LES TRAVAILLEURS DE LA MER (continued 2)
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Ce navire était surtout un récipient, et, comme tout bâtiment plutôt armé en marchandise qu’en guerre, il était exclusivement disposé pour l’arrimage. Il admettait peu de passagers. Le transport du bétail rendait l’arrimage difficile et très particulier. On arrimait alors les bœufs dans la cale, ce qui était une complication. Aujourd’hui on les arrime sur l’avant-pont. Les tambours du Devil-Boat Lethierry étaient peints en blanc, la coque, jusqu’à la ligne de flottaison, en couleur de feu, et tout le reste du navire, selon la mode assez laide de ce siècle, en noir.
Vide, il calait sept pieds, et, chargé, quatorze.
Quant à la machine, elle était puissante. La force était d’un cheval pour trois tonneaux, ce qui est presque une force de remorqueur. Les roues étaient bien placées, un peu en avant du centre de gravité du navire. La machine avait une pression maximum de deux atmosphères. Elle usait beaucoup de charbon, quoiqu’elle fût à condensation et à détente. Elle n’avait pas de volant à cause de l’instabilité du point d’appui, et elle y remédiait, comme on le fait encore aujourd’hui, par un double appareil faisant alterner deux manivelles fixées aux extrémités de l’arbre de rotation et disposées de manière que l’une fût toujours à son point fort quand l’autre était à son point mort. Toute la machine reposait sur une seule plaque de fonte; de sorte que, même dans un cas de grave avarie, aucun coup de mer ne lui ôtait l’équilibre et que la coque déformée ne pouvait déformer la machine. Pour rendre la machine plus solide encore, on avait placé la bielle principale près du cylindre, ce qui transportait du milieu à l’extrémité le centre d’oscillation du balancier. Depuis on a inventé les cylindres oscillants qui permettent de supprimer les bielles; mais, à cette époque, la bielle près du cylindre semblait le dernier mot de la machinerie. La chaudière était coupée de cloisons et pourvue de sa pompe de saumure. Les roues étaient très grandes, ce qui diminuait la perte de force, et la cheminée était très haute, ce qui augmentait le tirage du foyer; mais la grandeur des roues donnait prise au flot et la hauteur de la cheminée donnait prise au vent. Aubes de bois, crochets de fer, moyeux de fonte, telles étaient les roues, bien construites et, chose qui étonne, pouvant se démonter. Il y avait toujours trois aubes immergées. La vitesse du centre des aubes ne surpassait que d’un sixième la vitesse du navire; c’était là le défaut de ces roues. En outre, le manneton des manivelles était trop long, et le tiroir distribuait la vapeur dans le cylindre avec trop de frottement. Dans ce temps-là, cette machine semblait et était admirable.
Cette machine avait été forgée en France à l’usine de fer de Bercy. Mess Lethierry l’avait un peu imaginée; le mécanicien qui l’avait construite sur son épure était mort; de sorte que cette machine était unique, et impossible à remplacer. Le dessinateur restait, mais le constructeur manquait.
La machine avait coûté quarante mille francs.
Lethierry avait construit lui-même la Galiote sous la grande cale couverte qui est à côté de la première tour entre Saint-Pierre-Port et Saint-Sampson. Il avait été à Brême acheter le bois. Il avait épuisé dans cette construction tout son savoir-faire de charpentier de marine, et l’on reconnaissait son talent au bordage dont les coutures étaient étroites et égales, et recouvertes de sarangousti, mastic de l’Inde meilleur que le brai. Le doublage était bien mailleté. Lethierry avait enduit la carène de gallegalle. Il avait, pour remédier à la rondeur de la coque, ajusté un boute-hors au beaupré, ce qui lui permettait d’ajouter à la civadière une fausse civadière. Le jour du lancement, il avait dit: me voilà à flot! La Galiote réussit en effet, on l’a vu.
Par hasard ou exprès, elle avait été lancée un 14 juillet. Ce jour-là, Lethierry, debout sur le pont entre les deux tambours, regarda fixement la mer et lui cria:—C’est ton tour! les parisiens ont pris la Bastille; maintenant nous te prenons, toi!
La Galiote à Lethierry faisait une fois par semaine le voyage de Guernesey à Saint-Malo. Elle partait le mardi matin et revenait le vendredi soir, veille du marché qui est le samedi. Elle était d’un plus fort échantillon de bois que les plus grands sloops caboteurs de tout l’archipel, et, sa capacité étant en raison de sa dimension, un seul de ses voyages valait, pour l’apport et pour le rendement, quatre voyages d’un coutre ordinaire. De là de forts bénéfices. La réputation d’un navire dépend de son arrimage, et Lethierry était un arrimeur. Quand il ne put plus travailler en mer lui-même, il dressa un matelot pour le remplacer comme arrimeur. Au bout de deux années, le bateau à vapeur rapportait net sept cent cinquante livres sterling par an, c’est-à-dire dix-huit mille francs. La livre sterling de Guernesey vaut vingt-quatre francs, celle d’Angleterre vingt-cinq et celle de Jersey vingt-six. Ces chinoiseries sont moins chinoises qu’elles n’en ont l’air; les banques y trouvent leur compte.
VI ENTRÉE DE LETHIERRY DANS LA GLOIRE
«La Galiote» prospérait. Mess Lethierry voyait s’approcher le moment où il deviendrait monsieur. A Guernesey on n’est pas de plain-pied monsieur. Entre l’homme et le monsieur il y a toute une échelle à gravir; d’abord, premier échelon, le nom tout sec, Pierre, je suppose; puis, deuxième échelon, vésin (voisin) Pierre; puis, troisième échelon, père Pierre; puis, quatrième échelon, sieur Pierre; puis, cinquième échelon, mess Pierre; puis, sommet, monsieur Pierre.
Cette échelle, qui sort de terre, se continue dans le bleu. Toute la hiérarchique Angleterre y entre et s’y étage. En voici les échelons, de plus en plus lumineux: au-dessus du monsieur (gentleman), il y a l’esq. (écuyer), au-dessus de l’esq., le chevalier (sir viager), puis, en s’élevant toujours, le baronet (sir héréditaire), puis le lord, laird en Écosse, puis le baron, puis le vicomte, puis le comte (earl en Angleterre, jarl en Norvége), puis le marquis, puis le duc, puis le pair d’Angleterre, puis le prince du sang royal, puis le roi. Cette échelle monte du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie au baronetage, du baronetage à la pairie, de la pairie à la royauté.
Grâce à son coup de tête réussi, grâce à la vapeur, grâce à sa machine, grâce au Bateau-Diable, mess Lethierry était devenu quelqu’un. Pour construire «la Galiote», il avait dû emprunter; il s’était endetté à Brême, il s’était endetté à Saint-Malo; mais chaque année il amortissait son passif.
Il avait de plus acheté à crédit, à l’entrée même du port de Saint-Sampson, une jolie maison de pierre, toute neuve, entre mer et jardin, sur l’encoignure de laquelle on lisait ce nom: les Bravées. Le logis les Bravées, dont la devanture faisait partie de la muraille même du port, était remarquable par une double rangée de fenêtres, au nord du côté d’un enclos plein de fleurs, au sud du côté de l’océan; de sorte que cette maison avait deux façades, l’une sur les tempêtes, l’autre sur les roses.
Ces façades semblaient faites pour les deux habitants, mess Lethierry et miss Déruchette.
La maison des Bravées était populaire à Saint-Sampson. Car mess Lethierry avait fini par être populaire. Cette popularité lui venait un peu de sa bonté, de son dévouement et de son courage, un peu de la quantité d’hommes qu’il avait sauvés, beaucoup de son succès, et aussi de ce qu’il avait donné au port de Saint-Sampson le privilége des départs et des arrivées du bateau à vapeur. Voyant que décidément le Devil-Boat était une bonne affaire, Saint-Pierre, la capitale, l’avait réclamé pour son port, mais Lethierry avait tenu bon pour Saint-Sampson. C’était sa ville natale.—C’est là que j’ai été lancé à la mer, disait-il.—De là une vive popularité locale. Sa qualité de propriétaire payant taxe faisait de lui ce qu’on appelle à Guernesey un habitant. On l’avait nommé douzenier. Ce pauvre matelot avait franchi cinq échelons sur six de l’ordre social guernesiais; il était mess; il touchait au monsieur, et qui sait s’il n’arriverait pas même à franchir le monsieur? Qui sait si un jour on ne lirait pas dans l’almanach de Guernesey au chapitre Gentry and Nobility cette inscription inouïe et superbe: Lethierry esq.?
Mais mess Lethierry dédaignait ou plutôt ignorait le côté par lequel les choses sont vanité. Il se sentait utile, c’était là sa joie. Être populaire le touchait moins qu’être nécessaire. Il n’avait, nous l’avons dit, que deux amours, et par conséquent, que deux ambitions, Durande et Déruchette.
Quoi qu’il en fût, il avait mis à la loterie de la mer, et il y avait gagné le quine.
Le quine, c’était la Durande naviguant.
VII LE MÊME PARRAIN ET LA MÊME PATRONNE
Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l’avait baptisé. Il l’avait nommé Durande. La Durande,—nous ne l’appellerons plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l’usage typographique, de ne point souligner ce nom Durande, nous conformant en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la Durande était presque une personne.
Durande et Déruchette, c’est le même nom. Déruchette est le diminutif. Ce diminutif est fort usité dans l’ouest de la France.
Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses diminutifs et tous ses augmentatifs. On croirait à plusieurs personnes là où il n’y en a qu’une. Ces identités de patrons et de patronnes sous des noms différents ne sont point chose rare. Lise, Lisette, Lisa, Élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est Élisabeth. Il est probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du reste, nous n’y tenons pas.
Sainte Durande est une sainte de l’Angoumois et de la Charente. Est-elle correcte? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle a des chapelles.
Lethierry, étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance avec cette sainte, probablement dans la personne de quelque jolie charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était resté assez de souvenir pour qu’il donnât ce nom aux deux choses qu’il aimait; Durande à la galiote, Déruchette à la fille.
Il était le père de l’une et l’oncle de l’autre.
Déruchette était la fille d’un frère qu’il avait eu. Elle n’avait plus ni père ni mère. Il l’avait adoptée. Il remplaçait le père et la mère.
Déruchette n’était pas seulement sa nièce. Elle était sa filleule. C’était lui qui l’avait tenue sur les fonts de baptême. C’était lui qui lui avait trouvé cette patronne, sainte Durande, et ce prénom, Déruchette.
Déruchette, nous l’avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était inscrite à sa date sur le registre de paroisse.
Tant que la nièce fut enfant et tant que l’oncle fut pauvre, personne ne prit garde à cette appellation, Déruchette; mais quand la petite fille devint une miss et quand le matelot devint un gentleman, Déruchette choqua. On s’en étonnait. On demandait à mess Lethierry: Pourquoi Déruchette? Il répondait: C’est un nom qui est comme ça. On essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s’y prêta point. Un jour une belle dame de la high life de Saint-Sampson, femme d’un forgeron riche ne travaillant plus, dit à mess Lethierry: Désormais j’appellerai votre fille Nancy.—Pourquoi pas Lons-le-Saulnier? dit-il. La belle dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain: Nous ne voulons décidément pas de Déruchette. J’ai trouvé pour votre fille un joli nom, Marianne.—Joli nom en effet, repartit mess Lethierry, mais composé de deux vilaines bêtes, un mari et un âne. Il maintint Déruchette.
