LES TRAVAILLEURS DE LA MER (continued 4)
Reading edition
Moineau fut articulé moigneau, prononciation de gamin faubourien.
Le capitaine Clubin, qui s’était approché des deux causeurs, posa sa main sur l’épaule du parisien.
—Chut! dit-il. Monsieur, prenez garde à vos paroles. Nous sommes en mer.
Personne ne dit plus mot.
Au bout de cinq minutes, le guernesiais, qui avait tout entendu, murmura à l’oreille du malouin:
—Et un capitaine religieux!
Il ne pleuvait pas, et l’on se sentait mouillé. On ne se rendait compte du chemin qu’on faisait que par une augmentation de malaise. Il semblait qu’on entrât dans de la tristesse. Le brouillard fait le silence sur l’océan; il assoupit la vague et étouffe le vent. Dans ce silence, le râle de la Durande avait on ne sait quoi d’inquiet et de plaintif.
On ne rencontrait plus de navires. Si, au loin, soit du côté de Guernesey, soit du côté de Saint-Malo, quelques bâtiments étaient en mer hors du brouillard, pour eux la Durande, submergée dans la brume, n’était pas visible, et sa longue fumée, rattachée à rien, leur faisait l’effet d’une comète noire dans un ciel blanc.
Tout à coup Clubin cria:
—Faichien! tu viens de donner un faux coup. Tu vas nous faire des avaries. Tu mériterais d’être mis aux fers. Va-t’en, ivrogne!
Et il prit la barre.
Le timonier humilié se réfugia dans les manœuvres de l’avant.
Le guernesiais dit:
—Nous voilà sauvés.
La marche continua, rapide.
Vers trois heures le dessous de la brume commença à se soulever, et l’on revit de la mer.
—Je n’aime pas ça, dit le guernesiais.
La brume en effet ne peut être soulevée que par le soleil ou par le vent. Par le soleil c’est bon; par le vent c’est moins bon. Or il était trop tard pour le soleil. A trois heures, en février, le soleil faiblit. Une reprise de vent, à ce point critique de la journée, est peu désirable. C’est souvent une annonce d’ouragan.
Du reste, s’il y avait de la brise, on la sentait à peine.
Clubin, l’œil sur l’habitacle, tenant la barre et gouvernant, mâchait entre ses dents des paroles comme celles-ci qui arrivaient jusqu’aux passagers:
—Pas de temps à perdre. Cet ivrogne nous a retardés.
Son visage était d’ailleurs absolument sans expression.
La mer était moins dormante sous la brume. On y entrevoyait quelques lames. Des lumières glacées flottaient à plat sur l’eau. Ces plaques de lueur sur la vague préoccupent les marins. Elles indiquent des trouées faites par le vent supérieur dans le plafond de brume. La brume se soulevait, et retombait plus dense. Parfois l’opacité était complète. Le navire était pris dans une vraie banquise de brouillard. Par intervalles ce cercle redoutable s’entr’ouvrait comme une tenaille, laissait voir un peu d’horizon, puis se refermait.
Le guernesiais, armé de sa longue-vue, se tenait comme une vedette à l’avant du bâtiment.
Une éclaircie se fit, puis s’effaça.
Le guernesiais se retourna effaré.
—Capitaine Clubin!
—Qu’y a-t-il?
—Nous gouvernons droit sur les Hanois.
—Vous vous trompez, dit Clubin froidement.
Le guernesiais insista:
—J’en suis sûr.
—Impossible.
—Je viens d’apercevoir du caillou à l’horizon.
—Où?
—Là.
—C’est le large. Impossible.
Et Clubin maintint le cap sur le point indiqué par le passager.
Le guernesiais ressaisit sa longue-vue.
Un moment après il accourut à l’arrière.
—Capitaine!
—Eh bien?
—Virez de bord.
—Pourquoi?
—Je suis sûr d’avoir vu de la roche très haute et tout près. C’est le grand Hanois.
—Vous aurez vu du brouillard plus épais.
—C’est le grand Hanois. Virez de bord, au nom du ciel!
Clubin donna un coup de barre.
V CLUBIN MET LE COMBLE A L’ADMIRATION
On entendit un craquement. Le déchirement d’un flanc de navire sur un bas-fond en pleine mer est un des bruits les plus lugubres qu’on puisse rêver. La Durande s’arrêta court.
Du choc plusieurs passagers tombèrent et roulèrent sur le pont.
Le guernesiais leva les mains au ciel.
—Sur les Hanois! quand je le disais!
Un long cri éclata sur le navire.
—Nous sommes perdus.
La voix de Clubin, sèche et brève, domina le cri.
—Personne n’est perdu! Et silence!
Le torse noir d’Imbrancam nu jusqu’à la ceinture sortit du carré de la chambre à feu.
Le nègre dit avec calme:
—Capitaine, l’eau entre. La machine va s’éteindre.
Le moment fut épouvantable.
Le choc avait ressemblé à un suicide. On l’eût fait exprès qu’il n’eût pas été plus terrible. La Durande s’était ruée comme si elle attaquait le rocher. Une pointe de roche était entrée dans le navire comme un clou. Plus d’une toise carrée de vaigres avait éclaté, l’étrave était rompue, l’élancement fracassé, l’avant effondré, la coque, ouverte, buvait la mer avec un bouillonnement horrible. C’était une plaie par où entrait le naufrage. Le contre-coup avait été si violent qu’il avait brisé à l’arrière les sauvegardes du gouvernail, descellé et battant. On était défoncé par l’écueil, et, autour du navire, on ne voyait rien, que le brouillard épais et compact, et maintenant presque noir. La nuit arrivait.
La Durande plongeait de l’avant. C’était le cheval qui a dans les entrailles le coup de corne du taureau.
Elle était morte.
L’heure de la demi-remontée se faisait sentir sur la mer.
Tangrouille était dégrisé; personne n’est ivre dans un naufrage; il descendit dans l’entrepont, remonta et dit:
—Capitaine, l’eau barrotte la cale. Dans dix minutes, l’eau sera au ras des dalots.
Les passagers couraient sur le pont éperdus, se tordant les bras, se penchant par-dessus le bord, regardant la machine, faisant tous les mouvements inutiles de la terreur. Le touriste s’était évanoui.
Clubin fit signe de la main, on se tut. Il interrogea Imbrancam:
—Combien de temps la machine peut-elle travailler encore?
—Cinq ou six minutes.
Puis il interrogea le passager guernesiais:
—J’étais à la barre. Vous avez observé le rocher. Sur quel banc des Hanois sommes-nous?
—Sur la Mauve. Tout à l’heure, dans l’éclaircie, j’ai très bien reconnu la Mauve.
—Étant sur la Mauve, reprit Clubin, nous avons le grand Hanois à bâbord et le petit Hanois à tribord. Nous sommes à un mille de terre.
L’équipage et les passagers écoutaient, frémissants d’anxiété et d’attention, l’œil fixé sur le capitaine.
Alléger le navire était sans but, et d’ailleurs impossible. Pour vider la cargaison à la mer, il eût fallu ouvrir les sabords et augmenter les chances d’entrée de l’eau. Jeter l’ancre était inutile; on était cloué. D’ailleurs, sur ce fond à faire basculer l’ancre, la chaîne eût probablement surjouaillé. La machine n’étant pas endommagée et restant à la disposition du navire tant que le feu ne serait pas éteint, c’est-à-dire pour quelques minutes encore, on pouvait faire force de roues et de vapeur, reculer et s’arracher de l’écueil. En ce cas, on sombrait immédiatement. Le rocher, jusqu’à un certain point, bouchait l’avarie et gênait le passage de l’eau. Il faisait obstacle. L’ouverture désobstruée, il serait impossible d’aveugler la voie d’eau et de franchir les pompes. Qui retire le poignard d’une plaie au cœur, tue sur-le-champ le blessé. Se dégager du rocher, c’était couler à fond.
Les bœufs, atteints par l’eau dans la cale, commençaient à mugir.
Clubin commanda:
—La chaloupe à la mer.
Imbrancam et Tangrouille se précipitèrent et défirent les amarres. Le reste de l’équipage regardait, pétrifié.
