← Table of contents
Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

1706. (continued 5)

Reading edition

Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'étois assez incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l'eût suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d'être examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et d'où vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant obéir à l'un sans désobéir à l'autre. Eh bien, continua-t-il, préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.

J'étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon frère par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre l'avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il me plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part du roi, n'en voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann.

Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien que je serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la femme de Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. J'eus donc recours à Mlle. de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mérite et de solidité.

On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne me rebutèrent point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle fit tout à rebours.

Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n'y avoit que ce peu de mots:

«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la malade, pour gagner du temps.»

Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin m'en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j'étois sûre qu'on pécheroit de ce côté-là.

Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble sur ce qu'il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle ne pouvoit m'expliquer.

Eversmann vint lui rendre visite le même soir. Le roi m'envoie, lui dit-il; il vous commande d'employer tous vos efforts pour persuader à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont épuisé sa patience; il vous fait dire, que votre logement est préparé à Spandau, où il vous enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai la cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos. Le roi doit se ressouvenir de la répugnance que j'ai eue d'accepter le poste de gouvernante auprès de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacité pour cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. Je l'ai élevée dans les principes de la vertu et du christianisme; je l'aime et la chéris plus que ma vie, mais je suis prête à donner, non obstant cela, ma démission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent mon hémisphère. La princesse est d'un âge assez mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à faire. Je souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux volontés du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m'ingérerai point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n'êtes peut-être pas informée, répondit-il, de la terrible tragédie qui s'est passée ce matin. Le sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi, il est plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui donne lieu d'en venir avec vous à de fâcheuses extrémités. Sur cela il lui conta la déplorable fin de Katt, que je réserve pour un autre lieu, ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld en fut terriblement frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, dont toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté n'en fut pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom de Dieu, la princesse, s'écria-t-elle, et ne lui parlez point de cette exécution; elle a le coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de Katt ne peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce qui me regarde, j'attends avec tranquillité et résignation tout ce qu'il plaira à la providence d'ordonner sur mon sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer d'autre réponse, se retira assez mal satisfait.

J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette conversation. Mdme. de Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, à l'article de Katt près; elle étoit fort altérée et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change, croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.

Je me préparai à jouer la scène dont nous étions convenues. Je mis la Mermann de la confidence, j'étois sûre de sa discrétion et de sa fidélité. Je dinois tête à tête avec ma gouvernante dans un cabinet dont la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire étoit si mince, que nous jeûnions la plupart du temps; ce n'étoient que des os sans chair, cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l'eau toute pure. Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce qu'il faisoit trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor où il y avoit toujours beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut promptement pour me secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent le bruit par tout le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans cette idée; mes soeurs et les dames de la reine accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son arrivée. Je maudissois mille fois en moi-même la nécessité qui me réduisoit à faire un personnage si contraire à mon caractère. On m'avoit couchée sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps à Mdme. de Sonsfeld de prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade. Tout le jour se passa ainsi.

J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain visage de Eversmann. Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit pas de venir examiner si mon mal étoit vrai ou faux, j'avois pris mes précautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de térébenthine, qui étoient cachées dans mon lit et dont je pouvois me servir lorsque quelqu'un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre mes mains, qui en devenoient brûlantes et faisoient accroire à chacun que j'avois une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident qui m'étoit survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de Sonsfeld, si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai risqué, lui répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans un tel état, qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour la secourir; mais je n'ai osé le faire venir aujourd'hui, et j'en ai demandé la permission à la reine. Il la tira à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui dit-il, de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de ne point informer la reine des commissions dont il m'avoit chargé pour vous, vous avez pourtant eu le courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le dernier des hommes, mais rendez grâces, vous et votre princesse, à mon bonté qui m'empêche de me venger. Si j'informois le roi de tout ceci, il vous feroit un mauvais parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se retira en proférant ces dernières paroles, et épargna la peine à Mdme. de Sonsfeld de lui répondre. Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en restai stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en parlât encore au roi, ce qui auroit achevé de tout gâter et de nous exposer aux plus grands malheurs.

Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. Ce n'étoient que des emprisonnemens, des confiscations et des exécutions continuelles, ce qui me faisoit appréhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. Je le répète encore, mon sort m'inquiétoit le moins; celui des personnes que j'aimois absorboit toute mon attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma situation; grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit aucun crédit et qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrétion. Mon frère ne me sortoit point de l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son sujet; mais toutes mes instances étoient inutiles et on me répondoit toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt, je craignois qu'on ne recommençât les procédures et que la fin n'en fût funeste. Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je l'aimois tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que de l'exposer par mon obstination à tenir compagnie à tant d'illustres infortunés. Je me résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis à lui faire savoir mes intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât ceux dont Eversmann m'avoit parlé. J'eus grand soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit mis sûrement obstacle.

Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela ses visites. J'affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore garder le lit. Il vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit dans une très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre sous peine de la vie de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tête à la fenêtre.

En effet les ordres furent si bien donnés, que je devins prisonnière dans toutes les formes, et qu'on ne laissa plus entrer personne chez moi sans un ordre exprès du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai que Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la cause. Ce qui m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte maladie et de garder tout le jour le lit; je ne pouvois lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme venant m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les oreilles de son duc de Weissenfeld et de ses menaces.

La reine cependant arriva le 22. au matin à Berlin. A force d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée en effet. Ma soeur Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d'abord chez moi. Je l'aimois beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de l'amitié que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre, qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez rien? continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est à propos de placer ici ce grand événement.

Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort des deux criminels, fut assemblé le 1. de Novembre à Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'étant excusé d'en être, le roi fit tirer toute l'armée au sort. Il tomba sur le généraux Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai oublié les lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes et Weier du régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce même régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l'écriture sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la douleur de David, lorsqu'on vint lui dire la mort d'Absalon, et s'écria: ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi auroit fait exécuter cette sentence, si toutes les puissances étrangères n'avoient intercédé pour le prince, particulièrement l'Empereur et les états généraux. Sekendorff se donna de grands mouvemens; ayant causé le mal il voulut le réparer. Il dit au roi, que le prince étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à l'empire et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations diminuèrent peu à peu les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en faire un mérite auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea d'écrire et de faire des soumissions au roi.

Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais le roi resta inflexible. Son arrêt lui fut prononcé le 2. du même mois. Il l'entendit lire sans changer de couleur. Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la providence; je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trépas sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. Dès qu'il fut seul il appela Mr. Hartenfeld, qui étoit de garde auprès de lui et qui étoit fort de ses amis. Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon frère et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du malheureux Katt, mais ne la montrez à personne, cela pourroit encore faire du tort après ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. Il écrivit ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites mot-à-mot de l'allemand.

Monsieur mon très-honoré grand-père!

Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et agitation j'écris celle-ci. Moi qui ai été le principal objet de vos soins, que vous aviez destiné à être le soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans des sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne suis jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos bontés et de vos conseils; moi qui devois faire la consolation et la félicité de votre vieillesse, enfin moi, misérable que je suis! je deviens l'objet de votre douleur et de votre désespoir. Au lieu de vous réjouir par de bonnes nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de ma mort, qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon triste sort trop à coeur; il faut se soumettre aux décrets de la providence, si elle nous éprouve par des adversités, elle nous donne aussi la force de les soutenir avec fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à Dieu, il peut secourir quand il veut. Je mets toute ma confiance en cet Être suprême, qui peut encore diriger le coeur du roi à la clémence et me faire obtenir autant de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est point la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai pas moins, étant persuadé que ce qu'il fera sera pour mon bien. Ainsi je me soumets avec patience à ce que votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon de mes fautes passées, espérant que le bon Dieu, qui pardonne aux plus grands pécheurs, aura compassion de moi. Je vous supplie de suivre son exemple envers moi et de me croire etc.

Le 2. de Novembre 1730.

Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre de sa prison:

Par le temps et la patience On obtient une bonne conscience; Si vous voulez savoir qui écrit cela, Le nom de Katt vous l'apprendra, Toujours content en espérance.

Au dessous il y avoit:

Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, apprendra que l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre de sa Majesté le 16. d'Août de l'année 1730, non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.

Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, pour le préparer à la mort, il lui dit: je suis un grand pécheur; ma trop grande ambition m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur. Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces du prince royal m'ont aveuglé à un point que je me suis méconnu moi-même. A présent je reconnois que tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés et je désire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire à un bonheur stable et éternel. Il passa cette journée et celle qui suivit en de pareilles conversations.

Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice devoit se faire à Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire, l'attendoit. Il parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk, qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des gens-d'armes. Un gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à Custrin. Mr. de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit au désespoir d'être chargé d'une si triste commission. J'ai ordre de sa Majesté, continua-t-il, d'être présent à votre exécution; j'ai refusé par deux fois ce funeste emploi, il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il m'en coûte! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. Vous avez trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je meurs pour un maître que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner par mon trépas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger. Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité sans fin. Pendant le chemin il prit congé des deux officiers, qui étoient auprès de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin à Custrin, où on le mena droit à l'échafaud.

Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le président Municho conduisirent mon frère dans un appartement, qu'on lui avoit préparé exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé. Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étoient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors. On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai oublié de dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le général, ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud tout couvert de noir de la hauteur de la fenêtre, qu'on avoit élargie et dont on avoit ôté les grilles; après quoi lui et Municho se retirèrent. Cette vision et l'altération de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit lui prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts se faisoient pour lui, ce qui lui causa une violente agitation.

Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, que je vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant cela il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étoient à l'entour de lui, de retarder l'exécution, je veux écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort; plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les sacrifierois pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu il s'écria: mon Dieu! je remets mon âme entre tes mains. A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il n'y étoit plus; une forte foiblesse qui lui étoit survenue, avoit obligé ces Mrs. de le porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de façon, qu'il ne pouvoit éviter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. Mr. de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il étoit tout hors de lui-même et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit tué si on ne l'en avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; mais tout cela fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmèrent que lorsque ses forces furent épuisées. Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant, qu'il causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit à vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mélancolie, et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla demander le salaire de cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce qui faillit lui causer la mort de douleur.

Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je l'ai déjà dit, obtint la permission du roi d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi, je les ai même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort de Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que votre Altesse Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge d'une lettre remplie de soumissions, que se présenterai au roi et que j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frère se détermina avec beaucoup de peine à cette démarche, il la fit toutefois.

Grumkow fit un portrait si touchant de son triste état, qu'il émut le coeur de ce prince, qui lui accorda sa grâce. Il fut élargi le 12. de Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister ponctuellement aux délibérations de la chambre, de finances et des domaines. Il y étoit assis après le dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel et de Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit de l'esprit et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais c'étoit un petit-maître manqué. Je ne puis m'empêcher de mettre ici un trait de son étourderie.

Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperçut le duc le Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui bâilloit; sans penser à l'impertinence de son action, il court lui fourrer le doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les étiquettes, il n'en fit point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'étoit mépris.

Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes gens, mais fort épais. La dépense de mon frère fut réglée fort petitement; on lui défendit toute recréation, sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois. Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi bien que les réfugiés françois de Berlin, qui lui envoyèrent du linge et des rafraîchissemens. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il étoit égal à celui de Katt. Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passoit fort bien son temps, ceux qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant de s'apercevoir de ce qu'il faisoit.

