1706. (continued 3)
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La reine acheva de nous abîmer par ses hauteurs. Grumkow avoit acheté une très-belle maison à Berlin de l'argent qu'il avoit tiré de l'Empereur. Il avoit trouvé le moyen de l'orner et de la meubler aux dépens de toutes les têtes couronnées. Le feu roi d'Angleterre et l'Impératrice de Russie y avoient fourni. Il pria la reine de lui donner son portrait, lequel, disoit-il, feroit le plus grand lustre de sa maison. La reine le lui accorda sans peine. Elle se faisoit justement peindre dans ce temps-là par le fameux Pesne, très-renommé pour sa grande habilité dans cet art, et ce portrait étoit destiné pour la reine de Danemarc. Comme il n'y avoit que la tête d'achevée, lorsqu'elle partit pour Vousterhausen, elle ordonna au peintre, d'en tirer une copie pour Grumkow, ne donnant des originaux qu'aux princesses. Ce ministre en vint un jour remercier la reine, et lui témoigna la joie qu'il avoit de posséder une pièce si parfaite. C'est le chef-d'oeuvre de Pesne, continua-t-il, et on ne peut rien voir de plus ressemblant et de mieux travaillé. La reine me dit tout bas: j'espère qu'on aura fait un quiproquo, et qu'on lui aura donné l'original pour la copie!» et en même temps elle le lui demanda tout haut. «Comme le roi, lui répondit-il, m'a fait la grâce de me donner son portrait en original, il est bien juste que j'aie le portrait de votre Majesté égal avec le sien; je l'ai envoyé chercher de chez le peintre, c'est une pièce achevée.» «Et par quel ordre? lui répliqua la reine, car je n'honore aucun particulier d'un original, et je ne prétends pas vous distinguer des autres.» Elle voulut lui tourner le dos, en lui disant ces dernières paroles, mais il l'arrêta en la conjurant de lui laisser le portrait. Elle le lui refusa d'une manière très-désobligeante, et lui dit force piquanteries en se retirant. Dès que le roi fut à la chasse, elle conta toute cette scène au comte de Fink. Celui-ci charmé de pouvoir jouer un tour à Grumkow, contre lequel il avoit une pique particulière, anima la reine à lui faire ressentir l'impertinence de son procédé. Il fut donc résolu, que dès qu'elle seroit de retour à Berlin, elle enverroit plusieurs de ses domestiques chez Grumkow, pour lui redemander son portrait, et lui dire en même temps, qu'elle ne le lui donneroit ni en original ni en copie, jusqu'à ce qu'il changeât de conduite à son égard, et apprit à lui rendre le respect qui lui étoit dû comme à sa souveraine. Dès le lendemain cette belle résolution fut mise en exécution. Nous retournâmes ce jour en ville et aussitôt que la reine y fut arrivée, elle s'empressa de donner ses ordres là-dessus, de crainte, d'y trouver de l'obstacle par les représentations qu'on lui feroit. Grumkow qui peut-être avoit déjà été averti par la Ramen du dessein de la reine, reçut la harangue que le valet de chambre de cette princesse lui fit d'un air ironique. «Vous pouvez, lui dit-il, reprendre le portrait de la reine, je possède ceux de tant d'autres grands princes, que je puis me consoler d'être privé du sien.» Il ne manqua pas cependant d'informer le roi de l'avanie qu'il venoit d'essuyer, et d'y donner le tour le plus malin; ni lui ni toute sa famille ne mirent plus le pied chez la reine. Il en parloit d'une façon peu mesurée et sa langue venimeuse déploya toute sa rhétorique à tourner en ridicule cette princesse, trop heureuse encore s'il s'en étoit tenu là, mais il s'en vengea peu après par des effets, comme nous le verrons dans la suite. Les bien intentionnés s'entremirent pour appaiser cette affaire. Grumkow fit valoir au roi le respect qu'il avoit pour tout ce qui lui appartenoit, en faisant des espèces d'excuses à la reine, auxquelles elle répondit obligeamment, ce qui mit en apparence fin à leurs divisions.
