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Les vrais mystères de Paris

LES VRAIS (continued 2)

Reading edition

—Vous me donnez donc votre parole de gentilhomme que je n'ai rien à craindre?

Le vicomte de Lussan répondit par l'affirmative à cette question de l'usurier. Juste qui paraissait très rassuré depuis que le vicomte de Lussan lui avait donné sa foi de gentilhomme que sa personne et ses biens seraient respectés, l'introduisit enfin dans son cabinet. Il n'oublia pas cependant de jeter, en entrant, son mouchoir sur le portefeuille; et ce mouvement ayant, selon toute apparence, échappé à son compagnon, il se sentit soulagé d'un grand poids.

Il offrit un siége au vicomte et s'assit dans son vieux fauteuil de canne.

—Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une furieuse peur, monsieur le vicomte, dit Juste une fois qu'il se fut retranché derrière le grillage qui formait une espèce de rempart autour de la petite table qui lui servait de bureau.

Nous devons maintenant expliquer à nos lecteurs, quels étaient les moyens employés par Juste, pour se mettre à l'abri des tentatives de ceux de ses clients qu'il croyait capables de lui nuire.

Le chien de Terre-Neuve, animal qu'il avait élevé et dressé lui-même avec le plus grand soin, était véritablement un gardien formidable et très-capable de dévorer un homme sur un signe de son maître; aussi était-il toujours en liberté. Le père Juste qui comptait sur sa vigilance et son incorruptibilité, qualités que diverses fois il avait fait éprouver et qui jamais n'avaient été mises en défaut, était parfaitement tranquille.

Lorsqu'on sonnait, il n'ouvrait sa porte qu'après avoir reconnu à travers le petit guichet dont nous avons parlé, quelle était la personne qui sollicitait son admission. Lorsqu'il l'avait admise, il la faisait entrer dans son cabinet et lui se retirait dans son espèce de fort, dont la porte se fermait en dedans et ne pouvait être ouverte qu'à l'aide d'un cordon placé à la droite de l'usurier. Si quelqu'un avait voulu tenter de forcer le grillage, il pouvait se retirer dans la cour auprès de son fidèle gardien, qui alors l'aurait défendu jusqu'à la mort. La pièce qu'il appelait son cabinet, était ci-devant une chambre à coucher dont l'alcôve treillagée et garnie de petits rideaux verts, existait encore. C'est dans cette alcôve que Silvia s'était tenue cachée pendant tout le temps que le général était resté chez Juste.

De ce qui précède, on doit naturellement conclure que Juste pouvait, jusqu'à un certain point, recevoir chez lui, sans avoir rien à redouter de leur part, les gens suspects avec lesquels il était en relations réglées: en effet, dans sa cour il avait son gardien à sa disposition, et, à son défaut même, il pouvait demander du secours à ses voisins, dont les fenêtres en dominaient l'intérieur; il n'était pas du reste probable que l'on osât y commettre un attentat contre sa personne.

Lussan causait depuis quelques instants avec l'usurier, et n'avait pas encore abordé le sujet de sa visite, les fumées qui obscurcissaient son cerveau ne s'étaient pas encore tout à fait dissipées.

—Vous ne me rendez pas justice, disait-il sans cesse; croyez-vous qu'un gentilhomme d'aussi bonne maison que votre serviteur ait jamais manqué à sa parole?

En achevant ces mots, il enleva avec le bout de sa canne le mouchoir à petits carreaux bleus qui cachait le bienheureux portefeuille dont il s'empara.

La physionomie de Juste, en voyant son trésor à la disposition du comte de Lussan, prit tout à coup une expression de douloureuse anxiété, que toutes les paroles imaginables seraient incapables de peindre: on pouvait seulement entendre quelques sourds gémissements s'échapper de sa poitrine, et ce n'est qu'à grand peine qu'il put réunir assez de force pour articuler ces quelques paroles:

—Monsieur le vicomte!... mon portefeuille... votre parole... rendez-moi mon portefeuille!

Le vicomte avait ouvert le vieux portefeuille et examinait avec beaucoup d'attention tout ce qu'il contenait.

—Diable! dit-il enfin, sans paraître remarquer la profonde consternation empreinte sur tous les traits de Juste, des billets de banque, des bank-notes, des mandats sur les receveurs généraux, d'excellentes actions au porteur: il y a toute une fortune dans ce vieux portefeuille.

—Monsieur le vicomte répétait toujours le pauvre Juste, vous m'avez donné votre parole de gentilhomme, je suis sans inquiétude.

De Lussan, que les transes mortelles du malheureux usurier amusaient singulièrement paraissait ne pas vouloir l'entendre.

—Je disais donc, continua-t-il, qu'il y a dans ce portefeuille toute une fortune; et si je le voulais, je pourrais sortir d'ici en l'emportant sans que vous tentassiez de vous opposer à mon passage, il est même probable que vous n'iriez pas faire à la police la confidence de ce qui vous serait arrivé.

—C'est vrai, dit Juste, je vous aime trop pour avoir le courage de vous dénoncer; mais je suis ruiné... mort...

—Vous n'êtes ni mort, ni ruiné; mais vous êtes et vous serez toujours un vieil imbécile, un pince-maille, un vieux juif, tout chrétien que vous êtes; vous méritez sans aucun doute une sévère leçon, mais je n'ai pas oublié que je vous ai donné ma parole.

Et le vicomte de Lussan tendit à Juste, par le guichet pratiqué dans le grillage, le vieux portefeuille et tout ce qu'il contenait.

Il n'y a pas dans notre langue d'expression assez énergiques pour retracer fidèlement le changement qui s'opéra soudainement sur le visage de l'usurier à cette restitution si inattendue; les plus brillantes couleurs remplacèrent tout à coup l'affreuse pâleur qui couvrait son visage; il faudrait en un mot être usurier et avare afin de pouvoir peindre convenablement la vive satisfaction qu'il éprouva.

—J'ai voulu seulement continuer la plaisanterie, lui avait dit le comte en lui remettant son trésor, mais je crois bien que maintenant vous êtes corrigé, et que vous ne serez plus tenté de vous méfier d'un homme comme moi.

—Ah! monsieur le vicomte, que de reconnaissance, s'écria Juste après avoir enfoui le portefeuille dans une des vastes poches de sa vieille houppelande; si jamais vous avez besoin de quelques billets de mille francs, je vous les prêterai... Moyennant de bonnes et valables garanties, et un intérêt raisonnable, s'empressa-t-il d'ajouter, dans la crainte que celui auquel il s'adressait ne voulût de suite mettre sa bonne volonté à l'épreuve.

—Laissons toutes ces fadaises et parlons de l'objet qui m'amène, dit le comte; vous êtes maintenant, je crois, en état de m'écouter?

—Oui, monsieur le vicomte.

—J'ai rencontré il y a déjà quelques temps chez une noble dame de charité, le joaillier chez lequel elle se fournit depuis environ dix ans; j'ai causé avec cet homme, qui m'a fait, ainsi que cela se pratique, ses offres de services, et m'a instamment prié d'aller lui rendre visite si par hasard j'avais quelques acquisitions à faire. Vous avez déjà deviné, digne père Juste, que peu de jours après cette rencontre, il me prit la fantaisie d'acheter quelques bijoux et que je me rendis chez le joaillier en question, où je dépensai quelques centaines de francs.

Lors de cette première visite, que j'ai fait durer aussi longtemps que cela m'a été possible, j'ai trouvé l'occasion d'adresser quelques paroles aimables à la femme et à la fille de mon homme, qui sont du reste toutes deux de très-jolies et de très-aimables femmes.

Je suis retourné plusieurs fois faire de nouvelles emplettes chez cet honnête marchand. Grâce à mon extrême politesse, aux compliments que j'adresse sans cesse aux deux dames, qui sont un peu, comme toutes les femmes, disposées à accorder une confiance sans bornes à tous ceux qui les adulent, à quelques fleurs offertes à propos, je n'ai pas eu de peine à devenir le plus intime ami de la maison; de sorte que j'ai pu facilement prendre l'empreinte des trois serrures de sûreté qui ferment la porte de l'appartement, et que le joaillier croit invulnérables.

—C'est une affaire magnifique! Est-elle mûre?

—Pas encore tout à fait; mais je voudrais avoir sous la main, pour m'en servir en temps utile, deux hommes adroits et déterminés pour l'exécution: pouvez-vous me procurer cela?

—Mais que ne prenez-vous Lion le Taffeur et Maladetta, ou bien Robert et Cadet-Vincent?

—Lion et Maladetta sont des hommes spéciaux qui ne conviennent pas à cette affaire; et je ne veux pas avoir, vous le savez bien, de relations directes avec les deux autres, dont le ton et les manières sont de nature à compromettre le plus honnête homme du monde.

—Ah! diable! à qui donc confier l'exécution de cette affaire?

—Voyez, demandez à la Sans-Refus, il doit y avoir parmi les habitués de son établissement quelqu'un à qui il soit possible de parler sans compromettre sa réputation.

—Voulez-vous Délicat, Coco-Desbraises, Rolet le mauvais Gueux, Charles la belle Cravate, le Grand-Louis, Vernier les Bas bleus; je ferai parler par la mère Sans-Refus à ceux d'entre eux qui vous conviendraient.

—Vous êtes fou, Juste! il faut que je donne moi-même les instructions nécessaires, et je ne puis vraiment me commettre avec un seul des misérables que vous venez de nommer.

—Mais si vous les connaissez, ils ne vous connaissent pas plus qu'ils ne me connaissent moi-même, et vous pouvez sans inconvénient vous rencontrer avec les deux plus propres, Charles la belle Cravate et Vernier les Bas bleus par exemple.

Le vicomte de Lussan réfléchit quelques instants.

