LUCIFER (continued 2)
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Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de plus en plus oblique.
Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans l’ombre il avait une démarche timide ! Il écartait délicatement les branches comme s’il avait peur de les brutaliser.
Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas disparu du monde depuis longtemps.
Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des Esséniens.
J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut cause de tout.
Voici quel fut le signe avant-coureur.
Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties. Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais, soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux pensionnaires fanées qu’elle abritait.
Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou, qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au jardinage et semblait un peu tombée en enfance.
De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne, elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.
Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera ?
Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant de l’après-midi, je mis sous mon bras « La case de l’oncle Tom », en me rendant chez M. de Saint-Aygulf.
Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.
— Je n’ai rien à lire en ce moment.
Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme Beecher-Stowe.
Je m’étais dit :
— Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.
Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.
Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis :
— Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné moi-même.
Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et seule « La case de l’oncle Tom » agit-elle sur l’esprit de Laurence ? Il n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme Beecher-Stowe elle-même ? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets et des causes ?
Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la raison :
Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise, M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il été à la fois sincère et intéressé.
Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.
Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth, au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins. Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de les utiliser pour le bien.
Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien. Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.
Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.
Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.
Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri d’Alleluia ! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.
Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment du ridicule et par les arguties de ma raison.
Que savait-on au juste de Simon le magicien ? Renan disait que c’était un thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de Jésus-Christ ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le pacte ? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang un pacte luciférien ?
Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait. Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me représentais Eveline nue.
Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.
Il y avait longtemps que duraient les recherches ; nous descendions maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.
— Alleluia ! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue commençait à affaiblir.
Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur elle.
Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.
— Alleluia ! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.
Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline. Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant, extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes, une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles obscènes au sens précis.
Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous le choc des mots, était pareille à une statue.
D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose pour apparaître et s’exprimer décemment.
De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur ces mots :
— Mon Dieu ! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne excellente à part ses crises.
L’apparition s’évanouit ; il n’y eut plus que des portes refermées sur quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des blancheurs d’édifices.
Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure ? Et sa génuflexion du matin ! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front ! N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une manière de saint diabolique ?
Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur ? N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais ? La possession du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de tomber dans des bras et de recevoir des caresses.
Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.
Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.
Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée, toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.
Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui faisait bruire les pins ; je descendis d’un pas rapide vers la mer.
La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous deux semblaient discuter avec vivacité ; je crus voir que Kotzebue montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée ; il était probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de ce rendez-vous.
Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage à cette partie de la côte.
Laurence venait de terminer « La Case de l’Oncle Tom » et il ne lui était possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.
— Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France, l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et les blancs ?
— En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.
Et je passai doucement mon bras sous le sien.
— On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux. Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups. Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier et sur tout ce que je trouvais.
J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère sur son bras.
— Oh ! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté, inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et de l’incertitude de la vie.
Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.
— Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai entendus à son sujet.
J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de rien exprimer sur Dieu.
— Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand pour mon malheur, — Laurence insista sur le mot malheur — il fut décidé que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure. Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me la déchirait en disant : « Cette petite est incorrigible ! » Ou bien : « Voilà ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant des années ! » Le mauvais exemple ! Quand je me remémore l’hôtel gluant d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.
Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui, quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur, des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.
Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait, d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes. J’appuyai sur les derniers mots.
Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois. Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses bandeaux plats à coups de poing.
— Vous avez dit : Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là ?
Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans un air limpide, devant un beau paysage.
— Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père ? Tenez. Il y a un conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et laids, où la vase est tiède.
Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête. Elle regardait droit devant elle.
— Le moment est venu, me disais-je intérieurement.
— Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, elle est en tous points si parfaite ! Et moi de tout ce qui est familier à son intelligence, je comprends si peu de chose ! Quant à mon père, peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée, avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses prédictions. Je représente « les erreurs de sa jeunesse », qui ont malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.
Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage. Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots « premier venu » étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard, avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur puissance de leur banalité.
Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le contre avec quelque confident :
— Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit elle-même.
Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une victoire incomplète.
Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe, un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout ceci une signification sublime ou luciférienne.
Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.
J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer. Je me disais :
— Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement favorable ! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles vertus.
Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils étaient nombreux encore ! Comme ils sortaient de ma tête avec force ! Je n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse, plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.
Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité ! Je ne l’avais jusqu’à présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants. Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le vague. Etait-ce mon âme ? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme. La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer, posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.
Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher. D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée, j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables monuments de plaisirs et je les aurais habités.
J’en fus bientôt au point de me dire : « Je suis protégé par Lucifer », et de me féliciter de cette protection.
Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais son hostilité éclater à mon égard aussi librement.
Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son hôtel ; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit familièrement :
— Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.
Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens, de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé le soleil.
Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour moi et pour lui.
Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.
Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon, l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.
Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M. Althon, l’autre soir.
— Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en regardant danser Eveline.
Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence entre nous.
— Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh ! ne fais pas l’ignorant. Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La place est prise.
Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire.
Il me tapa sur l’épaule en criant : Farceur ! et en riant avec bruit.
— Pourquoi ne pas être franc ? Puis enfin, j’ai la priorité. Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à peu près, dans un café de la place Blanche.
— Eh bien ?
Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de rage.
— Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends ? Il est inutile que je t’en dise davantage.
Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté. Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.
Je tremblais ; je ne pus qu’articuler d’une voix basse :
— Ce n’est pas vrai ! Vous êtes un menteur !
Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.
Lui et moi nous nous regardions en silence.
— C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne pouvoir supporter la vérité.
Puis il se ravisa :
— D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.
Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.
Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles entendues comme une simple plaisanterie.
M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M. Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait insignifiant.
Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes auparavant.
M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.
M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous regardait boire.
J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent, disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.
Il se reprit :
— Je veux dire : la diviniser.
Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le laissait paraître.
Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il attendît une réponse, il s’écria :
— Eh bien ? Avez-vous enfin trouvé Hélène ? La divine Ennoïa ?
Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas avoir entendu :
— Allons prendre l’air, voulez-vous ? dit-il.
Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se taire, avec un mouvement de tête de mon côté.
Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu de quelque enchantement oriental.
L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.
Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement Kotzebue par le bras.
Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment susceptible de pénétrer la pure doctrine.
Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M. Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au revoir avec une courtoisie cérémonieuse.
Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup dans le Midi.
Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.
Et il s’éloigna avec Kotzebue.
La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel, dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre les deux rangées d’eucalyptus.
Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route. L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai le pauvre Jacques sur la route.
Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.
Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action, même la plus petite :
— Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.
— Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même assister ce soir...
Il me fit vivement « non » avec la main.
— Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les ai trouvés tellement changés ! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude. Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de choses que je ne comprends plus.
Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au milieu des pins, devant la mer.
Il se mit à rire :
— Comment serait-ce possible ? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner. Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui offrir du lait dans une assiette.
Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.
— Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant plusieurs jours et d’être privée de lait.
Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.
— Et vous-même, restez-vous longtemps ? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux...
Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.
— Dites.
Il sembla se décider.
— Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une influence, un charme... Comment dire exactement ? L’air est moins pur. Je sens que je dois partir.
Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit en me quittant :
— Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.
Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une sorte de nimbe et retombait dans la lumière.
Et je pensai en moi-même : le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan !
M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer, fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.
— C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.
Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta :
— Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas ? On ne saura que plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes guides.
Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits, la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je devais au père d’Eveline et de Laurence.
Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis longtemps. Il avait tant fait pour elle ! Sa femme vénérée, dont il ne pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité ! Il venait d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé ! Et qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle lui cassait la tête depuis quelques jours ? Eveline ne pouvait rien sur sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son devoir. Ah ! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à ce qu’on le sache — il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache — et il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était ! Le devoir d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses enfants. Il avait lu le « Roi Lear », et cette lecture l’avait frappé. Dieu merci ! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.
— Vous me comprenez, n’est-ce pas ? fit-il pour terminer.
Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra la main plus fortement qu’à l’ordinaire.
Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette impression.
M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.
— Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.
Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes ; j’appris que Kotzebue, qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.
Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue. Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu, d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.
Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre groupe — nous devions être une quinzaine — se dispersa sur le flanc de la colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.
L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu. Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie, laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme. Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.
Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras, le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à côté d’une statue chaude et vivante.
Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme, goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle était furtive et pressée.
Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.
J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait, Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.
Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.
Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de basse colère.
Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège, des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était posée sur le sol pour guider les arrivants ; un peu plus loin il y en avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient vaguement la forme d’un croissant.
Les massifs étaient pleins de chuchotements ; bien qu’on ne dût pas être nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et mystérieuse.
Je reconnus l’accent russe de M. Althon ; je l’aperçus auprès de Kotzebue et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur nouvelle, à cause du paysage et de la nuit :
— Recueillir la puissance de la lune !... L’esprit d’Hélène va descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et la torture de la jouissance...
Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible comme la peur.
Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée. Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue. Quelques mots parvinrent jusqu’à moi :
— Pensée de Dieu ! Sœur du Verbe ! par le feu de l’amour la nature se renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es Hélène...
Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière doucement modulée.
— Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth !...
Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins ! J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de le comprendre pour la première fois.
— Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth ! répétaient des voix qui ne venaient de nulle part.
Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau. La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.
— O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène !...
Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre, la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture des bêtes.
Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.
— Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance de notre chair avec ton baiser !
J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de sa sève, transporté de son ardeur.
Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient éloignées de moi avec dégoût.
Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des incantations, pour me toucher avec la braise du désir ?
Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.
Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.
Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient disparu. La colline avait l’air déserte.
Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard. Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci ! on ne pouvait apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.
Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger ! Et je me souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien :
— Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu et ils ne revinrent jamais...
Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.
— Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je pour le rassurer.
Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que dans un autre.
Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.
Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.
— Eh ! eh ! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours gâtées sur le moment par de petites préoccupations.
Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.
Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien incapables eux-mêmes de définir.
Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le chemin creux.
A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.
— Le Saint-Sacrement ! murmurai-je !
Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai sur ses pas.
Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y avait là un avertissement occulte, un signe favorable ! Je marchais derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse, entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.
La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je la rejetai aussitôt.
Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.
La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs la Case de l’Oncle Tom avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline, qui lisait en ce moment les Châteaux intérieurs de sainte Thérèse, en avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures. Mais la Case de l’Oncle Tom était terminée. Laurence s’était promis de simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les Châteaux intérieurs. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne s’apercevrait que le lendemain de son départ.
La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à toute protestation de sa sœur.
Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.
De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée ; Laurence ne pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur fantaisie.
— La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir sans que ce départ nocturne fût remarqué.
Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant. Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis aucun bruit.
Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur lequel donnaient les chambres.
Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.
Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux Châteaux intérieurs et elle s’était endormie. Laurence s’était alors rhabillée en silence ; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité l’avait réveillée. Elle s’écria :
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles furent :
— Tu ne partiras pas.
Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une rigoureuse notion du devoir.
Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion s’ensuivit :
— Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.
Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte des cris, d’un scandale immédiat.
— Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.
Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre figure.
C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais. Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les personnages en train de jouer le drame.
L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.
Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire :
— Tu es bien la digne fille de ta mère.
Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta :
— C’est parce que tu es jalouse ! Avoue-le donc !
Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des paroles le temps d’envenimer les blessures faites.
Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps et elle se trouva toute nue.
J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si souvent à imaginer, dans la licence des rêves.
Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.
Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite ! Comme elle avait hâte d’être loin !
Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le chemin le plus court pour atteindre l’auto.
— Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur un ton de bravade. Elle avait envie de crier.
Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de leur échapper.
Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.
Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route. L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous partîmes.
Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son manteau quelque chose de dur ; je lui demandai ce que c’était.
— La Case de l’Oncle Tom, me répondit-elle.
Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.
Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché ? J’avais marché derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole cela recélait-il ? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.
J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes. Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de Laurence ; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs, d’Eveline.
Jalouse ! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps révélatrice. Pourquoi pas ? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure. Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé ? Et cette chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son âme était mise à nu pour la première fois !
Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous ouvrirait et à qui je dirais :
— C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la mer.
Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.
Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins. Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement de rêve dont la signification était incompréhensible.
Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de façon surprenante les différences des objets, même les plus insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés, tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.
Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie, non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même. Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin qu’il soit transformé !
Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait finalement renoncé.
— Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble — elle cherchait ses mots et se découvrait elle-même en parlant — que je n’ai la faculté d’être familière qu’avec des gens pauvres.
C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement.
Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré, qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence.
— Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras.
J’aurais bien préféré ne rien entendre.
— Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence.
— Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu.
Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient habillés comme des gravures de mode.
J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future qu’à la vie réelle.
— Enfin ! ne plus voir de fous ! Quel soulagement ! s’écria-t-elle.
Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos, des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les êtres était la fortune.
Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises. C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi d’égaré dans son allure.
Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire Laurence.
— Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis.
Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.
Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard. Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci.
Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami, connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut le contraire qui eut lieu.
— Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti.
Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara, au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent.
Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était très bien.
Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait le regarder sans hausser les épaules.
Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien stylée et elle déclara que « décidément, elle n’avait besoin de personne ». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie. Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle lui fit des cadeaux. Elle l’appelait « madame Honorine » avec une nuance de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente.
J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.
— Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables. Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa. Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il ? J’avais beau lui dire que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui.
Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant, quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche vulgaire, une communication inexplicable.
Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique.
Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux. Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant, ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité imposante :
— Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois.
Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires.
Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller prendre un verre quelque part.
Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano, « qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait curieuse ».
Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé.
Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule abandon, de caresses sur des draps douteux.
Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir trouvé une délicieuse variété.
A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à pleurer. Dès que je disais :
— Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre ?
Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de fièvre s’emparait d’elle.
Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait.
Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service, avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir la cause.
En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot : possession.
Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité, mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient l’image de la damnation terrestre.
Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les deux ; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre en même temps de déchéance en déchéance.
Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je souffris de l’influence qu’elle avait sur moi.
Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots, qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle, orienter Laurence différemment.
Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité irréprochable.
Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête, elle disait des choses générales, comme :
— Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux.
Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui.