1706.
Reading edition
Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince royal, épousa l'année 1706 Sophie Dorothée d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle de Suède, soeur de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, et celle d'Orange, nièce du prince d'Anhalt. Celui-ci qui de tout temps avoit été tendrement chéri du prince royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur sa nièce. Mais le coeur du prince royal étant épris des charmes de la princesse d'Hannovre, il refusa ces trois partis et sut par ses prières et ses intrigues obtenir le consentement du roi son père pour son mariage avec elle.
Il est juste, que je donne une idée du caractère des principales personnes qui composoient la cour de Berlin, et surtout de celui du prince royal. Ce prince, dont l'éducation avoit été confiée au comte Dona, possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme. Son génie est élevé et capable des plus grandes actions; il a la conception aisée, beaucoup de jugement et d'application; son coeur est naturellement bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion dominante, et il l'a justifiée par l'ordre excellent, dans lequel il a mis son armée. Son tempérament est vif et bouillant et l'a porté souvent à des violences; qui lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit la plupart du temps la justice à la clémence. Son attachement excessif pour l'argent lui a attiré le tître d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il combloit de biens ses favoris et ceux qui le servoient avec attachement.
Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion alloit jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le faste, ni le luxe. Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. Son gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe. Il avoit si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses préjugés causèrent bien du chagrin à la P. R. dont il étoit jaloux à toute outrance.
Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les plus grands capitaines de ce siècle. Il joint à une expérience consommée dans les armes un génie très propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte, et sa physionomie ne dément pas son caractère. Son ambition démesurée le porte à tous les crimes, pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais ennemi irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui ont le malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé, son esprit est cultivé et très-agréable dans la conversation quand il le veut. Mr. de Grumkow peut passer pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation aisée et spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant il plaît surtout par le talent de satiriser impitoyablement, faculté fort en vogue dans le siècle où nous sommes. Il sait joindre le sérieux à l'agréable. Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, intéressé et traître. Sa conduite est des plus déréglées, tout son caractère n'est qu'un tissu de vices, qui l'ont rendu l'horreur de tous les honnêtes gens.
Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge bien qu'étant l'un et l'autre d'intelligence et amis intimes, ils étoient très-capables de corrompre le coeur d'un jeune prince et de bouleverser tout un état. Leur projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du P.R. Le prince d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la princesse royale la préférence qui lui avoit été donnée sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du coeur de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de semer de la mésintelligence entre eux, et profitant du penchant que le P.R. avoit à la jalousie, il tâcha de lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre princesse souffroit des martyres par les emportemens du P.R. et quelques preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience qui pût le faire revenir des préjugés qu'on lui avoit donnés contre elle.
Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils. La joie que causa cette naissance, fut bientôt convertie en deuil, ce prince étant mort un an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 une princesse qui fut très-mal reçue, tout le monde désirant passionnément un prince. Cette fille est ma petite figure. Je vis le jour dans le temps que les rois de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour y signer le traité d'alliance contre Charles XII, roi de Suède, afin de pacifier les troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-père, furent mes parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en grande cérémonie et avec pompe et magnificence. On me nomma Frédérique Sophie Wilhelmine.
Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de tendresse pour moi. A un an et demi j'étois beaucoup plus avancée que les autres enfans, je parlois assez distinctement et à deux ans je marchois seule. Les singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui s'amusoit avec moi des journées entières.
L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un prince, qui lui fut aussi enlevé. Une quatrième grossesse donna au mois de Janvier de l'année 1712 la vie à un troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous fûmes confiés, mon frère et moi aux soins de Madame de Kamken, femme du grand-maître de la garde-robe du roi, et son grand favori. Mais peu de temps après la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur son père, Madame de Kilmannseck connue depuis sous le nom de Milady Arlington, lui recommanda une demoiselle qui lui servoit de compagnie, pour avoir soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti, étoit fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son couvent pour s'établir en Hollande, où il avoit abjuré la foi catholique. Sa plume lui fournissoit le nécessaire. Il est auteur de l'histoire de Brandebourg, qui a été fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de Philippe II.
Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes. Elle avoit l'esprit et le coeur Italien, c'est-à-dire très-vif, très souple et très noir. Elle étoit intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient pas son origine, sa coquetterie lui attiroit nombre d'amans qu'elle ne laissoit pas languir. Ses manières étoient Hollandaises c'est-à-dire très-grossières, mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. La P. R. en fut éblouïe comme les autres et se détermina à la placer auprès de moi sur le pied de Demoiselle, avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me suivroit partout et seroit admise à ma table.
Le prince royal avoit accompagné son épouse à Hannovre. La princesse électorale y étoit accouchée en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant, nos parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de leur amitié en nous destinant l'un pour l'autre. Mon petit amant commença même en ce temps la à m'envoyer des presens, et il ne se passoit point de poste que ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union future de leurs enfans. Il y avoit déjà quelque temps que le roi, mon grand père, se trouvoit fort indisposé; on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa santé se remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne put résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit l'esprit au mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on lui annonça la mort, il se soumit avec fermeté et avec résignation aux décrets de la providence. Sentant approcher sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et leur recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit appeler ensuite, mon frère et moi, et nous donna sa bénédiction à 8 heures du soir. Sa mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il expira le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume.
Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume son fils se fit donner l'état de sa cour et la réforma entièrement, à condition que personne ne s'éloigneroit avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous silence la magnificence de ces obsèques. Elles ne se firent que quelques mois après. Tout changea de face à Berlin. Ceux que voulurent conserver les bonnes grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse: tout devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne cour. Mr de Grumkow fut mis à la tête des affaires et le prince d'Anhalt reçut le détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages, qui s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et qui lui aidèrent à supporter le poids des affaires. Toute cette année ne se passa qu'à les régler et à mettre ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées par les profusions immenses du feu roi.
L'année suivante produisit un nouvel événement très-intéressant pour le roi et la reine. Ce fut la mort de la reine Anne de la grande Bretagne. L'électeur d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre pour y monter sur le trône. Le prince électoral, son fils, l'y accompagna et prit le titre de prince de Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui faire passer la mer dans un âge si tendre. La reine, ma mère, accoucha dans le même temps d'une princesse, laquelle fut nommée Frédérique Louise.
Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible. Son humeur taciturne et son peu de vivacité donnoient de justes craintes pour ses jours. Ses maladies fréquentes commencèrent à relever les espérances du prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en acquérir d'avantage, il persuada au roi de me faire épouser son neveu. Ce prince étoit cousin germain du roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul, avoit eu deux femmes. De la princesse d'Orange qu'il épousa en premières noces il eut Frédéric I. et deux princes qui moururent peu après leur naissance.
La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, veuve du duc Charles Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses, savoir Charles qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi son frère, le prince Casimir, empoisonné de même par une princesse de Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser, les princes Philippe Albert et Louis. Le premier de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt, soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et une fille. Le Margrave Philippe étant mort, son fils aîné, le Margrave de Schwed devint premier prince du sang et héritier présomptif de la couronne, en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas tous les pays et les biens allodiaux me tomboient en partage. Le roi n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit concevoir que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser son cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent que la santé délicate de mon frère ne permettoit pas qu'on fît grand fonds sur ses jours, que la reine commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à craindre qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser d'avance à la conservation de ses états qui seroient démembrés, si je faisois un autre parti, et enfin, que s'il avoit le malheur de perdre mon frère, son gendre et son successeur lui tiendroient lieu de fils.
Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des réponses vagues, mais ils trouvèrent enfin moyen de l'entraîner dans des parties de débauche, où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils voulurent. Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par toutes sortes de moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Letti gagnée par la clique d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit un grand roi et que je serois bien heureuse, si je pouvois l'épouser.
Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son âge. Son visage est beau, mais sa physionomie n'est point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15 ans, son méchant caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et cruel, il avoit des manières rudes et des inclinations basses. J'avois une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois de lui faire des niches, et de l'épouvanter, car il étoit poltron. La Letti n'entendoit pas raillerie là-dessus et me punissoit sévèrement. La reine qui ignoroit le but des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit d'autant plus facilement que je recevois celles des autres princes du sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un âge aussi tendre que le mien. Malgré tout ce qu'on avoit pu faire jusqu'alors, les deux favoris n'avoient pu venir à bout de mettre la mésintelligence entre le roi et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément cette princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter et ne lui donnoit aucune part dans les affaires. Il en agissoit ainsi parceque, disoit il, il falloit tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansoient sur la tête de leurs maris.
Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre le plan de mon mariage. Le roi lui en fit la confidence; ce fut un coup de foudre pour elle. Il est juste que je donne ici une idée de son caractère et de sa personne. La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués et il n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun foncé, sa taille a été une des plus belles du monde. Son port noble et majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand usage du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le coeur bon, généreux et bienfaisant, elle aime les beaux arts et les sciences, sans s'y être trop appliquée. Chacun à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et la hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés en sa personne. Son ambition est excessive, elle est jalouse à l'excès, d'une humeur soupçonneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais à ceux dont elle croit avoir été offensée.
L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre par l'union de ses enfans lui tenoit fort à coeur, se flattant de parvenir peu à peu à gouverner le roi. Son autre point de vue étoit de se faire une forte protection contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin d'obtenir la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt à manquer. Ce prince se trouvoit souvent incommodé, et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit vivre long-temps.
Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara la guerre aux Suédois. Les troupes prussiennes commencèrent à marcher au mois de Mai en Poméranie où elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. On ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de Vismar. Toute l'armée réunie au nombre de 36,000 hommes marcha ensuite vers Stralsund pour en former le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte, suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le détail de cette campagne, elle finit glorieusement pour le roi mon père, qui se rendit maître d'une grande partie de la Poméranie Suédoise. On me confia uniquement pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, et Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut chargée de l'éducation de mon frère. La Letti se donna un soin infini pour me cultiver l'esprit, elle m'apprit les principaux élémens de l'histoire et de la géographie, et tâcha en même temps de me former les manières. La quantité de monde que je voyois, contribuoit à me dégourdir, j'étois fort vive et chacun se faisoit un plaisir de s'amuser avec moi.
La reine fut charmée de ma petite figure à son retour. Les caresses qu'elle me prodigua me causèrent une telle joie, que tout mon sang en étant bouleversé, je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai de cet accident, qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plutôt rétablie, que la reine voulut profiter de la prodigieuse facilité que j'avois à apprendre; elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux la Croze qui a été célèbre pour son savoir dans l'histoire, dans les langues orientales et dans les antiquités sacrées et profanes. Les maîtres qui se succédoient l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et ne me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations.
La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la composoient, fussent presque tous militaires, étoit cependant très-nombreuse par l'affluence des étrangers qui s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la plupart du temps à Potsdam, petite ville à quatre milles de Berlin. Il y vivoit plutôt en gentilhomme qu'en roi, sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit que le nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner un régiment qu'il avoit commencé à former pendant la vie de Frédéric I., et qui étoit composé de colosses de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains de l'Europe s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce régiment le canal des grâces, car il suffisoit de donner ou de procurer de grands hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec ses généraux.
Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers Suédois à Berlin, qui avoient été faits prisonniers au siège de Stralsund. Un de ces officiers, nommé Cron, s'étoit rendu fameux par son savoir dans l'astrologie judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il prédit à mon frère qu'il deviendroit un des plus grands princes qui eussent jamais regné, qu'il feroit de grandes acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il l'examina long-temps et branlant la tête il dit, que toute ma vie ne seroit qu'un tissu de fatalités, que je serois recherchée par quatre têtes couronnées, celles de Suède, d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et que cependant je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.
Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure qui mettra le lecteur au fait du caractère de Grumkow, et quoiqu'elle n'ait aucun rapport avec les mémoires de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser. La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de Vagnitz qui étoit dans ce temps-là sa favorite. La mère de cette fille étoit gouvernante de la Margrave Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz cachoit sous un dehors de dévotion la conduite la plus scandaleuse son esprit d'intrigues la portant à se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi et à ceux qui étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit par leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt au comte de Rottenbourg, ministre de France.
Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori du roi. Cet homme étoit fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il étoit monté au grade de directeur des finances et de ministre d'état. Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un assemblage de tous les vices. Quoique son caractère fût très-ressemblant à celui de Grumkow, ils étoient ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'étoit donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de Madame de Vagnitz; il étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, il se faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir à détruire la faveur de Grumkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches, qu'elle devoit faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il étoit puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il fit, désarmèrent bientôt sa cruauté, elle se livre à lui sans perdre néanmoins de vue son premier plan. Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos de le dégoûter de la reine. On lui vantoit même la beauté de la Vagnitz, et on ne laissoit échapper aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, de posséder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions partout, n'ignora pas long-temps ces menées. Il vouloit bien que le roi eût des maîtresses, mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz étoit belle comme un ange, mais son esprit n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le coeur aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur insupportable. Sa langue médisante déchiroit impitoyablement ceux qui avoient le malheur de lui déplaire.
On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. Grumkow l'ayant fait épier, apprit qu'elle avoit de grandes conférences avec Kreutz et qu'il sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état. Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage, qu'il devoit faire. Il prit le temps que le roi et la reine étoient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveille croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que c'étoit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placés devant l'appartement de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble d'abord les postes qui étoient devant nos chambres et alla visiter tout le château lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva évanouis. Ils disoient que c'étoit le grand diable que les sorciers Suédois envoyoient pour tuer le prince royal.
Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui avec l'assistance de cet esprit pourroient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mon frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crédit trouva moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince vouloit faire subir à ce malheureux en celle d'être trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent lui rapporta, que sa maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse.
Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille, il voulut la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint à force de prières qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup de peine ce répit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui signifieroit le même jour son congé. Il lui conta toutes les intrigues de cette fille et les peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en présence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'état où elle étoit, étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne la naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander votre grâce. La Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine, avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protéger.
La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra dans une si violente colère qu'elle fit mille imprécations contre la reine et contre l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possédoit lui fit prendre les convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort altérée; cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser ignominieusement de la cour. Sa mère la suivit de près. Grumkow découvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France. Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être pas enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se maintint dans sa faveur malgré toutes les peines que son antagoniste s'étoit données pour le détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée d'un fils peu de temps après cette belle aventure. Sa naissance causa une joie générale, il fut nommé Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du Margrave de Schwed se maria aussi cette année avec le prince héréditaire de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duché de Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.
Je finirai cette année par l'accomplissement d'une des prophéties que l'officier Suédois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce temps-là incognito à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles XIII, roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement le grand maréchal de Printz dans le temps qu'ils étoient l'un et l'autre ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui logeoit dans ce temps-là au château. Mr. de Poniatofski lui fit des propositions très-avantageuses de la part de la cour de Suède, et il conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si caché, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le roi de Suède céderoit pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour l'en dédommager. Le second article étoit la conclusion de mon mariage avec le monarque Suédois, il étoit stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de douze ans pour y être élevée.
Je n'ai pu jusqu'à présent que raconter des faits qui ne me regardoient pas personnellement. Je n'avois que huit ans. Mon âge trop tendre ne me permettoit pas de prendre part à ce qui se passoit. J'étois occupée tous les jours par mes maîtres et mon unique récréation étoit de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre. Il avoit de l'esprit, son humeur étoit sombre, il pensoit long temps avant que de répondre, mais en récompense, il répondoit juste. Il n'apprenoit que très-difficilement, et on s'attendoit, qu'il auroit avec le temps plus de bon sens, que d'esprit. J'étois au contraire très-vive, j'avois la réplique prompte et une mémoire angélique; le roi m'aimoit à la passion. Il n'a jamais eu autant d'attention pour ses autres enfans, que pour moi. Mon frère en revanche lui étoit odieux et ne paroissoit jamais à sa vue, sans en être maltraité, ce qui lui inspira une crainte invincible pour son père, et qu'il a conservée même jusqu'à l'âge de raison.
Le roi et la reine firent un second voyage à Hannovre. Le roi de Suède et celui de Prusse ayant mûrement réfléchi sur l'alliance, qui devoit unir leurs maisons, avoient trouvé nos âges si disproportionnés qu'ils résolurent de la rompre. Celui de Prusse se proposa de renouer celle qui avoit déjà été sur le tapis avec le Duc du Glocestre.
Le roi George I. d'Angleterre se prêta avec joie à ces desseins, mais il souhaita qu'un double mariage pût resserrer encore plus étroitement les noeuds de leur amitié, savoir celui de mon frère et de la princesse Amélie, seconde soeur de ce duc. Cette double alliance fut conclue, au grand contentement de la reine, qui l'avoit toujours souhaitée si ardemment. Cette princesse nous porta les bagues de promesse, à mon frère et à moi. J'entrai même en correspondance avec mon petit amant, et en reçus plusieurs présens. Les intrigues du prince d'Anhalt et de Grumkow continuoient toujours. La naissance de mon second frère n'avoit fait que déranger leurs projets, sans les leur faire perdre de vue. Il n'étoit pas temps de les faire éclater.