—Décidément, dit-il, je ne veux aucun de ces misérables; tous ces gens-là ont un langage atroce, de pitoyables costumes, et de si dégoûtantes manières qu'ils me font mal au cœur. Cherchez, père Juste, vous devez avoir parmi vos connaissances ce qui me convient: les deux que vous m'avez procurés pour l'affaire du marchand papetier.

—Ah! vous voulez parler de Fanfan la Grenouille et de Poil aux Lèvres; ces deux braves garçons viennent d'être arrêtés; par suite de révélations: ils sont là-bas.

—J'en suis désespéré. Mais vous pourrez sans doute en trouver d'autres: j'attendrai, rien ne presse.

—S'il n'y a pas péril en la demeure, je vous y engage. Je crois que si vous me laissez un peu de temps devant moi, il me sera possible de vous procurer des gens avec lesquels vous pourrez facilement vous entendre.

Juste, lorsqu'il faisait cette promesse au vicomte de Lussan, pensait à la femme à laquelle il avait, quelques heures auparavant, acheté les pierreries du comte Colorédo, il supposait, et nos lecteurs savent que ses conjectures étaient fondées, que cette femme n'était qu'un émissaire des individus qui avaient commis le vol, individus qui ne s'en tiendraient probablement pas là, et que tôt ou tard il finirait par connaître.

—Maintenant que nous sommes parfaitement bien ensemble, dit le vicomte de Lussan, il faut que je vous fasse comprendre que toutes les précautions dont vous vous entourez seraient inutiles, si un individu comme moi par exemple, voulait vous assassiner afin de vous voler ensuite. D'abord on pourrait sans peine empoisonner votre Cerbère.

Et comme l'usurier secouait la tête et faisait une grimace négative.

—Il y a de si friandes boulettes, reprit le vicomte qu'elles tentent les chiens les mieux élevés et les plus sobres. Du reste si de ce côté votre animal est invulnérable; ne connaît-on pas mille moyens de charmer les chiens, et de rendre aussi doux qu'un mouton, le plus féroce de ces animaux, et puis vous vivez seul, et, depuis la mort de madame Juste, vous ne sortez que rarement, de sorte que vous seriez mort depuis longtemps lorsqu'on commencerait à s'inquiéter de vous.

—Oui, tout cela est possible; mais quand je serais mort, qui indiquerait aux assassins le lieu qui renferme mon or et mon portefeuille? car c'est par extraordinaire que je l'avais apporté avec moi; c'est une imprudence que j'ai commise aujourd'hui pour la première fois, et qui ne se renouvellera plus, je vous l'assure: il est vrai que je n'avais eu à traiter qu'avec une femme et un général de mes amis, et que je ne devais rien craindre de ces deux personnages.

—Ainsi donc, vous êtes persuadé qu'il serait impossible de découvrir votre cachette?

—Oui, M. le vicomte.

—Quelle erreur est la vôtre, mon cher Juste! on la découvrirait, gardez-vous d'en douter. Mais tranquillisez-vous: aucun de ceux avec lesquels vous êtes en relations ne songe à vous faire le moindre mal; car admettons un moment qu'on vous enlève quelques centaines de mille francs, qui, partagés entre trois ou quatre personnes seraient bientôt dissipés, où trouverait-on après un homme comme vous! car vous êtes vraiment notre providence! Quel que soit le chiffre d'une affaire, vous payez comptant; tandis que vos confrères ne donnent que des à-compte; vous savez si bien faire disparaître les objets que vous achetez, qu'une fois qu'ils sont entrés chez vous, on n'en entend plus parler. Avec vous on termine de suite: il est vrai que vous donnez le moins possible; mais qu'est-ce que cela fait? Vous voyez que nous avons le plus grand intérêt à vous conserver. Que deviendrions-nous sans vous? vous nous êtes nécessaire, indispensable; soyez donc sans inquiétude sur votre sort, vous n'avez rien à redouter: on ménage toujours les gens dont on a besoin; et puis d'ailleurs ne vous ai-je pas prouvé la vérité de ce que je viens de vous dire en vous rendant votre portefeuille, que je pouvais garder impunément.

—C'est vrai, mais tous mes clients ne sont pas des nobles gentilshommes bretons. Si ce portefeuille était tombé entre les mains de Coco-Desbraises ou de Délicat, ils l'auraient gardé.

—Il faut convenir, mon cher Juste, que vous faisiez une piteuse grimace à la fois épouvantable et risible tandis qu'il était entre mes mains, la mort était vraiment sur vos lèvres. Vous aimez donc bien l'argent, M. Juste?

—Oh! oui, je l'aime! L'argent et Dieu, voyez-vous, sont les seuls objets de mon culte! L'argent!... mais que faire ici-bas sans argent! N'est-ce pas avec ce métal, avec ce vil métal, comme disent ceux qui n'en possèdent pas, que l'on peut se procurer tous les bonheurs et toutes les satisfactions de cette vie, et toutes les béatitudes de l'autre?

—Je sais, répondit de Lussan, que lorsque l'on possède beaucoup d'argent il devient facile d'obtenir des honneurs, des grades et des places; que pour avoir de superbes chevaux, des équipages magnifiques, de jolies maîtresses, tous les plaisirs enfin, il en faut beaucoup; mais à vous, père Juste, qui vivez comme un anachorète, qui êtes toujours mal vêtu, et qui ne déjeunez jamais au café Anglais, à quoi vous sert, dites-le-moi, tout celui que vous possédez, puisque vous ne savez pas en jouir?

—Je ne sais pas en jouir, M. de Lussan, je ne sais pas en jouir? quelle erreur est la vôtre! Je jouis beaucoup plus que vous; je savoure toutes les délices, tout le bonheur dont vous faites tant de cas; je m'enivre à la coupe que vos lèvres effleurent à peine, et mes jouissances sont d'autant plus grandes et plus délicieuses qu'elles n'entraînent pas après elles les regrets et les désillusions de la vie commune. J'ai comme vous des maîtresses, des chevaux et des équipages: des maîtresses, plus pimpantes et plus jolies, des chevaux de meilleure race, des équipages plus brillants que les vôtres, M. le vicomte de Lussan!

—Vous m'étonnez, cher Juste! Je vous avoue que je ne m'étais pas douté que vous possédiez tant et de si belles choses. Mais où sont-elles donc? je suis vraiment désireux de voir toutes ces merveilles.

Juste tira de la poche de sa houppelande le vieux portefeuille de maroquin vert, puis il en tira les billets de banque, bank-notes, mandats et actions au porteur qu'il renfermait et qu'il étala sur sa petite table de bois noir, puis il s'écria avec enthousiasme:

—Voilà mes salons dorés, mes boudoirs parfumés, mes bains de jaspe et de porphyre, mes équipages du carrossier à la mode, mes chevaux anglais, mes chiens de race et mes valets dorés sur toutes les coutures! voilà mes maîtresses! et celles-là sont douées de toutes les beautés que mon imagination leur prête! brunes et blondes, fougueuses on naïves, enjouées ou mélancoliques, fidèles même si cela me convient; car avec de l'argent, voyez-vous, on achète tout, même de la fidélité, la marchandise la plus rare.

Le vicomte de Lussan écoutait l'usurier d'un air profondément étonné; il ne s'attendait pas à trouver sous une aussi ignoble enveloppe des idées aussi poétiques que celles que venait d'exprimer le vieux Juste.

—Continuez, dit-il, je vous écoute avec beaucoup d'attention, et je vous avoue que, que jusqu'à ce jour, je ne m'étais pas douté que le père Juste, ce vieux bonhomme que très-souvent j'ai vu grelotter dans une pièce sans feu, durant les plus rudes journées de l'hiver, et souffler dans ses doigts pour se réchauffer, était susceptible d'éprouver d'aussi vives jouissances.

—Des jouissances! mais en est-il de plus vives, de plus réelles que celle de plonger dans un bain d'or, de serrer contre sa poitrine plusieurs millions en billets de banque, et de pouvoir se dire: Quand je le voudrai, je pourrai satisfaire toutes mes fantaisies et tous mes caprices: des femmes, j'en aurai de tous les pays et de toutes les conditions: des cantatrices et des danseuses, des aimées et des bayadères, si cela me convient, j'ai le moyen de les payer le prix qu'elles se vendent; quand je le voudrai la poitrine du vieil usurier de la rue Saint-Dominique-d'Enfer sera couverte de rubans de toutes les couleurs et de croix de tous les ordres; quand je voudrai, je ne serai plus le père Juste, mais M. de Saint-Juste.

—Mais, M. Juste, puisque vous comprenez si bien les jouissances de la vie, pourquoi diable, puisque vous en avez les moyens, vous contentez-vous de l'ombre lorsque vous pouvez vous procurer la réalité?

L'usurier, en proie à une surexcitation presque fébrile, avait oublié toute prudence; il attacha quelques instants ses petits yeux vert de mer, qui brillaient comme deux escarboucles, sur le vicomte de Lussan, puis il se mit à rire aux éclats.

—Ah! ah! dit-il, vous n'êtes poëtes qu'à demi, vous autres gens du monde; vous me dites que j'ai tort de me contenter de l'ombre lorsque je puis me procurer la réalité, vous avez la vue courte, M. le vicomte de Lussan. Mais vous ne savez donc pas que tous les jours mon trésor devient plus considérable; et qu'avec lui s'augmente la somme des désirs que je puis satisfaire. Il existe un plaisir, et celui-là je le possède, qui les renferme tous, c'est d'avoir beaucoup d'or, beaucoup plus que vous ne pourriez le croire, si je vous disais la somme à laquelle s'élèvent mes richesses, beaucoup plus que n'en possèdent des gens qui se croient infiniment plus riches que moi, et cet or, il n'est pas dans les caisses de l'Etat, ni dans celle d'un banquier, il est ici. Je puis chaque soir, si cela me plaît, me rouler sur un lit de pièces d'or et de billets de banque, et ce lit me paraîtra plus doux que le lit de pétales de roses de Lucullus; je puis en ramasser une certaine quantité et me dire, sans craindre que qui que ce soit vienne me démentir: «Avec cela je suis au-dessus de tous les hommes, que je puis à mon gré rendre souples et rampants; avec cela je tiens entre mes mains l'honneur des filles et des femmes, celui des pères et des maris; je puis me faire ouvrir toutes les portes, faire fléchir devant moi toutes les consciences; je puis enfin me faire rendre le culte qui n'est dû qu'à Dieu.»

