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Les vrais mystères de Paris

LES VRAIS (continued 2)

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Les secours destinés aux pauvres sont insuffisants, il serait peut-être juste d'imposer en leur faveur les gens qui possèdent, proportionnellement à leurs revenus. Des gens qui possèdent cinquante et cent mille livres de rente donnent seulement quelques centaines de francs par année pour les pauvres, et cependant ils croyent faire beaucoup; ils dédaignent, ils méprisent les pauvres, c'est cependant dans leurs rangs qu'ils trouvent tout ce dont ils ont besoin, des ouvriers, des domestiques, des remplaçants qui verseront au besoin leur sang pour leur fils et quelquefois même de jeunes et jolies filles pour satisfaire leurs passions.

Les ouvriers sont presque tous ivrognes et brutaux, les domestiques volent, ce n'est peut-être que trop vrai, mais à qui la faute si ce n'est à vous messieurs qui possédez? Si vos dons étaient proportionnés à votre fortune et aux besoins des classes pauvres, les enfants du pauvre recevraient une meilleure éducation, ils connaîtraient les lois et l'histoire de leur pays et bientôt il ne resterait pas la plus légère trace des défauts, des vices mêmes que vous reprochez à ceux que la Providence a placés sur les derniers degrés de l'échelle sociale.

Tant que pour secourir les pauvres, on se bornera à leur envoyer une dame richement parée et étincelante de diamants, leur porter les bons d'un pain de quatre livres et d'une tasse de bouillon; tant qu'on se bornera à emprisonner ceux qui implorent la commisération publique, les résultats de l'état de chose actuel seront à craindre.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce sujet, qui serait interminable si l'on voulait signaler tous les abus et indiquer tous les remèdes qu'il serait possible d'y apporter; il nous suffit d'avoir démontré que la société avait beaucoup à faire pour les mendiants, afin d'éviter qu'ils n'embrassent une profession beaucoup plus dangereuse pour elle, en un mot qu'ils ne se fassent voleurs.

L'honorable M. de Belleyme, qui ne put faire durant sa courte administration tout le bien qu'il méditait, eut cependant le temps de fonder un établissement qui devait servir de refuge à tous les individus des classes pauvres, et dans lequel ils devaient trouver les moyens d'employer utilement leurs facultés; les heureux effets que cet essai ne tarda pas à produire, auraient dû encourager les amis de l'humanité, mais l'institution de M. de Belleyme, fût malheureusement accueillie avec cette indifférence qui n'accompagne que trop souvent les œuvres du véritable philanthrope.

L'ivrognerie est de toutes les passions celle qui dégrade le plus l'homme, elle est aussi l'une de celles qui arment le plus souvent son bras pour le meurtre et le crime. Qui n'a senti son cœur se soulever de dégoût en rencontrant dans les carrefours et parfois dans les plus beaux quartiers de la capitale, ces hommes abrutis par la boisson, se traînant de borne en borne et courant, à chaque pas qu'ils font, le risque de se tuer? qui n'a également frémi d'horreur en lisant dans les journaux les détails des crimes que l'ivresse seule a fait commettre? Pourtant l'autorité n'a pris aucune mesure pour réprimer les tristes effets de cette inconcevable passion, et notre législation est restée désarmée pour la combattre; et assurément cette passion est mille fois plus dangereuse que le vagabondage, mille fois plus dégradante que la mendicité, contre lesquels on sévit avec une rigueur souvent bien inconsidérée.

Si nous cherchons à nous expliquer cette mansuétude pour les ivrognes, notre raison se perd en conjectures et nous arrivons toujours à cette conclusion: les ivrognes consomment des produits sur lesquels l'administration perçoit des droits énormes... serait-ce là ce qui leur vaut l'indulgence? vraiment on serait tenté de le croire, lorsqu'on voit ce nombre prodigieux d'établissements borgnes, qui infestent la capitale et les barrières, ces bouges de perdition qui ne sont fréquentés que par des malfaiteurs et des prostituées du dernier étage et les ivrognes que le bon marché des boissons qu'on y débite y attire. Tous les quartiers populeux de Paris possèdent un ou plusieurs établissements de ce genre, et sans parler de Paul Niquet, que tout le monde connaît, on pourrait citer, en ne comprenant dans l'énumération que les plus célèbres, on pourrait citer disons-nous: le Chapeau Rouge, rue de la Vannerie; l'Auvergnat, rue Planche-Mibray; l'Abattoir, quartier de l'Arsenal; le Cassis, rue du Plâtre Saint-Jacques; le Petit bal Chicard, rue Saint-Jacques; le Drapeau Tricolore, rue Galande; La Maison Muraille, rue des Marmousets; l'Hôtel de la Modestie, rue de la Tacherie et enfin le Grand Saint-Michel ou le Grand Bal Chicard, rue de Bièvre[A][262]. On débite dans ces cloaques de l'eau-de-vie, du cassis et d'autres spiritueux à raison de quatre-vingts centimes le litre, ces liqueurs falsifiées à l'aide de matières malfaisantes, sont désagréables au goût autant qu'elles sont nuisibles à la santé, mais elles procurent l'effet que les malheureux qui les prennent en attendent, elles grisent, elles leur procurent les douceurs de l'ivresse et disposent leur sang aux orgies, aux saturnales, qui suivent presque constamment de copieuses libations. Les maîtres des établissements que nous venons de nommer ont en effet, pour en doubler la puissance attractive, le soin d'y réunir des femmes le rebut de leur sexe, qui vendent leurs faveurs quelques sous ou quelques verres de mauvaise eau-de-vie, mais qui ne laissent pas échapper l'occasion de dévaliser ceux qu'elles ont su captiver, lorsque l'ivresse est arrivée chez eux à ce point d'engourdir tout leur être.

Législateurs qui n'avez pas cru devoir armer votre bras pour frapper l'ivrognerie, administrateurs qui l'encouragez en quelque sorte parce qu'elle augmente le budget des recettes, descendez dans ces sentines de la grande Lutèce, où la débauche est en permanence, où les murs suintent l'orgie, écoutez le langage des gens que vous y rencontrerez, voyez-les s'enivrer, se battre, se confondre, hommes et femmes, dans des étreintes furibondes, puis céder à ce sommeil de plomb qui a l'insensibilité de la mort sans en avoir le calme, et vous pourrez juger alors quelle source puissante de démoralisation vous laissez subsister dans le sein de votre patrie?

Mais sans descendre dans ces repaires de corruption, n'avez-vous pas été suffisamment frappés des inséparables effets de l'ivrognerie, en rencontrant sur les boulevards des jeunes gens de famille auxquels l'ivresse inspire des propos qui scandalisent vos femmes et vos filles; en heurtant, à chaque pas que vous avez fait dans nos rues ces ouvriers qui, ont dépensé aux barrières le fruit de leur travail d'une semaine, qui vous étourdissent de leurs chansons obscènes et qui ne sauront comment donner demain du pain à leurs femmes et à leurs enfants; enfin ces rixes si nombreuses et souvent si funestes, dans lesquelles l'ivresse seule porte des coups, ne vous ont-elles pas effrayées? Comptez les victimes de cette ignoble passion, et vous verrez que la cupidité n'a pas versé tant de sang, amoncelé autant de cadavres que l'ivresse, et vous resterez convaincus que votre indulgence n'a été jusqu'ici qu'une coupable faiblesse.

Les voleurs, pour la plupart du temps, n'attentent qu'à la propriété d'autrui, et les ivrognes menacent sans cesse la vie de leurs semblables; voilà peut-être la seule distinction que l'on devrait faire entre eux. Cependant, non-seulement la passion de ces derniers n'est pas rangée dans la nomenclature des crimes et des délits, mais aux yeux de nos lois, elle sert souvent d'excuse aux crimes qu'elle fait commettre; on arrive ainsi à ne sévir ni contre l'immoralité de la cause, ni contre la criminalité de ses effets. Tous les jours, en effet, nous entendons des malheureux traduits soit devant la police correctionnelle soit devant la cour d'assises n'invoquer d'autres moyens de défense que l'ivrognerie; ils étaient ivres, voilà leur justification, et presque toujours nos magistrats, prenant en considération cet état qui exclut la préméditation, appliquent le minimum de la peine, lorsqu'ils n'absolvent pas entièrement le coupable; l'ivresse est devenue un brevet d'impunité.

Il est temps, nous le pensons, de mettre fin à un pareil état de chose; il est temps de sévir contre la cause même de tant de crimes et de délits, ou de réprimer au moins avec la dernière rigueur ses déplorables excès. Quant à nous, nous ne voyons pas quel grand inconvénient il y aurait à s'en prendre à la cause elle-même et à ranger l'ivresse, l'ivresse seule, isolée de ses effets, au nombre des délits. Arrêtez et poursuivez tous les individus, de quelque classe qu'ils soient, que vous rencontrerez en état d'ivresse, soit dans les rues, soit dans les lieux publics; poursuivez également comme leurs complices tous ces chefs d'établissements qui, poussés par la plus ignoble cupidité, ne se font pas scrupule de verser à boire à des hommes déjà privés de raison, et vous aurez puissamment contribué à moraliser la société, vous aurez empêché beaucoup de crimes.

Qu'on ne nous dise pas que l'ivresse par elle-même, ne portant préjudice à personne, ne peut être rangée au nombre des délits; il ne doit pas être permis à un membre de la société de dégrader en lui l'humanité jusqu'à le priver du caractère distinctif qui sépare l'homme de la brute, c'est un suicide moral que nos lois ne doivent pas autoriser; d'ailleurs l'ivresse est un scandale, un outrage à la morale publique, que l'autorité peut certainement réprimer sans être accusée de porter atteinte à la liberté individuelle. Vous avez supprimé les maisons de jeux; vous poursuivez les maîtres d'établissements qui permettent de jouer chez eux; pourquoi ne traiteriez-vous pas avec la même sévérité les ivrognes et ceux qui les tolèrent et qui les attirent chez eux; pourquoi ne faites-vous pas aussi fermer ces établissements où l'on débite des spiritueux a des prix qui ne permettent que de verser du poison aux consommateurs; l'ivrognerie ne ruine pas moins de malheureux que le jeu, elle ne laisse pas moins d'enfants sans pain, pas moins de mères de famille dans le plus complet dénûment; elle les expose en outre plus fréquemment aux mauvais traitements, aux brutalités de leurs parents et de leurs époux, de ceux-là mêmes qui leur devaient assistance et protection; envisagées toutes deux sous ce point de vue, l'ivrognerie est des deux passions celle qui est la plus funeste, et elle doit envoyer et elle envoie en effet, de nombreuses recrues grossir les rangs des malfaiteurs. (Qu'il demeure bien entendu cependant que nous ne voulons pas faire une exception en faveur de la passion du jeu qui est plus répandue qu'on ne le pense dans les classes inférieures, puisqu'il n'est si petite tabagie qui n'ait son billard, et qui, comme toutes les autres passions mauvaises, est une cause puissante de démoralisation; nous prétendons seulement que l'ivrognerie est un vice encore plus funeste dans ses résultats que le jeu.)

Personne, nous le pensons, ne sera tenté de mettre en doute, ni la nécessité d'apporter aux maux que nous venons de signaler les remèdes convenables, ni celle, plus grande encore, de créer, en faveur des classes pauvres, des établissements dans lesquels elles pourraient toujours trouver de l'éducation, du travail, et du pain. Ces établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des philanthropes éclairés et non rétribués.

Si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n'est pas impossible, rendre meilleurs et un peu plus heureux ceux qui appartiennent aux classes inférieures de la société; le point de départ qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Dans ce but, lorsque vous aurez détruit toutes les causes qui le portent au mal, intéressez l'homme à faire le bien; l'intérêt, vous ne l'ignorez pas, est le plus puissant mobile de toutes nos actions.