On se tromperait si l’on concluait du mot ci-dessus qu’il ne voulait point marier sa nièce. Il voulait la marier, certes, mais à sa façon. Il entendait qu’elle eût un mari dans son genre à lui, travaillant beaucoup, et qu’elle ne fît pas grand’chose. Il aimait les mains noires de l’homme et les mains blanches de la femme. Pour que Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l’avait tournée vers la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano, une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d’aiguilles dans une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le charme, c’était tout ce qu’il lui demandait. Il l’avait élevée plutôt à être fleur qu’à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra ceci. Les rudesses aiment les délicatesses. Pour que la nièce réalisât l’idéal de l’oncle, il fallait qu’elle fût riche. C’est bien ce qu’entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette.
VIII L’AIR BONNY DUNDEE
Déruchette habitait la plus jolie chambre des Bravées, à deux fenêtres, meublée en acajou ronceux, ornée d’un lit à rideaux quadrillés vert et blanc, et ayant vue sur le jardin et sur la haute colline où est le château du Valle. C’est de l’autre côté de cette colline qu’était le Bû de la Rue.
Déruchette avait dans cette chambre sa musique et son piano. Elle s’accompagnait de ce piano en chantant l’air qu’elle préférait, la mélancolique mélodie écossaise Bonny Dundee; tout le soir est dans cet air, toute l’aurore était dans sa voix; cela faisait un contraste doucement surprenant; on disait: miss Déruchette est à son piano; et les passants du bas de la colline s’arrêtaient quelquefois devant le mur du jardin des Bravées pour écouter ce chant si frais et cette chanson si triste.
Déruchette était de l’allégresse allant et venant dans la maison. Elle y faisait un printemps perpétuel. Elle était belle, mais plus jolie que belle, et plus gentille que jolie. Elle rappelait aux bons vieux pilotes amis de mess Lethierry cette princesse d’une chanson de soldats et de matelots qui était si belle «qu’elle passait pour telle dans le régiment». Mess Lethierry disait: Elle a un câble de cheveux.
Dès l’enfance, elle avait été ravissante. On avait craint longtemps son nez; mais la petite, probablement déterminée à être jolie, avait tenu bon; la croissance ne lui avait fait aucun mauvais tour; son nez ne s’était ni trop allongé, ni trop raccourci; et, en devenant grande, elle était restée charmante.
Elle n’appelait jamais son oncle autrement que «mon père».
Il lui tolérait quelques talents de jardinière, et même de ménagère. Elle arrosait elle-même ses plates-bandes de roses trémières, de molènes pourpres, de phlox vivaces et de benoîtes écarlates; elle cultivait le crépis rose et l’oxalide rose; elle tirait parti du climat de cette île de Guernesey, si hospitalière aux fleurs. Elle avait, comme tout le monde, des aloès en pleine terre, et, ce qui est plus difficile, elle faisait réussir la potentille du Népaul. Son petit potager était savamment ordonné; elle y faisait succéder les épinards aux radis et les pois aux épinards; elle savait semer des choux-fleurs de Hollande et des choux de Bruxelles qu’elle repiquait en juillet, des navets pour août, de la chicorée frisée pour septembre, des panais ronds pour l’automne, et de la raiponce pour l’hiver. Mess Lethierry la laissait faire, pourvu qu’elle ne maniât pas trop la bêche et le râteau et surtout qu’elle ne mît pas l’engrais elle-même. Il lui avait donné deux servantes, nommées l’une Grâce et l’autre Douce, qui sont deux noms de Guernesey. Grâce et Douce faisaient le service de la maison et du jardin, et elles avaient le droit d’avoir les mains rouges.
Quant à mess Lethierry, il avait pour chambre un petit réduit donnant sur le port, et attenant à la grande salle basse du rez-de-chaussée où était la porte d’entrée et où venaient aboutir les divers escaliers de la maison. Sa chambre était meublée de son branle, de son chronomètre et de sa pipe. Il y avait aussi une table et une chaise. Le plafond, à poutres, avait été blanchi au lait de chaux, ainsi que les quatre murs; à droite de la porte était cloué l’archipel de la Manche, belle carte marine portant cette mention: W. Faden, 5, Charing Cross. Geographer to His Majesty; et à gauche d’autres clous étalaient sur la muraille un de ces gros mouchoirs de coton où sont figurés en couleur les signaux de toute la marine du globe, ayant aux quatre coins les étendards de France, de Russie, d’Espagne et des États-Unis d’Amérique, et au centre l’Union-Jack d’Angleterre.
Douce et Grâce étaient deux créatures quelconques, du bon côté du mot. Douce n’était pas méchante et Grâce n’était pas laide. Ces noms dangereux n’avaient pas mal tourné. Douce, non mariée, avait un «galant». Dans les îles de la Manche le mot est usité; la chose aussi. Ces deux filles avaient ce qu’on pourrait appeler le service créole, une sorte de lenteur propre à la domesticité normande dans l’archipel. Grâce, coquette et jolie, considérait sans cesse l’horizon avec une inquiétude de chat. Cela tenait à ce qu’ayant, comme Douce, un galant, elle avait, de plus, disait-on, un mari matelot, dont elle craignait le retour. Mais cela ne nous regarde pas. La nuance entre Grâce et Douce, c’est que, dans une maison moins austère et moins innocente, Douce fût restée la servante et Grâce fût devenue la soubrette. Les talents possibles de Grâce se perdaient avec une fille candide comme Déruchette. Du reste, les amours de Douce et de Grâce étaient latents. Rien n’en revenait à mess Lethierry, et rien n’en rejaillissait sur Déruchette.
La salle basse du rez-de-chaussée, halle à cheminée entourée de bancs et de tables, avait, au siècle dernier, servi de lieu d’assemblée à un conventicule de réfugiés français protestants. Le mur de pierre nue avait pour tout luxe un cadre de bois noir où s’étalait une pancarte de parchemin ornée des prouesses de Bénigne Bossuet, évêque de Meaux. Quelques pauvres diocésains de cet aigle, persécutés par lui lors de la révocation de l’édit de Nantes, et abrités à Guernesey, avaient accroché ce cadre à ce mur pour porter témoignage. On y lisait, si l’on parvenait à déchiffrer une écriture lourde et une encre jaunie, les faits peu connus que voici:—«Le 29 octobre 1685, démolition des temples de Morcef et de Nanteuil, demandée au Roy par M. l’évêque de Meaux.»—«Le 2 avril 1686, arrestation de Cochard père et fils pour religion, à la prière de M. l’évêque de Meaux. Relâchés; les Cochard ayant abjuré.»—«Le 28 octobre 1699, M. l’évêque de Meaux envoie à M. de Pontchartrain un mémoire remontrant qu’il serait nécessaire de mettre les demoiselles de Chalandes et de Neuville, qui sont de la religion réformée, dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Paris.»—«Le 7 juillet 1703, est exécuté l’ordre demandé au Roy par M. l’évêque de Meaux de faire enfermer à l’hôpital le nommé Baudoin et sa femme, mauvais catholiques de Fublaines.»
Au fond de la salle, près de la porte de la chambre de mess Lethierry, un petit retranchement en planches qui avait été la chaire huguenote était devenu, grâce à un grillage avec chatière, «l’office» du bateau à vapeur, c’est-à-dire le bureau de la Durande, tenu par mess Lethierry en personne. Sur le vieux pupitre de chêne, un registre aux pages cotées Doit et Avoir remplaçait la bible.
IX L’HOMME QUI AVAIT DEVINÉ RANTAINE
Tant que mess Lethierry avait pu naviguer, il avait conduit la Durande, et il n’avait pas eu d’autre pilote et d’autre capitaine que lui-même; mais il était venu une heure, nous l’avons dit, où mess Lethierry avait dû se faire remplacer. Il avait choisi pour cela sieur Clubin, de Torteval, homme silencieux. Sieur Clubin avait sur toute la côte un renom de probité sévère. C’était l’alter ego et le vicaire de mess Lethierry.
Sieur Clubin, quoiqu’il eût plutôt l’air d’un notaire que d’un matelot, était un marin capable et rare. Il avait tous les talents que veut le risque perpétuellement transformé. Il était arrimeur habile, gabier méticuleux, bosseman soigneux et connaisseur, timonier robuste, pilote savant, et hardi capitaine. Il était prudent, et il poussait quelquefois la prudence jusqu’à oser, ce qui est une grande qualité à la mer. Il avait la crainte du probable tempérée par l’instinct du possible. C’était un de ces marins qui affrontent le danger dans une proportion à eux connue et qui de toute aventure savent dégager le succès. Toute la certitude que la mer peut laisser à un homme, il l’avait. Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé; il était de cette race d’hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent tant qu’on veut dans l’eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas, doublent la Colette, font le tour de l’ermitage et du château Élisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont.
Une des choses qui avaient le plus recommandé sieur Clubin à mess Lethierry, c’est que, connaissant ou pénétrant Rantaine, il avait signalé à mess Lethierry l’improbité de cet homme, et lui avait dit:—Rantaine vous volera. Ce qui s’était vérifié. Plus d’une fois, pour des objets, il est vrai, peu importants, mess Lethierry avait mis à l’épreuve l’honnêteté, poussée jusqu’au scrupule, de sieur Clubin, et il se reposait de ses affaires sur lui. Mess Lethierry disait: Toute conscience veut toute confiance.
X LES RÉCITS DE LONG COURS
Mess Lethierry, mal à l’aise autrement, portait toujours ses habits de bord, et plutôt sa vareuse de matelot que sa vareuse de pilote. Cela faisait plisser le petit nez de Déruchette. Rien n’est joli comme les grimaces de la grâce en colère. Elle grondait et riait.—Bon père, s’écriait-elle, pouah! vous sentez le goudron. Et elle lui donnait une petite tape sur sa grosse épaule.