L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur et me causa une vive joie. La reine l'augmenta par sa présence. Elle me conta tous les chagrins qu'elle avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes situations où il avoit été. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent. Elle ne cessoit de m'inquiéter sur l'avenir. Je pars le mois prochain pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui vous quittera de très-mauvaise grâce, et on vous donnera en sa place des personnes suspectes, peut-être même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez votre parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; refusez constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez mes conseils, je ne désespère pas encore de vous établir en Angleterre. Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince interrompit nos entrevues; il vint passer les fêtes de noël à Berlin et y resta une quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste année, mémorable en événemens funestes.

L'année 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma vie.

Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier. Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe, profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes pensées.

La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir, et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités. Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles qui étoient de conséquence.

J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart, chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant qu'elle pourroit.

Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et d'exercices.

Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable, dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison; ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire. La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.

Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et devenois véritable philosophe.

La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe. Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là son crédit.

Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement, le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la forteresse.

Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer.

Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers: le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.

Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus.

Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût, il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me proposeroit.

Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il, depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait.

Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine; peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous dans de si fortes adversités!»

Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance; et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de rompre cet entretien sans entrer en matière.

Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures? Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse. Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de changer d'avis.

Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu:

«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre fermeté.»

Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte. J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je serois tombée à terre.

Grumkow prit le premier la parole. Nous venons ici, Madame, me dit-il, par ordre du roi. Ce prince s'est laissé fléchir jusqu'à présent, dans l'espérance de pouvoir encore effectuer votre mariage avec le prince de Galles. J'ai été moi-même chargé de cette négociation, et j'ai fait tout mon possible pour déterminer la cour de Londres à consentir au simple mariage. Mais au lieu de répondre comme elle le devoit aux propositions avantageuses du roi, mon maître, il n'en a reçu qu'un refus méprisant; le roi d'Angleterre lui ayant déclaré qu'il marieroit son fils avant la fin de l'année. Sa Majesté très-piquée de ce procédé y a répondu, en assurant le roi, son beau-frère, que votre hymen se feroit avant trois mois. Vous jugez bien, Madame, qu'il n'en veut point avoir le démenti, et quoiqu'en qualité de père et de souverain il puisse se dispenser de pareilles discussions avec vous, il veut pourtant bien s'abaisser jusqu'à ce point et vous exposer le déshonneur qu'il y auroit pour vous et pour lui, d'être plus long-temps le jouet de l'Angleterre. Vous n'ignorez pas, Madame, que l'obstination de cette cour a causé tous les malheurs de votre maison. Les intrigues de la reine et sa persévérance à s'opposer aux volontés du roi l'ont aigri à un tel point contre elle, qu'on ne doit s'attendre tous les jours qu'à une rupture totale entr'eux. Songez, Madame, au malheur du prince royal et de tant d'autres personnes, aux quelles le roi a fait ressentir le poids de son courroux. Ce pauvre prince traîne une vie misérable à Custrin. Le roi est encore si animé contre lui, qu'il regrette d'avoir fait mourir Katt, parceque, dit-il, il en auroit pu tirer des eclaircissemens plus forts; il soupçonne toujours le prince royal de crime de lèse-Majesté, et sera charmé de trouver le prétexte de vos refus pour recommencer son procès. Mais j'en viens au point essentiel. Pour applanir toutes les difficultés que vous pourriez lui faire, nous avons ordre de ne vous proposer que le prince héréditaire de Bareith. Vous ne pouvez rien alléguer contre ce parti. Ce prince devient le médiateur entre le roi et la reine; c'est elle qui l'a proposé au roi, elle ne pourra donc qu'applaudir à ce choix. Il est de la maison de Brandebourg et sera possesseur d'un très-beau pays après la mort de son père. Comme vous ne le connoissez point, Madame, vous ne pouvez avoir d'aversion pour lui. Au reste tout le monde en dit un bien infini. Il est vrai qu'ayant été élevée dans des idées de grandeur, et vous étant flattée de porter un couronne; sa perte ne peut que vous être sensible; mais les grandes princesses sont nées pour être sacrifiées au bien de l'état. Dans le fond les grandeurs ne font pas le solide bonheur, ainsi soumettez-vous, Madame, aux décrets de la providence et donnez-nous une réponse capable de rétablir le calme dans votre famille. Il me reste encore deux articles à vous dire, dont l'un, à ce que j'espère, sera inutile. Le roi vous promet de vous avantager en cas d'obéissance au double de ses autres enfans, et vous accorde incessamment après vos noces l'entière liberté du prince royal. Il veut en votre considération oublier entièrement le passé, et en agir bien avec lui comme aussi avec la reine. Mais si contre son attente et contre toutes ces raisons, que je regarde comme invincibles, vous vous opiniâtrez dans vos refus, nous avons l'ordre du roi, que voici (il me le montra), de vous conduire sur-le-champ à Memel (cette forteresse est en Lithuanie) et de traiter Mdme. de Sonsfeld et vos autres domestiques avec la dernière rigueur.