La nouvelle alliance que le roi venoit de contracter avec l'Angleterre, ne leur parut pas un grand obstacle à surmonter. Les intérêts des maisons de Brandebourg et d'Hannovre ayant toujours été opposés, ils s'attendoient bien que leur union ne seroit pas de durée. Ils connoissoient à fond l'humeur du roi, qui se laissoit facilement animer, et qui dans sa première passion ne gardoit point de mesures, et n'agissoit pas selon la politique. Ils résolurent donc d'attendre tranquillement jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un incident conforme à leurs vues. Ce fut en cette année qu'on découvrit une trame secrète, qu'un nommé Clément avoit formée. Il fut accusé de crime de Lèse-Majesté, d'avoir contrefait la signature de plusieurs grands princes, et tâché de brouiller les diverses grandes puissances entre elles. Ce Clément se trouvoit à la Haye, et avoit écrit plusieurs fois au roi. Sa mauvaise conscience ne lui permettoit pas de sortir de cet asile, et le roi n'avoit pu venir à bout de l'attirer dans son pays. Il se servit enfin du ministère d'un ecclésiastique calviniste, nommé Gablonski, pour se rendre maître de cet homme. Gablonski qui avoit étudié avec lui, se rendit en Hollande, et sut si bien lui persuader la bonne réception, et les honneurs que le roi vouloit lui faire, qu'il l'engagea enfin à se rendre avec lui à Berlin. Aussitôt que Clément eut mis le pied dans le pays de Clève, il fut arrêté. On a toujours cru, que cet homme étoit de grande extraction; les uns le disoient fils naturel du roi de Danemarc, et les autres du duc d'Orléans régent de France. La grande ressemblance, qu'il avoit avec le dernier de ces princes, a fait juger qu'il lui appartenoit. On commença son procès, dès qu'il fut arrivé à Berlin. On prétend qu'il découvrit au roi toutes les intrigues de Grumkow, et qu'il s'offrit à justifier son accusation par des lettres de ce ministre, qu'il vouloit remettre à ce prince. Grumkow fut à deux doigts de sa perte. Mais heureusement pour lui, Clément ne put produire les lettres qu'il avoit promises: ainsi son accusation fut traitée de calomnie. Les circonstances de son procès ont toujours été tenues si secrètes, que je n'ai pu en apprendre que le peu de particularités, que je viens d'écrire.
Le procès dura six mois, au bout desquels on lui prononça sa sentence. Elle portoit qu'il seroit trois fois tenaillé, et ensuite pendu. Il entendit lire son arrêt avec une fermeté héroïque et sans changer de visage. Le roi est maître, dit-il, de ma vie et de ma mort, je n'ai point mérité cette dernière, j'ai fait ce que les ministres du roi font tous les jours. Ils tâchent de duper et de tromper ceux des autres puissances, et ne sont que d'honnêtes espions dans les cours. Si j'avois été accrédité comme eux, je serois peut-être à présent sur le pinacle, au lieu d'aller faire ma demeure au haut du gibet.
Sa constance ne se démentit point jusqu'à son dernier soupir. On peut le compter au nombre des grands génies, il avoit beaucoup de savoir, possédoit plusieurs langues, et charmoit par son éloquence. Il la fit valoir dans une harangue, qu'il fit au peuple. Comme elle a été imprimée, je la passerai sous silence. Lemann, un de ses complices, fut écartelé, ils eurent pour compagnon de malheur un troisième personnage, qui fut puni pour un crime différent du leur. Il se nommoit Heidekamm, et avoit été anobli sous le règne de Frédéric I. Il avoit dit et écrit, que le roi n'étoit pas fils légitime. Il fut condamné à être fouetté par les mains du bourreau, déclaré infâme, et enfermé à Spandau pour le reste de ses jours. Pendant la détention de Clément, le roi tomba dangereusement malade à Brandebourg d'une colique néphrétique, accompagnée d'une grosse fièvre. Il dépêcha sur le champ une estafette à Berlin, pour en informer la reine et la prier de venir le trouver.
Cette princesse se mit aussitôt en chemin, et fit tant de diligence, qu'elle arriva le soir à Brandebourg. Elle trouva le roi très-mal. Le prince persuadé que sa mort étoit prochaine, étoit occupé à faire son testament. Ceux auxquels il dictoit ses dernières volontés, étoient des gens de probité et dont la fidélité étoit reconnue. Il y nommoit la reine régente du royaume, pendant la minorité de mon frère, et l'empereur et le roi d'Angleterre tuteurs du jeune prince. Il n'y faisoit aucune mention de Grumkow ni du prince d'Anhalt, j'en ignore la raison. Il leur avoit cependant dépêché une estaffette quelques heures avant l'arrivée de la reine, pour leur ordonner de se rendre auprès de lui. Je ne sais quel incident retarda leur départ. Le roi n'avoit point signé son testament, il est à présumer qu'il les faisoit venir pour le leur communiquer, et pour y insérer peut-être quelque article pour eux. Il fut si piqué de leur retardement, et son mal augmenta si fort, qu'il ne différa plus de le souscrire. La reine en reçut une copie et l'original fut mis dans les archives à Berlin. L'acte ne fut pas plutôt achevé, que ce prince commença à devenir plus tranquille, son chirurgien-major Holtzendorff se servit à propos d'un remède fort en vogue dans ce temps-là; c'étoit l'ipécacuanha. Cette drogue lui sauva la vie, la fièvre et les douleurs qu'il enduroit diminuèrent considérablement vers le matin, et donnèrent de grandes espérances de sa convalescence. Ce fut le commencement de la fortune et de la faveur de Holtzendorff, dont j'aurai lieu de parler dans la suite.
Le prince d'Anhalt et son compagnon d'iniquités arrivèrent cependant vers le matin. Le roi se trouva fort embarrassé avec eux, s'attendant aux cruels reproches, qu'ils lui feroient de les avoir exclus de son testament. Ne sachant comment se tirer d'intrigue, il exigea un serment de la reine, des témoins et de ceux qui l'avoient dressé d'en ensevelir le contenu dans un silence éternel.
Malgré toutes les mesures du roi, les deux intéressés apprirent bientôt ce qui venoit de se passer. Le mystère qu'on leur en faisoit les fit juger de la vérité du fait; surtout étant avertis, que la copie de cette pièce avoit été remise à la reine. Ce fut un coup assommant pour eux. Le roi étoit mieux, mais non entièrement hors de danger. Ils n'osèrent lui en parler, la moindre émotion pouvant lui coûter la vie. Mais leur inquiétude cessa bientôt, son mal diminua si fort qu'il fut entièrement rétabli au bout de huit jours. Dès qu'il fut en état de sortir, il retourna à Berlin. De là il se rendit à Vousterhausen, où la reine le suivit. Ce prince devenoit de jour en jour plus soupçonneux et défiant. Depuis la découverte des intrigues de Clément il se faisoit rendre toutes les lettres qui entroient et sortaient de B. et ne se couchoit plus sans avoir son épée et une paire de pistolets chargés à côté de son lit. Le prince d'Anhalt et Grumkow ne dormoient pas, l'affaire du testament leur tenoit toujours fort à coeur, et ils n'avoient pas renoncé à leurs anciens plans. (Le roi et mon frère étoient dans ce temps-là d'une santé assez foible, et mon second frère étoit au berceau.) Leur malignité leur offrit des moyens pour apprendre le contenu de cette pièce intéressante, et pour la tirer peut-être des mains de la reine, ne doutant point, que s'ils pouvoient y parvenir, ils viendroient à bout de faire casser le testament, de brouiller totalement le roi et la reine et d'accomplir leur desseins. Voici comme ils s'y prirent. J'ai déjà parlé de Mdme. de Blaspil, favorite de la reine. Cette dame pouvoit passer pour une beauté, un esprit enjoué et solide relevoit les charmes de sa personne. Son coeur étoit noble et droit, mais deux défauts essentiels qui par malheur sont ceux de la plupart du sexe offusquoient ces belles qualités, elle étoit intriguante et coquette. Un mari de soixante ans goutteux et désagréable étoit un ragoût fort peu appétissant pour une jeune femme. Bien des gens prétendoient même qu'elle avoit vécu avec lui comme l'impératrice Pulchérie avec l'empereur Marcien. Le comte de Manteuffel, envoyé de Saxe à la cour de Prusse, avoit trouvé moyen de toucher son coeur. Leur commerce amoureux s'étoit traité jusqu'alors avec tant de secret que jamais on n'avoit eu le moindre soupçon contre la vertu de cette dame. Le comte fit un petit voyage à Dresde. Pour se dédommager de l'absence de celle qu'il aimoit, il lui écrivoit toutes les postes et en recevoit réponse. Cette fatale correspondance fut cause du malheur de Mdme. de Blaspil, ses lettres et celles de son amant tombèrent entre les mains du roi.
