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Magiciens et illuminés

CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX

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VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ

Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme pour attester la présence perdue d’une forêt morte.

Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des livres.

Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir ? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende. Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère plus de fondement historique.

Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.

Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.

On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour. Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise à mort au moment de l’assaut final.

Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.

Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient lointain.

Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des quatre moines que la « Fama fraternitatis[13] » appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données précises.

Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact de « la demeure des hommes sages », Christian Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.

Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin musulman.

Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.

Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale ! Quelles découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre ! Il lut « le Guide des égarés » de Maïmonide, l’« Alchimie du bonheur » de Gazali, « les Prairies d’Or » de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin. Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois. Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence intellectuelle dont il était entouré ! En présence de la grande civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.

Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui ce que « la demeure des hommes sages » fut pour Apollonius. Il y resta quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et gagna Fez.

Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces cachées de la nature.

Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus tard entièrement anéantie par l’Inquisition.

La « Fama fraternitatis » rapporte un écho de la déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris. Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.

Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues chuchotements.

La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur faire partager sa connaissance ? Combien actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une idée absolument nouvelle ? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir ? Si Christian Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour dans l’homme ? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire ? Pour l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept moines fidèles ?

Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.

De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer ; disaient que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que celle que ces sectes employaient à se propager.

Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par la suite.

Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la « Fama fraternitatis » désigne par les initiales I. A. était originaire d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.

Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales. Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.

Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama, regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des Rose-croix ? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays Narbonnais.

On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle. On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert. Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui la conseillaient.

Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen pratique de réalisation divine.

On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques ? Etait-ce pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le commun des hommes ne pût même être soupçonné ?

Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil artificiel, le corps du maître encore intact.

Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié, d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse des transformations.

VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX

C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers. Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.

On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui communique une sève gâtée et le fait mourir.

Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais on ne sut pas qui l’avait apporté.

Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement ; sa philosophie était néo-platonicienne ; il ne portait que des vêtements très modestes et il glorifiait la pauvreté ; nommé professeur de chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades ; son incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.

En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes. Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements, presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela corresponde à une réalité initiatique quelconque.

Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels moyens tentent-ils de l’accomplir ?

Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.

LA ROSE ET LA CROIX

Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la sagesse divine : la connaissance et l’amour.

La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.

Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie. Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis ! Gloire au messager qui, par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue ! Il a mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.

Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples. La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.

Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité, fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme le signe du génie.

La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore, ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet. Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du baiser.

Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.

Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres. Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus qu’un.

Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de vue et mauvaise au point de vue des autres ? Certes, la rose et la croix ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à l’homme, s’il est sincère avec lui-même.

Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.

C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui, ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au milieu de la croix.

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