J'avois eu le temps de réfléchir pendant ce discours et de me remettre de ma première frayeur. Ce que vous venez de me dire, Monsieur, lui répliquai je, est si sensé et si raisonnable, qu'il seroit très-difficile de refuser vos argumens. Si le roi m'avoit connu, il me rendroit peut-être plus de justice qu'il ne fait. L'ambition n'est point mon défaut et je renonce sans peine aux grandeurs dont vous avez fait mention. La reine a cru faire mon bonheur en m'établissant en Angleterre, mais elle n'a jamais consulté mon coeur sur cet article, et je n'ai jamais osé lui dire mes véritables sentimes. Je ne sais par où j'ai mérité la disgrâce du roi; il s'est toujours adressé à la reine lorsqu'il s'agissoit de me marier, et ne m'a jamais fait dire ses volontés là-dessus. Il est vrai que Eversmann s'est mêlé de me porter souvent des ordres de sa part, auxquels j'ai ajouté si peu de foi, que je n'ai pas daigné y répondre, et je n'ai pas jugé à propos de me compromettre avec un vil domestique, ni d'entrer en matière avec lui sur des choses de si grande conséquence. Vous me promettez de la part du roi, qu'il en agira mieux dorénavant avec la reine; il m'accorde l'entière liberté de mon frère et me flatte d'une paix stable dans la famille; ces trois raisons sont plus que suffisantes pour me déterminer à me soumettre aux volontés du roi, et tireroient de moi un plus grand sacrifice, si son ordre l'exigeoit. Après cela je ne lui demande qu'une grâce, qui est de me permettre d'obtenir le consentement de la reine.

Ah! Madame, me dit Grumkow, vous exigez des choses impossibles de nous. Le roi veut une réponse positive et sans conditions, et nous a ordonné de ne point vous quitter que vous ne l'ayez donnée. Pouvez-vous balancer encore? poursuivit le Maréchal de Borck la tranquillité de sa Majesté et de toute votre maison dépend de votre résolution. La reine ne peut qu'approuver votre démarche, et si elle agit autrement, tout le monde désapprouvera son procédé. Il y va du tout pour le tout, continua-t-il les larmes aux yeux; ne nous réduisez point, au nom de Dieu! Madame, à la triste nécessité d'obéir, en vous rendant malheureuse.

J'étois dans une agitation terrible. Je courois ça et là par la chambre, cherchant dans ma tête un expédient pour satisfaire le roi sans me brouiller avec la reine. Ces Mrs. voulurent me laisser le temps de réfléchir. Grumkow, Borck et Poudevel s'approchant de la croisée se parlèrent bas à l'oreille. Tulmeier prit ce temps pour s'approcher de moi, et s'appercevant que je ne le connoissois pas, il me dit son nom. Il n'est plus temps de vous défendre, me dit-il tout bas, souscrivez à tout ce qu'on exige de vous; votre mariage ne se fera point, je vous en réponds sur ma tête. Il faut appaiser le roi quoiqu'il coûte, et je me charge de faire comprendre à la reine que c'est le seul moyen de tirer une déclaration favorable du roi d'Angleterre. Ces mots me déterminèrent. Me rapprochant de ces Mrs.: eh bien! leur dis-je, mon parti est pris; je consens à toutes vos propositions; je me sacrifie pour ma famille. Je m'attends à de cruels chagrins, mais la pureté de mes intentions me les feront souffrir avec constance. Pour vous, Mrs., je vous cite devant le tribunal de Dieu, si vous ne faites ensorte que le roi me tienne les promesses que vous m'avez faites de sa part en faveur de la reine et de mon frère. Ils firent alors les plus terribles sermens de les faire exécuter en tout point, après quoi ils me prièrent d'écrire ma résolution au roi. Grumkow remarquant que j'étois fort émue, me dicta la lettre; il se chargea aussi de celle que j'écrivis à la reine. Ils se retirèrent enfin. Tulmeier me dit encore qu'il n'y avoit rien de perdu. Je ne me soucie point de l'Angleterre, lui repartis-je, c'est la reine seule qui m'inquiète. Nous l'appaiserons, je vous en assure, répliqua-t-il.

Dès que je fus seule, je me laissai tomber sur un fauteuil, où je fondis en larmes. Mdme. de Sonsfeld me trouva dans cette situation. Je lui fis d'une voix entrecoupée le récit de ce qui venoit de se passer. Elle me fit les plus cruels reproches; son désespoir étoit inconcevable. Tout le monde étoit consterné et pleuroit. Mon triste coeur refermoit mes pensées, car je fus immobile tout ce jour, et Mdme. de Sonsfeld près, chacun approuvoit mon action; mais tous craignoient le ressentiment de la reine pour moi. Le matin suivant j'écrivis à cette princesse. J'ai conservé la copie de cette lettre; la voici.

Madame!

«Votre Majesté sera déjà informée de mon malheur par la lettre que j'eus hier l'honneur de lui écrire sous le couvert du roi. A peine ai-je encore la force de tracer ces lignes et mon état est digne de pitié. Ce ne sont point les menaces, quelque fortes qu'elles pussent être, qui m'ont arraché mon consentement à la volonté du roi; un intérêt plus cher m'a déterminée à ce sacrifice. J'ai été jusqu'à présent la cause innocente de tous les chagrins que votre Majesté a endurés. Mon coeur trop sensible a été pénétré des détails touchans qu'elle m'en a faits en dernier lieu. Elle vouloit souffrir pour moi, n'est-il pas bien plus naturel que je me sacrifie pour elle et que je mette fin une fois pour toutes à cette funeste division dans la famille: Ai-je pu balancer un moment sur le choix du malheur ou de la grâce de mon frère? Quels affreux discours ne m'a-t-on pas tenus sur son sujet; je frémis quand j'y pense. On m'a refusé d'avance tout ce que je pouvois alléguer contre la proposition du roi. Votre Majesté elle-même lui a proposé le prince de Bareith comme un parti convenable pour moi et sembloit contente si je l'épousois; je ne puis donc m'imaginer qu'elle désapprouve ma résolution. La nécessité est une loi; quelques instances que j'aie faites, je n'ai pu obtenir de demander le consentement de votre Majesté. Il falloit opter, ou d'obéir de bonne grâce, en obtenant des avantages réels pour mon frère, ou de m'exposer aux dernières extrémités, qui m'auroient pourtant enfin réduite à la même démarche que je viens de faire. J'aurai l'honneur de faire un détail plus circonstancié à votre Majesté, quand je pourrai me mettre à ses pieds. Je comprends assez quelle doit être sa douleur, et c'est ce qui me touche le plus. Je la supplie très-humblement de se tranquilliser sur mon sort et de s'en remettre à la providence, qui fait tout pour notre bien, d'autant plus que je me trouve heureuse, puisque je deviens l'instrument du bonheur de ma chère mère et de mon frère; que ne ferois-je pas pour leur témoigner ma tendresse! Je lui réitère mes supplications en faveur de sa santé, que je la conjure de ménager et de ne point altérer par un trop violent chagrin. Le plaisir de revoir bientôt mon frère doit lui rendre ce revers plus supportable. J'espère qu'elle m'accordera un généreux pardon de la faute que j'ai commise, de m'engager à son insçu en faveur de mes tendres sentimens et du respect avec lequel je serai toute ma vie etc. etc.