La physionomie du vieil usurier, pendant tout le temps qu'il avait employé pour débiter cette longue tirade, avait exprimé tour à tour la joie la plus fanatique, et la plus délirante satisfaction. Son teint, ordinairement si pâle et si terreux, brillait de plus vives couleurs.

—Ma foi, mon cher Juste, lui dit le vicomte de Lussan, vous êtes si éloquent et si persuasif que je suis forcé d'être de votre avis, et de croire que le vrai bonheur est celui que vous savez si bien peindre; je veux à l'avenir marcher sur vos traces; mais, pour goûter le bonheur dont vous faites tant de cas, il me manque les premiers éléments. Le père Loisseau me fournira, je l'espère, les premières pierres de l'édifice que je veux bâtir.

—Il faut le croire, M. le vicomte, répondit Juste en tendant, à travers le guichet de son grillage, sa main décharnée au vicomte de Lussan, il faut le croire.

Le vicomte sortit.

VI.—Le vicomte de Lussan.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant cette histoire, la mère Sans-Refus était la fille naturelle d'un assassin rompu vif en 1787, dans une des cours de Bicêtre, et d'une fille Marianne Lempave, condamnée pour vol à plusieurs années de prison.

Après l'exécution de son père, à laquelle, par suite de circonstances que nous rapporterons en temps utile, elle avait été forcée d'assister, Marie-Madeleine Colette Comtois, ou plutôt la mère Sans-Refus (nous conserverons à cette femme le nom sous lequel, jusqu'au moment où nous sommes arrivés, elle a été connue de nos lecteurs), qui jusqu'alors avait exercé, dans la rue Grenier-sur-l'Eau un commerce qui n'a pas de nom dans la langue des honnêtes gens, prit pour son compte l'ancien établissement de la rue de la Tannerie, dans lequel nous avons plusieurs fois déjà introduit nos lecteurs.

Ce n'est pas sans raisons, que nous avons dit l'ancien établissement, car certaines maisons, certaines rues même, paraissent fatalement destinées à n'être habitées que par la partie vicieuse ou misérable de la population. Malgré les changements apportés dans nos mœurs et dans nos habitudes par la civilisation, toutes celles des rues, assignées par les anciennes ordonnances de nos rois à l'infâme commerce de la prostitution, qui n'ont pas été démolies de fond en comble, sont encore aujourd'hui habitées par des prostituées et par ceux qui vivent de leur commerce, et pour n'employer qu'un exemple entre plusieurs qui pourraient servir à prouver la vérité de ce que nous avançons: nous citerons seulement celle dans laquelle Marie Madeleine Colette Comtois fit ses premières armes, la rue Grenier-sur-l'Eau.

Cette rue vient d'être démolie en entier, des constructions élégantes ont remplacé les masures sombres et fétides qui servaient autrefois d'asile à des individus d'un aspect plus hideux encore que celui des lieux qu'ils habitaient, il y a maintenant de l'air et du soleil dans la rue Grenier-sur-l'Eau; eh bien! une des anciennes masures de cette rue, sise au coin de celle Geoffroy-l'Asnier, n'a pas subi le sort de ses compagnes, elle a échappé, par hasard, à la démolition générale qui vient d'être faite; vous croyez peut-être que, forcée de paraître au grand jour, la vieille effrontée a changé de mœurs; qu'elle essaye au moins de faire oublier les fautes de son passé, du tout; elle est aujourd'hui ce qu'elle était il y a trente ans, il y a cinquante ans, il y a plus longtemps peut-être; elle est ce qu'elle sera dans cinquante ans si elle existe encore un mauvais lieu!

L'établissement de la mère Sans-Refus fut d'abord fréquenté par tous les malfaiteurs qui avaient connu son père et sa mère; mais à mesure que les années s'écoulaient, leurs rangs s'éclaircissaient de plus en plus, et bientôt il n'en resta plus que quelques-uns dont l'âge avait blanchi la tête et courbé l'épine dorsale, trop vieux, en un mot, pour mettre de nouveau la main à la pâte[245], mais encore très-capables, à ce qu'ils disaient, et la suite prouvera qu'ils ne mentaient pas, de faire d'excellents élèves.

Ces misérables débris des luttes précédemment engagées contre la société, restèrent les seuls habitués fidèles, il est vrai, mais très-peu capables de faire la fortune d'un semblable établissement, en raison de la réserve que leur imposait l'inaction dans laquelle ils étaient forcés de vivre, aussi la mère Sans-Refus se désolait-elle à chaque instant du jour, et toutes ses lamentations trouvaient un écho dans le cœur de ses fidèles.

—Ecoute, ma fille, lui dit un jour l'un d'eux, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, qui avait passé les deux tiers, au moins, de cette longue existence dans les bagnes et dans les maisons centrales[246], ton boccart[247] tombera tout à fait, si tu ne veux pas joindre une nouvelle branche à ton commerce. Les fanandels[248] dépensent leur auber[249] là où ils trouvent à fourguer[250], c'est tout simple.

La mère Sans-Refus, à laquelle la terrible mort de son père, et la fin malheureuse de sa mère, qui venait à ce moment de mourir en prison, avaient inspiré une terreur salutaire, craignait d'avoir à subir tôt ou tard les conséquences du métier de recéleur; mais le vieillard la catéchisa tant et si bien, qu'il finit par vaincre, non pas ses scrupules, la fille de Comtois et de Marianne Lempave avait été trop bien élevée pour en éprouver, mais la crainte; qui jusqu'alors l'avait empêchée de franchir l'extrême limite qui sépare les gens qui, sans être honnêtes, échappent cependant à l'action de la loi, de ceux qu'elle a le droit de frapper.

Il fut donc convenu que la mère Sans-Refus ferait savoir à tous ceux que cette nouvelle pouvait intéresser, qu'elle était prête à donner un prix raisonnable de toutes les marchandises qui lui seraient proposées.

Cette résolution une fois prise, le vieil ami de la mère Sans-Refus, ce Nestor du crime, qui était doué d'une éloquence si persuasive que l'on pouvait dire de lui comme du roi de Pylos, que lorsqu'il parlait ses paroles étaient plus douces que le miel du mont Hymète, se chargea de voir la nouvelle génération de malfaiteurs qui avait remplacé ceux qui avaient connu la mère Sans-Refus lors de ses débuts dans la rue Grenier-sur-l'Eau.

Ses démarches furent tout d'abord couronnées de succès. Il fut accueilli dans tous les tapis[251] qu'il visita, avec le respect et les égards que l'on croyait devoir accorder à un brave garçon[252], éprouvé par un long séjour dans les bagnes et dans les prisons, et les ouvertures qu'il fit aux habitués des mauvais lieux qui infestent encore les rues Aubry-le-Boucher, de Bondy, de Bièvre, du Plâtre-Saint-Jacques, des Marmouzets, la place Maubert, le boulevard du Temple, furent accueillies avec le plus vif empressement, et tous lui promirent (lorsqu'il eut convenablement fait valoir les raisons qui militaient en faveur de la mère Sans-Refus) que ce ne serait jamais qu'après s'être adressés à elle qu'ils iraient rendre visite à la Tête-de-Mort[253], à la Pomme-Rouge[254], ou à Fouille-au-Pot[255].

Ils se montrèrent fidèles observateurs de la parole qu'ils avaient donnée à leur doyen et l'établissement de la mère Sans-Refus, à peu près désert quelques jours auparavant, devint tout à coup le plus florissant de tous ceux du même genre.

Semblables à ces oiseaux voyageurs qui quittent sans regret nos climats à la naissance des mauvais jours, ses odalisques avaient toutes successivement abandonné son harem, faute d'y rencontrer un sultan, elles y revinrent en foule avec le beau temps.

La mère Sans-Refus eut bientôt acheté à ceux de ses habitués que le lecteur connaît déjà, une quantité si considérable de bijoux et d'argenterie qu'elle dut songer à s'en défaire afin de réaliser une somme qui lui permit de continuer ses opérations.

Cadet Filoux, ainsi se nommait le vieillard dont nous venons de parler, fut encore cette fois la Providence de la mère Sans-Refus. Vêtu d'un costume qu'il devait à la munificence de la tavernière, et qui donnait du relief à sa physionomie respectable et à ses magnifiques cheveux blancs, il se mit en quête et après de nombreuses recherches, il finit par découvrir l'honnête M. Juste.

Celui-ci était déjà en relations avec tout ce que la capitale renferme de fripons titrés et décorés, lorsque Cadet Filoux vint lui rendre visite, et il lui était arrivé plus souvent qu'il ne voulait en convenir, d'acheter, soit à l'un, soit à l'autre, un riche bracelet, une broche de grande valeur enlevés par son cavalier à une jolie duchesse ou à quelque coquette financière, au milieu des enivrements d'une valse ou d'un galop ou d'une polka; ces objets, aussitôt qu'ils étaient achetés, étaient immédiatement expédiés secrètement en Angleterre ou en Hollande, pays dans lesquels le père Juste s'était ménagé des correspondants intelligents qu'il servait dans la capitale avec un zèle égal à celui qu'ils déployaient pour lui toutes les fois que l'occasion s'en présentait.

