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Marco Polo

INTRODUCTION

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I MESSER MILIONE

En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre, quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps ; car lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise, ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées, comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs compatriotes.

Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc. Où ce vent les avait-il entraînés ? C’est ce que personne, ni de leurs parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de l’incrédulité de leurs proches.

Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis, que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les déchirer et d’en partager les pièces ; ils en revêtent d’autres en étoffe damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de velours. La même cérémonie se répète encore au dessert ; et cette fois seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène, mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.

On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions qu’on lui adressait ; et comme il était conteur agréable, on ne manquait pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.

Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui fit fortune : Messer Milione (monsieur Million). Le surnom devint rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités sont officiellement rédigés ainsi : Le noble homme Marco Polo Milione. Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était couramment désignée sous le nom de Corte del Milione. Il semble même que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua point !

YACK DOMESTIQUE.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche, et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il s’en défendait avec force. Il ajoutait alors : « Je ne dis même pas la moitié de tout ce que j’ai vu ! » Aujourd’hui, mieux placés que ses contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.

II LE LIVRE DE MARCO POLO

Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli, s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage. Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.

Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait perdu une bataille navale près d’Alexandrette.

Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298, fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.

C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité, il avait été probablement victime des malheurs de la guerre ; car la vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en Italie : « Qui veut voir Pise aille à Gênes ! » L’élite des citoyens de Pise y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est encore : « Pise la morte ».

Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée le livre qui nous est parvenu : moins un récit de voyage, à vrai dire, qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols ; il revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon : « Car, dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le sachent par ce livre. »

C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet, surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre, chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés, duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et contemporain, il le jugea « délectable et plus commun à toutes gens ».

Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits ; et les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du XIIIe siècle.

Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise (1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans lesquelles s’accomplit la sienne.

MARCO POLO SON TEMPS ET SES VOYAGES

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