Ce bon vieux héros de la mer avait rapporté de ses voyages des récits surprenants. Il avait vu à Madagascar des plumes d’oiseau dont trois suffisaient à faire le toit d’une maison. Il avait vu dans l’Inde des tiges d’oseille hautes de neuf pieds. Il avait vu dans la Nouvelle-Hollande des troupeaux de dindons et d’oies menés et gardés par un chien de berger qui est un oiseau, et qu’on appelle l’agami. Il avait vu des cimetières d’éléphants. Il avait vu en Afrique des gorilles, espèces d’hommes-tigres, de sept pieds de haut. Il connaissait les mœurs de tous les singes, depuis le macaque sauvage qu’il appelait macaco bravo jusqu’au macaque hurleur qu’il appelait macaco barbado. Au Chili, il avait vu une guenon attendrir les chasseurs en leur montrant son petit. Il avait vu en Californie un tronc d’arbre creux tombé à terre dans l’intérieur duquel un homme à cheval pouvait faire cent cinquante pas. Il avait vu au Maroc les mozabites et les biskris se battre à coups de matraks et de barres de fer, les biskris pour avoir été traités de kelb, qui veut dire chiens, et les mozabites pour avoir été traités de khamsi, qui veut dire gens de la cinquième secte. Il avait vu en Chine couper en petits morceaux le pirate Chanh-thong-quan-larh-Quoi, pour avoir assassiné le âp d’un village. A Thu-dan-mot, il avait vu un lion enlever une vieille femme en plein marché de la ville. Il avait assisté à l’arrivée du grand serpent venant de Canton à Saïgon pour célébrer dans la pagode de Cholen la fête de Quan-nam, déesse des navigateurs. Il avait contemplé chez les Moï le grand Quan-Sû. A Rio-Janeiro, il avait vu les dames brésiliennes se mettre le soir dans les cheveux de petites bulles de gaze contenant chacune une vagalumes, belle mouche à phosphore, ce qui les coiffe d’étoiles. Il avait combattu dans l’Uruguay les fourmilières et dans le Paraguay les araignées d’oiseaux, velues, grosses comme une tête d’enfant, couvrant de leurs pattes un diamètre d’un tiers d’aune, et attaquant l’homme, auquel elles lancent leurs poils qui s’enfoncent comme des flèches dans la chair et y soulèvent des pustules. Sur le fleuve Arinos, affluent du Tocantins, dans les forêts vierges au nord de Diamantina, il avait constaté l’effrayant peuple chauve-souris, les murcilagos, hommes qui naissent avec les cheveux blancs et les yeux rouges, habitent le sombre des bois, dorment le jour, s’éveillent la nuit, et pêchent et chassent dans les ténèbres, voyant mieux quand il n’y a pas de lune. Près de Beyrouth, dans un campement d’une expédition dont il faisait partie, un pluviomètre ayant été volé dans une tente, un sorcier, habillé de deux ou trois bandelettes de cuir et ressemblant à un homme qui serait vêtu de ses bretelles, avait si furieusement agité une sonnette au bout d’une corne qu’une hyène était venue rapporter le pluviomètre. Cette hyène était la voleuse. Ces histoires vraies ressemblaient tant à des contes qu’elles amusaient Déruchette.
La poupée de la Durande était le lien entre le bateau et la fille. On nomme poupée dans les îles normandes la figure taillée dans la proue, statue de bois sculptée à peu près. De là, pour dire naviguer, cette locution locale, être entre poupe et poupée.
La poupée de la Durande était particulièrement chère à mess Lethierry. Il l’avait commandée au charpentier ressemblante à Déruchette. Elle ressemblait à coups de hache. C’était une bûche faisant effort pour être une jolie fille.
Ce bloc légèrement difforme faisait illusion à mess Lethierry. Il le considérait avec une contemplation de croyant. Il était de bonne foi devant cette figure. Il y reconnaissait parfaitement Déruchette. C’est un peu comme cela que le dogme ressemble à la vérité, et l’idole à Dieu.
Mess Lethierry avait deux grandes joies par semaine; une joie le mardi et une joie le vendredi. Première joie, voir partir la Durande; deuxième joie, la voir revenir. Il s’accoudait à sa fenêtre, regardait son œuvre, et était heureux. Il y a quelque chose de cela dans la Genèse. Et vidit quod esset bonum.
Le vendredi, la présence de mess Lethierry à sa fenêtre valait un signal. Quand on voyait, à la croisée des Bravées, s’allumer sa pipe, on disait: Ah! le bateau à vapeur est à l’horizon. Une fumée annonçait l’autre.
La Durande en rentrant au port nouait son câble sous les fenêtres de mess Lethierry à un gros anneau de fer scellé dans le soubassement des Bravées. Ces nuits-là, Lethierry faisait un admirable somme dans son branle, sentant d’un côté Déruchette endormie et de l’autre Durande amarrée.
Le lieu d’amarrage de la Durande était voisin de la cloche du port. Il y avait là, devant la porte des Bravées, un petit bout de quai.
Ce quai, les Bravées, la maison, le jardin, les ruettes bordées de haies, la plupart même des habitations environnantes, n’existent plus aujourd’hui. L’exploitation du granit de Guernesey a fait vendre ces terrains. Tout cet emplacement est occupé, à l’heure où nous sommes, par des chantiers de casseurs de pierres.
XI COUP D’ŒIL SUR LES MARIS ÉVENTUELS
Déruchette grandissait, et ne se mariait pas.
Mess Lethierry, en en faisant une fille aux mains blanches, l’avait rendue difficile. Ces éducations-là se retournent plus tard contre vous.
Du reste, il était, quant à lui, plus difficile encore. Le mari qu’il imaginait pour Déruchette était aussi un peu un mari pour Durande. Il eût voulu pourvoir d’un coup ses deux filles. Il eût voulu que le conducteur de l’une pût être aussi le pilote de l’autre. Qu’est-ce qu’un mari? C’est le capitaine d’une traversée. Pourquoi pas le même patron à la fille et au bateau? Un ménage obéit aux marées. Qui sait mener une barque sait mener une femme. Ce sont les deux sujettes de la lune et du vent. Sieur Clubin, n’ayant guère que quinze ans de moins que mess Lethierry, ne pouvait être pour Durande qu’un patron provisoire; il fallait un pilote jeune, un patron définitif, un vrai successeur du fondateur, de l’inventeur, du créateur. Le pilote définitif de Durande serait un peu le gendre de mess Lethierry. Pourquoi ne pas fondre les deux gendres dans un? Il caressait cette idée. Il voyait, lui aussi, apparaître dans ses songes un fiancé. Un puissant gabier basané et fauve, athlète de la mer, voilà son idéal. Ce n’était pas tout à fait celui de Déruchette. Elle faisait un rêve plus rose.
Quoi qu’il en fût, l’oncle et la nièce semblaient être d’accord pour ne point se hâter. Quand on avait vu Déruchette devenir une héritière probable, les partis s’étaient présentés en foule. Ces empressements-là ne sont pas toujours de bonne qualité. Mess Lethierry le sentait. Il grommelait: fille d’or, épouseur de cuivre. Et il éconduisait les prétendants. Il attendait. Elle de même.
Chose singulière, il tenait peu à l’aristocratie. De ce côté-là, mess Lethierry était un anglais invraisemblable. On croira difficilement qu’il avait été jusqu’à refuser pour Déruchette un Ganduel, de Jersey, et un Bugnet-Nicolin, de Serk. On n’a pas même craint d’affirmer, mais nous doutons que cela soit possible, qu’il n’avait point accepté une ouverture venant de l’aristocratie d’Aurigny, et qu’il avait décliné les propositions d’un membre de la famille Édou, laquelle évidemment descend d’Édouard le Confesseur.
XII EXCEPTION DANS LE CARACTÈRE DE LETHIERRY
Mess Lethierry avait un défaut; un gros. Il haïssait, non quelqu’un, mais quelque chose, le prêtre. Un jour, lisant,—car il lisait,—dans Voltaire,—car il lisait Voltaire,—ces mots: «les prêtres sont des chats», il posa le livre, et on l’entendit grommeler à demi-voix: je me sens chien.
Il faut se souvenir que les prêtres, les luthériens et les calvinistes comme les catholiques, l’avaient, dans sa création du Devil-Boat local, vivement combattu et doucement persécuté. Être révolutionnaire en navigation, essayer d’ajuster un progrès à l’archipel normand, faire essuyer à la pauvre petite île de Guernesey les plâtres d’une invention nouvelle, c’était là, nous ne l’avons point dissimulé, une témérité damnable. Aussi l’avait-on un peu damné. Nous parlons ici, qu’on ne l’oublie pas, du clergé ancien, bien différent du clergé actuel, qui, dans presque toutes les églises locales, a une tendance libérale vers le progrès. On avait entravé Lethierry de cent manières; toute la quantité d’obstacles qu’il peut y avoir dans les prêches et dans les sermons lui avait été opposée. Détesté des hommes d’église, il les détestait. Leur haine était la circonstance atténuante de la sienne.
Mais, disons-le, son aversion des prêtres était idiosyncrasique. Il n’avait pas besoin pour les haïr, d’en être haï. Comme il le disait, il était le chien de ces chats. Il était contre eux par l’idée, et, ce qui est le plus irréductible, par l’instinct. Il sentait leurs griffes latentes, et il montrait les dents. Un peu à tort et à travers, convenons-en, et pas toujours à propos. Ne point distinguer est un tort. Il n’y a pas de bonne haine en bloc. Le vicaire savoyard n’eût point trouvé grâce devant lui. Il n’est pas sûr que, pour mess Lethierry, il y eût un bon prêtre. A force d’être philosophe, il perdait un peu de sagesse. L’intolérance des tolérants existe, de même que la rage des modérés. Mais Lethierry était si débonnaire qu’il ne pouvait être vraiment haineux. Il repoussait plutôt qu’il n’attaquait. Il tenait les gens d’église à distance. Ils lui avaient fait du mal, il se bornait à ne pas leur vouloir de bien. La nuance entre leur haine et la sienne, c’est que la leur était animosité, et que la sienne était antipathie.
Guernesey, toute petite île qu’elle est, a de la place pour deux religions. Elle contient de la religion catholique et de la religion protestante. Ajoutons qu’elle ne met point les deux religions dans la même église. Chaque culte a son temple ou sa chapelle. En Allemagne, à Heidelberg, par exemple, on n’y fait pas tant de façons; on coupe l’église en deux; une moitié à saint Pierre, une moitié à Calvin; entre deux, une cloison pour prévenir les gourmades; parts égales; les catholiques ont trois autels, les huguenots ont trois autels; comme ce sont les mêmes heures d’offices, la cloche unique sonne à la fois pour les deux services. Elle appelle en même temps à Dieu et au diable. Simplification.
Le flegme allemand s’accommode de ces voisinages. Mais à Guernesey chaque religion est chez elle. Il y a la paroisse orthodoxe et il y a la paroisse hérétique. On peut choisir. Ni l’une, ni l’autre; tel avait été le choix de mess Lethierry.
Ce matelot, cet ouvrier, ce philosophe, ce parvenu du travail, très simple en apparence, n’était pas du tout simple au fond. Il avait ses contradictions et ses opiniâtretés. Sur le prêtre, il était inébranlable. Il eût rendu des points à Montlosier.
Il se permettait des railleries très déplacées. Il avait des mots à lui, bizarres, mais ayant un sens. Aller à confesse, il appelait cela «peigner sa conscience». Le peu de lettres qu’il avait, bien peu, une certaine lecture glanée çà et là, entre deux bourrasques, se compliquait de fautes d’orthographe. Il avait aussi des fautes de prononciation, pas toujours naïves. Quand la paix fut faite par Waterloo entre la France de Louis XVIII et l’Angleterre de Wellington, mess Lethierry dit: Bourmont a été le traître d’union entre les deux camps. Une fois il écrivit papauté, pape ôté. Nous ne pensons pas que ce fût exprès.
Cet antipapisme ne lui conciliait point les anglicans. Il n’était pas plus aimé des recteurs protestants que des curés catholiques. En présence des dogmes les plus graves, son irréligion éclatait presque sans retenue. Un hasard l’ayant conduit à un sermon sur l’enfer du révérend Jaquemin Hérode, sermon magnifique rempli d’un bout à l’autre de textes sacrés prouvant les peines éternelles, les supplices, les tourments, les damnations, les châtiments inexorables, les brûlements sans fin, les malédictions inextinguibles, les colères de la toute-puissance, les fureurs célestes, les vengeances divines, choses incontestables, on l’entendit, en sortant avec un des fidèles, dire doucement:—Voyez-vous, moi, j’ai une drôle d’idée. Je m’imagine que Dieu est bon.
Ce levain d’athéisme lui venait de son séjour en France.
Quoique guernesiais, et assez pur sang, on l’appelait dans l’île «le français», à cause de son esprit improper. Lui-même ne s’en cachait point, il était imprégné d’idées subversives. Son acharnement de faire ce bateau à vapeur, ce Devil-Boat, l’avait bien prouvé. Il disait: J’ai tété 89. Ce n’est point là un bon lait.
Du reste, des contre-sens, il en faisait. Il est très difficile de rester entier dans les petits pays. En France, garder les apparences, en Angleterre, être respectable, la vie tranquille est à ce prix. Être respectable, cela implique une foule d’observances, depuis le dimanche bien sanctifié jusqu’à la cravate bien mise.
«Ne pas se faire montrer au doigt», voilà encore une loi terrible. Être montré au doigt c’est le diminutif de l’anathème. Les petites villes, marais de commères, excellent dans cette malignité isolante, qui est la malédiction vue par le petit bout de la lorgnette. Les plus vaillants redoutent ce raca. On affronte la mitraille, on affronte l’ouragan, on recule devant Mme Pimbêche. Mess Lethierry était plutôt tenace que logique. Mais, sous cette pression, sa ténacité même fléchissait. Il mettait, autre locution pleine de concessions latentes, et parfois inavouables, «de l’eau dans son vin». Il se tenait à l’écart des hommes du clergé, mais il ne leur fermait point résolûment sa porte. Aux occasions officielles et aux époques voulues des visites pastorales, il recevait d’une façon suffisante, soit le recteur luthérien, soit le chapelain papiste. Il lui arrivait, de loin en loin, d’accompagner à la paroisse anglicane Déruchette, laquelle elle-même, nous l’avons dit, n’y allait qu’aux quatre grandes fêtes de l’année.
Somme toute, ces compromis, qui lui coûtaient, l’irritaient, et, loin de l’incliner vers les gens d’église, augmentaient son escarpement intérieur. Il s’en dédommageait par plus de moquerie. Cet être sans amertume n’avait d’âcreté que de ce côté-là. Aucun moyen de l’amender là-dessus.
De fait et absolument, c’était là son tempérament, et il fallait en prendre son parti.
Tout clergé lui déplaisait. Il avait l’irrévérence révolutionnaire. D’une forme à l’autre du culte il distinguait peu. Il ne rendait même pas justice à ce grand progrès: ne point croire à la présence réelle. Sa myopie en ces choses allait jusqu’à ne point voir la nuance entre un ministre et un abbé. Il confondait un révérend docteur avec un révérend père. Il disait: Wesley ne vaut pas mieux que Loyola. Quand il voyait passer un pasteur avec sa femme, il se détournait. Prêtre marié! disait-il, avec l’accent absurde que ces deux mots avaient en France à cette époque. Il contait qu’à son dernier voyage en Angleterre, il avait vu «l’évêchesse de Londres». Ses révoltes sur ce genre d’unions allaient jusqu’à la colère.—Une robe n’épouse pas une robe! s’écriait-il.—Le sacerdoce lui faisait l’effet d’un sexe. Il eût volontiers dit: «ni homme, ni femme; prêtre». Il appliquait avec mauvais goût, au clergé anglican et au clergé papiste, les mêmes épithètes dédaigneuses; il enveloppait les deux «soutanes» dans la même phraséologie; et il ne se donnait pas la peine de varier, à propos des prêtres, quels qu’ils fussent, catholiques ou luthériens, les métonymies soldatesques usitées dans ce temps-là. Il disait à Déruchette: Marie-toi avec qui tu voudras, pourvu que ce ne soit pas avec un calotin.
XIII L’INSOUCIANCE FAIT PARTIE DE LA GRACE
Une fois une parole dite, mess Lethierry s’en souvenait; une fois une parole dite, Déruchette l’oubliait. Là était la nuance entre l’oncle et la nièce.
Déruchette, élevée comme on l’a vu, s’était accoutumée à peu de responsabilité. Il y a, insistons-y, plus d’un péril latent dans une éducation pas assez prise au sérieux. Vouloir faire son enfant heureux trop tôt, c’est peut-être une imprudence.
Déruchette croyait que, pourvu qu’elle fût contente, tout était bien. Elle sentait d’ailleurs son oncle joyeux de la voir joyeuse. Elle avait à peu près les idées de mess Lethierry. Sa religion se satisfaisait d’aller à la paroisse quatre fois par an. On l’a vue en toilette pour Noël. De la vie, elle ignorait tout. Elle avait tout ce qu’il faut pour être un jour folle d’amour. En attendant, elle était gaie.
Elle chantait au hasard, jasait au hasard, vivait devant elle, jetait un mot et passait, faisait une chose et fuyait, était charmante. Joignez à cela la liberté anglaise. En Angleterre les enfants vont seuls, les filles sont leurs maîtresses, l’adolescence a la bride sur le cou. Telles sont les mœurs. Plus tard ces filles libres font des femmes esclaves. Nous prenons ici ces deux mots en bonne part: libres dans la croissance, esclaves dans le devoir.
Déruchette s’éveillait chaque matin avec l’inconscience de ses actions de la veille. Vous l’eussiez bien embarrassée en lui demandant ce qu’elle avait fait la semaine passée. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir, à de certaines heures troubles, un malaise mystérieux, et de sentir on ne sait quel passage du sombre de la vie sur son épanouissement et sur sa joie. Ces azurs-là ont ces nuages-là. Mais ces nuages s’en allaient vite. Elle en sortait par un éclat de rire, ne sachant pourquoi elle avait été triste ni pourquoi elle était sereine. Elle jouait avec tout. Son espièglerie becquetait les passants. Elle faisait des malices aux garçons. Si elle eût rencontré le diable, elle n’en eût pas eu pitié, elle lui eût fait une niche. Elle était jolie, et en même temps si innocente, qu’elle en abusait. Elle donnait un sourire comme un jeune chat donne un coup de griffe. Tant pis pour l’égratigné. Elle n’y songeait plus. Hier n’existait pas pour elle; elle vivait dans la plénitude d’aujourd’hui. Voilà ce que c’est que trop de bonheur. Chez Déruchette le souvenir s’évanouissait comme la neige fond.
LIVRE QUATRIÈME LE BUG-PIPE
I PREMIÈRES ROUGEURS D’UNE AURORE, OU D’UN INCENDIE
Gilliatt n’avait jamais parlé à Déruchette. Il la connaissait pour l’avoir vue de loin, comme on connaît l’étoile du matin.
A l’époque où Déruchette avait rencontré Gilliatt dans le chemin de Saint-Pierre-Port au Valle et lui avait fait la surprise d’écrire son nom sur la neige, elle avait seize ans. La veille précisément, mess Lethierry lui avait dit: Ne fais plus d’enfantillages. Te voilà grande fille.
Ce nom, Gilliatt, écrit par cette enfant, était tombé dans une profondeur inconnue.
Qu’était-ce que les femmes pour Gilliatt? lui-même n’aurait pu le dire. Quand il en rencontrait une, il lui faisait peur, et il en avait peur. Il ne parlait à une femme qu’à la dernière extrémité. Il n’avait jamais été «le galant» d’aucune campagnarde. Quand il était seul dans un chemin et qu’il voyait une femme venir vers lui, il enjambait une clôture de courtil ou se fourrait dans une broussaille et s’en allait. Il évitait même les vieilles. Il avait vu dans sa vie une parisienne. Une parisienne de passage, étrange événement pour Guernesey à cette époque lointaine. Et Gilliatt avait entendu cette parisienne raconter en ces termes ses malheurs: «Je suis très ennuyée, je viens de recevoir des gouttes de pluie sur mon chapeau, il est abricot, et c’est une couleur qui ne pardonne pas.» Ayant trouvé plus tard, entre les feuillets d’un livre, une ancienne gravure de modes représentant «une dame de la chaussée d’Antin» en grande toilette, il l’avait collée à son mur, en souvenir de cette apparition. Les soirs d’été, il se cachait derrière les rochers de la crique Houmet-Paradis pour voir les paysannes se baigner en chemise dans la mer. Un jour, à travers une haie, il avait regardé la sorcière de Torteval remettre sa jarretière. Il était probablement vierge.
Ce matin de Noël où il rencontra Déruchette et où elle écrivit son nom en riant, il rentra chez lui ne sachant plus pourquoi il était sorti. La nuit venue, il ne dormit pas. Il songea à mille choses;—qu’il ferait bien de cultiver des radis noirs dans son jardin; que l’exposition était bonne;—qu’il n’avait pas vu passer le bateau de Serk; était-il arrivé quelque chose à ce bateau?—qu’il avait vu des trique-madame en fleur, chose rare pour la saison. Il n’avait jamais su au juste ce que lui était la vieille femme qui était morte, il se dit que décidément elle devait être sa mère, et il pensa à elle avec un redoublement de tendresse. Il pensa au trousseau de femme qui était dans la malle de cuir. Il pensa que le révérend Jaquemin Hérode serait probablement un jour ou l’autre nommé doyen de Saint-Pierre-Port subrogé de l’évêque, et que le rectorat de Saint-Sampson deviendrait vacant. Il pensa que le lendemain de Noël on serait au vingt-septième jour de la lune, et que par conséquent la haute mer serait à trois heures vingt et une minutes, la demi-retirée à sept heures quinze, la basse mer à neuf heures trente-trois, et la demi-montée à douze heures trente-neuf. Il se rappela dans les moindres détails le costume du highlander qui lui avait vendu le bug-pipe, son bonnet orné d’un chardon, sa claymore, son habit serré aux pans courts et carrés, son jupon, le scilt or philaberg, orné de la bourse sporran et du smushing-mull, tabatière de corne, son épingle faite d’une pierre écossaise, ses deux ceintures, la sashwise et le belts, son épée, le swond, son coutelas, le dirck, et le skene dhu, couteau noir à poignée noire ornée de deux cairgorums, et les genoux nus de ce soldat, ses bas, ses guêtres quadrillées et ses souliers à boucles. Cet équipement devint un spectre, le poursuivit, lui donna la fièvre, et l’assoupit. Il se réveilla au grand jour, et sa première pensée fut Déruchette.
Le lendemain il dormit, mais il revit toute la nuit le soldat écossais. Il se dit à travers son sommeil que les Chefs-Plaids d’après Noël seraient tenus le 21 janvier. Il rêva aussi du vieux recteur Jaquemin Hérode. En se réveillant il songea à Déruchette, et il eut contre elle une violente colère; il regretta de ne plus être petit, parce qu’il irait jeter des pierres dans ses carreaux.
