LES VRAIS (continued 2)
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Toute la bande étant enfin d'accord pour escarper[566] les trois malheureux, on fit monter Marguerite, surnommée la Vierge-Noire, pour aller aux écoutes.
Au bout de quelques instants elle descendit et leur dit que les deux truqueurs causaient encore, mais qu'on n'entendait aucun bruit chez le voyageur.
—Un peu de patience, ajouta-t-elle, il n'est pas encore deux heures du matin.
On se mit à boire la goutte pour passer le temps, et lorsque le moment fut venu, on distribua les rôles: Le père, la Vierge-Noire et le meunier, se chargèrent de l'étranger; les autres furent chargés d'expédier les deux coureurs de foire.
Enfin deux heures sonnèrent. Quand on se fut assuré par une nouvelle vérification que les deux malheureux truqueurs dormaient profondément, et que probablement il en était de même du voyageur, les brigands se dirigèrent sans bruit du côté où ils devaient opérer. Pacifique monta sur un arbre, qui existe encore et qui porte, aujourd'hui comme alors, le numéro 93, qui dominait la maison, pour faire le guet, et à son signal les brigands devaient frapper; mais ayant entendu quelque bruit, elle crut devoir différer un instant. Cependant les brigands étaient à leur poste; leur impatience, la soif du meurtre et de l'or, les rendait horribles à voir! Un signe, et les portes disposées à la tête de chaque lit étaient ouvertes, les dossiers mobiles s'abaissaient et c'en était fait de la vie des trois infortunés, qui du sommeil passaient à la mort; mais Pacifique, dont l'oreille était sûre autant que les yeux, entendit de nouveau le même bruit; c'était un homme qui filait le long des murs du jardin, l'obscurité ne lui avait pas permis de distinguer avec plus de précision. Inquiète, elle descend de son observatoire et court rendre compte à ses complices de ce qu'elle a vu.
Jean-Louis allume sa lanterne et sort au plus vite pour vérifier à l'extérieur d'où vient l'alarme, lorsque arrivé au mur de gauche du jardin, il voit la corde fabriquée par Servigny. Il ne comprend pas d'abord ce que cela signifie, mais son père, qui le suit, devine aisément que l'homme et le coffret ont disparu. Pour mieux s'en assurer, il monte à la chambre qu'il avait occupé; il veut en ouvrir la porte, mais elle est barricadée. Il appelle ses complices, ceux-ci l'aident à forcer l'entrée et à repousser les meubles à l'aide desquels le voyageur s'était retranché; mais personne: l'oiseau était envolé!
—Voilà une fuite bien inconcevable, dirent-ils. Quels motifs, ou plutôt quels soupçons a-t-il eus pour prendre un tel parti, au risque de se rompre le cou?
Les bandits formaient mille conjectures, chacun émettait une opinion différente.
—Ah bah! dit Blaise le Petit Christ, c'est probablement un friquet[567] qui a conçu le projet de voir de ses propres yeux ce qui se passe ici: ainsi c'est partie remise. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, nous n'avons pas de temps à perdre; enlevez le gré[568], le pot[569] et les frusquins du sinve, qui s'est esgaré[570] avec les miens, le reste me regarde.
Il fit détacher la corde, la brûla, puis ayant dit quelques mots à l'oreille de sa femme:
—Partez, vous autres, je vous donne rendez-vous au Vert-Galant, près Livry, où je vais vous suivre. En changeant de direction nous verrons venir les événements.
Là-dessus ils partirent. Les trois femmes restèrent dans leur établissement en attendant le mot de cette énigme.
IV.—Un malheur complet.
Malgré les instances de madame de Villerbanne, Lucie, aussitôt que Salvador l'eut reconduite à sa place, voulut absolument se retirer; elle fit donc demander sa voiture et, quelques instants après, elle était dans sa chambre à coucher où Laure, qui voulait savoir ce qui s'était passé entre elle et le marquis de Pourrières, l'avait suivie.
Lucie était triste, préoccupée, et lorsque sa femme de chambre se retira, après l'avoir déshabillée, au lieu de faire part à son amie, ainsi qu'elle en avait l'habitude, de ses impressions de la soirée, elle garda le plus profond silence. Laure, qui d'après ce qui s'était passé avait cru qu'elle trouverait son amie tout à fait rassurée, ne savait à quoi attribuer cet état de demi-prostration, aussi ce ne fut qu'après avoir hésité quelques instants, qu'elle se détermina à lui demander la cause de l'abattement dans lequel elle la voyait.
—Mais je n'ai rien, je te l'assure, lui répondit Lucie après quelques minutes d'hésitation, je suis seulement quelque peu indisposée.
—Est-ce là tout? reprit Laure qui devinait que Lucie, pour la première fois de sa vie, voulait lui cacher quelque chose.
—Sans doute.
—Tu ne me dis pas quels ont été les résultats de ta longue conversation avec le marquis de Pourrières.
—Que veux-tu que je te dise? Quoique, ainsi que tu l'as remarqué, nous ayons causé assez longtemps, nous n'avons vraiment parlé que de choses insignifiantes.
—Comment il ne t'a pas dit pourquoi il se trouvait habillé comme un ouvrier des ports dans cette maison de la rue de la Tannerie? cela me paraît assez étonnant!
—Mais si vraiment, et si nous avions eu un peu plus de perspicacité, nous aurions tout de suite pu nous expliquer un fait qui ne va plus te paraître extraordinaire; nous sommes en carnaval, ma chère Laure!
—Eh bien?
—Comment, tu ne devines pas que le marquis qui s'était déguisé pour aller à un bal de souscription, donné chaque année par un marchand de cuirs, dont tous les journaux parlent sous le nom de Chicard, a voulu profiter de cette occasion unique pour visiter tous les établissements publics de Paris, qui offrent des physionomies curieuses à étudier.
—Ah! répondit Laure d'un air profondément étonné.
L'excuse alléguée par le marquis de Pourrières, et que Lucie ne songeait pas à révoquer en doute, lui paraissait tant soit peu invraisemblable, elle ne voulut pas cependant dire à son amie ce qu'elle en pensait. Lucie était tranquille, elle ne paraissait plus rien craindre et Laure qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans le cœur de la comtesse n'en demandait pas davantage; elle se retira donc après avoir tendrement embrassé sa compagne, à laquelle elle souhaita une heureuse nuit toute remplie de songes agréables.
Restée seule, Lucie prit dans une élégante petite boîte en bois de palissandre, ornée d'incrustation, plusieurs lettres réunies en paquet, et se plaça pour les lire devant le bon feu qui, grâce à la prévoyante sollicitude de sa femme de chambre, flambait dans l'âtre... Ces lettres étaient celles qui lui avaient été adressées par son mari depuis qu'il était en Algérie.
Lucie n'acheva pas la lecture de la première qui lui tomba sous la main; c'était vainement qu'elle cherchait à chasser loin d'elle les préoccupations qui obscurcissaient son esprit, elle ne pouvait donner un sens aux caractères tracés sur la feuille de papier qu'elle avait devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; elle posa le paquet de lettres sur la tablette de la cheminée.
—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec l'accent de la plus douloureuse anxiété, pourquoi avez-vous voulu que je rencontrasse cet homme?
Cette exclamation de la malheureuse comtesse de Neuville vient de trahir l'état de son cœur.
Il n'était que trop vrai, elle aimait Salvador, et cela ne doit pas étonner. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cet homme possédait toutes les aimables qualités qui constituent un homme du meilleur monde: des traits d'une distinction parfaite, un organe flatteur et des formes élégantes. Et puis il y avait dans la manière dont il lui était apparu, quelque chose d'imprévu qui l'avait séduit. Sa physionomie était, aux yeux de Lucie, entourée d'une certaine auréole mystérieuse, qui devait vivement intéresser une femme douée d'une assez vive imagination, et dont le cœur n'avait pas encore parlé (il ne faut pas donner le nom d'amour à l'affection mêlée de respect que le colonel de Neuville avait inspiré à sa femme); et chacun sait que de l'intérêt à l'amour il n'y a pas loin.
—Hélas! hélas! continua Lucie, il est donc vrai, j'aime cet homme! Que deviendrai-je si je ne puis parvenir à étouffer cette funeste passion? mais j'y parviendrai avec l'aide de Dieu; le souvenir de ce que je dois de bonheur à l'homme estimable dont je porte le nom, viendra à mon secours dans la lutte pénible que je vais avoir à soutenir contre moi-même, et dont, je l'espère, je sortirai victorieuse.
Dès que Lucie se fut rendu un compte exact de l'état de son cœur, elle se trouva beaucoup plus tranquille, elle reprit les lettres de son mari, que cette fois elle put lire sans que des pensées étrangères au sujet qui l'occupait vinssent la distraire.
—Oui, certes, se disait-elle chaque fois qu'une phrase, un mot, expressions senties de la vive tendresse que lui portait monsieur de Neuville, venaient saisir son esprit; oui, certes, je saurai remplir tous les devoirs qui me sont imposés! ce ne sera pas à une ingrate que ces témoignages d'affection auront été adressés!
Lucie, on le voit, ne ressemblait pas à cette nouvelle espèce de femmes vaporeuses et incomprises, mises à la mode par les romans de l'époque, qui, sitôt qu'elles ont une passion au cœur, s'en vont accompagnées de celui qui a su leur inspirer la susdite passion, errer, au clair de la lune, sur le bord des lacs bleus, et qui trouvent dans leur tête, lorsqu'elles ont succombé sans avoir combattu, une foule de diatribes plus ou moins éloquentes contre les vices sociaux qui suivant elles ont provoqué leur chute; elle savait qu'elle devait combattre de toutes ses forces le sentiment qui, à son insu, s'était glissé dans son cœur, qu'elle devait conserver pur et sans tache le nom qu'elle avait reçu de son époux; elle avait mesuré l'étendue de ses devoirs, et depuis qu'elle s'était dit qu'elle saurait les accomplir, elle était redevenue plus tranquille. Décidément, la comtesse de Neuville, bien que nous l'ayons faite jeune, aimable, spirituelle et jolie, était une femme très-prosaïque, et qui, nous le craignons, ne paraîtra que médiocrement intéressante à ceux de nos lecteurs qui n'aiment que les passions échevelées et les femmes idem.
Nous laisserons s'écouler plusieurs semaines durant lesquelles il n'arriva rien d'intéressant à ceux de nos héros dont nous nous occupons actuellement.
Les beaux jours avaient chassé l'hiver et son sombre cortége de pluie, de neige et de glace, et M. de Neuville, que Lucie croyait voir arriver au commencement du printemps, lui avait au contraire écrit qu'il était probable qu'il passerait encore au moins une année en Afrique. Il ne pouvait, disait-il dans sa lettre, quitter le poste qui lui avait été confié lorsque la guerre, que l'on avait cru à peu près terminée, venait de recommencer avec une nouvelle fureur, et au moment où, pour récompenser les services qu'il avait rendus pendant la dernière campagne, le roi venait de le nommer maréchal de camp. Lucie était donc menacée d'un été assez triste, à moins pourtant qu'elle ne déterminât sa tante à aller passer la belle saison au château de Villerbanne.
Ce n'était que très-difficilement que la vieille marquise se déterminait à quitter Paris, dont elle préférait le séjour, même pendant l'été, à celui de la plus belle campagne du monde.
—A Paris, répondait la marquise à ceux de ses amis qui s'étonnaient de la rencontrer encore à la ville lorsque toutes les personnes de son cercle avaient pris leur volée vers les champs, à Paris, il y a toujours quelque chose de nouveau à voir, tandis qu'à la campagne, ce sont constamment les mêmes arbres, les mêmes eaux que l'on a devant les yeux; les ombrages frais et mystérieux, les clairs ruisseaux, le chant du rossignol par une belle nuit d'été, tout cela fait rêver, et à mon âge la rêverie est dangereuse pour la santé, elle rappelle que nous n'avons que quelques pas à faire avant d'arriver à la tombe.
Ce n'est pas parce que nous sommes du même avis que madame de Villerbanne, que nous rapportons ce qu'elle disait à ceux de ses amis qui l'engageaient à visiter son habitation, nous voulons seulement prouver que ce ne fut pas sans peine que Lucie la détermina à quitter un séjour qu'elle aimait, pour aller s'enterrer (ce fut l'expression dont elle se servit lorsque, vaincue par les pressantes sollicitations de sa nièce, elle lui annonça, en souriant, qu'elle était prête à partir) dans un vieux manoir qui datait du temps de la première croisade.
