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Magiciens et illuminés

LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS

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LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS

Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité cathare[4] ? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités aux hommes albigeois et toulousains ? Est-ce celui qu’un paysan de Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle ? Est-ce un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la mort ?

Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le livre où était résumée la doctrine spirituelle ? On ne sait rien de lui, sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].

Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent partout où il y a une terre propice.

En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour répandre sa parole.

Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte, forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage et de l’acte par lequel se perpétue la vie.

L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler. L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.

Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de mourir :

— Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne l’illumination.

On vit de toutes parts cette illumination se manifester.

Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques. Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier, une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission des péchés que par la perfection de la vie.

Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux qui préférèrent mourir que d’abjurer.

L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de la liturgie : Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos. Eon crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes : Per eum ! C’était Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission commençait.

Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon, conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus, suivis d’une immense cohorte de fidèles.

L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre de Dieu.

Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus. Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance à la Vierge Marie.

Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres, ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure doctrine du maître Jésus.

Ce que l’église appela « l’abominable lèpre épidémique du midi » se manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de bonté, une chaîne de sacrifice.

Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté rédemptrice.

A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait dans une vie.

A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.

Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.

A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens : Christ n’a rien eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie d’amour pour leurs semblables.

Crime du désintéressement et de l’amour ! Il ne peut pas y en avoir de plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement presque total de la race méridionale par le roi de France et par le pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].

LA CROISADE

En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes. L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient.

Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils leur paraissent encore aujourd’hui : une race bavarde, vaine et oisive. Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage.

C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées, l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante.

Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques, leurs épouses perverses comme les filles de satan.

Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de l’Église.

Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite donne la mesure du génie.

A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours « d’exterminer les impies ». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé.

Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. « En 1206, il excommunie un abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7] ». « Il faut que l’habile investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion ».

Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que « la sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois canoniques sanctionnent cette disposition. »

Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des Cathares, et cependant il les traite de « sectes lascives qui, bouillant d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair. » Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons.

Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa fureur apostolique.

Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps. Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques, l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son visage le masque de l’archange saint Michel[8].

Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair. Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales, avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible, l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait dit à la foule :

— Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude.

Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine.

Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient : Voici l’évêque ! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît. L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint.

On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade Albigeoise. Je la résume rapidement.

Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme.

Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le midi et l’épouvanterait.

Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse.

Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme jadis.

Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit : Les églises furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales.

Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or. Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III.

— Homme pestilent ! Tremble, pervers ! Tu es comme les corbeaux qui vivent de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran ! n’es-tu pas confus de protéger les hérétiques ?

Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours de ses remparts.

Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte.

Le pape Innocent III, dit « la chanson de la Croisade » en apprenant la mort de son légat « de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle ». Il ne devait pas s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay et par l’Agenois.

Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église. Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa protection.

Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un événement sans importance.

Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds. On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats avait décidé l’extermination de toute la population.

— Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les catholiques des Cathares ?

Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que lui inspirait une semblable candeur : Tuez-les tous, Dieu saura reconnaître les siens.

Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher, mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir.

— Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis ! dit un pieux chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers.

L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts qu’à vingt mille à peine.

Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait d’énergie.

Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.

On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur chef. Alors des gémissements éclatèrent ; ils se propagèrent de tour en tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait sa vie.

C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits, frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un miracle puis on connut la vérité.

Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit. C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves, pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était bien peu.

Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.

Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé. Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.

Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées. L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.

« Nous les exterminâmes avec une immense joie » dit, en parlant des habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois « se précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et obstinés dans leur malice. »

Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs ! Ils eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus. C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart, un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.

Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son comte, ses capitouls et son peuple.

Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses remparts. « O Toulouse ! O nid d’hérétiques ! O tabernacle de voleurs ! » s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort, inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats, détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils obéissaient à un mystérieux idéal de mort.

Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.

Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.

Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury, dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette inscription : Martyr très glorieux de Jésus-Christ.

Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux Pyrénées.

LES DEUX ESCLARMONDE

Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux qu’elle aimait.

Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre la vérité ? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de l’envoyé Nicetas.

Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint la docte Esclarmonde.

La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages, une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.

Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre, au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de l’Inquisition.

Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse ; les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner dans toutes les villes.

L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.

Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine. Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.

A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs ; le portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau d’olivier.

Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris. Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes. C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon trente années auparavant.

La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un hérétique.

Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis, le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.

Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait l’hérésie.

Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se tournaient vers lui.

MONTSÉGUR

Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent les neiges.

Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.

Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres hérétiques.

Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et s’élever dans l’échelle des sagesses divines.

C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première, Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère l’héroïne des derniers Albigeois.

Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans les défilés ; elle ravitaille Montségur assiégé ; elle allume les signaux nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois ; avec les bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de son épée.

Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la malédiction du monde chrétien.

Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la religion des parfaits.

Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure deux années avec des combats quotidiens.

Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois, c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener quelques évêques Cathares.

Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines. Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers Montségur. Sept jours encore ! leur disaient les messagers. Et ils murmuraient sur leurs tours : Palombelles blanches, ne voyez-vous pas venir au loin l’Ost de Toulouse ?

L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes et ses soldats.

Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme, promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta. Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les flammes les trois cents parfaits de Montségur.

La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la dernière espérance du midi était éteinte.

Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées, il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y mène, on peut donner joyeusement sa vie.

LA GROTTE D’ORNOLHAC

Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne, au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.

Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte, lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les arbres comme les singes.

Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été resplendissant dans le ciel.

L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le sénéchal de Toulouse.

La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.

La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège. Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un tombeau.

Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la béatitude d’aimer sans fin.

La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de ténèbres.

LE DOCTRINE DE L’ESPRIT

Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de sang ? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de menaces, des religieux du temps.

Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les ossements d’un gardien fidèle.

Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il. Qu’était devenu le livre ? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à présent le livre de Ramon Fort ?

Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.

L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme. Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.

Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit, la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.

Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles se sont détachées.

Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs apparents.

La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.

Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde, étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient « la voie moyenne » recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens, aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à l’ombre et s’identifier avec la lumière.

Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais perdue.

On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. « Ils étaient couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11]. » Ceux qui ont étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.

La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme s’enferme volontairement.

Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, « la cité permanente et inaltérable. »

Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les persécutions, était sinon recommandé du moins permis.

Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines, comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers laquelle ils s’élançaient.

Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de l’homme sur la terre.

Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense, car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la pénitence dans une forme animale.

Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.

Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.

La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.

Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha, comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de Zoroastre.

Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent ! Les hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et qu’avait ouverte on ne savait qui.

La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.

Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre, l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.

Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais, aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre. D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son existence.

L’AUBÉPINE DE FERROCAS

Napoléon Peyrat raconte dans son « Histoire des Albigeois » qu’en allant visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.

Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien. Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit Napoléon Peyrat.

Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.

Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi. C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche. Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.

Pauvre Ferrocas de l’Ariège ! Son sort est celui de tous les hommes du midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.

Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité. Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de l’armée de Montfort.

Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu Esclarmonde de Foix ; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet ; j’ai marché sur les routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers. J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.

Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à l’atteindre.

Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.

C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de Ferrocas ?

Notes in this chapter

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