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Les vrais mystères de Paris

LES VRAIS (continued 2)

Reading edition

»Je ne me séparai pas sans peine de madame Delaunay, à laquelle j'avais accordé la confiance que je vous avais refusée, et ce ne fut qu'après qu'elle m'eût fait la promesse de venir souvent me voir que je pus m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans l'appartement de notre maîtresse.

»Ma tante avait accepté sans se plaindre le coup affreux qui venait de la frapper, et de suite elle s'était résignée à la vie plus que modeste qui devait être la nôtre à l'avenir. Ce ne fut donc pas dans l'appartement assez somptueux qu'elle avait habité jusqu'à ce moment qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher, c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite excessivement simple et tout à fait conforme à l'état précaire de notre fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer à me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait été oublié. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui restait, s'était débarrassée de tous les objets ayant une certaine valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait précédemment, avait précieusement conservé tout ce qui m'appartenait personnellement; ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangés avec soin dans une petite pièce absolument, semblable à celle qu'ailleurs j'avais pompeusement décorée du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais: mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il était beau, et sur le sort duquel je n'avais pas cessé de trembler.

»Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie coulaient le long de ses joues vénérables.

-»Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.

»Je me précipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir, et pendant quelques instants, nous nous tînmes étroitement embrassées.

—»Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fûmes arrachées à cette douce étreinte, c'est parce que j'ai voulu te faire bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chère Eugénie, que deux mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de l'économie, mille à douze cents francs chaque année pourront nous suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'années, nous nous trouverons à la tête d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle, tu as de l'esprit, tu as reçu une bonne éducation, tu seras toujours sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas désespérer de l'avenir, tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces précieuses qualités, un honnête homme qui voudra posséder tout cela, qui te rendra heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle nous allons vivre ne t'épouvante pas; si bien cachée que soit la violette, son parfum la décèle et on finit par la découvrir. Il en est de même des femmes, on ne néglige que celles qui ne méritent pas d'être recherchées.

»Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de l'espérance et du courage; quoi qu'il en fût, j'étais tout à fait de son avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme et peut-être bien, seulement de la bonté de Dieu. Je l'attendais moi, soit du hasard, soit de mon mérite personnel, les livres que j'avais lus m'avaient tourné la tête à ce point, j'avais l'imagination tellement remplie de rois qui avaient épousé des bergères, de grands seigneurs qui avaient sollicité à genoux la main de pauvres ouvrières, et j'accordais à ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet impossible que le monde pût m'oublier dans ma retraite.

Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps ni la possibilité de me gâter à la fois le cœur et l'esprit, mon caractère ne tarda pas à reprendre son assiette ordinaire, je redevins aussi gaie que je l'étais lors de mon arrivée au pensionnat, et avec ma gaieté, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous vous en souvenez, je commençais à perdre lorsque je vous quittai; je m'occupais des soins de notre petit ménage; je peignais; je faisais de la musique, et le soir je lisais à ma bonne tante quelques passages de nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'était pas très-incidentée: ma tante, que son grand âge rendait valétudinaire, ne pouvait sortir que très-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse qu'elle ne l'était habituellement et qu'une belle journée nous permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg; ces deux jardins étaient situés à une distance presque égale de notre domicile; j'étais aussi joyeuse qu'une jeune mariée qui trouve dans sa corbeille un cachemire on un écrin qu'elle n'espérait pas. Cependant je n'étais pas malheureuse, tant il est vrai que la sérénité de l'esprit et la quiétude de l'âme peuvent nous tenir lieu de tous les biens qui nous manquent.

»Il y avait près de six mois que j'avais quitté le pensionnat, et je n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je l'ai appris plus tard, en avait été renvoyée peu de temps après ma sortie, sans doute parce que notre digne maîtresse avait fini par s'apercevoir qu'elle n'était pas douée d'un caractère à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée.

»J'avais été d'abord assez cruellement blessée de l'abandon de cette femme, mais comme en définitive je n'avais pas pour elle cet attachement que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je l'avais totalement oubliée, lorsqu'un matin elle se présenta chez nous.

»Une visite, quelle qu'elle fut, était pour ma tante que le malheur n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire quelques instants, un heureux événement, événement bien rare dans notre vie, car depuis que nous étions pauvres, personne ne venait plus nous voir, nous accueillîmes donc madame Delaunay avec le plus vif empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue plus tôt me voir, en me disant qu'aussitôt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait quitté, disait-elle, que parce que sa santé ne lui permettait plus de supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien légères, cependant, elle était tombée malade et avait été forcée de garder le lit pendant un laps de temps fort long.

»Nous causâmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant, c'était une bien longue et bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu à tout ce que j'avais lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait les aventures de l'héroïne d'un de ces romans in-12, imprimés sur papier à sucre, édités jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre plus, à l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de canton. Cette histoire, cependant, pleine d'événements extraordinaires, de complications mystérieuses, de reconnaissances imprévues, et dont le dénoûment était encore un mystère, m'intéressa beaucoup, et grandit tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous le pensez bien, s'y était ménagé un rôle qui devait donner la plus haute idée de son caractère), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il existe des gens qui trouvent à mentir, un plaisir inexplicable, fit à madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager à venir nous voir le plus souvent qu'elle le pourrait.

»Madame Delaunay revint plusieurs fois chez nous, et bientôt elle fut notre plus fidèle commensale; ma tante recevait ses visites avec le plus vif plaisir. Madame Delaunay, malgré les travers de son caractère, avait l'esprit cultivé et causait assez agréablement; et puis, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ma tante étant valétudinaire ne pouvait sortir que très-rarement, de sorte que j'étais aussi forcée de rester confinée à la maison à l'âge où l'on a tant besoin de prendre un peu d'exercice et de respirer au grand air. Madame Delaunay, par la position qu'elle avait occupée et ses relations antérieures avec moi devait lui inspirer assez de confiance pour qu'elle me permît de sortir quelquefois avec elle, c'est ce qu'elle fit avec le plus vif empressement.

»J'allais donc assez souvent me promener accompagnée de madame Delaunay, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg, soit au jardin du roi, mais plus souvent aux Tuileries qu'ailleurs; car ma compagne, malgré ses idées romanesques, aimait le monde et les lieux où on le trouve, tandis que moi je préférais les lieux silencieux et les ombrages épais.

»Lorsque le temps était beau nous prenions avec nous quelques petits ouvrages de femme et nous allions nous asseoir sous les grands marronniers des Tuileries, où souvent nous restions plusieurs heures avant de songer à nous retirer. Quelquefois, je voyais passer devant moi, couvertes de riches habits, appuyées sur le bras de l'homme qu'elles avaient pris pour mari, et suivies d'un valet, quelques-unes de mes camarades de pension, mais pas une ne s'avisa de reconnaître la jeune fille simplement vêtue qui travaillait avec tant d'activité, pas une ne lui adressa une légère inclination de tête; elles me croyaient sans doute beaucoup plus pauvre que je ne l'étais en effet.

»Un jour, madame Delaunay arriva chez nous très-richement parée, elle était coiffée d'un chapeau très-frais de la bonne faiseuse, enveloppée dans un assez beau cachemire; sa robe avait été taillée dans une étoffe de soie moirée magnifique. Nous lui fîmes nos compliments au sujet de cette brillante toilette qui nous paraissait assez insolite, car nous savions que les moyens pécuniaires de cette femme, étaient très-bornés. Je ne sais si elle devina quelles étaient nos pensées, car son premier soin fut de nous faire connaître la source d'où lui venaient toutes ces richesses. Elle nous dit qu'un de ses frères, qui avait acquis aux Indes orientales une fortune très-considérable, venait d'arriver à Paris, et qu'il voulait qu'elle partageât avec lui tout ce qu'il possédait; puis elle fit l'éloge du noble caractère de ce frère, et, à l'appui de ce qu'elle avançait, elle nous montra plusieurs billets de banque.

»Rien ne nous autorisait à douter de ce qu'elle avançait; ma tante voulut bien me permettre de sortir avec elle; elle voulait, disait-elle, faire plusieurs acquisitions, et ce serait pour moi une distraction que de parcourir les divers magasins qu'elle allait visiter.

»Nous nous mîmes en route. Ne voulant pas faire contraste, je m'étais composée des débris de mon ancienne splendeur une toilette peut-être plus simple, mais assurément de bien meilleur goût que celle de mon amie. Nous nous arrêtâmes, ainsi que cela avait été convenu, chez plusieurs marchands; mon amie acheta plusieurs petits objets, et me força d'accepter quelques bagatelles que je reçus avec plaisir, car je ne voyais pas sans éprouver une bien douce émotion, que la fortune n'avait pas changé le cœur de mon amie.

»Il n'était pas encore deux heures lorsque nous eûmes achevé de faire toutes nos emplettes, et bien que le froid fût assez vif, le temps était magnifique et animé par un beau soleil d'hiver. Madame Delaunay me dit que si je voulais l'accompagner, nous irions faire un tour aux Tuileries. Je n'avais aucune raison de m'opposer à ce désir; seulement, je lui fis observer que notre voiture était pleine des acquisitions que nous venions de faire, et qu'il fallait absolument nous en débarrasser.—Qu'à cela ne tienne, me répondit-elle, je vais envoyer tout ceci chez toi par notre cocher, qui remettra en même temps un petit mot à ta tante, afin qu'elle ne soit pas surprise de notre longue absence, et nous irons à pied jusqu'aux Tuileries. Il fut fait ainsi qu'il avait été dit.

»Nous étions arrivées à l'extrémité de l'allée des Tuileries qui longe la terrasse des Feuillants, et nous allions retourner sur nos pas, lorsque nous fûmes abordées par un monsieur déjà âgé et décoré de plusieurs ordres.

—»Ma foi, ma chère Clélie, dit-il en s'adressant à madame Delaunay après m'avoir adressé un salut parfaitement conforme aux lois de la bonne compagnie, je ne croyais pas avoir le plaisir de te rencontrer ici et en aussi charmante compagnie. Il m'adressa un nouveau salut auquel je ne répondis que par une légère inclination de tête.

—»C'est mon frère, me dit madame Delaunay. N'est-ce pas qu'il est bien?

»Je ne remarquai pas la singularité de cette question; seulement je n'étais pas de l'avis de mon amie.

»Je ne sais si vous êtes comme moi; mais rien au monde ne me paraît plus ridicule et plus affligeant en même temps que de voir un vieillard affecter le ton et les manières d'un jeune homme; je crois que de beaux cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage vénérable, sont la seule parure qui convienne à la vieillesse. L'homme qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa personne, m'inspirer une répugnance invincible.