Les peuples anciens savaient sans doute punir le crime, mais ils savaient aussi récompenser la vertu; une couronne de chêne, une palme, étaient décernées à celui qui avait rendu à la patrie un service éminent, ou qui s'était toujours dignement occupé de tous ses devoirs. Les peuples modernes, que l'expérience des siècles devraient cependant avoir instruits, ont, il est vrai, des juges pour appliquer les lois, des geôliers, des argousins, et des bourreaux pour les exécuter; mais ils n'ont pas, comme les anciens, des magistrats dispensateurs des récompenses publiques accordées aux belles actions. A côté de la loi qui punit de mort l'assassin, ne devrait-il pas y en avoir une pour récompenser le citoyen courageux qui, au péril de sa vie, sauve celle de son semblable; si la loi punit celui qui viole un des articles du pacte social, pourquoi ne récompense-t-elle pas celui qui les observe tous religieusement? Les hommes ont besoin de hochets, c'est là une de ces vérités qui sont malheureusement trop prouvées, c'est une vérité chez tous les peuples, c'en est une surtout chez le peuple français.

Regardez nos armées: assurément elles sont naturellement courageuses; mais oserait-on nier que les mises à l'ordre du jour, les sabres d'honneur, les croix surtout, n'aient pas contribué puissamment à leur faire enfanter des prodiges. On peut juger par là combien il en coûte peu pour donner de l'émulation aux Français; des mots souvent suffisent, pourvu qu'ils aient quelque retentissement, et lorsque Napoléon disait aux bataillons qu'il commandait: Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent, il faisait de ses soldats autant de héros.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets dans la carrière civile; donnez à tous les hommes, pour se bien conduire les mêmes stimulants qui ont rendu nos soldats immortels, et vous ne manquerez pas de citoyens qui s'immortaliseront aussi par leurs vertus privées.

Après avoir jeté un coup d'œil sur notre ordre social, nous nous trouvons forcé d'avouer que la réalisation de nos souhaits nous paraît encore bien éloignée; on exige tout d'une certaine classe, et cependant on ne fait rien pour elle: quel est donc l'avenir qui lui est réservé? l'homme pourra-t-il toujours résister aux influences pernicieuses qui ne manqueront pas de l'assaillir à ses débuts dans le monde? pourra-t-il traverser sans guide les nombreux écueils que peut-être il trouvera sur sa route sans y faire naufrage? le contraire est à craindre lorsque vous ne faites rien, pour qu'il en soit ainsi.

L'homme fort, c'est-à-dire celui qui n'a jamais succombé parce que peut-être il n'a jamais senti la nécessité, ou qu'il n'a eu à lutter que contre un ennemi faible, veut que l'on résiste à ses passions, aux mauvais exemples, même aux privations les plus rigoureuses; et cependant il ne prend pas la peine de servir de guide à l'homme faible, il ne lui donne pas les moyens de résister, de combattre avec avantage les nécessités humaines et les besoins impérieux qui bientôt vont l'accabler, et qui pourront le conduire au crime; et l'on s'étonne après cela que cet homme succombe et vienne augmenter la population déjà si nombreuse des bagnes et des maisons centrales! C'est jeter un homme dans une arène, au milieu des bêtes féroces, sans même armer son bras, et s'étonner ensuite qu'il se laisse dévorer par elles.

Dès l'instant qu'une institution pèche par sa base, tout ce qui se rattache ou en ressort ne peut être que vicieux, il faut en conséquence prendre l'homme tel que le forment les circonstances qui l'entourent, et ne pas exiger qu'il se montre tel qu'il serait peut-être si l'organisation sociale ne l'avait pas corrompu et ne lui avait pas fait perdre sa pureté native.

En résumé, lorsqu'il existera des écoles dans lesquelles les enfants du peuple recevront une éducation proportionnée à leurs capacités; lorsque des professeurs seront chargés de leur faire connaître et respecter les lois du pays, et de leur apprendre par leurs paroles et surtout par leur exemple à chérir la vertu; lorsqu'en sortant de ces écoles ils pourront entrer dans un établissement, pour y apprendre un état et y contracter des habitudes d'ordre et de sobriété, lorsque l'homme dénué de ressources pourra sans craindre de se voir ravir le plus précieux et le dernier de ses biens, la liberté, aller trouver le commissaire de police de son quartier, et lui demander, ce qu'alors il obtiendra, du travail et du pain; lorsque vous aurez combattu et réprimé cette honteuse passion qui assimile l'homme à la brute, en lui enlevant son caractère distinctif, la raison, lorsque enfin quelques lois préventives seront écrites à côté des lois répressives de notre code et que des récompenses seront accordées aux hommes vertueux; alors seulement il sera permis de se montrer sévère sans cesser d'être juste; car personne ne pourra jeter ces paroles au visage du magistrat qui, lorsqu'il est assis sur son siége représente la société tout entière: J'ai volé pour manger, je veux bien m'acquitter de la tâche qui m'est imposée, mais je suis homme, j'ai le droit de vivre et la société dont vous êtes le représentant, la société qui m'a laissé croupir dans l'ignorance, n'a pas celui de me laisser mourir de faim; ou toutes autres vérités semblables qui, si elles ne sont l'apologie du crime, l'expliquent au moins et peuvent, jusqu'à un certain point, le faire paraître plus excusable.

Dans l'état actuel il faut admirer ceux qui restent vertueux, plaindre ceux qui succombent, leur tendre la main lorsque après avoir expié leurs fautes, ils veulent se relever et chercher avec soin les moyens de les empêcher de succomber de nouveau.

Nous avons essayé de prouver que si les voleurs sont corrompus, ils n'étaient pas incorrigibles, et qu'à part quelques exceptions, il était possible de les ramener au bien si l'on voulait s'en donner la peine, et d'énumérer les principales causes qui augmentent sans cesse les rangs déjà si nombreux des malfaiteurs. Ce long préambule était nous le croyons, nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon lorsque l'auteur met en scène des personnages qui, au premier aspect peuvent paraître quelque peu excentriques, tout réels qu'ils sont, que le lecteur sache ce que sont ces personnages, d'où ils viennent et où ils vont; ce qui suit n'est donc en quelque sorte que le commentaire en action de ce que nous venons de dire, mais cependant que l'on se garde bien de prendre pour l'expression de la pensée de l'auteur, les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages; il a voulu seulement les faire parler comme ils parlent ordinairement; on aurait tort d'accorder à ce qu'ils disent, une portée que l'auteur lui-même est bien loin d'avoir voulu y attacher.

III.—La fête de la mère Sans-Refus

Il fut un temps, disent les Nestors du bagne et des maisons centrales, lorsque sur le préau ou dans le chauffoir de la prison où ils se trouvent ils ont rassemblé autour d'eux un essaim d'auditeurs, avides d'écouter leurs leçons en attendant qu'ils puissent marcher sur leurs traces, il fut un temps où les voleurs étaient à la fois braves et discrets, c'était le bon temps (Les vieillards toujours aiment à vanter le passé aux dépens du présent), alors, un rousse à l'arnache[263] ou un cuisinier[264], à moins d'être certain de ne pas être connu, ne se serait certes pas avisé de s'introduire dans des lieux où les grinches[265] avaient l'habitude de se réunir; il savait trop bien qu'au moindre indice de nature à déceler un macaron[266], il aurait été sacrifié à la sécurité générale. Cela du reste est arrivé plusieurs fois, même en prison, et les chats[267] se contentaient, lorsque le macaron était expédié, de tirer son cadavre par une jambe pour en débarrasser la cour, en disant: c'est bien fait; pourquoi, puisqu'il était rousse[268], ne s'est-il pas fait mettre à part[269]?

En ce temps-là les grinches, lorsqu'ils étaient pris, ne se mettaient pas à table[270], ceux qui avaient travaillé[271] avec eux pouvaient dormir sans taf[272], souvent même on pouvait aller voir son camarade d'affaires[273], terminer glorieusement sa carrière sur la placarde[274], plutôt que de donner[275] les fanandels[276]; en ce temps-là, on avait de la probité et de l'atout[277].

Maintenant, ce n'est plus de même; les railles[278] vont partout tête levée, et sitôt qu'un poisse[279] est paumé marron[280], il casse le morceau[281]; il n'y a plus de vrais tapis[282]; de sorte qu'un bon garçon ne sait plus, lorsqu'il sort du castuc[283] ou du pré[284], de quel côté porter ses pas.

Ce que disent ces Nestors du bagne, pour leur conserver le nom que nous venons de leur donner, n'est vrai que jusqu'à un certain point. Sans doute il y a maintenant moins de types caractéristiques qu'autrefois; il s'est opéré une telle fusion dans nos mœurs que plusieurs se sont effacés; malheureusement cela ne prouve rien en notre faveur; cependant il existe encore dans des coins oubliés de la vieille Lutèce, quelques lieux où se conservent toujours intactes toutes les vieilles traditions. La maison de Marie-Madeleine Comtois, dite Sans-Refus, était un de ces lieux-la. Depuis longtemps, elle était connue pour n'être autre chose qu'un repaire à voleurs. La police y faisait de fréquentes descentes, mais presque toujours ces descentes étaient infructueuses, et si quelquefois elle y faisait des captures, c'était celles de quelques novices qui n'étaient pas encore initiés aux mystères du lieu et dont on croyait devoir laisser à quelques années de collége[285] le soin de terminer l'éducation. Les mots sacramentels entolez à la plaque[286], n'étaient du reste prononcés que dans les grandes occasions et en faveur de ceux en petit nombre qui avaient donné à l'association des preuves de leur zèle, de leur capacité et de leur discrétion.

Nous avons déjà décrit, avec autant d'exactitude que cela nous a été possible, l'extérieur de la maison Sans-Refus; maison qui existe encore aujourd'hui à la place que nous avons indiquée et dans l'état où elle se trouvait à l'époque où se passèrent les événements de cette histoire. Nous devons maintenant faire pour l'intérieur de cette maison ce que nous avons fait pour l'extérieur.

La boutique, ainsi que nous l'avons déjà dit, était partagée en deux parties égales, par une cloison jadis vitrée, dont on avait remplacé les carreaux absents par du papier huilé. Dans la première partie se tenaient les odalisques attachées à l'établissement et les consommateurs vulgaires. La seconde formait une espèce de sanctuaire dans lequel n'étaient admis que les adeptes.

Une porte avait été pratiquée dans le mur du fond de cette partie de la boutique. Cette porte petite, basse et garnie de fortes pentures, donnait entrée dans une petite cour carrée entourée de hautes murailles et de laquelle on ne pouvait voir qu'un coin du ciel. Jamais un rayon de soleil ne descendait dans cette cour dans laquelle on devait avoir froid au milieu des plus chaudes journées de l'été, le pavé en était inégal, raboteux, toujours sordide et fangeux, et ses murs, sur lesquels croissaient des agarics vénéneux, avaient pris cette teinte presque verte qui n'appartient qu'aux lieux humides et malsains.

Une seconde porte avait été pratiquée dans le mur de refend de droite, contigu à la petite ruelle des Teinturiers. Après avoir passé cette porte on n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver sur la berge du fleuve dont, à ce moment, les eaux avaient atteint une certaine hauteur; mais cette porte n'était que rarement ouverte.

A l'extrémité opposée de cette cour, il existait une pompe sous le robinet de laquelle on avait placé une auge plus longue que large, formée d'une seule pierre de taille. Cette auge, presque toujours pleine de détritus et d'eau croupissante, pouvait être facilement enlevée de la place qu'elle occupait, à l'aide d'un fort manche à balai passé entre deux trous pratiqués à ses extrémités opposées. Alors elle laissait voir un trou creusé dans le sol, qui allait s'élargissant par le bas, à la naissance duquel on avait, à l'aide de crampons et de forts pitons en fer, adapté une échelle de meunier. L'auge pouvait être replacée aussi facilement qu'elle avait été enlevée, de sorte qu'une fois qu'elle avait été remise en place et de nouveau remplie d'eau, il devenait impossible, à moins d'être initié au mystères du lieux, de découvrir la retraite dont elle cachait l'entrée.

Après avoir descendu les vingt marches de l'échelle de meunier, on se trouvait dans un grand caveau carré, distrait des caves de la maison, partagées en trois parties égales, et dont ce caveau était une, par de forts murs auxquels on avait eu le soin de donner, bien qu'ils fussent de construction nouvelle, l'apparence de vétusté et la noirceur vénérable des vieux murs.