Puis il pensa que, s’il était petit, il aurait sa mère, et il se mit à pleurer.
Il forma le projet d’aller passer trois mois à Chousey ou aux Minquiers. Pourtant il ne partit pas.
Il ne remit plus les pieds dans la route de Saint-Pierre-Port au Valle.
Il se figurait que son nom, Gilliatt, était resté là gravé sur la terre et que tous les passants devaient le regarder.
II ENTREE, PAS A PAS, DANS L’INCONNU
En revanche, il voyait tous les jours les Bravées. Il ne le faisait pas exprès, mais il allait de ce côté-là. Il se trouvait que son chemin était toujours de passer par le sentier qui longeait le mur du jardin de Déruchette.
Un matin, comme il était dans ce sentier, une femme du marché qui revenait des Bravées dit à une autre: Miss Lethierry aime les seakales.
Il fit dans son jardin du Bû de la Rue une fosse à seakales. Le seakale est un chou qui a le goût de l’asperge.
Le mur du jardin des Bravées était très bas; on pouvait l’enjamber. L’idée de l’enjamber lui eût paru épouvantable. Mais il n’était pas défendu d’entendre en passant, comme tout le monde, les voix des personnes qui parlaient dans les chambres ou dans le jardin. Il n’écoutait pas, mais il entendait. Une fois, il entendit les deux servantes, Douce et Grâce, se quereller. C’était un bruit dans la maison. Cette querelle lui resta dans l’oreille comme une musique.
Une autre fois, il distingua une voix qui n’était pas comme celle des autres et qui lui sembla devoir être la voix de Déruchette. Il prit la fuite.
Les paroles que cette voix avait prononcées demeurèrent à jamais gravées dans sa pensée. Il se les redisait à chaque instant. Ces paroles étaient: Vous plairait-il me bailler le genêt[7]?
Par degrés il s’enhardit. Il osa s’arrêter. Il arriva une fois que Déruchette, impossible à apercevoir du dehors, quoique sa fenêtre fût ouverte, était à son piano, et chantait. Elle chantait son air Bonny Dundee. Il devint très pâle, mais il poussa la fermeté jusqu’à écouter.
Le printemps arriva. Un jour, Gilliatt eut une vision; le ciel s’ouvrit. Gilliatt vit Déruchette arroser des laitues.
Bientôt, il fit plus que s’arrêter. Il observa ses habitudes, il remarqua ses heures, et il l’attendit.
Il avait bien soin de ne pas se montrer.
Peu à peu, en même temps que les massifs se remplissaient de papillons et de roses, immobile et muet des heures entières, caché derrière ce mur, vu de personne, retenant son haleine, il s’habitua à voir Déruchette aller et venir dans le jardin. On s’accoutume au poison.
De la cachette où il était, il entendait souvent Déruchette causer avec mess Lethierry sous une épaisse tonnelle de charmille où il y avait un banc. Les paroles venaient distinctement jusqu’à lui.
Que de chemin il avait fait! Maintenant il en était venu à guetter et à prêter l’oreille. Hélas! le cœur humain est un vieil espion.
Il y avait un autre banc, visible et tout proche, au bord d’une allée. Déruchette s’y asseyait quelquefois.
D’après les fleurs qu’il voyait Déruchette cueillir et respirer, il avait deviné ses goûts en fait de parfums. Le liseron était l’odeur qu’elle préférait, puis l’œillet, puis le chèvrefeuille, puis le jasmin. La rose n’était que la cinquième. Elle regardait le lys, mais elle ne le respirait pas.
D’après ce choix de parfums, Gilliatt la composait dans sa pensée. A chaque odeur il rattachait une perfection.
La seule idée d’adresser la parole à Déruchette lui faisait dresser les cheveux.
Une bonne vieille chineuse, que son industrie ambulante ramenait de temps en temps dans la ruette longeant l’enclos des Bravées, en vint à remarquer confusément les assiduités de Gilliatt pour cette muraille et sa dévotion à ce lieu désert. Rattacha-t-elle la présence de cet homme devant ce mur à la possibilité d’une femme derrière ce mur? Aperçut-elle ce vague fil invisible? Était-elle, en sa décrépitude mendiante, restée assez jeune pour se rappeler quelque chose des belles années, et savait-elle encore, dans son hiver et dans sa nuit, ce que c’est que l’aube? Nous l’ignorons, mais il paraît qu’une fois, en passant près de Gilliatt «faisant sa faction», elle dirigea de son côté toute la quantité de sourire dont elle était encore capable, et grommela entre ses gencives: ça chauffe.
Gilliatt entendit ces mots, il en fut frappé, il murmura avec un point d’interrogation intérieur:—Ça chauffe? Que veut dire cette vieille?—Il répéta machinalement le mot toute la journée, mais il ne le comprit pas.
Un soir qu’il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes filles de l’Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la crique de Houmet. Elles jouaient dans l’eau, très naïvement, à cent pas de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s’aperçut qu’une femme nue lui faisait horreur.
III L’AIR BONNY DUNDEE TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINE
Derrière l’enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert de houx et de lierre, encombré d’orties, avec une mauve sauvage arborescente et un grand bouillon-blanc poussant dans les granits, ce fut dans ce recoin qu’il passa à peu près tout son été. Il était là, inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient dans les mêmes pierres au soleil. L’été fut lumineux et caressant. Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était assis dans l’herbe. Tout était plein de bruits d’oiseaux. Il se prenait le front à deux mains et se demandait: Mais enfin pourquoi a-t-elle écrit mon nom sur la neige? Le vent de mer jetait au loin de grands souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la trompe des mineurs grondait brusquement, avertissant les passants de s’écarter et qu’une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le port de Saint-Sampson, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus les arbres. Les mouettes volaient éparses. Gilliatt avait entendu sa mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela arrivait quelquefois. Il se répondait: Voilà. Je comprends, Déruchette est amoureuse de moi. Il se sentait profondément triste. Il se disait: Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté; c’est bien fait. Il songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre. Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il ne pouvait jamais se rappeler quel quantième du mois on était. Il regardait vaguement les gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes courtes qui s’enfoncent avec bruit dans les trous des murailles.
Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s’approcha de la fenêtre pour la fermer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta l’oreille. Dans cette profondeur d’ombre il y avait une musique. Quelqu’un qui était probablement sur le versant de la colline, ou au pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore, exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie favorite Bonny Dundee jouée sur le bug-pipe. Elle n’y comprit rien.
Depuis ce moment, cette musique se renouvela de temps en temps à la même heure, particulièrement dans les nuits très noires.
Déruchette n’aimait pas beaucoup cela.
IV
Pour l’oncle et le tuteur, bonshommes taciturnes, Les sérénades sont des tapages nocturnes. (Vers d’une comédie inédite.)
Quatre années passèrent.
Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n’était toujours pas mariée.
Quelqu’un a écrit quelque part:—Une idée fixe, c’est une vrille. Chaque année elle s’enfonce d’un tour. Si on veut nous l’extirper la première année, on nous tirera les cheveux; la deuxième année, on nous déchirera la peau; la troisième année, on nous brisera l’os; la quatrième année, on nous arrachera la cervelle.
Gilliatt en était à cette quatrième année-là.
Il n’avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté de cette charmante fille. C’était tout.
Il était arrivé qu’une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson, il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des Bravées qui s’ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s’était risqué à approcher très près. Il croyait être sûr qu’au moment où il avait passé elle avait souri. Il n’y avait à cela rien d’impossible.
Déruchette entendait toujours de temps en temps le bug-pipe.
Ce bug-pipe, mess Lethierry aussi l’entendait. Il avait fini par remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette. Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n’était pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et sans musique. Impatienté, il avait guetté, et il croyait bien avoir entrevu Gilliatt. Il s’était passé les ongles dans les favoris, signe de colère, et il avait grommelé: Qu’a-t-il à piper, cet animal-là? Il aime Déruchette, c’est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette doit s’adresser à moi, et pas en jouant de la flûte.
Un événement considérable, prévu depuis longtemps, s’accomplit. On annonça que le révérend Jaquemin Hérode était nommé subrogé de l’évêque de Winchester, doyen de l’île et recteur de Saint-Pierre-Port, et qu’il quitterait Saint-Sampson pour Saint-Pierre immédiatement après avoir installé son successeur.
Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un gentleman d’origine normande, monsieur Joë Ebenezer Caudray, anglaisé Cawdry.
On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et sa pauvreté par beaucoup d’espérance. Dans la langue spéciale créée pour l’héritage et la richesse, la mort s’appelle espérance. Il était le neveu et l’héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés distinguées; il avait presque droit à la qualité d’honorable. Quant à sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon l’expression de l’évêque Tillotson, très «libertin», c’est-à-dire très sévère. Il répudiait le pharisaïsme; il se ralliait plutôt au presbytère qu’à l’épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église, où Adam avait le droit de choisir Ève, et où Frumentanus, évêque d’Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme en disant aux parents: Elle le veut et je le veux, vous n’êtes plus son père et vous n’êtes plus sa mère, je suis l’ange d’Hiérapolis, et celle-ci est mon épouse. Le père, c’est Dieu. S’il fallait en croire ce que l’on disait, M. Ebenezer Caudray subordonnait le texte Tes père et mère honoreras, au texte, selon lui supérieur: La femme est la chair de l’homme. La femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari. Du reste, cette tendance à circonscrire l’autorité paternelle, et à favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal, est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et singulièrement en Amérique.
V LE SUCCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ
Voici quel était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande avait tenu tout ce qu’elle avait promis. Mess Lethierry avait payé ses dettes, réparé ses brèches, acquitté les créances de Brême, fait face aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées des hypothèques qui la grevaient; il avait racheté toutes les petites rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d’un grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était maintenant de mille livres sterling et allait croissant. A proprement parler, la Durande était toute sa fortune. Elle était aussi la fortune du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du navire, on avait dû, pour améliorer l’arrimage et faciliter l’entrée et la sortie des bestiaux, supprimer les portemanteaux et les deux canots. C’était peut-être une imprudence. La Durande n’avait plus qu’une embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.
Il s’était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.
Cette prospérité de la Durande avait un côté faible, c’est qu’elle n’inspirait point confiance; on la croyait un hasard. La situation de mess Lethierry n’était acceptée que comme exception. Il passait pour avoir fait une folie heureuse. Quelqu’un qui l’avait imité à Cowes, dans l’île de Wight, n’avait pas réussi. L’essai avait ruiné ses actionnaires. Lethierry disait: C’est que la machine était mal construite. Mais on hochait la tête. Les nouveautés ont cela contre elles que tout le monde leur en veut; le moindre faux pas les compromet. Un des oracles commerciaux de l’archipel normand, le banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos: C’est une conversion que vous me proposez là. Conversion de l’argent en fumée. En revanche, les bateaux à voiles trouvaient des commandites tant qu’ils en voulaient. Les capitaux s’obstinaient pour la toile contre la chaudière. A Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur n’était pas un principe. Tel est l’acharnement de la négation en présence du progrès. On disait de Lethierry: C’est bon, mais il ne recommencerait pas. Loin d’encourager, son exemple faisait peur. Personne n’eût osé risquer une deuxième Durande.