»Cet homme avait évidemment passé son dixième lustre; et cependant il était aussi rigoureusement busqué, ganté, et éperonné que le plus farouche des lions de la loge infernale. Un camélia blanc, d'une dimension fabuleuse, ornait une des boutonnières de son habit et il maniait avec une vivacité toute juvénile un superbe jonc surmonté d'une grosse pomme d'or ciselée avec soin.

»Supposez une figurine du Journal des modes, à laquelle vous donnerez un vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'épileuse, ni l'usage immodéré de tous les liniments et de tous les cosmétiques imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frère de madame Delaunay.

»Après une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer et ma beauté et mon esprit, bien que ma mine renfrognée et le mutisme presque complet que j'observais eussent dû lui donner une bien pauvre idée et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dîner chez un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes les plus convenables.

—»Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne sœur, que je dois naturellement saisir toutes les occasions qui se présentent de passer quelques instants près d'elle, et vous me rendrez un véritable service en ne l'empêchant pas d'accepter la proposition que je viens de vous faire.

»Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay n'accepterait pas cette proposition, je laissai à cette dernière le soin de nous excuser.

—»Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la gracieuse invitation de mon frère; nous nous presserons un peu, de sorte que ta tante n'aura pas le temps d'être inquiète.

»J'étais prise à un piége que je m'étais tendu moi-même; cependant j'hésitais; mais mon amie joignit ses instances à celles de son frère; je fus en un mot, pour ainsi dire forcée d'accepter; du reste les choses se passèrent très-convenablement; nous nous pressâmes un peu et notre Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais être impatiente de me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gré de sa discrétion ainsi que de son extrême politesse, et à la fin du repas il me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous étions mis à table.

»Nous étions alors en carnaval. Des jeunes gens placés à une table voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal masqué auquel ils avaient assisté.

—»Tu n'es jamais allée au bal masqué? me dit madame Delaunay.

—»Jamais, lui répondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de sitôt que je pourrai y aller. J'en suis bien fâchée, continuai-je, sans attacher à mes paroles plus d'importance qu'elles n'en méritaient, j'en suis vraiment bien fâchée: j'ai souvent entendu dire que rien au monde n'était plus amusant qu'un bal masqué.

—»C'est bien vrai, me répondit madame Delaunay. J'y suis allée quelquefois, accompagnée de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de plaisir.

»Et elle se mit à me faire du bal masqué une peinture bien capable de tourner une tête de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opéra, un jour de bal, une description qui la faisait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Ce n'était, à l'entendre, que girandoles et guirlandes de lumières, dont les feux se réfléchissaient dans d'immenses glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque vestibule étaient garnis de caisses élégantes, renfermant les fleurs les plus rares et les plus odoriférantes. Et puis c'était cet immense orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingués, qui obéissaient, comme un seul homme, à la baguette du Napoléon du quadrille, de l'illustre Musard; c'était cet orchestre qu'il fallait entendre! Celui du Conservatoire n'était absolument rien en comparaison. Et puis c'était cette immense variété de riches et brillants costumes empruntés à toutes les époques et à toutes les contrées qu'il fallait voir: la dame châtelaine du quatorzième siècle, appuyée sur le bras d'un garde française du règne de Louis XV; le chevalier du temps des croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, près d'un soldat de la république qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs, mystérieux fantômes, se glissaient à travers les divers groupes et prenaient part à tous les plaisirs du bal sans que personne pût les reconnaître.

»Le frère de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au tableau déjà si brillant que venait de faire sa sœur.

—»La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal masqué. Français et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne intelligence dans la salle de l'Opéra; aussi, lorsque tous ces hommes vêtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont réunis pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a rompu ses digues, devant les dominos qui se sont réfugiés dans les loges du rez-de-chaussée, on croit voir l'Europe réconciliée courir vers un meilleur avenir.

»Vous avez remarqué, mes chères amies, que madame Delaunay et son frère avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystérieux qui pouvaient tout voir et tout entendre sans être remarqués. Ils voulaient sans doute en me montrant la possibilité de ma présence au bal de l'Opéra, me donner l'envie d'y aller; si telle était en effet leur intention, leur réussite fut complète.

—»C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay, et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont précédé. Je voudrais bien pouvoir y aller...

—»Et moi aussi, dis-je à mon tour.

»Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce désir, je ne pensais pas que l'accomplissement en fût possible.

»Le frère de mon amie se chargea de me prouver que je m'étais trompée.

—»Mais puisque vous désirez toutes deux assister à ce bal, rien ne vous empêche, ce me semble, de vous procurer ce plaisir, et je serais très-volontiers le cavalier de ma bonne sœur et celui de sa charmante amie.

—»Au fait? dit madame Delaunay, qui m'adressa un regard dont je compris parfaitement l'intention.

—»Ma tante ne voudra jamais me permettre de passer une nuit au bal, répondis-je.

»Et malgré tous les efforts que je fis pour le retenir, un profond soupir s'échappa de ma poitrine.

—»C'est vrai, dit mon amie, ta tante ne voudra pas te permettre d'aller à ce bal où nous nous serions tant amusées.

»Je répondis à mon amie que n'étant pas forcée de subordonner sa volonté à celle d'une autre personne, rien ne s'opposait, puisqu'elle en avait envie et que son frère voulait bien lui servir de cavalier, à ce qu'elle allât à ce bal.

—»Vous me raconterez, lui dis-je, tout ce que vous aurez vu, et ce sera absolument comme si j'y avais été.

»Madame Delaunay me répondit qu'elle m'aimait trop pour se déterminer à prendre sans moi un aussi vif plaisir, plaisir qui, du reste, n'en serait plus un pour elle si je ne le partageais pas.

»J'étais fort touchée de l'attachement et de la vive amitié que me témoignait mon amie; mais aux regrets que j'éprouvais en songeant que je ne pourrais voir les choses merveilleuses dont on venait de me faire de si ravissantes peintures, se joignirent ceux bien plus vifs, je vous l'atteste, que m'inspirait la résolution qu'elle avait prise de ne point aller sans moi au bal masqué.

»La conversation que je viens de vous rapporter avait eu lieu dans une voiture de place qui nous avait pris à la porte du traiteur chez lequel nous avions dîné et amenés près de la demeure de ma tante, le frère de mon amie nous avait quittées peu d'instants auparavant, et madame Delaunay m'avait priée de ne point parler de lui à ma tante, elle craignait, me dit-elle, que celle-ci ne nous blâmât de ce que nous étions allées dîner avec lui. J'essayai d'abord de vaincre ses scrupules qui me paraissaient exagérés, mais voyant à la fin que je ne pouvais y parvenir et ne croyant rien devoir refuser à une personne qui me témoignait tant d'amitié, je lui promis tout ce qu'elle voulut, de sorte que lorsque nous fûmes arrivées chez ma tante, je fus forcée de confirmer l'histoire qu'elle lui fit pour justifier notre longue absence, histoire qui, du reste, obtint un plein succès; ma bonne tante était si éloignée de me croire capable de lui faire un mensonge, qu'elle m'aurait cru sans difficulté si je lui avais dit à minuit que le soleil brillait d'un vif éclat.

»Lorsque madame Delaunay nous quitta après nous avoir promis sa visite pour le lendemain, je fis à ma tante sa lecture quotidienne qui se prolongea jusqu'à près de dix heures du soir; lorsque nous nous quittâmes pour aller prendre le repos dont nous avions besoin, ma tante, ainsi qu'elle en avait l'habitude, m'embrassa sur le front et me souhaita une bonne nuit; j'avais sur le cœur le mensonge que je venais de lui faire et je fus sur le point de le lui avouer, je ne sais quel démon retint sur mes lèvres l'aveu tout prêt à s'en échapper; sans doute mon mauvais ange, qui pour me récompenser de ce que je lui avais obéi, envoya les songes les plus riants colorer mon sommeil: je rêvais que j'étais au bal de l'Opéra, dans cette salle magnifique dont mon amie et son frère m'avaient fait une si pompeuse description, et que de ce formidable orchestre dirigé par l'illustre Musard, s'échappaient des torrents d'harmonie, qui mettaient en mouvement la foule diaprée des débardeurs, des titis, et des postillons de Longjumeau.

»Le lendemain, madame Delaunay vint déjeuner avec nous, le temps était trop mauvais pour que nous pussions songer à sortir, de sorte qu'il fut convenu qu'elle passerait avec nous la journée tout entière. Vers une heure, ma tante qui se sentait légèrement indisposée se retira et me laissa seule avec mon amie.

—»Eh bien! me dit-elle, as-tu pensé au bal masqué de jeudi? quant à moi j'en ai rêvé toute la nuit.

—»Moi de même, lui répondis-je.

—»Si tu le voulais, ajouta-t-elle, nous pourrions aller à ce bal.

—»Mais comment?

—»Ecoute, ma chère amie, je t'aime trop, tu le sais, pour te donner de mauvais conseils, aussi je suis persuadée que tu n'interpréteras pas mal ce que je vais te dire. Nos grands parents auxquels l'âge a donné le besoin du repos, ne veulent pas comprendre que lorsque l'on est jeune on a besoin de se remuer, de changer d'air, que l'on est avide de tout voir et de tout connaître; il ne faut pas leur en vouloir, ils subissent la loi commune que nous subirons à notre tour; mais serions-nous bien coupables, je te le demande, si sans blesser en rien les convenances, sans heurter de front leurs préjugés qui en définitive prennent leur source dans la tendresse qu'ils nous portent, puisque ce n'est que pour nous mettre à l'abri des dangers qu'ils ont courus, qu'ils veulent nous interdire une foule de jouissances innocentes, serions-nous bien coupables, dis-je, si nous nous servions un peu de notre libre arbitre?

»Je vous l'ai avoué, j'avais lu, grâce à madame Delaunay, une foule de romans dont quelques-uns n'étaient pas sans doute l'expression d'une morale bien pure. Cependant je ne compris absolument rien à l'exorde du discours entortillé qu'elle venait de commencer: des livres que j'avais lus, les faits seuls m'avaient frappée; mon esprit, grâce à Dieu, n'avait pas été assez subtil pour en déduire des conséquences.

—»Je ne vous comprends pas dis-je, à madame Delaunay.

»Elle me regarda d'un air profondément étonné, elle ne pouvait croire sans doute que les semences jetées dans mon esprit, eussent porté si peu de fruits.

—»Ma pauvre amie! me dit-elle.

»L'air de profonde commisération avec lequel elle prononça ces mots, me blessa plus que vous ne pouvez vous l'imaginer; j'avais l'amour-propre de croire que j'étais douée d'un esprit au moins égal à celui de mon ancienne sous-maîtresse et c'était elle qui me parlait avec ce ton de dédaigneuse supériorité, aussi ce fut presque avec le ton de la colère, que je l'invitai à s'expliquer catégoriquement.

—»Eh bien! j'aime mieux cela, dit-elle, veux-tu venir au bal de l'Opéra.