On pouvait, au besoin, sortir de ce caveau par une porte basse et cintrée qui donnait entrée sous la voûte qui, avant les constructions du quai qui viennent d'être faites, régnait sous toute la longueur du quai de Gèvres.

Une table, formée de quelques planches de sept à huit pieds de long placés sur des tréteaux, autour de laquelle vingt-cinq ou trente personnes pouvaient prendre place sans être trop gênées, avait été dressée dans le caveau dans lequel nous venons d'introduire nos lecteurs.

Les planches avaient été couvertes, en guise de nappes, de draps de grosse toile écrue enlevés à la couche virginale des pensionnaires de la mère Sans-Refus (hâtons-nous de dire que ces draps étaient blancs de lessive) et chargées d'un nombre d'assiettes, de grossière faïence, de toutes les formes et de toutes les couleurs, égal à celui des convives qui devaient prendre part au festin. Un dindon monstre, convenablement bourré de hachis et de marrons, deux oies et un fromage d'Italie, des assiettes de charcuterie assortie, d'autres remplies jusqu'aux bords de beurre, de radis, de moutarde, de sardines et de cornichons: tels étaient les pièces de résistance et les hors-d'œuvre qui devaient l'accompagner. Le dindon était en outre flanqué de deux pâtés de lapins équivoques, et de deux salades de barbe de capucin garnie de tranches de betteraves; deux énormes bonnets de Turc ou biscuit de Savoie, surmontés chacun d'une grosse touffe d'immortelles et de l'image en pâte sucrée de la sainte dont on allait célébrer la fête, garnissaient les deux extrémités de la table qui était éclairée par une douzaine de chandelles fichées dans des chandeliers de cuivre et de plaqué, vénérables représentants de tous les siècles passés, récurés pour cette occasion solennelle et surmontés de bobèches en papier découpé de diverses couleurs; les couverts d'argent de conseiller[287] sur lesquels on pouvait encore distinguer les restes d'anciennes armoiries grossièrement effacées, comme les chandeliers, appartenaient à toutes les époques; un petit père noir[288], plein jusqu'aux bords de cet excellent vin bleu que l'on ne boit qu'à Paris, complétait chaque couvert; on n'avait pas servi de couteau, les gens de la classe à laquelle appartenaient ceux qui devaient prendre place à ce banquet, ayant l'habitude d'en porter constamment un dans leur poche.

Sur un vieux coffre, couvert comme la tapisserie d'un drap blanc de lessive, on avait disposé le dessert, qui se composait de deux fromages, un de Brie, l'autre de Gérard-Mer, vulgairement appelé Géromée; de noix et de noisettes, un plein saladier de pruneaux, de pain d'épices et de biscuits de Reims; le tout accompagné de plusieurs bouteilles ornées d'étiquette sur lesquelles on pouvait lire ces indications: cent sept ans, vanillé, parfait-amour, cognac, noms des liqueurs que chérissent les enfants de Mercure.

Le vieux fauteuil de la mère Sans-Refus, enveloppé aussi d'un drap blanc afin que les habits de gala de l'héroïne de la fête n'enlevassent rien de l'épaisse couche de graisse dont il était couvert, avait été transporté dans le caveau et placé au haut bout de la table. Sur ce siége trônait déjà la tavernière qui, pour faire honneur à ses convives, avait fait des frais de toilette vraiment extraordinaires et s'était parée de ses plus pimpants atours. Son visage, habituellement noir et crasseux, avait été nettoyé avec de la pommade au jasmin, mais malgré cette précaution, il était encore sillonné de légers filets noirs, et comme la serviette, imprégnée du précieux cosmétique n'avait été promenée que sur les parties apparentes, il se détachait en blanc sur le fond obscur des parties inférieures, assez semblable à une vitre mal nettoyée, une robe de mérinos, du rouge le plus éclatant, bordée et nervée de cordonnet vert, un tablier de soie d'un vert un peu plus clair que celui des agréments de la robe et garni de dentelles noires, une ceinture de velours de même couleur, attachée sous la poitrine par une boucle enrichie de roses et de perles fines, un bonnet monté à rubans aurores, un tour blond dont les tire-bouchons se déroulaient le long de ses joues creuses, et un fichu de belle dentelle composaient un ensemble de toilette qui ne pouvait appartenir qu'à la mère Sans-Refus ou à une femme de sa sorte.

Mais si la parure de la Sans-Refus était du plus haut mauvais goût, elle était en revanche d'une extrême richesse; le cou décharné de la vieille mégère était entouré de diamants de grosseur raisonnable et de la plus belle eau; ses doigts maigres et osseux étaient tous garnis de bagues de formes diverses; enfin, toute sa personne ressemblait assez à un de ces mannequins d'étalage sur lesquels les bijoutiers, qui courent les foires, font l'exhibition des richesses de leur magasin.

Les deux siéges placés à droite et à gauche de la mère Sans-Refus, étaient occupés, l'un par Cadet-Filoux, le doyen des grinches[289] et des escarpes[290], l'autre par Cadet-l'Artésien, beau vieillard de soixante-douze ans, encore frais et dispos, qui avait passé quarante cinq années de sa vie au bagne de Brest, d'où il s'était évadé plusieurs fois. Ces deux vénérables débris du temps passé, qui avaient été les amis de Comtois et de Marianne Lempave, et qui à ce titre, avaient obtenu les places d'honneur, avaient conservé le costume qu'ils portaient, lorsque jeunes et forts, ils étaient les sultans privilégiés des Vénus Callipiges, habitantes des bouges, qui à cette époque infestaient les rues de la Vieille-Lanterne, de la Vieille place aux Veaux, de la Mortellerie et tutti quanti; grand chapeau à cornes, cravate d'une ampleur démesurée, veste très-courte, pantalon large, bas à coins de couleur et chaussure sortant des magasins du successeur de la mère Rousselle[291].

Un autre vieux larron, Coco-Lardouche, était placé près de Cadet-Filoux ces trois messieurs causaient avec la mère Sans-Refus, en attendant l'arrivée des autres convives.

Ces derniers arrivaient à la suite l'un de l'autre, et à mesure, qu'après avoir descendu les vingt degrés de l'échelle de meunier, ils faisaient leur entrée dans le caveau, la superbe ordonnance du banquet leur arrachait des exclamations admiratives. Le grand Louis, Charles la belle Cravate, Robert, Cadet-Vincent, et plusieurs autres, étaient déjà arrivés, il ne manquait plus que Délicat, Coco-Desbraises Rolet le mauvais Gueux, Rupin, le Provençal et le grand Richard, ainsi que Vernier les Bas bleus, sur lequel, du reste, on ne comptait pas.

—Faut-y descendre? cria Cornet tappe dur, qui était resté en haut afin d'introduire les convives à mesure qu'ils arrivaient.

—Pas encore, mon garçon, lui répondit la mère Sans-Refus; Rupin, le Provençal et le grand Richard ne sont pas arrivés.

—C'est bon, c'est bon, la daronne[292], répondit Cornet tape dur, ça m'est égal d'attendre; mais n'allez pas me casser le ventre au moins.

—Eh! pourquoi donc qu'on les attendrait, les rupins, ajouta Charles la belle Cravate, qui avait encore sur le cœur certaine correction qui lui avait été administrée par Salvador et Roman, correction à laquelle Délicat et ses deux camarades, qui cherchaient par tous les moyens possibles à aigrir tous les bandits contre leurs ennemis, avaient fait allusion en diverses circonstances. Pourquoi qu'on les attendrait, sont-y donc si grands seigneurs qu'y ne puissent pas arrivera l'heure comme les fanandels[293].

—Veux-tu bien ne pas tant balancer le chiffon rouge, méchant ferlampier[294], s'écria la mère Sans-Refus, de sa voix la plus aigre; j'suis-t'y pas libre de faire morfiller ma refaite de sorgue[295] par qui me plaît? et ça m'plaît à moi qu'on attende les rupins.

—La! la! n'vous fâchez pas, la mère, dit le grand Louis, on les attendra les rupins, pisque ça vous convient; mais faut convenir tout d'même qu'vous les aimez comme vos petits boyaux, et qu'si par hasard la raille[296] découvrait la planque[297], vous seriez capable d'les cacher sous vos cotillons.

—Eh, ben! oui, j'les aime, c'est des hommes qu'a de l'ordre, de la conduite et du cœur à l'ouvrage, avec lesquels qu'on peut gagner sa pauvre vie, et qui sont toujours flambants[298], vous ne travaillez que quand vous n'avez plus de lime sur les andosses[299]; aussi vous êtes toujours ficelés comme des plongeurs[300], avec des frusques boulinés[301] aux arpions des philosophes de neuf jours[302], de sorte que vous pouvez vous couper les ongles des pieds sans vous déchausser.

—C'est ça! moquez-vous de notre misère; mais rira bien qui rira le dernier; avec ça qu'elle est bien ta refaite de sorgue[303], qu'y n'y a pas tant seulement un jambonneau.

—Ah! tu trouves que j'ai pas bien fait les choses, méchant pègre à marteau[304]! eh! bien, t'en morfilleras[305] pas, voilà tout; le pivois[306], le larton[307] et la criolle[308], te passeront devant le naze[309].

—Hé! dites donc, les autres, cria par le trou Cornet tape dur, n'jaspinez[310] donc pas tant, v'là les rupins.

En effet, Salvador, Roman et le vicomte de Lussan, vêtus d'un costume en harmonie avec le lieu où ils se trouvaient, quoique propre, descendaient les degrés de l'échelle et entraient dans le caveau.

Les trois nouveaux arrivés, après avoir légèrement salués ceux qui se trouvaient déjà dans le caveau, allèrent prendre les places qui leur avaient été réservées près de la mère Sans-Refus et du respectable triumvirat, composé comme on sait de Cadet-Filoux, de Coco-Lardouche et de Cadet l'Artésien.

—Heim! comme y font leur tête, dit le grand Louis à Charles la belle Cravate, y n'ont pas tant seulement dit bonjour aux amis.

—Patience, ça n'durera pas, lorsque Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le mauvais Gueux, seront arrivés, faudra bien qu'y déchantent.

—Allons, allons, mauvais sujets, dit la Sans-Refus, en prenant un petit air agréable, à table.

—A table, à table, s'écrièrent presque tous les bandits.

—Et pourquoi donc qu'on s'mettrait à table avant qu'Délicat et ses amis soient arrivés, puisqu'on a bien attendu les Rupins dit le grand Louis.

—Tu verras bien si j'attends ces panés-là, répondit la mère Sans-Refus; si y sont bien ousqu'y sont, qui z'y restent.

—Pourquoi ne les attendrait-on pas? dit alors Salvador; puisque les amis ont eu la complaisance de ne pas se mettre à table sans nous, il est juste que nous attendions à notre tour; accordons-leur au moins le quart d'heure de grâce.

—Allons va, pour un quart d'heure, reprit la Sans-Refus.

—S'ils n'allaient pas venir, dit le vicomte de Lussan en s'adressant à Salvador, ce serait fort désagréable; je serais désolé d'être venu pour rien dans cette atroce caverne.

—Il n'y a pas de danger, répondit Roman; Vernier les bas Bleus, qui ne les a pas quittés depuis trois jours m'a fait dire ce matin, au petit café de la rue de Bourgogne, qu'il les amènerait.

—V'là l'restant des amis, cria Cornet tape dur.

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet, dans un état d'ébriété qui annonçaient que Vernier les bas Bleus s'était fidèlement acquitté de sa mission, descendaient l'échelle de meunier, suivis de Vernier, qui, sitôt qu'il eut mis le pied sur le sol, s'approcha de Roman et lui dit à l'oreille:

—Les v'là; depuis trois jours que j'les pilote. Ils n'ont parlé à personne. Vous voyez que j'me suis fidèlement acquitté de ma tâche.

—Et tu vois que je tiens ma promesse, lui répondit Roman en lui remettant un billet de mille francs: chose promise, chose due.

—Merci, s'il y a d'la morasse[311] vous pouvez compter sur moi.

—Cornet! bride le boucart[312] et viens te mettre à la carrante[313], mon garçon, cria la Sans-Refus à celui des bandits qui était resté en haut.