Et maintenant, disons pourquoi Lucie qui, dans tout autre circonstance, se serait fait une loi en même temps qu'un plaisir de conformer ses désirs à ceux de sa bonne vieille parente, l'avait en quelque sorte forcée de faire ce qu'elle désirait.
Pour se conformer à la résolution qu'elle avait prise, Lucie devait éviter toutes les occasions de rencontrer le marquis de Pourrières, et c'est ce qu'il lui était difficile de faire, à moins qu'elle ne se résignât à ne point sortir de sa maison, car le marquis était très-répandu; elle l'avait plusieurs fois rencontré dans différents salons, et chaque fois qu'elle sortait pour aller à la promenade, il venait, accompagné du vicomte de Lussan, qui faisait à Laure une cour assidue, (ce qui déplaisait fort à la naïve jeune fille), caracoler à la portière de sa voiture.
Si Salvador avait fait à madame de Neuville l'aveu des sentiments qu'elle paraissait lui avoir inspirés, elle aurait pu sans doute lui témoigner son mécontentement d'une manière qui lui aurait enlevé l'espérance de voir réussir ses tentatives; mais il n'en était pas ainsi. Le marquis se montrait empressé, galant, sans jamais cesser d'être parfaitement convenable; il laissait à ses yeux le soin d'exprimer ce que sa bouche n'osait dire, de sorte que les lois de la bonne compagnie imposaient à Lucie l'obligation d'agréer des hommages qu'elle ne pouvait refuser sans avoir l'air de se douter de leur véritable caractère.
Ce n'était donc que pour fuir Salvador que la comtesse de Neuville s'était déterminée, au moment où elle avait acquis la certitude que l'absence de son mari devait se prolonger, à aller passer toute la belle saison à la campagne de madame de Villerbanne; elle ne se doutait pas, hélas! que ce n'est pas aux champs, à l'ombre des vieux chênes, sur les bords du ruisseau qui coule en murmurant entre deux rives fleuries, qu'il faut aller chercher le remède aux maux que l'on éprouve lorsque l'on a dans le cœur un amour que l'on veut absolument en arracher.
Il ne restera bientôt plus en France de châteaux semblables à celui de la famille de Villerbanne, le marteau des spéculateurs achève chaque jour l'ouvrage commencé par les démolisseurs de notre première révolution, et c'est vraiment grand dommage; car ce ne sont pas les chétives constructions de notre époque qui nous feront oublier ces vastes et magnifiques demeures, qui nous paraissent avoir été bâties par et pour des géants; aussi, lorsque nos pérégrinations nous conduisent devant un de ces manoirs auxquels on peut appliquer ce vers de Delille:
Sa masse indestructible a fatigué le temps.
Ce n'est pas sans éprouver un bien vif plaisir que nous nous découvrons devant ce vieux représentant de siècles, qui, soit dit en passant, valaient au moins le nôtre.
Saluons donc le vieux château de Villerbanne, dont nous venons d'apercevoir les hautes murailles grises percées de fenêtres en ogives, et les deux tourelles surmontées de girouettes criardes, au bout de cette longue avenue de chênes séculaires. Après avoir admiré ce bel édifice, qui est situé sur les bords de la Seine, entre Montereau-Faut-l'Yonne et Sens, et qui domine le paysage le plus pittoresque, le plus animé qu'il soit possible d'imaginer, nous comprendrons difficilement d'abord, que la marquise préfère le séjour de son hôtel à celui de cette antique demeure de ses nobles aïeux; mais si nous voulons bien réfléchir quelques instants, l'antipathie de la vieille dame nous paraîtra toute naturelle: le château n'est plus ce qu'il était encore lorsqu'elle fut forcée de quitter la France; ses fossés ont été comblés, une grille est à la place du pont-levis, levé jadis chaque soir à la tombée de la nuit; il a fallu remplacer les vieux vitraux armoriés de la chapelle; les livres de la bibliothèque et les portraits de famille qui garnissaient la grande galerie et la salle d'armes, ont servi à alimenter un immense bûcher autour duquel ont dansé de stupides paysans; aussi la vue de son château lui rappelait-elle toujours de tristes souvenirs, et il avait fallu toute l'amitié qu'elle portait à sa nièce, pour la déterminer à venir encore une fois s'y renfermer plusieurs mois.
Lucie et Laure aimaient infiniment la campagne; aussi était-ce avec plaisir qu'elles s'étaient mises en route pour le château de Villerbanne, qu'elles habitaient depuis environ un mois, lorsque la marquise, qui cherchait tous les moyens d'être agréable à ses deux commensales, leur demanda un matin, après le déjeuner, si la vie de recluses qu'elles menaient ne commençait pas à les ennuyer un peu.
—Mais, non, chère tante, répondit Lucie: n'avons-nous pas ici tout ce qui peut charmer notre vie: de beaux ombrages, des livres, de la musique, tout ce qu'il faut pour peindre, et des sites charmants à étudier?
—Ah! voilà beaucoup de choses, sans doute; mais ne trouvez-vous pas qu'il est fort ennuyeux de faire de la musique seulement pour les échos d'alentour, et de ne pouvoir montrer à personne les jolis dessins que l'on a faits?
—Sans doute, dit Laure en soupirant; mais il faut bien savoir se passer de ce que l'on n'a pas; ce château est si éloigné de Paris, qu'il est probable que nous n'y recevrons pas de visites!
—Allons, allons, ne vous désespérez pas, dit la marquise de Villerbanne en frappant un petit coup sur les joues rosées de Laure, ne vous désespérez pas, je vous ménage une surprise dont vous ne serez pas mécontente.
La marquise malgré les instances de Lucie et de Laure dont ce qu'elle venait de dire avait éveillé la curiosité, ne voulut pas s'expliquer plus clairement; elle quitta les deux amies en les engageant à prendre patience.
—Quelle est donc cette surprise que ma tante nous ménage? dit Lucie lorsqu'elle fut seule avec Laure.
—Mais, ne le devines-tu pas? répondit celle-ci; madame de Villerbanne, malgré l'amitié qu'elle nous porte, s'ennuie d'être seule avec nous, et cela se conçoit: elle ne peut pas comme nous aller, venir, courir dans les champs, dans le parc, aller à la ferme; aussi, je parie qu'elle veut donner ici quelques fêtes brillantes, afin d'y faire venir sa société de Paris.
—Crois-tu cela? s'écria Lucie de l'air le plus alarmé qu'il soit possible d'imaginer.
Laure ne put s'empêcher de sourire.
—Eh! bon Dieu! dit-elle, tu as vraiment tort de t'alarmer; il est certain que ni M. le marquis de Pourrières, ni M. le vicomte de Lussan, ne seront invités; on ne reçoit, à la campagne, que ses amis intimes et ses voisins, et ces messieurs ne sont grâce à Dieu, que de simples connaissances de ta tante.
—C'est que je ne puis souffrir ce marquis de Pourrières, et si je savais devoir le rencontrer ici, je partirais de suite pour Paris.
Lucie, on le voit, n'avait pas confié à son amie le véritable état de son cœur; elle avait, au contraire, en affectant une aversion qu'elle était bien loin de ressentir et que Laure trouvait toute naturelle, cherché à détruire les soupçons auxquels la lettre de Mathéo et sa conduite, pendant et après la soirée chez madame de Villerbanne, avaient primitivement donné naissance.
—C'est comme moi, lui répondit Laure, je ne déteste personne au monde que ce marquis.
—Il paraît alors, dit Lucie en faisant un effort pour sourire (car ce n'était pas sans éprouver une bien vive peine qu'elle voyait sa plus chère amie manifester une telle aversion au sujet de l'homme qu'elle aimait), il paraît que M. le vicomte de Lussan a enfin conquis tes bonnes grâces?
—J'oubliais celui-là, s'écria Laure; je le déteste autant que son ami, et s'il devait venir ici, je serais la première à te prier de partir; mais il n'y a pas de danger.
Les deux amies avaient échangé les quelques phrases qui précèdent, en se promenant dans la partie la plus touffue du parc où elles s'étaient rendues après avoir quitté madame de Villerbanne. Comme pour rentrer au château elles passaient devant une petite porte qui s'ouvrait sur la route de Montereau à Sens, elles rencontrèrent Paolo, que la comtesse avait amené avec elle à Villerbanne, et qui rentrait en ce moment.
L'expression de la joie la plus vive brillait sur le visage du bon serviteur, qui se rangea respectueusement pour laisser passer les deux dames.
—Vous paraissez bien joyeux, Paolo, lui dit Lucie qui aimait beaucoup ce fidèle domestique qui avait, ainsi que nous l'avons dit, servi son père pendant plusieurs années avec autant de zèle qu'il la servait elle-même; est-il possible de savoir ce qui vous cause tant de satisfaction?
—Je suis bien reconnaissant de ce que madame la comtesse vent bien s'intéresser à moi, répondit Paolo, et son extrême bonté va me donner la hardiesse de solliciter une faveur.
—Ah! vous voulez me demander quelque chose, Paolo? eh bien! parlez, mon ami, et si je puis vous satisfaire, soyez persuadé que je ne vous refuserai pas.
—Madame la comtesse est vraiment trop bonne; mais je n'ose...
—Allons, ne craignez rien, Paolo; parlez, je vous écoute.
—Madame la comtesse me demandait tout à l'heure pourquoi je paraissais si joyeux? pour répondre à la question de madame, je lui dirai que, comme je me promenais aux environs du château, j'ai fait la rencontre d'un compatriote qui a servi dans le même régiment que moi que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, et qui est maintenant au service du propriétaire d'un des châteaux voisins; il m'a fait la proposition d'entrer chez son maître, qui a justement besoin d'un domestique. Madame la comtesse a sans doute deviné que j'ai d'abord refusé cette proposition, on ne quitte jamais de son plein gré d'aussi bons maîtres que ceux que j'ai l'honneur de servir; mais il m'a fait observer qu'il ne me faisait cette proposition que parce que des affaires appelaient son maître en Savoie, où il devait séjourner environ une année, et que c'était, pour moi, une occasion unique de revoir le pays; de sorte, que je me suis dit que si madame la comtesse voulait bien m'accorder un congé d'une année...
—Vous seriez charmé de revoir vos montagnes et vos belles vallées?
—Eh bien! oui, madame la comtesse, c'est avec le plus vif plaisir que je ferais ce voyage si je ne devais être que provisoirement remplacé dans votre maison; mais si les choses ne pouvaient pas s'arranger ainsi, je n'irais que plus tard revoir nos montagnes et ma famille.
—Eh bien! mon bon Paolo, je vous accorde le congé que vous sollicitez, et je vous promets que vous serez le bienvenu à l'hôtel lorsque vous y reviendrez. Allez donc retrouver votre ami et faites tout à votre aise les préparatifs de votre départ.
—Ah! merci, madame la comtesse, s'écria Paolo dont des larmes de joie humectaient les paupières; mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes bonne.
Et sans attendre une réponse à ces exclamations, le brave garçon sortit par la petite porte par laquelle il venait d'entrer et se mit à courir le long de la route de Sens.
—Je suis charmée d'avoir pu faire quelque chose pour ce digne homme, dit Lucie qui avait suivi des yeux son fidèle domestique. Je suis bien certaine que je n'ai pas obligé un ingrat.
—Je suis de ton avis, répondit Laure, Paolo est un de ces rares serviteurs qui honorent la livrée qu'ils portent.
Les sons éloignés de la cloche qui annonçait le dîner, rappelèrent aux deux amies qu'il fallait qu'elles se hâtassent de rentrer au château, si elles ne voulaient pas laisser à la marquise de Villerbanne le temps de s'impatienter.
—Mais arrivez donc! leur dit la bonne dame lorsqu'elles entrèrent dans le salon; j'ai vraiment cru un instant que nous serions forcés de dîner sans vous.
Madame de Villerbanne n'était pas seule; un homme fort âgé, mais dont les années n'avaient pu parvenir à courber sa haute taille, était assis près d'elle; il se leva pour aller au devant des deux jeunes amies, et saisissant Lucie par la taille, il déposa sur son front un vigoureux baiser.