—»Je le voudrais, mais je ne le puis pas, ma tante ne voudra pas me le permettre.

—»Eh bien! viens-y sans la permission de ta tante.

—»Mais comment?

»J'en prends Dieu à témoin, lorsque je faisais cette question je n'avais pas l'intention qu'elle paraissait indiquer, j'obéissais seulement à un défaut dont nous sommes toutes plus ou moins affligées, à la curiosité; je voulais seulement savoir quels étaient les moyens que madame Delaunay comptait employer afin de me faire aller au bal sans que ma tante en sût rien.

»Voici ce que madame Delaunay répondit à cette question que je lui avais faite: Comment?

—»La porte de la maison que vous habitez n'est fermée qu'après minuit, et ouverte le matin à la pointe du jour, et le nombre des locataires qui y résident est si considérable, que le portier ne s'occupe ni de ceux qui entrent, ni de ceux qui sortent. Je demanderai à ta tante la permission de te conduire au spectacle, permission qu'elle ne me refusera pas, j'en suis certaine, nous irons chez moi, où tu trouveras un costume ou un domino à ton choix; mon frère nous conduira au bal, et après y avoir passé la nuit nous reviendrons chez moi; tu quitteras ton costume et tu t'en retourneras à pied chez toi, où tu pourras être rentrée et couchée avant que ta tante ne soit levée, et elle ne se sera aperçu de rien, puisqu'elle se couche invariablement à dix heures au plus tard, et qu'ainsi que tu me l'as dit plusieurs fois toi-même, elle dort d'un si profond sommeil que rien ne la réveille avant son heure habituelle.

»Les choses pouvaient, en effet, se passer ainsi, et je l'avoue à ma honte, lorsqu'une fois je fus bien persuadée qu'il était possible que j'allasse au bal sans que ma tante en sût rien, je promis à mon amie tout ce qu'elle exigea de moi.

»Je ne vous rapporterai pas les mille raisonnements que je me fis durant les quelques jours qui précédèrent ce jeudi que je ne voyais pas venir sans éprouver un certain effroi, pour justifier la faute que j'allais commettre. J'étais sur une pente fatale, je le sentais et je ne pouvais me retenir; j'obéissais à je ne sais quelle influence qui me poussait à faire une action que je blâmais tout en me préparant à la commettre et lorsque je sortis avec madame Delaunay, après que ma tante m'eût donné la permission de l'accompagner au spectacle, je me rappelai ces pauvres petits oiseaux dont les regards ont rencontré ceux du basilic, et qui vont tout pantelants et traînant de l'aile, obéissant nous ne savons à quelle puissance fascinatrice, se jeter dans la gueule du monstre qui doit les dévorer.

»J'étais à moitié folle lorsque j'arrivai chez madame Delaunay, qui occupait rue Notre-Dame-de-Lorette un assez joli petit appartement; aussi au lieu de me cacher sous un domino, ainsi que j'en avais l'intention, j'endossai, sans trop savoir ce que je faisais, un élégant costume de paysanne milanaise. Mon amie avait choisi je ne sais plus quel costume d'homme, cela me parut une inconvenance grave; je le lui dis, elle me répondit en riant: qu'en temps de carnaval tout était permis, qu'un costume d'homme était beaucoup moins gênant qu'un costume de femme, et que du reste elle n'avait adopté celui que je lui voyais, qu'afin de pouvoir me faire danser.

—»Comment, lui dis-je, est-ce que vous comptez danser?

—»Mais bien certainement, me répondit-elle, crois-tu par hasard que je vais au bal pour me croiser les jambes?

»J'étais profondément étonnée; en quittant les habits de son sexe, madame Delaunay avait totalement changé de ton et de manières, et elle essayait un pas qui devait, à ce qu'elle m'assurait, la faire proclamer la reine du bal, lorsque la sonnette violemment agitée, annonça une visite.

»Quand notre conscience n'est pas nette le moindre bruit qui nous surprend à l'improviste, impressionne désagréablement nos nerfs. Je fis un saut sur le siége que j'occupais.

—»Qui donc sonne? m'écriai-je.

—»Eh! parbleu, ce sont nos cavaliers, répondit madame Delaunay, mon frère et un de ses amis.

»Elle alla ouvrir, et son frère entra accompagné d'un autre individu dont la figure me déplut tout d'abord; mon amie saisit son frère par le milieu du corps, et malgré les efforts qu'il fit pour se dégager, il fallut qu'il se résignât à faire, en galopant, deux fois le tour de la chambre; son ami riait aux éclats.

—»C'est charmant! c'est charmant, s'écria-t-il, tandis que l'autre réparait devant une glace le désordre de sa toilette, vous êtes encore un charmant cavalier, et je suis persuadé que si vous vouliez danser, vous séduiriez les plus jolies femmes du bal.

—Vous croyez, M. le chevalier de Saint-Firmin, dit le frère de mon amie, qui évidemment était de très-mauvaise humeur, je suis donc encore suivant vous, très-capable de faire l'amour?

—»D'honneur! j'en suis persuadé.

—»Eh bien! voyez comme souvent les plus précieuses qualités sont inutiles.

—»Inutiles?

—»Sans doute, qu'ai-je en effet besoin de faire l'amour puisque j'ai à mon service des gens qui se chargent de me le procurer tout fait.

»Je ne vous rapporte ces paroles, qu'alors j'entendais sans les comprendre, que pour vous donner la mesure du caractère des gens entre les mains desquels j'étais tombée.

—Cessez, je vous prie, messieurs, dit madame Delaunay; je suis fâchée, monsieur mon frère, de vous avoir fait galoper; allons, voyons ne boudez plus, offrez votre main à mon amie et partons, il est temps.

Le frère de mon amie s'approcha de moi, et, après m'avoir adressé quelques paroles polies, il me prit la main; nous partîmes.

Quelques minutes après nous étions au bal de l'Opéra.

Je ressemblais plus à une victime que l'on conduit au supplice qu'à une jeune fille dont le plus ardent désir vient d'être réalisé; je tremblais de tous mes membres, des sueurs froides me couraient par tout le corps et mon masque me brûlait le visage. Nous n'avions pas fait trois pas dans la salle que je fus forcée de m'arrêter.

—»Qu'avez-vous donc? me dit mon cavalier.

—»Rien, rien, lui répondis-je, mais je me sentais pâlir sous mon masque, et ce n'était que grâce à des efforts suprêmes, que je parvenais à ne pas m'évanouir.

»Madame Delaunay s'approcha de moi.

—»Je souffre, lui dis-je, je voudrais bien m'en aller.

—»Ce ne sera rien, le passage subit du froid au chaud, a seul causé cette légère indisposition, nous allons nous placer dans une loge, où nous resterons jusqu'à ce que tu te sois familiarisée avec le bruit et le tumulte qui règnent ici.

»Le chevalier nous conduisit dans une loge du premier rang, qui avait été retenue pour nous.

»Le vertige qui obscurcissait mes yeux se dissipa peu à peu, et je pus jeter quelques regards sur les objets dont j'étais environnée; la salle offrait vraiment un coup d'œil féerique, et pour cette fois, il se trouva que mon imagination était restée au-dessous de la réalité. Je suivais avec intérêt les ondulations de cette foule nuancée de mille couleurs éclatantes, qui tantôt groupée dans un des coins de la salle, laissait autour d'elle un vaste espace vide; tantôt s'éparpillant sans ordre, ressemblait à un essaim d'abeilles qui vient de prendre sa volée, et lorsque les longs anneaux du galop qui terminait chaque contredanse passaient rapides devant mes yeux, j'éprouvais un vague désir de prendre une part active aux amusements de tous ces gens, dont les visages paraissaient animés par l'expression de la plus vive gaieté et du plus parfait contentement, et je me rappelais involontairement ces rondes de willis dont il est parlé dans les chroniques, auxquelles il faut nécessairement prendre part lorsque par hasard on en est spectateur.

»Mme Delaunay dansait presque dans la loge, et à chaque minute elle me demandait si je me trouvais mieux.

»Un ouf prolongé s'échappa de sa poitrine, lorsque enfin je lui répondis affirmativement:

—»Alors allons danser, me dit-elle.

»Je l'avoue à ma honte, je ne fis de résistance que ce qu'il en fallait pour ne point laisser croire que j'obéissais avec plaisir, et ce ne fut que lorsque je fus brisée, rompue, anéantie, plus peut-être par les émotions diverses que je venais d'éprouver, que par la fatigue, que je quittai la partie. Mon costume si frais, si coquet, lors de mon entrée au bal, était frippé[spelling: > fripé] et tout couvert de poussière; mes cheveux défrisés tombaient en mèches inégales le long de mes joues marbrées de légères traces rouges; une glace du foyer devant laquelle je m'étais placée pour essuyer mon visage, m'avait révélé cet affreux état de ma personne, je me fis peur à moi-même.

»Il était alors un peu plus de trois heures.

—»Ma tante verra que je suis allée au bal, m'écriai-je.

—»Que tu es enfant, me dit madame Delaunay, lorsque tu te seras baigné le visage dans l'eau fraîche, et que tu auras dormi une heure, il ne restera plus rien de ces légères traces de fatigue. Quoi qu'il en soit, allons souper, je meurs de faim, et toi?

»Je dis à mon amie que je n'avais besoin de rien, et que nous ferions bien de nous retirer à l'instant même; elle me fit observer, pour vaincre mes scrupules, que je ne pouvais rentrer chez moi, à moins d'être remarquée, avant huit heures du matin; que refuser, ce serait désobliger son frère qui était très-susceptible, et qu'elle avait le plus grand intérêt à ménager; enfin, elle me parla tant et si bien, que je me laissai conduire au café Anglais.

»Le plus délicieux souper nous fut servi dans un des cabinets de cet établissement. Je pris seulement un potage, madame Delaunay au contraire, goûta de tous les mets qui furent placés devant nous; quant aux deux hommes, ils vidaient avec une telle rapidité des flacons de vins fins, que j'en étais effrayée sans savoir pourquoi.

»Madame Delaunay était placée à table près du chevalier, j'avais à côté de moi le frère de mon amie.

»Le vin qu'ils avaient bu avait mis ces deux hommes de belle humeur, et depuis quelques instants ils échangeaient entre eux, en me regardant, des regards d'intelligence dont l'expression commençait à m'inquiéter; le chevalier avait allumé un cigare, et bien que l'odeur du tabac m'incommodât réellement, je n'osais pas me plaindre. Le frère de mon amie rapprochait son siége du mien, il vantait ma beauté et mes grâces; puis il prenait mes mains qu'il serrait entre les siennes, et qu'il couvrait de baisers. Je pâlissais, je rougissais, j'étais au supplice; et madame Delaunay, que j'implorais du regard, riait aux éclats et me disait que tout était permis pendant une nuit de carnaval.

