1706. (continued 4)
Reading edition
J'étois tranquillement dans ma chambre occupée à mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue des domestiques, m'interrompirent, et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles, qu'ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces gens étoient devenus fous, ils ne cessoient de m'étourdir, leur satisfaction étant si grande, qu'ils ne savoient ce qu'ils faisoient. Ils parloient tous à la fois, pleuroient, rioient, sautoient, m'embrassoient. Enfin, lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils me racontèrent ce que je viens d'écrire. J'en fus si peu émue, que je leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n'est ce que cela? ce qui les surprit beaucoup. Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames vinrent aussi me féliciter, j'étois fort aimée et je fus plus charmée des preuves que chacun m'en donna en cette occasion que de ce qui y donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisément se représenter sa joie. Elle m'appela d'abord sa chère princesse de Galles, et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernière prit la liberté de l'avertir, qu'elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant donné aucun avis de toute cette affaire, pourroit être piqué qu'elle fit tant d'éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes ces espérances. La comtesse de Fink s'étant jointe à elle, la reine, quoiqu'à regret, leur promit de se modérer.
Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune mention de ce qui s'étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise opinion de toute la négociation de Mr. Hotham. Il fit part à la reine des engagemens qu'il avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé la seconde de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. Il attendoit ces deux princes le lendemain. Sekendorff étoit l'entremetteur de ce mariage, il portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu'ébaucher par cette alliance le grand plan qu'il méditoit. Le duc, beau-frère de l'Impératrice, n'étoit alors que prince apanagé, son beau-père, le duc de Blankenbourg, étant l'héritier présomptif du duché de Bronswic. Je ne m'étendrai point à faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit aimé et considéré de tous les honnêtes gens; son fils marche sur ses traces. La reine étant près d'accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans cérémonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers qui y fût invité.
Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des conférences secrètes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s'accrochoit qu'à une condition que le roi d'Angleterre exigeoit de celui de Prusse, qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui représenta, que cet homme, entièrement dans les intérêts de la cour de Vienne, étoit seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu'il trahissoit les secrets de l'état et que de concert avec un nommé Reichenbach, résident du roi d'Angleterre, il y faisoit les plus infâmes intrigues. Le chevalier ajouta, qu'on avoit intercepté de ses lettres à ce même Reichenbach, et qu'il étoit prêt à prouver ce qu'il venoit d'avancer, en les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la conclusion du double mariage, l'assurant, que le roi son maître seroit satisfait, des fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement la liberté au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot à la princesse d'Angleterre, il n'en exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par tant d'offres avantageuses; il lui répondit, qu'il ne balanceroit point à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses écritures des détestables menées dont on l'accusoit, qu'il acceptoit avec plaisir l'alliance du prince de Galles, et qu'il penseroit aux propositions qu'il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. Quelques jours après il déclara à Mr. Hotham, qu'il consentoit aussi à ce dernier article, à condition néanmoins que mon frère seroit nommé Statthaltre de l'électorat d'Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du roi d'Angleterre jusqu'à ce qu'il devînt par sa mort héritier du royaume de Prusse. Ce ministre lui répondit, qu'il en écriroit à sa cour; mais qu'il n'osoit le flatter d'obtenir cette prétention.
Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j'en vis plusieurs qu'il avoit envoyées à la reine. Je vous conjure, mon cher Hotham, lui disoit-il, faites bientôt une fin de mon mariage; je suis amoureux comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je trouvai ces sentimens bien romanesques, il ne m'avoit jamais vue, et ne me connoissoit que de réputation, aussi n'en fis je que rire.
La reine accoucha le 23. d'un prince qui fut nommé Auguste Ferdinand, et eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines.
Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus à Grumkow et affectoit d'en dire du mal devant des gens qu'il connoissoit pour être de ses amis.
Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, où le roi de Pologne l'avoit invité. Toute l'armée saxonne étoit rassemblée dans cet endroit, elle y fit les évolutions et les manoeuvres décrites par le fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages étoient d'une magnificence achevée; les tables au nombre de 100 somptueusement servies, et l'on trouva que ce camp surpassoit de beaucoup celui de drap-d'or sous Louis XIV.
Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ, il étoit encore habillé à la françoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine extrême, ne comptant pas vous revoir de long-temps. Je n'ai que différé le dessein que j'avois de me mettre à l'abri de la colère du roi; je ne l'ai jamais perdu de vue. Vos instances m'ont empêché la dernière fois que je partis pour Dresde d'exécuter mon projet, mais je ne dois plus temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette occasion, je n'en trouverai peut-être de long-temps d'aussi favorable. Rendez-vous donc à mes désirs, et ne vous opposez plus à ma résolution, puisque vous y perdriez vos peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d'abord lui rompre en visière et lui demandai, de quelle façon il vouloit conduire son évasion. Je trouvai son plan si chimérique que je l'en fis convenir. Ma gouvernante lui allégua de son côté, qu'il ruinoit entièrement par cette démarche les bonnes intentions du roi d'Angleterre; qu'avant que de rien entreprendre il falloit attendre la fin de la négociation du chevalier Hotham; que si elle se rompoit, il auroit toujours la liberté d'en venir au dernières extrémités, et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne pouvoit qu'en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le déterminèrent enfin à m'engager sa parole d'honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très-contents l'un de l'autre.
Dès que le roi fut à Mulberg, on s'appliqua à rompre toutes les mesures de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de tout ce qui s'étoit passé dans les conférences qu'il avoit eues avec le roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à la Ramen, et celle-ci ne manqua pas d'en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces éclaircissemens. Il fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes les avances d'Angleterre n'étoient qu'un jeu joué, pour éloigner de lui tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne tendoit qu'à mettre mon frère sur le trône, et à s'emparer du gouvernement par le moyen de la princesse d'Angleterre qu'il devoit épouser; que craignant la vigilance des véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les éloigner peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que pour y parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demandé; que ce prince ne pouvoit détourner ce grand coup qu'en refusant constamment de donner les mains au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés capables de rompre cette négociation, sans se brouiller totalement. Ces mêmes choses furent dites au roi par tant de gens différens, qui n'y sembloient être intéressés que par attachement pour lui, qu'elles lui firent enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler encore et d'attendre les réponses d'Angleterre avant que de lever le masque. Ces détestables avis le rendirent furieux contre mon frère. Son esprit soupçonneux et méfiant ne lui permettant pas d'approfondir la vérité, il se ressouvenoit des rudes attaques qu'on avoit déjà faites à Grumkow, et dont ce dernier s'étoit toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces pensées le confirmèrent dans le sentiment qu'il avait de l'innocence de ce favori.
Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine, qu'il chérissoit dans le fond au suprême degré, jointes à un certain tendre qu'il conservoit pour sa famille, l'inquiétoient à un point que ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à Mr. de Leuvener, ministre de Danemarc, très-honnête homme, qui avoit infiniment d'esprit et qu'il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au fait des manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs particularités, capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce qu'il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son discours, lui promit d'éloigner son favori dès que mon mariage seroit rendu public, un reste de soupçon l'empêchant de faire ce sacrifice avant qu'on lui eût accordé ce qu'il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit par Mr. de Leuvener de cette conversation, n'en fut point satisfait. Il lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son maître, ne signeroit aucun des articles stipulés avant qu'il ne reçût la satisfaction qu'il demandoit. On eut beau lui représenter d'en écrire à sa cour, pour obtenir qu'on se relachât sur cet article, il n'en voulut rien faire, persuadé que l'honneur de sa nation y étoit intéressé.
Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement à Mon-bijou. Mr. Hotham n'y vint point par politique. Grumkow y joua un triste personnage, il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié, n'osant quasi lever les yeux de terre. Il s'étoit retiré dans un petit coin de la salle, où ni la reine ni personne ne lui parloient. Les reflexions que je fis, le voyant ainsi humilié, sur la vicissitude de toutes les choses humaines, m'inspirèrent de la compassion pour son malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui fis les mêmes politesses qu'à l'ordinaire. Mr. de Leuvener m'en fit des reproches, ajoutant, que l'envoyé d'Angleterre seroit très-piqué, s'il apprenoit que j'en avois agi ainsi avec l'ennemi mortel de son roi et de sa cour. Je n'ai rien à démêler jusqu'à présent, lui répondis-je, avec le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n'ai pas besoin de régler ma conduite selon ses idées. J'ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m'a donné de violens chagrins, mais j'ai le coeur trop bon pour lui témoigner le moindre ressentiment dans un temps où je le vois accablé et prêt à succomber. D'ailleurs Mr. je trouve que c'est une mauvaise politique que de mépriser son ennemi, lorsqu'on croit qu'on n'en a rien à craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite d'autre punition que celle, de n'être plus en état de faire du mal. Leuvener m'a dit depuis, qu'il s'étoit bien souvent ressouvenu de cette conversation, dans laquelle je n'avois que trop bien prévu ce qui arriva peu à près.
Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère plus désespéré que jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit guère, fit avertir la reine, qu'il méditoit de s'enfuir, qu'il en parloit souvent dans l'excès de ses emportemens et qu'il prenoit certaines mesures qui lui faisoient tout craindre; il la fit cependant assurer, qu'il épieroit si bien les démarches de mon frère, qu'il romproit tous les projets qu'il pourroit faire. Ce procédé de Mr. de Rocho étoit très-louable, mais son petit génie lui fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit dans un cas fort épineux; en s'opposant aux volontés de mon frère il s'attiroit sa haine, et en le laissant s'enfuir, il encouroit la disgrâce du roi et risquoit peut-être sa tête. Ces réflexions l'intimidèrent si fort, qu'il en alla faire ses plaintes de maison en maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientôt celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne l'ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho venoit de lui apprendre, m'en parla sachant que je connoissois parfaitement l'humeur de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu'elle avoit à faire. Je n'osai lui dire sincèrement l'état des choses, craignant sa foiblesse pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je lui avouois, qu'il tomboit dans une mélancolie affreuse, qu'il avoit des momens de rage, qui m'avoient souvent effrayée, qu'il lui cachoit l'horreur de sa situation, ne voulant point l'inquiéter, mais que je ne croyois point qu'il seroit capable d'en venir aux extrémités qu'elle appréhendoit. Je lui fis concevoir, qu'on disoit des choses dans l'excès du désespoir, qu'on n'exécutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai de faire mon possible pour lui ôter ces idées.
Les réponses d'Angleterre arrivèrent dans ces entrefaites. Elles furent telles que le roi pouvoit les désirer, on lui accordoit absolument tout ce qu'il avoit demandé, mais toujours à condition d'éloigner Grumkow avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu des lettres originales interceptées de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda une audience secrète. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut d'abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla le premier à ce prince. Il commença par lui détailler les soins que l'Empereur s'étoit donnés pour gagner son amitié, lui fit valoir la complaisance qu'il avoit eue de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, la garantie qu'il lui avoit donnée des duchés de Juliers et de Bergue, ajoutant, qu'il étoit bien dur pour l'Empereur, de voir que malgré toutes ces avances il l'abandonnoit pour prendre le parti de ses ennemis. Je suis honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m'a reconnu toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché et me vois forcé, par l'excès du dévouement que j'ai pour vous, de me mêler dans une affaire bien délicate, mais l'état dans lequel je vous vois me fait frémir; arrive ce qui en pourra, j'aurai la consolation d'avoir fait mon devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des trames secrètes avec l'Angleterre. Voici des lettres que je viens de recevoir de notre ministre à cette cour, en voici d'autres de l'envoyé de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d'Angleterre a eu l'imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que le prince royal lui a écrites; elles contiennent des promesses de mariage dans toutes les formes, ce qui s'est fait à l'insu de votre Majesté, outre cela il court un bruit sourd en ville, qu'il a dessein de s'évader; ces circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reçu des nouvelles plus détaillées sur ce sujet, qu'il pourra lui faire voir. Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient si fort à coeur, j'ai ordre de ma cour de vous offrir d'y travailler; je ne désespère point d'en venir à bout. Celui du prince royal me paroit trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien d'inconveniens il entraîne après lui: vous aurez une belle-fille, vaine et glorieuse, qui remplira votre cour d'intrigues, les revenus de votre royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui sait si enfin elle ne parviendra pas à vous dépouiller de votre autorité. Je m'emporte, Sire, mais pardonnez-moi en faveur de mon zèle, c'est Sekendorff et non le ministre de l'Empereur qui vous parle. L'Angleterre en agit avec vous comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m'obéissez, et si vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, si elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs fidèles pourront-ils faire sur elle, s'ils se voient sans cesse le jouet des puissances étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu'à pleurer et joua si bien la comédie, que son discours porta coup. Le roi resta rêveur et inquiet, ne lui répondit pas grand'chose et le quitta peu après. Il fut d'une humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain 14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son tour. Après avoir assuré le roi, que sa cour lui accordoit entièrement tout ce qu'il avoit souhaité, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu'il ne doutoit point que le roi ne l'abandonnât dès qu'il en auroit fait la lecture; qu'à la vérité l'une étoit en chiffres, mais qu'on avoit trouvé des gens assez habiles pour la déchiffrer. Le roi les prit d'un air furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec emportement. Le ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Dès qu'il fut chez lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta ce qui venoit de se passer. Son génie anglois parut dans cette circonstance, il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment de plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné satisfaction. Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de toutes les têtes couronnées. Son caractère de ministre ayant été violé par cette insulte, il leur déclara, que sa négociation étant finie, il prétendoit partir le jour suivant de grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de Bulow; on peut aisément juger de sa douleur. Le roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au désespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui d'Angleterre, il les chargea de faire des excuses à ce dernier de la faute qu'il venoit de commettre, les assurant, que s'il vouloit rester, il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de satisfaction. Tout le jour se passa en allées et venues, sans pouvoir rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inébranlable sur son départ. La mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d'un ton moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit résolu de me faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet il écrivit sur-le-champ à la Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d'y consentir; on peut bien croire qu'elle ne fit aucune difficulté à s'y prêter. Je crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude s'augmentant à mesure que le jour se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionnés, de lui offrir une réparation en forme en leur présence. Mr. de Leuvener en avertit mon frère et le conjura d'écrire un billet au ministre anglois, pour lui persuader d'accepter cet expédient. Mon frère l'ayant dit à la reine et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.
Monsieur!
Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières intentions du roi, mon père, je ne doute pas que vous ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., que mon bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution que vous prendrez, et que votre réponse fera l'union ou la désunion éternelle des deux maisons. Je me flatte qu'elle sera favorable et que vous vous rendrez à mes instances. Je n'oublierai jamais un tel service, que je reconnoîtrai toute ma vie par l'estime la plus parfaite etc.
Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; en voici la réponse.
Monseigneur!
Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je suis pénétré de reconnoissance de la confiance qu'elle m'y témoigne. S'il ne s'agissoit que de ma propre cause, je tenterois même jusqu'à l'impossible, pour lui prouver mon respect par ma déférence à ses ordres, mais l'affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon maître, je ne puis me rendre aux désirs de votre Altesse royale. Je tâcherai de donner la meilleure tournure que je puisse à cette affaire, et quoiqu'elle interrompe les négociations, j'espère pourtant qu'elle ne les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.
La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour moi. J'avois dans ce temps aussi peu d'inclination pour mon mariage avec le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de Weissenfeld, les coups et les injures m'étoient trop récents pour ne pas souhaiter d'en être à l'abri, et j'étois persuadée, que mon sort ne pouvoit être aussi mauvais en Angleterre qu'il alloit le devenir à Berlin, où je ne voyois que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous abbesse, vous aurez un établissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se chagrine, le malheur n'est pas bien grand. Je suis las de toutes ces manigances, mon parti est pris. Je n'ai rien à me reprocher envers vous, j'ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous d'affaire comme vous pourrez, il est temps que je pense à moi, j'ai assez souffert, ne me rabattez plus les oreilles par des prières et des larmes, elles seroient inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d'un ton piqué me perça le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque temps, et il menoit une vie si libertine, que les bons sentimens qu'il avoit eus, en sembloient étouffés. Je tâchai de l'appaiser et de lui faire entendre raison. Ses réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à mon tour, j'y répondis par quelques piquanteries qui m'en attirèrent de plus fortes, ce qui m'obligea de me taire, espérant de pouvoir me raccommoder avec lui, quand son emportement seroit passé.
Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je l'aimois trop pour me séparer brouillée d'avec lui, et je voulois prévenir encore s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense point à m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances d'amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu'il étoit au monde, il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve. Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine et l'épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis.
Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant 15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu'on avoit interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention. En voici à peu près le contenu.
Dans une autre il y avoit:
«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour qu'il informe le Gros des correspondances de son fils en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce sujet que je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que les soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir à nos fins. Ne craignez rien, je saurai vous soutenir et empêcherai bien qu'on découvre nos menées, car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce que je veux.»
Voici ce que contenoient celles datées du mois de Mars:
«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des démarches de l'Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que prétendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement pour épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée, dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince, qui peut avoir le choix de tout ce qu'il y a de parfait, s'adresse à une pareille magotte. Son sort me fait pitié, on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse le soin.»
Les autres lettres étoient écrites dans le même style. Le caractère de l'auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se fera connoître de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.
Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé. Pendant l'absence du roi la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon-bijou. Je fus charmée d'y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il seroit à Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu'il alloit expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne voulois pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer pareilles choses, songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut entraîner, si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, et ruiner pour jamais votre fortune. Quelque amitié que j'aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser, mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il venoit de me dire; prévoyant bien, que cette démarche ne se faisoit que par les raisons que je craignois depuis long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les projets de mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s'en vantoit hautement, et faisoit parade d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par cette étourderie. Je jugeai donc à propos d'en informer la reine, afin qu'elle pût par son autorité tirer cette boëte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en colère du détail de ces impertinences et donna ordre à Mdme. de Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant de sa part à Katt, et de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa commission, Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances que pût lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant, que mon frère lui avoit permis de le copier d'après un original en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent, et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura de sa discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine, qu'il l'a supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit en grâce auprès du prince royal, il tâcheroit de détourner toutes les résolutions funestes qu'il pourroit prendre, qu'il entroit quelquefois dans son génie pour pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y avoit rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; cette réponse dissipa toutes ses inquiétudes pour mon frère. Mais le refus, du portrait nous irrita si fort l'une et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes plus.
Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir entrer la Ramen; cette apparition me sembla la suite d'un mauvais songe. Elle me dit, qu'elle venoit uniquement à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que cette affaire l'intéressoit aussi. Vous êtes triste, continua-t-elle, de ce que la reine vous maltraite, rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous étiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je n'ai rien à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes précautions d'avance, quand même ma faveur tomberoit, ce prince ne m'abandonneroit pas et sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune de mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dépend de vous d'en avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par les ordres duquel j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que vous mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous aux dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le petit génie de la reine, je saurai m'apercevoir dans un moment des rapports que vous lui aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le tort que vous me prétendrez faire. Elle nous avoit parlé à toutes les deux jusqu'alors, mais s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d'avance, vous ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses circonstances qu'en épousant le duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier? Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu'on peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquiétez point de ce que dira la reine, je la connois à fond, et je vous assure, que si le roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois outrée contre cette femme; si j'avois suivi mon premier mouvement, je l'aurois fait sortir par les fenêtres pour lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler mon indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement aux décrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me défis ainsi de cette maudite visite, remplie d'horreur du procédé de cette infâme créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la reine d'être tombée en de pareilles mains.
Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, jour remarquable de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc à l'extrémité du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs passions et sans connoissance de cause. N'étant point ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans celle du diable; tombant ensuite sur d'autres matières, il me dit, qu'il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m'avoit faits, aussi bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il, devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son père; c'est le plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur l'esprit du prince royal, que vous êtes l'unique personne, Madame, qui puisse le ramener à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu'il soit informé de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres précieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n'y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication. Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient l'entrée. La curieuse de savoir d'où provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens proche d'eux, mais sans rien voir. La reine leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres du roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en retourna à son appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi la scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.
Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et Katt n'y manquoit jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin, je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu'il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander, vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de réparer votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse vous faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en défaire. Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit. C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j'étois bien éloignée de penser que mes prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant voulu que l'intimider.
Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse. J'y eus encore une longue conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il s'étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, mais la Bulow s'approchant commença par se chipoter avec lui; elle s'étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je l'avois déjà avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique. La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.
La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l'honneur du roi. La salle à manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n'avez point d'yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je jetai de son côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressoit plus que toute autre chose au monde, je m'informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu'elle contenoit:
«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de vivre.»
Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état de la reine et le mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié, tel que nous l'avons appris depuis.
Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon frère; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit être arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps, d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui cette selle n'étant point faite; il fut contraint de l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché de le trouver encore là.
J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m'avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les particularités, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir cachées, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que je venois d'appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon frère et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.
La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de l'altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines. Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le donna, il n'y avoit que ces mots:
"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince royal."
Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu'elle résolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine, lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti, puisque le paquet lui étoit adressé.
Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand même cela se pourroit, n'est-il pas à craindre que Katt n'en fasse mention, lorsqu'il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans avoir comment s'en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux, dans l'espérance, de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un fut donc porté dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi. La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire simplement au roi, que n'étant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.
Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouvé un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres, pour les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler.
Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes chacune d'une façon si intelligible, sans pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu'elle ne fit point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l'après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous trouvâmes d'abord un terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant long-temps de lever le cachet, l'impossibilité que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis ce temps, pour tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la visite des lettres. Il est temps à présent que je m'étende un peu là-dessus.
J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois avec de l'encre que des choses indifférentes, et me servois du citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d'ordinaire le sujet de cette écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me plaignant amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que je n'avois fait aucune réflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette princesse, l'idée qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit, qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine et de moi. J'avois à peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des remarques sur l'histoire, dont mon frère étoit l'auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée du mois de Mai.
«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»
Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que d'attendre plus long-temps à le refermer. Je m'y opposai tant que je pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre changement.
Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient entièrement son sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est à propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens.
Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'étourderie qu'il eut, de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle. Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux qu'il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d'aller se promener. Le roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m'avoit traité comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une, mais vous n'avez point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d'Ansbac, fut obligé d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville l'estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l'assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre à Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là. L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère.
Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village, où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une.
J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le connoissant pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins; mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu'un autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n'étoit pas sans agitation à la veille d'une si grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi. Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal, qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce qu'il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque. Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se voir découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit, le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent et l'obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre avertirent le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce prince dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu'il ne s'en tiendroit pas à cette première tentative.
Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d'Août.
Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua que le matin suivant. Dès qu'il vit mon frère, il se jeta sur lui et l'auroit étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment en criminel d'état. Le roi se saisit de ses effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant étoit agité d'une si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit que des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de ses surveillans.
Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n'être point connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le jour suivant. Il n'y avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter? (ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d'un ton ferme, vous ne m'avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil esclave. Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, qui n'a point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal; je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire, s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son action, lui représentant, qu'il seroit toujours maître de la personne de son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin qu'il commettroit un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il n'étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s'y rendit.
Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin. Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'à quelques milles de Wesel.
Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par malheur ce prince n'en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reçus.
On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du prince d'Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence, qu'il arriva un quart d'heure après lui et le vit à la fenêtre de l'hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et s'embarquer pour passer en Angleterre.
J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, qu'il l'apperçut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est mort. Quoi, s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors d'elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage s'emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe, que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où nous étions.
La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus. Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant?
À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient cette désolation. Il m'accusoit d'être complice de l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lèse-Majesté, et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il faisoit, l'empêcha de m'entendre. J'allois lui répéter la même déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis et scellés. Le roi fut averti un moment après qu'il étoit là. Il sortit en criant: À présent j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant vous en a récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus l'horreur du genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne tâchez de la vaincre.
Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.
Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne faut que la lire, pour lui donner les éloges qu'elle mérite. En effet, la modération du roi dans l'excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini. Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir osé parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.
Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow, l'auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le complice, assurant néanmoins, qu'ils n'avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la personne du roi ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu'il les avoit fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce qu'il nia fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si je ne l'avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu'il se ressouvenoit m'en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je revenois du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu'il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment du roi, l'avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient eu correspondance ensemble.
L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des lumières n'existent sûrement plus.
Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu'elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt, d'avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre, contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois osé la montrer à la reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il y avoit près d'un an que cette aventure s'étoit passée, je résolus de payer d'effronterie. Je répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me l'avoit remise me justifioit pleinement, puisqu'il me l'avoit donnée publiquement; qu'à la vérité je l'avois brûlée, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore avec ceux qui étoient assemblés chez lui.
La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu'elle avoit été informée de ce que j'avois fait dire au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers une foule de peuple, qui s'étoit amassée au château.
Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la scène, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, dont la désolation fut générale.
Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s'étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient chères, m'intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête affreux, des coups que j'avois reçus.
La Ramen vint me faire d'un air triste et composé un compliment de la reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable de me perdre, donnant assez à connoître, que j'étois informée de quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur moi.--La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermeté de la soutenir. On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses, continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle d'état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n'avoit été brouillée cet été avec la reine.
Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée contre elle que parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opiniâtrant à culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce ministre.
Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen. Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que j'étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me délivra enfin de son odieuse présence.
Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. Le malheur de tant d'honnêtes gens me perça le coeur. Je l'épanchai dans le sein de Mdme. Sonsfeld. Notre séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes. J'attendois ceux qui dévoient m'interroger; chaque petit bruit augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne vint.
Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations qu'on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.
Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s'imagina que la peur et le chagrin m'avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à la première question qu'on me feroit, les mystères dont j'étois dépositaire. Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. Je le chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure de la cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée, si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.
Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance de voir passer mon frère. La seule idée d'une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il n'en fut pourtant rien.
Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.
Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, proche de Berlin, où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt. On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les lettres et les pièces, qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu'il voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas.
Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre patience, il le menaça de la question. Mon frère m'a avoué depuis, que tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu'il n'en craignoit point les effets, qu'il avoit tout avoué, mais qu'il s'en repentoit, puisque ce n'est pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser jusqu'à répondre à un coquin comme vous.
Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l'obscurité et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper, fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince, l'amour et l'unique espérance de son pays! Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à remarquer que tout l'interrogatoire se fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable n'étoit dans le fond qu'une étourderie de jeune homme, laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit donc convenir le roi de tourner son procès d'une autre façon et de le traiter comme un déserteur et sur le pied militaire.
Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on lui faisoit, que les commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives. Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses instances réitérées à ce ministre.
Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes pierreries et ce que j'avois de plus précieux. J'envoyai de nuit les lettres que j'avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance.
Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit à l'abri de l'interrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé les derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui l'avoit fait avertir par son page de la détention de mon frère. Ce prince s'étoit entièrement changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde. J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularité très-intéressante, comme on le verra par la suite. C'étoit le mariage de ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien à craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours après avec un air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi, j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours craint un dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. (Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)
La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les rendroit à Berlin.
Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, je composois de la musique et faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j'avois conservé une telle foiblesse de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.
J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre; elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet, à ce qu'il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon mari qu'on soupçonne déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a point voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à vous, Madame, à décider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens. Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria ma gouvernante, c'est celui de votre Altesse royale, que j'ai donné au prince royal, et qu'il a laissé en garde à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt d'avoir été votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme.
La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée soigneusement jusqu'à présent; en voici les propres expressions.
Ma chère soeur!
Le prisonnier.
Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent long-temps de parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques jours après.
Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint m'avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous dire, que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n'a point voulu vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis qu'il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.