VI CHANCE QU’ONT EUE CES NAUFRAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP
L’équinoxe s’annonce de bonne heure dans la Manche. C’est une mer étroite qui gêne le vent et l’irrite. Dès le mois de février, il y a commencement de vents d’ouest, et toute la vague est secouée en tous sens. La navigation devient inquiète; les gens de la côte regardent le mât de signal; on se préoccupe des navires qui peuvent être en détresse. La mer apparaît comme un guet-apens; un clairon invisible sonne on ne sait quelle guerre; de grands coups d’haleine furieuse bouleversent l’horizon; il fait un vent terrible. L’ombre siffle et souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle ses joues.
Le vent est un danger; le brouillard en est un autre.
Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques de glace auxquels Mariotte attribue les halos, les parhélies et les parasélènes. Les brouillards orageux sont composites; des vapeurs diverses, de pesanteur spécifique inégale, s’y combinent avec la vapeur d’eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones et fait du brouillard une véritable formation; l’iode est en bas, le soufre au-dessus de l’iode, le brome au-dessus du soufre, le phosphore au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan, les étoiles volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes Castor et Pollux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d’en bas que les anciens appelaient «les éclairs terrestres de Saturne». A l’équateur, une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c’est le Cloud-ring, l’anneau des nuages. Le Cloud-ring a pour fonction de refroidir le tropique, de même que le Gulf-stream a pour fonction de réchauffer le pôle. Sous le Cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce sont les latitudes des chevaux, horse latitude; les navigateurs des derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d’orage pour s’alléger, en temps de calme pour économiser la provision d’eau. Colomb disait: Nube abaxo es muerte. «Le nuage bas est la mort.» Les étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens sont pour l’astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du tonnerre et le pontificat de la nuée; les fulgurateurs observaient les éclairs et les aquiléges observaient le brouillard. Le collége des prêtres-augures de Tarquinies était consulté par les tyriens, les phéniciens, les pélasges, et tous les navigateurs primitifs de l’antique Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors entrevu; il est intimement lié au mode de génération des brouillards, et c’est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l’océan trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires; les marins leur donnent un seul nom: le Pot au noir.
Dans tous les parages et surtout dans la Manche, les brouillards d’équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la nuit sur la mer. Un des périls du brouillard, même quand il n’est pas très épais, c’est d’empêcher de reconnaître le changement de fond par le changement de couleur de l’eau; il en résulte une dissimulation redoutable de l’approche des brisants et des bas-fonds. On est près d’un écueil sans que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au navire en marche d’autre ressource que de mettre en panne ou de jeter l’ancre. Il y a autant de naufrages de brouillard que de vent.
Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de ces journées de brouillard, le sloop de poste Cashmere arriva parfaitement d’Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier rayon du jour sortant de la mer, au moment même où le château Cornet tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s’était éclairci. Le sloop Cashmere était attendu comme devant amener le nouveau recteur de Saint-Sampson. Peu après l’arrivée du sloop, le bruit se répandit dans la ville qu’il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe contenant un équipage naufragé.
VII CHANCE QU’A EUE CE FLANEUR D’ÊTRE APERÇU PAR CE PÊCHEUR
Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé pêcher, sans toutefois pousser la panse trop loin de la côte.
Comme il rentrait, à la marée montante, vers deux heures de l’après-midi, par un très beau soleil, en passant devant la Corne de la Bête pour gagner l’anse du Bû de la Rue, il lui sembla voir dans la projection de la chaise Gild-Holm-’Ur une ombre portée qui n’était pas celle du rocher. Il laissa arriver la panse de ce côté, et il reconnut qu’un homme était assis dans la chaise Gild-Holm-’Ur. La mer était déjà très haute, la roche était cernée par le flot, le retour n’était plus possible. Gilliatt fit à l’homme de grands gestes. L’homme resta immobile. Gilliatt approcha. L’homme était endormi.
Cet homme était vêtu de noir.—Cela a l’air d’un prêtre, pensa Gilliatt. Il approcha plus près encore, et vit un visage d’adolescent.
Ce visage lui était inconnu.
La roche heureusement était à pic, il y avait beaucoup de fond, Gilliatt effaça et parvint à élonger la muraille. La marée soulevait assez la barque pour que Gilliatt en se haussant debout sur le bord de la panse pût atteindre aux pieds de l’homme. Il se dressa sur le bordage et éleva les mains. S’il fût tombé en ce moment-là, il est douteux qu’il eût reparu sur l’eau. La lame battait. Entre la panse et le rocher l’écrasement était inévitable.
Il tira le pied de l’homme endormi.
—Hé, que faites-vous là?
L’homme se réveilla.
—Je regarde, dit-il.
Il se réveilla tout à fait et reprit:
—J’arrive dans le pays, je suis venu par ici en me promenant, j’ai passé la nuit en mer, j’ai trouvé la vue belle, j’étais fatigué, je me suis endormi.
—Dix minutes plus tard, vous étiez noyé, dit Gilliatt.
—Bah!
—Sautez dans ma barque.
Gilliatt maintint la barque du pied, se cramponna d’une main au rocher et tendit l’autre main à l’homme vêtu de noir, qui sauta lestement dans le bateau. C’était un très beau jeune homme.
Gilliatt prit l’aviron, et en deux minutes la panse arriva dans l’anse du Bû de la Rue.
Le jeune homme avait un chapeau rond et une cravate blanche. Sa longue redingote noire était boutonnée jusqu’à la cravate. Il avait des cheveux blonds en couronne, le visage féminin, l’œil pur, l’air grave.
Cependant la panse avait touché terre. Gilliatt passa le câble dans l’anneau d’amarre, puis se tourna, et vit la main très blanche du jeune homme qui lui présentait un souverain d’or.
Gilliatt écarta doucement cette main.
Il y eut un silence. Le jeune homme le rompit.
—Vous m’avez sauvé la vie.
—Peut-être, répondit Gilliatt.
L’amarre était nouée. Ils sortirent de la barque.
Le jeune homme reprit:
—Je vous dois la vie, monsieur.
—Qu’est-ce que ça fait?
Cette réponse de Gilliatt fut encore suivie d’un silence.
—Êtes-vous de cette paroisse? demanda le jeune homme.
—Non, répondit Gilliatt.
—De quelle paroisse êtes-vous?
Gilliatt leva la main droite, montra le ciel, et dit:
—De celle-ci.
Le jeune homme le salua et le quitta.
Au bout de quelques pas, le jeune homme s’arrêta, fouilla dans sa poche, en tira un livre, et revint vers Gilliatt en lui tendant le livre.
—Permettez-moi de vous offrir ceci.
Gilliatt prit le livre.
C’était une bible.
Un instant après, Gilliatt, accoudé sur son parapet, regardait le jeune homme tourner l’angle du sentier qui va à Saint-Sampson.
Peu à peu il baissa la tête, oublia ce nouveau venu, ne sut plus si la chaise Gild-Holm-’Ur existait, et tout disparut pour lui dans l’immersion sans fond de la rêverie. Gilliatt avait un abîme, Déruchette.
Une voix qui l’appelait le tira de cette ombre.
—Hé, Gilliatt!
Il reconnut la voix et leva les yeux.
—Qu’y a-t-il, sieur Landoys?
C’était en effet sieur Landoys qui passait sur la route à cent pas du Bû de la Rue dans son phiaton (phaéton) attelé de son petit cheval. Il s’était arrêté pour héler Gilliatt, mais il semblait affairé et pressé.
—Il y a du nouveau, Gilliatt.
—Où ça?
—Aux Bravées.
—Quoi donc?
—Je suis trop loin pour vous conter cela.
Gilliatt frissonna.
—Est-ce que miss Déruchette se marie?
—Non. Il s’en faut.
—Que voulez-vous dire?
—Allez aux Bravées. Vous le saurez.
Et sieur Landoys fouetta son cheval.
LIVRE CINQUIÈME LE REVOLVER
I LES CONVERSATIONS DE L’AUBERGE JEAN
Sieur Clubin était l’homme qui attend une occasion.
Il était petit et jaune avec la force d’un taureau. La mer n’avait pu réussir à le hâler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d’un cierge et il en avait la clarté discrète dans les yeux. Sa mémoire était quelque chose d’imperturbable et de particulier. Pour lui, voir un homme une fois, c’était l’avoir, comme on a une note dans un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une épreuve d’un visage et la gardait; le visage avait beau vieillir, sieur Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur Clubin était bref, sobre, froid; jamais un geste. Son air de candeur gagnait tout d’abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf; il avait au coin de l’œil un pli d’une bêtise étonnante. Pas de meilleur marin que lui, nous l’avons dit; personne comme lui pour amurer une voile, pour baisser le point du vent; et pour maintenir avec l’écoute la voile orientée. Aucune réputation de religion et d’intégrité ne dépassait la sienne. Qui l’eût soupçonné eût été suspect. Il était lié d’amitié avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de l’armurier, et M. Rébuchet disait: Je donnerais ma boutique à garder à Clubin. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été l’honnête femme comme il était l’honnête homme. Elle était morte avec la renommée d’une vertu à tout rompre. Si le bailli lui eût conté fleurette, elle l’eût été dire au roi; et si le bon Dieu eût été amoureux d’elle, elle l’eût été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans Torteval l’idéal de l’épithète anglaise, respectâble. Dame Clubin était le cygne; sieur Clubin était l’hermine. Il fût mort d’une tache. Il n’eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il eût tambouriné un paquet d’allumettes. Il était entré un jour dans un cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier: J’ai déjeuné ici il y a trois ans, vous vous êtes trompé dans l’addition; et il avait remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C’était une grande probité, avec un pincement de lèvres attentif.
Il semblait en arrêt. Sur qui? Sur les coquins probablement.
Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il arrivait à Saint-Malo le mardi soir, séjournait deux jours pour faire son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.
Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu’on appelait l’Auberge Jean.
La construction des quais actuels a démoli cette auberge. A cette époque la mer venait mouiller la porte Saint-Vincent et la porte Dinan; Saint-Malo et Saint-Servan communiquaient à marée basse par des carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot. Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de zèle les a fait supprimer. Aujourd’hui on n’entend plus d’aboiements nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.
Sieur Clubin descendait à l’Auberge Jean. C’est là qu’était le bureau français de la Durande.
Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire à l’Auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de Saint-Malo.
Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre table.
Sieur Clubin s’asseyait tantôt à l’une, tantôt à l’autre, plus volontiers pourtant à la table des douaniers qu’à celle des patrons. Il était bienvenu aux deux.
Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.
Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois figure à la mense des patrons. On y échangeait les nouvelles:—Où en sont les sucres?—Cette douceur ne figure que pour de petits lots. Pourtant les bruts vont; trois mille sacs de Bombay et cinq cents boucauts de Sagua.—Vous verrez que la droite finira par renverser Villèle.—Et l’indigo?—On n’a traité que sept surons Guatemala.—La Nanine-Julie est montée en rade. Joli trois-mâts de Bretagne.—Voilà encore les deux villes de la Plata en bisbille.—Quand Montevideo engraisse, Buenos-Ayres maigrit.—Il a fallu transborder le chargement du Regina-Cœli, condamné au Callao.—Les cacaos marchent; les sacs Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad soixante-treize.—Il paraît qu’à la revue du Champ de Mars on a crié: A bas les ministres!—Les cuirs salés verts saladeros se vendent, les bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit.—A-t-on passé le Balkan? Que fait Diebitsch?—A San Francisco l’anisette en pomponelles manque. L’huile d’olive Plagniol est calme. Le fromage de Gruyère en tins, trente-deux francs le quintal.—Eh bien, Léon XII est-il mort?—Etc., etc.
Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment. A la table des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.
Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et moins de clarté dans le dialogue.
La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau. M. Gertrais-Gaboureau n’était pas un homme, c’était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L’océan était son malade; il avait fait le tour du monde comme on fait une clinique, examinant chaque climat dans sa bonne et mauvaise santé; il savait à fond la pathologie des saisons. On l’entendait énoncer des faits comme ceci:—Le baromètre a descendu une fois, en 1796, à trois lignes au-dessous de tempête.—Il était marin par amour. Il haïssait l’Angleterre de toute l’amitié qu’il avait pour la mer. Il avait étudié soigneusement la marine anglaise pour en connaître le côté faible. Il expliquait en quoi le Sovereign de 1637 différait du Royal William de 1670 et de la Victory de 1755. Il comparait les accastillages. Il regrettait les tours sur le pont et les hunes en entonnoir du Great Harry de 1514, probablement au point de vue du boulet français, qui se logeait si bien dans ces surfaces. Les nations pour lui n’existaient que par leurs institutions maritimes; des synonymies bizarres lui étaient propres. Il désignait volontiers l’Angleterre par Trinity House, l’Écosse par Northern commissionners, et l’Irlande par Ballast Board. Il abondait en renseignements; il était alphabet et almanach; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des phares, surtout des anglais; un penny par tonne en passant devant celui-ci, un farthing devant celui-là. Il vous disait: Le phare de Small’s Rock, qui ne consommait que deux cents gallons d’huile, en brûle maintenant quinze cents gallons. Un jour, à bord, dans une maladie grave qu’il fit, on le croyait mort, l’équipage entourait son branle, il interrompit les hoquets de l’agonie pour dire au maître charpentier:—Il serait avantageux d’adapter dans l’épaisseur des chouquets une mortaise de chaque côté pour y recevoir un réa en fonte ayant son essieu en fer et pour servir à passer les guinderesses.—De tout cela résultait une figure magistrale.
Il était rare que le sujet de conversation fût le même à la table des patrons et à la table des douaniers. Ce cas pourtant se présenta précisément dans les premiers jours de ce mois de février où nous ont amené les faits que nous racontons. Le trois-mâts Tamaulipas, capitaine Zuela, venant du Chili et y retournant, appela l’attention des deux menses. A la mense des patrons on parla de son chargement, et à la mense des douaniers de ses allures.
Le capitaine Zuela, de Copiapo, était un chilien un peu colombien, qui avait fait avec indépendance les guerres de l’indépendance, tenant tantôt pour Bolivar, tantôt pour Morillo, selon qu’il y trouvait son profit. Il s’était enrichi à rendre service à tout le monde. Pas d’homme plus bourbonien, plus bonapartiste, plus absolutiste, plus libéral, plus athée, et plus catholique. Il était de ce grand parti qu’on pourrait nommer le parti Lucratif. Il faisait de temps en temps en France des apparitions commerciales; et, à en croire les ouï-dire, il donnait volontiers passage à son bord à des gens en fuite, banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants. Son procédé d’embarquement était simple. Le fugitif attendait sur un point désert de la côte, et, au moment d’appareiller, Zuela détachait un canot, qui l’allait prendre. Il avait ainsi, à son précédent voyage, fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait, disait-on, emmener des hommes compromis dans l’affaire de la Bidassoa. La police, avertie, avait l’œil sur lui.
Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était une réaction; or les révolutions amènent des émigrations, et les restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou huit premières années après la rentrée des Bourbons, la panique fut partout, dans la finance, dans l’industrie, dans le commerce, qui sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite, Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite. Les tribunaux d’exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le pont de Saumur, l’esplanade de la Réole, le mur de l’Observatoire de Paris, la tour de Taurias d’Avignon, silhouettes lugubrement debout dans l’histoire, qu’a marquées la réaction, et où l’on distingue encore aujourd’hui cette main sanglante. A Londres le procès Thistlewood ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d’inquiétude et de disparition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait le vide jusque dans les plus hauts rangs de l’ordre social d’alors. Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c’était être perdu. L’esprit des cours prévôtales avait survécu à l’institution. Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire, brigands alors, paladins aujourd’hui, avaient fondé le champ d’Asile. Une chanson de Béranger disait: Sauvages, nous sommes français; prenez pitié de notre gloire. S’expatrier était la ressource. Mais rien n’est moins simple que de fuir; ce monosyllabe contient des abîmes. Tout fait obstacle à qui s’esquive. Se dérober implique se déguiser. Des personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait difficile leur glissement à travers les mailles de l’évasion. Un filou en rupture de ban était devant l’œil de la police plus correct qu’un général. S’imagine-t-on l’innocence contrainte à se grimer, la vertu contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque? Tel passant à l’air suspect était une renommée en quête d’un faux passe-port. Les allures louches de l’homme qui s’échappe ne prouvaient pas qu’on n’eût point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques des temps, que l’histoire dite régulière néglige, et que le vrai peintre d’un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d’honnêtes gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites des fripons. Un chenapan forcé de s’éclipser profitait du pêle-mêle, faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire, grâce à plus d’art, semblait dans ce crépuscule plus honnête homme que l’honnête homme. Rien n’est gauche comme la probité reprise de justice. Elle n’y comprend rien et fait des maladresses. Un faussaire s’échappait plus aisément qu’un conventionnel.
Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement pour les malhonnêtes gens, que l’évasion menait à tout. La quantité de civilisation qu’un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et en faisait un initiateur. Cette aventure n’avait rien d’impossible d’échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de la fantasmagorie dans la disparition, et plus d’une évasion a eu des résultats de rêve. Une fugue de ce genre conduisait à l’inconnu et au chimérique. Tel banqueroutier sorti d’Europe par ce trou à la lune a reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.
Aider aux évasions, c’était une industrie et, vu la fréquence du fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s’adressait aux contrebandiers; qui voulait se sauver en Amérique s’adressait à des fraudeurs de long cours tels que Zuela.
II CLUBIN APERÇOIT QUELQU’UN
Zuela venait quelquefois manger à l’auberge Jean. Sieur Clubin le connaissait de vue.
Du reste, sieur Clubin n’était pas fier; il ne dédaignait pas de connaître de vue les chenapans. Il allait même quelquefois jusqu’à les connaître de fait, leur donnant la main en pleine rue et leur disant bonjour. Il parlait anglais au smogler et baragouinait l’espagnol avec le contrabandista. Il avait là-dessus des sentences:—On peut tirer du bien de la connaissance du mal.—Le garde-chasse cause utilement avec le braconnier.—Le pilote doit sonder le pirate; le pirate étant un écueil.—Je goûte à un coquin comme un médecin goûte à un poison.—C’était sans réplique. Tout le monde donnait raison au capitaine Clubin. On l’approuvait de ne point être un délicat ridicule. Qui donc eût osé en médire? Tout ce qu’il faisait était évidemment «pour le bien du service». De lui tout était simple. Rien ne pouvait le compromettre. Le cristal voudrait se tacher qu’il ne pourrait. Cette confiance était la juste récompense d’une longue honnêteté, et c’est là l’excellence des réputations bien assises. Quoi que fît ou quoi que semblât faire Clubin, on y entendait malice dans le sens de la vertu; l’impeccabilité lui était acquise;—par-dessus le marché, il était très avisé, disait-on;—et de telle ou telle accointance qui dans un autre eût été suspecte, sa probité sortait avec un relief d’habileté. Ce renom d’habileté se combinait harmonieusement avec son renom de naïveté, sans contradiction ni trouble. Un naïf habile, cela existe. C’est une des variétés de l’honnête homme, et une des plus appréciées. Sieur Clubin était de ces hommes qui, rencontrés en conversation intime avec un escroc ou un bandit, sont acceptés ainsi, pénétrés, compris, respectés d’autant plus, et ont pour eux le clignement d’yeux satisfait de l’estime publique.
Le Tamaulipas avait complété son chargement. Il était en partance et allait prochainement appareiller.
Un mardi soir la Durande arriva à Saint-Malo comme il faisait grand jour. Sieur Clubin, debout sur la passerelle et surveillant la manœuvre de l’approche du port, aperçut près du Petit-Bey, sur la plage de sable, entre deux rochers, dans un lieu très solitaire, deux hommes qui causaient. Il les visa de sa lunette marine, et reconnut l’un des deux hommes. C’était le capitaine Zuela. Il paraît qu’il reconnut aussi l’autre.
Cet autre était un personnage de haute taille, un peu grisonnant. Il portait le haut chapeau et le grave vêtement des Amis. C’était probablement un quaker. Il baissait les yeux avec modestie.
En arrivant à l’Auberge Jean, sieur Clubin apprit que le Tamaulipas comptait appareiller dans une dizaine de jours.
On a su depuis qu’il avait pris encore quelques autres informations.
A la nuit il entra chez l’armurier de la rue Saint-Vincent et lui dit:
—Savez-vous ce que c’est qu’un revolver?
—Oui, répondit l’armurier, c’est américain.
—C’est un pistolet qui recommence la conversation.
—En effet, ça a la demande et la réponse.
—Et la réplique.
—C’est juste, monsieur Clubin. Un canon tournant.
—Et cinq ou six balles.
L’armurier entr’ouvrit le coin de sa lèvre et fit entendre ce bruit de langue qui, accompagné d’un hochement de tête, exprime l’admiration.
—L’arme est bonne, monsieur Clubin. Je crois qu’elle fera son chemin.
—Je voudrais un revolver à six canons.
—Je n’en ai pas.
—Comment ça, vous armurier?
—Je ne tiens pas encore l’article. Voyez-vous, c’est nouveau. Ça débute. On ne fait encore en France que du pistolet.
—Diable!
—Ça n’est pas encore dans le commerce.
—Diable!
—J’ai d’excellents pistolets.
—Je veux un revolver.
—Je conviens que c’est plus avantageux. Mais attendez donc, monsieur Clubin...
—Quoi?
—Je crois savoir qu’il y en a un en ce moment à Saint-Malo, d’occasion.
—Un revolver?
—Oui.
—A vendre?
—Oui.
—Où ça?
—Je crois savoir où. Je m’informerai.
—Quand pourrez-vous me rendre réponse?
—D’occasion. Mais bon.
—Quand faut-il que je revienne?
—Si je vous procure un revolver, c’est qu’il sera bon.
—Quand me rendrez-vous réponse?
—A votre prochain voyage.