La réponse d'Angleterre tardant à venir, la reine commença à s'en inquiéter. Elle avoit tous les jours des conférences avec Mr. du Bourguai, qui la plupart du temps n'aboutissoient à rien. Enfin, au bout de quatre semaines, ces lettres tant désirées arrivèrent. Voici le contenu de celle que la reine d'Angleterre écrivit pour être montrée au roi. «Le roi, mon époux, disoit-elle, est très-disposé à resserrer les noeuds de l'alliance, que le feu roi, son père, a contractés avec celui de Prusse, et de donner les mains au double mariage de ses enfans, mais il ne peut rien dire de positif avant que d'avoir proposé cette affaire au parlement.» Cela s'appeloit biaiser et donner une réponse vague. L'autre lettre ne contenoit rien de plus réel, ce n'étoient que des exhortations à la reine de soutenir avec fermeté les persécutions du roi, par rapport à mon mariage avec le duc de Weissenfeld; que ce parti étoit trop peu redoutable pour s'en alarmer si fort, et que ce ne pouvoit être qu'une feinte du roi. Celle qui étoit pour mon frère étoit à peu près dans les mêmes termes. Jamais la tête de Méduse n'a causé tant d'effroi que la lecture de ces lettres en donna à la reine; elle se seroit résolue de les passer sous silence et de récrire une seconde fois en Angleterre, pour tâcher d'en obtenir de plus favorables, si Mr. du Bourguai n'étoit venu l'avertir, qu'il étoit chargé des mêmes commissions pour le roi. La reine parla très-fortement à ce ministre, et lui témoigna le mécontentement qu'elle avoit du procédé de sa cour à son égard; elle le chargea d'assurer le roi, son frère, que s'il ne changeoit d'avis, tout seroit perdu. Le roi arriva quelques jours après. Dès qu'il entra dans la chambre, il lui demanda, si la réponse étoit venue? «Oui, lui dit la reine, en payant d'effronterie, elle est telle que vous la désirez!» et en même temps elle lui donna la lettre. Le roi la prit, la lut et la lui rendit d'un air fâché. «Je vois bien, lui dit-il, qu'on prétend encore me tromper, mais je n'en serai pas la dupe.» Il sortit d'abord et alla trouver Grumkow, qui étoit dans son anti-chambre. Il s'entretint deux bonnes heures avec ce ministre, après quoi il repassa dans la chambre où nous étions, avec une physionomie gaie et ouverte. Il ne fit mention de rien et fit très-bon accueil à la reine. Cette princesse se laissa éblouir par les caresses du roi et s'imagina, que tout alloit le mieux du monde. Mais je n'en fus pas la dupe; je connoissois ce prince, et sa dissimulation me faisoit plus craindre que ses emportemens. Il ne s'arrêta que quelques jours à Berlin et retourna à Potsdam.
L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle époque. Mr. de la Motte, officier au service de Hannovre, arriva secrètement à Berlin et alla se loger chez Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche parent. «Je suis chargé, lui dit-il, de commissions de la dernière importance, mais qui exigent un secret infini, et qui m'obligent de tenir mon séjour caché; je suis chargé d'une lettre pour le roi, mais il m'est expressément ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me suis adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance. Je me flatte donc, que comme mon ancien ami et en qualité de parent, vous me tirerez d'embarras et ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement de confidence inspira de la curiosité à Sastot; il pressa fort la Motte de lui apprendre le sujet de son voyage. Après beaucoup de résistance de la part de ce dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu de s'esquiver secrètement de Hannovre à l'insu du roi, son père, et de se rendre à Berlin pour m'épouser. «Vous voyez bien, lui dit la Motte, que toute la réussite de ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme on ne m'a pas défendu d'en informer la reine, je vous laisse le soin de l'en instruire, si vous la croyez assez discrète pour cela.» Sastot lui répondit, que pour ne rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire. J'étois justement tombée malade quelques jours auparavant d'une grosse fièvre de rhume. Sastot trouva Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui faire le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler, il ne manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la Motte et des nouvelles qu'il lui avoit apprises, la priant de lui conseiller s'il falloit le dire à la reine. Sastot et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni l'autre que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen, et que par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas d'être d'abord averti de ce qui se passoit. Mais enfin, après une mûre délibération ils résolurent de lui en faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la cacher ni à la comtesse de Fink ni à Mdme. de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la discrétion, et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses qui pourroient arriver si ce projet venoit à transpirer. Elle leur promit tout au monde, et se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle, préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai demain chez elle, pour lui parler moi-même, mais surtout faites en sorte qu'elle soit bientôt en état de sortir.» Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez moi. «Je ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un fou, il chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne nouvelle qu'il a reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.» Je ne fis point réflexion à cela, et comme je ne lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse, continua-t-elle, de savoir ce que ce pourroit être, car il dit, Madame, que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je, quelle bonne nouvelle pourroit m'arriver dans la situation où je suis, et d'où Sastot pourroit-il en recevoir?» «De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du prince de Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur à cela, lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens sur ce sujet.» Il est vrai, Madame, me répondit-elle, mais je crains fort que Dieu ne vous punisse des mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie pour vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi, son père, et peut-être se brouiller avec toute sa famille, pour venir vous épouser. Quel parti êtes-vous donc résolue de prendre? Il n'y a point à opter; aimez-vous mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ou voulez-vous rester à reverdir? En verité, Madame, vous me percez le coeur, et dans le fond vous ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à rire de son emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit de me dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore reçu des lettres pareilles à celles qu'elle eut, il y a six mois, et c'est sans doute, lui dis-je, la cause des grands raisonnements que vous me faites.» «Non, point du tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit de l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que l'affaire étoit sérieuse, et l'envie de rire me passa pour faire place à un sombre chagrin, qui ne raccommoda pas ma santé. La reine vint le lendemain chez moi. Après m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques de la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que Madame de Sonsfeld m'avoit dit la veille; «vous serez donc enfin heureuse, quelle joie pour moi!» Pendant tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez, continua-t-elle, qu'avez-vous?» Je me fis une conscience de diminuer sa satisfaction. «La seule pensée de vous quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que toutes les couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.» Ma réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après quoi elle se retira. Il y eut ce soir-là appartement chez la reine. Le mauvais génie de cette princesse y mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des lettres qu'il avoit reçues de sa cour, il entra insensiblement en matière avec la reine, qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta le dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en parut surpris et lui demanda si tout-cela étoit bien sûr! «Si sûr, lui dit-elle, que la Motte est dépêché ici de sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire en question.» Du Bourguai levant alors les épaules: «Que je suis malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté vient de me faire une confidence, qu'elle auroit dû me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon Dieu! que je suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès ce soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon maître, qui ne manquera pas de déranger les projets du prince, son fils, mais je ne puis en agir autrement.» On peut aisément se figurer la frayeur de la reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du Bourguai de son dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La reine resta dans une consternation et un désespoir terrible. Pour comble de malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff, qui avoit été instruit de tout par cette femme, s'étoit rendu à Potsdam, pour prévenir le roi et l'empêcher de ne point donner de réponse. La comtesse de Fink me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine étoit éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à empêcher, que l'imprudence de la reine ne parvînt aux oreilles du roi. Ce prince se rendit huit jours après à Berlin. Malgré toutes les insinuations de Sekendorff, il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil des plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il avoit de voir le prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de partir le plutôt qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les choses avoient bien changé de face. Les délais du roi et les imprudences de la reine donnèrent le temps au courrier de du Bourguai d'arriver en Angleterre. Comme il étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa et obligea le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de se rendre incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le départ du prince. Comme il étoit adressé au ministère, il n'eut plus d'autre parti à prendre que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient à Berlin avec un empressement et une joie sans égale. Cette joie se changea bientôt en tristesse par l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la nouvelle de son subit départ pour l'Angleterre.
Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La nation Angloise souhaitoit passionnément la présence du prince de Galles dans son futur royaume. Ils avoient pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce sujet, sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne vouloit point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant que son arrivée y causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir préjudiciables à son autorité. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit pas en état de différer encore long-temps à contenter la nation. Il écrivit donc secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre dans cette démarche. C'étoit trouver un honnête prétexte de se brouiller avec le prince de Galles et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût s'en plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier de du Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent le roi de se rendre aux voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut enfermé pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cassé. Mais le roi, mon père, le prit à son service après son élargissement, où il commande encore actuellement un régiment. Toutes ces choses ne firent qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le roi, son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne le satisfaisoit par mon mariage.
Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avoit de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre, nous y dînions et n'osions en sortir, pour quelque raison que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en invectives contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé le coquin de Fritz. Il nous forçoit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous avions de l'aversion, ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout ce que nous avions dans le corps. Chaque jour étoit marqué par quelque événement sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise à rouleaux et se faisoit ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étoient appuyés sur des béquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence. Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'étoit épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs.
Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour. Allez-vous en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés, car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s'étoit passé une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie extrême, dans l'espérance que son humeur se radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu'elle seroit mariée? Ma soeur s'étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre, et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une grêle d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit à ses enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui dit-il, c'est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J'avois un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d'une histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs crimes, qu'il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d'exemple à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en s'adressant toujours à mon frère, et voyant qu'il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que j'évitai heureusement, sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J'y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas long-temps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous êtes faite que c'est horrible. Je n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela à l'altération que j'avois eue et n'y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance. La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute une enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition de sang et que c'étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d'une foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avoit pas pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien, qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur disant, que j'étois détachée du monde, et que j'allois trouver le repos dont personne n'étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai rien à me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux avec la reine et avec mon frère, et d'ensevelir toute désunion et animosité contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je souhaite, et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'étoit pas informé de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois été incommodée. Dès qu'on lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étois si mal que je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu'il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour l'empêcher, mais d'une manière bien dure pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal. J'étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit assez bon pour moi. Quand je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade. Comme tous les accidens qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'étoit pas en état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois réservée pour endurer toutes les adversités qu'on verra dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle recommençoit de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit été.
Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de la part du Margrave d'Ansbach. Il remit la bague de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans la moindre cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa mauvaise humeur. Il n'y avoit plus que moi qui en fusse l'objet. Holtzendorff venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce n'étoit jamais que pour me dire des choses désagréables de sa part. Il tâchoit toujours d'embellir les complimens dont il étoit chargé, par les termes les plus mortifians. Cet homme étoit la créature de Sekendorff et si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui. Il ne se servoit de son crédit que pour faire des malheureux, et n'avois pas seulement le mérite d'être habile dans son art. Le roi en agissoit un peu mieux envers mon frère par l'instigation de Sekendorff et de Grumkow, qui manioient entièrement l'esprit de ce prince. Les subites révolutions qu'ils avoient expérimentées des sentimens du roi, les tenoient toujours dans la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que le roi d'Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, et qu'en ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils n'ignoroient pas les menées de la reine, qui intriguoit perpétuellement avec cette cour, et ils étoient informés de la lettre que mon frère avoit écrite à celle d'Angleterre. Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les projets, pour empêcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce projet consistoit, à mettre entièrement la désunion dans la maison de Prusse et d'obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du roi, de prendre quelque résolution violente, qui pût donner prise sur lui et sur moi. Le comte de Fink étoit un obstacle à leur dessein. Mon frère avoit de la considération pour lui, et son caractère de gouverneur lui donnoit sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit l'empêcher de faire des démarches préjudiciables à ses intérêts. Ils représentèrent donc au roi, que mon frère, ayant 18 ans passés, n'avoit plus besoin de Mentor, et qu'en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à toutes les intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. Le roi goûta leurs raisons. Les deux gouverneurs furent congédiés très-honorablement, ils gardèrent l'un et l'autre de grosses pensions et retournèrent vaquer à leurs emplois militaires. On donna en récompense deux officiers de compagnie à mon frère. L'un étoit le colonel de Rocho, très-honnête homme, mais d'un fort petit génie, l'autre le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel esprit et n'étoit qu'une bibliothèque renversée. Mon frère leur vouloit assez de bien, mais Kaiserling, étant plus jeune et fort débauché, fut par conséquent le plus goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les après-midis chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous nous occupions à nous cultiver l'esprit. J'avoue que nos écritures rouloient souvent sur des satires, où le prochain n'étoit pas épargné. Je me souviens qu'en lisant le roman comique de Scarron, nous en fîmes une assez plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, le Margrave de Schwed Saldagne, et le roi Ragotin. J'avoue que j'étois très-coupable de perdre ainsi le respect que je devois au roi, mais je n'ai pas dessein de m'épargner, et je ne prétends nullement me faire grâce. Quelques sujets de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne doivent jamais oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu de nous censurer, nous encourageoit par son approbation à continuer ces belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n'y étoit pas épargnée, quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle étoit fort replète et d'une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon nous la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de savoir qui étoit cette fameuse Mdme. Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c'étoit la Camerera mayor de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un jour qu'il y avoit appartement, et qu'on y parloit de la cour d'Espagne, elle s'avisa de dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la famille des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus que j'en étoufferois pour ma part. Elle vit bien qu'elle avoit dit une sottise, et s'informa auprès de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, ce que ce pouvoit être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très-fâchée contre moi, sentant bien que je l'avois turlupinée; et j'eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. Un caractère satirique est très-peu estimable; on s'accoutume insensiblement à ce vice et à la fin on n'épargne ni ami ni ennemi. Il n'y a rien de si aisé que de se saisir du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l'avoue, d'entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est indifférente mais il est en même temps dur de penser, que peut-être on subira le même sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous brocardons sur les défauts d'autrui, pendant que nous ne faisons aucune réflexion sur les nôtres. Je me suis entièrement défaite de ce vice, et je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais caractère, et qui méritent par le venin de leur langue, qu'on leur rende la pareille. Mais j'en reviens à mon sujet.