Le même soir Eversmann porta cette lettre du roi, écrite de main propre:

»Je suis bien aise, ma chère Wilhelmine, que vous vous soumettiez aux volontés de votre père. Le bon Dieu vous bénira et je ne vous abandonnerai jamais. J'aurai soin de vous toute ma vie et vous prouverai en toute occasion que je suis,

votre fidèle père.»

Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai ma réponse. Il me seroit difficile de décrire l'état où je me trouvois. Mon amour propre se trouvoit flatté par l'action que je venois de faire; je m'en applaudissois intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de toute persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit ensuite à moi que pour me jeter dans de cruelles inquiétudes. Je ne connoissois point celui que je devois épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractère d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manières prévenantes peuvent cacher bien des vices et des défauts? Je me figurois d'avance les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point m'agitoit plus que l'autre. J'étois ainsi absorbée dans ce mélange de plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de la reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand Dieu, quelle lettre! Le expressions en étoient si dures que je faillis en mourir. Il m'est impossible de la rendre entière, je n'en donnerai qu'une légère ébauche ici. Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa cruauté, pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici quelques expressions.

»Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie enduré de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser la méchanceté de votre âme et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des bontés que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre éducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dorénavant que comme ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez à mes persécuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»

Ce dernier article me fit frémir; je connoissois parfaitement la reine et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort sensément: elle me représanta que cette lettre étoit écrite dans la force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me faisoit assurer que tous ceux qui étoient autour de la reine s'étoient réunis pour l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en elle-même. Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant lesquels je ne reçus que des lettres assommantes.

Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant être à Berlin le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à Potsdam, d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps à la reine de s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans une colère terrible contre moi, et que je devois m'armer de fermeté pour la première entrevue, que ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquiétude où j'étois pour le retour de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans la plus profonde tristesse.

Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva à deux heures de l'après-midi. Je m'attendois à être bien reçue, mais quelle fut ma surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il avoit eu la dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à ses pieds, l'assurant que j'étois soumise à ses volontés, et que je le suppliois de me rendre son amour paternel. Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva et me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur Sophie: félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de vous faire un autre établissement. Il me donna ensuite une pièce d'étoffe: voilà de quoi vous parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai un peu à faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa première anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la main. On fut long-temps à me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne parut point touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je me jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma voix si entrecoupée de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me regardoit pendant ce temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit tout ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini si la Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, que si le roi apprenoit son procédé, il le trouveroit très-mauvais et s'en vengeroit sur mon frère et sur elle; que ma douleur étoit si violente que je ne pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de nouveaux désagrémens très sensibles. Cet officieux sermon fit son effet. La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me pardonnoit à condition que je me contraindrois.

La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touchée de mon état; tout mon visage étoit bouffi et écorché à force d'avoir pleuré. Elle me témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur. Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié qui continue encore jusqu'à ce jour.

Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donnée, d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement le lendemain que les affaires n'étoient point encore désespérées; que mon mariage n'étoit qu'une feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à prendre enfin une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé de tous côtés, pour apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré qu'il étoit encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine. J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut d'une humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de lui conter tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore quelques reproches sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba sur Mdme. de Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée la veille, et malgré tout ce que je pus dire, elle continua à lui témoigner sa haine. Trois jours se passèrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en eût fait perdre l'idée.

Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande revue; elle devoit se faire avec éclat. Le roi avoit assemblé tous les régimens d'infanterie et de cavalerie qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis de Wurtemberg arriva à temps pour la voir. Le roi avoit été chez ce prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé des empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le séjour de Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se rendre à Berlin. Comme le plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire, il jugeoit d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, en leur montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette occasion par la somptuosité de sa table, où on servit quatorze plats tant que les étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit effort pour ce prince.

Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être spectatrice de la revue, et d'y aller en phaéton avec ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit se lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui enjoignit d'amuser le soir les principautés et de souper avec eux. Nous jouâmes au pharaon jusqu'à ce qu'on eut servi. En traversant la chambre pour nous mettre à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux de poste, qui s'arrêta au grand escalier après avoir traversé la cour du château. La reine en parut surprise, n'y ayant que les princes qui eussent cette prérogative. Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un moment après que c'étoit le prince héréditaire de Bareith. La tête de Méduse n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa à cette princesse. Elle resta interdite et changea si souvent de visage que nous crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. Son état me perça le coeur; j'étais aussi immobile qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se préparoit quelque scène désagréable pour le jour suivant, et suppliai la reine de me dispenser d'aller à la revue, m'attendant à toutes sortes de mauvaises plaisanteries du roi, qui lui feroient autant de peine à elle qu'à moi, surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva mes raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre, la crainte servile qu'elle avoit pour son époux, l'emporta et il fut résolu que j'irois. Je ne pus dormir de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à côté de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer sur l'avenir. Je me levai à quatre heures du matin et me mis trois coëffes dans le visage pour cacher mon trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la reine, nous partîmes aussitôt.

Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille, lorsque nous arrivâmes. Le roi nous fit passer devant la ligne. Il faut avouer que c'étoit le plus beau spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point sur ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi bonnes que belles, et le roi, mon père, s'est fait un renom éternel par la merveilleuse discipline qu'il y a introduite, ayant jeté par là les fondemens de la grandeur de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à la tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et nous salua en détournant les yeux. Le colonel Wachholtz, que le roi avoit donné pour conducteur à la reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha de la reine et lui dit à l'oreille, que le roi lui avoit commandé de lui présenter le prince de Bareith. Il le lui amena un moment après. Elle le reçut d'un air fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême, je n'avois point dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à jeun; tout cela me fit trouver mal. La reine me permit de me mettre dans le carosse des gouvernantes, où je me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes dînèrent ensemble, et ce jour se passa dans notre solitude ordinaire.

Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent chez la reine; elle ne parla quasi point au prince de Bareith. Il se fit présenter à moi; je ne lui fis qu'une révérence sans répondre à son compliment. Ce prince est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne sont ni beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte, prévenante et remplie d'agrémens lui tient lieu de beauté. Il paroissoit fort vif, avoit la réplique prompte et n'étoit point embarrassé.

Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du roi nous déroutoit entièrement, et ranimoit les espérances de la reine; mais la chance changea le 31. Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma fille au prince de Bareith, j'ai fixé les promesses à demain. Soyez persuadée que je vous aurai une obligation infinie, et que vous vous attirerez toute ma tendresse si vous en agissez bien avec lui et avec Wilhelmine; mais comptez en revanche sur toute mon indignation, si vous faites le contraire. Le diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries et m'en venger d'une façon sanglante. La reine effrayée lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de me parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle étoit dans une rage terrible, et me jetoit de temps en temps des regards furieux. Le roi sortit et rentra peu après dans l'appartement de cette princesse, accompagné du prince qu'il lui présenta comme son gendre. Elle lui fit assez bon accueil en présence du roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne cessa de lui dire des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la suivit. Je vous supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder un moment d'audience. Je n'ignore aucune des particularités qui concernent votre Majesté et la princesse, je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne, et que votre Majesté a souhaité avec ardeur de l'établir en Angleterre; ce n'est que la rupture des deux cours qui me procure l'honneur que le roi m'a fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le plus heureux des mortels, d'oser aspirer à une princesse pour laquelle je me sens tout le respect et les sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens me la font trop chérir pour la plonger dans le malheur par un hymen qui n'est peut-être point de son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être persuadée que votre réponse fera tout le bonheur ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne m'est point favorable je romprai tout engagement avec le roi, quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La reine resta quelque temps interdite, mais se défiant de la bonne foi du prince elle lui répondit, qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle obéissoit à ses ordres et moi aussi. Elle ne put s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken, que le prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle n'y avoit pas été attrapée.

Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en déshabillé chez la reine. Le roi y étoit. Il me caressa beaucoup en me donnant la bague de promesse, qui étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de bonne grâce. Il me fit même présent d'un service d'or, me disant que ce cadeau n'étoit qu'une bagatelle, puisqu'il m'en destinoit de plus considérables.

Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux grands appartemens. On y avoit préparé une chambre pour la reine, sa cour et les principautés, où nous nous assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération aisée à remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le jour, et n'exprimoit sa colère que par son coup d'oeil. La Margrave Philippe, que le roi avoit obligée d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit bleue dans le visage à force d'agitations. Son fils, le Margrave de Schwed, fit nettement refuser de s'y trouver, et sortit de la ville pour ne pas entendre le bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il étoit aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier de faire mes promesses en public dans la salle où étoit le monde. Il s'approcha de moi, tenant le prince par la main, et nous fit changer de bague. Je le fis en tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me releva et me serra long-temps entre ses bras. Les larmes lui couloient le long des joues; j'y répondis par les miennes; notre silence étoit plus expressif que tout ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle je rendis mes soumissions, me reçut fort froidement. Après avoir reçu les complimens de toutes les principautés qui étoient là, le roi ordonna au prince de me donner la main et de commencer le bal dans la salle destinée pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret que personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation et une douleur générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup d'amis et m'étois attiré la bienveillance de tout le monde. Le roi pleura tout le soir; il embrassa Mdme. de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes. Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens; ils venoient de faire un nouveau coup de leur métier. Milord Chesterfield, ambassadeur d'Angleterre en Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui étoit arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé, fut obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow se chargea de les porter au roi; mais il ne les lui remit qu'après que je fus promise. C'étoit une déclaration formelle sur mon mariage, sans exiger celui de mon frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre coeur, fut accablé par la lecture de ces lettres. Il dissimula cependant son chagrin devant Grumkow et Sekendorf, voyant bien que les choses étoient trop avancées pour reculer, cette dernière proposition étant arrivée trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement sans offenser un prince souverain de l'empire, ce qui auroit pu faire tort à mes autres soeurs; d'ailleurs ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et tenoit sa parole quand il l'avoit une fois donnée.