Il ne fut pas nécessaire de lui répéter, cet ordre; il eut bien vite terminé tout ce qu'il avait à faire dans la boutique, et à son tour il fit son entrée dans le caveau mais, quelque diligence qu'il eût faite, il n'arriva pas assez tôt pour pouvoir choisir une place; il fut forcé de se contenter d'un tabouret placé à l'extrémité de la table.

Le repas fut d'abord aussi paisible que pouvait l'être une réunion composée d'éléments semblables à ceux qui étaient rassemblés dans le caveau de la mère Sans-Refus. Les bandits voulaient d'abord satisfaire le vigoureux appétit que la plupart ils avaient le bonheur de posséder. Il est inutile de dire que Salvador, et ses deux compagnons, accoutumés à une chère beaucoup plus délicate, que celle qui pour le moment était à leur disposition, ne touchaient à leurs mets que pour se donner une contenance, et ne faisaient que mouiller leurs lèvres aux rouges bords que leur versait avec une libéralité toute gracieuse la hideuse Hébé de ce banquet de dieux infernaux.

Au dessert, les convives, qui arrosaient chaque bouchée qu'ils avalaient d'une copieuse rasade de vin bleu, étaient assez animés pour laisser poindre une certaine confusion, diagnostic précurseur de l'orgie qui allait suivre.

La Sans-Refus, qui avait le vin très-sensible, versait des larmes d'attendrissement en rappelant aux vieillards placés près d'elle la triste fin de son père, gerbé à conir sur la lune à douze quartiers[314], et qui était mort sans cribler[315]. Tous les bandits, à l'exception de Salvador et de ses deux compagnons qui se bornaient au simple rôle d'observateurs, et de Vernier les bas Bleus, qui suivait l'exemple de ses patrons, buvaient à l'envi l'un de l'autre, parlaient tous à la fois, ou chantaient des refrains où la crudité de la pensée le disputait au cynisme de l'expression.

Les vieillards, auxquels la compagnie n'avait pas cessé de prodiguer les soins et les égards dus à leur âge et à leurs antécédents, commencèrent à s'animer; leurs yeux brillèrent d'un plus vif éclat qu'à l'ordinaire, et les mouvements de leur tête annoncèrent qu'ils allaient parler.

Tous les bandits firent silence pour les écouter.

Le plus vieux Cadet-Filoux remplit de vin son verre qu'il éleva au-dessus de sa tête; les deux autres, Coco-Lardouche et Cadet l'Artésien suivirent son exemple.

—A la mémoire de la vieille pègre! s'écrièrent-ils en chœur.

—A la mémoire, continua Cadet-Filoux, de ceux qui comme nous ont su souffrir sans jamais manger le morceau[316]!

Tout le monde s'empressa de faire raison à ce toast et la conversation se trouva amenée sur un terrain où elle ne devait pas languir.

—C'est tout d'même un bon métier que celui de pègre[317], dit Cornet tape dur qui s'escrimait contre un pilon de volaille.

—Oui, oui, tu trouves le métier bon lorsqu'il s'agit de se bourrer le fusil, répondit le grand Louis; mais lorsqu'il s'agit de travailler, il n'est plus de ton goût, taffeur[318].

—Au fait il n'est pas déjà si chouette[319] le truc[320], avec la perspective que l'on a devant les yeux, ajouta Vernier les Bas bleus qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence; le collége[321], la traverse[322] ou la passe[323].

—C'est votre faute, dit Coco-Lardouche; si aussitôt qu'un de vous autre est pris, il ne se mettait pas à table[324], les railles[325], les gerbiers[326] et l'Avocat-Bêcheur[327], n'auraient pas si beau jeu.

—Dites-donc, vieux? s'écria Charles la belle Cravate, est-ce qu'il y en a parmi nous quelques-uns qui ont fait les macarons[328]?

—Ce n'est pas là ce que veut dire Coco-Lardouche; il sait aussi bien que moi que vous êtes tous de bons garçons, incapables de trahir un camarade; mais il sait aussi que la jeune pègre s'est déshonorée.

Cadet-Filoux remplit son verre de vin et le vida d'un seul trait.

—Écoutez-moi, mes enfants, dit-il après s'être recueilli quelque instants. J'ai débuté bien jeune; j'ai vu le grand et le petit Meudon[329]; à treize ans, j'ai été fouetté sous la custode[330]; et si je n'avais pas été si momacque[331], il est probable qu'avec la salade[332], j'aurais eu le rôti[333]. Les ans ont argenté ma chevelure. (Le vieux scélérat montrait avec un certain orgueil les magnifiques cheveux blancs dont les longues boucles descendaient sur ses épaules); mes plus belles années se sont écoulées au pré[334] et dans tous les castucs[335] de notre belle France; le satou[336] des argousins et des gardes-chiourmes s'est usé sur mes épaules; j'ai été le compagnon des grands hommes qui ont illustré notre profession; des Comtois, des Josas, des Marquis dit la Main d'or, des Mabou dit l'Apothicaire, de Molin le chapelier, de Jallier dit Bombance, des Nezel, des Cornu et de plusieurs autres qu'il serait trop long de vous nommer[337]. Je puis donc vous donner d'utiles conseils, et je dois croire que mes paroles auront auprès de vous une certaine autorité.

—Est-ce que ce vieux drôle a l'intention de nous faire un sermon, dit le vicomte à Salvador.

—Ecoutons-le en attendant que nous trouvions l'occasion d'amener les choses à point, répondit celui-ci.

—Tous les grinches[338], continua Cadet-Filoux, quel que soit d'ailleurs le genre qu'ils exercent, que ce soit l'escarpe[339] ou la tire[B], la carre[C], ou la détourne[D], le chantage[E], ou le charriage[F], qu'ils soient cambriolleurs[G], roulottiers[H], bonjouriers[I], ramastiques[J], soulasses[K], romanichels[L], vanterniers[M], ou neps[340], devraient se considérer comme les enfants d'une même famille, se prêter aide et assistance en cas de besoin, en un mot, se chérir comme des frères; malheureusement il n'en est pas ainsi, vous avez tous oublié, ô rameaux étiolés d'une noble souche que si vous le vouliez bien vous pourriez former une société au milieu de la société, société que l'on ne pourrait que très-difficilement détruire, si toutefois l'on y parvenait, si tous ses membres avaient toujours présente à la mémoire, cette maxime des petits peuples auxquels les grands états font la guerre, l'union fait la force. Mais non, ceux d'entre vous qui sont moins heureux ou moins habiles que tel ou tel autre, le jalousent et emploient pour lui nuire tous les moyens qu'ils peuvent imaginer.

Il y a dans le monde, mes enfants, des hommes qui se gorgent tous les jours de truffes et de vin de Champagne, qui dorment sur l'édredon, qui se font traîner dans de somptueux équipages et qui passent leurs soirées à lorgner les tibias des danseuses de l'opéra, qui emploient les instants dont ils ne savent que faire, à écrire de beaux traités dans lesquels ils recommandent à ceux qui ne boivent que du vin à six sous, quand ils en boivent, qui se couchent sur une méchante paillasse, quand ils ne couchent pas à la belle étoile, et qui jamais ne verront les tibias de mesdemoiselles Fanny Elssler et Cérito, de vivre et de mourir sans jamais s'écarter du sentier de l'honneur: ces gens-là, mes enfants, on les appelle des philanthropes.

Des philanthropes sont ceux qui disent au peuple lorsqu'il n'a pas de pain de manger de la brioche, ce sont les philanthropes qui, lorsqu'un cruel fléau décimait la population de la capitale, recommandaient à des misérables qui n'avaient pour couvrir leurs membres amaigris qu'une mauvaise serpillière de toile, de se tenir bien chaudement, de se nourrir d'aliments sains et de ne boire que de bons vins de Bordeaux.

Vivre, souffrir et mourir sans jamais s'écarter du sentier de la vertu, c'est beau sans doute, mais celui qui n'a pas un toit pour abriter sa tête, de vêtements pour se couvrir, d'aliments pour apaiser la faim qui le tourmente, le pauvre diable qui n'a pu trouver de travail qui a été mis dehors par son hôtelier parce qu'il n'a pu payer son modeste logement, qui n'a pas dîné, et que l'on condamne parce qu'il s'est endormi à jeun sous le porche d'une église ou dans un four à plâtre, se dit à la fin que les philanthropes sont des solliceurs de loffitudes[341], et voilà à peu près la raisonnement qu'il se fait.

Le code pénal, que les heureux du siècle ont fabriqué pour leur usage particulier, n'est qu'un arsenal dans lequel ils trouvent toujours des armes toutes prêtes pour frapper ceux qui laissent tomber des regards envieux sur leurs hôtels magnifiques, leurs brillants équipages et leur table somptueuse. Si je leur avais arraché, à ces heureux mortels, une petite part de leur superflu, ma physionomie à l'heure qu'il est ne serait pas livide et terreuse, mes vêtements ne tomberaient pas en lambeaux! Qui leur a dit que je n'avais pas, sans pouvoir y parvenir, cherché à utiliser ce que je possède de forces et de facultés? Puisque personne n'élevait la voix pour se plaindre de moi, pourquoi donc, au lieu de me donner ce que tous les hommes, dans un état bien organisé, devraient pouvoir obtenir, du travail et du pain, me condamne-t-on à passer quelques mois de ma vie dans une prison, et me met-on pour un temps plus on moins long à la disposition du gouvernement: est-ce que le malheur m'a ôté le droit de respirer au grand air?

Lorsqu'un homme s'est dit tout cela (et ceux qui ne se le disent pas le sentent, ce qui revient absolument au même), il est bien prêt de devenir grinche[342]; aussi lorsque après avoir, grâce à un arrêt dicté par des lois impitoyables, à des magistrats qui, je veux bien le croire, gémissaient en le prononçant, passé quelques-unes de ses plus belles années en prison, il sera rendu à la liberté; ce qu'il n'avait pas voulu faire avant d'y être mis, il le fera infailliblement après en être sorti, il sera voleur.

—Bien sûr, dit Cornet tape dur, on trouve dans l'tas de pierres[343] des amis qui vous affranchissent[344], qui vous donnent des bons conseils, et ma foi comme on a déjà vu que ça ne servait à rien d'être honnête, on fait comme eux.

—Et on fait bien, reprit Cadet-Filoux. Si l'on connaissait les antécédents de tous ceux qui sont gerbés à vioque ou à la passe[345], peut-être bien qu'on les plaindrait un peu plus qu'on ne le fait; et comme presque toujours on soulage ceux que l'on plaint, il est certain qu'il y aurait beaucoup moins de grinches qu'il n'y en a, il est probable même que beaucoup de pègres, et des bons, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner[346].

—Bien sûr, dit Cadet-Vincent, je ne suis pas certes un des plus maladroits caroubleurs[347], j'ai toujours de l'auber dans mes valades, bogue d'orient, cadennes, rondines et frusquins d'altèque[348], eh ben! ça n'empêche pas que j'aimerais mieux encore turbiner d'achar du matois à la sorgue, pour affurer cinquante pétards par luisants, que de goupiner[349], mais il n'y a pas moyen. Une supposition! j'suis depuis un an, deux ans, plus ou moins, dans un atelier ousque j'travaille d'mon état d'ébéniste, j'turbine[350] comme un double six[351], je n'me mets jamais en riolle[352], j'suis estimé du beausse[353] et chéri des fanandels[354], c'est bon; mais v'là qu'on apprend que j'ai été là-bas: patatras, serviteur de tout mon cœur, on me met à la porte, et c'est toujours la même histoire; ma foi on se lasse de tout, et dès qu'on est bien sûr qu'une fois qu'on a été sur la planche au pain et gerbé[355] il faut mourir de faim si l'on veut mourir honnête homme, on se refait grinche, c'est plus sûr et moins trompeur.

—C'est plus sûr et moins trompeur, reprit Robert, le camarade d'affaires de Cadet-Vincent; c'est une question, je crois pour ma part qu'il n'y a pas de métier qui soit moins sûr et qui soit plus trompeur que celai de grinche.

