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Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9)

DUC DE RAGUSE (continued 4)

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La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole. Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne de bataille.

À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne convenait pas pour servir de débouché à l'armée.

La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite; Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.» J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant, elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement; aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin, nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée, n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.

Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua Arcole et se retira sur San Bonifaccio.

On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé, chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence; cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo, au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les circonstances lui en démontraient les inconvénients.

Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz, fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige. En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la précédente, en alternatives de succès et de revers.

Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau, à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée, les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste, mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes. Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand, le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés, des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient avoir perdu toute leur énergie.

Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole, Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce, dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces immortelles campagnes.

Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis, l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.

Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris, par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle n'a subi aucune altération.

Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire: enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.

Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières extrémités.

Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber, malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix, l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de prendre les armes pour se faire respecter par les puissances belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants, surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de l'époque où elle fut fondée.

C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio, c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite, par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres, etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes, auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.

Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne. Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au 10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs points à la fois et laisser le général français dans la plus grande incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue, marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:

La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel Lusignan;

La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par le général Liptay;

La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par le général Köblös;

La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le général Oczkay.

La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général Quasdanovich.

Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent, par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert; et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera, effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces; mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser, étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer promptement le général en chef de cet événement.

Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises; celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent; jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage dans la montagne.

L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement, l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade Brune.

Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi, et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne, s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à peu de chose près, détruite en entier.

L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari, et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde, qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue, avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.

Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle, auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera, enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.

Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la guerre changer de théâtre.

Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui, méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne, où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février. La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée. Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix, l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor, nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard, et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville. Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières. Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.

À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le fourreau!--Subitò, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--Adesso,» reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard des traits de lui d'une bien plus haute importance.

Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or, etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre marche sur Rome.

Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens, remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement, cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et, en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour davantage.

Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver, demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément, et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines, alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.

Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires, on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que vous formez la droite de l'armée d'Italie!»

L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons, trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte, et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.

Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.

La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta, par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres en colonne, à distance de déploiement.

Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser. Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février, avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de son corps.

Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte, impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et Gradisca capitula.

L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons, vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier; enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes et furent prisonniers de guerre.

Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le 30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3 germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.

Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril, à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna; son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain, le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer, et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent; elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.

L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée, et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir et assurer ses communications.

En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.

Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires, et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.

Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous. Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse, changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée, déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie, et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et les circonstances de l'époque.

On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française, et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses. Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive, jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner, dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible, tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.

Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de nos cantonnements.

MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée. Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix et des cordons.

--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses usages et chaque peuple ses hochets.»

Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.

Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration, et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux; mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les mettre à même de les juger.

Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre, de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible, de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva; Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue, prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne et dans les villes.

La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement, debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais, le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance, elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque, aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en rappelant des temps de gloire et d'éclat.

Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu, même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire, premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui arriva.

Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel, imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle par ses propres agents.

Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef, et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.

Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse. J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.

Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène, de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays. Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara, tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.

Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.

Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette, son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes. Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses intérêts et résultant de sa position.

Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le château de Passeriano, dans le Frioul.

Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être. Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à m'en féliciter qu'à m'en repentir.

L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux, d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si funeste.

Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de Mersfeld.

Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel. Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II. Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte, et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte. Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit constamment ses intérêts.

Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent d'abord la raison, et ensuite la vie.

Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux; elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire; Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer. Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire, s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger, et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain, était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur: c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était fort gai pour nous.

Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population; sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement. Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel, put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle, retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme, tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise; les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle, ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens. La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits, montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal, finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites, et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise élégante et voluptueuse.

Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense qu'il devait acquérir.

Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire, et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au moins par ses lieutenants.

Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force, de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous, et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement: une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici le moment d'en faire le tableau.

Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude, dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet, tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier, son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants, pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu, c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire, et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire, il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation, certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées. Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit, ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte pendant la mémorable campagne d'Italie.

Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire, la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable; il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent, reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse; elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers. Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien; il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États! Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité, cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et, pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue, nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre. Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres circonstances, nous nous dédommagerons.»

Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause principale de la paix.

La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano. Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme de beaucoup d'autres!

Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations, d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens, quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France, mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre: il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste, parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.

Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.

Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important, mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la nomination véritable fut expédiée par Berthier.

Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué pour que j'omette ce récit.

On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait disposer.

Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible. Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe, comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption, abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort. Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission, leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux, avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.

J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut; on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de gens ont voulu le représenter.

La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17 novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là; tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous passâmes le mont Cenis.

À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et, malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour les acquérir.

Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était effectivement ces voix amies qu'il préférait.

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