Lorsque Cadet Filoux, après avoir employé les précautions oratoires qui ne devaient pas être négligées en semblable occurrence, eut fait connaître à M. Juste l'objet de sa visite, ce dernier ne se montra pas d'abord très-empressé d'établir avec la mère Sans-Refus les relations que lui proposait le Nestor des bagnes; mais celui-ci lui fit tant et de si beaux discours, qu'il le détermina enfin à voir sa protégée, et que séance tenante, jour et heure furent pris pour la première entrevue.

Juste et la mère Sans-Refus s'entendirent facilement ensemble; il fut convenu que Juste achèterait et payerait comptant, mais seulement les deux tiers de leur valeur réelle tous les objets d'or et d'argent qui lui seraient offerts par la tavernière, qui traiterait à ses risques et périls avec les derniers possesseurs qui ne devraient jamais le connaître.

Toutes les clauses de ce contrat que les deux parties avaient un intérêt égal à respecter furent rigoureusement observées, seulement, la mère Sans-Refus, un peu plus communicative que le père Juste, lui fit successivement connaître tous ceux qu'elle appelait ses ouvriers, ce qui explique comment le père Juste put lorsque l'occasion se présenta, mettre en rapport avec des hommes d'exécution le vicomte de Lussan, jeune gentilhomme breton, qui après avoir été successivement chevalier d'industrie grec, était devenu ce qu'en terme du métier on nomme un donneur d'affaires.

Du récit des faits qui précèdent nos lecteurs ont dû naturellement conclure qu'à l'époque où nous sommes arrivés, il existait dans la capitale tous les éléments d'une association de malfaiteurs, et que de ces événements, une fois qu'ils seraient réunis et dirigés par une ou plusieurs mains habiles, il devait résulter une société dans la société, plus dangereuse cent fois que toutes les associations dont nous venons de voir se dérouler les fastes devant la cour d'assises de la Seine.

En effet, celle-là pouvait être nombreuse, composée d'individus résolus et de toutes les classes, et dirigée par des hommes, auxquels le nom qu'il portaient et la position qu'ils occupaient dans le monde, devaient en quelque sorte donner la certitude de l'impunité. Mais tous ces hommes dont les uns vivaient dans l'atmosphère enfumée du bouge de la rue de la Tannerie, tandis que les autres donnaient le ton dans les salons les plus aristocratiques de notre bonne ville, devaient-ils enfin se réunir et marcher tous ensemble du même pas vers un but commun? Hélas! oui.

Prenez une quantité quelconque de mercure que vous jetterez avec force sur le parquet, le métal se divisera d'abord en plusieurs milliers de molécules imperceptibles, puis peu à peu et insensiblement ces molécules se joindront l'une à l'autre et bientôt toutes ces parties éparses auront formé un tout parfaitement homogène, il en est à peu près de même des malfaiteurs de toutes les catégories, ils se rencontrent sans se chercher, sans se connaître, ils se devinent avant même de s'être parlé, est-ce à dire qu'en se rapprochant ainsi l'un de l'autre ils obéissent à une loi fatale de leur organisation? Non grâce à Dieu, mais ce qui est vrai, c'est que l'habitude de vivre continuellement en garde contre tout le monde (et telle est la loi de l'existence des malfaiteurs) donne au corps certains tics qui sont imperceptibles aux yeux du vulgaire, mais qui se laissent facilement saisir par des gens expérimentés.

Un nouveau crime, commis par Salvador, Silvia et Roman devait unir entre eux les anneaux épars de cette longue chaîne qui traînait à la fois dans les plus nobles demeures et dans le bouge infect de la mère Sans-Refus.

Les mauvais instincts de la jolie Silvia n'avaient pas attendu pour se développer l'époque à laquelle nous sommes arrivés, les événements de sa vie que nous avons déjà rapportés, ont prouvé jusqu'à l'évidence que cette femme était capable de commettre tous les crimes, lorsqu'il s'agissait de satisfaire l'un d'eux, qu'en un mot elle cachait sous une gracieuse enveloppe une âme bien digne d'appartenir au dernier rejeton des affreux scélérats auxquels elle devait le jour.

Continuellement en contact avec deux hommes aussi peu scrupuleux que l'étaient Salvador et Roman, dont elle avait été à même d'apprécier l'audace et pour l'un desquels elle ressentait une vive affection, l'orgueil qui ainsi qu'on a pu le voir était un des traits dominants de son caractère, devait lui inspirer l'envie de se montrer digne d'eux, de les surpasser même si l'occasion s'en présentait.

Au moment même où Silvia, par la découverte des pierreries volées au comte Colorédo, acquérait relativement à son amant, et à l'homme qui se faisait passer pour l'intendant de ce dernier, la certitude d'un fait que la conversation qu'elle avait entendue dans le parc du château de Pourrières lui avait permis de supposer, elle avait conçu l'idée d'un crime dont le juif Josué devait être la victime, pendant son entretien avec l'usurier Juste, elle se dit que ce dernier ne devait pas non plus être négligé et que ce serait un coup de maître que de dépouiller à la fois le chrétien et l'israélite.

Cet entretien lui ayant appris que Josué était à Paris, tandis qu'elle le supposait à Marseille, elle avait adroitement interrogé Juste, afin d'arriver à connaître sa demeure; mais cet usurier qui craignait qu'elle n'eût l'intention d'aller trouver son digne confrère, s'était constamment tenu sur la réserve: de sorte qu'il lui avait été impossible malgré toute son adresse et les questions détournées qu'elle lui avait faites, d'arriver au but qu'elle voulait atteindre.

Après avoir rendu compte à Salvador et à Roman des résultats plus que satisfaisants de la mission qu'elle venait d'accomplir, et avoir reçu avec une orgueilleuse satisfaction les louanges que méritaient son audace et son intelligence, elle leur communiqua, sans se donner la peine de prendre les précautions oratoires qu'une semblable ouverture paraissait nécessiter, les projets qu'elle avait conçus.

—Mais pour opérer de cette manière il faudrait absolument se défaire de ces deux hommes qui sont continuellement sur leurs gardes, s'écria Salvador, lorsque Silvia eût achevé d'exposer le plan qu'elle avait conçu.

Silvia ne répondit pas à cette observation qui paraissait renfermer un blâme implicite.

La contenance de Roman était embarrassée, il craignait que la proposition de Silvia, dont il appréciait l'extrême malice, ne fût une pierre de touche destinée à lui faire connaître les véritables sentiments de ses deux compagnons.

—Il paraît que ces deux opérations ne vous conviennent pas? dit Silvia, que la froideur de son amant et du bon M. Lebrun, c'est ainsi qu'elle nommait ordinairement Roman, étonnait singulièrement.

Ce dernier cependant se détermina enfin à rompre la glace, mais en évitant cependant de répondre d'une manière positive.

—On peut toujours, dit-il, se procurer l'adresse du juif Josué, examiner les lieux qu'il habite et prendre quelques renseignements sur son compte; ces démarches ne nous engageront à rien quant à présent, et leurs résultats pourront nous servir à l'avenir.

—L'avenir, l'avenir, dit Silvia, celui que nous avons devant nous n'est pas très-brillant, les cent billets de mille francs que je viens de vous apporter ne nous mèneront pas très-loin.

—C'est vrai, répondit Roman, il faut absolument que nous fassions une saignée au coffre-fort de messire Josué, qu'en dis-tu? continua-t-il en s'adressant à Salvador.

—Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver à notre but sans être forcés de...

—Impossible; s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.

—Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien près de nous entendre, il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire Josué, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.

Roman, en effet, se mit immédiatement en quête, mais comme il était obligé de n'agir qu'avec une extrême réserve, ce ne fut qu'après avoir employé plusieurs jours en recherches, qu'il découvrit la demeure de Josué.

Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, nº 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de fer scellée dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui. Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation situé au bout d'un jardin planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées, aujourd'hui converti en cour, étaient garnies, à l'intérieur, de forts volets en chêne doublés de tôle, et défendues extérieurement par des persiennes en fer. Josué se tenait habituellement dans un grand cabinet situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre était située au premier étage, précisément au-dessus du cabinet, et l'on croyait que c'était dans cette pièce, dans laquelle il ne laissait pénétrer personne et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes serrures, ressemblant plus à la porte d'une prison qu'à celle d'un appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout: le juif Josué à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le sommeil très-léger, et au moindre bruit, au plus léger mouvement qui lui paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.

Une très-vieille femme que l'on disait sa sœur et un jeune israélite auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier, et qui lui servait à la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnait la solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était entouré.

Roman qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas dire impossible, et que le plan proposé par Silvia, offrait des chances de réussite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta, après lui avoir fait subir, à la suite de discussions nombreuses et animées, quelques légères modifications.

Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josué, et qu'on ne voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois associés, Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens, était excessivement dévot, au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'était tous les matins, se rendre à la synagogue; elle fit donc un samedi matin à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, où est situé le consistoire israélite; son attente ne fut pas trompée, dix heures sonnaient lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place où elle se trouvait, elle dit alors à son cocher de marcher et au moment où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la portière, devant laquelle il se trouvait; Josué tourna la tête et ayant de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il s'arrêta aussitôt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une multitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham, était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à la députation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.

—Ah! vous voilà mon bon Josué, s'écria Silvia, qui avait donné l'ordre à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son siége, je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc quitté Marseille pour venir vous fixer à Paris?

—Oui, madame, j'ai quitté Marseille, mais depuis quelques mois seulement.

—Montez donc près de moi, j'ai besoin de causer avec vous.

—Je suis désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre de monter en voiture le jour du sabbat.

