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Lucifer

LUCIFER

Reading edition

ROMAN MODERNE

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS — 22 RUE HUYGHENS, 22 — PARIS

DU MÊME AUTEUR :

POÉSIES

La Chanson des Hommes (Fasquelle, éditeur).

Le Poème de la Jeunesse (Fasquelle, éditeur).

Les Lèvres et le Secret (Fasquelle, éditeur).

Les Belles de Nuit (Fasquelle, éditeur).

La Montée aux Enfers (Fasquelle, éditeur).

La Porte du Mystère (Fasquelle, éditeur).

Le Livre des Lotus entr’ouverts (Fasquelle, éditeur).

ROMANS

Le Roman de Confucius (Fasquelle, éditeur).

L’Appel de la Bête (Albin Michel, éditeur).

Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel, éditeur).

La Luxure de Grenade (Albin Michel, éditeur).

Le Mystère du Tigre (Albin Michel, éditeur).

Le Poison de Goa (Albin Michel, éditeur).

La Tendre Camarade (Fort, éditeur).

Vies des Courtisanes (Nouvelle Revue Critique).

La Vie de Messaline (Flammarion, éditeur).

THÉATRE

La Mort enchaînée (Albin Michel, éditeur).

Arlequin (Librairie Théâtrale).

Sin (Librairie Théâtrale).

Le Soldat de Plomb et la Danseuse de Papier (Librairie Théâtrale).

Pourquoi je suis Bouddhiste (Les Editions de France).

Il a été tiré de cet ouvrage

30 exemplaires sur papier Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 30.

70 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier numérotés de 1 à 70.

L’édition originale a été tirée sur alfa “Impondérable” des papeteries Sorel-Moussel.

Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

LUCIFER

Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder.

— Ceci est un avertissement, pensai-je.

Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.

Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année.

Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une hallucination et je dis à mon compagnon :

— Vois-tu quelque chose sur ce carreau ?

— Rien du tout, répondit-il.

Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait :

— Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.

J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le rictus de la bouche plus intolérable.

Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.

J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait revivre.

Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette chaude nuit de juin.

Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble. Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de leur côté, à la clarté de deux lampes.

Deux jeunes filles ! deux lampes ! Mon double amour ! Le bien et le mal ! Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps !

Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les soirs d’été.

Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes minces au-dessus de la pierre. Folie ! Le rapide infirme avait disparu à l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres brusquement éteintes.

Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue ? Je n’avais plus l’âge de telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers eux.

Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux ? Je ne m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour. Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux sœurs à la fois ! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un corps si désirable ! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait pour moi aucune importance ! Eveline considérait secrètement qu’un homme qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je ? Et je savais, sans qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier, je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.

Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré ! Son principal défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus, les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi, parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez son père.

J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer durant quelques années dans une maison de correction.

Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.

Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers la porte et crier à haute voix : Laurence ! Eveline ! insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.

Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma course nocturne.

Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de femme parut sur le seuil.

J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir ? Devais-je m’élancer ? Et d’abord qui venait de sortir de l’hôtel ?

La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette, — Eveline ou Laurence — glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre ? Je rejetai une hypothèse qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.

Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit ? La précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.

Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. C’était Laurence.

Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même : Les femmes sont toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe !

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela ! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.

— Qui sait ? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin pour le ramener immédiatement.

Hélas ! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé comme par un trait de lumière. La coco ! N’était-ce pas cela qu’elle venait chercher ? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui ? Qui avait pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco ? Mais alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle. J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle et était-ce moi qu’elle fuyait ? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme, vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit sourd de porte fermée.

— Elle vient d’aller retrouver son amant ! pensai-je en atteignant un bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un coup d’œil le square Vintimille et je murmurai :

— Quel paysage de crime !

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci :

— Voilà bien les jeunes filles parisiennes !

Ou bien :

« Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux ! »

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser ? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent ? Le plus grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le débarrasser du fardeau de la famille ?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un ? me disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle ! et je me mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et puis enfin sa mère ! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais ce que je savais de l’existence de Laurence.

Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral. Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en lui assurant la richesse.

Entre la petite fille « aux mauvais instincts » et la vertueuse madame de Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf, ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie « des bas fonds les plus abjects de la société » fût refondue et pétrie selon sa loi.

— C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à Laurence.

Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.

Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille, mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et récompense les bons.

— C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel prenait possession du visage de Laurence.

Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de lueurs rougeâtres.

— Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de la Bête.

Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de cette délivrance.

C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris l’hypocrisie.

Mme de Saint-Aygulf disait d’elle :

— Il faut se méfier des eaux dormantes...