Ce vieillard était doué d'une de ces bonnes et franches figures militaires qui inspirent tout d'abord la confiance; de sorte que Lucie, bien qu'un peu étonnée de cette brusque attaque ne songea pas à se fâcher; elle se plaignit seulement de ce que les moustaches de ce galant cavalier l'avaient quelque peu piquée.
—Elles sont en effet un peu rudes, répondit le vieillard; mais rassurez-vous, madame la comtesse, une autre fois, je n'appuierai pas aussi fort.
—Une autre fois, dit Lucie, qui devinait qu'elle avait devant les yeux une personne qu'elle devait connaître, mais dont les traits échappaient à son souvenir; vous comptez donc, monsieur, m'embrasser encore.
—Mais sans doute, et j'espère bien, morbleu! que vous ne serez pas plus cruelle qu'autrefois et que vous me rendrez mes baisers.
—Ah! par exemple! s'écria Lucie en regardant sa tante, que sa perplexité paraissait amuser beaucoup.
—Comment, Lucie, dit à la fin madame de Villerbanne, tu ne reconnais pas monsieur...
—Attendez, chère tante, attendez un instant..... monsieur le général, comte de Morengy!
—Je savais bien, moi, qu'elle me connaîtrait, s'écria le vieux général. Madame la comtesse, vous avez une mémoire meilleure que la mienne; car je crois que je ne vous aurais pas reconnue, si madame la marquise ne m'avait pas tracé votre portrait; mais il faut dire que vous n'étiez encore qu'une enfant lorsque je vins faire mes adieux à monsieur votre père, avant de me mettre en voyage. La femme a tenu ce que promettait la jeune fille, continua le général en s'adressant à madame de Villerbanne.
—N'est-ce pas, général? répondit la marquise; eh bien! elle est aussi bonne que belle, ajouta-t-elle, après avoir embrassé Lucie, que ces éloges rendaient toute confuse.
Monsieur de Morengy adressa à Laure quelques paroles gracieuses, et la compagnie passa dans la salle à manger, où grâce aux talents du Vatel de madame de Villerbanne, le plus délicieux dîner avait été servi.
Le général comte de Morengy, était, malgré son grand âge, un joyeux et spirituel convive; aussi, le dîner fut-il beaucoup plus gai qu'il ne l'était d'habitude.
—Je suis vraiment charmée, cher général, dit madame de Villerbanne, lorsque après le dîner la compagnie se trouva réunie pour prendre le café, de ce que le hasard nous a fait voisins de campagne.
—Vous êtes véritablement trop bonne, madame la marquise, répondit monsieur de Morengy, le plaisir est tout de mon côté; aussi, je regrette beaucoup que des affaires importantes me forcent à entreprendre un voyage en Savoie, qui va me tenir éloigné de vous pendant au moins une année.
—C'est donc vous, général, qui m'enlevez le plus fidèle de mes serviteurs, dit la comtesse de Neuville.
—Comment, madame, ce garçon a pu se déterminer à quitter votre service. Je lui en veux de cela, et si je ne l'avais pas envoyé en avant afin de me faire préparer mes relais, je ne l'emmènerais pas en Savoie.
—Ce serait, général, vous priver pendant votre voyage des soins affectueux d'un bon et loyal serviteur.
—Je ferai ce que vous me dites, et je suis d'avance persuadé que je m'en trouverai bien.
La soirée était déjà avancée, lorsque le comte de Morengy quitta le château de Villerbanne, après avoir promis à la vieille marquise et à ses deux charmantes compagnes qu'il viendrait les visiter tous les jours, jusqu'à son départ pour la Savoie.
Le général et la marquise avaient échangé en se quittant, un sourire et des regards d'intelligence que Lucie remarqua, et dont elle demanda l'explication à sa tante.
—Ah! voilà, répondit madame de Villerbanne, qui ne résistait qu'avec peine aux sollicitations et aux câlineries de Lucie qui voulait absolument savoir ce qui avait donné lieu aux regards d'intelligence échangés entre sa tante et le comte Morengy. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien au monde d'aussi curieux qu'une fille d'Eve; sachez donc, ma chère nièce, puisque vous ne voulez pas me laisser le plaisir de vous surprendre, que grâce au général, qui a réuni à son château une nombreuse société, il va m'être possible de vous donner ici d'aussi belles fêtes que si nous étions à Paris.
—Je l'avais deviné! s'écria Laure en sautant de joie; et on dansera, n'est-ce pas, madame la marquise.
—Et on dansera, mon enfant.
Le lendemain, en effet, une armée d'ouvriers, dirigés par le comte de Morengy, qui avait accepté avec empressement le poste d'ordonnateur de la fête que voulait donner la marquise et qui s'acquittait de ces fonctions avec une ardeur toute juvénile, envahit le château de Villerbanne. Ils eurent bientôt fait du vieux manoir une sorte de palais enchanté.
—Eh bien! mesdames, disait le soir le vieux général, êtes-vous contentes de moi?
—Très-contentes en vérité, M. le comte, répondit la marquise. Et c'est pour après-demain?
—Oui, madame, pour après-demain; et voici mon programme que je soumets à votre appréciation: D'abord, dîner dans la salle d'armes du château, transformée pour cette fois en salle banqueter; illumination générale du jardin et du parc; ascension d'un aérostat; danse, feu d'artifice; et départ à la pointe du jour de votre très-humble serviteur, qu'une chaise de poste viendra prendre chez vous.
—C'est donc bien décidé, vous partez?
—Je ne puis remettre mon voyage; mais mon absence ne sera pas éternelle, et je compte à mon retour acheter un hôtel voisin du vôtre.
Nous n'essayerons pas de décrire la fête dont le général vient de nous faire connaître le programme; nous dirons seulement que les choses avaient été admirablement faites, et que tout s'y passa convenablement.
Cependant, ni Lucie ni Laure ne devaient prendre à cette fête, donnée uniquement pour elles, le plaisir qu'elles se promettaient.
Si nos lecteurs veulent bien nous accompagner dans la partie la plus reculée du parc du château, et suivre quelques instants la comtesse de Neuville et son amie, ils sauront quelles sont les causes qui ont amené sur leurs visages les nuages qui assombrissent leurs jolis traits.
—Eh bien! Laure, dit la comtesse, lorsque les sons de l'orchestre n'arrivèrent plus à leurs oreilles que comme un écho éloigné se confondant avec le murmure de la brise qui agitait doucement le feuillage des vieux arbres, eh bien! que dis-tu de cela?
—Mais c'est une fatalité! répondit Laure, suis-je donc condamnée à rencontrer partout cet odieux vicomte de Lussan?
—Qui traîne toujours avec lui le marquis de Pourrières, que je puis voir sans me rappeler aussitôt cet affreux cabaret de la Tannerie.
—Mais s'il en est ainsi, s'écria Laure, pourquoi donc lui parles-tu, à ce marquis, avec autant d'affabilité que tu le fais?
Il y avait dans l'accent de Laure, lorsqu'elle adressa cette question à son amie, une intention qui n'échappa pas à la comtesse; pour tout au monde, Lucie n'aurait pas voulu laisser deviner l'état secret de son cœur.
—Mais puis-je agir autrement? se hâta-t-elle de répondre, ma tante aime beaucoup M. de Pourrières; elle a été charmée de ce qu'il faisait partie de la société amenée ici par M. de Morengy, et je crois vraiment que si je ne lui faisais pas bon visage, j'indisposerais contre moi madame de Villerbanne.
—Ainsi, c'est seulement la crainte de désobliger madame Villerbanne qui t'engage à écouter cet homme, ainsi que tu viens de le faire, pendant des heures entières, à lui sourire lorsqu'il te regarde, à ne danser qu'avec lui, car ce soir tu n'as dansé qu'avec lui?
—Oh! Laure, j'ai dansé aussi avec M. Winkelmann.
—Le diplomate allemand, qui me fait la cour et qui ressemble à une ballade de Gœthe, celui-là ne compte pas.
—Mais enfin, si, ainsi que tu le supposes, je témoigne à M. de Pourrières un si vif intérêt, ce n'est pas sans motifs, et puisque tu parais disposée à douter de celui que j'avoue, quels sont ceux que tu me supposes?
—Est-ce que je sais, moi; je suis seulement certaine que tu n'as pas pour le marquis de Pourrières une haine semblable à celle que j'ai vouée au vicomte de Lussan.
—Bon Dieu! Laure, s'écria Lucie presque effrayée, tant son amie avait mis d'énergie à prononcer ces derniers mots, je ne t'ai jamais entendue parler ainsi; il y a longtemps que nous connaissons le vicomte de Lussan, et c'est aujourd'hui seulement que tu exprimes avec autant de violence la haine qu'il t'inspire; en vérité, cela est extraordinaire.
—C'est vrai, répondit Laure, je suis étonnée moi-même d'éprouver autant d'aversion pour ces deux hommes; car avant de les avoir vus, je croyais qu'il me serait impossible de haïr quelqu'un, même ceux qui m'auraient fait du mal: mais c'est en vain que je veux m'en défendre; lorsque je les vois j'éprouve ce sentiment qui nous fait reculer, bien que nous sachions que nous n'avons rien à craindre, lorsque nous rencontrons un animal immonde.
—Ainsi, pensait Lucie, qui avait écouté Laure, dont le visage, ordinairement pâle, était coloré des plus vives couleurs, je perdrais l'affection de ma plus chère amie, si elle venait à deviner que j'aime celui de ces deux hommes qu'elle déteste le plus. Mon Dieu! mon Dieu! suis-je assez malheureuse!
A ce moment, Laure qui marchait devant la comtesse, semblable à une colombe que la vue d'un oiseau de proie vient d'effrayer, se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse:
—Ils viennent de ce côté, nous allons les rencontrer au détour de cette allée, si nous continuons à suivre ce sentier; retournons sur nos pas, je t'en supplie!
—Mais le pouvons-nous? nous aurions l'air de les craindre, et puis ce serait faire à ces messieurs une impolitesse que rien ne justifie.
—Ils penseront de moi ce qu'ils voudront, répondit Laure à ces justes observations de son amie.
Et avant que celle-ci pût s'opposer à son dessein, elle se sauva en courant et disparut bientôt sous les grands arbres du parc.
Lucie fut abordée par Salvador au moment où elle allait peut-être imiter son amie. Le marquis était seul, le vicomte de Lussan, qui avait remarqué la fuite de Laure, venait de quitter son ami afin de lui ménager un tête-à-tête avec la comtesse de Neuville.
Lucie, chaque fois qu'elle rencontrait le marquis de Pourrières, était pendant quelques instants sous le coup d'une impression pénible à laquelle donnait naissance le souvenir de l'événement fâcheux qui le lui avait fait connaître; mais cela n'avait pas plus de durée qu'un éclair; à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles qu'elle se laissait captiver par le timbre harmonieux de sa voix et les charmes d'un esprit qu'elle était très-capable de comprendre.
Ces nuances diverses n'avaient pas échappé à Salvador, qui était doué de cette perspicacité que possèdent presque tous ceux qu'une pratique constante du crime oblige à observer tout ce qui se passe autour d'eux; il avait donc deviné, à ces mille diagnostics qui n'ont pas de signification pour les yeux peu clairvoyants, mais qui se laissent facilement saisir par un observateur attentif, que la comtesse de Neuville l'aimait, et que tous les efforts qu'elle faisait pour arracher de son cœur la passion qui s'y était glissée à son insu seraient inutiles. Cependant, il ne lui avait pas encore fait l'aveu de ses sentiments, la crainte de perdre, en l'épouvantant, le terrain qu'il avait eu tant de peine à conquérir l'avait toujours retenu; mais au moment où nous sommes arrivés, il croyait son pouvoir assis sur des bases assez solides pour n'avoir plus à redouter une défaite s'il lui plaisait de commencer les hostilités. Il avait donc abordé la comtesse, déterminé à profiter de l'occasion qui se présentait de l'entretenir sans témoins, occasion que depuis longtemps il cherchait sans pouvoir la saisir.
Mais ses prévisions furent trompées. Après avoir employé tout les lieux communs qui précèdent ordinairement une déclaration d'amour adressée à une femme que sa position dans le monde, son esprit et son caractère ne permettent pas de traiter cavalièrement, il laissa s'échapper de ses lèvres l'aveu qui y était suspendu, il se trouva beaucoup moins avancé qu'il n'était auparavant.