Le temps de l'arrivée du Margrave d'Ansbach approchant, et ce prince n'ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir j'allai chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c'est à dire très-mal, et me dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu'il ne poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena elle-même dans ma chambre. Je me rendis le lendemain à Berlin, où je trouvai la comtesse Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d'état. Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il y avoit quelque temps qu'on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu'il y avoit appartement chez la reine. Comme elle n'avoit pas seulement été informée de sa maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu'elle tomba en défaillance en présence de toute la cour, ce qui découvrit l'intrigue qu'elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminué son crédit auprès de la reine, qui ne fut pas fâchée de se défaire d'elle. Cependant le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à Berlin. Les noces de ma soeur y furent célébrées en cérémonie, et elle partit quinze jours après son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon mariage s'y renouvelèrent. Ce n'étoit tout le jour que querelle et dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frère et moi. Ce prince faisoit l'office d'écuyer tranchant il servoit tout le monde hors mon frère et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d'en manger. Nous ne vivions l'un et l'autre que de café et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'estomac. En revanche, je me nourrissois d'injures et d'invectives, car j'étois apostrophée toute la journée de tous les tîtres imaginables, et devant tout le monde. La colère du roi alla même si loin, qu'il nous chassa, mon frère et moi, avec l'ordre formel de ne paroître en sa présence qu'aux heures du repas. La reine nous faisoit venir secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. Elle avoit des espions de tout côté en campagne, qui venoient l'avertir dès qu'on le voyoit paroître de loin, afin qu'elle put avoir le temps de nous renvoyer. La négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous surprendre chez elle. Il n'y avoit qu'une issue dans la chambre de cette princesse, et il arriva si subitement, qu'il ne nous fut plus possible de l'éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je me fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que je n'y pouvois tenir et que j'étois dans une posture fort incommode. Nous étions à peine retirés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort fatigué de la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux heures. J'étouffois sous ce lit et ne pouvois m'empêcher de sortir quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu'un avoit pu être spectateur de cette scène, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi s'en alla et nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant la reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. On trouvera peut-être étrange, que nous n'ayons fait aucune démarche pour nous raccommoder avec le roi. J'en parlai plusieurs fois à la reine, mais elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, que si je voulois obtenir ses grâces, je devois épouser ou le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu'empirer les choses, par l'embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces raisons étant bonnes, j'étois obligée de m'y soumettre.
Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, appuyés de ce prince, tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi, mon père, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement engagée. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et celui de Prusse jugea, qu'avec cinquante mille écus de rentes je pourrois vivre très-honorablement avec lui. Il s'arrêta en chemin à Dam, petit bourg appartenant au duc et qui étoit son apanage, où il fut traité splendidement en vin d'Hongrie, ce qui ne manqua pas d'augmenter l'amitié que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses manigances si secrètes, que nous n'en fûmes informés que quelque temps après.
Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, il ne voyoit plus mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les jours, qu'il endureroit tout du roi hors les coups, et que s'il en venoit jamais à des extrémités avec lui, il sauroit s'en affranchir par la fuite. Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment qui étoit en quartier au pays de Clèves. J'avois eu une grande joie de son départ, dans l'espérance, que mon frère mèneroit une vie plus réglée, mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux, succéda à celui-ci. C'étoit un jeune homme, capitaine-lieutenant dans les gens-d'armes, nommé Katt. Il étoit petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père, l'ayant destiné pour la robe, l'avoit fait étudier, et ensuite voyager. Mais comme il n'y avoit de grâce à espérer que pour ceux qui étoient dans le militaire, il s'y vit placé contre son attente. Il continuoit de s'appliquer aux études; il avoit de l'esprit, de la lecture et du monde; la bonne compagnie, qu'il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter des manières polies, pour lors assez rares à Berlin; sa figure étoit plutôt désagréable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui présageoit son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole augmentoit sa laideur; il faisoit l'esprit fort et poussoit le libertinage à l'excès; beaucoup d'ambition et d'étourderie accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien éloigné de ramener mon frère de ses égaremens. Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu'à mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps assez tranquillement, lorsqu'un nouvel événement vint troubler notre repos.
