DEUXIÈME PARTIE LES VOYAGES DE MARCO POLO (continued 2)
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Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service public : les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées. Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du centre aux extrémités ?
Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez, dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière « l’arcane », le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises ; sa circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et « le Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent ». La banque, ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système, qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par lequel « le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au monde ». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre, montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.
De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille personnes un grand pain chaud.
Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que « dans toute la province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne brûle autre chose. Le bois ne manque pas ; mais les pierres brûlent mieux et coûtent moins cher. » Ce curieux témoignage sur la richesse en houille de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du renseignement.
Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours. Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous apprend que, désignés sous le nom de tacuins, certains petits pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres, révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus ou moins selon son plaisir. — Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces exemplaires ! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y aurait pas porté ses fruits ?
Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel. Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.
CHAPITRE VI LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.
L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments faisaient défaut à ses intentions ; les hommes manquaient à ses desseins de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des musulmans venus de Perse ; et ce mélange n’était pas toujours sans inconvénient ni sans danger.
L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires, immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa main ; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre ; mais s’il s’agissait d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage ; mais c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le malencontreux messager.
Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement exprimer le secret qui fit sa faveur. « Quand le Seigneur vit qu’il était si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait : J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son retour il pût le dire au grand khan. »
C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis ? L’auteur a omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il avait vues en route, que « ce pour quoi il était allé ». Mais on doit conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son retour il fit entendre au grand khan.
Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de l’empire.
Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental qu’il appelle Pulisangin, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre. Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions « moult subtilement entaillés », ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.
Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On y retrouve la désinence fu ou fou, qui signifie chef-lieu ; tandis que les centres administratifs moins importants sont désignés par la désinence tchou, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco Polo tantôt sous la forme ju, tantôt sous la forme guy. Taian-fu était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication d’effets militaires.
Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu, il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune ; les Mongols, et Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir ; chacun interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le souvenir des vieilles dynasties et « des grands rois riches et vaillants » qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison mongole.
UN PONT CHINOIS.

A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère, déclare la contrée « moult ennuyeuse à cheminer ». D’après un missionnaire français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette puissante barrière avait été percée par une route stratégique et commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations. Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen, qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus grandiose.
Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui, dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures. C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les enlever le soir ; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une ville chinoise au moyen âge ?
UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.

A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï. La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que retrace la première partie de l’itinéraire.
Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants « grands larrons » et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie courante : usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse, pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.
Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive, il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour arriver au Yunnan.
Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité chinois de population et de langue ; dans le rapport de Polo, il semble encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples divers qui composent l’empire des tzars.
Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.
LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.

L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des principales industries du pays. « Ils prennent sel, dit Polo, et le font cuire, et puis le jettent en forme. » C’est le procédé dont furent témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très blanc.
PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.

Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des dents d’or, ainsi nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit doré. Les hommes, dans ce singulier pays, « ne font rien qu’aller à la guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service. Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part. » Cet excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans l’antiquité pratiquée en Corse.
Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.
Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située sur les bords de l’Iraouaddy ? Il est permis d’en douter. Du moins il entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent faisait retentir les « campanelles ». Il recueillit des renseignements jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.
Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois. Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes montagnes : villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) qu’il rentra enfin dans la Chine propre.
C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise. L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.
Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui lui fut fait à la suite de cette première mission :
« Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en furent émerveillés et dirent : « Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur. » Si bien que pour cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol. »
C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom, et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce gouvernement.
Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.
Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed, qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit : « Où allez-vous si tard ? — Auprès de Gengis, qui est arrivé. » Non moins étonné, le Mongol le suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie : « Trahison ! » et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.
L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de pâture aux chiens ; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la tolérance qu’il observait envers toutes les religions.
Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à se manifester encore par de nouvelles faveurs.
CHAPITRE VII LE MANZI ET SA CAPITALE.
Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le chef-lieu d’un lou, circonscription moindre que la province, plus grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais, pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse. Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était plus riche ; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait faite l’expression célèbre de Fleur du milieu.
Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont l’effet fut immédiatement décisif.
De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.
Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à plusieurs reprises et avec force Marco Polo. « Si ceux de la contrée de Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers. » Et ailleurs : « Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes les cités sont entourées d’eaux très profondes ; de sorte que, si les gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais, parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent. » Ce sont là de sages paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.
Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans ces dernières années ! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer, remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien nommé « le souci éternel de la Chine », rompant les digues qui maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore, que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les rivières.
LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo

La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays, Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement, une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du système de canaux qui couvrait déjà la Chine ; il en raccorda toutes les parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de grand tronc, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de l’ouest vers l’est : le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai, la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, « parce que du Manzi viennent les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan ». En 1861 il arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du débouché du canal : s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de famine.
Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.
Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle, « une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi, » afin d’alimenter le canal. C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers « les îles de l’Inde ». Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. « C’est merveille de voir les marchandises qui vont et viennent. » Le long de cette principale artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque sans interruption pendant de longues distances. Une progression de villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait enfin le fleuve Bleu.
Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est, sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien « deux cents frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres, comme chez les chrétiens un archevêché. » Ces asiles de recueillement monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure ; et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’Ile d’or ou de l’Ile d’argent pouvaient à toute heure contempler le riche et vivant panorama du beau fleuve. « Car par ce fleuve vont et viennent les marchandises des diverses parties du monde. — Et je vous dis que ce fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les châteaux, qui toutes ont navires. »
Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois, que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel, le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres, comme pour justifier le mot de notre voyageur : « C’est moins un fleuve qu’une mer. »
Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours, Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy (Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat. L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait à prospérer sous ses nouveaux maîtres.
Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident, s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en 1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses reprises ; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au général mongol au moment de la capitulation de la ville.
C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un lac. Elle avait cent lis de circonférence ; le li chinois équivaut à peu près à 445 mètres : c’était donc un développement supérieur de 10 kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait, de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces ponts servaient aussi de postes stratégiques ; chacun d’eux était occupé par une escouade de dix hommes.
La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est. Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur. De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute heure de la journée « que l’on se demandait comment il était possible de pourvoir à la nourriture d’une telle multitude ». Transportons-nous donc aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan voisin ou poissons du lac, « remarquablement gras et savoureux à cause des immondices de la ville qui s’y déchargeaient, » montagnes de légumes et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé, dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu de ce fourmillement affairé veille l’ordre public : sur chaque place de marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.
Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent les anciens sur leurs rapports avec les Sères ; il paraît encore généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les antiques mœurs.
L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été compris dans l’enceinte. « Tout autour de ce lac il y a beaucoup de palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir. »
C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une aristocratie industrielle. « Sachez ni que les maîtres des métiers, qui sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que s’ils étaient rois et reines. » Vêtus de beaux habits de soie, distingués par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe étaient passés en proverbe. On disait la « cité du paradis ». On tirait vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt possible.
L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas, de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre s’étagent sur les collines voisines.
Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai. C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons, kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais « le plus somptueux qui fût au monde », se déployait la magnificence des Soungs : les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons ; des banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un peuple de courtisans, de gardes et de femmes « au nombre de mille attachées au service du roi » fourmillaient dans les innombrables salles toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce passé ? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son compagnon ; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à ses récits.
PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.

Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas un secret pour Kubilaï ; il avait mesuré les précautions au prix qu’il attachait à sa conquête. Quinsai était une cité « moult bien gardée ». Les douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares, des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie : circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient presque des étrangers pour ceux du Sud.
La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui servaient d’entrepôts publics.
L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés. Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme, de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il y avait à Quinsai seize cent mille maisons : ce qui indiquerait une population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale « un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire ». Les recettes devaient être en effet très considérables ; cependant les chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes : Messer Milione !
Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale. Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou. C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton, celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.
Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime. Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de longues traversées et chercher au foyer même de production les marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.
Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.
Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier. La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune était précaire ! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.
Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois, parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde et des îles de la Sonde, surtout « les espiceries ». Ce que Venise ou Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci : « Et je vous déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et plus ! »
Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à l’orient de leur pays. Il n’y alla point ; car Zipangu échappait aux atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, « en la manière que nos églises sont couvertes de plomb ». Propos exagérés qu’expliquent l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre ; il y a bien au Japon quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or : Zipangu devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits. Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de Marco Polo avait fait naître ; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé le Nouveau-Monde.
Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins de découvrir des terres nouvelles, que de « gagner l’Orient par l’Occident ».