—Et pourquoi ça, s'il vous plaît? repartit Coco-Lardouche.

—Pourquoi ça, pourquoi ça, je ne peux pas bien vous dire, je ne sais pas parler comme vous autres, moi; mais seulement je me rappelle que ma mère, une pauvre brave femme qui est morte de chagrin de c'que j'suivais pas ses conseils, me disait toujours que le bien mal acquis ne profitait jamais.

—Ah! c'te farce, s'écria Charles la belle Cravate, c'est donc à dire que si aujourd'hui je f'sais un chopin[356] de quelques centaines de mille balles[357], et que je l'place chez un beurrier[358] pour qu'il m'en paye le revenu, j'pourrais pas vivre tranquillement de mes rentes, comme un bon bourgeois, et devenir comme un autre juré et marguillier de ma paroisse?

—Mais ousqui sont donc les grinches qui vivent tranquilles après avoir fait fortune? reprit Robert; v'là le birbe[359], qui a fait de beaux coups, des coups plus beaux que tous ceux que nous pourrons faire, eh ben! au jour d'aujourd'hui, si ses enfants qui sont honnêtes ne lui faisaient pas une petite rente, et si queuquefois la fourgate[360] et Rupin ne lui collaient pas quelques sieues dans l'arguemine[361], il serait forcé de caner la pégrenne[362]; et encore c'est un des plus heureux; combien qu'y en a, des pègres de la haute[363], qui, après avoir roulé sur l'or et sur l'argent, et avoir fait pallas[364], sont allés mourir là-bas. Voyez-vous, y a un fait, c'est que c'que le vice rapporte, le vice doit l'remporter.

—Eh ben! c'est égal, ajouta Coco-Desbraises, si l'on meurt misérable, on a toujours la consolation d' pouvoir se dire, lorsqu'il faut caner[365], qu'on a joyeusement passé sa tigne[366].

—Belle fichue vie, en effet, que d'avoir continuellement le taf[367] des griviers[368], des cognes[369], des rousses[370] et des gerbiers[371]! que de n'pas savoir le matois[372] si on pioncera[373] la sorgue[374] dans son pieu[375], que de n'pas pouvoir entendre aquiger[376] à sa lourde[377], sans que l'palpitant[378] vous fasse tictac; et puis c'est pas tout: voyez-vous, pour peu qui vous reste encore un peu d'ça (et Robert en disant ces mots, frappait avec force sur sa poitrine), on se dit souvent que ce n'est pas bien d'enlever à de pauvres diables ce qu'ils ont affuré[379] en turbinant[380] comme des raboins[381].

—Mais puisque le métier de grinche[382] te paraît si mouchique[383], et que tu plains tant les pantres[384] à qui qu'on pescille[385] leur auber[386], pourquoi que tu ne te fais pas honnête homme?

—Ah! pourquoi, pourquoi! est-ce que j'sais?

—Je vais vous le dire, moi, dit Cadet-l'Artésien, c'est la surbine[387].

Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont volontairement mis en état de suspicion légitime.

Il est malheureusement plus facile de rétorquer par des faits que par des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour soutenir leur opinion.

La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous, exempts de préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de civilisation.

Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses conséquences, celui qui cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui repousse les libérés.

Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les retards qu'il a mis à l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au contraire, ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main secourable, lui prêtent leur appui, lui continuent leur crédit. La position du libéré est, suivant moi, toute semblable à celle du débiteur retardataire qui s'est enfin acquitté: il devait à la société un exemple, une réparation quelconque, il a payé sa dette en subissant la peine qui lui a été infligée; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle loi divine ou humaine a-t-on puisé ces principes d'une éternelle réprobation?

Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du préjugé qui repousse les libérés.

Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux, elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.

J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était connue.

Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et, je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...

—Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.

—Ou redevenir ce qu'ils étaient, continua Cadet-l'Artésien.

Mourir; tous les hommes n'ont pas assez de courage pour cela, aussi le libéré, repoussé éternellement par cette société que jadis il offensa, mais à laquelle il ne doit pas pourtant le sacrifice de sa vie, reprend ses anciennes habitudes; il va retrouver ses camarades du temps passé qui lui donnent ce qui lui manque, un asile et du pain, et bientôt il redevient, malgré lui, ce qu'il était jadis. Qui donc a tort? c'est la société, ce sont les préjugés. Pourquoi ne pas écouter l'homme qui vient à récipiscence, l'homme auquel une circonstance souvent indépendante de sa volonté, une mauvaise éducation, une passion qui n'a pas été combattue, ont fait commettre une faute quelquefois involontaire, et souvent excusable? pourquoi se montrer inhumain pour le seul plaisir de l'être? à quoi sert un code qui proportionne les peines aux délits, si le coupable est marqué pour toujours du sceau de la réprobation? L'injuste préjugé créa la récidive, c'est là une de ces vérités que tous les législateurs et tous les philanthropes devraient méditer.

Que l'on ne croie pas que le libéré succombe toujours sans avoir combattu...

—Ah! c'est vrai, dit Charles la belle Cravate, lorsque je me suis laissé affranchir à la rebiffe[388] par les fanandels (camarades), il y avait deux luisants (jours) que je n'avais morfilé (mangé).

—Eh bien, si toi, qui étais à cette époque honnête, et qui pouvais, sans rougir, te présenter partout, tu as été réduit a une telle extrémité! Juge de ce qui arrive à un malheureux libéré que tout le monde repousse comme un chien galeux!

—En présence de tels résultats, il faut, de deux choses l'une, ou extirper le préjugé qui porte les masses à repousser le libéré et à lui refuser de l'ouvrage, ou modifier, sinon supprimer la surveillance, de manière à ce qu'elle laisse à celui qu'elle frappe la possibilité de cacher sa position; c'est peut-être moins en effet, contre la surveillance elle-même que contre la manière dont elle est exercée qu'il faut s'élever. A sa sortie de prison, vous dites à un libéré: Vous ne pouvez habiter Paris ni les grandes villes, vous ne pouvez habiter les ports de mer, vous ne pouvez habiter les places fortes, où voulez-vous habiter? c'est retenir d'une main ce que l'on offre de l'autre; c'est une dérision, et où voulez-vous que cet homme réside et travaille, puisque tous les endroits qui sont des centres d'activité et d'industrie, et qui par cela même réclament des ouvriers, lui sont interdits?

Les libérés privilégiés qui obtiennent la permission de résider dans les grandes villes, sont forcés de se présenter, à certaines époques, au bureau de police; de sorte que s'ils parviennent à cacher leur position réelle, ils ne tardent pas à être pris pour des mouchards, et ils ne gagnent guère à cette erreur, car, par une de ces bizarreries de notre caractère national, libérés et mouchards sont frappés d'une même réprobation; on craint constamment les uns, on a besoin des autres pour qu'ils vous en garantissent, et cependant on les méprise tous également: c'est une anomalie dans nos préjugés.

Quant aux libérés que la surveillance parque dans les communes rurales, ils sont soumis à l'arbitraire du dernier garde champêtre, et ceux d'entre eux qui cultivent la terre, ne peuvent quitter leur commune pour aller vendre leurs légumes au marché de la ville voisine, sans rompre leur ban, et s'exposer à une peine correctionnelle; pour eux la surveillance est une captivité après la captivité.

Les meilleurs arguments que l'on puisse opposer à la surveillance, sont sans contredit des extraits du congé délivré au forçat qui s'y trouve soumis. En tête et en gros caractères, se trouvent ces mots: «Congé de forçat.» Ensuite on y rapporte les principales dispositions du décret du 17 juillet 1807, et notamment les articles 3, 10, 11 et 12 ainsi conçus:

«Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du directeur général de la police, ne pourra fixer sa résidence dans les villes de Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il existe des palais royaux, dans les ports où des bagnes sont établis, dans les places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des côtes.

»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence sans l'autorisation du préfet du département.

»Art. 11. Sur toute la route à suivre par le forçat libéré, l'officier public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.

»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en échange de sa feuille de route.»

J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment dans d'autres événements.

Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?

Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher; bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans l'abîme.

Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente? Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise en surveillance.

Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens d'avancer.

Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge, la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.

Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.

—Voulez-vous que je vous raconte l'histoire d'un forçat libéré que plusieurs d'entre vous doivent avoir connu au bagne de Toulon, celle de Aubert[389]. Cet homme fut condamné le 2 août 1826, pour un faux commis dans des circonstances qui le rendaient presque excusable, à cinq ans de travaux forcés, il subit sa peine au bagne de Toulon, et fut libéré le 2 août 1831. Il se rendit légalement à Caen, où il rejoignit sa femme et sa fille que le préjugé et la misère, qui en est la conséquence inévitable, le forcèrent bientôt de quitter dans leur propre intérêt et pour qu'elles ne partageassent pas la réprobation dont il était l'objet; il se rendit à Bordeaux, il s'adressa à une des autorités de la ville, qui touchée de ses malheurs, le secourut largement de sa bourse et lui fit avoir un passe-port non stigmatisé, qui lui permit de chercher un emploi. Il parvint à se faire recevoir comme précepteur dans une famille des environs de Bordeaux; il répondit à la confiance qu'on lui témoignait. Mais une fatale circonstance vint dévoiler le mystère dont il s'entourait et bien qu'on n'eût qu'à se louer de sa conduite et de son travail, on le congédia...

Il s'enrôla alors dans les armées de Don Pedro, il fut gradé et passa trois ans en Portugal, puis il resta cinq ans en Belgique, d'abord comme ouvrier dans une fabrique de fer, puis à la tête d'une école de jeunes enfants, mais la réprobation vint l'y chercher et l'en chasser, il parvint alors à se faire admettre comme surveillant au chemin de fer, section de Gouy, les piétons à Charleroi, mais les travaux une fois achevés il se trouva de nouveau sans emploi et dans l'impossibilité d'en trouver un, parce que sa véritable position était connue; il passa en Prusse où il fut arrêté et ramené à la frontière française, en France on l'arrêta également et après une prévention de vingt-trois jours, il fut condamné à vingt-quatre heures de prison, pour rupture de ban. Les certificats dont il était porteur plaidèrent en sa faveur, et en le condamnant le président du tribunal déplora la sévérité de la loi, mais elle dictait la sentence, il ne put qu'user de la faculté qu'elle lui laissait pour infliger le minimum de la peine.

Après avoir satisfait à cette condamnation, le forçat libéré se rendit à Metz où le préfet de la Moselle l'envoya à Remelfding dans la colonie de M. Appert. Il y resta huit mois et en sortit parce qu'il fut impossible à ce généreux philanthrope de continuer plus longtemps son œuvre charitable. Le libéré voulut alors se rendre à Couvron, près Vitry, où les travaux du chemin de fer étaient alors en pleine activité. Il en sollicita l'autorisation, elle lui fut refusée par le caprice d'un secrétaire de mairie, et c'est par suite d'un refus aussi inexplicable que ce malheureux, porteur d'excellents certificats et d'une lettre de recommandation fort honorable du sous-préfet de Toul, se trouvait réduit à mendier des secours le long de la roule qu'il parcourait pour se rendre à Dreux, lorsque je le rencontrai. Cette victime du préjugé et des rigueurs de la surveillance, vingt-trois ans après l'expiration de sa peine, versait des larmes amères en me disant qu'il savait bien qu'il n'était qu'un lâche puisqu'il endurait depuis si longtemps de semblables tortures et de semblables humiliations sans avoir le courage de se détruire.

—Pourquoi qu'il ne grinchissait[390] pas? dit Coco-Desbraises.

—Des idées? reprit Cadet-l'Artésien.

—Des idées de pantre[391], ajouta Cadet-Filoux. Mais si cet homme faisant un retour sur lui-même et sur la société qu'il trouve inexorable vingt trois ans après la perpétration d'un crime à peu près excusable, se révoltait enfin contre elle et redevenait criminel, qui devrait-on accuser, hein?

—Ce n'est pas lui, bien sûr, répondit le grand Louis à cette question du vieux Cadet-Filoux.