—»A preuve, dit le chevalier, qui déposa sur les lèvres de mon amie, un vigoureux baiser.

»Je crus que madame Delaunay allait manifester d'une manière éclatante le mécontentement que suivant moi elle devait éprouver et qu'enfin nous allions pouvoir nous retirer: cette espérance ne se réalisa pas; elle invita au contraire son frère à suivre l'exemple que venait de lui donner le chevalier.

»Je ne puis trouver de termes assez énergiques pour vous peindre l'indignation que je ressentis, lorsque le visage ridé et plâtré de cette vieille caricature s'approcha du mien; je devinai tout à coup que cet homme n'était pas le frère de celle qui se disait mon amie, et quelles étaient les intentions de ces trois ignobles personnages; ce fut un éclair qui me traversa l'esprit, une révélation du ciel qui ne voulut pas permettre leur triomphe. Je me levai si brusquement, que le siége que j'occupais fut renversé, j'avais le feu au visage et mes yeux, je le sentais, devaient lancer des éclairs.

—»Vous êtes tous des infâmes! m'écriai-je d'une voix rendue tremblante par l'émotion et la colère; et profitant avec adresse de la stupeur des personnages auxquels je venais d'adresser cette virulente apostrophe, j'ouvris brusquement la porte du cabinet et je descendis rapidement un petit escalier qui se trouva devant moi et qui me conduisit sur le boulevard.

»Je ne savais où j'allais, mon seul désir était d'échapper à madame Delaunay et à ses complices; aussi, à peine arrivée sur la voie publique, je me mis à courir devant moi sans m'inquiéter du lieu où j'arriverais; mais je n'avais pas fait dix pas sur le boulevard, que j'entendis derrière moi la voix du chevalier qui me criait d'arrêter; je ne sais quelle folle terreur s'empara de tout mon être, mais je me jetai entre les bras d'un jeune homme qui se trouva par hasard devant moi, en m'écriant: Monsieur! monsieur! je vous en prie, protégez-moi.

»Ce jeune homme jeta le cigare qu'il fumait, lorsque je l'avais abordé.

—»Ne craignez rien, mademoiselle, me dit-il, ne craignez rien; quels que soient les misérables qui vous poursuivent, ils ne vous manqueront pas, je vous en donne l'assurance, tant qu'il me restera un peu de force pour vous défendre.

»A ce moment le chevalier arrivait près de nous.

—Etes-vous folle? me dit-il, tandis que je me serrais contre celui qui venait de me promettre sa protection; êtes-vous folle! nous quitter si brusquement en nous disant des injures, parce que le frère de votre amie s'est permis une innocente plaisanterie.

—»Taisez-vous, répondis-je à cet homme qui me déplaisait encore plus peut-être que le prétendu frère de madame Delaunay, et n'appelez plus mon amie cette femme qui m'a indignement trompée.

»Le chevalier se mit à rire aux éclats.

—»Je comprends, s'écria-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, (il voulait sans doute donner de moi, à celui qui me protégeait, une idée qui le déterminât à m'abandonner,) je comprends parfaitement, Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole d'honneur; c'est de votre plein gré que vous êtes venue avec nous, et morbleu! vous y resterez.

»Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commençait à m'inquiéter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et allais-je retomber entre les mains de mes persécuteurs? La crainte du danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il fût dit que j'avais succombé sans me défendre.

—»Monsieur! monsieur! m'écriai-je en serrant avec force le bras de jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me répondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais été amenée à aller au bal de l'Opéra et pourquoi j'étais venue implorer sa protection.

—»Fariboles, que tout cela, s'écria le chevalier de Saint-Firmin, pures fariboles; venez charmante odalisque, nous avons commandé du punch, venez en prendre votre part, et il avançait sa main pour me saisir.

»Je poussai des cris perçants.

—»Arrière, monsieur, dit mon protecteur d'une voix éclatante, arrière. Et comme le frêle et chétif chevalier s'était placé devant nous et paraissait disposé à nous disputer le passage, il le repoussa si rudement qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.

»Celui-ci se releva tout meurtri.—Monsieur, vous me rendrez raison de cette offense, dit-il d'une voix piteuse.

—»Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu malgré vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus dédaigneux, ne vous mettez pas en colère, retournez dans votre bouge, reprenez votre costume et vos moustaches grises, et faites préparer pour vos acteurs pygmées les rafraîchissements dont ils doivent avoir besoin après avoir dansé la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de m'en tracer, j'ai deviné que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre que monsieur le comte de ***, dont vous êtes le proxénète ordinaire, vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout à son service. Vrai Dieu! ce sera faire une bonne action que de débarrasser la société de ce vieux représentant des mœurs de la régence.

»Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les quelques personnes rassemblées autour de nous celui dont mon protecteur parlait avec tant de mépris.

—»Répéteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous venez de dire, dit le comte de ***?

—»Sans doute, répondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards, entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se peignent la visage pour ressembler à de jeunes hommes, doivent être traités comme s'ils étaient jeunes en effet; que quels que soient la position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reçu de ses aïeux, les décorations dont on puisse se parer, on ne mérite que le mépris des honnêtes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces priviléges que pour porter le trouble et le déshonneur dans les familles.

—»Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit celui qui venait d'être si vivement apostrophé en pâlissant sous son rouge.

—»Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon protecteur; allez, allez, digne rejeton des roués de la régence et des beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue qui couvrent votre écusson, laissez à ce qui vous reste de cheveux le temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me demander réparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de ***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de passer pour un jeune homme, j'ai pitié de votre grand âge.

—»Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.

—»Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je serai à votre disposition.

—»Aujourd'hui, aujourd'hui même, hurlait le comte de ***, qui voulait s'opposer à notre passage.

—»Non, pas aujourd'hui, lui répondit mon protecteur; j'ai besoin des heures qui vont suivre pour réparer le mal que vous avez fait messieurs, continua-t-il en s'adressant à ceux qui nous entouraient, contenez, je vous prie, ce vieil énergumène, je serais vraiment fâché d'être forcé de lui faire subir un traitement semblable à celui que je viens d'infliger à son digne compagnon.

»La foule a des instincts généreux auxquels ce n'est jamais en vain qu'on s'adresse; celle qui nous entourait était en grande partie composée de jeunes gens qui avaient passé une partie de la nuit au bal, et qui, des divers établissements où ils soupaient, avaient été attirés sur le boulevard par mes cris et par les éclats de voix du chevalier, débardeurs, gardes françaises, pirates et postillons se donnèrent la main et se mirent à danser autour du pauvre comte de ***, dont nous entendîmes encore les cris de rage et les imprécations furibondes après l'avoir perdu de vue.

—Mon Dieu! monsieur, dis-je à mon protecteur lorsque nous nous trouvâmes seuls sur le boulevard, voilà que vous allez être forcé de vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.

—Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les résultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous de vous. Où désirez-vous que je vous conduise?

»Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de ma position que j'avais un instant oubliée pour ne songer qu'aux dangers, qu'à cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais être forcée de rentrer chez ma tante vêtue de ce costume qui me paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en étais bien sûre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si singulièrement accoutrée; ma réputation allait être perdue, c'était le seul bien que je possédais au monde, et cependant la faute que j'avais commise était en quelque sorte excusable.

»Je dis au jeune homme tout cela; il m'écouta avec beaucoup d'attention. Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et comme je lui avais dit quel était le plan que j'avais formé avec madame Delaunay, afin de rentrer sans être aperçue, il me dit que c'était le seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.

—»Mais, lui répondis-je, mes habits sont restés chez madame Delaunay, et je ne puis, après ce qui vient de se passer, aller les y chercher.

—»Pourquoi non; maintenant que le caractère de cette femme vous est connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous accompagner chez elle, où elle doit être rentrée maintenant, et il ne vous arrivera rien, je vous en réponds, quand bien même nous y trouverions le comte de *** et son digne compagnon.

»Le parti que me proposait le jeune homme était le seul raisonnable, je le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant de pouvoir me déterminer à le prendre, et ce ne fut pas sans éprouver une bien vive répugnance que je me déterminai à suivre chez madame Delaunay mon généreux protecteur.

»Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui était excessivement vif, m'avait enveloppée de son manteau. Ma fuite du café Anglais avait été si précipitée que j'y avais oublié ma pelisse. Ce n'était qu'à de longs intervalles que nous échangions quelques rares monosyllabes; je réfléchissais à la position fâcheuse dans laquelle je me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui venait de m'arriver me servirait de leçon pour l'avenir; je ne savais pas, hélas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand que tous ceux auxquels je venais d'échapper: chaque fois que je levais les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien vite la tête; lui, de son côté, ne me disait rien, mais il guidait mes pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de son manteau que le souffle de la brise en avait écarté.

»Du lieu où nous nous trouvions lorsque nous avions pris la résolution d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'était pas considérable, aussi fut-il franchi en peu de temps.

—»Madame est chez elle, elle vient de rentrer à l'instant même, nous dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentrée avec elle; c'est donc cela que madame paraissait si contrariée lorsqu'elle est rentrée et qu'elle a oublié de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux concierges lorsqu'on rentre après ménuit.

»Les commentaires que faisait ce cerbère, sur un événement en définitive très-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je ne parvenais pas à rentrer sans que l'on s'aperçût de mon escapade. Aussi je bénis cent fois intérieurement celui qui m'avait inspiré l'idée de venir prendre mes habits où je les avais laissés.

»Mon protecteur remit une pièce de cinq francs au concierge, qui rentra dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os. Nous montâmes.

»Madame Delaunay n'avait pas encore quitté son costume lorsqu'elle vint nous ouvrir; elle pâlit légèrement lorsqu'elle vit la personne dont j'étais accompagnée, et elle faillit laisser tomber sur le parquet le flambeau qu'elle tenait à la main; cependant lorsque nous fûmes entrés, et que la porte fut fermée, elle essaya de se justifier.

—»Ne perdez pas de temps en paroles inutiles, lui dit mon protecteur; je vous connais, madame Delaunay, vous le savez bien, et pour que vous ne puissiez vous réhabiliter aux yeux de mademoiselle, j'aurai soin de lui raconter ce que je sais de votre histoire.

—»A votre aise, mon cher, à votre aise, racontez-lui tout ce que vous voudrez; mais je vous engage à passer certains faits, ou du moins à les bien gazer si vous ne voulez pas forcer les chastes oreilles de cette pudique créature à entendre de singulières choses.

»L'effronterie de cette ignoble femme me faisait mal au cœur.

—»Je voudrais déjà être loin d'ici, dis-je au jeune homme à voix basse.

—»Je comprends le dégoût que vous devez éprouver, me répondit-il, sans seulement prendre la peine de baisser la voix; mais rassurez-vous, nous ne resterons pas longtemps ici; passez, si vous le voulez bien, dans la pièce voisine; madame Delaunay voudra bien rester dans celle-ci, afin de me tenir compagnie.