—Je veux bien croire, monsieur le marquis, lui répondit Lucie, que ce n'est que parce que vous avez oublié que vous parliez à la comtesse de Neuville, que vous m'avez adressé de tels discours, aussi j'ai l'espérance que vous ne recommencerez pas de semblables tentatives; s'il en était autrement, je serais forcée d'avertir madame de Villerbanne, et je vous avoue que ce ne serait pas sans peine que je me verrais obligée de faire une semblable démarche.
Cela dit, Lucie quitta Salvador pour aller rejoindre Laure, qu'elle trouva se promenant avec de Morengy.
Salvador, qui, nous devons le dire, ne s'attendait pas à une aussi rude réception, n'avait pas trouvé une parole pour répondre à la comtesse de Neuville.
Il fut arraché à cette espèce de stupeur par de bruyants éclats de rire; c'était le vicomte de Lussan, qui, caché derrière le tronc d'un vieux chêne, avait entendu la déclaration de Salvador et la réponse qui venait d'y être faite.
—Touchez là, marquis, s'écria-t-il en présentant sa main à Salvador, nous pouvons, morbleu! nous donner la main; vous n'avez pas été mieux traité par la comtesse de Neuville que je ne l'ai été par sa jeune amie; repoussés avec perte, mon féal, il faut, si nous ne voulons imiter ces preux chevaliers qui soupiraient trente ans avant de pouvoir embrasser le bout des doigts de leur belle, que nous portions ailleurs nos hommages.
—Cela vous est bien facile à dire, à vous qui ne faites la cour à mademoiselle de Beaumont que pour vous distraire et par esprit d'imitation; mais moi, c'est bien différent: j'aime madame de Neuville, je l'aime véritablement.
—Vraiment, marquis?
—Mais c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
—Comment! vous avez encore de ces sortes de faiblesses? en vérité, vous m'étonnez énormément.
—Oh! mais, je réussirai! s'écria Salvador; je ne veux pas laisser à cette femme le droit de se moquer de moi.
—Bravo! morbleu, bravo! il n'y a que les lâches qui se laissent rebuter par les obstacles qu'ils rencontrent sur leur chemin. J'aime à vous voir cette noble résolution, et je suis prêt à reconnaître que vous êtes un digne gentilhomme; d'ailleurs, mon cher, cette femme vous aime, et ce n'est que pour l'acquit de sa conscience qu'elle vient de vous traiter si rudement.
—Le croyez-vous?
—J'en suis sûr. Oh! vous êtes plus heureux que moi! ce n'est point seulement parce qu'elle est vertueuse, que mademoiselle de Beaumont cherche par tous les moyens possibles à éviter ma présence, cette jeune fille me déteste.
—Je vous plains, cher ami.
—Je vous remercie beaucoup; je dois cependant vous avouer que les dédains de mademoiselle de Beaumont, m'affligent beaucoup moins que les infidélités de Coralie.
—Vous n'avez donc pas encore quitté cette danseuse?
—Hélas! non, j'y suis habitué. Mais laissons cela et rejoignons la compagnie, une plus longue absence pourrait être remarquée.
Salvador chercha vainement Lucie près de laquelle il voulait excuser sa conduite; la comtesse prétextant une indisposition subite, s'était retirée dans son appartement accompagnée de son amie, après avoir fait ses adieux au Comte de Morengy, qui, ainsi que nous l'avons dit, devait se mettre en route pour la Savoie à la pointe du jour.
Salvador, le vicomte de Lussan, la marquise de Villerbanne et plusieurs autres personnes, accompagnèrent le général jusqu'à sa chaise de poste.
—Je vous laisse, dit-il à la marquise en lui présentant les deux amis, deux charmants cavaliers pour charmer votre solitude. Ces messieurs, si vous voulez bien les recevoir, béniront, j'en suis certain, le hasard qui me force de les quitter si brusquement, après les avoir invités à passer chez moi toute la belle saison.
La marquise autant pour plaire à son vieil ami que pour augmenter le personnel des commensaux de son château, ayant joint ses instances à celles du général, il fut convenu que le marquis de Pourrières et le vicomte de Lussan, que le départ de M. de Morengy laissaient, ainsi qu'ils le disaient en riant, sans asile, viendraient s'installer chez elle, où ils passeraient une quinzaine de jours.
Salvador comptait mettre à profit ce laps de temps, durant lequel il lui serait possible de rencontrer souvent Lucie seule; mais ses espérances ne devaient pas encore se réaliser, car sitôt que la comtesse eût connaissance de cet arrangement, elle se détermina à quitter le château de Villerbanne, pour revenir à Paris.
Il fallait un prétexte pour justifier ce départ précipité, Lucie le trouva en disant à sa tante qu'elle craignait que l'indisposition dont elle s'était plaint la veille, ne dégénérât en une maladie sérieuse, et que les soins de son médecin ordinaire lui étaient absolument nécessaires. La marquise qui savait quelle confiance accordait Lucie au docteur Mathéo, et qui ignorait encore le départ de celui-ci, trouva son désir tout naturel et fut la première à l'engager à ne point différer son départ.
Salvador ne fut pas la dupe de cette comédie, mais il fut forcé de ronger son frein et de se résigner, ainsi que le vicomte de Lussan, à tenir compagnie à la marquise de Villerbanne. Son supplice cependant ne fut pas long; ce n'était que par politesse pour lui, que la vieille dame était restée à son château après le départ de sa nièce. Aussi dès que ses hôtes manifestèrent le désir de revenir à Paris, elle leur dit qu'elle voulait aussi retourner dans la capitale, de sorte que peu de jours après les événements que nous venons de rapporter, elle était réinstallée dans son hôtel de la place Royale qu'elle se promettait bien de ne pas quitter l'année suivante.
Sa première visite le lendemain de son retour à Paris, était destinée à sa nièce qu'elle n'avait pas fait prévenir de son arrivée et à laquelle elle voulait causer une agréable surprise. Elle, ne s'attendait pas, hélas! aux tristes nouvelles qu'elle allait apprendre à l'hôtel de Neuville.
—Madame a donné l'ordre de ne lui annoncer personne, lui dit la femme de chambre de Lucie à laquelle elle s'adressa afin d'être introduite près de sa nièce; mais cet ordre ne peut concerner madame la marquise, que madame croyait à la campagne, et à laquelle elle a écrit ce matin afin de la prier de venir de suite la trouver, aussi je vais vous annoncer. Ah! ma pauvre maîtresse elle a bien besoin de consolations, s'écria, fondant en larmes, la pauvre fille en sortant du salon.
—Ah! venez ma bonne tante, venez pleurer avec moi, s'écria Lucie en se précipitant entre les bras de madame de Villerbanne.
La comtesse était affreusement pâle, ses cheveux étaient en désordre, ses yeux étaient rouges et les larmes avaient creusé de profonds sillons le long de ses joues; elle était couverte d'habits de deuil, la plus profonde tristesse était empreinte sur le visage de Laure, qui était entrée dans le salon à la suite de son amie.
—Il est mort! dit la marquise de Villerbanne, en se laissant tomber sur un divan.
Lucie pour toute réponse lui présenta une lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
«Madame,
»Ce n'est pas sans éprouver la plus profonde douleur, que je me vois forcé de vous annoncer que votre mari, M. le maréchal de camp comte de Neuville, est mort glorieusement pour son pays.
»Les rapports de M. le lieutenant général, commandant l'armée d'occupation d'Afrique, qui seront incessamment rendus publics vous apprendront tous les détails de ce malheureux événement.
»Vous perdez, madame, un époux qui vous est cher, la patrie et le roi perdent un fidèle et courageux serviteur. La douleur que doivent inspirer de pareils sentiments est si naturelle, que je ne veux pas essayer de vous consoler.
»Daignez, etc.,
»Pour M. le maréchal,
»ministre de la guerre.»
La marquise de Villerbanne avait lu cette lettre à haute voix. Lorsqu'elle l'eût achevée, elle laissa tomber son visage sur un des coussins du divan, Lucie et Laure qui s'étaient placées près d'elle pleuraient silencieusement, il était facile de deviner que la plus vieille de ces trois femmes, était celle qui souffrait le plus, et qu'elle n'était pas destinée à supporter le coup affreux qui venait de la frapper. En effet, le comte de Neuville, fils d'une sœur morte sur l'échafaud en 1793, était le seul parent qui restait à madame de Villerbanne, qui jamais n'avait eu le bonheur d'être mère, et qui avait vu périr sous la hache révolutionnaire et sur les champs de bataille de l'empire tous ceux qui lui étaient chers, et il lui manquait au moment où elle comptait sur lui pour fermer les yeux, et avec lui descendait dans la nuit des tombeaux, un des plus illustres noms de la vieille monarchie française; cette dernière douleur devait donc combler la mesure, la marquise de Villerbanne devait éprouver le sort de ces vieux chênes qui se rompent enfin après avoir supporté le choc de plusieurs orages.
Lorsque après être restée longtemps dans la même position, elle leva enfin la tête, il y avait sur son pâle visage une si poignante expression de profond découragement et d'amère tristesse, ses cheveux blancs en désordre et ses yeux qui n'avaient pas versé une seule larme, annonçaient une si morne douleur que les deux jeunes femmes oublièrent un instant leurs propres peines pour essayer de la consoler.
La marquise les repoussa doucement.
—Pleurez, mes enfants, leur dit-elle, pleurez; les larmes qu'on ne répand pas, retombent sur le cœur et le brûlent.
—Ma bonne tante s'écria Lucie en sanglotant, et qui avait deviné, sans que celle-ci eût eu besoin de les lui exprimer, les sombres pensées de la vieille femme, il ne faut pas que vous mouriez.
—Je voudrais vivre, mon enfant, je voudrais vivre pour toi, pauvre ange qui va rester seule sur cette terre de douleurs; mais cela ne me sera pas possible, ce n'est pas à mon âge que l'on peut supporter de semblables coups. La marquise de Villerbanne, en achevant ces mots, se leva, et après avoir embrassé Lucie et Laure, elle sortit du salon.
Le lendemain elle était morte.
Nous n'essayerons pas de peindre la douleur de la comtesse de Neuville, lorsqu'elle reçut cette triste nouvelle; nous dirons seulement qu'elle fut profonde et que ce ne fut que grâce aux soins affectueux qui lui furent prodigués par Laure et Eugénie de Mirbel, qui était accourue près d'elle à la première nouvelle de ses malheurs, qu'elle parvint à se rattacher à la vie.
Peu de temps après la mort de M. de Neuville et de madame de Villerbanne, Lucie, qui malgré les instances de Laure n'avait pas voulu mettre le pied hors de son hôtel, et qui avait refusé de recevoir tous ceux qui s'étaient présentés chez elle afin de lui faire leurs compliments de condoléance, fut prévenue, par Laure, qu'un des aides de camp de son mari, qui venait d'arriver de l'Algérie, sollicitait la faveur de lui être présenté; c'était entre ses bras, disait-il, que monsieur de Neuville avait rendu le dernier soupir, et il venait, suivant l'ordre qu'il en avait reçu de son général, rendre compte à sa veuve, de ses derniers instants.
Lucie retint Laure près d'elle et donna l'ordre d'introduire cet officier.
—Il fallait, madame, lui dit-il après l'avoir saluée avec toutes les marques du plus profond respect, que je sois poussé par un aussi puissant motif que celui qui m'amène près de vous, pour me donner l'audace de venir troubler une douleur aussi légitime que la vôtre.
—Parlez-moi de mon époux, dit Lucie d'une voix entrecoupée de sanglots; c'est entre vos bras qu'il a rendu son âme à Dieu. Que vous a-t-il dit, monsieur? parlez, parlez, je vous en supplie.
—Hélas! madame, la mort ne lui a pas laissé le temps de vous écrire ainsi qu'il en avait l'intention; il n'a pu que me charger de venir vous répéter ses dernières paroles, et mon premier soin, en arrivant à Paris, a été celui de m'acquitter de la pénible et douloureuse mission qu'il a bien voulu me confier.
—Parlez, monsieur.
—Ce sont les dernières paroles de votre époux que je vais vous répéter, madame la comtesse; je n'y ajoute rien, je vous en donne l'assurance.
Et comme l'officier remarquait l'étonnement que causait à madame de Neuville, le préambule dont il avait cru devoir faire précéder ce qu'il avait à lui dire, il ajouta:
—Mon Dieu, madame, ce n'est pas sans raison que je m'exprime ainsi, et vous le comprendrez lorsque je vous aurai répété ce que m'a dit mon général.