Ce prince défiant soupçonna des intrigues d'état, et pour s'en éclaircir, il les fit voir à Grumkow. Celui-ci plus habile dans le langage d'amour que le roi, devina tout de suite la vérité. Il ne fit semblant de rien, regardant cet incident comme le plus heureux, qui pût lui arriver. Il étoit ami intime de Manteuffel, et très-bien dans l'esprit du roi de Pologne. Ce prince avoit de grands ménagemens à garder avec la cour de Berlin. Charles XII roi de Suède vivoit encore, ce qui lui faisoit toujours appréhender de nouvelles révolutions en Pologne, dont l'appui du roi mon père pouvoit le garantir. Grumkow lui promit son ministère, et s'engagea d'entretenir toujours la bonne harmonie entre les deux cours, s'il vouloit se prêter à ses vues et donner des instructions là-dessus au comte Manteuffel. Le roi de Pologne n'hésita pas d'y consentir, et renvoya ce ministre à Berlin. Grumkow s'ouvrit à lui sur toute l'histoire du testament, il l'avertit même qu'il étoit informé de son commerce amoureux avec Mdme. de Blaspil, et que le service qu'on exigeoit de lui étoit d'engager cette dame à tirer le testament du roi des mains de la reine. L'affaire étoit délicate, Manteuffel connoissoit l'attachement qu'elle avoit pour cette princesse. Cependant il hasarda de lui en parler. Mdme. de Blaspil eut bien de la peine à se rendre à ses désirs, mais l'amour lui fit enfin oublier ce qu'elle se devoit à elle-même et à sa maîtresse. Mdme. de Blaspil aveuglée par les protestations d'attachement que Manteuffel disoit avoir pour la reine, ne crut pas la chose de si grande conséquence, et connoissant l'empire absolu qu'elle avoit sur le coeur de cette princesse, elle joua tant de rôles différens, qu'elle vint enfin à bout de lui persuader de lui confier cette fatale pièce, à condition néanmoins qu'elle la lui rendroit après l'avoir lue.
[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]
la suivit ne fut pas moins fertile en événemens. Dès que le comte Manteuffel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie qu'il remit à Grumkow. Les projets de ce ministre ne se trouvoient remplis qu'à demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût l'obtenir avec le temps. La reine commençoit à prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle lui procuroit des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre lui témoignoit des attentions infinies. La manière froide avec laquelle le roi avoit répondu aux instances que le prince d'Anhalt et Grumkow lui avoient faites pour mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances les confirmoient dans cette pensée. Le roi ne se montroit plus que rarement en public, il avoit une espèce d'hypocondrie, qui le rendoit mélancolique, il ne voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en particulier avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent de diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer par le portrait que j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de l'animer, et qu'un de ses défauts principaux étoit son attachement pour l'argent. Grumkow voulut profiter de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de Kamken, ministre d'état. Mais cet honnête homme en fit avertir la reine. Cette princesse aimoit le jeu, et y avoit fait des pertes considérables, ce qui l'avoit engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000 écus. Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une paire de pendeloques de brillants et percées, de très-grand prix. Elle ne les portoit que rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des espions partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses affaires, et jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques pour avoir le capital dont je viens de parler, il résolut d'en avertir le roi qu'il connoissoit assez pour savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué. La reine ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire voir ses [**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets] accusations, qu'on méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé de Grumkow, elle supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et sur la réponse qu'il lui fit qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve suffisante, elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya chercher sur le champ. La façon gracieuse dont il le reçut, l'encouragea à soutenir ce qu'il avoit avancé à la reine. Il y ajouta même plusieurs articles très-graves contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets, que par des conversations qu'il avoit eues avec lui sans témoins, la négative de l'autre prévalut, et celui-ci fut envoyé à Spandau. Cette forteresse qui n'est qu'à 4 lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien, venoit d'être arrêté. Cet homme avoit fait le métier d'espion au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund. Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce prince ne pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance contre lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même rôle, qu'il avoit joué au camp suédois. Ses papiers qui furent saisis, le prouvèrent en quelque manière. Trosqui avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment; ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette contenoit toutes les anecdotes amoureuses de la cour, dont il avoit fait une satire très-mordante, et quantité de lettres qu'il avoit reçues de plusieurs dames de Berlin, où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme. de Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle traitoit de tyran et d'horrible Scriblifax. Grumkow, qui fut nommé pour examiner ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit confié une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer à son parti, et de se faire donner le testament du roi. Madame de Blaspil qui avoit pénétré ses desseins, l'avoit amusé par de fausses promesses, pour lui arracher ses secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre lui, et le malheur de Kamken étant encore récent, elle n'osa les découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût produire de convainquantes. Grumkow ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avoit écrites à Trosqui, et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya chercher et après lui avoir dit des choses très-dures il lui fit voir ces fatales lettres. Elle ne se démonta point [**lignes manquantes dans l'image] de sa main et que leur contenu étoit véritable, elle prit occasion de lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout ce qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée que tout le reste du monde, étant la seule qui eût la hardiesse de lui parler avec franchise et sincérité. Son discours plein de force et d'esprit fit impression sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous pardonne, lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon d'agir, vous m'avez persuadé que vous êtes ma véritable amie, en me disant mes vérités; oublions l'un et l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui donnant la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, une honnête femme, que j'estime infiniment. Madame de Blaspil cependant n'étoit pas tranquille. Elle savoit toutes les circonstances de l'horrible complot que Grumkow et le prince d'Anhalt tramoient contre le roi et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et ne savoit quel parti prendre, trouvant un danger manifeste à parler ou à se taire. Mais il est temps de dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed sur le trône et de s'emparer entièrement du gouvernement.
La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit de jour en jour et dissipoit toutes les idées flatteuses qu'ils s'étoient faites sur leur trépas prochain. Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit délicate, il n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils n'attendoient qu'une occasion favorable pour exécuter leur infâme dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils pouvoient la souhaiter. Il y avoit depuis quelque temps une bande de danseurs de corde à Berlin, qui jouoit des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé au marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, et ne manquoit jamais d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scène de leur détestable tragédie. Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir immoler ces deux victimes à leur abominable ambition. On devoit en même temps mettre le feu au théâtre et au château pour détourner tout soupçon d'eux et étrangler le roi et mon frère pendant le désordre que l'incendie ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit n'étant que de bois, n'ayant que des issues fort étroites et étant toujours remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y remuer; ce qui facilitoit leur dessein. Leur parti étoit si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la régence pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore en Italie, l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt qui la commandoit, et en étoit fort aimé. Il est à présumer que Manteuffel ayant horreur de cette affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil, et lui nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me ressouviens très-bien...