—Quoi qu'il en soit, reprit Cadet-l'Artésien, Aubert n'est pas le seul fagot[392] dont je puisse vous raconter l'histoire; mais comme je ne veux pas vous tenir là jusqu'à demain matin, je ne vous parlerai plus que d'un seul, de Blanchet.

Blanchet avait été condamné à la prison pour un vol de peu d'importance commis dans un moment d'ivresse. A l'expiration de sa peine, il fut placé sous la surveillance et envoyé dans une petite localité de la province où il n'avait ni parents ni amis, il y manqua d'ouvrage. Habitué depuis vingt ans au séjour de Paris, seule ville dans laquelle il pût gagner sa vie (il était marchand des quatre saisons), il y revint; mais bientôt il fut arrêté pour rupture de ban et condamné. Renvoyé de nouveau en province, la nécessité lui fit encore une loi de regagner la capitale; mais cette fois, instruit par l'expérience, il se cacha. Les moyens de gagner sa vie lui devinrent par là plus difficiles, et bientôt il tomba en récidive. Cet homme pourtant n'avait pas le goût du métier, ses sentiments étaient droits et honnêtes. Il était resté longtemps à la Conciergerie et s'était attiré l'estime des autres détenus et celle de ses gardiens. Sa conduite y fut toujours exemplaire et il sut, à ce qu'on assure, gagner la confiance de monsieur le directeur de la prison. Cette confiance fut entière et jamais il n'en abusa. On dit que monsieur le directeur affirmerait au besoin que Blanchet n'avait que des sentiments honnêtes, et pourtant la surveillante en a fait un grinche[393] comme nous autres.

Lorsqu'une peine, ou plutôt ce qui n'est que l'accessoire d'une peine, produit de tels effets, cette peine ou cet accessoire, comme on voudra le nommer, est jugé; il doit disparaître de nos codes ou subir dans son application de notables changements; la société a bien le droit de punir, mais elle ne peut avoir celui de dépraver.

Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour la société qu'une pareille somme.

On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement; vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses; cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou traqués par la surveillance, a constamment été le même.

Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent encore.

—Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à l'heure ce qui arrivait au grinche qui était assez sot pour rengracier[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous disais tout à l'heure que beaucoup de garçons[395] s'ils le pouvaient, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner[396]. Je n'ai donc pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a interrompu.

—Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le prédicateur et ses auditeurs.

—Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les bras toute cette vile canaille.

Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:

Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les mœurs de cette même société?

Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de la société, on objecte que presque tous les grinches sortent des rangs du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: Ventre affamé n'a point d'oreilles.

Admettons donc que tous les grinches de profession sortent des rangs du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques exceptions, appartiennent aux classes élevées.

—Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan: c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.

—Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes choses.

—Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.

Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous parler.

Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils deviennent des pégriots[398].

Le pégriot, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au sommet de laquelle sont placés les pègres de la haute[399]; les hommes comme rupin, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien, Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du pégriot lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui paraître assez rudes. Le pégriot est timide et ce n'est que lorsqu'il est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la fourgate[400] lui payera le quart de sa valeur, le pégriot est toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un quart-d'œil[401] qui l'enverra à la cigogne[402].

Voilà comment on devient grinche, l'homme pauvre devient gouêpeur[403], on l'envoie à la Lorcefée[404], il en sort poisse[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient pégriot, on l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là, savez-vous ce qu'il faut faire?

—Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.

—Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son métier en brave garçon[406], répondit Cadet-Filoux.

Là, du flan, birbe[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une fois qu'on a mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la retirer[408]?

—Plus moyen, mon garçon, plus moyen et pour vous prouver à tous que je ne vous en impose pas, je vais vous raconter en peu de mots l'histoire d'un grinche qui a voulu redevenir pantre[409]. Dis-donc Cadet-Vincent, as-tu connu là-bas, dans la salle nº 3, un nommé Etienne Lardenois.

—Je crois bien, un beau brun, fort comme un taureau et courageux comme un lion, âgé de vingt-cinq à trente ans au plus; mais dis-donc, Coco-Desbraises, tu l'as connu aussi, toi, Etienne Lardenois, à preuve qu'on jour il t'a donné une fameuse floppée?

—Oui, oui, je l'ai connu, Etienne Lardenois, répondit Coco-Desbraises d'une voix sombre.

—Eh bien! voici ce qui lui est arrivé: reprit Cadet-Filoux.

—Etienne Lardenois avait été gerbé à cinq longes de dur, pour un grinchissage avec fric-frac, dans une taule habitée[410]; vingt ans et plus de pré[411] ça s'arrache, dix ans ça se tire, cinq ans ça se fait par-dessus la jambe; vous savez ça, vous autres; aussi, Etienne Lardenois, qui était un joyeux compère, ne s'affligea pas beaucoup de sa condamnation, et lorsqu'il arriva au bagne de Toulon, il était gai comme un pinson. Au bout de quelques jours, ça n'était plus ça, Etienne Lardenois ne pouvait pas s'accoutumer aux coups de rotin de messieurs les argousins; aussi, il ne fit pas ses cinq longes, il les arracha, et lorsqu'il reçut ses escraches de fagot affranchi[412], il se promit bien de ne plus revenir à Toulon, le pauvre garçon! il ne se doutait pas du nombre des obstacles qu'il serait forcé de surmonter, s'il voulait tenir la promesse qu'il s'était faite.

Comme il avait été condamné à une époque ou il était encore possible de racheter sa surbine[413]...

—C'était le bon temps, dirent tous ceux de la compagnie qui savaient que le cas échéant la faculté dont venait de parler Cadet-Filoux, leur serait enlevée, c'était le bon temps...

—Il n'eut pas trop à en souffrir, il lui fut permis de rester à Paris.

—Dites donc, birbe[414] dit Robert, savez-vous que c'est une drôle de loi que la surbine; ainsi, un supposé moi qu'était bijoutier de mon état avant que d'être grinche, si j'venais d'faire un gerbement[415] et qu'j'en aie d'la surbine, on m'enverrait dans un trou d'vergne[416] ou dans un villois de la Jargole[417]?

—Comme tu dis, fiston.

—Eh ben! alors, j'pourrais pas rengracier[418], puisqu'on ne fait des bijoux qu'à Pantin[419]; faudrait que j'grinchisse pour morfiler[420].

—C'est ce que tu ferais et tu aurais raison, mon garçon; mais pour en revenir à Etienne Lardenois; je vous disais donc qu'il lui fut permis de rester à Paris.

Etienne Lardenois, était ciseleur de son état, c'était un excellent ouvrier, presqu'un artiste; aussi il fut admis sans difficulté dans un atelier où, pendant un certain laps de temps, il gagna cinq francs par jour.

—C'était joli, on pouvait boulotter avec ça, dit Cadet-Vincent.

—Malheureusement pour Etienne Lardenois, continua Cadet-Filoux, un grinche, avec lequel il avait eu des raisons là-bas et qui lui en voulait depuis qu'il en avait reçu une floppée des mieux conditionnées, le rencontra et finit par savoir où il travaillait, il écrivit au bourgeois d'Etienne Lardenois et il lui apprit que celui qu'il occupait était un fagot affranchi[421].

—Et voilà Etienne Lardenois renvoyé de son atelier? dit Cadet-Vincent.

Cadet-Filous se mit à rire aux éclats:

—Tu ne sais pas? continua-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, tu ne sais pas combien les pantres[422] sont coquins; le bourgeois d'Etienne Lardenois ne le renvoya pas; mais sachant très-bien que son ouvrier ne pourrait pas, s'il sortait de chez lui, trouver de l'ouvrage ailleurs, il lui diminua sa journée de moitié; il ne lui paya plus que deux francs cinquante centimes ce qu'auparavant il lui payait cinq francs; le pauvre garçon fut forcé d'en passer par là.

—Mais ce bourgeois-là était aussi coquin que nous, dit Bolet le mauvais gueux.

—Je ne vous dis pas le contraire; quoi qu'il en soit, Etienne Lardenois, qui avait la bonhomie de croire que c'était une épreuve qu'on voulait lui faire subir afin de savoir s'il était réellement redevenu honnête homme, travailla autant et aussi bien que pour cinq francs. Cela ne faisait pas le compte du grinche qui l'avait vendu; voyant qu'à la dénonciation qu'il avait faite au bourgeois d'Etienne Lardenois, son ennemi n'avait pas été honteusement chassé de son atelier, il se dit qu'il serait peut-être plus heureux s'il s'adressait aux camarades de ce dernier; en conséquence, il les accosta dans un cabaret, un jour où Etienne Lardenois n'était pas avec eux; car il était trop lâche pour attaquer son ennemi en face.

—C'est-à-dire, s'écria Coco-Desbraises.

—Est-ce que tu connais l'ennemi d'Etienne Lardenois? dit Cadet-Filoux.

—Non, répondit le misérable, charmé de ce que le vieux n'avait pas l'intention de le nommer.

—En ce cas, tais-toi et laisse-moi achever mon histoire.

Ce qu'avait prévu le macaron[423] qui avait mangé sur l'orgue[424] d'Etienne Lardenois arriva, les ouvriers ne voulurent plus travailler avec un forçat libéré, et le maître fut, malgré lui, forcé de le renvoyer; vous avez deviné que la position d'Etienne Lardenois fut bientôt connue de tous les gens de son état, et qu'en conséquence il dut y renoncer: que pouvait-il faire?

—Parbleu, grinchir, dit Cornet tape dur.

—Il ne le voulait pas. Voilà ce qu'il fit: après avoir épuisé toutes ses ressources, engagé ou vendu tout ce qu'il possédait, fait feu des quatre pieds et remué ciel et terre pour trouver à s'occuper, sans pouvoir y parvenir.

Il existe à Clichy un établissement dans lequel on fabrique du blanc de céruse...

—Ah ça! dit Robert, j'ai déjà entendu plusieurs fois parler de c'te fabrique comme de queuque chose de terrible: qué que c'est donc?

—Vous voulez savoir ce que c'est que la fabrique de blanc de céruse de Clichy, répondit le vicomte de Lussan, qui jusqu'à ce moment n'avait pas pris part à la conversation, je vais vous le dire.

—Eh! bien ça nous fera plaisir, reprit Cadet-Vincent.

—Nous décernons des croix et des couronnes de lauriers à ceux qui se sont montrés braves sur le champ de bataille, continua le vicomte de Lussan, nous avons des couronnes de chêne et des médailles de tous les métaux et de tous les modules, pour ceux qui ont eu le bonheur de sauver un ou plusieurs de leurs semblables à la suite d'un incendie on d'une inondation: c'est juste, n'est-ce pas, il faut récompenser toutes les belles actions?

—Sans doute, dit Robert, on est grinche, c'est vrai, mais on est Français tout d'même; et quand on voit la croix d'honneur briller sur la poitrine d'un brave troupier qui l'a gagnée sur le champ de bataille, quand on voit une belle médaille d'argent pendu par un ruban tricolore à la veste d'un marinier qui a sauvé des flots quelques douzaines de personnes, ça fait plaisir.

—Et bien! mon ami, il y a des hommes plus braves et plus vertueux que ceux auxquels on accorde ces belles récompenses, et pour ceux-là on n'a que des rebuffades, du mépris et de la répulsion.

—Bah! dit Cornet tape dur dont les yeux écarquillés annonçaient le plus profond étonnement, et qui que c'est donc que ces hommes-là?

—Ces hommes-là, ce sont les ouvriers de la fabrique de blanc de céruse de Clichy; ils ont certes bien de la vertu et un bien grand courage, les malheureux que la misère ou les rigueurs d'une surveillance mal entendue forcent à venir chercher à la fabrique de Clichy des moyens d'existence pour leur famille et pour eux, et qui préfèrent une mort cruelle, à laquelle ils savent d'avance qu'ils ne pourront échapper, à la nécessité de commettre une seconde faute ou une chute nouvelle; en effet, la fabrication du blanc de céruse est si malsaine, les émanations qui s'exhalent de la trituration des matières que l'on y emploie, matières parmi lesquelles domine l'oxide blanc de plomb, sont si pernicieuses, qu'il faut avant de se déterminer à aller travailler à la fabrique de Clichy, avoir fait le sacrifice de sa vie; un homme d'une force ordinaire y est expédié en six semaines ou deux mois au plus, un hommes sain et vigoureux résiste trois ou quatre mois ceux qui durent six mois sont les hercules.

Si un salaire élevé permettait à ces misérables l'espérance de laisser après eux un morceau de pain à ceux qui leur sont chers? si au moins leurs derniers jours qu'ils passent dans la pratique de la vertu la plus rare, l'abnégation, n'étaient pas abreuvés d'amertume, il ne faudrait pas trop crier contre les fabriques de blanc de céruse; mais il n'en est rien, ces ouvriers gagnent un franc cinquante à deux francs par jour, et les lépreux, au moyen âge, n'inspiraient pas plus d'horreur que l'on n'en a de nos jours pour les ouvriers de la fabrique de Clichy; ces malheureux sont regardés par les gens du pays comme des pestiférés maudits de Dieu et des hommes, et portant avec eux la contagion et la mort; et cela est si vrai, qu'il n'est pas dans Clichy une seule fille qui le connaissant veuille bien danser avec un de ces ouvriers (ces cadavres ambulants, ô! puissance du caractère français, dansent pour s'étourdir), on refuse de prendre du tabac dans leur tabatière, et personne ne voudrait qu'ils en prissent dans la leur; dans beaucoup de cabarets on ne veut pas les recevoir, et ceux dans lesquels ils sont admis ne sont fréquentés que par eux; si des buveurs s'y trouvent lorsqu'ils y arrivent, ils s'en éloignent, et si par hasard on voit un homme du pays boire avec un de ces ouvriers sans le connaître, on a un mot d'ordre pour l'avertir: au plomb, et à cet avertissement, il quitte l'ouvrier qui retombe de toute sa hauteur dans l'isolement le plus complet.

Allez, lorsque vous n'aurez rien de mieux à faire, vous promener du côté de Clichy, et vous verrez rôder aux environs de la fabrique de malheureuses femmes traînant après elles des enfants maigres et rachitiques, auxquelles des hommes encore plus pâles et plus étiolés qu'elles ne le sont elles-mêmes, remettront une petite somme destinée à faire les frais de leur subsistance du lendemain; vous verrez ces malheureuses s'éloigner la mort dans le cœur, après avoir lu dans les yeux du père de leurs enfants l'annonce d'une mort prochaine.

Voilà le sort que la société réserve à ceux d'entre vous qui, pressés par le désir de redevenir d'honnêtes gens, iraient chercher des moyens d'existence à la fabrique de blanc de céruse de Clichy.

—Ah ben! y n'y a pas de presse, dit Charles la belle Cravate; mais comment donc qui s'fait qu'on souffre qu'il existe des établissements ousque des hommes vont s'empoisonner à raison de deux francs par jour.

—C'est qu'il faut à l'industrie des couleurs fines et qui durent longtemps, reprit le grand Louis, et qu'on tient plus à ça qu'à l'existence d'un tas d'ferlampiers comme nous autres.

—Richard vous disait tout à l'heure, reprit Cadet-Filoux, que pour supporter pendant six mois la vie à la fabrique de blanc de céruse, il fallait être un hercule; les hercules sont rares mais il y en a, et Etienne Lardenois en était un. Je le rencontrai par hasard un jour que j'allais faire une petite promenade matinale dans la campagne, ce fut lui qui m'aborda, car je ne l'avais pas reconnu le pauvre garçon. La plus effrayante pâleur avait remplacé les belles couleurs de son visage, ses yeux, dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, étaient mornes et ternes, et c'est à peine s'ils pouvaient supporter l'éclat du grand jour; ses cheveux étaient presque tous tombés, ses lèvres avaient pris cette couleur violacée qui rappelle les marbrures que l'on remarque sur les cadavres qui sont restés longtemps dans l'eau, il n'avait plus de dents, il était maigre et il était plus courbé à trente ans que je ne le suis à quatre-vingt-quatre.

—Eh bien! birbe[425]. me dit-il d'une voix presque éteinte, vous ne me reconnobrez[426] donc pas?

—Ma foi, lui répondis-je, tu es si changé que si tu ne m'avais pas dit ton nom, je ne me serais pas douté que c'était toi. Il faut changer de métier, mon garçon.

—Il est trop tard, Vioque[427], il est trop tard! mon compte est réglé... J'en ai encore pour un mois, ça fera six que j'aurai duré; c'est beaucoup. J'ai eu du bonheur. Allons, venez casser un grain de raisin[428]. Nous entrâmes chez le malzingue[429] le plus voisin, et tout en vidant une rouillarde[430], qu'il voulut absolument payer, il me raconta ce qui lui était arrivé. Le pauvre garçon n'en voulait pas à celui qui lui avait fait perdre son état; il me dit seulement en me quittant que Dieu le punirait tôt ou tard. Probablement qu'il croyait aux loffitudes[431] de la religion depuis qu'il voyait la carline[432] de si près.

—Il n'avait pas déjà si tort de croire au mec des mecs[433], dit Cadet-l'Artésien; car après tout, il y en a un de mec des mecs. Ce n'est ni vous ni moi qui avons créé tout ce qui nous entoure, et il est plus que probable que nous n'avons pas été jetés sur la terre pour vivre comme des tambours[434].

—En v'la un de bigoteur[435], qui a le taffetas[436] d'aller en glier[437] où le Raboin[438] le retournera pour le faire riffauder[439]. Parce qu'il est près de conir[440]. Il veut faire le bon apôtre, dit Coco-Lardouche, de sa voix caverneuse et saccadée.

—J'ai fait tout mon possible, mes enfants, pour vous prouver que les circonstances faisaient autant plus de grinches que la volonté des hommes qui exercent la profession; et d'après ce que je vous ai dit d'Etienne Lardenois, vous avez dû voir qu'à moins de se résigner à suivre son exemple, il n'y avait guère moyen de rentrer, sur la route commune une fois qu'on s'en était écarté. Je ne puis donc que vous répéter en d'autres termes ce que je vous disais en commençant: Puisque vous êtes grinches restez grinches; mais ne donnez pas à ceux qui vous font la guerre des armes contre vous-mêmes. Au lieu de vous détester les uns les autres, que le pégriot[441] serve, sans orgueil, le pègre de la haute[442], en attendant qu'il le devienne à son tour. Paris, dit un vieux proverbe, n'a pas été bâti en un jour. Subissez sans vous plaindre les conséquences de la vie que vous menez. Il ne se livre pas de bataille qui ne coûte la vie à plus ou moins de soldats; votre liberté quelquefois même votre vie, sont les enjeux de la partie que vous jouez contre la société, partie que tôt ou tard vous devez perdre. C'est là une vérité que vous auriez tort de chercher à vous dissimuler; vous devez donc, si vous êtes raisonnables, tâcher de la faire durer le plus longtemps possible.

—Qu'il est marlou[443] le birbe[444], dit Charles la belle Cravate, c'est que c'est vrai tout de même ce qu'il nous a dit là.

Le vieux Cadet-Filoux, que les éloges de ses auditeurs, tout grossiers qu'ils étaient, paraissaient singulièrement flatter, ne se serait pas hâté de conclure, si Salvador ne s'était pas penché vers lui, et ne lui avait pas dit à voix basse de passer de suite à la péroraison de son sermon. Il ne pouvait continuer du moment que Salvador lui intimait l'ordre de se taire; car il avait intérêt à ne rien faire qui pût déplaire à celui-ci, qui lui glissait souvent dans la main quelques pièces d'or qui, avec ce que lui donnait la mère Sans-Refus, qui se serait fait un scrupule de laisser dans la misère un ancien camarade d'affaires de l'auteur de ses jours, et la petite rente qu'il possédait, l'aidaient à passer doucement sa vie.

—Pour qu'elle dure, cette partie, il faut, continua-t-il, après avoir adressé à Salvador un regard qui indiqua qu'il était arrivé à conclusion de son discours, que le camarade en liberté n'abandonne pas le camarade dans la peine; il faut aussi qu'il ne vienne jamais à ce dernier la pensée d'améliorer sa position aux dépens de ses camarades en liberté; il faut en un mot que vous vous donniez tous la main et que vous vous aimiez comme des frères; c'est ce que je vous souhaite, et je vous donne ma bénédiction. Amen.

—Bravo! bravo! s'écrièrent tous les bandits en empoignant les petits pères noirs placés devant eux. A la santé du birbe[445].

Les têtes étaient déjà passablement échauffées lorsque les fioles de parfait-amour, de cent-sept ans et de cognac, que depuis quelques instants les convives de la mère Sans-Refus lorgnaient du coin de l'œil, furent apportées sur la table.

Les liqueurs venaient d'achever ce que le vin bleu avait si bien commencé, lorsque la mère Sans-Refus voulant laisser à ses convives toute la liberté possible, et craignant sans doute que la présence d'une personne du sexe ne leur imposât une réserve incommode fit comme les dames anglaises, qui quittent la table afin de laisser à leurs maris la faculté de se griser à leur aise aussitôt que l'on a enlevé le dessert.

Les trois vieillards, Cadet-Filoux, Cadet-l'Artésien et Coco-Lardouche, auxquels leur grand âge imposait une sobriété et des habitudes d'ordre que n'étaient pas forcés d'observer les autres individus de la compagnie, suivirent l'exemple de la maîtresse du lieu.

La mère Sans-Refus, avant de quitter ses convives, leur adressa une grimace qu'ils voulurent prendre pour un sourire, et leur recommanda de bien s'amuser et de ne pas ménager son vin, dont il restait encore trois pièces dans un des coins du caveau.

—Non! qu'on ne le ménagera pas ton picton[446], avait dit Délicat à ses deux acolytes lorsque la mère Sans-Refus s'était retirée. Avez-vous rembroqué la bonique[447]? c'est pis que l'étalage d'un orphelin[448], et dire que tout ça c'est nos sueurs, c'est not' sang! Qué mal qu'il y aurait à lui pesciller d'esbrouffe[449], tout ce qu'elle nous a esgaré[450] la vieille attriqueuse[451]?

Délicat, Coco-Desbraises et Rolet le Mauvais gueux occupaient, à table, l'extrémité opposée à celle où se trouvaient Salvador, Roman et le vicomte de Lussan.

Vernier les Bas bleus, qui en entrant s'était placé au centre de la table, entre Cornet tape dur et Cadet-Vincent, venait sans affectation de quitter sa place et de s'approcher de Roman qui lui avait fait signe de venir lui parler.

Les trois amis n'avaient pas mis encore Vernier les Bas bleus dans la confidence de leur projet; il fallait cependant qu'ils sussent s'ils pouvaient compter sur lui.

—Ecoute, lui dit Roman qui s'était chargé de la négociation; tu as deviné sans doute que nous avions Rupin, Richard et moi, le plus grand intérêt à ce que le secret découvert par Coco-Desbraises et Délicat, secret qu'ils ont déjà fait connaître à Rolet le Mauvais gueux, ne soit plus connu de personne?

—Pardine!

—Et crois-tu qu'il y ait plusieurs moyens de forcer ces hommes à se taire?

—Je n'en connais qu'un; et si vous voulez l'employer, vous pouvez compter sur moi, dit Vernier les Bas bleus, en adressant à Roman un regard significatif. Je n'ai pas oublié qu'ils ont voulu me buter[452].

—Voyons, dit le vicomte de Lussan, ils sont ici quatorze: si le combat s'engage, quels sont ceux qui seront contre nous, et quels sont ceux qui resteront neutres?

—Vous aurez contre vous, outre les trois en question, le grand Louis et Charles la belle Cravate, et peut-être un ou deux autres; Robert, Cadet-Vincent et les autres ne se mêleront de rien.

—Eh! mais la partie est beaucoup plus belle que je ne le pensais, reprit le vicomte de Lussan; il ne s'agit plus que de l'engager.

—Ça ne sera pas difficile, reprit Vernier les Bas bleus, si vous voulez me laisser faire.

—Tu as carte blanche, mon cher, lui répondit Roman, qui dit à ses deux amis, lorsque Vernier les eut quittés pour aller se placer près de Délicat et de ses deux acolytes: cet homme pourrait bien, pendant les trois jours qu'il vient de passer avec ces individus, avoir appris beaucoup trop de choses. Lorsqu'il nous aura aidé à nous débarrasser de ceux-ci, nous lui réglerons son compte.

—Encore! dit Salvador.

—Messire Roman a parfaitement raison, dit le vicomte de Lussan.

Tandis que les rupins, si l'on veut bien nous permettre de conserver à ces trois personnages le nom qu'ils portaient dans le lieu où ils se trouvaient, échangeaient à voix basse les quelques paroles qui précèdent, Vernier, de son côté, ne perdait pas son temps près de Délicat et de ses deux amis.

—Je viens de causer avec les rupins, leur dit-il.

—Eh bien! qué qui t'ont dit? dit Délicat, le visage allumé par le vin et la colère.

—Qu'ils se moquaient de toi et de tes amis, répondit Vernier les Bas bleus.

—Ah! ils ont dit ça, repartit Coco-Desbraises, y leur-z-y en cuira.

—Faut les buter[453], ajouta Rolet le Mauvais gueux.

—Au fait, c'est votre faute, reprit Vernier les Bas bleus. Après avoir reconnu qu'il était impossible d'enquiller[454] chez eux, où, dites-vous, il y a un abadis de larbins du raboin[455], vous me chargez de leur dire que s'ils ne vous coquaient pas dix tailbins d'altèque de mille balles, vous mangeriez sur leur orgue[456], et vous ne m'apprenez rien de ce que vous savez, de sorte que j'ai en l'air d'un sinve[457].

—Eh bien! dis donc, les Bas bleus, repartit Coco-Desbraises, j'ai dans la sorbonne[458] que t'es pas si sinve que t'en as l'air, et que ce n'est pas sans intention que tu nous trimballes à la cambrouze[459] depuis trois luisants[460], m'est avis que tu es de mèche[461] avec les rupins pour nous emblêmer[462].

—Si je savais ça, ajouta Délicat en tirant de la poche de sa redingote un long couteau-poignard, si je savais ça, j'te fourrerais mon lingre[463] dans le palpitant[464] jusqu'au manche.

Délicat avait élevé la voix pour prononcer ces mots; ses yeux, qui sortaient de leur orbite, lançaient des éclairs et des commissures de ses lèvres sortaient de légers flocons d'écume.

—Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? s'écrièrent à la fois tous les bandits.

Vernier les Bas bleus s'était promptement reculé en arrière, lorsqu'il avait vu Délicat s'armer de son couteau-poignard.

—Il y a, dit-il en désignant Délicat, que ce méchant gamin veut me buter[465], parce que je ne veux pas l'aider à escarper[466] les rupins.

—Ah! tu nous trahissais, lézard[467]! s'écria Coco-Desbraises; eh bien! tu ne sauras rien, et nous allons te refroidir[468].

—Il paraît que Vernier ne sait rien, dit Salvador à Roman.

—Coco-Desbraises vient sans s'en douter de lui sauver la vie, répondit celui-ci. Eh bien! vicomte, je crois qu'il est temps d'ouvrir le bal; êtes-vous prêt?

—Tout prêt, my dear, répondit le vicomte de Lussan en se levant avec beaucoup de sang-froid. Par lequel voulez-vous que je commence?

—Un instant, dit Salvador, puisqu'ils n'ont pas d'armes à feu, il faut nous laisser attaquer.

Vernier les Bas bleus, profitant du tumulte, s'était rapproché des rupins; Délicat pérorait au milieu d'un groupe composé de ses deux intimes, du grand Louis, de Charles la belle Cravate et de quelques autres, et vomissait à haute voix les plus sales injures contre Salvador et ses amis.

Notes in this chapter

Note 1 · Voir pour les notes indiquées par les lettres A, B, etc., à la fin du volume.Note 2 · Agent de la police de sûreté, qui ne reçoit pas une solde fixe, mais seulement une gratification proportionnée à l'importance et à l'utilitéNote 3 · Agent de sûreté reconnu et avoué par la police.Note 4 · Voleurs.Note 5 · Dénonciateur.Note 6 · Gardiens.Note 7 · Mouchard.Note 8 · Un nommé Clérambourg fut assassiné au bal des Nègres, guinguette mal famée des Champs-Elysées, pour avoir empêché la fille Louison, surnomméNote 9 · Ne dénonçaient pas leurs camarades.Note 10 · Volé.Note 11 · Peur.Note 12 · Celui avec lequel on avait commis un ou plusieurs vols.Note 13 · La place publique.Note 14 · Dénoncer.Note 15 · Camarades.Note 16 · Courage.Note 17 · Mouchards.Note 18 · Voleur.Note 19 · Pris sur le fait, en flagrant délit.Note 20 · Il dénonce ses camarades.Note 21 · De lieux où un voleur puisse trouver un asile et des ressources en cas de besoin.Note 22 · De la maison centrale.Note 23 · Du bagne.Note 24 · De prison.Note 25 · Entrez dans la cachette.Note 26 · Provenant de vols et démarqués.Note 27 · Pot de faïence brune pouvant contenir un ou deux litres de vin.Note 28 · Voleurs.Note 29 · Assassins.Note 30 · La mère Rousselle, cordonnière de la rue de la Vannerie, chez laquelle se fournissaient autrefois tous les voleurs. Les souliers qui sortaieNote 31 · La mère.Note 32 · Camarades.Note 33 · Ne remue pas tant la langue, malheureux.Note 34 · Manger mon souper.Note 35 · La police.Note 36 · La cachette.Note 37 · Bien mis.Note 38 · De chemises sur les épaules.Note 39 · Nu ou presque nu, comme des nageurs.Note 40 · Habits en mauvais état.Note 41 · Aux pieds des savates percées,Note 42 · Souper.Note 43 · Voleur misérable, d'objets de peu d'importance.Note 44 · Mangeras.Note 45 · Vin.Note 46 · Pain.Note 47 · Viande.Note 48 · Nez.Note 49 · Bavardez.Note 50 · Du bruit, du tapage.Note 51 · Ferme la boutique.Note 52 · Table.Note 53 · Condamné à mourir sur la roue.Note 54 · Crier.Note 55 · Dénoncer leurs camarades.Note 56 · Voleur.Note 57 · Poltron.Note 58 · Bon.Note 59 · Métier.Note 60 · Prison.Note 61 · Bagne.Note 62 · La guillotine.Note 63 · Ne disait pas tout ce qu'il sait.Note 64 · Mouchards.Note 65 · Juges.Note 66 · L'avocat du roi.Note 67 · Traîtres, dénonciateurs.Note 68 · Le grand et le petit Châtelet.Note 69 · Cette punition était infligée au patient, entre les deux guichets de la prison, considéré comme lieu de liberté.Note 70 · Enfant.Note 71 · Fouet.Note 72 · La marque.Note 73 · Galères.Note 74 · Prisons.Note 75 · Bâton.Note 76 · Tous ces noms sont ceux de voleurs célèbres.Note 77 · Voleurs.Note 78 · L'assassinat.Note 79 · Nom d'une certaine catégorie de voleurs israélites, qui savent vendre très-cher une croix d'ordre, garnie de pierreries fausses.Note 80 · Des marchands de paroles absurdes, de bêtises.Note 81 · Voleur.Note 82 · Prison.Note 83 · Qui vous apprennent toutes les ruses du métier de voleur, qui vous enlèvent tous vos scrupules, en un mot, qui font d'un honnête homme un coNote 84 · Condamnés aux travaux forcés à perpétuité ou à mort.Note 85 · Travailler.Note 86 · Voir la note page 45, note 3, tome 1er.Note 87 · J'ai toujours de l'argent dans mes poches, montre d'or, chaînes, bagues et beaux habits.Note 88 · Travailler rudement du matin à la nuit pour gagner cinquante sous par jour que de voler.Note 89 · Je travaille.Note 90 · Un nègre.Note 91 · En état d'ivresse.Note 92 · Du bourgeois.Note 93 · Des camarades.Note 94 · Sur le banc des assises et condamné.Note 95 · Vol.Note 96 · Francs.Note 97 · Banquier.Note 98 · Vieux.Note 99 · Receleuse.Note 100 · Ne lui mettaient pas quelque pièces d'or dans la poche.Note 101 · De mourir de faim.Note 102 · Voleurs du grand genre.Note 103 · Fait de l'embarras.Note 104 · Mourir.Note 105 · Sa vie.Note 106 · La peur.Note 107 · Soldats.Note 108 · Gendarmes.Note 109 · Mouchards.Note 110 · Et des juges.Note 111 · Matin.Note 112 · Dormira.Note 113 · Nuit.Note 114 · Lit.Note 115 · Frapper.Note 116 · Porte.Note 117 · Le cœur.Note 118 · Gagné.Note 119 · Travaillant.Note 120 · Des diables.Note 121 · Voleurs.Note 122 · Si mauvais.Note 123 · Honnêtes gens.Note 124 · Prends.Note 125 · Argent.Note 126 · La surveillance.Note 127 · Les mots de la langue usuelle qui accompagnent ceux du langage argotique donnent souvent à ces derniers une signification complexe; ainsi icNote 128 · Historique, rigoureusement historique.Note 129 · Volait pas.Note 130 · De niais.Note 131 · Forçat.Note 132 · Voleur.Note 133 · Cesser de voler, devenir honnête homme.Note 134 · Voleurs.Note 135 · Travailler.Note 136 · La maison connue sous le nom des Quatre Billards ou du Caveau, est située sur le boulevard du Temple. Des apprentis qui ont quitté leur maîtNote 137 · Petits voleurs.Note 138 · Voleurs du grand genre.Note 139 · La receleuse.Note 140 · Commissaire de police.Note 141 · Préfecture de police.Note 142 · Vagabond.Note 143 · A la Force.Note 144 · Voleur.Note 145 · Bon voleur.Note 146 · Là, de bonne foi, vieux.Note 147 · Qu'on s'est mis à voler.Note 148 · Honnête homme.Note 149 · Condamné à cinq années de fers pour un vol avec effraction dans une maison habitée.Note 150 · Travaux forcés.Note 151 · Ses papiers de forçat libéré.Note 152 · Sa surveillance.Note 153 · Vieux.Note 154 · Jugement.Note 155 · Ville.Note 156 · Village de la Normandie.Note 157 · Devenir honnête homme.Note 158 · Paris.Note 159 · Que je vole pour manger.Note 160 · Forçat libéré.Note 161 · Les honnêtes gens.Note 162 · Le traître, le dénonciateur.Note 163 · Dénoncé, fait connaître pour ce qu'il était.Note 164 · Vieux.Note 165 · Vous ne me reconnaissez pas.Note 166 · Vieux.Note 167 · Venez boire un verre de vin.Note 168 · Marchand de vin.Note 169 · Bouteille.Note 170 · Bêtises.Note 171 · Mort.Note 172 · Dieu.Note 173 · Des chiens.Note 174 · Dévot.Note 175 · La peur.Note 176 · En enfer.Note 177 · Le diable.Note 178 · Le faire rôtir.Note 179 · De mourir.Note 180 · Petit voleur.Note 181 · Voleur du grand genre.Note 182 · Malin.Note 183 · Vieux.Note 184 · Vieux.Note 185 · Vin.Note 186 · Remarqué la vieille.Note 187 · Orfèvre.Note 188 · Prendre d'autorité.Note 189 · Volé.Note 190 · Femme qui achète aux voleurs.Note 191 · Tuer.Note 192 · Tuer.Note 193 · Entrer.Note 194 · Une foule de domestiques du diable.Note 195 · Donnaient pas dix billets de banque de mille francs, vous les dénonceriez.Note 196 · Niais, nigaud.Note 197 · Tête. La sorbonne, dans le langage des individus semblables à ceux qui sont mis en scène dans ce chapitre, est la tête qui pense, qui méditeNote 198 · Promène à la campagne.Note 199 · Jours.Note 200 · Moitié.Note 201 · Tromper.Note 202 · Couteau.Note 203 · Cœur.Note 204 · Tuer.Note 205 · Assassiner.Note 206 · Mauvais camarade.Note 207 · Tuer.
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