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Magiciens et illuminés

NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE

Reading edition

LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF

La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme. Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.

Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.

La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau solide de la vérité.

Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.

C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit. Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps de valet de chambre.

Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.

Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le révéler en confidence à tout le monde.

L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.

Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages !

Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.

Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le livre vînt à son heure.

Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une tendance au mysticisme.

Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester dans la mémoire de celui qui les entendit.

— Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait voir.

Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des songes.

Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.

Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins sans marchander.

Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.

Maranatha ! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture aux pourceaux.

Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant dans son manuscrit.

Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation suffisent pour trouver la clef de la vie !

LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL

Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors, les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort volontaire et de la destinée malléable.

Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures, allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des maîtres arabes.

Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.

Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans son modeste bagage.

Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir. Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de son foyer qui le rappelle.

Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif savant. Heureuse coïncidence ! le marchand de Boulogne était en relations avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.

J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier, tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui. Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles, mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir. Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée. Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la vérité !

Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera. Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les routes d’Espagne.

La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu ! songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient esprit !

Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait être en repos dans le royaume des âmes sans corps.

Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie, ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham, il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait fait jaillir la substance de l’esprit éternel.

LA PIERRE PHILOSOPHALE

C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses semblables. « Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont continué jusqu’en 1789[28]. »

En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.

Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir. S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection de cette âme.

Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la mort.

Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.

Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur. Lui seul peut contribuer à élever l’homme.

La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.

Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible affection.

Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son existence[29].

Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée et aussi parfaite que sa vie.

Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.

Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir, rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle, appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade, mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.

Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.

HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF

Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.

A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les murs. « Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta. L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les fondations ; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il disparut oubliant de payer les ouvriers[30]. »

Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre murs.

Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif ? Nicolas Flamel avait légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois, qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu. Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.

Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.

On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.

Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre. Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à rien.

A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être copié car l’auteur du « Trésor des recherches et antiquités gauloises » fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies qui appartenait au seigneur de Cabrières.

Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale, peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.

Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle un renouveau de mystère.

Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas, qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son « Voyage dans la Turquie » et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.

Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages. Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.

Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance jusqu’alors.

« Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin, pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe, le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite, tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et vous savez qu’ils furent chassés du royaume. »

Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.

Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie. Car cette croyance a existé dans tous les temps.

Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes ? S’il en fut un, peut-on penser raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la prolonger ? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte ? Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.

Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre, dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme, quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.

LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES

Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré. Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement, la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.

Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot, voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité, un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.

Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque, ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de jouer avec la boule.

Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première expérience, devant Talbot ébloui.

Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique, l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à voyager.

Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection, mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la poudre de l’évêque touchait à sa fin.

Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il mourut dans sa prison.

J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs semblables.

Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or. Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une température très élevée, une transformation de molécules, de même les éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des intelligences.

Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680 Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire, l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de l’alchimie[32].

Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre « couleur du pavot sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné », c’est peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des maîtres officiels.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.

Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage. Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des aiguilles jusqu’à la mort.

Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié l’alchimie.

Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.

D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité supérieure.

Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit, comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.

— Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.

Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers, « de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et inorganique », que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût comprendre celui qui savait déjà.

De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre « l’Introïtus », mais Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille. Personne ne sait où et quand ils sont morts.

Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des bibliothèques, de la possession de la science humaine.

Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils avaient mis à la découvrir ! Car si éblouissante que soit la médaille de lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance, on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.

Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement, sous les espèces de l’or, qui procure tout ! Quelle énergie surhumaine il faudrait pour y résister ! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.

Notes in this chapter

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