[**Lignes manquantes dans l'image]
Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère à la comédie sous prétexte qu'il falloit dissiper son humeur sombre, et le distraire par les plaisirs. C'étoit le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement juste, y acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit présente et qui savoit leur dessein en frémit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère ne suivît le roi. Cette princesse connoissant le génie craintif de mon frère, lui donna des peurs paniques du spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit quand on en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire oublier l'heure fixée pour la comédie, ajoutant que si je ne réussissois pas, et que le roi voulût prendre mon frère avec lui, je devois crier et pleurer et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus d'impression, elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle de mon frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il étoit six heures et demie, sans que le roi s'en fût aperçu. S'en souvenant tout d'un coup, il se leva et prenoit déjà le chemin de la porte, tenant son fils par la main, lorsque celui-ci commença à se débattre, et à pousser des cris terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par la douceur, mais voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le suivre, il voulut le battre. La reine s'y opposa, mais le roi, le prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me jetai à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. La reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au château. Le roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la cause. La reine ne savoit que lui répondre. Mais ce prince naturellement soupçonneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre lui. Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina que cette affaire donnoit lieu aux appréhensions de la reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui nommer Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de sa vie et de celle de mon frère. Cette dame s'étant rendue le soir chez la reine, jugea qu'après la scène qui venoit de se passer elle ne pouvoit plus se taire. Elle lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui procurer le lendemain une audience secrète du roi. La reine n'eut pas de peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil ayant découvert à ce prince toutes les particularités dont elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle pourroit soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer, à quoi ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. Il avoit pris ses précautions de loin, et n'avoit pas sujet de craindre. Le fiscal général Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la protection de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique de l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les honnêtes gens. Outre cela Grumkow avoit grand nombre de créatures dans la justice et dans les dicastères. Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de la déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de son innocence s'écriant qu'on ne pouvoit être ministre fidèle sans être exposé aux persécutions, et qu'il paroissoit assez par les lettres de Madame de Blaspil à Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer et à brouiller la cour. Il se jeta aux genoux du roi, le supplia de faire examiner cette affaire à la rigueur et sans ménagement et s'offrit à prouver authentiquement la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré toutes ses menées, ce dernier se vit à deux doigts de sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une dextérité étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur de l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner des preuves évidentes de ses accusations qui furent traitées de calomnie. Katch voyant le roi dans une violente colère, lui proposa de lui faire donner la question. Un reste d'égard pour son sexe et pour son rang la sauvèrent de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques jours après. Cette dame soutint ce revers avec une fermeté héroïque. On la traita au commencement avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre grillée, humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours dans cet état, ne recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la reine fût enceinte, le roi ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon trés-désobligeante le malheur de sa favorite. Elle en fut si vivement touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amitié qu'elle avoit pour Madame des Blaspil, la considération du testament du roi qui étoit resté entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de Natzmer, homme d'un mérite infini et d'une probité reconnue, reçut l'ordre de mettre le scellé chez elle. La reine se servit du ministère de son chapelain, nommé Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude où elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre le testament du roi. Le chapelain lui détailla le danger que courroit cette princesse, si on trouvoit cette pièce, et s'acquitta si bien de sa commission qu'il l'engagea à satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort les desseins de Grumkow. On ne trouva rien de suspect parmi les papiers de Madame de Blaspil et on cessa de faire des poursuites ultérieures.
J'ai appris toutes les particularités que je viens d'écrire de la reine ma mère: elles ne sont connues que de très peu de personnes. La reine avoit pris beaucoup de soin de les cacher, et mon frère depuis son avènement à la couronne a fait brûler tous les actes du procès. Madame de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa prison fut changée dans un exil au pays de Clèves. Le roi la revit quelques années après, lui fit beaucoup de politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de ce prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine, la plaça comme gouvernante auprès de mes deux soeurs cadettes et elle exerce cette charge encore actuellement. Cependant toutes ces intrigues arrivées coup sur coup à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt et Grumkow n'en étoient pas tout à fait innocents. Il voulut donc mettre fin une bonne fois à toutes ces chipoteries et résolut de marier le Margrave de Schwed. L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui firent jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld, son envoyé à Petersbourg, reçut ordre de demander la duchesse de Courlande (depuis impératrice) en mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé à entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed fut donc rappelé d'Italie où il se trouvoit alors. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, le roi lui fit proposer cette alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit avantageuse pour lui et combien elle étoit capable de contenter son ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore de m'épouser, refusa tout net de se rendre aux désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il étoit majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute cette affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention dans l'année précédente de l'arrivée du Czar Pierre le grand à Berlin. Cette anecdote est assez curieuse pour mériter une place dans ces mémoires. Ce prince qui se plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit été obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y ayant fait une fausse couche. Comme il n'aimoit ni le monde, ni les cérémonies, il fit prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui étoit dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fâchée, elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle avoit pris soin d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyoit étoit superbe, aussi bien que toutes les chambres décorées de glaces, et comme cette maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le jardin étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui donnoit un grand agrément.
La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les Russes avoient faits dans tous les autres endroits où ils avoient demeuré, fit démeubler toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le Czar, son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours après par eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent au bord de la rivière. Le roi donne la main à la Czarine pour la conduire à terre. Dès que le Czar fut débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis bien aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha ensuite de la reine qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La Czarine débuta par baiser la main à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg qui les avoient accompagnés et 400 soi-disantes dames qui étoient à sa suite. C'etoient pour la plupart des servantes Allemandes, qui faisoient les fonctions de dames, de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. Presque toutes ces créatures portoient chacune un enfant richement vêtu sur les bras, et lorsqu'on leur demandoit, si c'etoient les leurs, elles répondoient en faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut pas saluer ces créatures. La Czarine en revanche traita avec beaucoup de hauteur les princesses du sang, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi obtint d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à la reine. Cette princesse les reçut aux grands appartemens du château, et alla au devant d'eux jusqu'à la salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine, lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience.
Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince me vit, il me reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et m'écorcha tout le visage à force de me baiser. Je lui donnois des soufflets et me débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne voulois point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit. Il rit beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps avec moi. On m'avoit fait ma leçon; je lui parlai de sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le charma si fort qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit avoir un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses provinces. La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se placèrent sous le dais, chacune dans un fauteuil, j'étois à côté de la reine, et les princesses du sang vis-à-vis d'elle.
La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et n'avoit ni air ni grâce. Il suffisoit de la voir pour deviner sa basse extraction. On l'auroit prise à son affublement pour une comédienne allemande. Son habit avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe étoit orné de pierreries. Le dessein en étoit singulier, c'était un aigle double dont les plumes étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté. Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits de saints et de reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon, que lorsqu'elle marchoit on auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres qui se choquoient l'un l'autre faisant le même bruit.
Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien fait, son visage étoit beau, mais sa physionomie avoit quelque chose de si rude qu'il faisoit peur. Il étoit vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La Czarine qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien ce que la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et s'entretint avec elle en Russien. Cette pauvre créature étoit une princesse Galitzin et avoit été réduite à faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée dans une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné deux fois le knouti. Je ne sais ce qu'elle disoit à la Czarine, mais cette princesse faisoit de grands éclats de rire.
On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté de la reine. Il est connu que ce prince avoit été empoisonné. Dans sa jeunesse le venin le plus subtil lui étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il prenoit très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas en état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il faisoit plusieurs contorsions et comme il tenoit son couteau et qu'il en gesticuloit fort près de la reine, cette princesse eut peur et voulut se lever à diverses reprises. Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps la main qu'il serra avec tant de violence entre les siennes que la reine fut obligée de crier miséricorde, ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle avoit les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout préparé après souper pour le bal, mais il s'évada dès qu'il se fut levé de table et s'en retourna tout seul et à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour suivant tout ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres le cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en avoit une parmi ces dernières, à ce qu'on m'a dit, qui représentoit une divinité païenne dans une posture fort indécente: on se servoit du temps des anciens Romains de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardoit cette pièce comme très-rare; elle passoit pour être une des plus belles qu'il y ait. Le Czar l'admira beaucoup et ordonna à la Czarine de la baiser. Elle voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai décapiter si vous ne m'obéissez. La Czarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il demanda sans façon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put les lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute la boiserie étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans son espèce et avoit coûté des sommes immenses au roi Frédéric premier. Il eut le triste sort d'être conduit à Petersbourg au grand regret de tout le monde.
Cette cour barbare partit enfin deux jours après. La reine se rendit d'abord à Mon-bijou. La désolation de Jérusalem y régnoit; je n'ai jamais rien vu de pareil, tout y étoit tellement ruiné que la reine fut obligée de faire rebâtir presque toute la maison.
Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien long-temps que je me suis écartée. Mon frère étant entré depuis le mois de Janvier dans sa septième année, le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame de Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencèrent à ce sujet. La reine vouloit les choisir et les deux favoris prétendoient y placer leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine fit agréer au roi le général, depuis maréchal, comte de Finkenstein, très-honnête homme et qui étoit universellement estimé tant pour sa probité que pour sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont le petit génie le rendoit incapable de bien élever un jeune prince. Il étoit de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent faire les politiques, et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame de Blaspil. Cette dame pour son bonheur avoit plus d'esprit que lui et le gouvernoit entièrement. Le prince d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie. Ce choix fut digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de Kalkstein a un esprit d'intrigue, il a étudié chez les jésuites et a très-bien profité de leurs leçons, il affecte beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il ne parle que d'être honnête homme et a su éblouir bien des gens qui l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, mais il cache sous tous ces beaux dehors l'âme la plus noire. Par des détails sinistres qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frère il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.
Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène dans ces mémoires. L'éducation de mon frère auroit été très-mauvaise en pareilles mains, si un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. Il étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un garçon d'esprit et de mérite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de l'ascendant sur son esprit.
Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où je commençai à entrer dans le monde et en même temps à essuyer ses traverses. Le roi resta la plupart de l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller tous les soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine étoit enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le vouloit ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et Madame de Roukoul. La reine avoit amené la première de ces dames de Hannovre, et quoiqu'elle eût un mérite distingué, cette princesse n'avoit en elle aucune confiance. Elle étoit toujours dans une mélancolie mortelle, et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant plus, qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. La triste vie qu'elle menoit, contribuoit à cette mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, mais quoiqu'elle eût dans sa cour des dames de beaucoup de mérite, elle ne sentait aucun penchant pour elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut approfondir certains soupçons qu'elle avoit contre la Letti et quelques rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la caresser, elle se mit à badiner avec moi et me demanda, si je n'avois pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensois point à cela et que j'étoit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre?
Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si méchant? De ma bonne nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre, mais elle me tourna de tant de côtés que je le lui avouai enfin. La peine qu'elle avoit eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois gardé le secret, elle ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable je veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de rapporteuse à la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et en revanche me promettre de vous attacher uniquement à moi. Je lui fis toutes les assurances possibles là-dessus.
Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la disgrâce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai écrit sur ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon établissement en Angleterre et combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je me mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit à Spandau. J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle étoit sur ses terres. Je fis fort ma cour à la reine par cette sensibilité; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il n'étoit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je lui répondis que cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle est gagnée par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je fis bien des réflexions sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée pour me tirer d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait et me brutalisoit très-souvent.
Dès que je fut dans ma chambre cette fille me demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étois assise avec elle sur une estrade de deux marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avoit fait ma leçon, et pour l'apprendre elle me fit toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna plusieurs tapes sur le bras et me fit dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques contusions.
Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de violence; elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer: tout mon visage étoit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la tête d'importance et la menaça d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma pauvre figure et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étois tombée.
Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon pauvre dos étoit régalé tous les jours. En revanche je m'insinuai si bien auprès de la reine qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivit. Nous fîmes notre première sortie au mois de Juin que le roi et la reine allèrent à Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avoit un mérite infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer pour une bonne campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle étoit fort dévote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyoit beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, et apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que j'étois grondée tous les jours.
Le roi célébra mon jour de naissance, me donna de très-beaux présens, et il y eut bal le soir. J'entrai dans ma onzième année, mon esprit étoit assez avancé pour mon âge, et je commençois à faire des réflexions. De Charlottenbourg nous allâmes à Vousterhausen. La reine y reçut le même soir de son arrivée une estafette de Berlin, par laquelle on lui mandoit que mon second frère avoit pris la dyssenterie. Cette nouvelle causa beaucoup d'alarmes. Le roi et la reine se seroient rendus en ville s'ils n'avoient craint la contagion. Le lendemain une seconde estafette leur annonça que ma soeur Frédérique étoit atteinte du même mal. Cette maladie regnoit à Berlin comme une peste; la plupart des personnes en mouroient le treizième jour. On barricadoit même les maisons où étoit la dyssenterie, pour empêcher qu'elle ne se communiquât. La reine n'étoit pas encore au bout de ses peines. Le roi tomba aussi quelques jours après dangereusement malade des mêmes coliques qu'il avoit eues quelques années auparavant à Brandebourg.
Je n'ai jamais tant souffert que pendant le temps de son indisposition. Les chaleurs étaient excessives et aussi fortes qu'elles peuvent l'être en Italie. La chambre où le roi étoit couché, étoit toute fermée et il y avoit un feu terrible. Toute jeune que j'étois, il falloit que j'y restasse tout le jour; on m'avoit placée à côté de la cheminée, j'étois comme une personne qui a la fièvre, chaude, et mon sang étoit dans un tel mouvement que les yeux me sortoient presque de la tête. J'étois si échauffée que je ne pouvois dormir. Le sabbat que je faisois la nuit réveilloit Madame de Kamken. Celle-ci pour me tranquilliser, me donnoit des pseaumes à apprendre, et lorsque je voulois lui représenter que ma tête n'étoit pas assez rassise pour cela, elle me grondoit, et alloit dire à la reine, que je n'avois point de crainte de Dieu. Autre mercuriale que j'avois à essuyer. Je succombai enfin à toutes ces fatigues et à tous ces désagrémens et tombai malade à mon tour de la dyssenterie. Ma fidèle Mermann en avertit d'abord la reine qui n'en voulut rien croire, et quoique je fusse déjà assez mal, elle me contraignit de sortir, et ne voulut ajouter foi à ces avis que lorsque je fus à l'extrémité.
On me transporta mourante à Berlin. La Letti vint me recevoir au haut de l'escalier. Ah Madame, me dit-elle, vous voilà. Souffrez-vous beaucoup? Êtes-vous bien malade? Au moins il faut vous ménager, car votre frère vient d'expirer ce matin, et je crois que votre soeur ne passera pas le jour. Ces belles nouvelles m'affligèrent beaucoup, mais j'étois si accablée que je n'y fus pas aussi sensible que je l'aurois été dans tout autre temps. Je fus à l'extrémité pendant huit jours. Sur la fin du neuvième mon mal commença à diminuer, mais je ne me rétablis que très-lentement. Le roi et ma soeur se remirent plutôt que moi. Les mauvaises façons de la Letti reculèrent ma guérison. Elle ne faisoit que me maltraiter le jour et m'empêchoit de dormir la nuit, car elle ronfloit comme un soldat.
Cependant la reine revint à Berlin, et quoique je fusse encore fort foible, elle me fit ordonner de sortir. Elle me fit très-bon accueil, mais elle regarda à peine la Letti. Cette fille outrée de se voir méprisée s'en vengeoit sur moi. Les coups de poing et de pied étoient mon pain quotidien; il n'y avoit point d'invectives dont elle ne se servît contre la reine, elle l'appeloit ordinairement la grande ânesse. Tout le train de cette princesse avoit son sobriquet aussi bien qu'elle. Madame de Kamken étoit la grosse vache, Mademoiselle de Sonsfeld la sotte bête, et ainsi du reste. Telle étoit l'excellente morale qu'elle m'apprenoit. Je me fâchois et me chagrinois si fort que la bile m'entra enfin dans le sang, et que je pris la jaunisse huit jours après ma sortie. Je la gardai deux mois et je ne me remis de cette maladie que pour en reprendre une autre infiniment plus dangereuse. Elle commença par une fièvre chaude qui devint deux jours après pourprée. J'etois dans un délire continuel, et mon mal augmenta si fort le cinquième jour, que l'on ne me donna plus que quelques heures à vivre. Le roi et la reine firent céder le soin de leur conservation à leur tendresse pour moi. Ils vinrent l'un et l'autre à minuit me visiter, et me trouvèrent sans connoissance. On m'a dit depuis que rien n'égaloit leur désespoir. Ils me donnèrent leur bénédiction en versant mille larmes et on ne les arracha que par force d'auprès de mon lit. J'étois tombée dans une espèce de léthargie. Les soins que l'on prit à m'en faire revenir et la bonté de mon tempérament me rappelèrent à la vie, ma fièvre diminua vers le matin et je fus hors de danger deux jours après. Plût au ciel qu'on m'eût laissée quitter en paix le monde, j'aurois été bien heureuse. Mais j'étois réservée à endurer un tissu de fatalités, comme le prophète Suédois me l'avoit pronostiqué. Dès que je fus un peu en état de parler, le roi vint chez moi. Il fut si charmé de me voir hors de péril, qu'il m'ordonna de lui demander une grâce. Je veux vous faire plaisir, me dit-il, je vous accorderai tout ce que vous voudrez. J'avois de l'ambition, j'étois fâchée de me voir encore traitée comme un enfant, je me déterminai d'abord et le suppliai de me traiter dorénavant comme une grande personne et de me faire quitter la robe d'enfant. Il rit beaucoup de mon idée. Eh bien, dit-il, vous serez satisfaite et je vous promets que vous ne paroîtrez plus en robe. Je n'ai jamais eu de joie plus vive. Je faillis à en prendre une rechute et on eut beaucoup de peine à modérer mes premiers mouvemens. Qu'on est heureux dans cet âge. La moindre bagatelle nous amuse et nous réjouit. Cependant le roi me tint parole, et malgré les obstacles que la reine y mit il lui ordonna absolument de me mettre en manteau. Je ne pus sortir de ma chambre que l'année 1720. Je goûtois une félicité parfaite d'avoir quitté la robe d'enfant. Je me mettois devant mon miroir à me contempler et je ne me croyois pas indifférente avec mon nouvel habillement. J'étudiois tous mes gestes et ma démarche pour avoir l'air d'une grande personne; en un mot, j'étois très-contente de ma petite figure. Je descendis d'un air triomphant chez la reine où je m'attendois à être très-bien reçue. J'y étois venue comme un César et m'en retournai comme un Pompée. Du plus loin que la reine me vit elle se mit à crier. Ah mon Dieu, comme elle est faite, voilà en vérité une jolie petite figure, elle ressemble à une naine comme deux gouttes d'eau. Je demeurai stupéfiée, ma petite vanité se trouvoit bien rabattue, et le dépit m'en fit venir les larmes aux yeux. Dans le fond la reine n'avoit pas tort si elle s'en étoit tenue à cette petite pique qu'elle m'avoit donnée, mais elle me gronda d'importance de m'être adressée au roi pour lui demander des grâces. Elle me dit qu'elle ne vouloit point cela, qu'elle m'avoit ordonné de m'attacher uniquement à elle, et que si jamais je m'adressois au roi pour quoi que ce fût, elle me promettoit toute son indignation. Je m'excusai le mieux que je pus et lui fis tant de soumissions qu'enfin elle me pardonna.