—Tous à la manœuvre, cria Clubin.
Cette fois, tous obéirent.
Clubin, impassible, continua, dans cette vieille langue de commandement que ne comprendraient pas les marins d’à présent:
—Abraquez.—Faites une marguerite si le cabestan est entravé.—Assez de virage.—Amenez.—Ne laissez pas se joindre les poulies des francs-funains.—Affalez.—Amenez vivement des deux bouts.—Ensemble.—Garez qu’elle ne pique.—Il y a trop de frottement.—Touchez les garants de la caliorne.—Attention.
La chaloupe était en mer.
Au même instant, les roues de la Durande s’arrêtèrent, la fumée cessa, le fourneau était noyé.
Les passagers, glissant le long de l’échelle ou s’accrochant aux manœuvres courantes, se laissèrent tomber dans la chaloupe plus qu’ils n’y descendirent. Imbrancam enleva le touriste évanoui, le porta dans la chaloupe, puis remonta sur le navire.
Les matelots se ruaient à la suite des passagers. Le mousse avait roulé sous les pieds. On marchait sur l’enfant.
Imbrancam barra le passage.
—Personne avant le moço, dit-il.
Il écarta de ses deux bras noirs les matelots, saisit le mousse, et le tendit au passager guernesiais qui, debout dans la chaloupe, reçut l’enfant.
Le mousse sauvé, Imbrancam se rangea et dit aux autres:
—Passez.
Cependant Clubin était allé à sa cabine et avait fait un paquet des papiers du bord et des instruments. Il ôta la boussole de l’habitacle. Il remit les papiers et les instruments à Imbrancam et la boussole à Tangrouille, et leur dit: Descendez dans la chaloupe.
Ils descendirent. L’équipage les avait précédés. La chaloupe était pleine. Le flot rasait le bord.
—Maintenant, cria Clubin, partez.
Un cri s’éleva de la chaloupe.
—Et vous, capitaine?
—Je reste.
Des gens qui naufragent ont peu le temps de délibérer et encore moins le temps de s’attendrir. Cependant ceux qui étaient dans la chaloupe et relativement en sûreté eurent une émotion qui n’était pas pour eux-mêmes. Toutes les voix insistèrent en même temps.
—Venez avec nous, capitaine.
—Je reste.
Le guernesiais, qui était au fait de la mer, répliqua:
—Capitaine, écoutez. Vous êtes échoué sur les Hanois. A la nage on n’a qu’un mille à faire pour gagner Plainmont. Mais en barque on ne peut aborder qu’à la Rocquaine, et c’est deux milles. Il y a des brisants et du brouillard. Cette chaloupe n’arrivera pas à la Rocquaine avant deux heures d’ici. Il fera nuit noire. La marée monte, le vent fraîchit. Une bourrasque est proche. Nous ne demandons pas mieux que de revenir vous chercher; mais, si le gros temps éclate, nous ne pourrons pas. Vous êtes perdu si vous demeurez. Venez avec nous.
Le parisien intervint:
—La chaloupe est pleine et trop pleine, c’est vrai, et un homme de plus ce sera un homme de trop. Mais nous sommes treize, c’est mauvais pour la barque, et il vaut encore mieux la surcharger d’un homme que d’un chiffre. Venez, capitaine.
Tangrouille ajouta:
—Tout est de ma faute, et pas de la vôtre. Ce n’est pas juste que vous demeuriez.
—Je reste, dit Clubin. Le navire sera dépecé par la tempête cette nuit. Je ne le quitterai pas. Quand le navire est perdu, le capitaine est mort. On dira de moi: Il a fait son devoir jusqu’au bout. Tangrouille, je vous pardonne.
Et croisant les bras, il cria:
—Attention au commandement. Largue en bande l’amarre. Partez.
La chaloupe s’ébranla. Imbrancam avait saisi le gouvernail. Toutes les mains qui ne ramaient pas s’élevèrent vers le capitaine. Toutes les bouches crièrent: Hurrah pour le capitaine Clubin!
—Voilà un admirable homme, dit l’américain.
—Monsieur, répondit le guernesiais, c’est le plus honnête homme de toute la mer.
Tangrouille pleurait.
—Si j’avais eu du cœur, murmura-t-il à demi-voix, je serais demeuré avec lui.
La chaloupe s’enfonça dans le brouillard et s’effaça.
On ne vit plus rien.
Le frappement des rames décrut et s’évanouit.
Clubin resta seul.
VI UN INTÉRIEUR D’ABIME ÉCLAIRÉ
Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut une joie profonde.
Il avait réussi.
Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu’il avait tirée sur la destinée lui était payée.
Pour lui, être abandonné, c’était être délivré. Il était sur les Hanois, à un mille de la terre; il avait soixante-quinze mille francs. Jamais plus savant naufrage n’avait été accompli. Rien n’avait manqué; il est vrai que tout était prévu. Clubin, dès sa jeunesse, avait eu une idée: mettre l’honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie, passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser la martingale s’enfler, trouver le joint, deviner le moment; ne pas tâtonner, saisir; faire un coup et n’en faire qu’un, finir par une rafle, laisser derrière lui les imbéciles. Il entendait réussir en une fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis qu’ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine rencontré avait été son trait de lumière. Il avait immédiatement construit son plan. Faire rendre gorge à Rantaine; quant à ses révélations possibles, les frapper de nullité en disparaissant; passer pour mort, la meilleure des disparitions; pour cela perdre la Durande. Ce naufrage était nécessaire. Par-dessus le marché, s’en aller en laissant une bonne renommée, ce qui faisait de toute son existence un chef-d’œuvre. Qui eût vu Clubin dans ce naufrage eût cru voir un démon, heureux.
Il avait vécu toute sa vie pour cette minute-là.
Toute sa personne exprima ce mot: Enfin! Une sérénité épouvantable blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait voir une cloison devint profond et terrible. L’embrasement intérieur de cette âme s’y réverbéra.
Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une idée est un météore; à l’instant du succès, les méditations amoncelées qui l’ont préparé s’entr’ouvrent, et il en jaillit une étincelle; avoir en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c’est un bonheur qui a son rayonnement; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage; de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de certaines félicités féroces, font apparaître et disparaître dans les yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C’est de l’orage joyeux, c’est de l’aurore menaçante. Cela sort de la conscience, devenue ombre et nuée.
Il éclaira dans cette prunelle.
Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu’on peut voir luire là-haut ni ici-bas.
Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.
Clubin regarda l’obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire bas et sinistre.
Il était donc libre! il était donc riche!
Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.
Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent soutenait la Durande, qu’elle finirait même par soulever. Le navire adhérait solidement à l’écueil; nul danger de sombrer. En outre, il fallait laisser à la chaloupe le temps de s’éloigner, de se perdre peut-être; Clubin l’espérait.
Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet abandon dans les ténèbres.
L’hypocrisie avait pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et s’était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d’une haine de mal marié. Il avait toujours eu une préméditation scélérate; depuis qu’il avait l’âge d’homme, il portait cette armature rigide, l’apparence. Il était monstre en dessous; il vivait dans une peau d’homme de bien avec un cœur de bandit. Il était le pirate doucereux. Il était le prisonnier de l’honnêteté; il était enfermé dans cette boîte de momie, l’innocence; il avait sur le dos des ailes d’ange, écrasantes pour un gredin. Il était surchargé d’estime publique. Passer pour honnête homme, c’est dur. Maintenir toujours cela en équilibre, penser mal et parler bien, quel labeur! Il avait été le fantôme de la droiture, étant le spectre du crime. Ce contre-sens avait été sa destinée. Il lui avait fallu faire bonne contenance, rester présentable, écumer au-dessous du niveau, sourire ses grincements de dents. La vertu pour lui, c’était la chose qui étouffe. Il avait passé sa vie à avoir envie de mordre cette main sur sa bouche.
Et voulant la mordre, il avait dû la baiser.
Avoir menti, c’est avoir souffert. Un hypocrite est un patient dans la double acception du mot; il calcule un triomphe et endure un supplice. La préméditation indéfinie d’un mauvais coup accompagnée et dosée d’austérité, l’infamie intérieure assaisonnée d’excellente renommée, donner continuellement le change, n’être jamais soi, faire illusion, c’est une fatigue. Avec tout ce noir qu’on broie en son cerveau composer de la candeur, vouloir dévorer ceux qui vous vénèrent, être caressant, se retenir, se réprimer, toujours être sur le qui-vive, se guetter sans cesse, donner bonne mine à son crime latent, faire sortir sa difformité en beauté, se fabriquer une perfection avec sa méchanceté, chatouiller du poignard, sucrer le poison, veiller sur la rondeur de son geste et sur la musique de sa voix, ne pas avoir son regard, rien n’est plus difficile, rien n’est plus douloureux. L’odieux de l’hypocrisie commence obscurément dans l’hypocrite. Boire perpétuellement son imposture est une nausée. La douceur que la ruse donne à la scélératesse répugne au scélérat, continuellement forcé d’avoir ce mélange dans la bouche, et il y a des instants de haut-le-cœur où l’hypocrite est sur le point de vomir sa pensée. Ravaler cette salive est horrible. Ajoutez à cela le profond orgueil. Il existe des minutes bizarres où l’hypocrite s’estime. Il y a un moi démesuré dans le fourbe. Le ver a le même glissement que le dragon, et le même redressement. Le traître n’est autre chose qu’un despote gêné qui ne peut faire sa volonté qu’en se résignant au deuxième rôle. C’est de la petitesse capable d’énormité. L’hypocrite est un titan, nain.
Clubin se figurait de bonne foi qu’il avait été opprimé. De quel droit n’était-il pas né riche? Il n’aurait pas demandé mieux que d’avoir de ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il pas? Ce n’était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler, c’est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire? Pourquoi, de cette façon, l’avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de complaire, de se faire aimer et respecter, et d’avoir jour et nuit sur la face un autre visage que le sien? Dissimuler est une violence subie. On hait devant qui l’on ment. Enfin l’heure avait sonné. Clubin se vengeait.
De qui? De tous, et de tout.
Lethierry ne lui avait fait que du bien; grief de plus; il se vengeait de Lethierry.
Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s’était contraint. Il prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.
Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des hommes. Ce qu’on prendrait pour sa mort était sa vie; il allait commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D’un coup il avait tout dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l’espace, Lethierry dans la ruine, la justice humaine dans la nuit, l’opinion dans l’erreur, l’humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d’éliminer le monde.
Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l’occupait peu.
Il avait passé pour religieux. Eh bien, après?
Il y a des cavernes dans l’hypocrite, ou, pour mieux dire, l’hypocrite entier est une caverne.
Quand Clubin se trouva seul, son antre s’ouvrit. Il eut un instant de délices; il aéra son âme.
Il respira son crime à pleine poitrine.
Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s’épanouit. En ce moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d’un enfant nouveau-né.
L’arrachement du masque, quelle délivrance! Sa conscience jouit de se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans le mal. La contrainte d’un long respect humain finit par inspirer un goût forcené pour l’impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable qui est l’obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu’on voudrait en être méprisé. Il y a de l’ennui à être estimé. On admire les coudées franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude, si à l’aise dans l’ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de ces échappées obliques. Rien n’est plus près de Messaline que Marie Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui aussi, avait vécu sous le voile. L’effronterie avait toujours été son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de l’opprobre accepté; il se sentait plus fille publique qu’elle, et avait le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme. Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc; il l’était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté! Toutes les extases possibles à l’enfer, Clubin les eut dans cette minute; les arrérages de la dissimulation lui furent soldés; l’hypocrisie est une avance; Satan le remboursa. Clubin se donna l’ivresse d’être effronté, les hommes ayant disparu, et n’ayant plus là que le ciel. Il se dit: Je suis un gueux! et fut content.
Jamais rien de pareil ne s’était passé dans une conscience humaine.
L’éruption d’un hypocrite, nulle ouverture de cratère n’est comparable à cela.
Il était charmé qu’il n’y eût là personne, et il n’eût pas été fâché qu’il y eût quelqu’un. Il eût joui d’être effroyable devant témoin.
Il eût été heureux de dire en face au genre humain: Tu es idiot!
L’absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.
Il n’avait que lui pour spectateur de sa gloire.
Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.
Forcer la foule à vous examiner, c’est faire acte de puissance. Un galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de fer au cou est le despote de tous les regards qu’il contraint de se tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre de convergence pour l’attention universelle, quel plus beau triomphe? Obliger au regard la prunelle publique, c’est une des formes de la suprématie. Pour ceux dont le mal est l’idéal, l’opprobre est une auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s’y étale souverainement. Un poteau que l’univers voit n’est pas sans quelque analogie avec un trône.
Être exposé, c’est être contemplé.
Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori. Néron incendiant Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait Clubin. L’immensité du mépris fait au méprisé l’effet d’une grandeur.
Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C’est de l’ivresse, c’est de l’imprudence insolente et satisfaite, c’est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.
Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n’en sont pas une. Toute l’infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar confine au marquis de Sade. Preuve: Léotade. L’hypocrite, étant le méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d’un côté prêtre, et de l’autre courtisane. Son sexe de démon est double. L’hypocrite est l’épouvantable hermaphrodite du mal. Il se féconde seul. Il s’engendre et se transforme lui-même. Le voulez-vous charmant, regardez-le; le voulez-vous horrible, retournez-le.
Clubin avait en lui toute cette ombre d’idées confuses. Il les percevait peu, mais il en jouissait beaucoup.
Un passage de flammèches de l’enfer qu’on verrait dans la nuit, c’était la succession des pensées de cette âme.
Clubin resta ainsi quelque temps rêveur; il regardait son honnêteté de l’air dont le serpent regarde sa vieille peau.
Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.
Il eut un second éclat de rire.
On l’allait croire mort, et il était riche. On l’allait croire perdu, et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle!
Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre. Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin. Rantaine s’en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il s’était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et c’était lui Clubin qui avait la bonne fortune.
Quant à l’avenir, il n’avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois bank-notes; cette certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une mauvaise solution que d’aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement avec l’argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire, cela non plus ne serait point mal.
Par exemple, à Costa-Rica, comme c’était le commencement du grand commerce du café, il y avait des tonnes d’or à gagner. On verrait.
Peu importait d’ailleurs. Il avait le temps d’y songer. Pour le moment, le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la Durande, c’était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde à nœuds cachée d’avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne se passeraient pas sans que des contrebandiers d’Espagne, Blasquito probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se ferait transporter, non à Torbay, comme il l’avait dit à Blasco pour dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. Du reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était loin, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mille seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois.
A ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.
VII L’INATTENDU INTERVIENT
Clubin, hagard, regarda.
C’était bien l’épouvantable écueil isolé.
Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux Douvres jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles, comme un piége, leur défilé. On eût dit le coupe-gorge de l’océan.
Elles étaient tout près. Le brouillard les avait cachées, comme un complice.
Clubin, dans le brouillard, avait fait fausse route. Malgré toute son attention, il lui était arrivé ce qui arriva à deux grands navigateurs, à Gonzalez qui découvrit le cap Blanc, et à Fernandez qui découvrit le cap Vert. La brume l’avait égaré. Elle lui avait paru excellente pour l’exécution de son projet, mais elle avait ses périls. Clubin avait dévié à l’ouest et s’était trompé. Le passager guernesiais, en croyant reconnaître les Hanois, avait déterminé le coup de barre final. Clubin avait cru se jeter sur les Hanois.
La Durande, crevée par un des bas-fonds de l’écueil, n’était séparée des deux Douvres que de quelques encablures.
A deux cents brasses plus loin, on apercevait un massif cube de granit. On distinguait sur les pans escarpés de cette roche quelques stries et quelques reliefs pour l’escalade. Les coins rectilignes de ces rudes murailles à angle droit faisaient pressentir au sommet un plateau.
C’était l’Homme.
La roche l’Homme s’élevait plus haut encore que les roches Douvres. Sa plate-forme dominait leur double pointe inaccessible. Cette plate-forme, croulant par les bords, avait un entablement, et on ne sait quelle régularité sculpturale. On ne pouvait rien rêver de plus désolé et de plus funeste. Les lames du large venaient plisser leurs nappes tranquilles aux faces carrées de cet énorme tronçon noir, sorte de piédestal pour les spectres immenses de la mer et de la nuit.
Tout cet ensemble était stagnant. A peine un souffle dans l’air, à peine une ride sur la vague. On devinait sous cette surface muette de l’eau la vaste vie noyée des profondeurs.
Clubin avait souvent vu l’écueil Douvres de loin.
Il se convainquit que c’était bien là qu’il était.
Il ne pouvait douter.
Changement brusque et hideux. Les Douvres au lieu des Hanois. Au lieu d’un mille, cinq lieues de mer. Cinq lieues de mer! l’impossible. La roche Douvres, pour le naufragé solitaire, c’est la présence, visible et palpable, du dernier moment. Défense d’atteindre la terre.
Clubin frissonna. Il s’était mis lui-même dans la gueule de l’ombre. Pas d’autre refuge que le rocher l’Homme. Il était probable que la tempête surviendrait dans la nuit, et que la chaloupe de la Durande, surchargée, chavirerait. Aucun avis du naufrage n’arriverait à terre. On ne saurait même pas que Clubin avait été laissé sur l’écueil Douvres. Pas d’autre perspective que la mort de froid et de faim. Ses soixante-quinze mille francs ne lui donneraient pas une bouchée de pain. Tout ce qu’il avait échafaudé aboutissait à cette embûche. Il était l’architecte laborieux de sa catastrophe. Nulle ressource. Nul salut possible. Le triomphe se faisait précipice. Au lieu de la délivrance, la capture. Au lieu du long avenir prospère, l’agonie. En un clin d’œil, le temps qu’un éclair passe, toute sa construction avait croulé. Le paradis rêvé par ce démon avait repris sa vraie figure, le sépulcre.
Cependant le vent s’était élevé. Le brouillard, secoué, troué, arraché, s’en allait pêle-mêle sur l’horizon en grands morceaux informes. Toute la mer reparut.
Les bœufs, de plus en plus envahis par l’eau, continuaient de beugler dans la cale.
La nuit approchait; probablement la tempête.
La Durande, peu à peu renflouée par la mer montante, oscillait de droite à gauche, puis de gauche à droite, et commençait à tourner sur l’écueil comme sur un pivot.
On pouvait pressentir le moment où une lame l’arracherait et la roulerait à vau-l’eau.
Il y avait moins d’obscurité qu’au moment du naufrage. Quoique l’heure fût plus avancée, on voyait plus clair. Le brouillard, en s’en allant, avait emporté une partie de l’ombre. L’ouest était dégagé de toute nuée. Le crépuscule a un grand ciel blanc. Cette vaste lueur éclairait la mer.
La Durande était échouée en plan incliné de la poupe à la proue. Clubin monta sur l’arrière du navire qui était presque hors de l’eau. Il attacha sur l’horizon son œil fixe.
Le propre de l’hypocrisie c’est d’être âpre à l’espérance. L’hypocrite est celui qui attend. L’hypocrisie n’est autre chose qu’une espérance horrible; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu, devenue vice.
Chose étrange à dire, il y a de la confiance dans l’hypocrisie. L’hypocrisie se confie à on ne sait quoi d’indifférent dans l’inconnu, qui permet le mal.
Clubin regardait l’étendue.
La situation était désespérée, cette âme sinistre ne l’était point.
Il se disait qu’après ce long brouillard les navires restés sous la brume en panne ou à l’ancre allaient reprendre leur course, et que peut-être il en passerait quelqu’un à l’horizon.
Et, en effet, une voile surgit.
Elle venait de l’est et allait à l’ouest.
En approchant, la complication du navire se dessina. Il n’avait qu’un mât, et il était gréé en goëlette. Le beaupré était presque horizontal. C’était un coutre.
Avant une demi-heure, il côtoierait d’assez près l’écueil Douvres.
Clubin se dit: Je suis sauvé.
Dans une minute comme celle où il était, on ne pense d’abord qu’à la vie.
Ce coutre était peut-être étranger. Qui sait si ce n’était pas un des navires contrebandiers allant à Plainmont? Qui sait si ce n’était pas Blasquito lui-même? En ce cas, non-seulement la vie serait sauve, mais la fortune; et la rencontre de l’écueil Douvres, en hâtant la conclusion, en supprimant l’attente dans la maison visionnée, en dénouant en pleine mer l’aventure, aurait été un incident heureux.
Toute la certitude de la réussite rentra frénétiquement dans ce sombre esprit.
C’est une chose étrange que la facilité avec laquelle les coquins croient que le succès leur est dû.
Il n’y avait qu’une chose à faire.
La Durande, engagée dans les rochers, mêlait sa silhouette à la leur, se confondait avec leur dentelure où elle n’était qu’un linéament de plus, y était indistincte et perdue, et ne suffirait pas, dans le peu de jour qui restait, pour attirer l’attention du navire qui allait passer.
Mais une figure humaine se dessinant en noir sur la blancheur crépusculaire, debout sur le plateau du rocher l’Homme et faisant des signaux de détresse, serait sans nul doute aperçue. On enverrait une embarcation pour recueillir le naufragé.
Le rocher l’Homme n’était qu’à deux cents brasses. L’atteindre à la nage était simple, l’escalader était facile.
Il n’y avait pas une minute à perdre.
L’avant de la Durande était dans la roche, c’était du haut de l’arrière, et du point même où était Clubin, qu’il fallait se jeter à la nage.
Il commença par mouiller une sonde et reconnut qu’il y avait sous l’arrière beaucoup de fond. Les coquillages microscopiques de foraminifères et de polycystinées que le suif rapporta étaient intacts, ce qui indiquait qu’il y avait là de très creuses caves de roche, où l’eau, quelle que fût l’agitation de la surface, était toujours tranquille.
Il se déshabilla, laissant ses vêtements sur le pont. Des vêtements, il en trouverait sur le coutre.
Il ne garda que la ceinture de cuir.
Quand il fut nu, il porta la main à cette ceinture, la reboucla, y palpa la boîte de fer, étudia rapidement du regard la direction qu’il aurait à suivre à travers les brisants et les vagues pour gagner le rocher l’Homme, puis, se précipitant la tête la première, il plongea.
Comme il tombait de haut, il plongea profondément.
Il entra très avant sous l’eau, atteignit le fond, le toucha, côtoya un moment les roches sous-marines, puis donna une secousse pour remonter à la surface.
En ce moment, il se sentit saisir par le pied.
LIVRE SEPTIÈME IMPRUDENCE DE FAIRE DES QUESTIONS A UN LIVRE
I LA PERLE AU FOND DU PRÉCIPICE
Quelques minutes après son court colloque avec sieur Landoys, Gilliatt était à Saint-Sampson.
Gilliatt était inquiet jusqu’à l’anxiété. Qu’était-il donc arrivé?
Saint-Sampson avait une rumeur de ruche effarouchée. Tout le monde était sur les portes. Les femmes s’exclamaient. Il y avait des gens qui semblaient raconter quelque chose et qui gesticulaient; on faisait groupe autour d’eux. On entendait ce mot: quel malheur! Plusieurs visages souriaient.
Gilliatt n’interrogea personne. Il n’était pas dans sa nature de faire des questions. D’ailleurs il était trop ému pour parler à des indifférents. Il se défiait des récits, il aimait mieux tout savoir d’un coup; il alla droit aux Bravées.
Son inquiétude était telle qu’il n’eut même pas peur d’entrer dans cette maison.
D’ailleurs la porte de la salle basse sur le quai était toute grande ouverte. Il y avait sur le seuil un fourmillement d’hommes et de femmes. Tout le monde entrait, il entra.
En entrant, il trouva contre le chambranle de la porte sieur Landoys qui lui dit à demi-voix:
—Vous savez sans doute à présent l’événement?
—Non.
—Je n’ai pas voulu vous crier ça dans la route. On a l’air d’un oiseau de malheur.
—Qu’est-ce?
—La Durande est perdue.
Il y avait foule dans la salle.
Les groupes parlaient bas, comme dans la chambre d’un malade.
Les assistants, qui étaient les voisins, les passants, les curieux, les premiers venus, se tenaient entassés près de la porte avec une sorte de crainte, et laissaient vide le fond de la salle où l’on voyait, à côté de Déruchette en larmes, assise, mess Lethierry, debout.
Il était adossé à la cloison du fond. Son bonnet de matelot tombait sur ses sourcils. Une mèche de cheveux gris pendait sur sa joue. Il ne disait rien. Ses bras n’avaient pas de mouvement, sa bouche semblait n’avoir plus de souffle. Il avait l’air d’une chose posée contre le mur.
On sentait, en le voyant, l’homme au dedans duquel la vie vient de s’écrouler. Durande n’étant plus, Lethierry n’avait plus de raison d’être. Il avait une âme en mer, cette âme venait de sombrer. Que devenir maintenant? Se lever tous les matins, se coucher tous les soirs. Ne plus attendre Durande, ne plus la voir partir, ne plus la voir revenir. Qu’est-ce qu’un reste d’existence sans but? Boire, manger, et puis? Cet homme avait couronné tous ses travaux par un chef-d’œuvre, et tous ses dévouements par un progrès. Le progrès était aboli, le chef-d’œuvre était mort. Vivre encore quelques années vides, à quoi bon? Rien à faire désormais. A cet âge on ne recommence pas; en outre, il était ruiné. Pauvre vieux bonhomme!
Déruchette, pleurante près de lui sur une chaise, tenait dans ses deux mains un des poings de mess Lethierry. Les mains étaient jointes, le poing était crispé. La nuance des deux accablements était là. Dans les mains jointes quelque chose espère encore: dans le poing crispé, rien.
Mess Lethierry lui abandonnait son bras et la laissait faire. Il était passif. Il n’avait plus que la quantité de vie qu’on peut avoir après le coup de foudre.
Il y a de certaines arrivées au fond de l’abîme qui vous retirent du milieu des vivants. Les gens qui vont et viennent dans votre chambre sont confus et indistincts; ils vous coudoient sans parvenir jusqu’à vous. Vous leur êtes inabordable et ils vous sont inaccessibles. Le bonheur et le désespoir ne sont pas les mêmes milieux respirables; désespéré, on assiste à la vie des autres de très loin, on ignore presque leur présence; on perd le sentiment de sa propre existence; on a beau être en chair et en os, on ne se sent plus réel; on n’est plus pour soi-même qu’un songe.
Mess Lethierry avait le regard de cette situation-là.
Les groupes chuchotaient. On échangeait ce qu’on savait. Voici quelles étaient les nouvelles:
La Durande s’était perdue la veille sur le rocher Douvres, par le brouillard, une heure environ avant le coucher du soleil. A l’exception du capitaine qui n’avait pas voulu quitter son navire, les gens s’étaient sauvés dans la chaloupe. Une bourrasque de sud-ouest, survenue après le brouillard, avait failli les faire naufrager une seconde fois, et les avait poussés au large au delà de Guernesey. Dans la nuit ils avaient eu ce bon hasard de rencontrer le Cashmere, qui les avait recueillis et amenés à Saint-Pierre-Port. Tout était de la faute du timonier Tangrouille, qui était en prison. Clubin avait été magnanime.
Les pilotes, qui abondaient dans les groupes, prononçaient ce mot, l’écueil Douvres, d’une façon particulière.—Mauvaise auberge, disait l’un d’eux.
On remarquait sur la table une boussole et une liasse de registres et de carnets; c’étaient sans doute la boussole de la Durande et les papiers de bord remis par Clubin à Imbrancam et à Tangrouille au moment du départ de la chaloupe; magnifique abnégation de cet homme sauvant jusqu’à des paperasses à l’instant où il se laisse mourir; petit détail plein de grandeur; oubli sublime de soi-même.
On était unanime pour admirer Clubin, et, du reste, unanime aussi pour le croire, après tout, sauvé. Le coutre Shealtiel était arrivé quelques heures après le Cashmere; c’était ce coutre qui apportait les derniers renseignements. Il venait de passer vingt-quatre heures dans les mêmes eaux que la Durande. Il y avait patienté pendant le brouillard et louvoyé pendant la tempête. Le patron du Shealtiel était présent parmi les assistants.
A l’instant où Gilliatt était entré, ce patron venait de faire son récit à mess Lethierry. Ce récit était un vrai rapport. Vers le matin, la bourrasque étant finie et le vent devenant maniable, le patron du Shealtiel avait entendu des beuglements en pleine mer. Ce bruit de prairies au milieu des vagues l’avait surpris; il s’était dirigé de ce côté. Il avait aperçu la Durande dans les rochers Douvres. L’accalmie était suffisante pour qu’il pût approcher. Il avait hélé l’épave. Le mugissement des bœufs qui se noyaient dans la cale avait seul répondu. Le patron du Shealtiel était certain qu’il n’y avait personne à bord de la Durande. L’épave était parfaitement tenable; et, si violente qu’eût été la bourrasque, Clubin eût pu y passer la nuit. Il n’était pas homme à lâcher prise aisément. Il n’y était point, donc il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de Granville et de Saint-Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au soir, ceci était hors de doute, côtoyer d’assez près l’écueil Douvres. Un d’eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se souvenir que la chaloupe de la Durande était pleine en quittant le navire échoué, qu’elle allait courir beaucoup de risques, qu’un homme de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c’était là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester sur l’épave; mais qu’une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant, Clubin n’avait, à coup sûr, fait nulle difficulté d’en profiter. On est un héros, mais on n’est pas un niais. Un suicide eût été d’autant plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c’était Tangrouille, et non Clubin. Tout ceci était concluant; le patron du Shealtiel avait visiblement raison, et tout le monde s’attendait à voir Clubin reparaître d’un moment à l’autre. On préméditait de le porter en triomphe.
Deux certitudes ressortaient du récit du patron, Clubin sauvé et la Durande perdue.
Quant à la Durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe était irrémédiable. Le patron du Shealtiel avait assisté à la dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu où la Durande était en quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit, et avait résisté au choc de la tempête comme s’il voulait garder l’épave pour lui; mais au matin, à l’instant où le Shealtiel, constatant qu’il n’y avait personne à sauver, allait s’éloigner de la Durande, il était survenu un de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la Durande, l’avait arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d’une flèche lancée, l’avait jetée entre les deux roches Douvres. On avait entendu un craquement «diabolique», disait le patron. La Durande, portée par la lame à une certaine hauteur, s’était engagée dans l’entre-deux des roches jusqu’au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer.
La Durande, au dire de l’équipage du Shealtiel, était déjà aux trois quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si l’écueil ne l’eût retenue et soutenue. Le patron du Shealtiel avec sa lunette avait étudié l’épave. Il donnait avec la précision marine le détail du désastre; la hanche de tribord était défoncée, les mâts tronqués, la voilure déralinguée, les chaînes des haubans presque toutes coupées, la claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d’une vergue, les jambettes brisées au ras du plat bord depuis le travers du grand mât jusqu’au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l’arbre du gouvernail rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées, le traversin détruit, la lisse enlevée, l’étambot cassé. C’était toute la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement scellée au mât sur l’avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles, sa poulie de fer et ses chaînes. La Durande était disloquée; l’eau allait maintenant se mettre à la déchiqueter. Dans quelques jours il n’en resterait plus rien.
Pourtant la machine, chose remarquable et qui prouvait son excellence, était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du Shealtiel croyait pouvoir affirmer que «la manivelle» n’avait point d’avarie grave. Les mâts du navire avaient cédé, mais la cheminée de la machine avait résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient seulement tordues; les tambours avaient souffert, les cages étaient froissées, mais les roues ne paraissaient pas avoir une palette de moins. La machine était intacte. C’était la conviction du patron du Shealtiel. Le chauffeur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes, partageait cette conviction. Ce nègre, plus intelligent que beaucoup de blancs, était l’admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant les dix doigts de ses mains noires et disait à Lethierry muet: Mon maître, la mécanique est en vie.
Le salut de Clubin semblant assuré, et la coque de la Durande étant sacrifiée, la machine, dans les conversations des groupes, était la question. On s’y intéressait comme à une personne. On s’émerveillait de sa bonne conduite.—Voilà une solide commère, disait un matelot français.—C’est de quoi bon! s’écriait un pêcheur guernesiais.—Il faut qu’elle ait eu de la malice, reprenait le patron du Shealtiel, pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures.
Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa les opinions pour et contre. Elle avait des amis et des ennemis. Plus d’un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir la clientèle de la Durande, n’était pas fâché de voir l’écueil Douvres faire justice de la nouvelle invention. Le chuchotement devint brouhaha. On discuta presque avec bruit. Pourtant c’était une rumeur toujours un peu discrète, et il se faisait par intervalles de subits abaissements de voix, sous la pression du silence sépulcral de Lethierry.
Du colloque engagé sur tous les points, il résultait ceci:
La machine était l’essentiel. Refaire le navire était possible, refaire la machine non. Cette machine était unique. Pour en fabriquer une pareille, l’argent manquerait, l’ouvrier manquerait encore plus. On rappelait que le constructeur de la machine était mort. Elle avait coûté quarante mille francs. Personne ne risquerait désormais sur une telle éventualité un tel capital; d’autant plus que voilà qui était jugé, les navires à vapeur se perdaient comme les autres; l’accident actuel de la Durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il était déplorable de penser qu’à l’heure qu’il était, cette mécanique était encore entière et en bon état, et qu’avant cinq ou six jours elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu’elle existait, il n’y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait réparer le désastre.
Sauver la machine, c’était facile à dire. Mais qui s’en chargerait? est-ce que c’était possible? Faire et exécuter c’est deux, et la preuve, c’est qu’il est aisé de faire un rêve et difficile de l’exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé, c’était celui-ci: sauver la machine échouée sur les Douvres. Envoyer travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde; il n’y fallait pas songer. C’était la saison des coups de mer; à la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait à l’écueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du premier. Dans l’espèce de trou du plateau supérieur où s’était abrité le naufragé légendaire mort de faim, il y avait à peine place pour un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine, un homme allât aux rochers Douvres, et qu’il y allât seul, seul dans cette mer, seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte, seul dans cette épouvante, seul des semaines entières, seul devant le prévu et l’imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que celle de l’ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon que ce mort. Et comment s’y prendrait-il d’ailleurs pour sauver cette machine? Il faudrait qu’il fût non-seulement matelot, mais forgeron. Et à travers quelles épreuves! L’homme qui tenterait cela serait plus qu’un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a au-dessus d’elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant? Non, personne n’irait aux rochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste. Le sauveteur qu’il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel homme?
Ceci, dit un peu autrement, était le fond de tous les propos murmurés dans cette foule.
Le patron du Shealtiel, qui était un ancien pilote, résuma la pensée de tous par cette exclamation à voix haute:
—Non! c’est fini. L’homme qui ira là et qui rapportera la machine n’existe pas.
—Puisque je n’y vais pas, ajouta Imbrancam, c’est qu’on ne peut pas y aller.
Le patron du Shealtiel secoua sa main gauche avec cette brusquerie qui exprime la conviction de l’impossible, et reprit:
—S’il existait...
Déruchette tourna la tête.
—Je l’épouserais, dit-elle.
Il y eut un silence.
Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit:
—Vous l’épouseriez, miss Déruchette?
C’était Gilliatt.
Cependant tous les yeux s’étaient levés. Mess Lethierry venait de se dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.
Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes présentes, et dit:
—Déruchette l’épouserait. J’en donne ma parole d’honneur au bon Dieu.
II BEAUCOUP D’ÉTONNEMENT SUR LA COTE OUEST
La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du soir, une nuit de lune. Cependant, quelle que fût la bonne apparence de la nuit, du vent et de la mer, aucun pêcheur ne comptait sortir ni de la Hougue la Perre, ni du Bourdeaux, ni de Houmet Benet, ni du Platon, ni de Port Grat, ni de la baie Vason, ni de Perelle bay, ni de Pezeris, ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit Bô, ni d’aucun port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait chanté à midi.
Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pêche manque.
Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à Omptolle eut une surprise. A la hauteur du Houmet Paradis, au delà des deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de Saint-Sampson qui représente une figure d’homme, il crut apercevoir une troisième balise. Qu’était-ce que cette balise? quand l’avait-on plantée sur ce point? quel bas-fond indiquait-elle? La balise répondit tout de suite à ces interrogations; elle remuait; c’était un mât. L’étonnement du pêcheur ne décrut point. Une balise faisait question; un mât bien plus encore. Il n’y avait point de pêche possible. Quand tout le monde rentrait, quelqu’un sortait. Qui? pourquoi?
Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque distance du pêcheur d’Omptolle. Il ne put reconnaître la barque. Il entendit ramer. Il n’y avait que le bruit de deux avirons. C’était donc vraisemblablement un homme seul. Le vent était nord; cet homme évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe Fontenelle. Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc doubler l’Ancresse et le mont Crevel. Qu’est-ce que cela voulait dire?
Le mât passa, le pêcheur rentra.
Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs d’occasion, disséminés et isolés, firent, à des heures diverses et sur divers points, des remarques.
Comme le pêcheur d’Omptolle venait d’amarrer sa barque, un charretier de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses chevaux dans la route déserte des Clôtures, près du cromlech, aux environs des martellos 6 et 7, vit en mer, assez loin à l’horizon, dans un endroit peu fréquenté, parce qu’il faut le bien connaître, devers la Roque-Nord et la Sablonneuse, une voile qu’on hissait. Il y fit d’ailleurs peu d’attention, étant pour chariot et non pour bateau.
Une demi-heure s’était peut-être écoulée depuis que le charretier avait aperçu cette voile, quand un plâtreur revenant de son ouvrage de la ville et contournant la mare Pelée, se trouva tout à coup presque en face d’une barque très hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de la Rousse de Mer et de la Gripe de Rousse. La nuit était noire, mais la mer était claire, effet qui se produit souvent, et l’on pouvait distinguer au large les allées et venues. Il n’y avait en mer que cette barque.
Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes, disposant ses boutiques sur l’ensablement qui sépare le Port Soif du Port Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre la Boue Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien pressé d’arriver quelque part pour se risquer là.
Comme huit heures sonnaient au Catel, le tavernier de Cobo bay observa, avec quelque ébahissement, une voile au delà de la Boue du Jardin et des Grunettes, très près de la Suzanne et des Grunes de l’ouest.
Non loin de Cobo bay, sur la pointe solitaire du Goumet de la baie Vason, deux amoureux étaient en train de se séparer et de se retenir; au moment où la fille disait au garçon:—Si je m’en vas, ce n’est pas pour l’amour de ne pas être avec toi, c’est que j’ai mon fait à choser. Ils furent distraits de leur baiser d’adieu par une assez grosse barque qui passa très près d’eux et qui se dirigeait vers les Messellettes.
Monsieur Le Peyre des Norgiots, habitant le cotillon Pipet, était occupé vers neuf heures du soir à examiner un trou fait par des maraudeurs dans la haie de son courtil, la Jennerotte, et de son «friquet planté à arbres»; tout en constatant le dommage, il ne put s’empêcher de remarquer une barque doublant témérairement le Crocq-Point à cette heure de nuit.
Un lendemain de tempête, avec ce qui reste d’agitation à la mer, cet itinéraire était peu sûr. On était imprudent de le choisir, à moins de savoir par cœur les passes.
A neuf heures et demie, à l’Équerrier, un chalutier remportant son filet s’arrêta quelque temps pour considérer entre Colombelle et la Souffleresse quelque chose qui devait être un bateau. Ce bateau s’exposait beaucoup. Il y a là des coups de vent subits très dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu’elle souffle brusquement sur les barques.
A l’instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de l’île de Li-Hou fut très effrayé; il vit passer entre la lune et lui une longue forme noire. Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Li-Hou crut reconnaître la Dame Noire.
La Dame Blanche habite le Tau de Pez d’Amont, la Dame Grise habite le Tau de Pez d’Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand-Étacré, à l’ouest de Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois se rencontrent.
A la rigueur cette forme noire pouvait être une voile. Les longs barrages de roches sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en effet cacher la coque d’une barque voguant derrière eux, et laisser voir la voile seulement. Mais le gardien se demanda quelle barque oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et les Anguillières et Lérée-Point. Et dans quel but? Il lui parut plus probable que c’était la Dame Noire.
Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre du Bois, le sergent du Château Rocquaine, en relevant la moitié de l’échelle pont-levis, distingua, à l’embouchure de la baie, plus loin que la Haute Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui semblait descendre du nord au sud.
Il existe sur la côte sud de Guernesey, en arrière de Plainmont, au fond d’une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans le flot, un port singulier qu’un français, séjournant dans l’île depuis 1855, le même peut-être qui écrit ces lignes, a baptisé le Port au quatrième étage, nom généralement adopté aujourd’hui. Ce port, qui s’appelait alors la Moie, est un plateau de roche, à demi naturel, à demi taillé, élevé d’une quarantaine de pieds au-dessus du niveau de l’eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un escalier. Ce port était alors très fréquenté par les contrebandiers. Étant peu praticable, il leur était commode.
Vers onze heures, des fraudeurs, peut-être ceux-là mêmes sur lesquels avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette plate-forme de la Moie. Qui fraude guette; ils épiaient. Ils furent étonnés d’une voile qui déboucha brusquement au delà de la silhouette noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte allant s’embusquer en observation derrière le grand Hanois. Mais la voile dépassa les Hanois, laissa derrière elle au nord-ouest la Boue Blondel, et s’enfonça au large dans l’estompe livide des brumes de l’horizon.
—Où diable peut aller cette barque? se dirent les contrebandiers.
Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu quelqu’un frapper à la porte de la masure du Bû de la Rue. C’était un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait un petit clerc de la paroisse. Le Bû de la Rue était fermé, porte et volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s’étaient échangées devant le Bû de la Rue entre la pêcheuse et le petit clerc.
—Qu’est-ce que vous voulez, gas?
—L’homme d’ici.
—Il n’y est point.
—Où est-il?
—Je ne sais point.
—Y sera-t-il demain?
—Je ne sais point.
—Est-ce qu’il est parti?
—Je ne sais point.
—C’est que, voyez-vous, la femme, le nouveau recteur de la paroisse, le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite.
—Je ne sais point.
—Le révérend m’envoie demander si l’homme du Bû de la Rue sera chez lui demain matin.
—Je ne sais point.
III NE TENTEZ PAS LA BIBLE
Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette, s’informa de Clubin dont on n’avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration comme quoi il n’entendait former aucune plainte, et fit mettre Tangrouille en liberté.
Il resta toute la journée du lendemain à demi appuyé à la table de l’office de la Durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur quand on lui parlait. Du reste, la curiosité étant satisfaite, la solitude s’était faite aux Bravées. Il y a beaucoup de désir d’observer dans l’empressement à s’apitoyer. La porte s’était refermée; on laissait Lethierry avec Déruchette. L’éclair qui avait passé dans les yeux de Lethierry s’était éteint; le regard lugubre du commencement de la catastrophe lui était revenu.
Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grâce et de Douce, mis, sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu’il était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée.
Il sourit amèrement et dit:
—On me croit donc bête.
Après un quart d’heure de silence, il ajouta:
—C’est bon quand on est heureux ces manies-là.
Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de l’occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de bord, que mess Lethierry regardait trop.
Dans l’après-midi, un peu avant l’heure du thé, la porte s’ouvrit, et deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l’un vieux, l’autre jeune.
Le jeune, on l’a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit.
Ces hommes avaient tous deux l’air grave, mais d’une gravité différente; le vieillard avait ce qu’on pourrait nommer la gravité d’état; le jeune homme avait la gravité de nature. L’habit donne l’une, la pensée donne l’autre.
C’étaient, le vêtement l’indiquait, deux hommes d’église, appartenant tous deux à la religion établie.
Ce qui, dans le jeune homme, eût, au premier abord, frappé l’observateur, c’est que cette gravité, qui était profonde dans son regard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de sa personne. La gravité admet la passion, et l’exalte en l’épurant, mais ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait au moins vingt-cinq ans; il en paraissait dix-huit. Il offrait cette harmonie, et aussi ce contraste, qu’en lui l’âme semblait faite pour la passion et le corps pour l’amour. Il était blond, rose, frais, très fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune fille et des mains délicates; il avait l’allure vive et naturelle, quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son sourire sincère, qui montrait des dents d’enfant, était pensif et religieux. C’était la gentillesse d’un page et la dignité d’un évêque.
Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu’ils paraissaient coquets, son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l’idée de l’oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front.
On sentait, en le voyant, un de ces êtres bienveillants, innocents et purs, qui progressent en sens inverse de l’humanité vulgaire, que l’illusion fait sages et que l’expérience fait enthousiastes.
Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé à l’ecclésiastique en cheveux gris qui l’accompagnait, au premier coup d’œil il semblait le fils, au second coup d’œil il semblait le père.
Celui-ci n’était autre que le docteur Jaquemin Hérode. Le docteur Jaquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près un papisme sans pape. L’anglicanisme était travaillé dès cette époque par les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le puséysme. Le docteur Jaquemin Hérode était de cette nuance anglicane qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il avait pour esprit la lettre. Du reste altier. Son personnage tenait de la place. Il avait moins l’air d’un révérend que d’un monsignor. Sa redingote était un peu coupée en soutane. Son vrai milieu eût été Rome. Il était prélat de chambre, né. Il semblait avoir été créé exprès pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec toute la cour pontificale, in abitto paonazzo. L’accident d’être né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l’ancien testament que vers le nouveau, lui avaient fait manquer cette grande destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci, être recteur de Saint-Pierre-Port, doyen de l’île de Guernesey et subrogé de l’évêque de Winchester. C’était, sans nul doute, de la gloire.
Cette gloire n’empêchait pas M. Jaquemin Hérode d’être, à tout prendre, un assez bon homme.
Comme théologien, il était bien situé dans l’estime des connaisseurs, et il faisait presque autorité à la cour des Arches, cette Sorbonne de l’Angleterre.
Il avait la mine docte, un clignement d’yeux capable et exagéré, les narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des amis baronets, la confiance de l’évêque, et toujours une bible dans sa poche.
Mess Lethierry était si complétement absorbé que tout ce que put produire l’entrée des deux prêtres fut un imperceptible froncement de sourcil.
M. Jaquemin Hérode s’avança, salua, rappela, en quelques mots sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu’il venait, selon l’usage, «introduire» près des notables,—et près de mess Lethierry en particulier,—son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de Saint-Sampson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de mess Lethierry.
Déruchette se leva.
Le jeune prêtre, qui était le révérend Ebenezer, s’inclina.
Mess Lethierry regarda M. Ebenezer Caudray et grommela entre ses dents: mauvais matelot.
Grâce avança des chaises. Les deux révérends s’assirent près de la table.
Le docteur Hérode entama un speech. Il lui était revenu qu’il était arrivé un événement. La Durande avait fait naufrage. Il venait, comme pasteur, apporter des consolations et des conseils. Ce naufrage était malheureux, mais heureux aussi. Sondons-nous; n’étions-nous pas enflés par la prospérité? Les eaux de la félicité sont dangereuses. Il ne faut pas prendre en mauvaise part les malheurs. Les voies du Seigneur sont inconnues. Mess Lethierry était ruiné. Eh bien? être riche, c’est être en danger. On a de faux amis. La pauvreté les éloigne. On reste seul. Solus eris. La Durande rapportait, disait-on, mille livres sterling par an. C’est trop pour le sage. Fuyons les tentations, dédaignons l’or. Acceptons avec reconnaissance la ruine et l’abandon. L’isolement est plein de fruits. On y obtient les grâces du Seigneur. C’est dans la solitude qu’Aia trouva les eaux chaudes, en conduisant les ânes de Sébéon son père. Ne nous révoltons pas contre les impénétrables décrets de la providence. Le saint homme Job, après sa misère, avait crû en richesse. Qui sait si la perte de la Durande n’aurait pas des compensations, même temporelles? Ainsi, lui docteur Jaquemin Hérode, il avait engagé des capitaux dans une très belle opération en cours d’exécution à Sheffield; si mess Lethierry, avec les fonds qui pouvaient lui rester, voulait entrer dans cette affaire, il y referait sa fortune; c’était une grosse fourniture d’armes au czar en train de réprimer la Pologne. On y gagnerait trois cents pour cent.
Le mot czar parut réveiller Lethierry. Il interrompit le docteur Hérode.
—Je ne veux pas du czar.
Le révérend Hérode répondit:
—Mess Lethierry, les princes sont voulus de Dieu. Il est écrit: «Rendez à César ce qui est à César.» Le czar, c’est César.
Lethierry, à demi retombé dans son rêve, murmura:
—Qui ça, César? Je ne connais pas.
Le révérend Jaquemin Hérode reprit son exhortation. Il n’insistait pas sur Sheffield. Ne pas vouloir de César, c’est être républicain. Le révérend comprenait qu’on fût républicain. En ce cas, que mess Lethierry se tournât vers une république. Mess Lethierry pouvait rétablir sa fortune aux États-Unis mieux encore qu’en Angleterre. S’il voulait décupler ce qui lui restait, il n’avait qu’à prendre des actions dans la grande compagnie d’exploitation des plantations du Texas, laquelle employait plus de vingt mille nègres.
—Je ne veux pas de l’esclavage, dit Lethierry.
—L’esclavage, répliqua le révérend Hérode, est d’institution sacrée. Il est écrit: «Si le maître a frappé son esclave, il ne lui sera rien fait, car c’est son argent.»
Grâce et Douce, sur le seuil de la porte, recueillaient avec une sorte d’extase les paroles du révérend recteur.
Le révérend continua. C’était, somme toute, nous venons de le dire, un bon homme; et, quels que pussent être ses dissentiments de caste ou de personne avec mess Lethierry, il venait très sincèrement lui apporter toute l’aide spirituelle, et même temporelle, dont lui, docteur Jaquemin Hérode, disposait.
Si mess Lethierry était ruiné à ce point de ne pouvoir coopérer fructueusement à une spéculation quelconque, russe ou américaine, que n’entrait-il dans le gouvernement et dans les fonctions salariées? Ce sont de nobles places, et le révérend était prêt à y introduire mess Lethierry. L’office de député-vicomte était précisément vacant à Jersey. Mess Lethierry était aimé et estimé, et le révérend Hérode, doyen de Guernesey et subrogé de l’évêque, se faisait fort d’obtenir pour mess Lethierry l’emploi de député-vicomte de Jersey. Le député-vicomte est un officier considérable; il assiste, comme représentant de sa majesté, à la tenue des chefs-plaids, aux débats de la cohue, et aux exécutions des arrêts de justice.
Lethierry fixa sa prunelle sur le docteur Hérode.
—Je n’aime pas la pendaison, dit-il.
Le docteur Hérode, qui jusqu’alors avait prononcé tous les mots avec la même intonation, eut un accès de sévérité et une inflexion nouvelle.
—Mess Lethierry, la peine de mort est ordonnée divinement. Dieu a remis le glaive à l’homme. Il est écrit: «Œil pour œil, dent pour dent.»
Le révérend Ebenezer rapprocha imperceptiblement sa chaise de la chaise du révérend Jaquemin, et lui dit, de façon à n’être entendu que de lui:
—Ce que dit cet homme lui est dicté.
—Par qui? par quoi? demanda du même ton le révérend Jaquemin Hérode.
Ebenezer répondit très bas:
—Par sa conscience.
Le révérend Hérode fouilla dans sa poche, en tira un gros in-dix-huit relié avec fermoirs, le posa sur la table, et dit à voix haute:
—La conscience, la voici.
Le livre était une bible.
Puis le docteur Hérode s’adoucit. Son désir était d’être utile à mess Lethierry, qu’il considérait fort. Il avait, lui pasteur, droit et devoir de conseil; pourtant mess Lethierry était libre.
Mess Lethierry, ressaisi par son absorption et par son accablement, n’écoutait plus. Déruchette, assise près de lui, et pensive de son côté, ne levait pas les yeux et mêlait à cette conversation peu animée la quantité de gêne qu’apporte une présence silencieuse. Un témoin qui ne dit rien est une espèce de poids indéfinissable. Au surplus, le docteur Hérode ne semblait pas le sentir.
Lethierry ne répondant plus, le docteur Hérode se donna carrière. Le conseil vient de l’homme et l’inspiration vient de Dieu. Dans le conseil du prêtre il y a de l’inspiration. Il est bon d’accepter les conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l’apôtre André. Barjésus, tout magicien qu’il était, devint aveugle pour avoir ri des paroles de saint Paul. Elxaï, et ses sœurs Marthe et Marthène, sont en enfer à l’heure qu’il est pour avoir méprisé les avertissements de Valencianus qui leur prouvait clair comme le jour que leur Jésus-Christ de trente-huit lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s’appelle aussi Judith, obéissait aux conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les avis d’en haut; leurs noms seuls suffisent pour l’indiquer; Ruben signifie fils de la vision, et Pheniel signifie la face de Dieu.
Mess Lethierry frappa du poing sur la table.
—Parbleu! s’écria-t-il, c’est ma faute.
—Que voulez-vous dire? demanda M. Jaquemin Hérode.
—Je dis que c’est ma faute.
—Votre faute, quoi?
—Puisque je faisais revenir Durande le vendredi.
M. Jaquemin Hérode murmura à l’oreille de M. Ebenezer Caudray:—Cet homme est superstitieux.
Il reprit en élevant la voix, et du ton de l’enseignement:
—Mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre. C’est très souvent une date heureuse. Melendez a fondé la ville de Saint-Augustin un vendredi; c’est un vendredi que Henri VII a donné sa commission à John Cabot; les pèlerins du Mayflower sont arrivés à Providence-Town un vendredi. Washington est né le vendredi 22 février 1732; Christoph Colomb a découvert l’Amérique le vendredi 12 octobre 1492.
Cela dit, il se leva.
Ebenezer, qu’il avait amené, se leva également.
Grâce et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé, ouvrirent la porte à deux battants.
Mess Lethierry ne voyait rien et n’entendait rien.
M. Jaquemin Hérode dit en aparté à M. Ebenezer Caudray:—Il ne nous salue même pas. Ce n’est pas du chagrin, c’est de l’abrutissement. Il faut croire qu’il est fou.
Cependant il prit sa petite bible sur la table et la tint entre ses deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu’on craint de voir envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine attente. Grâce et Douce avancèrent la tête.
Sa voix fit tout ce qu’elle put pour être majestueuse.
—Mess Lethierry, ne nous séparons pas sans lire une page du saint livre. Les situations de la vie sont éclairées par les livres; les profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements bibliques. Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil; la bible, ouverte au hasard, fait une révélation. Elle est surtout bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte écriture, c’est l’adoucissement à leur peine. En présence des affligés, il faut consulter le saint livre sans choisir l’endroit, et lire avec candeur le passage sur lequel on tombe. Ce que l’homme ne choisit pas, Dieu le choisit. Dieu sait ce qu’il nous faut. Son doigt invisible est sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page, il en sort infailliblement de la lumière. N’en cherchons pas d’autre, et tenons-nous-en là. C’est la parole d’en haut. Notre destinée nous est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec confiance et respect. Écoutons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la douleur, ceci est le livre de consolation.
Le révérend Jaquemin Hérode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son ongle à l’aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité, il se mit à lire à haute voix.
Ce qu’il lut, le voici:
«Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de celui qui vit et qui voit.
«Rébecca, ayant aperçu Isaac, dit: Qui est cet homme qui vient au-devant de moi?
«Alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et l’amour qu’il eut pour elle fut grand.»
Ebenezer et Déruchette se regardèrent.