La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe. Quoiqu'on lui eût fait part des refus du roi, elle recommença à se flatter de rompre mon mariage, et me défendit sous peine de son indignation de parler au prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis exactement, dans l'espérance de l'appaiser par ma condescendance à ses volontés. Mais dans le fond de mon coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les mauvais traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me temoignoit en toute rencontre me reduisoient au désespoir. Hors Mdme. de Kamken j'étois le rebut de toute sa cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve par ses mépris et son insolence. Tel est le cours du monde. La faveur des grands décide de tout; on est recherché et adoré tant qu'on la possède et sa privation entraîne le dédain et les insultes. Je fus l'idole de chacun tant que j'avais à espérer une éclatante fortune; on me faisoit la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me tourna le dos dès que ces espérances s'évanouirent. J'étois bien folle de me chagriner de la perte de pareils amis. On me vantoit sans cesse la magnificence de la cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le centre des plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y avoient été du temps du Margrave dernier mort, et ne savoient pas les changemens qui y étoient arrivés depuis. Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême d'y être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie pour le prince, mais en revanche j'étois indifférente sur son sujet. Je ne le connoissois que de vue, et mon coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans connoissance de cause. Mais il est temps de faire une petite disgression sur son sujet, et de mettre le lecteur au fait de ce qui concerne cette cour.

Le Margrave Henri, aïeul de mon époux, étoit prince apanagé de la maison de Bareith. Il s'étoit marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans. Un très-petit apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas pour l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se trouvoit dans une grande nécessité, n'ayant quelquefois pas de quoi se nourrir, et étant réduit à mener la vie d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier du pays de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, alors régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant toute espérance paroissoit assez vaine de ce côté-là, ce prince étant fort jeune et ayant un fils. Le roi Frédéric I, mon aïeul, sachant les tristes circonstances où il se trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit proposer de lui céder ses prétentions sur la principauté, moyennant une grosse pension et un régiment qu'il donneroit au second de ses fils. Après bien des allées et des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés du malheureux prince Henri se rendirent à Utrecht pour y faire leurs études. A leur retour de l'université ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute leur famille désolée, les conditions du traité n'ayant point été remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le prince Henri étant mort dans ces entrefaites, le Margrave George Frédéric Charles, après bien des sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin à établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays du roi. Ce fut là où la princesse de Holstein, son épouse, mit au monde celui qui devoit être mon époux et plusieurs autres enfans dont je parlerai ensuite. Le roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après. L'avénement du roi mon père à la couronne ne changea point le sort des princes. Réduits au désespoir ils commencèrent à examiner leur renonciation, qu'ils trouvèrent invalide du sentiment de tous les jurisconsultes qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc secrètement de Veverling et parcoururent toutes les cours d'Allemagne pour les mettre dans leurs intérêts. Soutenus de l'Empereur, de l'empire et de la justice de leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité qui avoit été fait, et furent entièrement rétablis dans tous leurs droits. Le Margrave George Guillaume et son fils étant morts, la principauté retomba au prince George Frédéric Charles. Il trouva les affaires en grande confusion, beaucoup de dettes, peu d'argent et un ministère corrompu. Cela fut cause qu'il envoya son fils aîné à Genève sous la conduite d'un roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à un prince héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant d'économie qu'à peine il suffisoit pour sa dépense. Ayant fini ses études, on le fit voyager et lui donna pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour de ses voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends flatter personne; je m'en tiens à l'exacte vérité. Le portrait que je vais faire de ce prince sera sincère et sans préjugé.

J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang bouillant le porte à la colère; mais il sait si bien la vaincre que l'on ne s'en aperçoit point, et que personne n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa conversation est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer, parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est aisée et son esprit pénétrant. La bonté de son coeur lui attire l'attachement de tous ceux qui le connoissent. Il est généreux, charitable, compatissant, poli, prévenant, d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes les vertus sans mélange de vices. Le seul défaut que je lui aie trouvé est un peu trop de légèreté. Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans quoi on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup corrigé. Au reste tout son pays, dont il est adoré, souscrira sans peine à tout ce que je viens d'écrire sur son sujet. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.

J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise avec le prince Charles de Bevern. C'étoit celle que j'aimois le plus de la famille; elle m'avoit éblouie par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je ne connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux placé mon amitié. Elle est de ces caractères qui ne se soucient de rien que d'eux mêmes; sans solidité, satyrique à l'excès, fausse, jalouse, un peu coquette et fort intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort douce et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre bien dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée aux voyages de Vousterhausen et de Potsdam, elle s'étoit insinuée fort avant dans l'esprit de cette princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de Roukoul, étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en guignon, fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand établissement qu'à ma soeur, et que j'étois traitée avec plus de distinction qu'elle. Elle ne cessoit de l'animer contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage, espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place en Angleterre. Celle-ci craignant que ma présence ne diminuât son crédit, ne manquoit pas de me rendre toutes sortes de mauvais services auprès de la reine. En revanche elle trouvoit le prince de Bareith fort à son gré; il étoit plus beau, mieux fait et plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit beaucoup de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit un phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son possible pour le mettre bien avec la reine, mais elle ne réussit pas.

Le roi pour amuser les étrangers et surtout la duchesse de Bevern, nous invita tous à une grande chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold et Maurice. Il s'étoit fort piqué de la préférence que le roi avoit donné au prince de Bareith sur celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois ce dernier. Le prince héréditaire étoit fort adroit et tiroit si juste qu'il ne manquoit jamais son coup. Cette chasse pensa lui devenir funeste. Un étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée; elle se débanda dans le temps que le prince la prit et la balle frisa la tempe du roi. Le prince d'Anhalt en fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold, ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le prince héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit qu'on tuât sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince lui donna une forte réplique, et l'affaire seroit allée loin, si le duc de Bevern et Sekendorff ne se fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma la conduite du prince Léopold, mais il fit semblant de ne point s'apercevoir de ce qui s'étoit passé.