J'ai jusqu'à présent assez fait connoître le caractère emporté de la Letti, mais je ne puis omettre d'en insérer une circonstance qui quoique puérile en entraîna d'autres après elle. Il y avoit devant les fenêtres de ma chambre une galerie découverte de bois qui faisoit la communication des deux ailes du château. Cette galerie étoit toujours remplie d'immondices, ce qui causoit une puanteur insupportable dans mes appartemens. La négligence d'Eversmann, concierge du château, en étoit cause. Cet homme étoit le favori du roi, qui avoit toujours le malheur de n'en avoir que de malhonnêtes. Celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui ne se plaisoit qu'à faire du mal et qui étoit mêlé dans toutes les cabales et intrigues qui se faisoient. La Letti l'avoit fait prier plusieurs fois de faire nettoyer cette galerie sans qu'il s'en fût mis en peine. La patience de cette fille lui échappa enfin, elle l'envoya chercher un matin, et débuta par lui chanter pouille. Il lui répliqua ils se disputèrent enfin tant et tant, qu'ils se seroient pris tous deux par les oreilles, si heureusement pour eux Madame de Roukoul ne fût survenue, qui les sépara. Eversmann jura de s'en venger, et en trouva l'occasion dès le lendemain. Il dit au roi que la Letti ne donnoit aucun soin à mon éducation, qu'elle étoit la maîtresse du colonel Forcade et de Mr. Fourneret, avec lesquels elle étoit enfermée tout le jour, que je n'apprenois plus rien et que pour prouver, que ce qu'il disoit étoit vrai le roi n'avoit qu'à m'examiner.
Le rapport d'Eversmann étoit vrai en tout point, mais la Letti étoit innocente de ce qui regardoit le dernier article. J'avois été six mois malade ce qui m'avoit fort reculée, et depuis que j'étois rétablie je n'avois pu recommencer mes études, ayant toujours été chez la reine, où je me rendois dès les dix heures du matin pour ne me retirer qu'à onze du soir. Le roi qui voulut approfondir la vérité me fit un jour plusieurs questions sur ma religion. Je me tirai fort bien d'affaire et le satisfis sur tous les articles qu'il me demanda, mais il n'en fut pas de même des dix commandemens qu'il voulut me faire réciter. Je m'embrouillai et ne pus jamais les dire, ce qui le mit dans une si violente colère que peu s'en fallut qu'il ne me donnât des coups. Mon pauvre précepteur en paya les pots cassés. Dès le lendemain il fut chassé. La Letti ne fut pas non plus épargnée. Le roi ordonna à la reine de lui donner une bonne réprimande et de lui défendre sous peine de sa disgrâce de ne plus voir d'hommes chez elle, pas même des ecclésiastiques. La reine obéit avec joie et fut charmée de trouver ce prétexte de la mortifier. Celle-ci s'excusa le mieux qu'elle put. Elle se plaignit de moi, disant que je n'avois ni égard ni considération pour elle, que je faisois le rebours de tout ce qu'elle me disoit, et que n'étant presque plus autour de moi, elle ne pouvoit pas être responsable de ma conduite. La reine me maltraita beaucoup et se servit d'expressions si dures qu'elle me mit au désespoir. Toute jeune que j'étois cela me fit beaucoup d'impression. Quoi! disois-je en moi-même, un manque de mémoire mérite-t-il tant de reproches? J'ai désobéi à la Letti, il est vrai, je n'ai plus voulu lui servir de rapporteuse, elle n'a pu tirer de moi les secrets que la reine m'avoit confiés, j'ai obéi en tout aux ordres de cette princesse, cependant elle m'en fait un crime aujourd'hui. J'ai enduré tous les chagrins imaginables pour l'amour d'elle, j'ai été meurtrie de coups et voilà la récompense qu'elle m'en donne.
Je maudissois un moment après ma bonté pour la Letti. Il ne tenoit qu'à moi de me plaindre à la reine de ses mauvais traitemens et j'avoue que je restai quelque temps en suspens si je trahirois la reine ou cette fille. Mais ma bonté de coeur me fit surmonter ces pensées vindicatives, et je résolus de me taire. Toute ma façon de vivre fut changée, mes leçons commençoient à huit heures du matin, et duroient jusqu'à huit heures du soir, je n'avois d'intervalle que les heures du dîner et du souper qui se passoient encore en réprimandes, que la reine me faisoit. Lorsque j'étois de retour dans ma chambre, la Letti recommençoit les siennes. La rage où elle étoit, de n'oser voir personne chez elle, retomboit sur moi. Il n'y avoit guère de jours, qu'elle n'exerçât la force de ses redoutables poignets sur mon pauvre corps. Je pleurois toute la nuit, j'étois dans un désespoir continuel, je n'avois pas un moment de récréation, et je devenois toute hébétée. Ma vivacité avoit disparu, et en un mot j'étois méconnoissable de corps et d'esprit.
Je menai cette vie pendant six mois, au bout desquels nous allâmes à Vousterhausen.
Je commençois à y rentrer en faveur auprès de la reine, et par conséquent d'avoir un peu plus de repos, elle me témoignoit même de la confiance, et me faisoit part de toutes ses idées. Avant que de retourner à Berlin, elle me dit un jour: je vous ai conté tous les chagrins que j'ai eus jusqu'à présent, mais je ne vous ai fait connoître que la moindre partie de ceux qui y ont donné lieu, je veux vous les nommer et je vous défends, sous peine de la vie, de parler, ni d'avoir aucun commerce avec ces gens là. Faites-leur la révérence, et c'est tout ce qui leur faut. En même temps elle me nomma les trois quarts de Berlin qui étoient, disoit-elle, ses ennemis, je ne veux pas non plus, ajouta-t-elle, que vous me compromettiez. Si on vous demande d'où vient que vous ne parliez pas à ces gens-là, répondez, que vous avez vos raisons pour cela.
J'obéis ponctuellement aux ordres de la reine, et m'attirai tout le monde à dos. Cependant la Letti commençoit à s'ennuyer de la gêne où elle vivoit. Les défenses du roi l'avoient mise hors d'état de continuer ses intrigues d'amour et d'état, le crédit du prince d'Anhalt étoit fort baissé, depuis l'aventure de la Blaspil, ce qui privoit cette fille des gratifications qu'elle recevoit sans cesse de ce prince. Il ne faisoit plus mention de mon mariage avec le Margrave de Schwed. Tout cela engagea la Letti à s'adresser à sa protectrice, Milady Arlington, pour la prier de s'intéresser en sa faveur auprès de la reine, et de lui faire obtenir le titre de gouvernante auprès de moi, et les prérogatives attachées à cette charge, la conjurant en cas de refus, de lui procurer ce poste auprès des princesses d'Angleterre.
