villars, nous apprend que l'escadre anglaise est réduite à neuf ou dix vaisseaux; que, poussée par la nôtre, elle a été obligée de se réfugier à Livourne, où elle s'occupe à refaire ses équipages fatigués et à réparer ses vaisseaux délabrés; et qu'enfin l'escadre française qui croise devant la rade de cette place l'y tient renfermée et lui fait jouer le rôle qui a été son partage l'an passé au golfe de Juan.

«Cette nouvelle a tout le caractère de la vérité; elle assure à notre expédition des succès qui couronnent nos efforts: et bientôt, je l'espère, nous acquitterons les lettres de change tirées sur nous par les autres armées de la République.

«Toute l'armée est impatiente de voir tous ces projets s'effectuer.

«Les nouvelles de l'armée d'Italie ne sont pas aussi satisfaisantes que celles de l'escadre; on prétend que la faiblesse prodigieuse de cette armée, causée par les maladies, nous a valu quelques désavantages du côté d'Oneille; mais rien de cela n'est encore confirmé et tout se réduit à des bruits.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Toulon, 18 mars 1795.

«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets, anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le Ça-ira et le Censeur, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.

«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.

«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces nouveaux devoirs.

«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires. Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les prisons.

«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en assurent l'observation.

«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il faut donc l'oublier.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Strasbourg, 23 juillet 1795.

«Je suis arrivé ici avant-hier; mon tendre père; je vous aurais écrit hier, si je n'eusse voulu vous instruire de ma destination. Je pars après-demain pour Mayence.--J'aurais pu rester ici quelque temps, mais qu'y faire, n'y ayant point de besogne fixe et mangeant beaucoup d'argent? J'aime à remplir mes devoirs, et, quand je n'en ai plus, j'aime à m'en imposer pour avoir le plaisir de ne pas m'en écarter.

«Je ne crois pas que les grands projets sur l'armée du Rhin s'exécutent. La paix conclue avec l'Espagne amènera probablement celle avec l'empire, et indispensablement ensuite celle avec l'empereur. Telle est ici l'opinion commune; et l'on croit avec plaisir que nous goûterons, cet hiver, les douceurs de la paix.

«Cette perspective me paraît douce, puisqu'elle me fait entrevoir le bonheur de me rapprocher de mes bons parents. J'ai vu avec intérêt cette ville; j'y suis arrivé prévenu fort favorablement; mais, pour la bien juger, il faudrait y faire un plus long séjour.

«J'ai aperçu les bois de Saverne, où je vous ai ouï dire que vous aviez chassé souvent, et j'ai considéré avec plaisir le théâtre des anciens plaisirs de mon père.

«C'est à force de vivre et de comparer que l'on acquiert, et c'est dans cet esprit-là que je n'aime rester ni dans le repos ni dans l'inaction.

«Il y a apparence que cette campagne ne sera pas aussi instructive que je l'avais supposé.--Si l'armée ne passe pas le Rhin, elle sera nécessairement inactive, à quelques affaires près, devant Mayence, car les dispositions de siége ne sont point faites, à ce qu'il paraît, et l'on n'agirait vigoureusement sur ce point qu'autant qu'on le ferait aussi ailleurs.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Ober-Ingelheim, 3 août 1795.

«Je suis arrivé ici, ma chère mère; ma route a été assez longue, et enfin je vois arriver un peu plus d'ordre et de méthode dans ma manière de vivre. Je vais avoir des fonctions à remplir; il faut un intérêt de devoirs, et qui agisse dans tous les moments, sans quoi une vie errante finirait par être insipide; mais me voilà satisfait, à l'exception cependant du spectacle d'une grande opération, dont, à ce que je crois, je ne jouirai pas. Il ne me paraît nullement probable que l'on passe le Rhin, quoique l'on continue de faire beaucoup de mouvements de troupes. Dans cette supposition, le siége de Mayence ne se ferait pas, et cette armée-ci ne sera destinée qu'à empêcher celle des ennemis d'agir.

«Si cette tranquillité nous amène également la paix, je la bénis, et je sacrifie volontiers l'instruction que pourrait m'offrir la marche d'une grande armée, au bonheur de l'humanité. Elle ne sera bientôt plus oppressée, ma tendre mère, par les maux qu'elle supporte depuis si longtemps, et le sage B... rendra bientôt de précieux parents à leurs enfants, et de tendres enfants à leurs familles.--Que de bénédictions il recevra! il les aura bien méritées!

«Quoi qu'il en soit, ma tendre mère, nous venons de vaincre les obstacles qui s'opposaient à notre bonheur; nous arriverons au port; l'armée a toujours cet esprit de courage, de constance, de dévouement, qui la rend si estimable.--Le tableau que l'on m'en avait fait n'était que juste, et je le reconnais tous les jours.--Vous savez tout ce que je vous ai dit des armées que j'ai déjà vues; eh bien, celle-ci est encore au-dessus par sa discipline, sa tenue et le bon ordre. Que ceux qui calomnient les soldats sont criminels! Qu'ils viennent donc les voir pour les admirer et pour apprendre à les imiter.

«Le discrédit des assignats est ici à peu près le même qu'à Strasbourg et dans les pays que je viens de parcourir; un liard vaut dix-huit ou vingt sous. Si vous me faites passer de l'argent, ainsi que je vous l'ai demandé, vous pouvez me l'adresser directement ici;--il y en arrive journellement. Le service des postes est fort bien établi. J'aurais bien également besoin de ma malle, que j'espère cependant bientôt recevoir. J'ai été dévalisé, en partie au moins, dans la nuit d'hier. Ma voiture était devant mon logement, le fidèle Joseph couchait au-dessus. Son sommeil était profond. On a percé la vache pour en retirer les effets; on avait déjà soustrait mon habit, ma redingote, une paire d'épaulettes, lorsque Joseph s'est réveillé et a arrêté l'opération; tous les efforts ont été vains; un coup de pistolet, qu'il a tiré sur les voleurs, n'a fait que les effrayer et accélérer leur fuite, sans les décider à réparer leurs torts, et ils n'ont pas moins emporté ce dont ils s'étaient emparés; j'ai porté des plaintes; à quoi tout cela aboutira-t-il?--Ma malle aura beaucoup plus de pouvoir pour réparer ce malheur.

«J'ai suivi un moment ici les bords du Rhin; rien ne m'a paru plus beau que le pays que ce fleuve arrose. Des plaines riches, vertes et fertiles, de belles communications, des moyens de transport et de commerce, de jolies villes; tout cela m'a offert un magnifique spectacle. Que ces contrées auraient de prix pour nous! Qu'il serait important que nous pussions garder cette barrière, mais que c'est beau pour tout le monde! J'ai été à Worms; c'est une ville commerçante et fort bien bâtie; elle a été l'asile des émigrés pendant longtemps. Quoique haïs là moins qu'ailleurs, ils n'y sont point aimés: il paraît que l'opinion est à peu près partout la même sur leur compte.

«J'ai vu dans cette ville un monument du système absurde dont nous avons été quelque temps les victimes: un fort beau palais a été brûlé solennellement parce que le prince de Condé l'a habité pendant quelque temps. Malgré cette circonstance, il aurait beaucoup de prix aujourd'hui pour faire un hôpital, car nos malades sont placés dans un local dont l'air est bien plus malsain que ne l'était celui qu'on a purifié par le feu.

«J'ai cru remarquer, dans mon voyage, que le caractère des Allemands était beaucoup au-dessus de celui des Italiens. Les premiers sont serviables, francs et loyaux, tandis que les derniers manquent de toutes ces qualités. Sous tous les rapports, il vaut mieux habiter chez ceux-là.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Ober-Ingelheim, 1er septembre 1795.

«Mon cher père, la nouvelle du passage du Rhin se répand en ce moment, et elle paraît plus que probable. Il est constant que nous nous sommes emparés, auprès de Coblentz, d'une île qui est à une très-petite distance de la rive droite du Rhin, et que, dans ce moment-ci, nous devons être établis de l'autre côté du fleuve. La campagne va donc commencer: il est temps qu'elle s'ouvre. Les opérations ne peuvent être que brillantes, car l'armée est animée d'un bon esprit. Pour mon compte, je suis fort aise de sortir de l'inaction dans laquelle nous étions plongés, et parce qu'il se présente de nouveaux triomphes à obtenir, et parce que les travaux du moment amènent plus sûrement et plus promptement la paix.

«Ne vous inquiétez pas des dangers que je vais courir; j'ai échappé à ceux que je brave depuis trois ans, et je ne vois pas pourquoi l'étoile qui me protége m'abandonnerait aujourd'hui. Au reste, je les crains peu, et je regarde leur perspective moins désagréable que la disette.--Rassurez-vous donc. Vous m'avez bien jugé quand vous avez pensé que les besoins n'étaient pas capables de m'abattre; mais mon courage ne doit pas vous les faire oublier.

«Je ne suis pas encore instruit du sort de Bonaparte. Puisqu'il en est heureux, je l'apprendrai avec le plus vif plaisir. Notre séparation ne doit en rien diminuer l'attachement que je lui ai voué.»

MARMONT À SA MÈRE.

«Quartier général d'Ober-Ingelheim, 12 septembre 1795.

«J'avais bien raison de vous écrire, il y a peu de temps, ma chère mère, que, si l'armée devenait active, ma position serait fort agréable. Je suis au centre des affaires, et j'y ai beaucoup d'influence. L'artillerie était ici désorganisée; aujourd'hui elle est sur un très-bon pied; tout se fait avec ordre et méthode; j'espère que, si elle agit, elle ne sera pas en arrière de ses devoirs. Je vous dis avec un peu de vanité ce que je pense; je me serais dispensé de vous écrire tout cela si je n'eusse pas été persuadé de l'intérêt que vous prenez au succès que j'obtiens, et si je n'eusse pas cru que vous ne m'accuseriez pas de présomption pour vous dire aussi franchement ce que j'espère. Autant le commencement de l'été a été vilain ici, autant la fin en est belle.

«Cette époque-ci est bien intéressante pour la République. Les nouvelles de l'intérieur portent un caractère aussi important que celles des armées. Nous avons tous ici maintenant adopté la constitution. Que partout l'opinion soit la même, et qu'enfin une réunion sincère nous assure la jouissance des biens pour lesquels nous avons combattu. Adieu, ma tendre mère,» etc., etc.

MARMONT À SON PÈRE.

«Quartier général d'Ober-Ingelheim, 19 septembre 1795.

«Vous êtes sans doute instruit, mon cher père, de tous nos succès. Vous savez que Manheim est à nous. La possession de cette place nous assure la plus brillante campagne. Manheim est un dépôt qui nous est confié et dont nous n'abuserons pas, mais qui nous est d'un grand secours. Cette ville nous assure un point sur la rive droite du Rhin; elle nous sert de dépôt; elle nous donne le passage du Necker; elle rompt la ligne des ennemis et les force à s'éloigner en les divisant; elle nous donne la paix.

«L'armée de Sambre-et-Meuse a fait les progrès les plus rapides; elle a constamment battu l'ennemi, dont on ne peut guère comparer la retraite qu'à celle que nous avons faite en 93, avant la bataille de Nerwinde. Le découragement le mieux prononcé est chez tous les soldats autrichiens, tandis que rien ne peut peindre le zèle et l'enthousiasme des nôtres.

«Les ennemis ont déjà évacué tout le Rhingau. Les troupes des Cercles gardent seules le fort d'Ehrenbreistein, vis-à-vis Coblentz; et, quoique sa position lui donne des moyens de défense particuliers, sa petitesse et la nature des troupes qui le défendent nous en assurent la prochaine possession.

«J'ai été avant-hier à Oppenheim, j'ai fait armer toutes les batteries, et nous aurions pu, avec vingt pièces de canon que j'y ai fait placer, forcer l'ennemi à s'éloigner de la rive droite, si nous avions eu les moyens de l'y remplacer.--Les transports nous ont manqué, et, malgré notre bonne envie, nous n'avons pas pu effectuer le passage hier. Probablement la partie sera remise à après-demain. Il doit y arriver aujourd'hui trois bateaux, demain trois autres. Avec ces six bateaux, nous formerons un pont volant qui nous transportera environ deux mille hommes par passage. Nous réaliserons ce projet, je l'espère, sans grande peine. Notre position est si brillante, nos dispositions si belles, que l'ennemi ne peut pas même avoir l'idée de se défendre: aussi n'a-t-il fait que des dispositions insignifiantes.

«Ce passage est d'une grande importance, et voici pourquoi. Pichegru n'a avec lui que fort peu de troupes, et, avant qu'il puisse descendre le Rhin, il faut qu'il reçoive des renforts.

«Jourdan arrive, et, d'après les apparences, les débris de l'armée de Clerfayt livreront bataille sur le Mein. Il est donc nécessaire de faire diversion, de l'inquiéter et de le forcer à se retirer par le pays de Darmstadt et la forêt Noire; car, s'il attendait, sa position ne serait nullement brillante. La neutralité de Francfort, garantie par les Prussiens, le force à faire une marche latérale, et, dans cinq ou six jours, il se trouverait chargé par une armée victorieuse, pris de front et de flanc par des troupes fraîches qui brûlent du désir de combattre. Le seul parti qui lui reste donc est de hâter sa retraite pour rejoindre Wurmser, qui commande quatre-vingt mille Autrichiens dans le haut Rhin, et occuper seulement la Bavière et le Brisgau.

«Le général Wurmser a, dit-on, fait un mouvement pour se rapprocher de nous. J'imagine que notre passage à Manheim va lui faire changer ses calculs, car alors les soixante mille hommes que nous avons dans le haut Rhin le suivraient bientôt. Il sort beaucoup de chevaux, de troupes et de voitures de Mayence: il est probable que les Autrichiens ou prennent le parti de l'évacuer et de n'y laisser que les troupes des Cercles, ou vont renforcer l'armée de Clerfayt.

«Quoi qu'il en soit, il est certain que Mayence sera cerné dans huit jours, et que, dans peu, nous chaufferons cette ville vigoureusement. Je parierais que, dans six semaines, nous en serons les maîtres.»

MARMONT À SON PÈRE.

«Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.

«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.

«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.

«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:

«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;

«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin, pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de précipitation et de confusion.

«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont bien maladroits.

«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte et montre encore l'exemple de l'harmonie.

«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.

«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une bataille!»

MARMONT À SA MÈRE.

«31 octobre 1795.

«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici; j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.

«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous avons perdu deux cents pièces de canon.

«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer l'hiver affreux qui lui était préparé.

«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus de courage que tout son corps.

«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé: la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.

«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.

«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»

LIVRE DEUXIÈME

1797--1798

Sommaire. -- Masséna. -- Augereau. -- Serrurier. -- Laharpe. -- Steigel. -- Berthier. -- Montenotte (11 avril 1796). -- Dego. -- Mondovi. -- Cherasco. -- Mission de Junot et de Murat. -- Passage du Pô (16 et 17 mai). -- Lodi. -- Milan. -- Pavie. -- Borghetto. -- Valleggio: création des guides. -- Vérone. -- Mantoue investie. -- Emplacement de l'armée française. -- Anecdotes. -- Madame Bonaparte. -- Armistice avec le roi de Naples. -- Surprise du château Urbain. -- Siége de Mantoue. -- Lonato (3 août 1796). -- Anecdote. -- Castiglione (5 août). -- Roveredo. -- Trente. -- Lavis. -- Bassano. -- Cerea. -- Deux Castelli. -- Saint-Georges. -- Marmont envoyé à Paris. -- Arcole (17 novembre). -- Les deux drapeaux. -- Réflexions sur les opérations de Wurmser. -- Rivoli (15 janvier 1797). -- La Favorite (17 janvier). -- Capitulation de Mantoue (2 février). -- Expédition contre le pape Pie VI. -- Trait de présence d'esprit de Lannes. -- Prise d'Ancône. -- Singulière défense de la garnison. -- Monge et Berthollet. -- Tolentino. -- Pie VI. -- Rome. -- L'armée française entre dans les États héréditaires (10 mars 1797). -- Tagliamento (16 mars). -- Joubert dans le Tyrol. -- Neumarck (13 avril). -- Mission de Marmont auprès de l'archiduc Charles. -- Armistice de Leoben (avril 1797). -- Causes des premières ouvertures faites par Bonaparte. -- Traité préliminaire de paix avec l'Autriche (19 avril). -- Réponse de M. Vincent à Bonaparte. -- Troubles de Bergame (12 mai). -- Venise se déclare contre la France. -- Mission de Junot. -- Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur Venise. -- Entrée des Français dans la ville. -- Création de la République transpadane. -- Alliance avec la Sardaigne.

J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni, jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs, c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général Bonaparte.

Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas, sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.

L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.

La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages qui y ont joué les principaux rôles.

Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier, il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et, pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action, il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant. Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel, une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux embrassaient le développement. Tel était Masséna.

Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne, en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial, mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels; bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna, ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre eux la moindre comparaison.

Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel. Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe, désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre, constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de général de division.

Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre. Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette circonstance; il a péri au commencement de la campagne.

Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant en campagne.

Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire; il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major auprès d'un bon général.

Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef. Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant, glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre: quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple, avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre, soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations, elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens, n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants, que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire l'application de ce vers d'un poëte célèbre:

«Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»

J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons, cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer de leurs compatriotes.

L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un homme aux ennemis.

Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette campagne.

L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux fatigues et aux dangers.

Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations. Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités nécessaires.

Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre, marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.

Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12 avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi, le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.

Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo, et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste, isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours, puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions. Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres, auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des succès.

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