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Marco Polo

DEUXIÈME PARTIE LES VOYAGES DE MARCO POLO

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CHAPITRE PREMIER MARCO POLO.

Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la négociation dont ils étaient chargés : le pape Clément IV était mort depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection d’un nouveau pape. « Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se dirent : En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à Venise pour voir nos hôtels. » Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte ; mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.

Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat : « Puisque nous ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du grand khan, car trop avons déjà attendu. » Le légat, après y avoir consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir son commandement, « mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu faire ».

Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages, était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo. Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult grands honneurs ; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le voyage. C’étaient « les plus savants clercs du temps » ; mais il paraît que leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou pris, « de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient » et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui méritait d’inspirer de meilleurs courages !

Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle ; car avec eux chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur aventure.

Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles propres à passionner cette heureuse intelligence ! C’est par le nombre prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse ; car autrement, dans la relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation, l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une ancienne fresque un peu effacée.

CHAPITRE II LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.

La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices, les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.

Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux : « Gens simples, qui demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture. » Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité : Conie (Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.

C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse ; mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus industrieuses de l’Orient.

LE MONT ARARAT.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque, Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom ; mais il n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays : Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur arche de Noé.

LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA CARTE CATALANE.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, « afin d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres cultivées ». (Rubrouck.)

Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est devenue une des grandes voies commerciales du monde.

La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé aujourd’hui Keich ; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient arriver par une autre route.

A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des tissus de soie appelés mosolins, d’où est venu le mot de mousseline ; de Bagdad ou Baudas venaient les étoffes de brocart connues sous le nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les mosolins, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent de ces contrées avec ces récits d’autrefois !

Treize ans auparavant « Baudas la grant cité » était la capitale de l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en 1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les imaginations. Quand la ville fut prise, « le vainqueur, disait-on, trouva au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui : « Khalife, dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor ? Qu’en devais-tu faire ? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi avec si grande armée pour te déshériter ? Pourquoi ne donnais-tu pas ton avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité ? » Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. « Eh bien, khalife, reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux donner à manger. » Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui dit : « Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, puisqu’il te plaisait tant ; car jamais tu ne mangeras autre chose que de ce trésor. » Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que d’être pris, déshérité et mort, comme il fut. »

ITINÉRAIRES DE RUBROUCK DES FRÈRES POLO et voyages de Marco Polo.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure une position centrale ; aussi y voyait-on des marchandises venues de l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres ; et il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens ; mais cela n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite généralement soie ghèle. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la Caspienne est une mer fermée : moins de vingt ans après elle est sillonnée par des navires génois ; et si l’on consulte les cartes marines ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.

De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine. Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le commerce ; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question, la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe armée dans ces routes suspectes ; et les trois Vénitiens durent se joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et Ormuzd.

La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre, s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits ; mais aussitôt il en jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu et l’emportent dans leur pays. — Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints, qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les rencontra notre voyageur.

LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.

ANES SAUVAGES.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi ; c’est la ville que nous nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il y a de belles chasses : perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux. Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un certain charme ; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent glacial, semblables aux despoblados des plateaux castillans.

A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une partie de la population. « Quant aux dames et demoiselles, elles brodent avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille manières. » Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six mois pour apprendre ainsi un modèle ; mais une fois dans la tête il ne s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo, mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages. Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.

ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. « Et il faisait très bon chevaucher. » Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de montagnes.

Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique, s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils franchirent un col très élevé ; car malgré la saison ils y éprouvèrent un si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de s’en garantir.

Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux. Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen du système ; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques. D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. Il y vit des moutons à grosse queue, « grands comme des ânes, » espèce particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf zébu de l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de Reobarles, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé ; un de ces jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des irrigations avait répandu ses bienfaits.

Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de hautes murailles : il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à ces Pindarries qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de Karaunas une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000 cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres profits sur quelques caravanes : c’étaient de vastes coups de filet où main basse était faite sur la population du pays entier.

Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur ; si bien qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle d’un brouillard ordinaire de Londres ; un cavalier devient invisible à quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la journée.

C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.

Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée. Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement réussirent à se sauver.

Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs ! Cependant elle arriva sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers, où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées, frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de Garmsir, qui veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au kamsin d’Égypte ou au sirocco d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée ; et la décomposition des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par lambeaux leurs restes méconnaissables.

Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on envoyait des chevaux : ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval, eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon. On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.

Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient projeté de prendre à Ormuzd la route de mer ; mais des circonstances sur lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite « par moult ennuyeuse voie » dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la « grande et noble ville de Balch », où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait la frontière de l’État tartare de Perse ; au delà commençait celui de l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de Gengis-khan.

CHAPITRE III PAMIR.

Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de Kubilaï-khan : Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer ; c’est à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.

La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs, leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources principales de l’Oxus.

Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune force humaine ne pourrait faire revivre.

La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près comme des infidèles ou kafirs, terme par lequel les rigides sectateurs de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur penchant au meurtre.

Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion. Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes petites villes, désignées sous le titre mérité de sanatoria, qui s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. « Ces montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée, du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne perdent pas de temps : vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc. » Cette fois, par exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du voyageur.

Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous ces rois s’appellent en sarrasinois Zulcarnein, qui veut dire en français Alexandre. — Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie réellement l’homme aux deux cornes ; et c’est en effet l’expression par laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies, qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations de ces contrées.

Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir d’en obtenir un ; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.

Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe, frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres, pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du conquérant.

Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.

Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant trois jours continuellement en montagnes, « et l’on monte tant, que l’on dit que c’est le plus haut lieu du monde ».

Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière du plateau.

ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre Balch et Kachgar

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble, près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen, est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et l’influence chinoises.

Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac entre deux montagnes. « Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde, si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours. Il y a grande abondance de tout gibier ; entre autres beaucoup de moutons sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages. » On raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.

« Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul herbage, rien que désert : si bien que les voyageurs sont forcés de prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.

CORNES DE L’OVIS POLI.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

« On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.

« Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il n’y a ni habitation ni herbage ; mais les voyageurs doivent porter tout ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est en vérité une mauvaise engeance. »

Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate, sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause, est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant, situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. « Le charbon, dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et à force d’être animé par le soufflet. » Un autre observateur plus illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme « s’éparpiller, sautiller ». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne. Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes, et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude que notre ancien voyageur apportait dans ses récits ? Les faits qui le frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît d’expliquer ou de prévoir : on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en fit sentir la valeur.

Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut traversé par lui ? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de 1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire, en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.

La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais, en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. « Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute l’attention qu’il méritait. » Il trouvait beaucoup de ressemblance entre les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre : Wood continua avec les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards : c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et le voyageur même se sentit ému. « Le silence de la scène, l’aspect sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression sur un esprit réfléchi. »

Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi, l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied sur le toit du monde. C’est le nom que les indigènes donnent à la partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de 1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel l’officier anglais donna le nom de Victoria : de son extrémité occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. « Partout où nos regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il oppressait le cœur. » Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer : elle ne serait, d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de 1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement. Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo, Ovis Poli.

LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs, seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne, l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été. Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques troupeaux apparaissent ; quelques tentes ou kibitkas de Kirghizes s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif ; peu à peu le froid, la stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes ; comme eux s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze cents ans, « à moitié chemin entre la terre et le ciel ».

CHAPITRE IV L’ASIE CENTRALE.

Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857 ; puis, grâce à l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la capitale, elle eut son importance politique et devint le but d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était déjà musulman : l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan : « Ils sont au grand khan. » Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.

A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le monde. — On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans l’histoire du commerce ; car leur situation géographique leur assigne un rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son temps, celui d’Issédons ; et l’on racontait même encore, dans certains ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie provenance : la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en Chine ; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu. Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de Sérique, du mot chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au pays d’origine, mais encore au pays d’échange ; et c’est ainsi que pour les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.

VUE DE KACHGAR.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance ; mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les marchés de l’Asie centrale.

L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une côtoyait le versant méridional des monts Célestes : c’était la route du nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun : c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.

LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET YARCAND.

Illustration from Marco Polo: son temps et ses voyages

La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades, les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux yu, faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco Polo et ses compagnons.

Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord. Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus rares.

A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle existe. Au delà commença le désert de sable, « le sablon » entrecoupé de lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan. L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du lac Lob.

Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche ; mais, sans cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents atmosphériques. « Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où ils sont allés par le sablon. » C’est ainsi que, pendant son séjour à Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient la trace. « Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer la lumière pour lire. »

Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du « grandissime désert ». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance, mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob. Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population, mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs : avec l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.

UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.

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Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui parut longue : mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers auxquels y était exposé le voyageur. « Quand l’on chevauche de nuit par ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade : il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles ne s’égarent. » Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés. — Il serait puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.

Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable, et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski. Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre, c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement ces couvents ou lamaseries qui atteignent souvent les proportions d’une ville : « grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite cité avec plus de deux mille moines ».

Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est, Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie occidentale : peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion (Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc ; et là Marco crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine, qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge. Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de Cambaluc ou Pékin.

LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).

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Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de commerce, et jusqu’à ses ruines.

CHAPITRE V LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.

Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à quarante journées et mis à leur disposition les postes et les hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. « Les deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui s’était passé. — Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils lui donnèrent la sainte huile du sépulcre : il en fut moult allègre et la tint à haut prix.

« Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre homme. — Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur ! Et pourquoi vous en ferais-je un long récit ? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête de leur venue. »

On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans la mémoire du « jeune bachelier ». Avec sa précocité de jugement il chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était encore en Chine une cour d’intrus ; outre des Chinois et des Mongols, encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se rendit maître de ces divers langages et « sut de quatre espèces de leurs écritures ». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la maturité sérieuse de son intelligence. « Il était sage et prévoyant en toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand bien. »

Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan. Sa faveur se dessine ; bientôt commencera pour lui une carrière singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare est assis sur le trône de Chine.

La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644), celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, la Cité du khan (car tel est le sens du mot Cambaluc), il commença par consulter ses « astronomiens », qui lui déclarèrent que la ville se devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient accès ; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre. Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un « grandissime palais, avec une grande campane qui sonne la nuit ». La tour existe encore. Après trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte veillait à la police.

PLAN DE PÉKIN.

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Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire, mais plus petite : c’est la ville dite impériale, habitée par les fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.

Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville impériale ; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.

PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.

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Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres, servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre, l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, etc. ; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait aisément soutenir un siège contre ses sujets.

L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre. Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. « Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le transportent. » Sur le sol de ce monticule était répandue une substance qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline était appelée la colline Verte. Nom bien mérité ! dit Polo après avoir décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.

Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs ; la charpente entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait bien caractéristique dans la description de Polo.

Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes, son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.

Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré des douze mille « chevaliers » de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an : notre guide va nous permettre d’y assister.

Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches, couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les modes, tout est encore vrai dans ce tableau : « Les gens se présentent l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour que toute l’année ils aient joie et bonne aventure. »

Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se ranger « tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers, et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour » ; multitude immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel innombrable de la cour impériale de Constantinople, « aussi nombreuse que les moucherons dans l’air un soir d’été ». Les préséances étaient réglées d’après la plus stricte hiérarchie. « Chacun s’étant assis à sa place, un huissier se lève et crie : Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et mettent leurs fronts à terre ; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette ; puis chacun retourne à sa place. » Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient apportés de toutes ses provinces et royaumes : perles, pierres précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet hommage ?

Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille impériale, de telle sorte que leur tête était « au niveau des pieds du grand sire », Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs femmes prenaient part au banquet. « Sachez que ceux qui servent à manger et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font signe de grande humilité. » Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs, dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres, égayaient la fête.

On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées, sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître ; c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions, d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus de trois mille années.

Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait de salle de réception.

Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier ; des léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient dressés à l’attaque ; des aigles également dressés à cet usage s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de l’autre. « Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là d’un côté et de l’autre ; si bien que c’est moult belle chose à voir et délectable ! » Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.

D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie l’un d’eux s’écrie : « Sire, des grues passent ! » Alors, prenant parmi ses faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche : l’oiseau féodal atteint sa victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.

En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées, surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul Gengis donnaient leurs audiences ; et la facilité avec laquelle l’édifice se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.

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Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles. C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.

Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une sorte de ministère. Il se composait de douze « barons » demeurant ensemble dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des insignes gradués : tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil. On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de 2300 ans avant notre ère.

Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des relais-auberges appelés en mongol yambs. Ces relais étaient munis de chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son voyage.

Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers. Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service, qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.

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