PREMIÈRE PARTIE LES VOYAGES ANTÉRIEURS
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CHAPITRE PREMIER LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.
Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le moment le principal entrepôt du commerce de la mer Majeure où mer Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles, genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le plus bigarré. Le fond en était grec ; mais des Tartares, Comans, Russes et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain neutre : à Soldaie il n’était plus question de croisade.
On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence ; mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.
En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière. Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies on ajouta, dit-on, un nouveau verset : « Des Tartares, Seigneur, préservez-nous ! »
Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres. Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient garder : Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y établirent pas, il est vrai ; ils lui laissèrent même non seulement son évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.
La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut en définitive propice au développement des relations commerciales. Des guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le plus vaste empire que le monde ait jamais vu ; car il comprenait la majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie de la Chine : il était gouverné par « le chef de tous les Tartares du monde », le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie méridionale : c’était celui « des Tartares du ponant ». Enfin la Perse et peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un quatrième État mongol dit « des Tartares du levant », par opposition à ceux du Volga.
Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre sur une immense étendue.
Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.
Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe, qu’ils avaient fait trembler ; mais quand leur mouvement offensif parut arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires. Quelle était leur religion ? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel qui mettait aux prises chrétiens et musulmans ? Il se trouvait que ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.
Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages, les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de déceptions engendra cette recherche ; mais, fable ou vérité, ces rumeurs avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.
Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le pays des Tartares.
Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura quatre chariots couverts, « pareils à ceux avec lesquels les Russes transportent leurs fourrures, » quelques chevaux de selle, et la caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le plus voisin ; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le récit nous ait été conservé.
CHAPITRE II LES PEUPLES DES STEPPES.
« Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde. » Telle fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes, domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs ; car, en véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme était près de lui. « En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait coupé le nez ; elle ressemblait à un singe, » dit Rubrouck, qui sans doute se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk ou mongol.
Le moine expliqua l’objet de son voyage : il demandait à être conduit auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.
Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de marais salants dont l’exploitation fort active était une importante source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable : « Misérables gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour percevoir le tribut du sel ! » Après cette station, seul vestige qui rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais partout de l’herbe en abondance ; de loin en loin quelques flaques d’eau ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en Russie, où on les désigne sous le nom de kourganes, et que Rubrouck appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se dessine seule entre la terre et le ciel.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), « fleuve qui sépare l’Asie de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique » ; ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. « On nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris. »
Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la situation politique de l’Europe. « Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le plus grand seigneur parmi les Francs ? — L’empereur, répond celui-ci, s’il occupait son empire sans contestation. — Non, réplique alors le Tartare, c’est le roi de France. »
Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait rien décider sans l’avis de son père : c’est auprès de lui qu’il fallait se rendre.
Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don : création récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de l’année où Batou ? et sa cour établissaient leur résidence périodique au milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les voyageurs aperçurent donc bientôt la horde, c’est-à-dire le campement du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie capitale des steppes, cette horde en abritait le farouche dominateur, celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était cependant le chef que « des Tartares du ponant ».
La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés, on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des dimensions et la richesse des ornements, aux iourtes dans lesquelles habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres précieuses, avec une provision de koumi, boisson nationale des Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en moins grand nombre il est vrai ; mais leur présence indique combien à cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.
UNE TENTE TURCOMANE.

C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée, parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte, revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte ; puis ils furent introduits au milieu de la salle. « Nous restâmes debout le temps de réciter le Miserere, et tous les assistants gardaient un profond silence. »
Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou ; mais sur un signe du prince il dut plier les deux. « Alors, pensant que je priais Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi : Seigneur, nous prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien. » Il écoutait très attentivement, et j’ajoutai : « Vous savez certainement que vous n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien. » A ces mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en se moquant de nous. » — Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des bords du Danube.
La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique, n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand khan. Quelques jours après le fils d’un millénaire (colonel) mongol vint le trouver et lui dit : « Je dois vous conduire auprès de Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez supporter le voyage. — J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes. » On leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre 1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond de l’Asie.
Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux suffisent aux besoins de leur cuisine ; en été même leur nourriture exclusive est le koumi, lait de jument fermenté. Une grande quantité de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain, une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la première fois, « il tressaillit d’horreur » ; mais ensuite ce breuvage picotant lui fit l’effet de « certains vins de Champagne. Il réjouit le cœur, mais il égare les têtes faibles. »
Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais dont ils ont besoin ; la confection des vêtements et des chaussures, celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à son époux ; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet, tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents. Alors le père dit : Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa demeure. — Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le meilleur témoignage des épouses tartares : il les dit dévouées à leurs maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable !
La justice est simple et expéditive : peine de mort pour l’homicide ou l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison ; le compagnon de Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre. Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants, qui veille à la sécurité du foyer : il faut avant le repas honorer par une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs : on dépose sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité, au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens de la longueur, le présage est favorable ; dans le cas contraire il faut se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes, auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par la conquête turque.
CAVALIERS MONGOLS.

Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon. Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre. Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins. Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force. Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins sobre que sa monture, franchit des distances immenses. « Quand ils partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la viande ni faire du feu. » Sous la main d’un organisateur de génie, ces qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de domination et de conquête. Gengis-khan, « un homme de grand sens et de grande prouesse, » créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat, n’épargnait personne.
Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des Scythes. En effet ces peuples ne changent guère ; leur existence semble régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit ? Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.
Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en Perse : ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine, ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.
CHAPITRE III RUBROUCK A CARACORUM.
Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural ; puis, pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été attestée par Hérodote ; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.
Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait d’aspect : de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine ; partout s’étendaient les cultures ; c’était un jardin succédant à la steppe. Un fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des hauteurs, s’élevaient des villes populeuses ; déjà moins nombreuses il est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade, les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius, surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane, qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac, où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers l’intérieur de l’Asie.
La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs, aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le grand khan des Mongols.
Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par an ; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou sa horde, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.
La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce, se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq ans ; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol. Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, « il nous demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis : « Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans la boisson ; tout ce qui vous plaira nous convient. » Il nous fit alors verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un long intervalle, il nous ordonna de parler. » L’entretien n’alla pas loin ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un interrogatoire en règle ; car on avait rapporté à Mangou que quarante émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins, étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.
Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité, d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, « les prêtres chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose. » Cependant quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme ; et lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck nous a laissé le peu édifiant tableau ! Elles commençaient par des chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les ministres du culte laissaient leur raison.
Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat, elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz, nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était bonne ; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi sur le grand Pont.
C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie. Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages montre la variété de ses aptitudes : une belle croix d’argent à la mode de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les panneaux ; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son domaine ? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées, véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la merveille de Caracorum ; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de la Sibérie et de la Chine.
La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits par un Européen. « Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux. Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts. » Cette colonie chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé. « En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus que ce palais. »
Cependant le mois de juin 1254 était arrivé : craignant d’être surpris en route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir. Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider des ambassadeurs mongols en Europe ; mais il emporta une lettre du grand khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au « chef des Francs son ordre », c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie d’ambassade. « Que si vous résistiez en disant : Notre terre est loin, nos montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et qui rapproche ce qui est éloigné ! » Muni de cette lettre, le franciscain quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.
Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean : ce souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef de tribus nomades au sud des monts Allai. « Les nestoriens, remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques nestoriens. » Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité, de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées ses connaissances sur la Chine ; mais la route qu’il avait suivie devait, par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.
CHAPITRE IV NICOLO ET MAFFEO POLO.
Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement ? C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.
On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait, comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260 : à cette époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent Nicolo et Maffeo Polo.
Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion « belle et honnête contenance », suivant l’expression d’un des leurs, Balducci Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à Soldaie ? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision. Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un assortiment de joyaux : excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla bon d’aller plus avant.
TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.

Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son frère, « prince libéral et courtois, » dont la réputation s’étendait sans doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la province d’Obscurité : c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de Marco Polo.
Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du levant, établis en Perse. Barca eut le dessous ; sa défaite fut le signal d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils ne purent « ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils demeurèrent en ladite cité trois ans ».
Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité. Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les accompagner à sa cour. « Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger. » Jamais proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.
Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers mongols avaient déjà guidé Rubrouck.
Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du grand khan : de grands changements s’étaient accomplis dans cet intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.
Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en empereur chinois.
Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens ; ils étaient les premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.
Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs, sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles de son esprit. « Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice ; et comment ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda des rois, des princes et des autres barons. » Voilà des détails dont Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère ! Enfin il en vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes des Latins.
Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise. L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun. Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une forme plus nette à son esprit ; il put se rendre compte des rapports qui en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample matière à ses réflexions ; mais plus encore que de leurs récits il fut frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.
C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens ; mais ce qui était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se résumer ainsi : « Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela, lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église. »
Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On entendait alors par les sept arts l’ensemble des sciences qu’un homme vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le verra dans la suite.
Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter « de l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en Jérusalem ». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une partie de la terre en crainte ! Cependant le voyage fut pénible. Les neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route. Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se dirigeaient : ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de leur mission.