—Vous êtes dévot, M. Josué, c'est bien, aussi je ne veux pas vous distraire plus longtemps de vos devoirs religieux, mais venez me voir demain de midi à une heure, j'ai à vous proposer une excellente affaire.

Silvia remit sa carte au juif.

—Lorsque vous vous présenterez chez moi, ajouta-t-elle, vous donnerez sans dire un seul mot cette carte à ma femme de chambre qui me la remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez compris?

—Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous à l'heure indiquée, répondit Josué, qui ne se retira qu'après avoir recommencé une nouvelle série de salutations.

Le vieux juif avait été instruit du mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, qu'il avait toujours cru très-riche; il fut donc assez surpris de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance. Serait-elle ruinée, se disait-il en se retirant; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes, comme on connaît les saints on les adore.

Les quelques mots qui précèdent avaient été échangés à voix basse entre Silvia et le juif, et le cocher du coupé avait profité pour s'endormir de cette station qui avait duré environ vingt-cinq minutes. Ce ne fut pas sans peine que Silvia parvint à le réveiller.

—Conduisez-moi, lui dit-elle, après lui avoir laissé le temps de se frotter les yeux, rue Notre-Dame-de-Lorette, nº 21.

Arrivée au lien qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla prendre à la place de la rue Fléchier, une autre voiture qui la conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la quitta; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses prévisions.

—Vous étiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrières, lui dit-il.

—C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que l'on vienne nous démentir:

Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître, Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.

—C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.

Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.

Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord, décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.

Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer dans le boudoir de sa maîtresse.

Toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies dans cette petite pièce; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des rayons du soleil et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à fait voluptueux; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et sans doute pour faire contraste, la portière destinée à masquer la porte d'entrée, qui roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à grandes fleurs, chef-d'œuvre des manufactures d'Aubusson; une jardinière garnie des fleurs les plus rares, des étagères sur lesquelles ont avait groupé avec art une foule de chinoiseries, de statuettes et de gracieuses fantaisies, un trépied de bronze qui supportait une cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge composaient tout l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une lampe d'argent suspendue au plafond par une chaîne de même métal et qui était le sanctum sanctorum de la jolie marquise de Roselly.

Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé était, ainsi qu'elle en avait l'habitude, à demi couchée sur une chaise longue; elle se leva presque pour le recevoir et lui adressa la plus coquette inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent imaginer; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression favorable.

Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être introduit, le coup d'œil interrogateur d'un expert commissaire-priseur, s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.

—Je sais trop ce que je vous dois, madame la marquise, lui répondit Josué qui se posa sur le coin d'une chaise, les pieds rapprochés l'un de l'autre, et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le cœur.

Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever afin de prendre une attitude plus respectueuse; mais le mouvement fut si brusque qu'il tomba à la renverse, tandis que son vieux feutre et sa perruque roulaient chacun d'un côté opposé, laissant apercevoir le crâne le plus dénudé des quatre parties du monde.

Des éclats de rires inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever, tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin, l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé, elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de Josué, lorsqu'il se retrouva sur pied, fut de courir après sa perruque, qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil; il la ramassa, et dans sa précipitation, il la plaça à rebours sur sa tête. Ainsi accoutré, il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite, d'une physionomie si grotesque, que Silvia se mit de nouveau à rire aux éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame essayait de l'imiter. Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un juif à la fois usurier et avare, et désireux de plaire à une personne qui doit lui faire gagner de l'argent?

Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire Josué, Silvia, qui dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort, le prit par les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue semblable à celle sur laquelle elle était placée.

Alors la conversation commença.

Silvia voulait savoir pourquoi monsieur Josué avait quitté Marseille, qu'elles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à Paris, s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville, s'il y faisait de bonnes affaires et mille autres choses encore; puis elle lui rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à lui témoigner la confiance et le déterminer à ne rien lui cacher.

Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien digne en vérité de servir de pen-(?) à celui de la vie de Cartouche.

—Vous savez, madame, dit-il, combien j'aime à obliger mes semblables; je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite voler... à son secours; vous savez cela, madame la marquise; eh bien? des gens à qui j'avais déjà plusieurs fois rendu service, ont eu l'infamie de déposer au parquet de monsieur le procureur du roi une plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de prendre cette plainte en considération. Hélas! madame la marquise, lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit tue, les autres de suite répondent, assomme! C'est pour cela sans doute qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je possédais; quand je dis tout c'est une manière de parler; il trouvèrent soixante et onze francs soixante-quinze centimes et un petit livre de dépenses, le reste heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs recherches ne les empêcha pas de continuer leurs poursuites: des témoins furent entendus; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler par le rabbin (cela m'a coûté gros, madame la marquise), aussi ils vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usurés par moi; qu'à la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais toujours contenté d'un intérêt raisonnable; cela était vrai; cependant on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me fit prendre en aversion la ville de Marseille; je réunis tout ce que je possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis environ huit mois, j'habite avec ma sœur et mon neveu, rue Saint-Gervais, 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise, j'ai fait d'assez bonnes affaires et si vous avez besoin de moi, je suis entièrement à votre service.

—Je vous remercie, bon Josué, répondit Silvia, qui avait écouté très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif, je vous remercie bien; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services; si je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui possède au moins un million et demi en propriétés.

—Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que de celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me parlez, et que j'irai voir de votre part, vous me rendrez un véritable service.

—Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué; mais vous comprendrez que je ne puis avant de lui avoir demandé si cela lui convient, vous adresser à M. le marquis de Pourrières.

—Le marquis Alexis de Pourrières! s'écria le vieux Judas en entendant prononcer ce nom, le marquis Alexis de Pourrières! Mais je le connais très-particulièrement; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai déjà fait des affaires très-considérables, presque sans intérêts.

—Comment, vous connaissez M. le marquis de Pourrières? mais depuis quand donc?

—Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille francs en diverses fois; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme. C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler. Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.

—Comment vous connaissez aussi le bon monsieur Lebrun?

—Je ne l'ai vu qu'une fois, mais je m'en souviendrai toujours; c'est un homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi digne maître.

—Ainsi vous ne serez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M. le marquis de Pourrières?

—J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M. Alexis ait besoin d'argent? il possède, si je ne me trompe, plus de vingt mille écus de revenu.

—Il a en effet plus de soixante mille francs de rente; mais ses places et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable; et puis il veut se faire nommer député de son arrondissement, ce qui lui sera facile, car il est déjà auditeur au conseil d'Etat, commandant de la garde nationale de son canton, et membre du conseil général de son département: tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de beaux équipages, recevoir, donner d'excellents dîners; et, je vous le dis entre nous, ma fortune n'est pas très considérable, et M. le Marquis de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.

—Je vous comprends, je vous comprends à merveille, dit Josué, auxquels les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne momentanée du marquis de Pourrières; eh bien! que M. le marquis me fasse prévenir, et je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et même plus...

—Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis persuadée que vous vous arrangerez ensemble.

—Ce cher M. Alexis! j'aurais, je vous l'assure, bien du plaisir à le revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est-il toujours joli garçon? C'était un beau brun, aux sourcils bien marqués, aux yeux...

—Bleus, fendus en amande, reprit Silvia; d'une physionomie agréable, et le reste à l'avenant.

—Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais au contraire, qu'ils étaient du plus beau noir.

—C'est drôle se dit Silvia, que l'observation de Josué avait frappée, c'est très-drôle.

—Ma mémoire est sans doute infidèle, continua le juif, qui n'avait pas remarqué la préoccupation de la marquise; il y a si longtemps que je n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait des yeux noirs ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.

—Vous avez raison; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra probablement pas vous accorder les intérêts que vous exigez assez ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif que de coutume.

—C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous entendre, soyez-en persuadée, si surtout vous voulez bien parler de moi en bons termes à M. Alexis.

Silvia et Josué en étaient là de leur conversation, lorsque la femme de chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le marquis de Pourrières.

—Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais le rejoindre dans quelques instants, dit Silvia. Placez-vous près de cette fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous reconnaissez votre client.

A ce moment, Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se promenant dans la direction de la fenêtre derrière laquelle Josué s'était placé.

—Eh bien! lui dit Silvia, le reconnaissez-vous.

—Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs, sa taille élancée; mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses yeux qui sont bleus à ce que vous dites.

—Enfin le reconnaissez-vous? lui demanda de nouveau Silvia, qui ne pouvait s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant; est-ce bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez?

—Oui, madame le marquise, c'est bien celui que je connais.

—En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de l'emprunt en question.

Silvia conduisit Josué dans le jardin.

—Eh! vous voilà, Josué, dit Salvador qui reconnut de suite le juif, au portrait qu'on lui en avait fait.

—C'est bien M. Alexis de Pourrières, dit Josué à voix basse en s'adressant à Silvia; il m'a tout de suite reconnu.

—Vieil imbécile! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux noirs soient devenus bleus.

—Je suis charmé, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous retrouver. J'ai justement besoin en ce moment de deux cent mille francs: si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois, nous pourrons faire une nouvelle affaire ensemble; mais il faudra que vous vous contentiez d'un intérêt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon cher monsieur Josué.

—Je me contenterai de vingt pour cent, M. le marquis, de quinze même pour vous obliger.

—C'est un peu cher; au surplus, nous discuterons en les signant les clauses de notre traité.

—Si M. le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui après son déjeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.

—Demain, impossible; j'ai beaucoup de visites à faire dans la journée, et je passe la soirée à l'ambassade d'Espagne. Venez ici après demain, à sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et du papier timbré, afin que nous puissions terminer de suite.

—Oui, M. le marquis.

—Eh bien! c'est entendu, et maintenant parlons d'autres choses.

Salvador, qui savait tout ce qui était arrivé à Alexis de Pourrières pendant son séjour à Marseille, et qui voulait capter la confiance du juif, lui parla de Jazetta, du père Louiset, le maîtres d'armes, de la vieille Génoise, et des divers événements de sa jeunesse.

Silvia l'écoutait avec beaucoup d'attention.

—C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup d'attention, cet homme-là n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout ceci un mystère qu'il faut que je pénètre, mais comment?

Après une conversation qui dura environ une heure, Salvador congédia le Juif, qui ne sortit qu'après avoir renouvelé les salutations qu'il avait faites en entrant, et donné un violent exercice à son épine dorsale; il promit d'être exact au rendez-vous.

Le surlendemain, ainsi que cela avait été convenu, Josué arriva chez Silvia à sept heures et demie du soir. Il causa avec la marquise de Roselly jusqu'à près de huit heures et demie, à ce moment un domestique de Salvador vint prévenir, que son maître ayant été mandé à l'improviste au ministère de l'intérieur, ne pourrait venir, et qu'il fallait remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui semblait indiquer que le marquis n'était pas très-pressé de terminer, ce retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il était, qu'augmenter l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.

—Est-ce que M. le marquis aurait changé d'idée? dit-il à Silvia qui paraissait vivement contrariée.

—Je ne le pense pas, répondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire de revenir; mais je sais qu'hier on lui a parlé d'un certain M. Juste.

—Dieu d'Israël! s'écria Josué, tâchez, madame la marquise, que ce bon M. de Pourrières ne tombe pas entre les mains de ce misérable; il est, quoique chrétien, cent fois plus juif que moi.

—Vous m'étonnez, messire Josué; on assure cependant que ce M. Juste est un homme probe et très-rond en affaires.

—Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous préserve de tomber entre ses griffes, répondit Josué en poussant un profond soupir.

Ce n'était pas sans dessein que Silvia avait parlé à Josué de l'usurier Juste, elle avait pensé que si elle laissait entrevoir au juif qu'il était possible au marquis de Pourrières, de trouver chez un autre spéculateur, la somme qu'il désirait emprunter, il se montrerait plus âpre à la curée et que l'envie d'enlever à son confrère une affaire qu'il devait en définitive considérer comme très-avantageuse, lui ferait peut-être négliger une foule de petites précautions.

Silvia qui avait étudié avec soin toutes les parties de son rôle, chercha d'abord à calmer les craintes du vieux juif, après avoir à peu près réussi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de Pourrières ne s'adresserait à Juste, que s'il ne pouvait s'arranger avec lui, elle changea le sujet de la conversation, elle lui raconta les événements qui avaient amené et suivi son mariage avec le marquis de Roselly, enfin après mille circonlocutions, elle trouva le moyen d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait prêter à son amant.

—Vraiment, mon cher Josué, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur moi une somme aussi considérable, je ne serais pas aussi tranquille que vous l'êtes, j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des voleurs.

—Je ne perds jamais rien, s'écria Josué.

—Mais les voleurs?

—Les voleurs! dit-il à voix basse, ils ne pourraient, après m'avoir tué, trouver les deux cents billets de mille francs. Je les ai cousus dans mon scapulaire; et il tira de dessous son gilet une sorte de loque sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur poitrine, les billets y étaient en effet cousus.—Ils ne s'aviseraient pas bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce mauvais chiffon et puis d'ailleurs, j'ai plutôt l'apparence d'un pauvre vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.

—Vous êtes doué d'une rare présence d'esprit, répondit Silvia qui avait appris tout ce qu'elle désirait savoir, il faut être vous pour avoir de ces idées, mais il est déjà tard et j'éprouve le besoin de me reposer, adieu, mon cher Josué, à demain.

Salvador, Roman et Silvia, employèrent une bonne partie de la journée du lendemain à se mettre en mesure de réussir, il fut convenu que Silvia emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et son imagination pour retenir chez elle le juif jusqu'à onze heures et demie du soir, elle devait même, si cela devenait nécessaire, l'inviter à souper avec elle.

Tout se passa à merveille. Josué qui craignait par-dessus tout que le marquis de Pourrières ne s'adressât à Juste, arriva quelques minutes avant l'heure indiquée; il attendit avec patience jusqu'au moment où le domestique qui s'était présenté la veille, vint annoncer que son maître priait madame la marquise de Roselly de faire agréer ses excuses à la personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter à revenir le lendemain.

—Plus de doute, dit Josué d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va s'adresser à M. Juste.

—Ne craignez rien, répondit Silvia, je vous promets que monsieur le marquis prendra vos deux cent mille francs; mais comme je ne veux pas que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me faire le plaisir de souper avec moi.

Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne d'un pareil honneur, Silvia lui fit tant de politesse qu'il fût forcé d'avouer que d'après les lois de Moïse, il ne pouvait ni manger ni boire chez une chrétienne.

—Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre des entraves à ses projets.

—Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments qui ne seraient pas préparés par des enfants d'Israël, le lait même dont nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.

—Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux qu'aujourd'hui, pour me plaire, vous leur désobéissiez; je vous promets du reste que je ne vous ferai pas servir de viandes impures.

Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable: une tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à manger d'aussi bonnes choses; aussi obéissant en même temps à l'envie de faire, sans qu'il lui en coûtât rien, un excellent repas, et à la crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à cœur joie; il sablait sans trop faire la grimace les nombreuses rasades de vins généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils pouvaient facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa près d'eux pour gagner les Champs-Elysées, il avait posé son vieux feutre de côté et il chantonnait en marchant l'air d'une vieille ballade allemande.

—Je crois, vrai Dieu, dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est à moitié gris.

—Il l'est parbleu bien tout à fait, répondit Salvador sur le même ton, voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le parapluie qu'il porte sous son bras.

—Madame la marquise de Roselly est vraiment une femme précieuse, reprit Roman, si tu n'étais pas mon ami, et si j'étais un peu plus jeune je tâcherais de te l'enlever.

Roman et Salvador avaient échangés les quelques paroles qui précèdent, en marchant de loin sur les traces de Josué, qui avait suivi la grande avenue des Champs-Elysées et traversé la place de la Concorde pour gagner le quai des Tuileries.

—Attention! dit Roman, lorsque Josué eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde, attention! puis il s'élança sur le juif; il lui jeta autour du cou un foulard roulé en forme de corde, et se retournant brusquement, le pauvre Josué se trouva suspendu sur ses épaules, et à moitié étranglé avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre, tandis que Roman s'avançait vers le parapet, Salvador arrachait le scapulaire suspendu au cou de la victime, et le frou-frou du papier de soie lui avait appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait:

—C'est fait, dit-il à son compagnon, laisse là ce malheureux qui n'est peut-être pas tout à fait mort, et qui bien certainement ne nous a pas reconnus.

—Mon cher ami, répondit Roman, il n'y a que les refroidis[256] qui ne jaspinent quelpoique[257], et sans attendre la réponse de Salvador, comme il se trouvait à ce moment au coin d'une des descentes qui conduisent à la rivière, il jeta par-dessus le parapet le malheureux Josué.

—Ah! c'était un meurtre inutile, dit Salvador, lorsqu'il entendit le bruit que fit le corps en tombant dans la rivière.

Le malheureux juif n'avait pas jeté un seul cri, n'avait pas fait un seul mouvement.

—Allons, allons, dit Roman, hâtons-nous, nous n'avons pas de temps à perdre en discours inutiles.

Roman et Salvador quittèrent à la hâte les blouses et les larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêtements; un chapeau mécanique, caché sur leur poitrine, par-dessous leur gilet, remplaça, après qu'ils lui eurent donné sa forme naturelle, les casquettes à visières dont ils étaient coiffés ils firent de toute cette défroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres, et qu'ils jetèrent à la rivière; puis ils s'éloignèrent et regagnèrent le faubourg Saint-Honoré.

Un individu, qu'un caprice, ou tout autre motif, avait amené sur le bord de l'eau, et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui conduit à la rivière, avait vu tout ce qui venait de se passer.

Ainsi que nous l'avons dit, lorsque le juif sortit de chez Silvia, il pleuvait à torrents et le ciel était couvert; mais pendant le temps qu'il avait mis à franchir l'espace qui sépare l'avenue Chateaubriand des Tuileries, la pluie avait cessé peu à peu, et au moment où Roman jetait le juif par-dessus le pont, le vent avait chassé les nuages qui jusqu'alors avaient voilé l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont nous venons de parler, dont l'attention avait été éveillée par le bruit que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josué, avait pu facilement voir toutes les péripéties du lugubre drame qui venait de s'accomplir.

Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme, pendant tout le temps que Salvador et Roman employèrent à se débarrasser de leurs déguisements, s'était tenu caché derrière une pile de gros madriers, d'où il pouvait facilement voir, sans craindre d'être aperçu tout ce qui se passait; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit de loin jusqu'à leur domicile, où ils rentrèrent à une heure et demie du matin.

L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'après être resté plus d'une heure devant la porte.

Le lendemain dans la matinée, Silvia vint rendre visite à ses deux complices, qui lui apprirent ce qui s'était passé la veille; elle fut charmée d'apprendre qu'ils étaient nantis du précieux scapulaire, qu'ils jetèrent au feu après en avoir retiré les billets de banque, et qui fut entièrement consumé en moins de quelques minutes.

Après avoir examiné les billets de banque, qui étaient de très-bon aloi, examen assaisonné de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre Josué, ces trois scélérats se mirent à table et déjeunèrent d'un grand appétit.

Pourquoi de semblables monstres ne portent-ils pas au front une marque propre à les faire reconnaître lorsqu'ils se trouvent mêlés aux autres hommes? pourquoi leur forme est-elle semblable à la nôtre? ou plutôt pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables fût possible?

Silvia, qui avait quelques visites à faire, s'était retirée au moment où l'on allait servir le café et les liqueurs; il était alors onze heure et demie du matin.

Salvador et Roman, bien loin de se douter qu'ils étaient découverts, et que leurs têtes étaient à la merci d'un homme que le hasard avait rendu témoin du crime qu'ils venaient de commettre, devisaient joyeusement en fumant chacun un cigare, lorsqu'un domestique vint leur remettre la carte d'un monsieur qui demandait à être introduit près d'eux.

—Connais-tu cela, demanda Salvador, après avoir passé à son ami une carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle était écrit, en caractères presque imperceptibles, ce nom surmonté d'une couronne à trois pointes:

Le vicomte de Lussan..

Le vicomte de Lussan, répondit Roman après quelques instants de réflexion, eh! oui, parbleu, je dois connaître cela, ce nom est celui de ce grand et beau jeune homme qui nous a raconté l'histoire du lingot, à ce fameux banquet, c'est singulier! il paraît que nous devons rencontrer les unes après les autres toutes les personnes qui assistaient à ce repas. J'ai déjà rencontré le comte palatin du saint-empire romain, son inséparable ami, et le poëte Chevelu, nous sommes presque en relations avec l'usurier Juste, et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se présente chez nous, c'est singulier...

—Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.

—C'est ce que nous saurons après avoir causé avec lui.

—Faites entrer, dit Salvador au domestique qui pour attendre les ordres de son maître s'était discrètement retiré près la porte de l'appartement.

Le vicomte fut immédiatement introduit.

—J'ai l'honneur de parler à M. le marquis de Pourrières, dit-il à Salvador, après l'avoir salué avec une grâce et une élégance parfaites.—Et comme Roman rentré dans son rôle d'intendant voulait se retirer.—Restez monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi intéressant pour vous que pour M. le marquis, ce n'est pas du reste la première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs, j'étais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous assistiez aussi.

—C'est vrai, monsieur, répondit Salvador, mais prenez un siége et faites-moi connaître, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur de vous recevoir.

Le vicomte de Lussan se plaça sans faire de façons, dans le fauteuil que Salvador lui avait offert.

—Ma visite vous étonne, elle vous inquiète peut-être; il y a de ces jours où les événements les plus simples ont le privilége de nous troubler, de nous causer une certaine inquiétude, dit le vicomte en attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient étrangement.

—Veuillez m'expliquer, monsieur, s'écria Salvador en se levant de son siége, ce que signifient et ce ton et ce langage.

—Ecoutons d'abord ce que M. le vicomte désire nous communiquer, dit Roman à Salvador, nous nous fâcherons ensuite, s'il y a lieu.

—Parfaitement raisonné, mon cher monsieur, répondit le vicomte de Lussan, parfaitement raisonné. Le hasard messieurs a souvent fait des merveilles, il a terni des réputations, changé des positions, détruit des avenirs; le hasard élève aujourd'hui au pinacle un homme que demain il précipitera dans un abîme, grâce au hasard bien des crimes sont ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amène la découverte de ces mêmes crimes; le hasard...

—De grâce, monsieur, dit Roman, laissez là tous ces hasards et arrivez à nous faire connaître le motif qui procure à M. le marquis de Pourrières, l'honneur de vous recevoir.

—C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite à une jolie danseuse, à laquelle, je ne sais par quel hasard, je tiens infiniment, et chez laquelle je n'étais jamais allé que le matin. Je ne fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club, et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le monde, excepté moi, savait depuis longtemps déjà, c'est-à-dire qu'un des généraux de brigade de la milice citoyenne, avait acheté cinquante mille francs les bonnes grâces de ma danseuse, et qu'il était probable qu'à l'heure qu'il était, on livrait au susdit général la marchandise dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables choses sans en être quelque peu contrarié, je jouai pour me distraire et je perdis une somme considérable. Trahi à la fois par l'amour et par la fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les vents et la pluie, je me mis en route à pied pour me rendre chez moi. Je demeure rue de Varennes. En passant devant la rivière, les folles idées qui quelques instants auparavant avaient traversé mon esprit me revinrent de plus belle et je descendis au bord de l'eau...

Salvador et Roman se lancèrent l'un à l'autre un rapide coup d'œil, ils avaient à peu près deviné le motif qui avait amené chez eux le vicomte de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi:

—A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque argenté de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve étaient jaunes et limoneuses, cette vue me guérit de mon envie de mourir.

J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il était alors près de minuit, lorsqu'à l'extrémité de ce chemin, je vis deux hommes vêtus de blouses de toile bleue jeter à l'eau, par-dessus le parapet, un autre homme petit et grêle, après lui avoir arraché un objet dont je ne pus distinguer la forme qu'il portait sur la poitrine; l'homme jeté à l'eau avait été probablement étranglé auparavant, car il ne faisait aucun mouvement; les deux hommes en question se débarrassèrent de leurs blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils envoyèrent dans la rivière tenir compagnie à l'homme qu'ils venaient d'y jeter. Pendant que les événements que je viens de vous raconter s'étaient passés, je m'étais tenu caché derrière une pile de madriers déposés par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappelé à ce moment le vieux proverbe qui dit: qu'il y a toujours quelque chose à pêcher dans l'eau trouble.

Salvador et Roman étaient presque frappés de stupeur, ils voyaient bien le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan, mais ils craignaient que ses prétentions ne fussent exagérées.

—Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'était arrêté quelques instants, afin sans doute de laisser à ses auditeurs le temps de placer quelques observations, je pense que si je vous dis que j'ai suivi les deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirés, et que c'est ainsi que j'ai découvert que ces deux hommes n'étaient autres que vous; je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà; vous voyez bien, messieurs, que le hasard est une singulière divinité, s'il n'avait pas plu à un général de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une danseuse de l'Opéra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.

—Monsieur, dit Salvador, votre démarche, en admettant que notre position soit telle qu'il vous plaît de nous la faire, ne nous autorise-t-elle pas à profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous mettre à notre discrétion?

—Sans doute, et si vous pouviez sans vous compromettre vous défaire de moi et que vous vous en défissiez, je vous assure que je trouverais cela tout naturel, mais je ne suis pas à votre discrétion, vous n'avez pas cru, je l'espère, que le vicomte de Lussan était venu se jeter dans la gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison); sans avoir préalablement pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir; je suis, je crois, de taille à me défendre, j'ai bon courage et de bonnes armes.

Le vicomte de Lussan tira de la poche de côté de son habit un pistolet richement damasquiné, dont il fit négligemment jouer la batterie.

—Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme, qu'au besoin, ils ne me feraient pas défaut, ce sont de véritables Kukenreiter. Ce n'est pas tout, j'ai laissé à votre porte dans mon tilbury, un jeune gentilhomme parisien de mes amis, M. de Préval, qui, s'il ne me voyait pas revenir viendrait infailliblement vous demander de mes nouvelles, vous voyez donc que je suis en règle sur tous les points; que voulez-vous faire?...

—Vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui, dit Salvador en tendant au vicomte de Lussan une main, que celui-ci serra affectueusement dans les siennes.

—Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation; mais j'ai donné parole à un vénérable ecclésiastique avec lequel je dois dîner aujourd'hui.

—Celui qui était au banquet en question, dit Roman.

—Celui-là même, vous vous le rappelez?

—Très-bien, c'était un joyeux convive.

—Chut, dit le vicomte, il ne faut pas dire cela, il vient d'être nommé évêque.

—Ah! bah!

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis, je le répète, extrêmement fâché, monsieur le marquis, de ne pouvoir, pour aujourd'hui du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...

—Attendez je vous en prie quelques instants encore, dit Salvador, nous avons quelque chose à vous remettre.

—Ah! c'est vrai! d'honneur je n'y pensais plus.

—Voyons, ajouta Roman, qu'exigez-vous?

—Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitième de ce que vous a rapporté cette affaire; je m'en rapporte du reste à votre loyauté.

Salvador fit un signe à Roman, qui sortit de l'appartement, il rentra quelques minutes après, tenant à la main vingt-cinq billets de banque de mille francs chaque, qu'il remit au vicomte de Lussan.

Celui-ci les serra dans son portefeuille après les avoir comptés.

—Ceci vient à point pour réparer les brèches faites par la bouillotte à ma caisse, et je suis vraiment charmé d'avoir fait votre connaissance, mais puisque vous vous êtes exécuté d'aussi bonne grâce, je veux vous faire regagner et au delà le petit emprunt forcé que je viens de vous faire.

Le vicomte de Lussan raconta alors à ceux qu'il considérait déjà comme des nouveaux amis, tout ce que le lecteur lui a entendu raconter à Juste, relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le joaillier Loiseau, puis il leur parla de la mère Sans-Refus, des hommes qui se réunissaient chez elle, de la possibilité de les utiliser, puis enfin de l'usurier Juste, Roman lui ayant demandé s'il n'était pas possible de tirer pied on aile de ce vieil arabe.

—On pourrait sans doute, répondit le vicomte, arracher quelques bonnes plumes à ce vieil oiseau de proie, mais je crois que ce serait impolitique, il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours prêt comme lui à acheter de suite et à payer comptant tout ce qu'on lui présenterait; si vous voulez me croire nous conserverons le père Juste, qui, si mes prévisions se réalisent, nous sera très-utile.

Salvador et Roman avaient écouté le vicomte de Lussan avec beaucoup d'attention, et ils lui donnèrent l'assurance qu'il pouvait compter sur eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent) lorsque le moment serait arrivé; enfin ils se quittèrent en parfaite intelligence, après s'être promis mutuellement de se revoir.

—Eh bien? dit-Roman à son ami, lorsqu'ils se trouvèrent seuls.

—Eh! eh! répondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux coups si l'on avait à sa disposition les hommes qui fréquentent l'établissement de la mère de mon amante; j'ai bien envie d'essayer de donner une direction commune à tous ces éléments épars.

—Ainsi, tu n'es pas fâché d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de Lussan.

—Puisque nous avons tant fait que de reprendre notre ancien métier, je ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions en aussi beau chemin, et je crois que cet homme nous sera très-utile.

—Je le crois aussi, mais c'est un gaillard qui ne me paraît pas disposer à donner ses coquilles, du reste, je ne regretterai pas les vingt-cinq mille francs que nous coûte sa connaissance si l'affaire du joaillier Loiseau réussit.

—Je le crois parbleu bien: cinquante mille francs au moins de pierreries, et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa part.

Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, les journaux annoncèrent à leurs lecteurs qu'on avait trouvé au pont de Neuilly, engagé dans les hautes herbes qui croissent sur les îlots du roi, le cadavre d'un vieillard qui s'était sans doute jeté volontairement à la rivière, puisqu'il était encore porteur de sa montre d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.

—O! Providence! s'écria Roman après avoir lu l'article dont nous venons de donner la substance.

VII.—Beppo.

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de rompre avec Servigny, un homme, vêtu du costume des pêcheurs provençaux, s'était introduit dans le boudoir de la cantatrice à laquelle il avait demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme, que des liens, dont les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature, attachaient à Silvia, et qui doit jouer un rôle très-important dans la suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille, qu'il habitait ordinairement, aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui avait laissées.

Lorsque après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait, il revint à Marseille, le marquis de Roselly, était mort et Silvia était partie on ne savait pour quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de son mari.)

Beppo, dont la disparition de la cantatrice contrariait singulièrement les projets, prit de suite la résolution de parcourir, l'Italie et la France afin de la retrouver. Il avait déjà visité, sans obtenir de résultats, la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il arriva dans la capitale du royaume lombard-vénitien; apprit sans peine dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.

Beppo dont l'amour sauvage (nos lecteurs ont déjà deviné sans doute que c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia) paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait, ne se découragea pas, il se mit immédiatement en route, mais lorsqu'il arriva dans cette dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.

Beppo qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles, ce n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver, il prit donc la résolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mère de Beppo, semblable en cela à presque toutes les provinciales, se faisait de Paris une idée monstrueuse, elle craignait qu'il n'arrivât malheur à son fils, dans cette immense cité, elle le pria donc de renoncer à son projet, mais ses remontrances, ses prières, ses larmes mêmes, furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire changer de résolution, cette bonne femme qui avait pour son fils un de ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvé que par les natures agrestes, lui dit que puisqu'il voulait absolument partir elle partirait avec lui, cette résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait sa mère de toutes les puissances de son âme.

La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans, sa taille était moyenne mais assez fortement charpentée, ses traits étaient réguliers mais fortement prononcés, des cheveux noirs dans lesquels commençaient à paraître quelques fils argentés, des dents blanches et bien rangées, un teint bruni, par l'habitude de vivre au grand air, composaient un ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire, mais qui cependant devait paraître un peu rude au premier aspect; la mère de Beppo était l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous le nom des Catalans, qui bien que nés en France, de pères nés en France, ont conservé le langage, les mœurs et le costume d'une autre patrie, qui, depuis des siècles, exercent la même industrie et qui ne s'allient jamais qu'entre eux.

Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y avait pas de règles qui ne souffrît d'exception; c'est pour cela sans doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon, bien qu'il ne fut pas Catalan, ce beau garçon qui pour obtenir la main de celle qu'il aimait, avait été forcé d'adopter les mœurs de sa nouvelle famille, avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à écrire, ce qui du reste avait paru aux doctes du quartier des Catalans une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels il avait été élevé.

Le voyage une fois résolu, Beppo et sa mère se mirent en route pour Paris, ils avaient avec eux une petite voiture attelée d'une mule; destinés à porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mère lorsqu'elle se trouvait fatiguée; quant à Beppo, il était doué d'une si robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles d'acier.

Le premier soin de Beppo en arrivant à Paris fut de loger convenablement sa mère, puis il prévint qu'il serait absent quelques jours.

Il se mit de suite en quête, mais ce fut en vain qu'il visita tous les marchands de musique et d'instruments qu'il s'adressa au conservatoire et à tous les théâtres.

Un jour, qu'il se promenait dans les environs de l'Opéra, n'attendant plus que du hasard la réalisation de ses désirs, un homme lui frappa sur l'épaule et lui dit:

—C'est vous Beppo.

Beppo se retourna, et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un de ses compatriotes qui avait occupé un emploi subalterne au grand théâtre de Marseille, à l'époque où Silvia y était attachée.

Beppo, après lui avoir donné la main, lui demanda des nouvelles de la cantatrice.

—J'ai bien souvenance de cette femme, lui répondit son compatriote, et je crois qu'elle est en ce moment à Paris.

—Où est-elle? s'écria Beppo; conduis-moi chez elle.

Et il adressa à son compatriote une multitude de questions qui se succédaient l'une à l'autre avec une rapidité électrique.

Lorsque Beppo eut fini de le questionner, cet homme lui répondit qu'il ne pouvait le satisfaire; tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que cette dame est actuellement à Paris, que je l'ai rencontrée deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.

—Mariée! mariée une seconde fois! s'écria Beppo après avoir écouté son compatriote.

Et tour à tour, les expressions de la colère, du ressentiment, du désir de la vengeance se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré un peu de calme, il adressa de nouvelles questions à son ancien ami, qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était sur les boulevards, et au bois de Boulogne, qu'il avait rencontré Silvia; et que, s'il voulait la rencontrer à son tour, il fallait qu'il fréquentât ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner jusqu'à ce qu'il eût retrouvé Silvia; aussi, dès le lendemain, après avoir, durant toute la matinée, parcouru toutes les rues de la Chaussée-d'Antin, car c'était suivant lui dans ce quartier qu'il devait espérer de la rencontrer. Il se posta sur le boulevard des Italiens, vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.

Il y était depuis environ une heure, lorsqu'il remarqua qu'il était devenu le point de mire des regards de tout le monde; il ne savait à quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour de lui, lorsqu'il fût abordé par un homme d'âge et de physionomie respectables, qui lui adressa la parole en patois provençal.

Beppo, qui parlait le français, il est vrai, mais avec un accent marseillais, très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois, Beppo lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec tant d'attention.

—C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent; il n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des lorettes qui se promènent ici, lui répondit le vieux Provençal.

Jusqu'alors, il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume fût ridicule, et s'il n'avait pas eu un but à atteindre, il aurait probablement bravé les regards des curieux, et gardé son costume de pêcheur, qui lui paraissait, au moins, aussi gracieux que les habits étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit que, pour réussir, il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des vêtements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de sorte que, le lendemain, le pêcheur catalan, qui avait quitté son large pantalon de toile, son bonnet de laine brun, et son caban de même étoffe et de même couleur, pour endosser une belle blouse de toile bleue, ornée de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites côtes, que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une casquette de drap à grande visière, avait tout à fait l'aspect d'un débardeur endimanché, et qu'il put parcourir sans craindre d'être remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia, c'est-à-dire, la ligne des boulevards, la grande avenue des Champs-Elysées, et l'allée fashionnable du bois de Boulogne.

Un matin, étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc, marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait, avec sa mère, depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contre son habitude, vers la barrière du Trône.

Il avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à la barrière de l'Etoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la promenade matinale qu'il venait de faire, lui avait ouvert l'appétit, et, comme à ce moment, il se trouvait justement devant le temple culinaire, ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne, et des côtelettes de veau à la milanaise; il entra. Et se fit servir un bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly, et se dirigeait vers Paris, lui fit machinalement tourner la tête.

C'était une calèche bleue découverte, garnie à l'intérieur de satin blanc, véritable chef-d'œuvre de Thomas-Baptiste et attelée de quatre beaux chevaux gris-pommelé. Silvia, magnifiquement parée était seule dans cette voiture.

La calèche avait passé devant les fenêtres de Graziano avec la rapidité de l'éclair, et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'œil; mais ce coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître la femme qu'il aimait.

Il s'était placé pour déjeuner devant une des fenêtres de la salle du premier étage, qui était restée ouverte. Il comprit de suite que s'il prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait à son hôte, il risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voiture emportée par quatre vigoureux chevaux.

Il était doué d'assez de résolution, et il avait trop l'envie de ne pas laisser échapper une occasion favorable, pour hésiter longtemps sur le parti qu'il avait à prendre. L'étage qui le séparait du sol n'était pas très-élevé: il sauta par la fenêtre et se mit à courir le long de l'avenue de Neuilly, afin de rattraper l'équipage qui fuyait devant lui, et qui à ce moment allait entrer à Paris par la barrière de l'étoile.

Cependant Graziano et ses garçons avaient remarqué la fuite de Beppo, et ils s'étaient mis à sa poursuite, agitant leurs serviettes et criant de toute la force de leurs poumons: Au voleur! au voleur! arrêtez le voleur! Mais Beppo courait avec tant d'agilité, qu'il est probable qu'ils ne l'auraient pas attrapé, si des ouvriers bitumeurs, qui travaillaient près de l'arc de triomphe, ne s'étaient pas opposés à son passage.

Beppo, tant qu'il vit devant lui la voiture qui emportait celle qu'il aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'échapper des mains de ceux qui le retenaient; mais lorsque, devenue un point imperceptible à l'horizon, elle disparut enfin derrière un nuage de poussière, il cessa de se démener et se laissa conduire, sans opposer la moindre résistance, au corps de garde de la barrière.

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