La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg, où nous devions passer quelques jours. La reine continua d'y turlupiner le prince. Elle vouloit me mortifier par là et se moquer du choix que le roi avoit fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper; que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à porter une couronne, et que je possédois toutes les sciences. (Elle avançoit beaucoup trop sur mon compte.) Savez-vous l'historie, continua-t-elle, la géographie, d'italien, l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le prince lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. Mais voyant que ses questions ne finissoient point et qu'elle l'examinoit comme un enfant, il se mit enfin à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme et le credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière réplique, et ne l'examina plus depuis ce temps-là.

Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de Bareith, partirent peu après notre retour à Berlin. Le chagrin, la colère et la cruelle contrainte de la reine firent enfin succomber sa santé. Elle prit la fièvre tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai point pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de regagner son amitié par mes attentions à la servir et à l'amuser. Mais je ne retrouvois plus en elle cette mère si tendre qui pertageoit mes peines et dont je faisois la consolation. Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma santé, puisque c'est vous qui me donnez la mort. Quand j'étois triste, elle me reprochoit fort aigrement mon humeur inégale; quand j'affectois d'être gaie, c'étoit mon prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât que je voulusse plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre, et souvent la tête me tournoit. Je dinois et soupois dans son anti-chambre avec le prince et les dames. Elle envoyoit cinquante espions à mes trousses, pour savoir si je lui parlois; mais je n'étois jamais en défaut de ce côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois toujours le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été souvent au désespoir et sur le point de partir, si Mr. de Voit ne l'en avoit empêché. Ce pauvre prince étoit dans une aussi mauvaise situation que moi. Tout le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne à ses actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre considération pour lui, et on le traitoit comme un petit gredin, ce qui l'avoit si fort intimidé, qu'il étoit toujours distrait et mélancolique.

La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin. Il ne s'y arrêta que quelques jours, devant aller en Prusse. Il annonça à la reine, qu'il comptoit faire mes noces à son retour, qui devoit être en six semaines; qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire pour m'équiper, et qu'elle devoit tâcher de divertir le prince pendant son absence par des bals et des festins. Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps, lui fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit impossible de me nipper dans un si court espace, les marchands n'étant point assez fournis pour livrer ce qui seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent pour mon malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en fumée dès que mon mariage fut reculé.

La reine changea de conduite après le départ du roi. Elle affecta de témoigner de l'amitié au prince et d'être satisfaite de l'avoir pour gendre, mais elle ne se contraignit point avec moi, et je restai son souffre-douleur aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur pied et ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai enfin de la compassion à ceux qui en étoient les moins susceptibles. J'aurois pu dire comme Alzire dans la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs nés pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au désespoir et à laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la violence de mon transport, que la reine me poussoit à bout, et que je me jeterois aux pieds du roi à son retour pour le supplier de me dispenser de me marier, en avertit Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne prisse cette résolution. Celui-ci n'ignorant pas que la reine intriguoit toujours en Angleterre, et redoutant de nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui donner le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour moi d'une façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr. de Sastot, que le roi se repentoit de m'avoir engagée, qu'il ne pouvoit souffrir le prince héréditaire, et qu'il se proposoit de rompre mon mariage à son retour de Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui recommenda surtout le secret, puisqu'il n'y avoit que lui qui sût les intentions du roi. Cette fausse confidence fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement le prince héréditaire. Elle me fit part de ses craintes et m'ordonna de lui faire des politesses, disant qu'elle aimoit mieux mourir que de me voir duchesse de Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que le roi approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à redire. Je ne comprenois rien à toute cette énigme, que Grumkow m'a dévoilée depuis.

Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi étant revenu peu après de Prusse, témoigna assez par ses actions qu'on en avoit donné à garder à la reine. A la vérité les manières polies et réservées du prince ne lui plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât que le militaire, le vin et l'économie et qui eût les façons allemandes. Pour approfondir son caractère et tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais de conduite et gardoit son bon sens pendant que les autres le perdoient. Cela faisoit enrager le roi. Il se plaignit même de lui à Grumkow et à Sekendorff, disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces discours souvent répétés firent craindre à ces derniers que l'aversion du roi n'entraînât des suites fâcheuses pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince héréditaire, pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien, et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de s'insinuer et de mettre fin à son mariage. Le prince se trouva fort embarrassé. Le Margrave, son père, étoit altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais voulu consentir que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en couper les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que le Margrave George Guillaume avoit levés, l'un à son fils cadet, l'autre au général Philippi. Cependant après de mûres réflexions il se rendit aux instances de Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince souhaitoit d'entrer dans son service. Il lui conféra quelques jours après un régiment de dragons et lui fit présent d'une épée d'or si pesante qu'à peine on pouvoit la lever.

Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être en service pour être traité en esclave. Ni mes frères ni les princes du sang n'avoient d'autre distinction que celle qu'ils recevoient de leur grade militaire. Ils étoient confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour passer en revue, n'avoient pour compagnie que des brutaux officiers sans esprit et sans éducation, avec lesquels ils s'abrutissoient entièrement, n'ayant d'autre occupation que de faire exercer les troupes. Je ne doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied. Mes conjectures se trouvèrent justes. Le roi avant de retourner à Potsdam lui fit insinuer, qu'il lui feroit plaisir d'aller prendre possession de son régiment. Il fallut obéir.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings