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Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

DUC DE RAGUSE (continued 3)

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Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées, fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent prisonniers de guerre.

Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux, des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur. Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.

Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.

Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.

La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli (le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef, resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel, qui débouchait par Lesegno.

Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main, à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie: je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.

La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise, elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général Stengel y fut blessé mortellement.

Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée vers Nizza della Paglia.

La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin. Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la guerre offre beaucoup d'exemples.

La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille, parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.

La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.

Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté; mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée, protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le verra plus tard, le plus grand succès.

Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y présenter nos trophées.

Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris, c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord, j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours, j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait m'échapper.

Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière, la vallée de la Stura et Coni.

Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois, allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les jouissances de toute espèce.

À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô, opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière; une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose encore.

Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations. Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence, après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons, et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.

Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna, après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de Serrurier sur Pavie.

Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.

Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse. Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le 9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps, elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna, suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.

Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.

Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau, elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses ailes qui se trouve en face.

Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie, battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi. Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens, intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie. Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car, si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux, de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise. Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième, et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la ville.

Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de cette mémorable journée, un sabre d'honneur.

L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là, nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef, après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes, entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.

La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation; son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi d'altération.

L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage, vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie, car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs, jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées, des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui, ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef et à la confiance universelle, était le gage d'une série non interrompue de succès.

Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui s'est développé ensuite?

Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau, par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari, Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta. Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui; nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire, nécessaire au repos de l'avenir.

Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri; d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent, et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait, en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor, de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10 prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à deux lieues du Mincio.

Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village, et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna, s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé; un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait, nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et, je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont. Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi, les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté, nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain! Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de t'élever des temples!

L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé, avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.

La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions relatives à l'administration générale; après avoir donné ses instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui et dans sa voiture le général Berthier et moi.

Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie. Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les éclairs du génie.

Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du mot.

Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution, par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants, gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque toujours les circonstances, cause des résolutions prises.

Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et le général Bonaparte fut très-satisfait.

Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience: elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature.

Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle.»

Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet homme était d'un ordre si supérieur!

Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde. Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général Despinois fut fait général de division.

Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples, rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes, fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare et Bologne.

Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples, faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement, projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya, et Wurmser les amenait en personne.

On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces troupes.

La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin, appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.

Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après, ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers. Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et servit au siége de cette place.

Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile, d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.

L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.

Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves incontestables de la vérité de mon opinion.

La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa maison.

Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape, bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité des troupes françaises repassa le Pô.

Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes, et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement de la ville.

Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec, et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T, destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut, en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires; devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci, aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes; il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait formées.

Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz, habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient, et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.

On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment, il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs, sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur, le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint, il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses et nos projets.

Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.

Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies, treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux mille trois cent quarante-neuf chevaux.

La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades, commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.

La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich, formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.

Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu, et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.

La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se réunit à la troisième colonne.

L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige; Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles; manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous, afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants: l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato, tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en position en arrière de Salo.

La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre, pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août) pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août), bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna, avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes, où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu, et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux, homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours, sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille hommes.

Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne fus pas obligé de quitter le champ de bataille.

Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait pas.

Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre, à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos postes à portée de fusil des siens.

Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes; immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes, et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne, composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le combat de Salo.

C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi; pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé, qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces; après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée, mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio, qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il n'arriva pas à temps.

Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers. Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces, dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet. La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves. En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret, acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.

Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir, autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué. Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien, je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi dispos qu'en entrant en campagne.

Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.

L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky. L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo, Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de la prendre par famine.

Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations, établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier, nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres. Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que, s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité, savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire, en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.

Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître, c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la Rocca d'Anfo.

Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi. Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre, dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne d'opération.

Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division, reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant, dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis, à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête, j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis compte au général en chef de ce que j'avais fait.

Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta, et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna. Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et la division Augereau opérait sur la rive gauche.

Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité. Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais, battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse; nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas, nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction: nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella, où nous atteignîmes la tête de ses équipages.

Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain: quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et, dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps, et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan, est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort: ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la cause qui les a produits.

La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre; celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues; Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago, en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui, et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue, et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière, se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes. Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris; partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois, ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait l'assentiment de l'armée.

Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains, et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près de même force.

L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre avantage.

L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige; ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive. Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky, jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.

Je partis de Vérone le 2 vendémiaire avec les trophées qui m'étaient confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur; aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon séjour à Paris fut un triomphe continuel.

Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre. Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe, appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre; vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois, annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.

J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle présente ceci: Bonaparte, chef de bataillon d'artillerie, détaché dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs: Marmont, colonel du 2e régiment d'artillerie à cheval, détaché comme aide de camp du général en chef Bonaparte.

Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée, et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.

Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue, voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier, et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges, l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite; Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise; Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et couvrait Trente.

Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration, donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur, ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était placée l'armée autrichienne.

Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes; sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons, onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes; sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone, et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants: personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont; avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer la rivière.

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