«Monsieur de Bourgerel, me dit-il...»
—Monsieur de Bourgerel! s'écrièrent en même temps Lucie et Laure; vous vous nommez monsieur de Bourgerel?
—Oui, mesdames, répondit l'officier qui paraissait profondément étonné; vous connaissez mon nom?
—Continuez, monsieur; je dois, avant de répondre à la question que vous venez de m'adresser, connaître les dernières paroles de monsieur de Neuville.
—Je vous obéis, madame la comtesse. Voici donc ce que me dit mon général, lorsque aidé de ses autres officiers d'ordonnance, je l'eus fait porter à l'ambulance.
«Monsieur de Bourgerel, j'aurais bien voulu écrire à ma femme, car j'ai beaucoup de choses à lui dire; mais la mort ne m'en laissera pas le temps; écoutez-moi donc, et promettez-moi qu'aussitôt votre retour à Paris, vous irez lui répéter ce que je vais vous dire.»
—Mon général savait qu'ayant donné ma démission, je devais partir sous peu de jours; je lui fis la promesse qu'il me demandait, et il continua en ces termes:
«Vous direz à ma chère Lucie, que je meurs plein de reconnaissance du bonheur que j'ai éprouvé depuis que je suis son époux, et que s'il est permis à ceux qui ne sont plus, de s'occuper encore de ceux qui restent ici-bas, je prierai sans cesse l'arbitre souverain de nos destinées d'assurer son bonheur, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle croira devoir faire pour être heureuse. Vous lui direz encore que c'est vous que j'ai choisi pour lui porter mes dernières paroles, parce que j'ai voulu m'associer, autant que cela m'était possible, à la bonne action qu'elle veut faire en assurant votre bonheur.»
—Le général n'en put dire davantage, madame la comtesse, la mort, l'affreuse mort vint saisir sa proie, de sorte que je me trouve forcé de vous demander l'explication de ses derniers mots.
Les faits qui précèdent, pour ne point paraître extraordinaires à nos lecteurs, ont besoin d'être expliqués. C'est ce que nous allons faire le plus succinctement possible.
Lucie, aussitôt après avoir fait la rencontre d'Eugénie de Mirbel, avait écrit à son époux afin de lui apprendre ce qu'elle avait fait pour son amie; mais elle n'avait pu d'abord lui apprendre le nom du père de l'enfant d'Eugénie, qu'elle n'avait connu que lorsque celle-ci lui eût raconté son histoire. Ce ne fut qu'après avoir opéré le raccommodement de son amie et de sa tante, qu'elle écrivit une nouvelle lettre à son mari dans laquelle, après lui avoir donné tous les détails qu'il était nécessaire qu'il sût, elle le priait de faire rechercher l'officier dont elle lui disait le nom, et d'employer près de lui l'influence que devait lui donner son grade et son caractère, afin de l'engager à réparer le mal qu'il avait fait.
Cette lettre, monsieur de Neuville ne l'avait reçue que la veille du combat où il devait perdre la vie. L'officier, dont sa femme lui parlait, était justement son aide de camp; mais il l'avait chargé, deux jours auparavant, d'une mission qui devait le tenir éloigné jusqu'au lendemain matin; de sorte que le général dût remettre pour après le combat, dont on faisait déjà les préparatifs lorsqu'il arriva, l'entretien qu'il se proposait d'avoir avec lui.
La mort l'empêcha d'accomplir ce dessein; il ne put, ainsi que nous venons de le voir, que charger Edmond de Bourgerel, d'aller trouver sa femme, laissant à celle-ci le soin d'achever l'œuvre qu'elle avait si dignement commencée.
Si maintenant nous ajoutons que les lettres écrites à Edmond de Bourgerel quelques jours plus tard par Eugénie de Mirbel et madame de Saint-Preuil, arrivaient en Afrique lorsqu'il arrivait à Paris, où sa première visite avait été pour madame de Neuville, on ne sera plus étonné de ce que les paroles du général lui avaient paru assez extraordinaires.
Ce fut donc Lucie de Neuville qui apprit à ce jeune homme tout ce qui était arrivé à celle qu'il aimait, depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante pour s'épargner la douleur d'avouer à cette respectable femme la faute qu'elle avait commise.
Edmond ne pouvait se lasser de remercier la bonne comtesse, il pressait ses mains et celles de Laure entre les siennes; Lucie n'avait pas voulu lui laisser ignorer la part que son amie avait prise dans la bonne action dont il la félicitait.
—Ah! mesdames, disait il aux deux amies, combien je vous remercie, et que je me trouve heureux de ce que la mort, que j'ai si souvent cherchée sur les champs de bataille, n'a pas voulu de moi. Croyez-le bien, l'image d'Eugénie n'a jamais cessé d'être présente à mes yeux! je n'avais, au milieu des dangers incessants de la fatale campagne que nous venons de faire, qu'un seul désir, une seule pensée, la retrouver; et ce n'est que parce que je voulais la chercher moi-même que j'ai donné ma démission et que je suis accouru à Paris aussitôt que cela m'a été possible.
La visite d'Edmond de Bourgerel devait être pour la comtesse de Neuville un événement heureux; car elle devait, en forçant celle-ci de s'occuper de son amie, l'arracher, pour quelques instants du moins, à la sombre douleur par laquelle elle se laissait abattre. Laure comprit cela. Il fallait donc qu'elle essayât de la tirer de l'espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
—Vous allez sans doute, dit la jeune fille à Edmond de Bourgerel, courir de suite chez Eugénie, car vous devez être impatient de lui faire oublier tous les maux qu'elle a soufferts.
Et comme Edmond lui répondait affirmativement.
—Mais ne craignez-vous pas, ajouta-t-elle, que la surprise et la joie ne provoquent une révolution qui pourrait lui devenir fatale?
—Vous avez raison, mademoiselle, je verrai d'abord madame de Saint-Preuil.
—Mais cette bonne dame a autant, et plus peut-être qu'Eugénie, besoin de ménagements.
—Comment faire alors? je n'ai qu'un seul parent auquel je puisse confier la mission d'aller préparer ces dames à recevoir ma visite, et je sais que maintenant il est absent de Paris.
—Si Lucie n'était pas, en ce moment, absorbée par la douleur, dit Laure en baissant la voix, mais assez haut cependant pour être entendue par son amie, je lui proposerais de venir avec moi chez Eugénie, ce serait le moyen convenable; mais elle ne voudra pas y consentir.
—Pourquoi non, mon amie? dit Lucie, touchée par le profond soupir que M. de Bourgerel venait de laisser s'échapper de sa poitrine; pourquoi non? la douleur ne m'a pas rendue égoïste, et je crois que je ne puis mieux honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus qu'en cherchant à faire un peu de bien à ceux qui restent. Je vais accompagner chez notre amie M. de Bourgerel.
Elle sonna et donna l'ordre au domestique qui se présenta de faire atteler.
—Ah! madame, lui dit Edmond, qui avait saisi sa main pour la couvrir de baisers, vous êtes un ange du ciel! Dieu, je l'espère, vous récompensera.
Un triste sourire vint effleurer les lèvres de Lucie, elle ne doutait pas de la bonté du Créateur, mais l'espérance, cette divinité bienfaisante que nous trouvons toujours près de nous pour nous consoler lorsque nous souffrons, avait déployé ses ailes et s'était envolée loin d'elle. Devait-elle revenir? c'est ce que l'avenir nous apprendra.
Lucie ne mit pas beaucoup de temps à réparer le désordre de sa toilette; elle ne songeait plus, hélas! à sa parure; aussi lorsqu'elle redescendit au salon où étaient demeurés Laure et Edmond de Bourgerel, le valet de chambre n'était pas encore venu annoncer que la voiture était prête. Elle prit alors une part active à la conversation, qui pendant sa courte absence, s'était établie entre Edmond et Laure. Laure avait voulu que le jeune officier lui fît connaître toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort de M. de Neuville. Edmond confirma tout ce que les bulletins de l'armée d'Afrique avaient déjà appris à Lucie. M. de Neuville était mort glorieusement sur la brèche, et c'était en voulant lui faire un rempart de son corps, qu'Edmond de Bourgerel avait reçu la légère blessure qui le forçait de porter un de ses bras en écharpe. Lucie paya à la mémoire de son époux un nouveau tribut de larmes; et les chevaux étant attelés, on partit.
Lucie et Laure montèrent d'abord chez Eugénie, qu'elles trouvèrent occupée à peindre des fleurs sur un écran; la jeune femme n'avait pas eu de peine à trouver les moyens de se créer une industrie capable de lui procurer une existence à peu près honorable; car, ainsi que nous croyons l'avoir déjà dit, elle possédait un remarquable talent de peintre de fleurs, et sa jolie figure, ses grâces modestes et touchantes avaient intéressé tous ceux auxquels elle s'était adressée, et chacun à l'envi s'était empressé de lui donner du travail. Hâtons-nous cependant d'ajouter, afin que nos lecteurs ne nous accusent pas de manquer de vraisemblance, que les dignes marchands de brillantes bagatelles, au service desquels elle avait mis son gracieux talent, s'étaient bientôt aperçus de son inexpérience, et qu'ils n'avaient pas négligé l'occasion de se procurer des œuvres d'artiste au prix qu'ils payaient ordinairement pour des enluminures: le commerce avant tout.
Eugénie, lorsque Lucie et Laure entrèrent dans son modeste logement, jeta loin d'elle sa palette et ses pinceaux, et courut au-devant de ses deux amies, qu'elle serra tour à tour entre ses bras.
—Merci d'être venues me voir, leur dit-elle, merci! la juste douleur que tu éprouves, ma chère Lucie, ne t'a pas fait oublier que tu avais ici une sincère amie qui y compatit, et qui, elle aussi, est bien malheureuse.
—Hélas! ma chère Eugénie, si je ne savais que bientôt tu seras aussi heureuse que tu es malheureuse maintenant, je croirais que nous n'avons été mises ici bas que pour souffrir, car mes malheurs, hélas! sont irréparables.
—Je n'espère plus, répondit d'une voix sombre Eugénie de Mirbel; il n'a pas répondu aux lettres que nous lui avons adressées; il est mort ou il m'a oubliée. Ah! si l'innocente créature à laquelle j'ai donné le jour ne m'attachait à la vie, je me verrais sans peine descendre dans la tombe.
—Eugénie! Eugénie! il ne faut pas te désespérer, dit Laure, nous avons vu ce matin un officier de l'armée d'Afrique, qui nous a annoncé la prochaine arrivée à Paris de M. de Bourgerel; il ne le précédait, nous a-t-il dit, que de quelques postes, de sorte qu'il est possible que demain, aujourd'hui peut-être, il se présente devant toi; car nous savons qu'il ne t'a pas oubliée, et que c'est à toi qu'est destinée sa première visite.
—Laure, au nom du ciel! tu ne me trompes point, n'est-ce pas? oh! ce serait affreux! Mais qui donc vous appris tout ce que tu viens de me dire? il n'est pas probable qu'Edmond ait confié à un étranger des secrets....
—Nous avons amenée avec nous la personne dont Laure vient de te parler, répondit Lucie, elle est en bas dans notre voiture; veux-tu que nous lui fassions dire de monter?
—Oh! oui! un ami d'Edmond; qui sans doute est chargé de m'annoncer son retour!... puisque vous l'avez amené avec vous, c'est avec plaisir que je le recevrai.
Eugénie allait donner à sa vieille bonne l'ordre de descendre, Laure l'arrêta:
—Eugénie, lui dit-elle, rassemble toutes tes forces tu vas en avoir besoin pour recevoir cette personne; tu la connais!
—Eugénie, ajouta la comtesse qui avait remarqué que son amie, commençant à se douter que la personne dont on lui parlait n'était autre qu'Edmond de Bourgerel, était devenue affreusement pâle, ma bonne Eugénie, sois aussi calme pour être heureuse que je le suis après les affreux malheurs qui viennent de m'assaillir.
—Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! s'écria Eugénie, les yeux baignés de larmes, il n'y a plus de danger! je pleure!...
La bonne vieille, que nos lecteurs connaissent déjà, n'avait pas attendu, pour descendre, les ordres de sa maîtresse, et quelques minutes après, Edmond serrait entre ses bras la fidèle amante dont un concours de fatales circonstances l'avait tenu éloigné si longtemps.
Edmond ne pouvait se lasser d'embrasser tour à tour son amante et sa fille, qu'Eugénie avait mise entre ses bras.
Lucie et Laure attendaient patiemment que les premiers transports de ces deux tendres amants étant passés, ils trouvassent le temps de leur adresser quelques paroles; le spectacle de leur bonheur leur faisait du bien; la pensée d'y avoir contribué était un baume réparateur qui contribuait à cicatriser les plaies saignantes du cœur de Lucie.
Edmond, plus fort qu'Eugénie, se rapprocha le premier de la comtesse de Neuville.
—Croyez, madame, lui dit-il, que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour elle; je me souviendrai toujours que vous vous êtes arraché aux justes préoccupations de votre douleur pour vous occuper de nous. Ah! madame, madame! vous êtes bien la digne femme de mon brave général.
—Ne me remerciez pas, répondit Lucie, depuis que j'ai la certitude que les peines de ma bonne Eugénie sont arrivées à leur terme, je me trouve un peu moins malheureuse; mais n'oubliez pas, M. de Bourgerel, qu'il est une autre personne qui attend votre retour avec la plus vive impatience et chez laquelle je veux aussi vous conduire.
—La bonne madame de Saint-Preuil: ah! je regrette de l'avoir oubliée aussi longtemps, dit Edmond de Bourgerel, mais ne suis-je pas excusable? ajouta-t-il en regardant Eugénie avec des yeux pleins de tendresse.
Celle-ci qui avait jeté un châle sur ses épaules, était déjà prête à partir, et quelques instants après ils étaient tous arrivés chez madame de Saint-Preuil.
—Je ne viens pas, madame, dit Edmond en pliant les genoux devant la vieille dame que les trois jeunes femme avaient précédemment préparée, implorer un pardon que déjà vous avez eu la bonté de m'accorder, je viens seulement vous prier d'embrasser l'époux de votre nièce et vous donner l'assurance que tous mes jours seront consacrés à vous faire oublier les peines que j'ai pu vous causer.
Une scène à peu près semblable à celle qui venait de se passer chez Eugénie de Mirbel, se passa alors chez madame de Saint-Preuil, où Lucie et Laure laissèrent monsieur de Bourgerel.
Nos lecteurs ont deviné qu'Edmond après avoir régularisé sa position d'officier démissionnaire épousa Eugénie de Mirbel. La position particulière de ces deux jeunes gens, leur imposait la loi de donner à leur union le moins de publicité possible: ils se marièrent donc sans éclat, accompagnés seulement des témoins indispensables et d'un petit nombre d'amis dont ils n'avaient pas à redouter les commentaires disgracieux et les malignes épigrammes. Après la cérémonie religieuse, les jeunes époux s'approchèrent de Lucie et de Laure.
—Nous allons, leur dit Edmond de Bourgerel, nous retirer dans une petite propriété que je possède à Saint-Léonard, joli petit village des environs de Senlis; notre fortune ne nous permet pas de vivre convenablement à Paris, et madame de Saint-Preuil consent pour nous suivre à quitter le chalet suisse qu'elle habite. Pouvons-nous espérer, mesdames, que vous voudrez bien quelquefois venir visiter notre modeste ermitage? vous n'y trouverez pas sans doute le luxe et le confort auxquels vous êtes habituées, mais vous y rencontrerez toujours des cœurs francs et dévoués.
—Et cela vaut mieux que tout le reste, répondit Lucie en tendant sa main à Edmond qui la serra affectueusement dans les siennes après l'avoir baisée plusieurs fois, je ne refuse pas la proposition que vous me faites, M. de Bourgerel, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous retrouver et je resterai longtemps près de vous, je vous en donne l'assurance: le spectacle du bonheur dont vous allez jouir, me fera quelquefois oublier mes peines.
Edmond, avant son mariage, avait mis fin à toutes les affaires qui auraient pu le retenir à Paris, aussi une voiture de voyage attendait à la porte de l'église madame de Saint-Preuil et les deux jeunes époux; madame de Neuville voulut absolument les voir partir.
—Soyez heureux, leur dit-elle lorsque les chevaux s'ébranlèrent, soyez heureux! et pensez quelquefois aux amies que vous laissez à Paris.
—Toujours, toujours! répondit Eugénie de Mirbel en agitant son mouchoir, adieu Lucie, adieu Laure, ou plutôt au revoir.
La voiture avait disparu sous le nuage de poussière qu'elle soulevait derrière elle.
—Ah! ma chère Laure, dit Lucie qui se jeta entre les bras de son amie dès qu'elles furent remontées en voiture, maintenant que tous ceux qui m'aimaient sont morts ou partis, que deviendrais-je si tu allais me quitter?
V.—Un amour fatal.
La comtesse de Neuville trouva en rentrant à son hôtel, une lettre qui portait le cachet armorié du marquis de Pourrières, elle la montra à Laure.
—Que peut me vouloir cet homme, dit-elle en décachetant la lettre, aurait-il par hasard l'audace de me parler d'amour dans un pareil moment?
—Je ne le pense pas, répondit Laure, le marquis de Pourrières, je ne puis lui refuser cette qualité, est homme de bonne compagnie, et je ne crois pas qu'il ose parler d'amour à une veuve sur les cendres encore chaudes de son mari.
—Lis, dit Lucie après avoir parcouru la courte missive de Salvador, qui était conçue en ces termes:
«Madame,
»Les journaux m'ont appris l'affreux malheur qui vient de vous frapper, croyez que je prends une bien vive part à la juste douleur que vous devez éprouver, et daignez agréer avec l'assurance du dévouement le plus désintéressé, celle du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
»Madame la comtesse, etc.»
—C'est une simple lettre de condoléance semblable à toutes celles que tu as déjà reçues et que tu n'as pas pris la peine de décacheter, dit Laure après avoir lu.
—Je lui sais gré de ne pas m'avoir écrit autre chose, répondit Lucie.
Avec la lettre du marquis de Pourrières on en avait remis plusieurs autres à la comtesse, ainsi que les listes journalières des personnes qui étaient venues se faire inscrire chez elle depuis la mort de son mari.
Tandis qu'elle lisait les lettres qui ressemblaient toutes par le fond et par la forme à celle de Salvador, Laure parcourait les listes, un nom la frappa sur celle de la veille.
—Connais-tu cela? dit-elle.
—Paul Féval, répondit la comtesse, après quelques instants de réflexion, ce nom m'est tout à fait inconnu; c'est sans doute celui d'une personne que nous aurons rencontrée quelquefois dans le monde.
—C'est singulier, j'ai un vague souvenir d'avoir entendu déjà prononcer ce nom. Ah! j'y suis! ce nom est celui d'une vieille dame qui habitait, à Lagny, la maison voisine de la nôtre. Est-ce que ce serait son fils qui serait venu nous voir? il faut que je m'en assure.
Laure sonna et donna l'ordre de faire monter le concierge.
—Vous rappelez-vous, lui dit-elle en lui montrant sa liste sur laquelle se trouvait le nom qui paraissait si vivement l'occuper, la personne qui a écrit ceci?
—Oui, Mademoiselle, répondit le concierge, après avoir rassemblé ses souvenirs; je me rappelle même que c'est vous que ce monsieur a demandée, et ce n'est que parce qu'il a appris notre malheur par d'autres personnes qui se trouvaient en même temps que lui dans mon logement, qu'il s'est inscrit sur la liste; vous devez trouver dans la correspondance sa carte qu'il m'a chargé de vous remettre en vous priant de vouloir bien le recevoir demain; il a, m'a-t-il dit, des choses très-importantes à vous communiquer de la part d'une personne qui vous est chère.
—Je suis sûre maintenant, dit Laure à Lucie après avoir fait signe au concierge qu'il pouvait se retirer, que ce monsieur est le fils ou le neveu, je ne sais plus lequel, de notre vieille voisine de Lagny, et qu'il vient me parler de la part de mon oncle; car mon oncle et toi, vous êtes les seules personnes au monde qui me soient chères et qui s'intéressent à moi.
—Cette visite, qui paraît te causer une si vive joie, m'attriste, je ne sais pourquoi, répondit la comtesse, quelque chose me dit que nous allons être forcées de nous séparer.
—Allons donc, voilà déjà plusieurs fois que mon oncle me fait annoncer que bientôt j'aurai le plaisir de le voir, et ses promesses ne se réalisent jamais. Je crois, moi, que je suis destinée à ne jamais me marier et à vieillir à tes côtés.
Le lendemain, la personne que Laure attendait avec une certaine impatience, se présenta à l'hôtel de Neuville. Des ordres ayant été donnés en conséquence, elle fut introduite de suite près des deux dames qui attendaient sa visite dans le salon.
C'était un homme âgé d'un peu plus de trente ans, doué d'une taille avantageuse et d'une physionomie intéressante et agréable, bien qu'un peu sérieuse; sa mise, à la fois élégante et simple, annonçait un homme de bonne compagnie.
Après avoir salué les deux dames avec toutes les marques du plus profond respect, il remit une lettre à Laure.
—C'est de mon oncle, dit la jeune fille après avoir regardé la suscription, et elle s'empressa de la décacheter.
Le jeune homme, tandis qu'elle lisait, ne pouvait en détacher ses regards; c'est qu'en effet, la jolie personne qu'en ce moment il avait devant les yeux lui rappelait une gracieuse enfant dont, depuis quelque temps, il cherchait à rassembler, pour en former un tout, les traits épars dans sa mémoire.
—Ma pauvre amie, dit Laure après avoir achevé la lecture de la lettre qu'elle remit à Lucie, tes pressentiments ne t'avaient pas trompée; nous allons être bientôt forcées de nous séparer; mais ne te désole pas, ajouta-t-elle de suite, car elle avait remarqué que des larmes roulaient sous les paupières de son amie, je ne quitte pas Paris. Nous nous verrons souvent; tous les jours, même.
—Sir Lambton nous parle de vous en des termes si honorables, dit Lucie, qui à son tour avait achevé la lecture de la lettre apportée par Paul Féval (qui n'était autre, nos lecteurs l'ont déjà deviné, que Servigny), que nous ne saurions mieux lui témoigner l'affection que nous lui portons qu'en vous en accordant une part. Ainsi, nous vous prions, monsieur, de vouloir bien accepter, jusqu'à l'arrivée de sir Lambton à Paris, un logement à l'hôtel.
Paul Féval, nous conserverons jusqu'à nouvel ordre, à notre héros, ce nom qui était celui de sa mère, répondit comme il le devait à l'accueil empressé de la comtesse de Neuville, dont cependant il n'accepta pas la gracieuse proposition; il allégua pour justifier son refus les nombreuses absences qu'il allait être forcé de faire, sir Lambton l'ayant chargé à la fois de monter sa maison à Paris, où il avait l'intention de se fixer, et de faire pour lui l'acquisition d'une propriété située aux environs de la capitale.
—Mais, bien que je doive refuser, afin de ne point me rendre importun, l'offre gracieuse que vous avez la bonté de me faire, continua Paul Féval en s'adressant à la comtesse, je serai plus d'une fois, madame, forcé de mettre votre bonne volonté à l'épreuve; sir Lambton m'ayant expressément recommandé de ne rien faire qui ne soit du goût de sa chère nièce, j'ose espérer que vous voudrez bien quelquefois me servir de guide; car je ne dois pas vous le dissimuler, le séjour assez long que je viens de faire dans l'Inde m'a rendu quelque peu étranger aux habitudes de la fashion parisienne.
—Je ferai pour ma chère Laure, répondit la comtesse, tout ce qui pourra lui être agréable; mais vous aurez une triste compagne de vos excursions.
—En effet, madame, j'ai appris en arrivant en France la mort de monsieur le général comte de Neuville. La perte d'un aussi brave militaire est une véritable calamité; mais la pensée que tous ceux qui aiment leur pays s'associent à votre douleur, doit être pour vous une source puissante de consolations.
—J'ai accepté avec résignation les croix que le Seigneur a bien voulu m'envoyer; elles sont cependant bien lourdes à porter, car je perds à la fois un époux que j'aimais, la seule parente qui me restait, et ma plus chère amie.
—Mais, Lucie, tu n'y penses pas; on dirait vraiment que je vais aller habiter les antipodes. Tu n'as donc pas compris que mon oncle a l'intention de se fixer à Paris?
