LUCIFER (continued 3)
Reading edition
— Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les gens de sa famille.
Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta :
— Seulement, le problème est de découvrir cette famille.
Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement ; elle m’expliqua que les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait.
Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et elle dit :
— Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule.
Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.
Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle se contenta de dire :
— Qui sait ?
D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter.
Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec quelle voix il appelle.
Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait, contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa mauvaise humeur de pauvre honteux.
Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages séduisants du mal.
Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus.
Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux yeux les plus myopes ou les plus distraits.
Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le frisson de sa fourrure.
Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau, devant l’orchestre, le mot : Java, était écrit.
— Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était illuminé de joie.
Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou.
Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser, Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance des seins aux genoux.
Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une apparence justifiant ce que j’avais cru voir.
Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait abolie et qui n’en avait pas le regret.
Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait, s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène conspiration.
Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance. Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes, de ramener sa jupe sur ses genoux.
— Possédée ! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.
Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin, il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le rite millénaire.
Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour.
L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt l’épaule de Falou et je lui dis :
— N’entends-tu rien ?
Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit :
— Si. Il y a beaucoup de bruit.
Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui m’étaient adressées :
— La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins, ce que tu nommes la beauté, je suis la matière.
Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard, Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue. Cela la décida et je l’entraînai au dehors.
En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève de l’autre un flacon de bonbons magiques.
Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet, un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.
Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige. Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.
Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial. C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du réveillon.
— Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une déveine éternelle.
Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.
Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous. Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire.
Pourtant, je suis calme et je pense :
— Quelle folie ! Toujours ce goût de la bassesse ! Que penseront mes amis, s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse ?
Falou se penche pour me dire à l’oreille :
— Il va nous arriver un malheur dans la soirée.
Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son buste et son embonpoint me remplit d’étonnement.
— Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.
L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le Japonais avec son flacon de sucres d’orge.
Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence qu’elle échange avec le peintre Drevet.
Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu.
A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin.
Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends ? Le Japonais est-il dans la salle ? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette pliée.
La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer, n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres silhouettes encore moins distinctes.
L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux.
Que se passe-t-il alors ? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix est-elle réelle ? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur ? Est-ce que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère ? Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal ? Laurence m’a serré le bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les mères ? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps.
Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne, d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la tête entre mes mains...
Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu.
Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement stupide :
— Laurence est partie la première, dit-il simplement.
Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main :
— Votre dame vous a précédé.
Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours suivants, ni plus jamais.
Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête. Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste. Laurence l’aimerait.
Je pense : Comme on s’attache vite, sans s’en douter !
Et Falou me dit :
— C’est curieux ! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux.
Et il a une nuance de regret dans la voix.
Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et j’ajoute :
— On ne regarde le ciel qu’à la campagne.
Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne.
Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir aussi vite que je le peux.
Ah ! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre.
La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence ! à voix basse d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre.
Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.
Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment, selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce désir lui-même n’avait pas été insuffisant ! Je revécus toutes les minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.
Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur. J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois, visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec son nom sur mes lèvres.
Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence ne l’avait tout de même pas entendu !
J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain de son départ, je reçus une lettre de Laurence.
Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt — elle ne disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la cause.
La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci : « D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu. »
Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante qui était encore dans son sac le soir de Noël.
Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail, et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et évita avec soin mon regard.
Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement étroits et multiples.
Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier ou quelqu’un qui se trompait.
J’énonçais alors pour moi-même :
— Je n’attends personne.
En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que j’attendais ?
Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première. J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même ouvrir la porte.
Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la fin, je dis :
— Entrez.
Et elle entra tout simplement.
Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la fis pénétrer dans l’atelier.
Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla qu’après cette rapide inspection.
La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu de son père, bien entendu.
Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.
— Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez pas ce jour-là.
Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment inutile.
Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde. Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et, sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche, simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.
Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.
En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.
Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif ; je m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle m’arrêta :
— Peu importe ! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.
Le premier venu ! C’était l’expression dont Laurence s’était servie elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait été formé entre nous.
— Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur. Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue ? Est-ce que vous connaissez son existence ?
Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.
— D’ailleurs, à quoi bon ? Laurence m’a quitté volontairement. Elle savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de lui-même.
Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela. Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit :
— Et avez-vous souffert d’être abandonné ? Souffrez-vous encore maintenant ? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas.
— L’aimiez-vous ? reprit-elle.
Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en avait une.
— Eh bien ! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh ! indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène. Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.
La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car toutes les exécutions sont rapides, elle dit :
— Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement d’ailleurs, elle les a connus avec vous ? Il faut absolument essayer de la joindre.
J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce que Laurence était devenue.
— De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des conseils de morale.
Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand que la mélancolie de naguère.
Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était nerveuse et différente de ce que je l’avais connue ! Quel était ce mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de volupté ?
Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui couvraient les murs.
— Et les Esséniens ? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes nocturnes après mon départ ?
Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.
— Ah ! les messes ! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici, à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M. Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.
Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.
— Vous voyez beaucoup M. Althon ?
Elle détourna la tête.
— Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue, précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens, depuis que M. Althon est avec nous.
Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque le geste de se cacher avec la main.
— Pourquoi allumer ? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.
J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit :
— Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait même une allusion...
— Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même assisté dans le Midi...
— Oh ! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.
— Mais pourquoi ?
Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère inattendu.
— La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé. Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a joué Hélène.
Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis :
— L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.
Je fis la lumière.
Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.
Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi, mais de quelque chose.
Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles, comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.
Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte de revanche dans ce juste retour des choses.
Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses pieds.
Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur. J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si invraisemblable que ce fût ! J’avais souvent rêvé de la prendre contre moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.
Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.
Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui semblait diriger mes actions.
— Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le but de sa visite.
— Pas du tout.
La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la chercher. Au lieu de cela, je dis :
— Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque. La lettre est à côté dans ma chambre.
J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.
Elle répondit avec une grande simplicité :
— Bien.
J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte se refermait silencieusement derrière elle.
Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes. Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même :
— Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement d’une longue série de causes.
— Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.
Et je réponds :
— Oui, le calorifère est ouvert.
La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.
Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.
— Est-ce que vous y voyez suffisamment ? lui demandai-je.
Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.
Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était arrivée à cette phrase :
— J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu.
Eveline se tourna vers moi en disant :
— Vraiment ! Est-ce possible ? Vous pensiez sans cesse à moi.
J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré. J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.
Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé. C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté légère et délice de réalisation.
Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.
Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant ses lèvres, mais offrant son corps.
Pourquoi ? D’où venait ce demi-consentement ? Voulait-elle, par jalousie féminine, prendre une revanche sur sa sœur ? N’était-ce pas une sorte de sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont on avait troublé son esprit ? Oui, là était le prétexte, et une volonté étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et pour la mienne.
Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple. Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la réalité.
Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de l’esprit qui veut se dégager de la matière.
Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de démarcation du bien et du mal.
J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille, pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un autre plus élevé.
L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.
Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime, celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.
C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui, des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité, d’être si beau et si laid à la fois.
Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.
Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide de la responsabilité de l’homme.
J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.
Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de s’étonner.
Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.
Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe. J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans l’ambiance de l’air.
A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline était déjà dans l’antichambre.
J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses yeux, mais seulement le trouble du désordre.
Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi qui se refermait.
Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.
J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais y avait-il assez de courage en moi ?
La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.
— J’ai à te parler, dit-il.
Et je répondis :
— Moi aussi.
Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à une excitation extraordinaire.
— Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en expliquer loyalement avec toi.
Il se contenta de ricaner.
— C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi. En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession...
Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le pacte.
Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima cette phrase :
— Je suis fixé.
Il restait silencieux, la tête basse.
— Eh bien !
— Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu ce que tu as demandé ? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés ? Tu as été un parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on fait après la mort.
— Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux, avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que personne, en tant que volonté agissante ? Tu ne crois pas à l’Ange déchu ?
— Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore. Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé ?
— Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à l’égoïsme.
— J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.
J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il parlait en toute sincérité.
— Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même point.
Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.
— Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses conséquences et que je n’en suis pas très heureux ? Toi, tu es comme un misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de l’air.
Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon. J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna faux.
— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
Il haussa les épaules.
— Allons donc ! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne sais rien. Que serait-ce si tu savais ! Tu es un misérable ignorant. Tu fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles ce sont eux ! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.
Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.
— Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer — il appuya sur ces mots — quand on a été comblé de ses bienfaits — il jeta un regard oblique à la chambre à coucher — à quoi bon se débattre inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa grandeur, se servir de sa puissance.
— Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux faire le mal avec amour ?
Kotzebue haussa les épaules.
— Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et de plus beaux.
Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.
— Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je abouti ? Si j’avais eu sur moi une protection...
Kotzebue éclata de rire.
— Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je la plaçais tellement haut. Eh bien ! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme ! C’est toi qui lui avais donné ce surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais la lui ôter.
— Moi !
— Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer, leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour l’éternité.
— Ce n’est pas vrai ! criai-je.
Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit dans un café et qui m’avait dit quelques jours après :
— C’est toi, toi seul qui m’as perdue !
J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.
— Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en lui.
J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.
— C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort, quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères, nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord, près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient, je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration, je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien ! pas très loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère, un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...
Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.
— Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait arrivé à les détruire.
— C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus encore en te disant que toi, tu en es un.
Je poussai un cri de fureur :
— Tu mens !
Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me disait.
Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant se posèrent sur les miens.
— Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle serait vue et elle serait jugée.
— Par qui ?
— Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai aucun intérêt à te parler ainsi.
— Alors pourquoi le fais-tu ?
— Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta raison.
Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de toute sa haute stature. Il allait continuer.
Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait d’exprimer.
Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant :
— Va-t’en ! Tu n’es qu’un misérable !
A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté, malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force. J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée suffit à faire évanouir.
Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau. Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la pointe de son index, comme une épée :
— Tu es un malheureux ! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste à souffrir.
Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace. J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me considérait ?
Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que quelqu’un y avait prononcé mon nom.
Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière il avait ! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de temps ? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.
Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de l’au-delà.
Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.
Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un paratonnerre !
Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix ne suffisait pas.
Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de l’Eglise ? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte d’indication.
La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la réunion de la Sainte Famille.
Les enfants de Marie ! La Sainte Famille ! Comme ces groupements devaient être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et dont l’existence me remplissait de terreur.
J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très pauvre, deux fois maudit.
Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux. Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus : Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me considérer quand j’étais entré.
— On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.
Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le curé.
Il fit le geste de lever les bras au ciel.
Le curé de Saint-François-de-Sales ! Mais c’est impossible ! A la rigueur vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions, mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner. Revenez demain matin à huit heures.
Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé Durand.
— Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.
L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.
Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un autel. Que de bons sentiments ! Quelle absence totale de malédiction !
L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.
Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son effort de mécontentement augmenta.
— Il y a des heures pour cela, fit-il.
Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion. Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi excellent.
L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire :
— Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.
Et il m’invita à réciter un pater pendant que lui-même se signait.
Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.
— Répétez après moi, dit-il.
Et il récita le pater avec une rapidité si grande que je ne pus que bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.
— Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux, dans l’attitude d’un auditeur.
Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma vie.
L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien, que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine. J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.
Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de l’abbé Durand.
Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de rentrer chez lui.
Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres. J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.
Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit :
— Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure. D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.
Dans quelques jours ! Il m’était impossible d’attendre si longtemps. J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop redoutable.
L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y a des hiérarchies...
— Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus qualifiée que celle que vous verrez demain.
Il se leva et je fis de même.
— Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.
— La prière est la puissance souveraine contre les démons.
Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même pas le Pater et il me fit signe de l’attendre.
Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.
— Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le Pater et l’Ave Maria. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.
— Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai ? demandai-je.
Cette question l’étonna. Il réfléchit.
— Lisez les prières. Cela suffit.
Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet rond et je crus d’abord que c’était un sou.
— Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée autrefois et elle est miraculeuse.
En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et l’ennemi était plus puissant que jamais.
Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.
A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.
Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.
Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que l’exorcisme ne se pratique que très rarement.
— C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.
Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de faste espagnol.
— C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.
La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent étranger.
Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec une nuance de hauteur dédaigneuse.
— Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé ?
Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui :
— Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.
J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien longtemps.
— Depuis combien de temps ?
— C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la foi.
— Vous avez été sans doute élevé dans un lycée ?
— Oui, dans un lycée.
Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.
— Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est possible...
Il se toucha le front du doigt.
Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une adresse.
— Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.
— Le docteur Tallier ? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je me porte très bien.
Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.
— La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre orgueil, il est inutile de revenir.
L’entrevue était terminée.
Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.
— Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des gens qui, — comment dirai-je ? — n’ont pas leurs facultés dans un parfait équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà, — sans toutefois le laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.
Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.
Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père Théodore sait tant de choses ! Je ne pouvais pas être en de meilleures mains. Il termina en disant :
— Ayez confiance et surtout, soyez humble !
Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu avec la couleur de sa bonté d’homme.
Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils furent ceux de ma véritable possession.
Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je le faisais, il m’interrompait d’exclamations :
— Toujours le péché de fornication !
Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.
J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise ! Que de pénitences allaient être nécessaires ! Et encore n’était-il pas certain qu’elles fussent suffisantes.
— Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je ?
Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas pardonné, qui conduit à la damnation éternelle ? Il allait falloir jeûner, prier, me repentir.
Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de venir passer plusieurs heures par jour.
Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief. Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie, venait rôder autour de moi avec un air hostile.
— Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne souffrirez pas des atteintes du démon.
Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me faire revenir longtemps ! Ainsi il pensait que je pouvais être victime des manifestations de l’esprit du mal !
— Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques ?
Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.
— Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie ! Ah ! vous croyez ! Ah ! vous examinez ! Vous cherchez à savoir ce que pense l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon. Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter ! Malheureux et ignorant ! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les Elévations sur les mystères, de Bossuet.
— Et qu’y verrai-je ?
— Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber ! Vous êtes tombé ! Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire pénitence, eh bien ! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à côté de vous et vous respirerez son odeur.
Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se produisirent autour de moi.
Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils chassaient le sommeil.
Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant. Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes. Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un visiteur invisible.
Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût poussées malicieusement.
Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession. J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours. Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image qui me faisait peur.
Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah ! combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y avait pas de possibilité de rédemption.
Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.
J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été enfanté par l’imagination de l’homme ! Ces dieux mauvais regardaient l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un rivage de pierre un océan de malédiction.
Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.
Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée : « Le Journal pour tous. » Elle représentait un homme couché, dont la main dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.
Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.
Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel. Cette petite joie me fut interdite.
Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier, je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé, — ou avait subi une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu de crosse épiscopale.
Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre ma maison.
Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père Théodore.
Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession. Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il attisait de ses paroles irritées.
Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son visage indifférent.
Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.
Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur, dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de nuances orangées.
J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de pénétrer dans une prison moyennageuse.
Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un effort de solennité.
— Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.
J’aurais dû m’écrier : Enfin ! et me réjouir d’approcher du but désiré.
Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.
Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.
— Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui l’absolution.
C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa voix.
— Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.
Mais je restai immobile, debout.
— Mettez-vous à genoux !
Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il reprit :
— A genoux !
Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une lumière se fit en moi.
Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs, très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.
Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un soupir de soulagement.
— Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait avec stupéfaction. Je préfère rester damné.
Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.
Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai :
— Je vous prie de m’excuser.
Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de raison, peut-être à une manifestation du Malin.
Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe siècle.
Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi, j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.
Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle terrestre.
Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais délivré de Dieu.
Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé Durand.
Que faire ? Où aller ? La paix pouvait être dans une autre demeure que celle du Dieu catholique.
Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des Plantes, chez les Quakers ; on y entendait le lointain rugissement des lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y avait trop de signes magiques sur sa façade.
Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius. L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.
Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés, qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans me retourner.
Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites, je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé : le Diable à Paris, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.
— Où allons-nous ? me dit le chauffeur.
— Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.
Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.