Et elle ajoutait avec un air soucieux :

— Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard ?

Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites, rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.

Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber dans un mysticisme incompréhensible pour elle.

Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.

Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte ! De soi-disant saints qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un opprobre ! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche ! Sans doute des hurluberlus dans le genre de son mari ! Mais ils étaient en même temps des révolutionnaires ! Est-ce que le monde avait besoin de l’instruction d’un Messie ? Ne suffisait-il pas de suivre les règles établies ?

Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était due qu’à ses parents ?

Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles mystérieuses, telles que celle-ci : Je suis candidate au baptême. Et quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en eux.

Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.

Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.

Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.

C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que quelque chose de grave devait se passer.

M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur. Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis lui dire de parler comme tout le monde.

— J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma chère femme, dit-il.

Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange sans grâce d’un foyer sans joie.

Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux bandeaux plats. Eh bien ! il n’en revenait pas ! Dans ces minutes solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait presque éclater sa déception.

Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, comme les paysans.

Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.

Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.

Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à manger :

— Laurence vous tiendra compagnie.

Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.

La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine. Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance douloureuse.

Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser plein d’allégresse.

Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.

Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi. J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué. J’étais triste. A quoi bon attendre ?

Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait tourné le square Vintimille et il avait disparu.

Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une demi-heure.

Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur. Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.

Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.

J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le point de tomber.

Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu ?

Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme supérieur.

Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit :

— Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.

Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui ne m’échappa pas :

— Rien n’est triste comme une soirée ratée.

Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens qui étaient autour de lui.

Alors je lui posai la seule question importante :

— Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas ?

Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.

Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de ranimer une conversation près de s’éteindre :

— Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf ?

Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire. Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec lui-même.

— Conformer sa vie à ses idées ! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile. Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir de lui-même.

Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.

— Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous dépouille pas du désir.

Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre :

— Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin dans la poursuite de la spiritualité.

Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un temps assez long en répétant : Ma chère enfant ! avec une onction ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.

Oui, mais plus âgé ! beaucoup plus âgé ! cria la voix intérieure de ma jalousie. Au fait, plus âgé de combien ? La différence d’âge qui nous séparait n’était peut-être pas si grande.

— Quel âge avez-vous ? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.

Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il reprit avec lenteur :

— Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées, ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté, peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité ? Que doivent faire ces prédestinés ?

Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit :

— Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.

Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence :

— J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.

Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu. A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.

Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.

Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très rarement.

— Tu te demandes pourquoi je te dis cela ? C’est parce qu’il y a entre nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur — il eut un petit haussement d’épaules de mépris — tu peux me comprendre, ou du moins essayer.

Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.

— Tu te souviens du pacte ? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.

Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.

— Ah ! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte ! Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque ?

Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce fut en vain.

— Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce qu’il fallait pour rendre le pacte valable.

J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu hypocritement :

— Farce de la vingtième année ! Heureux temps du quartier latin où l’on trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable !

Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte avait dépassé la portée d’une farce.

J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se coucher sans honte.

Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union et s’efforcent ardemment vers le mal.

— C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.

Cela soulevait nos éclats de rire.

Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces détails et le rite de la cérémonie.

Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté en faisant alliance avec le diable ! Il répondit que la pauvreté était sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future contre un avantage matériel immédiat.

On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.

Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions. Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent silence, juste à la minute où il disait :

— Il s’agit du Diable !

Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.

Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien des années après.

Il nous dit qu’il était inutile de le remercier — ce que nous ne songions pas à faire — car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.

— Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.

Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu. Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il haussa doucement les épaules.

Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait, en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy, depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de sang chichement répandu.

Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.

Kotzebue me touchait du coude et murmurait : « Ce pauvre Lévy ! » pour essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin, les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.

Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse immédiate — ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant. Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.

Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant. Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut dire quelque chose de désagréable en s’en allant :

— Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux, n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de l’encens. Malheureux êtres tous les deux !

Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme. Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé qu’aucune amitié ne saurait plus combler.

Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée, revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi, dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.

— Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette histoire ? dis-je.

Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main trop blanche et un peu grasse et il dit :

— Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main gauche ? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce que l’améthyste signifie à la main gauche ?

Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.

Kotzebue reprit :

— Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une hostie ? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te disais au sujet des Esséniens...

On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il s’arrêta.

— Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh ! presque rien... D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.

Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea de ramasser la monnaie.

Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de courir pour le rattraper.

Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.

Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous effleura au passage.

Kotzebue murmura avec un accent lugubre :

— Je m’ennuie.

Puis :

— Je rentre.

Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je murmurai :

— Je vous accompagne.

— J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.

J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal. Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son existence et de vouloir l’anéantir.

Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.

Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure c’était trop peu ! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à l’éclaircir.

Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.

— Lucifer ! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas. C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance des hommes. Alors ? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon ? Son érudition en théologie était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de choses ! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien, ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais voué à la haine.

Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque ? Mes amis, mes maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.

Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je reçu pour ce don divin ? Et je croyais voir alors une sorte de protection maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.

Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas eu un caractère singulier ? Je n’avais eu aucune maladie. La cause naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le temps.

J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien ! il y avait des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis, don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.

Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si étrangement protégée pendant la guerre ? Il est vrai que, dès le début, je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en avais eu des remords. Mais je m’étais dit : Laissons faire la destinée. N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait ? Quel était ce futile prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus sacré ?

Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors ? Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan ?

Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de vérité.

— Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge ? Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté était l’amour et de quel côté était la haine ? Rappelle-toi cet Arabe de vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les vieux officiers de carrière.

Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.

J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude livresque.

Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais qu’étaient ces clavicules ? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne parlait que « d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie supérieure du sternum ». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes, répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée par le dictionnaire.

Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus scientifiques et partant plus efficaces.

Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y avait à sa place un immeuble moderne.

Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.

Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.

Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu Laurence pénétrer la veille.

Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence l’avait fait la veille.

Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une caricature de nos anciennes conversations.

— Alors ! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.

— Je suis bien content de te rencontrer ! répétais-je de mon côté avec froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse familière.

Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le souvenir !

Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit :

— C’est comme autrefois ! Tu te rappelles ? On ne se voyait guère qu’au café.

C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.

Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais :

— C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.

Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche. Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait : Comment est-elle avec toi ? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait ensemble. Je l’avais surnommée : la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom avait été adopté par tous.

Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres et qu’avec moi « c’était autre chose ». Je faisais semblant de ne pas la croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais : Eh bien ! Rien n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand ? me dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis communs que cette soirée était celle de notre divorce.

Qui va le remplacer ? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.

J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.

— Je donne mes droits à Méricant, dis-je.

La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde peut-être.

Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.

Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus pour elle.

— Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, n’est-ce pas ?

Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.

Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.

— Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...

— Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.

— On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant ?

Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me demandait cela que par politesse.

Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.

J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui offrir de l’argent.

Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.

Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste infiniment.

Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle façon, devait être encore mêlée à ma vie.

L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter et dont il gardait le secret.

Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était sans cause apparente.

Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration : On dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin, que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin, au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.

Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites, faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer. Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec Laurence je les avais surnommés : les Esséniens ! pour montrer à la jeune fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.

Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée, paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et garantissait le caractère orphique de ses enseignements.

C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa danse et de la conception qu’elle en avait.

Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence. Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en être satisfaite.

Eveline disait entre autres choses :

— Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe matérielle qu’il me faut arracher ! Et c’est toujours à recommencer.

Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait l’air de dire :

— Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement...

Eveline disait encore :

— Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.

— Oh ! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour physique.

Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de sauver.

Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la matière, dégager de son corps autant de volupté.

Et je me dis à nouveau : Laquelle des deux ?

Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes, les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.

J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant :

— J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.

Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à ses esprits guides.

Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de l’Université, qui répétait à tout propos : « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup en rapproche » ; un jeune homme pâle qui avait à sa cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux pommes émerveillées suspendues à une seule branche.

Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les romans.

Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son fluide causât le moindre dommage.

Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits, son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière le couvent, près d’un cyprès.

Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des chaises de paille sur le gravier.

Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule, comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.

Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté. Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux morceaux d’un cristal souple et silencieux.

La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en mouvement.

Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant, comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de l’atmosphère dorée.

Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.

Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante. Déjà Eveline rentrait dans la maison.

C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que c’était un vieillard qui l’avait poussé.

Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M. de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait commencé à jouer.

Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer. Il fixait Eveline qui traversait la terrasse ; son visage exprimait la colère et aussi un dégoût inexplicable.

Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.

— Qui a crié ? Qu’est-ce qui est arrivé ? demandait-on de droite et de gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.

J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque fait s’enfuir.

Je m’approchai de lui et je l’interrogeai :

— Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage ? Est-ce que vous le connaissez ?

D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt ; sa terreur était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation, d’anxiété pénible.

J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment, regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de même.

La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit. Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient quelque chose de surnaturel.

— Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite, derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.

Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.

— A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère ?

Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.

— Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard. Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles, d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie. Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy, autrefois ? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.

J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il s’agissait.

— Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien. Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire. L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.

Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta. Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.

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