Milady lui écrivit une lettre qu'elle put produire à la reine. Elle contenoit de grandes promesses pour son établissement en Angleterre, elle y faisoit une énumeration des bonnes qualités de la Letti, et la plaignoit de ce qu'elles étoient si mal reconnues à Berlin, qu'elle devoit demander des distinctions et des récompenses de ses soins pour moi, et que si on les lui refusoit, elle lui conseilloit de demander son congé et de se rendre dans un pays, où on savoit mieux rendre justice au mérite. Tout ceci n'étoit qu'une feinte pour déterminer la reine à lui accorder ce qu'elle demandoit. La Letti envoya la lettre de Milady à la reine, elle y en joignoit une de sa main des plus impertinentes. Elle vouloit, disoit-elle, être satisfaite ou avoir son congé. La reine se trouva fort embarrassée, ayant des ménagemens à garder avec cette fille, pour ne pas désobliger la protectrice qui l'avoit recommandée, et qui étoit toute puissante sur l'esprit du roi d'Angleterre. Elle employa donc plusieurs personnes pour la détourner de ce dessein, mais inutilement. Elle m'en parla enfin aussi, et je fus dans la dernière surprise, la Letti m'ayant fait un mystère de cette démarche. La reine me questionna beaucoup sur ses manières d'agir avec moi. Je ne répondis qu'en faisant ses éloges et suppliai pour l'amour de Dieu cette princesse de ne point montrer la lettre de la Letti au roi comme elle en avoit le dessein, jusqu'à ce que je lui eusse parlé. Si vous pouvez lui faire changer de sentiment, me dit la reine, d'ici à demain j'y consens, mais passé ce terme, il ne sera plus temps qu'elle se rétracte. Dès que je fus dans ma chambre, j'en parlai à cette fille. Mes pleurs, mes prières et les caresses que je lui fis, l'attendrirent, ou plutôt elle fut bien aise de trouver un honnête prétexte de ce dédire. Elle écrivit donc une seconde lettre à la reine, dans laquelle elle la supplioit de ne point faire mention de la première au roi.
Les choses en restèrent-là pour cette fois. La tendresse que je lui avois fait voir dans cette occasion, me procura quinze jours de repos, mais elle ne recula que pour mieux sauter. Je souffris avec elle pendant six mois les martyres du purgatoire. Ma bonne Mermann qui me voyoit tous les jours déchirer de coups, vouloit en avertir la reine, mais je l'en empêchai toujours. Pour comble de méchanceté cette mégère me lava le visage d'une certaine eau qu'elle avoit fait venir exprès d'Angleterre, et qui étoit si forte, qu'elle rongeoit la peau. En moins de huit jours, je devins toute couperosée, et mes yeux étoient rouges comme du sang. La Mermann voyant l'effet terrible que cette eau m'avoit fait pour m'en être lavée deux fois, prit la bouteille qu'elle jeta par la fenêtre sans quoi mes yeux et mon teint auroient été ruinés pour jamais.
Le commencement de l'année 1721 fut aussi malheureux pour moi que la précédente. Mon martyre continuoit toujours. La Letti vouloit se venger des refus que la reine lui avoit donnés, et comme elle étoit fermement résolue de me quitter, elle vouloit me laisser quelques souvenirs qui me fissent penser à elle. Je crois que si elle avoit pu me casser bras ou jambe, elle l'auroit fait, mais la crainte d'être découverte l'en empêcha. Elle faisoit donc ce qu'elle pouvoit pour me gâter le visage, elle me donnoit des coups de poing sur le nez que j'en saignois quelque fois comme un boeuf.
Pendant ce temps une autre réponse à une seconde lettre qu'elle avoit écrite à Milady d'Arlington arriva. Cette dame lui mandoit qu'elle n'avoit qu'à venir en Angleterre, où elle lui offroit sa protection et qu'elle se faisoit fort de lui procurer une pension. La Letti réitéra donc la demande de son congé à la reine; la lettre qu'elle lui écrivit étoit plus insolente que la première. Je vois bien, lui disoit-elle, que V. M. n'est point d'humeur à m'accorder les prérogatives que je prétends. Ma résolution est prise. Je la supplie de m'accorder ma démission. Je vais quitter un pays barbare, où je n'ai trouvé ni esprit ni bon sens, pour finir mes jours dans un climat heureux, où le mérite est récompensé, et où le souverain ne s'attache pas à distinguer des Gredins d'officiers, comme c'est l'usage ici, et à mépriser les gens d'esprit. Madame de Roukoul étoit présente, lorsque la reine reçut cette lettre. Cette princesse lui en fit part, elle ne se possédoit pas de colère. Eh, mon Dieu, lui dit cette dame, laissez aller cette créature, c'est le plus grand bonheur qui puisse arriver à la princesse. Cette pauvre enfant souffre des martyres, et je crains qu'on ne vous la porte un beau jour avec les reins cassés, car elle est battue comme plâtre, et court risque d'être estropiée tous les jours. La Mermann pourra en instruire V. M. mieux que personne. La reine surprise envoya donc chercher ma bonne nourrice. Celle-ci lui confirma tout ce que Madame de Roukoul venoit de lui dire, ajoutant qu'elle n'avoit osé l'en avertir plutôt, la Letti l'ayant intimidée par le grand crédit, qu'elle s'étoit vanté avoir auprès de la reine, et par les menaces qu'elle lui avoit faites de la faire chasser. La reine ne balança donc plus de donner la lettre en question au roi. Le prince en fut si outré qu'il auroit envoyé dans son premier mouvement la Letti à Spandau, si la reine ne l'avoit empêché. Cette princesse se trouvoit embarrassée sur le choix de la personne à laquelle elle vouloit me confier; elle proposa cependant deux dames au roi (j'ai toujours ignoré qui elles étoient), mais ce prince les refusa l'une et l'autre, et nomma Mademoiselle de Sonsfeld pour occuper ce poste. Je ne puis assez reconnoître ce bienfait de mon père. Mademoiselle de Sonsfeld est d'une très-illustre maison alliée à tout ce qu'il y a de grand dans l'empire, ses ayeux se sont distingués par leurs services, et par les grandes charges qu'ils ont occupées. Une plume plus élevée que la mienne ne pourroit qu'ébaucher foiblement son portrait. Son caractère se fera connoître dans le cours de ces mémoires. Il peut passer pour unique, c'est un composé de vertus et de sentimens, beaucoup d'esprit, de fermeté, de générosité accompagnent en elle des manières charmantes. Une politesse noble lui attire du respect et de la confiance, elle joint à tous ces avantages une figure très-aimable qu'elle a conservée jusqu'à un âge avancé. Elle avoit été dame d'honneur auprès de la reine Charlotte, ma grand'mère, et possédoit la même charge dans la maison de la reine, ma mère. N'ayant jamais voulu se marier, elle avoit refusé des partis très-brillants. Elle avoit 40 ans lorsqu'elle fut placée auprès de moi. Je l'aime et je la respecte comme ma mère, elle est encore auprès de moi, et selon les apparences il n'y aura que la mort qui nous séparera.
La reine ne pouvoit la souffrir, elle disputa long-temps avec le roi, mais enfin elle fut obligée de céder, ne pouvant lui alléguer des raisons valables contre ce choix. Je fus informée de tout ceci par mon frère, qui fut présent à cette conversation, la reine m'en ayant fait un mystère. Elle fut fort étonnée en rentrant dans son appartement de me trouver toute en larmes. Ah! ah! me dit-elle, je vois bien que votre frère a jasé et que vous savez de quoi il est question. Vous êtes bien sotte de vous affliger, n'êtes-vous pas encore rassasiée de coups. Je la suppliai de vouloir révoquer la disgrâce de la Letti, mais elle me répondit que je devois prendre mon parti, et que la chose n'étoit plus à redresser. Mademoiselle de Sonsfeld qu'elle avoit envoyé chercher entra dans ce moment, elle la prit d'une main et moi de l'autre, et nous conduisit chez le roi.
Ce prince lui dit beaucoup de choses obligeantes et lui annonça enfin l'emploi qu'il vouloit lui donner. Elle répondit avec respect au roi, le suppliant de la dispenser d'accepter cette charge, s'excusant sur son incapacité. Le roi s'y prit de toutes les façons, et ce ne fut qu'à force de menaces qu'elle accepta enfin ces offres, il lui donna un rang et lui promit toutes sortes d'avantages, tant pour elle que pour sa famille. Elle fut installée comme ma gouvernante le troisième jour des fêtes de pâques. Je fus extrêmement touchée du malheur de la Letti, sa démission lui fut donnée d'une façon bien rude. Le roi lui fit dire par la reine que s'il avoit suivi son penchant, il l'auroit envoyée à Spandau, qu'elle ne devoit plus avoir le courage de se montrer en sa présence, et qu'il lui donnoit huit jours pour quitter la cour et sortir de son pays. Je fit ce que je pus pour la consoler et pour lui témoigner mon amitié.