LUCIFER (continued 4)
Reading edition
Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés, pourquoi n’irais-je pas les trouver ? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz ? Pourquoi n’irais-je pas aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers, avec les Vaudoux ? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq griffes d’or ? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte, au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours, pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant ?
Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.
— Où allons-nous ? dit encore le chauffeur.
Je répondis machinalement :
— Place Blanche.
Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une église. Je lui montrai la brasserie Romano.
Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire consommateur d’une brasserie mal famée.
Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je vis la tête se redresser et un visage apparaître.
Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient. Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps, sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.
Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus Irma Pascaud.
— Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.
Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas, quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne m’intéressais qu’à moi-même.
Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.
— Il n’y a pas de justice ! Il n’y a rien à espérer de personne et si l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la Seine tout de suite.
Je dis : mais non ! mais non ! avec douceur et je fis signe à Irma que je commandais un porto pour elle.
— Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché ? Tu te rappelles le temps où je t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.
Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement :
— Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.
Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.
— Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien. Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste. Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas ? Il y a des hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres, au contraire, qui par amour-propre... Eh bien ! celui dont je parle croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque. Il s’appelait de Saint-Aygulf.
Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.
— Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.
Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable ! j’ai accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme, elle...
Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à elle-même.
— Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir plus intelligent, s’élever ?
Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.
— Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère. Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père, elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du nom. Eh bien ! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par là, je sais bien que ce n’est pas cela.
Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une horloge qui était au fond.
— Est-ce bien l’heure ? me dit-elle.
Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le quart.
— Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une extraordinaire expression de joie : les poches des yeux, les plis de la bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.
— Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir de me rencontrer. Hein ? Tout de même ! Si on s’était trouvé face à face, crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître ?
Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.
— Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça va être le plus beau moment de ma vie.
— Mais alors, pourquoi pleurais-tu ?
— C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne d’embrasser ma fille.
J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui demander mille fois pardon.
Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.
Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait l’afflux de mes pensées.
On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille. Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.
Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à écouter mon histoire.
Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir, je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est représenté dans les livres de démonologie.
Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait adoré à Sodome comme un dieu.
Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances sensuelles sont décuplées.
Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction. Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de s’éteindre les flammes étranges des bocaux.
Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud, esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.
Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.
Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois, chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme. L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.
La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder autour de moi pour découvrir cette vérité.
A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui n’avait su aimer sincèrement que lui-même.
Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.
Quelle serait cette action ? Elle m’apparut un jour et je crus sentir tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau, en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la réaliser sans perdre une minute.
Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de l’église.
Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était incertaine.
L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je fis entrer Mme Honorine.
Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse enveloppé dans du papier journal.
— Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce filet, quand est arrivé le...
La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début de ma phrase, elle entama des récriminations.
Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame. D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple. Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être plus honnête que ceux qui ont des souliers.
Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il s’agissait de tout autre chose.
— Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq centimes depuis trois mois ?
Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement laissé à l’abandon.
Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un désir de serviabilité.
On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait jamais fait peur. Ah ! elle savait combien il est difficile de se procurer une femme de ménage, par le temps qui court.
— Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants. Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.
Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage reprit une impassibilité hébétée.
— Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en était la plus digne.
Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe d’approbation.
A la fin, elle dit :
— Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.
— Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles, les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le garder à votre guise.
Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.
— Monsieur s’amuse.
Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant quel prestige ils exercent sur les simples.
Honorine s’obstinait à répéter :
— Monsieur s’amuse.
Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.
— On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame, monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...
Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle s’arrêta.
Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.
Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre caché et elle répétait :
— Alors, ce ne sont pas des choses à dire.
— Eh bien ! réfléchissez !
— C’est tout réfléchi.
Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je venais de la faire pénétrer.
— Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de monsieur.
La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière sur une coupe.
Je la lui donnai de grand cœur.
Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.
Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.
C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et pourtant résolue.
— Monsieur m’a dit : Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma fille... Ma fille m’a dit : Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...
— Alors, vous acceptez ?
— Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté... J’accepte.
— C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à vous.
Honorine secoua la tête.
— Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le loyer aussi...
— Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.
— Et pourquoi ?
— Je ne suis plus chez moi.
Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui ne veut pas se laisser tromper.
Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.
— Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.
Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à portée de sa main.
— Voulez-vous passer la nuit ici ? lui demandai-je.
Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait les papiers.
Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.
Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette, après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.
— Le pauvre Jacques ! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il est toujours là, mais pas pour longtemps.
— Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom.
— Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien pourquoi.
La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille plantureuse, la puissance de la maturité féminine.
Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.
On m’avait cité avec admiration ses propres paroles :
— Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les liens qui l’attachent.
Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense.
— Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques que par des racontars.
Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une colline entre des pins et des mimosas.
Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer. Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant que je marchais.
Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage était venu abriter une âme désormais sans passions.
Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur.
J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se dépouiller complètement ?
Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive.
— Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde personne.
Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse.
A la fin il dit avec une certaine impatience :
— Tout donner est impossible ! Personne n’en a le courage. On donne facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais ! D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre et cette salade.
— Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une culture abandonnée.
— Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.
— Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du sage ?
Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il avait aux pieds des chaussettes et des souliers.
— La sagesse ! D’abord où est-elle ? Il est arbitraire de la placer dans une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une maison, comme tout le monde, avec ses semblables.
J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour.
— Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je.
Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.
— Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle longue.
— Comment ?
— J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.
— Et quelle compagnie leur préférez-vous ?
— Celle d’une femme, par exemple.
Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi orgueilleusement.
— Pourquoi pas ? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le pays... quelqu’un qui partage mes idées.
Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.
— N’étiez-vous pas bouddhiste ?
— Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe !
Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.
— Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici, ce qui ne gâte rien.
Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit.
— Croyez-vous au diable ? dis-je pour changer de conversation.
Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit :
— Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer une seule nuit dans cette cabane. Ah ! je comprends la tentation de saint Antoine maintenant ! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le voisinage de M. Althon n’y était pour rien.
— M. Althon ? Pourquoi ?
— Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper.
Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que toutes ces imaginations.
— Et la taupe et la couleuvre ? dis-je en le quittant.
— J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait. C’était déchirant. Ah ! il est impossible de tout concilier.
Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande route et j’allai droit devant moi.
Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer.
Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline, cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel. Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M. de Saint-Aygulf.
Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et peut-être de moi-même.
Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les domestiques de M. Althon.
Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros homme taciturne s’écria d’une voix retentissante :
— Voulez-vous que je vous dise ce que je crois ? Eh bien, ce sont tout simplement des porcs.
Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le soir même.
— Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la soirée.
Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire une réserve bienveillante relative à Eveline.
— Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire le valet de chambre à tête de belette.
J’entendis encore le paysan dire :
— Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable, mêlent-ils à ça des histoires de religion ?
Et l’homme taciturne clama à nouveau :
— Je vous le dis, ce sont des porcs !
Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon ! Eveline ! S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon devait être de ceux-là.
La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire. J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière contribuait à me griser.
Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route, en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec quelque chose de furtif dans l’allure.
Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur quelconque qui est invité chez M. Althon.
Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi. J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi. Elle était nue sous sa fourrure.
Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher, le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre dans la buvette :
— Ce sont des porcs !
Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs appartenaient à des espèces inconnues.
Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me ferait éconduire.
J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu. Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise.
Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.
C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi, obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre.
D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur, que ce surprenant supplice était tout récent.
On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une incompréhensible énigme.
Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle était sa signification ? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont elle était l’accompagnement ? Et de quel ordre était cette cérémonie ?
Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce chant.
Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures. J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute. J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis dans la maison de M. Althon.
Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve.
A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée. J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes.
Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.
Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le visage tourné vers la lune.
J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes. Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles.
La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon.
— Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me laisser passer.
J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi.
Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement attrayant.
Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant, sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un décor hâtivement mis debout chez un photographe.
A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action.
A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec attention pour se donner une contenance.
De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui, chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été sans cela que grotesque.
Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre : Apophis !
Apophis ! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes évocatrices.
Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte que Kotzebue s’exprimait ! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée. Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts des Egyptiens ! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le principe même du mal éternel ! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la sensualité. Mais non ! J’étais en présence du plus antique culte du mal dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux.
Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier récemment coupées.
Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux ? Je ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je cessais délicieusement d’être moi-même.
Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur, une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue.
Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules. Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle. Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M. Althon.
Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa retomber.
L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de la laideur victorieuse.
Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister ? Je savais que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone, celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le sabbat du Moyen âge.
Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance symbolique de la beauté ! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes, faisait battre les paupières et claquer les dents.
Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi.
Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression. J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle d’un corps pur.
Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée. Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma propre terreur en un courage divin.
L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il conçu.
Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.
Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains.
La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément Kotzebue, livide, reculer en me criant : « Malheureux ! » et en étendant un bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la terreur.
Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai derrière moi.
Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée, dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte arrivait jusqu’à nous du premier étage.
— Je vais vous raccompagner, dis-je.
J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et s’élançait au dehors.
Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler. Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu. Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la ramenait vers sa maison.
J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet que je venais de faire avorter.
Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants retomber avec fracas.
Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.
Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté était à jamais perdue pour moi sur la terre.
Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma visite dans cette exposition de Nice ? Je ne saurais me le rappeler.
Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.
C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme, car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour avait la parfaite ressemblance de Laurence.
Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.
Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous, il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre monde.
Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le regard de Laurence ? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.
Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une exactitude rigoureuse.
Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses yeux exprimaient un désespoir infini.
Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination extasiée de la sainteté.
Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation. Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête, l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du sentiment de leur réciproque amour.
Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de la fraternité ? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard, derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit un catalogue où je lus un nom : Drevet.
Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon égard.
Drevet ! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique !
Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.
— Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.
Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel :
— Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne jamais !
J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.
Où était Drevet ? Où peignait-il mes propres rêves ? Comment avait-il échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication répandait-il mon âme dans ses visions ?
La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.
Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements de tête méprisants et de ricanements de haine.
Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses tableaux. Qui sait ? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se donnait du mal pour vendre ces croûtes ! S’il y avait une exposition, c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah ! Ah ! Et les amateurs ! Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah ! Ah ! Le peintre était très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres gens ! Des pauvres ! Des malheureux !
Je demandai s’ils habitaient Nice.
Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...
Je notai l’adresse et je m’enfuis.
Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la mer. L’après-midi touchait à sa fin.
C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves. Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer, avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet vide.
Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le seuil du numéro dix.
Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.
Je continuai à marcher, droit devant moi.
Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à la fin des temps.
J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.
La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux chemins s’éclaira tout à coup. Ah ! comme il m’aurait été doux d’aller y acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une maison où m’auraient attendu des êtres aimés ! Ah ! comme la croix devait être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un l’autre !
Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie qui ne devait pas être la mienne.
Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.
J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.
Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants qui rentraient chez eux.
— Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon Dieu ! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la découvrir et de l’exécuter humblement.
Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.
Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face Saint-Tropez.
Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de soleil et d’air marin.
Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que forment les vieux arbres de ses cours intérieures.
Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de l’ignorance.
Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était pas si paisible ! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences parties d’en bas.
Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette inexplicable vénération sur le compte de sa folie.
Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature, mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce qu’elle croyait qu’il devait la sauver.
Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme ? Je ne savais pas au juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait ? Un geste avec la main ouverte aurait peut-être suffi.
Mais comme j’avais tardé ! Elle avait vu le guide au bord de la route. Elle s’était prosternée et elle attendait ! Qui sait si elle ne s’était pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas fermée à la longue à tout espoir ?
Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent ! Tout ce que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir avec quelles paroles je le rendrais plausible.
Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.
Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les derniers mots que disait le prêtre :
— C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une heure.
Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai immobile, au coin du chemin.
Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour ! Comme c’est difficile ! Et quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.
Du soleil sur des quais ! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux de Toulon, ou ceux d’ailleurs ?... J’allais partir ou peut-être étais-je déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné ?...
Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la couleur.
Je perçus soudain — car ma sensibilité s’était accrue démesurément — qu’il y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait avec sa pensée.
Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait avec des yeux recouverts d’épais sourcils.
C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du fardeau qui était à côté de lui.
J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi. D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches incultes et grisonnantes.
— Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.
Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta :
— Lévy, celui du quartier latin.
Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.
— Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.
Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce d’une folie.
— Est-ce que tu te souviens du pacte ? fit-il.
J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.
— Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue ? dis-je, croyant l’intéresser.
— Non, cela m’est égal.
— Veux-tu que je te dise ce que moi-même...
Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me concernait lui était indifférent.
— Ah ! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.
— Comment ?
— Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.
— Et alors ?
— Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.
Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et la puissance du démon.
— Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à échapper à ses conséquences ?
— Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon erreur.
— Tu as demandé et tu as reçu ?
— Oui, et j’ai rendu.
— Quoi ?
— L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent quand j’avais vingt ans.
Je me murmurai à moi-même :
— Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.
Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une tristesse sincère dans ce rire.
— Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh ! bien, en vertu de l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.
— Et comment ?
Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient de vieilles ferrailles.
— Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de bateaux est la profession idéale pour le sage.
— Et tu es heureux ?
Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.
— Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut chercher.
— Que faut-il chercher alors ?
Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.
— Dieu.
— Où le trouver ?
— En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et justement, quand je t’ai aperçu...
La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table. Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.
— Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port ?
— Oui.
— Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas. J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux ? Il suffit du pas d’un promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il disparaisse. Alors...
— Alors ?
— Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu. Il faut être trois.
Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.
— Trois. Pourquoi ?
— Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait valable avec Dieu ?
Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon en lui faisant signe de garder la monnaie.
— J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi ? Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec avantage Kotzebue. Ah ! cette fois-ci, je suis certain de ne rien oublier !
Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien :
— Non ! Non ! plus de pacte ! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute. Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu ? Mais tu as trouvé une sorte de consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et les aimer également puisqu’ils sont moi-même.
Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me retourner.
Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les eaux mouvantes.
Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné. Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.
Voyait-il Dieu ? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de Lucifer ? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.
Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme immobile dans l’ombre.