—»Vous êtes un cornichon, mon cher, dit encore madame Delaunay; je croyais, moi, que vous alliez lui servir de femme de chambre.

»Cet outrage que je méritais si peu, me fit, quoiqu'il me fût adressé par une personne méprisable, verser des larmes amères.

—»Assez, madame, s'écria mon protecteur, en s'avançant vers madame Delaunay avec une violence qui me fit trembler pour celle-ci; assez. Allez, mademoiselle, continua-t-il en s'adressant à moi, quittez ce costume, et que les quolibets de cette créature ne vous affligent pas, il faut bien lui laisser la satisfaction d'exhaler la rage qui la suffoque depuis qu'elle est démasquée.

»J'employai à changer de costume beaucoup plus de temps que je ne l'avais supposé; il me fallait à chaque instant rompre mille cordons et lacets que j'avais ensuite infiniment de peine à rattacher, et, pour tout au monde, je n'aurais pas appelé madame Delaunay à mon aide. Je crois que si j'avais été forcée de choisir, j'aurais mieux aimé avoir recours à ce jeune homme qui venait de m'accorder une si généreuse protection.

»Le jour commençait à paraître, lorsque enfin je fus prête, et bien qu'il y eût loin du domicile de madame Delaunay à celui de ma tante, j'avais encore devant moi plus de temps qu'il ne m'en fallait pour arriver à l'heure convenable; nous sortîmes cependant de suite, j'aimais mieux être dans la rue que dans l'appartement où j'étais, et je crois vraiment que pour son propre compte, mon compagnon, était de mon avis.

»Il s'était, en entrant chez madame Delaunay, débarrassé de son manteau, et comme il le remettait sur ses épaules au moment où nous allions sortir, je vis à la boutonnière de son habit le ruban rouge de la Légion-d'Honneur. Cela me fit plaisir: un pareil signe, suivant moi, ne devait appartenir qu'à un homme digne de le porter, et lorsque je faisais cette réflexion, je ne me rappelais plus que la poitrine du comte de *** (et je savais ce qu'il fallait penser de cet individu), était couverte de décorations. J'étais donc disposée, lorsque nous nous mîmes en route, à accorder toute ma confiance à mon jeune protecteur, aussi lorsque nous arrivâmes au lieu où il devait me quitter, il savait tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du pensionnat jusqu'au jour où nous étions arrivés.

»Lui de son côté ne m'avait pas témoigné moins de confiance, il m'avait dit son nom que je trouvai charmant, Edmond de Bourgerel; il m'avait appris qu'il était capitaine au 1er régiment des chasseurs d'Afrique, et que ce n'était que par hasard qu'il se trouvait à Paris où il était venu passer un congé de convalescence de six mois qu'il avait obtenu à la suite d'une assez grave blessure.

—»Promettez-moi lui dis-je au moment où nous allions nous séparer, promettez-moi de ne pas vous battre avec le comte de ***.

—»Je ne puis, me répondit-il, vous faire une promesse positive à ce sujet, mais je m'engage à faire tout ce qui dépendra de moi pour éviter cette malheureuse affaire, et en cela j'obéirai autant à mes propres désirs qu'à vos ordres; je vous avoue que j'aimerais mieux charger un goum d'Arabes à la tête de mon escadron, que de me mesurer avec ce vieillard qui veut absolument passer pour un jeune homme.

»Cette dernière remarque me fit faire une réflexion que j'aurais pu faire beaucoup plus tôt, si mon esprit plus tranquille m'avait permis de saisir le sens des paroles qui s'étaient dites autour de moi.

—»Mais vous connaissez donc, dis-je à mon protecteur, les trois personnes avec lesquelles j'étais cette nuit?

—»Depuis longtemps, mademoiselle, mais j'aurai de nouveau je l'espère, le bonheur de vous voir, et alors je vous dirai tout ce que je sais sur le compte de ces trois individus.—Adieu, mademoiselle.

»Et comme j'ouvrais la bouche pour le remercier.

—»Ne me dites rien, ajouta-t-il, j'ai éprouvé trop de plaisir à vous obliger pour que vous ayez des remercîments à m'adresser.

»Il ne passait à ce moment personne dans la rue, le jeune homme saisit ma main qu'il porta à ses lèvres, puis il me quitta.

»Je rentrai chez moi sans avoir été remarquée, et quelques minutes après, j'étais couchée et profondément endormie; et il ne faut pas que cela vous étonne, les lois de la nature, voyez-vous, sont toutes impérieuses et ce n'est que dans les romans de la célèbre Anne Radcliff que l'on rencontre des héroïnes qui ne se mettent jamais à table et qui passent toutes les nuits à parcourir les souterrains qui, de la tour du nord, conduisent à celle du midi, sans avoir besoin de se reposer le jour.

»Ce fut ma bonne tante qui m'éveilla.

—»Il est près de midi, me dit-elle, lorsque mes yeux furent ouverts, et voyant que tu ne te levais pas, j'ai cru un moment que tu étais indisposée, mais je vois avec plaisir qu'il n'en est rien; tu vas te lever, n'est-ce pas? le déjeuner est prêt.

»Nous reçûmes le même jour de madame Delaunay une lettre qui nous apprenait que, partant en voyage avec son frère, elle serait pendant quelque temps privée du plaisir de nous voir. Je devinai de suite que c'était mon protecteur qui avait engagé ou forcé cette femme à écrire cette lettre, afin que la brusque cessation de ses visites ne parût pas extraordinaire à ma tante; elle me fit plaisir, car elle me prouvait qu'il n'avait rien négligé de ce qui pouvait assurer ma tranquillité, et elle me donnait l'assurance qu'il s'intéressait à moi.

»Plusieurs jours, plusieurs semaines se passèrent, et il est probable que j'aurais oublié les événements que je viens de vous raconter, si l'image de mon protecteur n'avait pas été sans cesse présente à mes yeux pour me les rappeler; car il faut que je vous le dise, cet homme, que je n'avais vu qu'une fois, je l'aimais, je l'aimais de toutes les puissances de mon âme, et maintenant encore, je ne puis retenir les pleurs que m'arrache son souvenir.»

En effet, les yeux de la pauvre Eugénie de Mirbel étaient baignés de larmes.

—Ma pauvre amie, lui dit la bonne comtesse de Neuville, qui avait pris une de ses mains dans les siennes, il ne faut pas désespérer de l'avenir; si le ciel a permis à tant de souffrances de venir t'accabler, c'est que sans doute il te réserve des jours heureux.

—Eh! sans doute, ajouta Laure, le beau temps vient toujours après l'orage; Dieu ne voudra pas que tu sois la seule exception à une règle générale.

—Si l'amour t'a failli, reprit Lucie, il te reste l'amitié, et l'on peut compter sur ce sentiment-là, lorsque ce sont des gens comme nous qui l'éprouvent l'un pour l'autre.

—Je le sais mes bonnes amies, je le sais et croyez-le bien, si ce qu'à Dieu ne plaise l'une de vous a jamais besoin d'Eugénie de Mirbel, il ne sera pas nécessaire lorsqu'elle viendra réclamer ses services de lui rappeler pour les obtenir ce que vous avez fait pour elle.

Après un silence de quelques minutes, Eugénie de Mirbel qui avait essuyé ses yeux, continua en ces termes:

—«J'aimais donc ce jeune homme, et cela ne doit pas vous étonner; il était jeune; sans être ce que dans le monde on appelle un beau garçon, il était doué d'une de ces physionomies pleines de distinction qui plaisent au premier aspect, sans doute parce qu'une sorte d'intuition nous dit qu'elles annoncent une belle âme. Il m'était apparu dans les circonstances les plus propres à impressionner vivement une organisation semblable à la mienne, c'en était assez, n'est-ce pas? pour agir à la fois sur le cœur et sur l'esprit d'une pauvre jeune fille à laquelle personne n'avait jamais fait attention, dont le cœur renfermait des trésors d'affection qui ne demandaient qu'à s'épancher au dehors et dont la lecture des romans avait tout à fait désorganisé l'imagination.

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'en me quittant, monsieur Edmond de Bourgerel m'avait dit qu'il voulait me revoir; aussi confiante en cette promesse, j'étais bien certaine que dans un avenir plus ou moins éloigné, je le reverrais; j'étais seulement impatiente de ce qu'il ne se pressait pas davantage, et pourtant, lorsque je le revis, l'émotion que j'éprouvai fut si grande que mon trouble, la rougeur subite qui me monta au visage, auraient infailliblement dévoilé l'état secret de mon âme à des yeux seulement un peu plus clairvoyants que ceux de ma bonne tante.

«Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il faut que je vous décrive en quelques mots les lieux que nous habitions.

«Il existe dans Paris un assez grand nombre de constructions assez semblables à des ruches d'abeilles, et qui renferment dans leur sein une population au moins aussi considérable que celle d'un chef-lieu de canton, voire même d'un chef-lieu d'arrondissement; population composée absolument des mêmes éléments que celle de la ville: aristocratie, bourgeoisie, plèbe; éléments qui vivent, naissent et meurent sous le même toit sans jamais se confondre, qui se voient sans se parler, sont insensibles aux souffrances les uns des autres, qui se craignent et se jalousent. La maison que j'habitais à cette époque, avec ma tante, est une de ces singulières constructions; elle est située faubourg Saint-Denis, nº 56. Cette maison qui est composée de cinq corps de bâtiment élevés d'autant d'étages et ayant chacun une cour, renferme un spécimen de toutes les espèces qui composent la population parisienne; la noblesse beaucoup moins justifiable que celle qu'elle ne parviendra pas à remplacer, mais en revanche, beaucoup plus rogue et beaucoup moins spirituelle), les arts, les lettres, le commerce et l'industrie ont envoyé là leurs représentants, qui y vivent côte à côte assez paisiblement, sans s'inquiéter le moins du monde des misères, des vertus et des vices qui grouillent au-dessus de leurs têtes dans les mansardes du dernier étage.

»Je suppose que le propriétaire de cette immense maison s'étant éveillé un matin l'esprit un peu plus lucide qu'à l'ordinaire, s'est demandé, après avoir lu son journal, le Journal des Débats probablement, quels moyens il pourrait employer pour augmenter, de quelques centaines de francs, les valeurs locatives de sa propriété, qu'après avoir cherché longtemps, il se sera rappelé qu'il y a sur la cime des hautes montagnes de la Suisse des habitations que l'on nomme des chalets, et qu'alors il aura fait venir un charpentier auquel il aura dit, en lui montrant la plus vaste de ses cinq cours: Bâtissez-moi ici, vis-à-vis l'un de l'autre, deux chalets suisses, et qu'il n'y manque rien.