La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut rendue secrètement par un de ses domestiques. Cette lettre m'a fait une si forte impression, que j'en mettrai le contenu ici à peu près tel qu'il étoit.
«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j'avois toujours appréhendé vient enfin de m'arriver. Le roi a entièrement oublié que je suis son fils et m'a traité comme le dernier de tous les hommes. J'entrai ce matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès qu'il m'a vu il m'a sauté au collet en me battant avec sa canne de la façon du monde la plus cruelle. Je tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si terrible emportement, qu'il ne se possédoit plus, et ce n'a été qu'à force de lassitude qu'il a fini. Je suis poussé à bout, j'ai trop d'honneur pour endurer de pareils traitemens, et je suis résolu d'y mettre fin d'une ou d'autre manière.»
La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d'inquiétude qu'à cette princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu'elle, et jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, de mettre fin d'une ou d'autre manière à ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris occasion du chagrin où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui représenter, qu'elle devoit se désister de mon mariage. Je lui fis concevoir, que le roi d'Angleterre n'étoit point d'humeur à me faire épouser son fils; que s'il en avoit eu l'intention, il en auroit agi différemment; que cependant, l'esprit du roi, mon père, s'aigrissoit de plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu'ayant fait et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés envers lui et envers moi ne feroient qu'augmenter, et porteroient peut-être ce dernier à des extrémités qui pourroient lui être très-funestes; que j'avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si j'étois contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais que je prévoyois bien, qu'il falloit qu'il y en eût un de nous de sacrifié à la haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j'aimois mieux que ce fût moi que mon frère; qu'enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colère contre moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de douleur, ne m'en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, que si vous êtes capable de faire une pareille lâcheté, je vous donnerai ma malédiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus que vous vous montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières paroles avec tant d'altération, que j'en fus effrayée. Elle étoit enceinte, ce qui augmentoit mes peines. Je tâchois de la radoucir, en l'assurant, que je ne ferois jamais rien qui pût lui causer le moindre chagrin.
Mlle. de Bulow, première fille d'honneur de la reine, avoit repris dans sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui s'étoit mariée peu après ma soeur. Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. La reine se servoit d'elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit à Mr. du Bourguai et à Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce dernier, homme d'esprit et très-versé dans les affaires, étoit ennemi juré de Grumkow et par conséquent de la clique Angloise. La reine lui fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches qu'elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi. Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les menées de la Ramen; il savoit que cette femme étoit étroitement liée avec Eversmann, très-grand favori du roi; il n'ignoroit pas que la principale cause de nos maux étoit la confiance que la reine avoit en cette créature, qui animoit le roi, par les rapports qu'elle et son compagnon lui faisoient, vrais ou faux, contre mon frère et moi. Il jugea donc, qu'il falloit gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention que d'Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la Ramen, et il conseilla à cette princesse, de tâcher de le mettre dans ses intérêts, en lui procurant une somme d'argent capable de le tenter, de la part du roi d'Angleterre. La reine goûta cet avis et en parla à Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés ce Ministre lui fit remettre 500 écus, pendant qu'a la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit toucher autant secrètement à la Ramen. L'un et l'autre promirent monts et merveilles, mais dès qu'ils eurent reçu l'argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance, et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai par de fausses confidences. Ce procédé de la reine acheva de pousser ce prince à bout; il se crut trahi puisqu'elle vouloit déjà commencer à corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son ressentiment dans l'année 1730, que je vais commencer.
Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes de noël. Il fut de très-bonne humeur pendant tout le séjour qu'il y fit, et quoiqu'il ne nous fît pas bon accueil à mon frère et à moi, il épargna du moins les injures. Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et nous étions tous dans une sécurité parfaite, les bonnes manières du roi nous ôtant tout soupçon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain?
Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours après le comte Fink reçut une lettre de sa part avec un ordre séparé, de n'en faire l'ouverture qu'en présence du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui étoit en même temps défendu, sous peine de la vie de ne point faire mention à personne ni de l'une ni de l'autre. Les deux Ministres que je viens de nommer, en avoient reçu un pareil, dans lequel il leur étoit enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Dès qu'ils furent assemblés ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une à la reine. Voici le contenue de celle qui étoit adressée au comte de Fink.
«Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n'ignore aucune de ses intrigues, qu'elles me déplaisent et que j'en suis las, que je ne prétends plus être le jouet de sa famille, qui m'a traité indignement, qu'une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que pour dernière grâce je lui permets d'écrire encore une fois en Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle sur le mariage de ma fille. Dites-lui, qu'en cas que la réponse qu'elle recevra, ne soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l'unir avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix de ces deux partis, qu'elle doit m'engager sa parole d'honneur, de ne plus s'opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre conduite sur vous et sur vos familles.»
Je suis votre affectionné roi,
Guillaume.
Ils se rendirent d'abord chez la reine. Elle ne s'attendoit à rien moins qu'à cette visite. J'étois chez elle lorsqu'on vint l'avertir, que ces trois Mrs. demandoient à lui parler de la part du roi. Je lui dis d'avance que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa les épaules et me répondit: n'importe, il faut de la fermeté, et ce n'est pas ce qui m'embarrasse. En même temps elle passa dans sa chambre d'audience, où étoient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et lui présenta la lettre du roi. Après qu'elle l'eut lue, Grumkow prit la parole et voulut lui démontrer par un grand discours de politique, que l'intérêt et l'honneur du roi exigeoient, qu'elle se rendit à ses désirs en cas que la réponse d'Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits, et suivant l'exemple du diable, lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur, il prétendoit la réduire par l'écriture sainte; en lui alléguant des passages convenables au sujet dont il s'agissoit. Il lui représenta ensuite, que les pères avoient plus de droit sur leurs enfans que les mères, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d'accord, les enfans devoient obéir préférablement au père; que ces derniers étoient maîtres de les forcer à se marier contre leur gré, et qu'enfin la reine auroit tout le tort de son côté, si elle ne se rendoit à ces raisons. Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l'exemple de Béthuel, qui répondit à la proposition de mariage que le serviteur d'Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher la fille et demandez-lui son sentiment. Je n'ignore point la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé du roi ne s'accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n'est que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir son caractère et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer à l'état? aucun! Tout au contraire, le roi se verra obligé d'entretenir éternellement ce gendre qui lui sera toujours à charge. J'écrirai en Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n'en seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage que vous venez de me proposer, et j'aimerois mille fois mieux voir ma fille au tombeau que malheureuse. Là s'arrêtant tout d'un coup elle dit, qu'elle se trouvoit mal et ajouta, qu'on devroit avoir plus de ménagement pour elle dans l'état où elle se trouvoit. Cependant je n'en accuse point le roi, continua-t-elle en regardant Grumkow, je sais à qui je suis redevable de ses mauvais traitemens. En proférant ces dernières paroles elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquoit assez combien elle étoit piquée contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort altérée. Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en étoient si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versâmes un torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu'elle ne pouvoit plus faire que peu de fond sur l'Angleterre, mais que du moins elle gagneroit du temps jusqu'au retour de la réponse, qu'elle devoit en recevoir. Elle résolut cependant d'employer tous ses efforts pour en tirer une favorable. Elle me chargea donc d'écrire à mon frère, de lui mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d'une seconde lettre, qu'il devoit écrire à la reine d'Angleterre. Voici le contenu de cette lettre que je fis bien malgré moi.
Madame ma soeur et tante!
Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mérite font l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma parole d'honneur à votre Majesté, de n'épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l'état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais je suis convaincu, que je n'ai rien à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander, étant etc.
Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit deux, dont l'une fut montrée au roi et l'autre contenoit un détail de ce qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux désirs du roi. Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé, qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la reine alloient en augmentant à mesure que le temps s'écouloit. Comme personne ne présageoit rien de bon des résolutions d'Angleterre, et qu'on l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce qu'elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement qu'elle affecteroit d'être malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions découvrir à la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle en étoit si fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire. Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. Il n'étoit pas probable qu'on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu'à rendre notre condition plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on avoit su dans la maison de ce dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrètement, et qui n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de la reine, qu'elle avoit très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, mais elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable. Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit n'étoit rien moins que tranquille; malgré l'éloignement que j'avois pour le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me menaçoit, c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j'aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée, étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce celle qu'elle en avoit reçue çi-devant.
Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu'il a fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu'on lui obéisse, et fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne répondit qu'en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre résolution d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant la malade.
La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours la même chanson. La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé, elle me fit d'abord part de ces belles nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère contre elle et contre moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu'il étoit d'une humeur épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère qu'il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les cheveux par toute la chambre. Je n'étois point présente à cette narration. Après que ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il n'y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étois au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étois prête à faire toutes les soumissions imaginables pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières paroles, et m'assis fort émue à un bout de la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir.
Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de l'éducation de la princesse. Je n'ai accepté cet emploi qu'avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me soumets après cela à tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi elle sera encore trop heureuse de l'épouser.
Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors avoit gardé le silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le roi. L'autre lui soutint de son côté d'un ton moqueur, que les effets prouveroient bientôt ce qu'il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, que les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de meilleur, à l'exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir le duc pour gendre.
La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord à nos physionomies, que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, que nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu. Nous consultâmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit à faire dans des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le Maréchal de Borck, homme d'une probité et d'une droiture infinie, et de lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s'étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure. Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a porté à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, qu'il y a trois jours qu'il est en cette ville logé dans une petite maison à la ville neuve, d'où il ne sort que le soir sur la brune, pour n'être pas connu. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur du roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux. Ils sont d'autant plus à craindre présentement, qu'étant toujours obsédé pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tâcher de gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné à celui de la princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très-beau pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y conforma entièrement.
Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d'abord chez la reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens pour les noces.
Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave. Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon fils étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que comme un mal-honnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu'elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.»
Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, se retira. Je fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la reine. J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai. Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'étois fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma taille n'avoit qu'une demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la reine ne voulant pas m'exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m'étoient plus sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour l'en délivrer. J'allois toutes les après-midis chez la reine aux heures que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangés de manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir. Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée de reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter; j'étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la coiffure; j'étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler. Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme. de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui parler du prince de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser. Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.» Le roi se radoucit d'abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre expédient n'est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés, si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui nomma le prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois avantagée plus que mes autres enfans, c'est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'écrirai demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti qu'elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut guère agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n'êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner du temps, pour penser à ce que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps? J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu'elle épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu'elle ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine. Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commençoient à le lasser; je crois même que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, et m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr d'appaiser la reine, qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement, et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu'il venoit d'écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton rempli de colère, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, qu'il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer la lettre. C'étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en fut informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amitié qu'elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.
Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la mienne n'en étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui. Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être autour de sa personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.
Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde, pour s'aboucher avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée j'étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui c'étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas être la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point que je ne vous tire d'ici, dès que j'y serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»
Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il vouloit faire. Je lui en remontrai l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle entraîneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole d'honneur de ne le point exécuter.
Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'étoit augmenté que par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl, premier médecin de ce prince, l'avoient informé de l'état de la reine; on lui fit même savoir, qu'elle étoit en danger de vie et qu'elle couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'étoit point malade, et que toutes les simagrées qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.
L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances. Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui, qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient animé contre elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa, paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler désormais selon ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel. Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi. Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre.
Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il étoit résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son esprit étoit si aigri, qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et s'emportait même souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n'ose lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n'ai point voulu dire à la reine pour ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a que de violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts, il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit. Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une affaire de cette conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets, qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'exécution jusqu'à ce que l'on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie, où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur. Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à d'autre qu'à moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il s'étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'église Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du château; il vint me rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée de l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras où il venoit de me jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots:
«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrivée du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c'est encore un mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.»
Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que j'avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je l'eusse brûlée par mégarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain. Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine. On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de chagrins.
Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L'extrême foiblesse de la reine l'empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre lui continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé de me demander en mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu'il dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.
Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y répondit de la manière du monde la plus obligeante. Le dîner mit fin à cette conversation. On remarqua d'abord un air de contentement répandu sur le visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y présida comme de coutume. Le roi, dans l'excès de sa bonne humeur, prit un grand verre et porta tout haut à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien différent sur les conviés, Grumkow et Sekendorff en furent étourdis, pendant que les clients de la reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent cependant une conduite égale; tous se levèrent de table pour le féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu'il en versoit des larmes. Après le repas, Mr. Hotham s'approchant du roi le supplia, de ne point divulguer les propositions qu'il lui avoit faites par rapport à mon mariage, avant qu'il ne lui eût accordé une seconde audience. Le roi fut un peu surpris du secret qu'on lui imposoit, on remarqua même quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow, accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s'en retournèrent à Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruinés. Cependant les domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles.