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Magiciens et illuminés

MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES

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LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER

Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui dit avec gravité : « Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole. Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi. »

De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence. Cette forme aurait pu lui dire aussi : « Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions. » Car il y a des êtres marqués à l’avance. Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.

Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit : « Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu. »

H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance des deux principes opposés et également vrais : La vérité doit être gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.

Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté, délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique doctrine ? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le recevoir ?

Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un descendant des princes du Pendjab ; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun de dévoiler.

Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours défaut à H. P. Blavatsky ? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut, devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.

Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine, considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.

L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a des hommes, — et des hommes de couleur, — qui n’admirent pas sans réserve les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres, obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.

Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un grand arbre.

Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture, à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais atteignent-ils à une sérénité parfaite ?

Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent, ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses humaines.

De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale, telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en profitèrent pour le décrier.

Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand « la Doctrine secrète » parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au nom d’H. P. Blavatsky, — la plus sincère et la plus désintéressée de ceux qui vouèrent leur vie à l’esprit.

LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY

Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément longues ; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie, déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un clairon.

Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère ; elle s’indigne, maudit et commande sans cesse ; elle jure comme un troupier ; elle fume toute la journée en public et même dans les temples sacrés de l’Inde ; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui commencent par : « Je vous écris de mon lit de mort » et elle est guérie dans la même journée. Elle est somnambule ; elle a des goûts bohèmes ; à New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu « d’un flair occulte », la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa vie.

C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn, son père.

Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies.

Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa chute.

Les bras invisibles sont de chair ; la figure de rêve devient une figure vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans la peine sa propre instruction, subir les effets des causes qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.

A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général ; mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle « le magnétisme du sexe », horreur qui la fera rester chaste toute sa vie. Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une série de voyages sans fin.

Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères bouddhistes ; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place son temps d’initiation au Thibet.

Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler. Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement théosophique.

Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile ; le vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle échappe presque seule au naufrage.

— Connaissez-vous le colonel Olcott ? demande-t-elle aussitôt arrivée en Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se laisseront pas renverser par eux.

Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de nier, ou si l’on nie : il faut supposer un truquage de toutes les maisons où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans les cinq parties du monde.

On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale. Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves magiques.

Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute auparavant.

Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la main les trois clefs sont changées en sifflet.

Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent le cachet de ses maîtres.

Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde, instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique, qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.

Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en disant : Ote-toi de là, nigaud ! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky. Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant. Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand elle les ramasse, les serviettes sont ourlées.

On pourrait faire des récits semblables à l’infini.

Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.

H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme.

Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur une femme.

Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P. Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien.

Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance, appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique, il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky.

Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent, elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve, l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule. Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de l’argent.

H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle ne voulait faire à aucun prix.

Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe, dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs. Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.

Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou Pourana : La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle avait écrit les derniers mots de « la Doctrine secrète » et la Société théosophique était répandue dans le monde entier.

Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P. Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure. On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne sait d’où. On se dit : Qui sait ? Peut-être... Et ceux qui croient le plus fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.

Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste : « Il collait des poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu. »

Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait ainsi avec puérilité ; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.

De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends, modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la manière merveilleuse dont il me fut présenté.

LA DOCTRINE SECRÈTE

Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée, comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.

Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante, mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses humaines, ils ont acquis plus de pitié.

De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P. Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle écrivait, — tous les témoignages sont d’accord à ce sujet — d’une façon médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français et appartenait à un groupe d’initiés différent.

Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes. Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.

Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le rapport de la matière et de l’esprit ; comment à travers les âges immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de la nature ; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et incompréhensible. Si nous voyons, — et il est possible à chacun de le voir par une attention quotidienne — que c’est nous-mêmes qui tissons notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos souffrances ; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux. Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous identifiera à l’essence divine.

Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs. Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes. Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier, dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.

Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.

La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec un orgueil plus grand affirmer qu’il était « le possesseur inconditionné et intégral de la vérité » et se couvrir de la mitre invisible du vrai sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe ! Mais il a repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés avec cette liberté que seule donne la jeunesse.

Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des barrières, des obstacles à la compréhension ; que les nouvelles formes d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens ; que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile intérieur de l’ignorance ; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.

LA TRISTESSE DES MAITRES

C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et aussi transcendante que l’échelle de Jacob.

C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.

Comment auraient-ils pu percevoir cette présence ? Une haute culture est chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de l’Europe.

Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli d’amour.

Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.

H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années a disparu des possibilités de la vie.

Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins, il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme. Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].

Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient. J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu d’éclat ! Que les hommes sont lents à se développer ! Que de messagers devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits et qui risquent de retomber aux ténèbres ! Et peut-être songeant à tant de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière des sages, s’obscurcissent-ils...

Notes in this chapter

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