»Le charpentier qui ne savait pas plus ce que c'était qu'un chalet que celui qui lui en demandait deux, se sera cependant mis de suite à l'œuvre, et peu de jours après, (rien ne fait aller plus vite un entrepreneur parisien que la certitude d'être payé comptant), il aura porté au propriétaire les clés de deux petites maisons en bois, qui ne ressemblent pas plus à des chalets qu'à tout autre chose. Le propriétaire, après les avoir examinées avec soin, aura déclaré qu'il était très-satisfait, et il aura donné l'ordre à son concierge de pendre au-dessus de la porte cochère de la propriété un écriteau portant ces quatre mots: Chalets à louer présentement.

»Comprenez-vous? chalets à louer! Ainsi, sans quitter Paris, on va pouvoir habiter une maison semblable à celles dont les romanciers et les touristes nous ont fait de si pittoresques descriptions. La spéculation du propriétaire devait infailliblement réussir, et elle réussit en effet. L'écriteau qui annonçait aux bons Parisiens qu'il y avait, au centre du quartier le plus populeux de leur ville, des chalets, et que ces chalets étaient à louer, avait au moment où il venait d'être posé, frappé les yeux de ma tante qui cherchait un logement conforme à sa nouvelle fortune; elle était entrée par curiosité, et comme après tout, ces habitations, destinées à une seule famille, n'étaient ni plus ni moins incommodes que d'autres, elle loua celle des deux qui était exposée au soleil.

»Ainsi que je vous l'ai dit, quelques mois s'étaient écoulés et je n'avais pas encore entendu parler de monsieur Edmond de Bourgerel que cependant j'attendais toujours; tous les efforts que j'avais faits pour arracher son image de ma pensée n'avaient fait que l'y graver plus profondément. J'avais donc à la fin accepté l'amour que j'éprouvais pour lui, comme un fait accompli; et j'espérais, quoi? je n'en sais rien; j'espérais, je ne puis vous dire autre chose.

»Les beaux jours étaient revenus, le cep de vigne que notre propriétaire avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air champêtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'étais ménagé devant l'unique fenêtre de ma chambre de jeune fille.

»J'étais un matin occupée à émonder les branches d'un rosier du Bengale, lorsqu'une fenêtre du chalet situé vis-à-vis de celui que nous habitions, et parallèle à celle devant laquelle j'étais placée, fut doucement ouverte; je levai machinalement la tête, monsieur Edmond de Bourgerel était à cette fenêtre.

»La surprise, l'émotion me firent jeter un cri perçant. Monsieur Edmond posa un doigt sur ses lèvres sans doute pour me recommander le silence, et se retira derrière les rideaux de son appartement; il était temps, ma bonne tante accourait tout effarée, et me demandait ce qui avait provoqué le cri qu'elle venait d'entendre.

—»Oh! rien, lui dis-je, une énorme araignée.

—»Enfant, me répondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te mangeât?

»Et après m'avoir embrassé, elle me quitta pour aller s'occuper des soins de notre petit ménage; j'avais envie de la suivre, mais une force irrésistible me retint à la place où j'étais.

»Aussitôt que ma tante fut partie, M. de Bourgerel reparut à sa fenêtre, il était extrêmement pâle, et il portait le bras droit en écharpe; ses signes me firent parfaitement comprendre que ce n'était que parce qu'il avait été blessé, que je ne l'avais pas vu plus tôt, et comme sans doute il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous sens, afin de me prouver qu'il était parfaitement guéri, puis il se mit à son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes, l'air délicieux de Marie Malibran: «Bonheur de se revoir après dix ans d'absence.»

—»Le chalet d'en face est habité, me dit ma tante à l'heure du dîner, par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie romance que tu chantes si souvent, tu sais: Bonheur de se revoir, l'as-tu entendu?

»Je me sentis rougir et pâlir successivement, et ce ne fut qu'après avoir hésité longtemps, que je balbutiai cette sotte réponse: Mais je ne sais, je crois que je n'ai pas entendu.

»Si ma tante avait levé sur moi ses yeux à ce moment fixés sur l'ouvrage qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.

»Joue-moi un petit air, me dit-elle, après un silence de quelques minutes, car elle n'avait même pas songé à relever l'étrange réponse que je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser ma tante, mais afin de prouver à monsieur de Bourgerel que je ne jouais que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas à lui, j'attaquai les premières notes de la plus folle contredanse que je pus me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la mesure, et de transition en transition, j'arrivai à terminer par l'air qu'il avait exécuté le matin: Bonheur de se revoir.

»—C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de jouer, nous vaut une réponse de notre voisin qui tient sans doute à nous prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.

»En effet, les premières mesures de l'air de la reine de Chypre: «Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate,» vinrent frapper nos oreilles.

»C'était une déclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus pas fâchée; j'avais plus d'une fois, durant la journée qui venait de s'écouler, interrogé mon cœur, et toujours il m'avait fait la même réponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas être fâchée de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque j'ouvris ma fenêtre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il était déjà à la sienne; après m'avoir fait un salut respectueux auquel je répondis par une légère inclination de tête, il me montra une lettre et ses signes me firent comprendre qu'elle m'était destinée; je fis un signe négatif, il parut affligé, mais il n'insista pas.

»Le lendemain, il se plaça dans le fond de son appartement, et déroula devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait écrit ces mots en caractères assez gros pour être lus facilement.

»Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements que je vous ai promis sur les personnes en question.»

»Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il m'apprendrait ce qu'étaient en réalité et madame Delaunay et les deux individus avec lesquels j'avais été au bal de l'Opéra; je pouvais donc sans laisser à mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en étais bien sûre, devait contenir autre chose que ce qu'il m'annonçait; je lui fis un signe de tête affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir même, je trouverais la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il se retira.

»Est-il nécessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que cela avait été convenu, je trouvai la lettre à l'endroit indiqué, et vous l'avez deviné, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma chambre, fut de la décacheter et de la lire.

»Cette lettre, la voici:» Arrivée à cet endroit de son récit, Eugénie prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre usée à ses plis, à force d'avoir été lue, qu'elle donna à Lucie de Neuville.

Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut à haute voix, tandis qu'Eugénie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, tenait son visage caché entre ses deux mains.

«Mademoiselle,

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'au moment où je vous quittai, je vous promis de vous faire connaître quelles étaient les personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez heureux pour vous rendre un léger service; je me serais depuis longtemps acquitté de cette promesse, si cela m'avait été possible; mais blessé légèrement à la suite d'une rencontre, je fus transporté chez moi d'où j'espérais pouvoir sortir bientôt, malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqué du tétanos, et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort, totalement privé de connaissance, et ce n'est que grâce aux soins assidus du bon docteur Mathéo, auquel je conserve une reconnaissance éternelle, que je recouvrai la vie et la santé; je ne suis guéri que depuis moins de huit jours et je viens aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.

»Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme chez laquelle je retournai aussitôt après vous avoir quittée, et que je forçai d'écrire à madame votre tante une lettre qu'elle a dû recevoir, devrait craindre que je ne réalisasse la menace que je lui avais faite de mettre l'autorité dans la confidence de sa conduite, si elle cherchait à vous revoir. Cependant, il est bon que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on rencontre de pareils êtres, leur arracher le masque qui leur couvre le visage; une fois démasqués, ils ne sont plus à craindre.»

Ici, Edmond de Bourgerel apprenait à Eugénie de Mirbel ce que le lecteur a sans doute déjà deviné; c'est-à-dire que madame Delaunay n'était rien autre chose qu'une intrigante de la plus vile espèce, qui ne s'était fait admettre dans le pensionnat d'où elle avait été ignominieusement chassée aussitôt qu'elle avait été connue, qu'à l'aide de fausses recommandations, qu'elle était la pourvoyeuse en titre de plusieurs riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donné une somme considérable pour qu'elle lui livrât Eugénie de Mirbel, ce qu'elle avait tenté de faire sans pouvoir y réussir, que le chevalier de Saint-Firmin était le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait autant que cela lui était possible, sans doute parce qu'il partageait les bénéfices de son infâme commerce.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, après le paragraphe dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs) je devrais m'arrêter et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les événements de votre vie, compter sur l'affection et le dévouement que méritent vos grâces et votre heureux caractère, mais je ne le puis.

»Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que je viens de faire et même pendant les courts instants de répit que me laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrogé mon cœur, et toujours il m'a répondu que je vous aimais, et que l'amour si vif que vous m'aviez inspiré ne devait finir qu'avec ma vie. Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis à un mortel d'en espérer: cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car je ne me suis déterminé à vous écrire cette lettre que pour solliciter de l'indulgence que vous ne refuserez peut-être pas à celui qui rend la plus complète justice à vos éminentes qualités, la permission de me présenter chez madame votre tante, à laquelle j'ai l'intention de demander votre main.

»Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans le monde, tous les détails qu'elle pourra désirer, et ces détails seront de telle nature que j'ose croire que si votre volonté ne vient pas y faire obstacle, rien ne s'opposera à la réalisation de mon plus vif désir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer à votre tante que je vous connais déjà, me présenter de suite chez elle, il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette démarche, dont je ne veux pas compromettre le succès, qu'elle ait eu le temps de me remarquer et que j'aie pu conquérir ses bonnes grâces; enfin, il faut que des relations de bon voisinage précédent la demande que je veux lui adresser. Vous déciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner, ils seront, je vous en donne l'assurance, exécutés à la lettre; mais, je vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre, et laissez-moi, jusqu'à ce qu'il me soit permis de vous entretenir, m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mêle aux accords mélodieux que vous savez tirer de votre, piano.

»Répondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou espérer; demain matin, à la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?»

—Ceci, je le crois, a été écrit par un honnête homme, dit Lucie après avoir achevé la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de phrases entortillées, point de déclamations, point de pathos sentimental...

—N'est-ce pas, répondit Eugénie; comment se fait-il donc alors... Mais n'anticipons pas sur les événements, aussi bien je n'ai plus que peu de chose à vous dire.

La lecture de cette lettre, je dois l'avouer, me causa le plus vif plaisir; ce n'est pas sans éprouver une bien vive satisfaction que l'on acquiert la certitude que l'on est aimé de ceux que l'on aime; j'aurais dû sans doute la porter à ma tante, lui faire la confidence des événements qui avaient précédé sa réception et régler ma conduite sur les conseils de son expérience; mais fait-on toujours ce que l'on doit faire? surtout lorsque l'on agit sous l'impression d'un sentiment dans lequel se résument toutes nos facultés et que, comme moi, on a la tête assez pleine d'aventures merveilleuses, pour que rien n'ait plus le privilége de nous étonner.