—Je crois, en effet, madame la comtesse, ajouta Paul Féval, que c'est à tort que vous vous alarmez. Sir Lambton, bien qu'il ne vous connaisse que de réputation, vous aime, madame, presque autant qu'il aime sa nièce; et lorsque vous connaîtrez ce digne gentilhomme, il ne vous sera pas possible de lui refuser votre amitié. C'est donc un ami que le ciel vous envoie pour vous aider à supporter la perte de ceux qui ne sont plus.
—Que la volonté de Dieu soit faite! j'accepterai, quels qu'ils soient, ses décrets avec reconnaissance.
Pendant tout le temps que les trois personnes rassemblées dans le salon de l'hôtel de Neuville, avaient mis à échanger les paroles que nous venons de rapporter, Paul Féval, chaque fois qu'il le pouvait sans inconvenance, avait attentivement examiné Laure qui, de son côté, pendant qu'il causait avec madame de Neuville, l'avait plusieurs fois regardé en dessous. Ce manège n'avait pas échappé à Lucie.
Presque toutes les femmes possèdent la merveilleuse faculté de se comprendre entre elles sans avoir besoin de se parler; un geste, un signe presque imperceptible qu'elles échangent rapidement, leur apprennent quelquefois ce que nous ne pourrions exprimer qu'à l'aide d'assez longs discours; ainsi, un simple clignement d'œil, auquel elle avait répondu par un léger mouvement d'épaules, avait appris à Lucie que son amie croyait reconnaître, dans le jeune homme qui était devant elles, celui dont elle lui avait parlé la veille, qu'elle désirait savoir si elle ne se trompait pas, mais qu'elle n'osait l'interroger.
Lucie ne savait rien refuser à Laure.
—Votre nom, monsieur, dit-elle à Paul Féval, ne nous est pas inconnu, et hier, lorsque nous l'avons vu sur la liste des personnes qui se sont inscrites chez moi, nous comptions recevoir aujourd'hui la visite d'une personne que mon amie connaissait déjà.
—Mon Dieu! madame, si c'est un hasard, il est bien singulier; car le nom de mademoiselle m'a rappelé celui d'une compagne de mes jeunes années, qui doit avoir maintenant l'âge et les traits gracieux de mademoiselle.
—Plus de doute! s'écria Laure après avoir entendu la réponse de Paul Féval; vous êtes de Lagny?
—Oui, mademoiselle.
—C'est bien cela; c'est dans cette ville que j'ai passé une bonne partie de mon enfance. La maison de votre mère était voisine de celle que j'habitais avec ma tante; c'est vous qui me promeniez dans le jardin de votre maison; et puis, vous me faisiez des cocotes et de beaux pantins qui remuaient les yeux et la langue d'une manière si comique, qu'ils me faisaient mourir de rire; j'étais toute petite alors, mais j'ai bonne mémoire, voyez-vous.
—Et vous avez tenu tout ce que vous promettiez à cette époque.
—C'est vrai, répondit Laure que le plaisir qu'elle éprouvait, en se rappelant les souvenirs de ses jeunes années, empêchait de s'apercevoir qu'elle se faisait un compliment à elle-même. Vous rappelez-vous combien j'étais folle et rieuse, combien j'étais contente lorsque vous me faisiez présent d'un nid de chardonnerets ou de linots, qu'au risque de vous rompre le cou, vous étiez allé chercher pour moi, au faîte d'un des vieux arbres qui bornent la Marne.
—Vous me rappelez, mademoiselle, l'époque la plus heureuse de ma vie. Pourquoi, hélas! a-t-elle été suivie de jours si malheureux?
—Puisque mon bon oncle vous a chargé d'acheter pour lui une propriété où sans doute nous irons souvent, il faut la choisir à Lagny on dans les environs; je serais vraiment heureuse de revoir les lieux où s'est passée mon enfance.
Paul Féval, qui avait écouté avec le plus vif plaisir les naïves réminiscences de la jeune fille, lui répondit qu'en faisant tout ce qui pouvait lui être agréable, il ne ferait que se conformer aux ordres qu'il avait reçus de sir Lambton, qu'elle pouvait être certaine que dès le lendemain il se mettrait en campagne afin d'explorer les environs de Lagny; et que s'il trouvait de ce côté une propriété convenable, il viendrait avant de conclure, l'inviter à la visiter; puis il ajouta que sir Lambton l'ayant aussi chargé d'acheter un hôtel à Paris, il serait bien aise de savoir quel quartier elle désirait habiter.
—Mais, je veux, si cela est possible, que de mes fenêtres on puisse voir celles de ma bonne Lucie, lui répondit Laure.
—Je voudrais, mademoiselle, avoir à ma disposition la lampe d'Aladin, vos souhaits seraient exaucés aussitôt que formés; mais je possède, à défaut de cette lampe merveilleuse, deux talismans à l'aide desquels on peut surmonter bien des obstacles.
—Et quels sont donc ces deux talismans?
—Beaucoup de bonne volonté et beaucoup d'argent.
—Ah ça! mais mon oncle est donc bien riche?
—Beaucoup plus riche que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais jamais fortune brillante ne fut placée dans de plus dignes mains. Sir Lambton fait de la sienne le plus noble usage; il a compris qu'elle n'était entre ses mains qu'un dépôt dont les malheureux devaient avoir leur part; aussi, tous les jours, il sèche de nouvelles larmes, toutes les heures de sa vie sont marquées par une bonne action. Ah! Mademoiselle, que vous êtes heureuse de lui appartenir, si tous les heureux de la terre ressemblaient à votre oncle, personne assurément ne songerait à se plaindre d'être pauvre.
Il y avait tant d'émotion dans la voix de Paul Féval lorsqu'il prononça les quelques paroles qui précèdent, il était si facile de deviner que ce qu'il disait était l'expression sincère de sa pensée, que les deux femmes ne purent s'empêcher d'être profondément attendries.
—C'est bien, monsieur, c'est bien, lui dit Lucie en lui tendant la main, le ciel récompense sir Lambton de tout le bien qu'il fait puisqu'il lui a accordé un ami qui sait si bien apprécier les éminentes qualités qu'il possède.
Il faut croire que les âmes d'élite se devinent à la première entrevue, puisque Paul Féval, bien que depuis les malheurs qui lui étaient arrivés, il fût devenu quelque peu misanthrope, se trouvait si à l'aise près des deux aimables femmes qui venaient de le recevoir avec tant d'affabilité; leur conversation lui paraissait si charmante, qu'il lui semblait qu'il les connaissait depuis déjà longtemps et qu'il ne songeait pas plus à les quitter qu'elles de leur côté ne pensaient à le congédier. Aussi, ce ne fut pas sans éprouver une bien vive surprise, qu'il entendit un valet de chambre qui venait d'entrer dans le salon annoncer que le dîner était servi; il était depuis plus de trois heures chez la comtesse de Neuville.
Il se leva de suite pour prendre congé.
—Les heures, mesdames, se passent auprès de vous sans qu'on s'en aperçoive, dit-il; aussi j'ai l'espérance que vous voudrez bien être indulgentes et me pardonner la longueur démesurée de ma première visite.
—Pourquoi nous quitter déjà? répondit Lucie, dînez avec nous, si rien ne vous appelle ailleurs; vous représentez ici sir Lambton, et je suis persuadée qu'il ne me refuserait pas si je lui faisais la prière que je vous adresse en ce moment.
—Restez, M. Féval, ajouta Laure, nous parlerons de Lagny et des souvenirs du temps, passé, ne voulez-vous pas?
Paul Féval ne pouvait résister à d'aussi gracieuses instances: il accepta, heureux de pouvoir passer quelques heures encore près de Laure, vers laquelle il se sentait attiré par un sentiment d'une nature bien différente de celui que jadis il avait éprouvé pour Silvia.
Paul Féval employa les jours qui suivirent à parcourir les environs de Paris, afin de chercher une propriété telle que la désirait celle qu'il aimait déjà, ce qui ne lui fut pas difficile; car, ainsi qu'il l'avait dit dans la conversation, il pouvait disposer d'un talisman presque aussi puissant que celui d'Aladin, de beaucoup d'or.
Laure éprouvait une bien vive joie de ce qu'elle allait enfin voir un parent que jusqu'à ce jour elle n'avait connu que par les bienfaits dont il l'avait accablée; mais cette joie était mitigée par la peine que lui causait la nécessité de se séparer de son amie, peine d'autant plus vive qu'elle s'était aperçue que la tristesse de Lucie augmentait d'intensité à mesure que l'époque de l'arrivée à Paris de sir Lambton approchait.
Lucie sans doute s'affligeait de ce que son amie allait être forcée de la quitter; mais la sombre tristesse à laquelle elle était en proie était encore provoquée par d'autres motifs. Le lecteur n'a pas oublié que dans la lettre qu'il lui avait écrite, le docteur Mathéo lui avait fait la promesse de lui envoyer sous peu de temps l'explication détaillée des motifs qui l'avaient engagé à lui adresser sa première épître, plusieurs mois s'étaient écoulés; et Lucie, qui avait envoyé souvent à la poste, n'y avait pas trouvé cette lettre qu'elle attendait et qui devait, du moins elle le croyait, mettre un terme à la cruelle perplexité à laquelle elle était en proie; voilà principalement pourquoi elle était triste, et cette tristesse paraîtra toute naturelle lorsque nous aurons fait connaître les motifs qui lui faisaient attendre avec autant d'impatience la lettre promise par le docteur Mathéo.
Salvador, après avoir appris la mort du général comte de Neuville et celle de la marquise de Villerbanne, s'était dit que ce serait un coup de maître et qui assurerait à la fois sa position dans le monde et sa fortune ébranlée par les rudes assauts que lui portaient journellement ses prodigalités et les pertes continuelles de Roman, que d'épouser madame de Neuville; aussi ce qui peut-être n'était d'abord qu'un caprice qui se serait passé, faute de pouvoir se satisfaire, était devenu un projet à la réussite duquel il avait pris la résolution de consacrer tout ce qu'il possédait de capacités et de persévérance, et la lettre de condoléance que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs était la première scène de la comédie qu'il se proposait de jouer pour arriver au but qu'il voulait atteindre.
Lucie n'avait pas répondu à cette lettre, c'était une imprudence; elle aurait dû l'accueillir comme une simple marque de l'intérêt que sa position devait nécessairement inspirer à tous ceux qui la connaissaient, et lui faire une de ces réponses banales qui ne signifient absolument rien, mais qui cependant sont exigées par les lois qui régissent la bonne compagnie: ne pas répondre au marquis de Pourrières après ce qui s'était passé entre elle et lui, c'était accorder à la lettre qu'il avait écrite une importance qu'elle n'avait pas, c'était en quelque sorte lui donner le droit de penser qu'elle le redoutait assez pour ne pas vouloir conserver avec lui la moindre relation, ce fut du moins ce que pensa Salvador, et il agit en conséquence.
D'autres lettres suivirent celle-ci, lettres beaucoup plus longues, mais dans lesquelles cependant il ne lui parlait que d'elle et de la part qu'il prenait aux malheurs qui venaient de la frapper. Ces lettres étaient empreintes d'une si touchante sensibilité, le marquis de Pourrières y parlait avec tant de vénération de la bonne marquise de Villerbanne qui, disait-il, avait été la plus chère amie de son père, il était si facile de deviner, bien qu'il n'en dit rien, qu'il aimait la personne à laquelle il les adressait, que Lucie, prédisposée peut-être par là pensée de l'isolement dont elle était menacée, à accueillir avec une certaine indulgence ceux qui lui témoignaient de l'attachement, lui répondit quelques mots affectueux.
Quelqu'un de moins adroit que Salvador se serait empressé, sans doute, après avoir obtenu un pareil résultat, de solliciter la faveur d'être admis à l'hôtel de Neuville; il ne se rendit pas coupable d'une pareille maladresse: il s'était dit que la comtesse était un oiseau sauvage qu'il fallait apprivoiser peu à peu avant de tenter de le saisir, et il agissait en conséquence.
Il répondit à la première lettre qu'il reçut de la comtesse, que, forcé d'aller visiter ses propriétés, il serait forcé de se priver du plaisir de correspondre avec elle pendant quelques jours: c'était presque un traité qu'il concluait avec elle, une sorte d'engagement qu'il lui faisait prendre à son insu; cela étonna bien quelque peu la comtesse de Neuville, mais comme en définitive, les termes du billet de Salvador étaient on ne peut plus convenables, elle n'accorda à cette phase de ses relations avec le marquis de Pourrières qu'une très-légère attention.
L'absence de Salvador, qui, ne voulant pas courir le risque d'être surpris en flagrant délit de mensonge, était allé chasser chez un de ses amis, se prolongea plusieurs semaines, et plus d'une fois, pendant ce laps de temps, Lucie, disposée par le profond isolement dans lequel elle vivait depuis la mort de son mari à favorablement accueillir tout ce qui pouvait rompre quelque peu la monotonie habituelle de son existence, désira recevoir une lettre du marquis de Pourrières; enfin il en vint une. Salvador rendait compte à la comtesse de Neuville des résultats de son voyage, il lui parlait de ses propriétés, de leur situation, des améliorations qu'il avait l'intention d'apporter à la culture de ses terres, du revenu qu'elles produisaient; puis, venant à lui, il lui disait qu'il faisait des démarches afin d'obtenir une recette générale, et qu'il espérait qu'elles seraient couronnées de succès.
Cette lettre, dont le but, ainsi que l'avait espéré Salvador, échappa à Lucie, amusa beaucoup la comtesse de Neuville et amena la réponse sur laquelle avait compté en l'écrivant le marquis de Pourrières. Lucie lui répondit qu'il avait cru sans doute écrire à son notaire ou à son homme d'affaires, et qu'elle ne devinait pas pourquoi, si vraiment sa lettre n'était point le résultat d'une erreur ou d'une préoccupation inexplicable, il lui envoyait un compte aussi exact de ses revenus. Elle terminait en le félicitant de ce que sa fortune était aussi brillante et aussi solidement assise, et par des vœux pour la réussite de ses projets.
Voici ce que répondit Salvador à la dernière lettre de la comtesse de Neuville:
«Madame la Comtesse,
»Ce n'est que parce qu'elle devait amener la réponse que vous venez de me faire que je me suis déterminé à vous écrire la lettre qui vous a si grandement étonnée. Puissiez-vous accueillir celle-ci avec autant d'indulgence que vous en avez témoigné à toutes celles qui l'ont précédées.
»Vous me dites, madame la comtesse, en terminant la lettre que je viens de recevoir, que vous faites des vœux pour la réussite de tous mes projets; si, après avoir lu ceci, vous ne rétractez pas ces aimables paroles, je serais sans contredit le plus heureux des mortels; mais je n'ai, je vous l'avoue, que bien peu d'espoir; quoi qu'il en soit, comme c'est de vous que dépend l'accomplissement de mon vœu le plus cher, je me détermine, au risque de ce qui pourra en arriver, à vous écrire cette lettre que peut-être vous jetterez de côté sans en achever la lecture, dès que vous aurez porté vos yeux sur le paragraphe suivant:
»Je vous aime, madame la comtesse! Avant de vous avoir rencontrée, j'étais tout disposé à révoquer en doute cette maxime de Labruyère: l'amour naît à la première vue, mais je suis forcé de reconnaître aujourd'hui, que le célèbre moraliste ne se trompait pas lorsqu'il écrivait ceci, car l'amour que vous m'avez inspiré et qui, je le sens bien, ne finira qu'avec ma vie, a pris naissance le jour même où nous nous rencontrâmes pour la première fois.
»Cet amour, dont j'osais vous faire l'aveu chez madame de Villerbanne, aveu que vous avez repoussé comme vous le deviez à cette époque et qui va peut-être élever aujourd'hui entre vous et moi une barrière insurmontable (car je ne veux pas chercher à la faute que j'ai commise une excuse que je ne trouverais que dans la violence du sentiment que vous m'avez inspiré, et cette excuse, je le sens bien, vous ne voudriez pas l'admettre), cet amour, dis-je, j'ai vainement tenté de l'arracher de mon cœur; soins superflus, peines inutiles, c'est en vain que j'ai cherché des distractions dans le monde, c'est en vain que j'ai demandé à l'étude un remède à mes maux. Au milieu du cercle le plus brillant et le plus animé comme dans le silence du cabinet une gracieuse image était toujours présente devant mes yeux: c'était la vôtre, madame. J'ai donc été forcé après avoir épuisé toutes mes forces dans la lutte, de me résigner à souffrir silencieusement, si vous ne daignez laisser tomber sur moi un regard de commisération.
»La mort de M. le comte de Neuville que je suis, daignez en être persuadée, le premier à déplorer, et celle de madame le marquise de Villerbanne, vous laissent, madame la comtesse, isolée au milieu du monde (je sais que vous avez eu le malheur de perdre tous vos parents); c'est une bien triste situation que celle d'un être, quels que soient d'ailleurs sa fortune et sa position dans le monde, qui n'a pas pour parcourir le rude sentier de la vie, un bras dévoué sur lequel il puisse s'appuyer; je puis vous parler ainsi, madame la comtesse, car ma position est identiquement semblable à la vôtre; comme à vous l'impitoyable mort m'a enlevé tous ceux qui m'étaient chers; comme vous je suis seul au monde, j'ai des amis, sans doute, qui n'en a pas? mais est-il bien prudent de compter sur l'affection de simples amis, et n'est-il pas naturel qu'ils nous abandonnent lorsque les liens du sang ou de l'amour les appellent loin de nous?»
Salvador connaissait la vive amitié qui unissait Lucie et Laure, et ce n'était pas sans intention qu'il avait écrit cette phrase; il voulait, en laissant entrevoir la possibilité d'une séparation entre elle et son amie, l'effrayer davantage sur l'isolement dans lequel, le cas échéant, elle se trouverait, ce qui devait, suivant lui, la disposer à ne pas lui refuser sans examen la demande qu'il venait lui faire. Ses prévisions, ainsi que la suite le prouvera, ne l'avaient pas trompé; il était du reste servi par le hasard, cette bizarre divinité qui semble quelquefois, en favorisant les entreprises les plus coupables ou les plus folles, tenir à nous prouver que les poëtes ne nous ont pas trompé en nous disant qu'elle était aveugle, car ce fut justement peu de temps après l'arrivée à Paris de Paul Féval et sa première visite à l'hôtel de Neuville, que la comtesse reçut la lettre dont nous allons donner la suite à nos lecteurs.
«Vous ne voudrez pas, madame la comtesse, vous ensevelir dans une obscure retraite, lorsque vous possédez toutes les aimables et brillantes qualités qui doivent faire l'ornement de votre monde, ce serait d'ailleurs manquer à la mission qui vous est imposée: puisque Dieu, en rappelant à lui l'homme estimable que vous venez de perdre, n'a pas voulu que vous puissiez lui consacrer vos jours, c'est que dans sa justice il réservait à un autre le bonheur de vous posséder.
»Vous avez deviné, madame la comtesse, que je viens solliciter à deux genoux l'honneur de devenir votre époux. Je n'ai point, certes, la prétention de remplacer celui que vous avez perdu; je ne puis vous offrir un nom illustré sur tous les champs de bataille de l'empire...» (Nous ferons en passant remarquer à nos lecteurs que ces louanges, si généreusement accordées à M. de Neuville, devaient, tout en flattant l'amour-propre de Lucie, lui rappeler que l'époux qu'elle venait de perdre, était beaucoup plus âgé qu'elle, et amener une comparaison qui ne pouvait qu'être avantageuse à celui qui s'offrait.) «Mais tel qu'il est, mon nom est honorable, c'est celui d'une des plus anciennes familles du midi de la France, et je sens que l'envie de vous plaire, si vous étiez ambitieuse, me rendrait capable de l'entourer d'autant de lustre qu'il en avait jadis.
»Je ne vous dirai rien de ma fortune, la lettre que celle-ci est destinée à expliquer vous a appris à ce sujet tout ce qu'il était nécessaire que vous sachiez, et vous avez pu voir que, sans être colossale, ma fortune est au moins fort raisonnable. Pardonnez-moi, madame la comtesse, si je me laisse à mon insu entraîner sur un terrain que je ne voulais pas aborder, mais nous vivons dans une société si singulièrement organisée, qu'il est bon quelquefois de faire observer que ce n'est pas l'intérêt qui règle les mouvements de notre cœur. Je voudrais, certes, que vous fussiez pauvre pour avoir le plaisir de vous enrichir; mais puisqu'il n'en est pas ainsi, je suis heureux de ce que le ciel a bien voulu m'accorder assez de biens pour qu'il ne soit pas possible de supposer que je veuille obtenir autre chose que ce que je sollicite, votre main, à laquelle, si vous me l'accordez, vous joindrez bientôt le don de votre cœur, car alors vous serez à même d'apprécier tout ce que le mien vous réserve d'affection véritable et de tendresse dévouée.
»Ne me répondez pas de suite, madame la comtesse, prenez le temps de réfléchir; quel que soit votre arrêt, qu'il me soit ou non favorable, il ne changera rien aux sentiments d'affection que vous a voué celui... etc., etc.»
Cette lettre, dont Salvador avait pesé avec soin tous les termes, et qui avait été reçue dans un moment favorable, produisit sur l'esprit de la comtesse de Neuville une certaine impression. Après l'avoir lue avec la plus sérieuse attention, elle se demanda si elle devait refuser, sans examen, l'offre que lui faisait, en des termes si convenables, le marquis de Pourrières.
Après avoir jeté un coup d'œil sur l'avenir qui se déroulait devant elle, elle se vit descendant dans la tombe sans laisser de regrets à personne, après une vieillesse passée dans la tristesse et dans l'isolement. Laure l'aimait sans doute, son amitié lui était précieuse, mais Laure, jeune, belle, riche, devait nécessairement, et dans un avenir très-prochain, se marier; alors elle aurait des enfants, une famille à laquelle elle serait forcée de se consacrer. Mais elle aussi possédait toutes les qualités qui promettaient à son amie une si belle destinée! devait-elle donc, nouvelle Arthémise, être déshéritée de toutes les joies, parce qu'elle avait perdu un époux qu'elle avait aimé sans doute, et qui était digne de l'être, mais pour lequel cependant elle n'avait jamais éprouvé ce sentiment exclusif qui fait qu'une autre image ne peut jamais remplacer celui qui n'est plus? Non, sans doute.
Un homme, possesseur d'un nom honorable, d'une fortune au moins égale à la sienne, dont tout le monde parlait avec éloges et qui paraissait lui avoir voué une affection véritable, se présentait à elle et lui disait: «Comme vous, je suis seul au monde, donnons-nous la main et appuyons-nous l'un sur l'autre pour traverser le rude sentier de le vie.» Et cet homme, elle l'aimait, c'est en vain qu'elle cherchait à se le dissimuler; elle l'aimait de toutes ses forces, de toute son âme; devait elle le refuser?
La conclusion des raisonnements qui précèdent n'est pas difficile à deviner. La malheureuse comtesse de Neuville envoya au marquis de Pourrières une lettre, qui, bien qu'elle ne renfermât pas un acquiescement complet à ses vœux, pouvait cependant lui laisser concevoir l'espérance qu'ils ne tarderaient pas à être réalisés.
Après avoir reçu cette lettre, Salvador sollicita la permission de venir quelquefois présenter ses hommages à madame le comtesse de Neuville.
Lucie n'avait pas fait à son amie la confidence des événements qui venaient de se passer, et cela se conçoit. Laure, chaque fois que le nom du marquis de Pourrières était prononcé devant elle, l'accompagnait de quelques sanglantes épigrammes, indices trop certains de la haine que, sans savoir pourquoi, elle avait voué à ce personnage, ainsi qu'à son ami, le vicomte de Lussan; de sorte que Lucie, assez timide pour ne pas oser défendre un homme qu'elle aimait, lorsqu'on l'attaquait sans raison devant elle, n'aurait pas, pour tout au monde, voulu que l'on sût à quel point elle en était arrivée avec lui, et qu'elle se surprenait quelquefois à désirer l'arrivée de sir Lambton, qui, en la séparant de Laure, devait lui laisser la liberté d'agir à sa guise. Elle répondit donc à Salvador qu'elle ne pouvait, quant à présent, lui accorder la faveur qu'il demandait; qu'elle voulait, avant de le recevoir, laisser se passer encore un peu de temps, mais qu'il pouvait être certain que dès que son salon serait ouvert, le nom du marquis de Pourrières figurerait sur la liste de ses invitations.