»Voici ce que je répondis à monsieur Edmond de Bourgerel:

»Je regrette beaucoup, monsieur, d'être la cause des maux qui vous ont accablé; j'ai compris, bien que vous ne m'en ayez rien dit, que c'était avec le comte de *** qu'avait eu lien la rencontre à la suite de laquelle vous avez reçu la blessure qui a amené l'attaque de tétanos, qui vous a fait tant souffrir; daignez le croire, monsieur, jamais, le souvenir de ce que vous avez fait pour moi ne s'effacera de ma mémoire.

»Je crois tout ce que vous me dites, votre conduite ne m'a pas laissé le droit de douter de vos paroles; aussi, je ne crains pas de vous avouer que je vous verrai, sans en éprouver la moindre peine, vous adresser à ma tante; je crois comme vous, pour épargner une peine à cette respectable femme, que nous devons lui cacher la faute grave que j'ai commise; il faut, en effet, attendre un peu de temps avant de faire votre demande; du reste, monsieur, vous savez mieux que moi ce qu'il est convenable de faire.»

»Et je signai.

»A peine le jour commençait-il à poindre, que monsieur Edmond de Bourgerel sortit mystérieusement de chez lui, franchit lestement l'espace qui séparait nos deux chalets, et vint prendre la lettre que j'avais déposée pour lui, à la place indiquée; il la porta à ses lèvres et l'embrassa à plusieurs reprises; avait-il deviné que j'étais derrière les vitres, et les baisers qu'il donnait à la lettre étaient-ils en réalité destinés à celle qui l'avait écrite? Je le crois.

»Je n'avais pas dit à monsieur Edmond de Bourgerel, qu'ainsi qu'il me le demandait, je lui chanterais quelques-unes des romances de mon répertoire; cependant je saisis le premier moment que me laissèrent les soins de notre ménage, (l'exiguïté de notre revenu ne nous permettant pas d'entretenir une domestique), pour me mettre à mon piano; mais qu'allais-je chanter, je n'en savais vraiment rien; je pris l'album de Loïsa Puget, déterminée à chanter la romance qui me tomberait sous les yeux; après l'avoir ouvert au hasard, le hasard a quelquefois de bien singuliers caprices; l'album ouvert, il fallait, si je voulais rester fidèle à l'engagement que j'avais pris avec moi-même, il fallait, dis-je, chanter la romance qui commence ainsi:

Le nom de celui que j'aime!

»J'hésitai quelques instants, devais-je chanter cette romance? non, sans doute me disait ma raison; chante, chante, me disait mon cœur, il sera bien heureux de t'entendre. Hélas! lorsque la raison et le cœur sont aux prises, ce n'est pas toujours la raison qui reste la maîtresse du champ de bataille.

»Les dernières paroles de la romance de Loïsa Puget étaient à peine sorties de ma bouche, que les sons du piano, de monsieur de Bourgerel, m'annoncèrent qu'il allait me répondre; des préludes joyeux destinés sans doute à me témoigner la satisfaction qu'il éprouvait, précédèrent le morceau qu'il chanta; il était emprunté à un opéra-comique du vieux répertoire, dont le titre m'échappe, et commence ainsi:

Oh! bonheur extrême, Enfin elle m'aime.

»Nous nous entendions parfaitement.

»L'histoire de nos amours ressemble à celle de tous les amours; longues heures passées l'un à côté de l'autre, pendant lesquelles on ne se dit rien, bien que l'on ait mille choses à se dire lorsque arrive le moment de se séparer; regards furtifs échangés dans l'ombre, douce pression d'une main que l'on croit rencontrer par hasard, et qui presque toujours n'a été mise à la place où elle s'est laissé prendre que parce qu'on savait qu'on viendrait l'y chercher; serments de s'aimer toujours, oubliés souvent, hélas! aussitôt qu'ils ont été faits. Laissez-moi donc arriver de suite à l'époque où Edmond de Bourgerel, que ma tante avait d'abord reçu comme un voisin avec lequel on pouvait entretenir des relations agréables, lui fit faire par un parent éloigné, le seul qui lui restât, la demande formelle de ma main, qui lui fut accordée, les renseignements obtenus sur son compte ayant donné à ma tante la certitude qu'il possédait toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'une épouse.

»Nos bans allaient être publiés, lorsque ma tante reçut, d'un notaire de Péronne, qu'elle avait chargé d'opérer la vente d'une petite propriété qu'elle possédait aux environs de cette ville, et dont le prix devait former une partie de ma dot (ma bonne tante, malgré tout ce qu'avait pu lui dire Edmond, avait absolument voulu se dépouiller en ma faveur), une lettre qui lui disait que si elle voulait se rendre elle-même sur les lieux, il la mettrait en rapport avec une personne qui avait envie d'acheter cette propriété, dont la vente n'avait pas encore été annoncée, et qu'il était probable qu'elle en obtiendrait, en traitant avec cette personne, quelques mille francs de plus; mais le notaire ajoutait que sa présence était absolument nécessaire, attendu que la réalisation de ce marché était subordonnée à de certaines conditions qu'elle ne comprendrait bien que s'il lui était donné de les lui expliquer de vive voix. S'il ne s'était agi que de ses intérêts, ma tante bien certainement ne se fut pas dérangée; mais c'était de moi qu'il était question, et pour moi il n'y avait rien que ne fût prête à faire cette bonne parente; d'ailleurs, me dit-elle, lorsque craignant qu'un déplacement ne fût nuisible à sa santé, toujours faible et chancelante, je l'engageais à ne point se déranger, Péronne n'est pas si éloigné de Paris qu'on n'en puisse facilement revenir, et c'est tout au plus si je serai absente huit jours. Le voyage fut donc résolu.

»M. Edmond de Bourgerel, avait absolument voulu venir avec moi accompagner ma tante à la diligence.

—Je pars tranquille, me dit-elle en montant en voiture, en me montrant mon futur mari qui s'était éloigné de quelques pas afin de nous laisser la liberté de causer à notre aise, je suis certaine que ta conduite sera digne du nom que tu portes, et que tu n'oublieras pas que noblesse oblige. C'était la première fois que ma tante me parlait de la noblesse de notre famille, et je fus aussi surprise que profondément touchée de l'accent solennel dont elle sut revêtir ces paroles si simples; noblesse oblige!—Certes ma bonne tante, lui répondis-je, certes noblesse oblige, soyez tranquille, je ne l'oublierai pas.—J'en suis certaine, mon enfant, reprit-elle après m'avoir embrassée une dernière fois, et puis d'ailleurs tu n'auras pas à combattre, lui aussi est noble, noble de nom et de cœur, il se montrera digne de la confiance que je veux bien lui accorder.

»Ma tante salua de la main Edmond de Bourgerel, qui s'inclina respectueusement, et la voiture partit au galop.

»Fatale confiance, funeste erreur d'un cœur généreux. Hélas! Hélas! ma pauvre tante, vous ne deviez plus revoir votre nièce que flétrie et déshonorée!

»Est-ce à dire que M. de Bourgerel se montra tout à fait indigne de la confiance qu'on lui avait témoigné, qu'il employa pour me séduire cette ignoble science des roués de notre époque, non! je ne puis pour excuser à vos yeux la faute que j'ai commise, lui prêter des torts qu'il n'a pas, ne me croyez pas cependant plus coupable que je ne le suis en effet, j'aurais dû sans doute être plus forte que je ne fus, j'aurais dû me défendre et la défense, j'en suis encore convaincue à l'heure qu'il est, eût été facile, mais est-ce ma faute à moi si je suis faible, est-il toujours possible de se défendre, lorsque l'on aime celui qui vous attaque? écoutez et jugez-moi.

»Ma tante était partie depuis deux jours; la huitième heure du soir allait sonner, lorsqu'une vieille dame, amie de ma tante, vint pour lui rendre visite; cette dame savait que je devais épouser M. de Bourgerel que plusieurs fois elle avait rencontré chez nous, celui-ci l'ayant vu entrer de la fenêtre de son chalet, me demanda la permission de venir faire un peu de musique avec moi, n'étant pas seule je ne crus pas devoir le refuser. Il vint donc et je me mis à mon piano, mais j'avais à peine commencé, que la vieille dame se leva précipitamment du siége qu'elle occupait et nous montrant le ciel qui était chargé de nuages noirs et épais, nous dit: que voulant être rentrée chez elle avant que l'orage qui se préparait n'éclatât, elle allait nous quitter à l'instant même; tous nos efforts pour la retenir ayant été inutiles, nous fûmes forcés de la laisser partir, de sorte que je restai seule avec Edmond, j'aurais dû le renvoyer de suite, mais je voyais qu'il était si heureux d'être auprès de moi, moi-même j'étais si heureuse d'être près de lui, que je me dis que je pouvais bien sans qu'il y eût un grand mal à cela, lui permettre de rester quelques instants encore; j'allais cependant lui dire de se retirer, que tout à coup des bouffées de vent qui emportèrent avec elles toutes les fleurs qui garnissaient ma fenêtre et les grondements lointains du tonnerre, nous annoncèrent que l'orage que nous attendions depuis longtemps déjà, allait enfin éclater.

»J'ai toujours eu une peur extrême de l'orage; vous vous rappelez sans doute mes folles terreurs d'autrefois lorsque le tonnerre grondait dans le lointain et que l'éclair sillonnait la nue? vous devez vous souvenir que dans ces moments-là j'avais en quelque sorte la tête perdue, que je courais ça et là; qu'il n'y avait pas de coin obscur dans lequel je n'essayait de me cacher; à l'époque dont je vous parle, l'âge m'avait rendu un peu plus raisonnable, mais cependant si mes frayeurs ne se traduisaient plus en démonstrations aussi exagérées, pour être contenues, elles n'en étaient pas moins violentes, du reste vous vous en souvenez sans doute, l'orage dont je vous parle était bien capable d'inspirer à de plus résolues que moi la plus vive terreur. Et d'abord cet orage avait été annoncé par un violent ouragan, qui, dans sa course rapide renversait, brisait, faisait tourbillonner tout ce que s'opposait à son passage, mes pauvres fleurs avaient été arrachées de la caisse qui les contenait; leurs débris jonchaient la cour, et à chaque instant nous entendions le bruit que produisait la chute sur le sol des vitres et des ardoises. Le ciel était noir, noir c'est le mot, mais à chaque instant la lueur blafarde des éclairs perçait le sombre manteau qui couvrait l'atmosphère et donnait une teinte sinistre à tous les objets dont j'étais environnée, puis c'était le tonnerre tantôt sourd et lointain, tantôt éclatant comme le son d'un tam-tam et puis la pluie qui tombant par lames avait fait de notre cour une sorte de lac; je pâlissais à chaque éclair, et malgré les efforts que faisait pour me calmer M. de Bourgerel, qu'alors je ne songeais plus à renvoyer (je crois vraiment que je serais morte de frayeurs si j'avais été forcée de rester seule par un temps pareil), chaque fois que le bruit éclatant du tonnerre venait frapper mes oreilles, je sautais sur ma chaise et je me cachais le visage entre mes mains. M. de Bourgerel avait insensiblement rapproché son siége du mien, nous étions plongés dans la plus profonde obscurité, l'orage nous avait surpris à la tombée de la nuit et j'avais bien trop peur pour aller chercher dans une pièce voisine ce qu'il fallait pour éclairer celle dans laquelle nous nous trouvions, et la pluie tombait toujours, le tonnerre grondait à des intervalles plus rapprochés et les éclairs se succédaient plus blafards et plus fréquents; mais depuis que j'étais auprès de M. de Bourgerel, j'avais un peu moins peur; je ne sais quelle voix intérieure me disait que près de lui je n'avais rien à craindre. Tout à coup la pluie tomba avec une nouvelle violence, le ciel sembla s'entr'ouvrir pour livrer passage à un éclair auquel ne pouvait être comparés aucun de ceux qui l'avaient précédé, et le tonnerre renversa le faîte d'une cheminée qui tomba dans la cour avec un bruit épouvantable; je poussai un cri perçant, et je me jetai dans les bras de M. de Bourgerel. Il passa son bras autour de ma taille et me serra avec force contre sa poitrine, son visage était près du mien, ses lèvres se posèrent sur les miennes; je ne sais ce que j'éprouvais, mais la frayeur m'avait en quelque sorte enlevé l'usage de toutes mes facultés, le trouble, l'émotion. Je crois que c'est à ce moment que je perdis l'usage de mes sens, car c'est en vain que j'interroge ma mémoire, je ne me rappelle rien, rien; seulement lorsque, grâce aux soins de M. de Bourgerel, qui était allé chercher chez lui un flacon de vinaigre des quatre voleurs, qu'il me faisait respirer, je revins à moi, il ne pleuvait plus, les nuages noirs qui nous cachaient le ciel quelques instants auparavant avaient disparu et la voûte azurée était parsemée de brillantes étoiles; mais, moi... moi, j'étais perdue, déshonorée.

»J'étais pâle, échevelée, mes yeux regardaient sans voir; j'entendais sans les comprendre les paroles que m'adressait M. de Bourgerel; seulement, lorsque la fièvre dévorante qui faisait claquer mes dents l'une contre l'autre me laissait quelques secondes de répit, un éclair lucide traversait mon esprit et me laissait voir la profondeur de l'abîme dans lequel je m'étais plongée. Mon amant fut obligé de me délacer et de me porter sur mon lit; je le laissai faire sans opposer la moindre résistance ni l'aider en rien; j'avais perdu la conscience de mon individualité; je n'étais plus une femme, j'étais une chose qui souffrait et à cette chose il ne restait pas même assez de force pour se plaindre.

»Hélas! pourquoi ne suis-je pas morte? étais-je donc fatalement destinée à vider jusqu'à la lie la coupe d'amertume à laquelle je venais de mouiller mes lèvres?

»J'étais dans un si pitoyable état, que monsieur de Bourgerel fut obligé de passer la nuit auprès de moi, et ce ne fut que le lendemain matin assez tard que je fus à peu près en état d'écouter avec calme tout ce qu'il me dit pour me consoler. Il me renouvela ses protestations d'un amour éternel; nous étions coupables sans doute; mais après tout, la faute que nous avions commise et dont je ne devais pas craindre les conséquences, puisque nous étions destinés l'un à l'autre, était-elle aussi grande que je me l'imaginais, et avions-nous fait autre chose que glisser sur la pente irrésistible qui nous entraînait l'un vers l'autre? Enfin tous les sophismes que les hommes savent trouver dans leur esprit lorsqu'ils leur faut justifier les fautes qu'ils ont commises ou celles qu'ils nous ont fait commettre.

»On croit facilement ce que l'on espère; les paroles de mon amant calmèrent peu à peu les tourments de mon esprit et de mon cœur, et deux jours après la fatale soirée dont je viens de vous parler, j'étais, non pas tranquille, on ne l'est jamais lorsque l'on ne peut, sans redouter la réponse qu'elle vous fera, interroger sa conscience; mais rassurée, je n'avais en effet aucune raison de douter de la parole de mon amant.

»Lorsque ma tante revint, elle remarqua d'abord l'extrême pâleur de mon visage, que je mis sur le compte de la peur que m'avait causé l'effroyable orage qui s'était déchaîné sur Paris quelques jours auparavant; ma tante, que les heureux résultats du voyage qu'elle venait de faire avaient mise en gaieté, me plaisanta un peu à propos de ce qu'elle appelait mes sottes frayeurs, puis il ne fut plus question de rien.

»M. de Bourgerel qui avait besoin pour se marier de la permission du ministre de la guerre, venait enfin de l'obtenir, ainsi qu'une prolongation de son congé de convalescence qu'il avait sollicitée en même temps. Il accourut tout joyeux nous annoncer cette bonne nouvelle, et comme nous avions à notre disposition depuis déjà longtemps toutes les autres pièces nécessaires, dès le lendemain, nos premiers bans furent publiés. Mon amant obéissant, soit à l'impulsion que je lui donnais, soit à son cœur (je ne puis après ce qui s'est passé m'expliquer la nature du sentiment qui le faisait agir), et dont l'impatience pouvait du reste paraître toute naturelle, avait manifesté à ma tante l'intention d'abréger, autant que cela serait possible, les formalités préliminaires de notre mariage; mais la digne femme qui voulait que les choses se fissent dans les règles n'avait pas voulu y consentir. Eh! bon Dieu! avait-elle répondu à ses supplications, auxquelles, comme bien vous le pensez, j'aurais voulu pour tout au monde qu'il me fût possible de joindre les miennes, n'avez-vous pas, jeunes comme vous l'êtes, le temps d'attendre un peu? j'attends bien, moi, qui suis beaucoup plus vieille que vous et aussi impatiente de vous voir heureux que vous pouvez l'être de le devenir; mais voyez-vous, il est de ces convenances que l'on ne brave pas sans que tôt ou tard il en résulte un mal; je ne veux pas, moi, que l'on croie dans le monde que je suis pressée de marier ma nièce.

»Nous fûmes forcés de nous résigner.

»Cependant les jours s'écoulaient et à mesure que le but auquel tendaient tous mes vœux se rapprochaient de moi, ma sécurité devenait plus grande; l'empressement de mon amant ne s'était pas démenti un seul instant, et si par hasard il voyait un sombre nuage passer rapide sur mon front, il savait faire naître une occasion de me parler en secret, et il trouvait dans son cœur pour me rassurer d'éloquentes paroles.

»Je comptais les jours à mesure qu'ils s'écoulaient, et je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous dire qu'ils me paraissaient d'une longueur extrême, enfin par une belle journée du mois de juin on m'apporta une jolie corbeille de satin blanc qui contenait ces mille colifichets donnés à la jeune fille et qui ne doivent servir qu'à la femme; chaque objet était la traduction d'une pensée délicate, ou d'une gracieuse attention; mon amant avait prévenu tous mes désirs, deviné tous mes goûts; les étoffes étaient celles que j'aurais choisies, le châle était de la couleur que j'aimais: je passai plusieurs heures, les plus délicieuses de ma vie, à examiner l'un après l'autre, ces objets que je ne touchais qu'avec une sorte de vénération, et cependant il n'y avait dans ma corbeille, ni cachemire de l'Inde, ni pierreries étincelantes; la fortune modeste de M. de Bourgerel ne lui permettait pas l'acquisition de ces coûteuses superfluités; un beau châle français, une modeste parure de perles étaient les pièces les plus précieuses de ma corbeille: mais le goût le plus pur, la plus parfaite entente de ce qui est convenable, avaient présidé au choix de toutes ces choses qui me paraissaient, du reste, cent fois préférables aux plus riches trésors de Golconde et Visapour.

»La nuit vint, et je pus me dire en me couchant, c'est demain.

»Et cependant j'avais eu le cœur gros toute la soirée, et lorsque je fus seule dans ma chambre, quelques larmes que je ne cherchais plus à retenir, se frayèrent un passage et tombèrent lentement le long de mes joues pâles; c'est que mon amant n'était pas venu ainsi qu'il en avait l'habitude, nous rendre compte le soir de ce qu'il avait fait durant la journée et que je ne pouvais m'expliquer que par un malheur dont il aurait été la victime, cette absence la veille d'un jour semblable à celui que devait éclairer le soleil du lendemain.

»Je pris la résolution d'attendre son retour assise près de ma fenêtre.

»Une heure, deux heures se passèrent, et il ne revint pas. J'étais accablée de fatigue et je me pris à songer que si je ne prenais pas quelques instants de repos, j'aurais pour la cérémonie du lendemain, une singulière physionomie; cette réflexion me détermina à me coucher, mais malgré tous mes efforts, malgré les raisonnements que je me fis à moi-même pour trouver une raison qui m'expliquât l'absence de mon amant, je ne pus parvenir à m'endormir avant la naissance du jour. Ainsi qu'il arrive souvent, après que toutes nos forces se sont épuisées dans une lutte inégale, je dormis d'un sommeil de plomb et je ne me réveillai que lorsque les rayons du plus beau soleil qui se puisse imaginer, vinrent caresser mon chevet; je me jetai à bas de mon lit, et je courus à ma fenêtre. Hélas! je devinai à l'aspect de celle de mon amant, dont la veille j'avais remarqué jusqu'aux plus petits plis des rideaux, qu'il n'était pas rentré chez lui.

»La journée se passa sans qu'il reparût; les personnes qui devaient être témoins de notre union, celles que ma tante avait invitées, aussi bien que celles qui avaient été invitées par lui, arrivèrent successivement; personne ne put nous donner de ses nouvelles, et à toutes il fallut raconter ce qui nous arrivait. Quelle journée, suivie de jours plus affreux encore!

»Nos efforts, pour découvrir ce qu'était devenu monsieur de Bourgerel, demeurèrent sans résultats, ce fut en vain que nous nous adressâmes aux diverses personnes qui le connaissaient, au ministère de la guerre, au parent qui avait fait pour lui la demande de ma main à ma tante, personne n'en savait plus que nous sur son compte; sa disparition, pour tout le monde comme pour nous, était un problème insoluble, une énigme sans mot.

»Je tombai malade, et pendant un mois je fus entre la vie et la mort; ma bonne tante me soigna avec le dévouement qu'elle m'avait toujours témoigné, et grâce à ses soins, et peut-être aussi grâce à la bonté de ma constitution et à mon extrême jeunesse, je recouvrai la santé; mais ce ne fut que pour acquérir la certitude d'un malheur plus effroyable encore que tous, ceux qui m'avaient accablé: je m'aperçus à des signes non équivoques que j'allais devenir mère.

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