—Ne dites pas que c’est pour moi, dit Clubin.
III CLUBIN EMPORTE ET NE RAPPORTE POINT
Sieur Clubin fit le chargement de la Durande, embarqua nombre de bœufs et quelques passagers, et quitta, comme à l’ordinaire, Saint-Malo pour Guernesey le vendredi matin.
Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au capitaine de s’absenter quelques instants du pont de commandement, Clubin entra dans sa cabine, s’y enferma, prit un sac-valise qu’il avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit, quelques boîtes de conserves, quelques livres de cacao en bâton, un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide, cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale, entra dans la fosse aux câbles, et on le vit remonter avec une de ces cordes à nœuds armées d’un crampon qui servent aux calfats sur mer et aux voleurs sur terre. Ces cordes facilitent les escalades.
Arrivé à Guernesey, Clubin alla à Torteval. Il y passa trente-six heures. Il y emporta le sac-valise et la corde à nœuds, et ne les rapporta pas.
Disons-le une fois pour toutes, le Guernesey dont il est question dans ce livre, c’est l’ancien Guernesey, qui n’existe plus et qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, ailleurs que dans les campagnes. Là il est encore vivant, mais il est mort dans les villes. La remarque que nous faisons pour Guernesey doit être aussi faite pour Jersey. Saint-Hélier vaut Dieppe; Saint-Pierre-Port vaut Lorient. Grâce au progrès, grâce à l’admirable esprit d’initiative de ce vaillant petit peuple insulaire, tout s’est transformé depuis quarante ans dans l’archipel de la Manche. Où il y avait de l’ombre, il y a de la lumière. Cela dit, passons.
En ces temps qui sont déjà, par l’éloignement, des temps historiques, la contrebande était très active dans la Manche. Les navires fraudeurs abondaient particulièrement sur la côte ouest de Guernesey. Les personnes renseignées à outrance, et qui savent dans les moindres détails ce qui se passait il y a tout à l’heure un demi-siècle, vont jusqu’à citer les noms de plusieurs de ces navires, presque tous asturiens et guiposcoans. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il ne s’écoulait guère de semaine sans qu’il en vînt un ou deux, soit dans la baie des Saints, soit à Plainmont. Cela avait presque les allures d’un service régulier. Une cave de la mer à Serk s’appelait et s’appelle encore les Boutiques, parce que c’était dans cette grotte qu’on venait acheter aux fraudeurs leurs marchandises. Pour les besoins de ces commerces, il se parlait dans la Manche une espèce de langue contrebandière, oubliée aujourd’hui, et qui était à l’espagnol ce que le levantin est à l’italien.
Sur beaucoup de points du littoral anglais et français, la contrebande était en cordiale entente secrète avec le négoce patent et patenté. Elle avait ses entrées chez plus d’un haut financier, par la porte dérobée, il est vrai; et elle fusait souterrainement dans la circulation commerciale et dans tout le système veineux de l’industrie. Négociant par devant, contrebandier par derrière; c’était l’histoire de beaucoup de fortunes. Séguin le disait de Bourgain; Bourgain le disait de Séguin. Nous ne nous faisons point garant de leurs paroles; peut-être se calomniaient-ils l’un et l’autre. Quoi qu’il en fût, la contrebande, traquée par la loi, était incontestablement fort bien apparentée dans la finance. Elle était en rapport avec «le meilleur monde». Cette caverne, où Mandrin coudoyait jadis le comte de Charolais, était honnête au dehors, et avait une façade irréprochable sur la société; pignon sur rue.
De là beaucoup de connivences, nécessairement masquées. Ces mystères voulaient une ombre impénétrable. Un contrebandier savait beaucoup de choses et devait les taire; une foi inviolable et rigide était sa loi. La première qualité d’un fraudeur était la loyauté. Sans discrétion pas de contrebande. Il y avait le secret de la fraude comme il y a le secret de la confession.
Ce secret était imperturbablement gardé. Le contrebandier jurait de tout taire, et tenait parole. On ne pouvait se fier à personne mieux qu’à un fraudeur. Le juge-alcade d’Oyarzun prit un jour un contrebandier des Ports secs, et le fit mettre à la question pour le forcer à nommer son bailleur de fonds secret. Le contrebandier ne nomma point le bailleur de fonds. Ce bailleur de fonds était le juge-alcade. De ces deux complices, le juge et le contrebandier, l’un avait dû, pour obéir aux yeux de tous à la loi, ordonner la torture, à laquelle l’autre avait résisté, pour obéir à son serment.
Les deux plus fameux contrebandiers hantant Plainmont à cette époque étaient Blasco et Blasquito. Ils étaient tocayos. C’est une parenté espagnole et catholique qui consiste à avoir le même patron dans le paradis, chose, on en conviendra, non moins digne de considération que d’avoir le même père sur la terre.
Quand on était à peu près au fait du furtif itinéraire de la contrebande, parler à ces hommes, rien n’était plus facile et plus difficile. Il suffisait de n’avoir aucun préjugé nocturne, d’aller à Plainmont et d’affronter le mystérieux point d’interrogation qui se dresse là.
IV PLAINMONT
Plainmont, près Torteval, est un des trois angles de Guernesey. Il y a là, à l’extrémité du cap, une haute croupe de gazon qui domine la mer.
Ce sommet est désert.
Il est d’autant plus désert qu’on y voit une maison.
Cette maison ajoute l’effroi à la solitude.
Elle est, dit-on, visionnée.
Hantée ou non, l’aspect en est étrange.
Cette maison, bâtie en granit et élevée d’un étage, est au milieu de l’herbe. Elle n’a rien d’une ruine. Elle est parfaitement habitable. Les murs sont épais et le toit est solide. Pas une pierre ne manque aux murailles, pas une tuile au toit. Une cheminée de brique contrebute l’angle du toit. Cette maison tourne le dos à la mer. Sa façade du côté de l’océan n’est qu’une muraille. En examinant attentivement cette façade, on y distingue une fenêtre, murée. Les deux pignons offrent trois lucarnes, une à l’est, deux à l’ouest, murées toutes trois. La devanture qui fait face à la terre a seule une porte et des fenêtres. La porte est murée. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée sont murées. Au premier étage, et c’est là ce qui frappe tout d’abord quand on approche, il y a deux fenêtres ouvertes; mais les fenêtres murées sont moins farouches que ces fenêtres ouvertes. Leur ouverture les fait noires en plein jour. Elles n’ont pas de vitres, pas même de châssis. Elles s’ouvrent sur l’ombre du dedans. On dirait les trous vides de deux yeux arrachés. Rien dans cette maison. On aperçoit par les croisées béantes le délabrement intérieur. Pas de lambris, nulle boiserie, la pierre nue. On croit voir un sépulcre à fenêtre permettant aux spectres de regarder dehors. Les pluies affouillent les fondations du côté de la mer. Quelques orties agitées par le vent caressent le bas des murs. A l’horizon, aucune habitation humaine. Cette maison est une chose vide où il y a le silence. Si l’on s’arrête pourtant et si l’on colle son oreille à la muraille, on y entend confusément par instants des battements d’ailes effarouchées. Au-dessus de la porte murée, sur la pierre qui fait l’architrave, sont gravées ces lettres: ELM-PBILG, et cette date: 1780.
La nuit, la lune lugubre entre là.
Toute la mer est autour de cette maison. Sa situation est magnifique, et par conséquent sinistre. La beauté du lieu devient une énigme. Pourquoi aucune famille humaine n’habite-t-elle ce logis? La place est belle, la maison est bonne. D’où vient cet abandon? Aux questions de la raison s’ajoutent les questions de la rêverie. Ce champ est cultivable, d’où vient qu’il est inculte? Pas de maître. La porte murée. Qu’a donc ce lieu? pourquoi l’homme en fuite? que se passe-t-il ici? S’il ne s’y passe rien, pourquoi n’y a-t-il ici personne? Quand tout est endormi, y a-t-il ici quelqu’un d’éveillé? La rafale ténébreuse, le vent, les oiseaux de proie, les bêtes cachées, les êtres ignorés, apparaissent à la pensée et se mêlent à cette maison. De quels passants est-elle l’hôtellerie? On se figure des ténèbres de grêle et de pluie s’engouffrant dans les fenêtres. De vagues ruissellements de tempêtes ont laissé leurs traces sur la muraille intérieure. Ces chambres murées et ouvertes sont visitées par l’ouragan. S’est-il commis un crime là? Il semble que, la nuit, cette maison livrée à l’ombre doit appeler au secours. Reste-t-elle muette? en sort-il des voix? A qui a-t-elle affaire dans cette solitude? Le mystère des heures noires est à l’aise ici. Cette maison est inquiétante à midi; qu’est-elle à minuit? En la regardant, on regarde un secret. On se demande, la rêverie ayant sa logique et le possible ayant sa pente, ce que devient cette maison entre le crépuscule du soir et le crépuscule du matin. L’immense dispersion de la vie extra-humaine a-t-elle sur ce sommet désert un nœud où elle s’arrête et qui la force à devenir visible et à descendre? l’épars vient-il y tourbillonner? l’impalpable s’y condense-t-il jusqu’à prendre forme? Énigmes. L’horreur sacrée est dans ces pierres. Cette ombre qui est dans ces chambres défendues est plus que de l’ombre; c’est de l’inconnu. Après le soleil couché, les bateaux pêcheurs rentreront, les oiseaux se tairont, le chevrier qui est derrière le rocher s’en ira avec ses chèvres, les entre-deux des pierres livreront passage aux premiers glissements des reptiles rassurés, les étoiles commenceront à regarder, la bise soufflera, le plein de l’obscurité se fera, ces deux fenêtres seront là, béantes. Cela s’ouvre aux songes; et c’est par des apparitions, par des larves, par des faces de fantômes vaguement distinctes, par des masques dans les lueurs, par de mystérieux tumultes d’âmes et d’ombres, que la croyance populaire, à la fois stupide et profonde, traduit les sombres intimités de cette demeure avec la nuit.
La maison est «visionnée»; ce mot répond à tout.
Les esprits crédules ont leur explication; mais les esprits positifs ont aussi la leur. Rien de plus simple, disent-ils, que cette maison. C’est un ancien poste d’observation, du temps des guerres de la révolution et de l’empire, et des contrebandes. Elle a été bâtie là pour cela. La guerre finie, le poste a été abandonné. On n’a pas démoli la maison parce qu’elle peut redevenir utile. On a muré la porte et les fenêtres du rez-de-chaussée contre les stercoraires humains, et pour que personne n’y pût entrer; on a muré les fenêtres des trois côtés sur la mer, à cause du vent du sud et du vent d’ouest. Voilà tout.
Les ignorants et les crédules insistent. D’abord, la maison n’a pas été bâtie à l’époque des guerres de la révolution. Elle porte la date—1780—antérieure à la révolution. Ensuite, elle n’a pas été bâtie pour être un poste; elle porte les lettres ELM-PBILG, qui sont le double monogramme de deux familles, et qui indiquent, suivant l’usage, que la maison a été construite pour l’établissement d’un jeune ménage. Donc, elle a été habitée. Pourquoi ne l’est-elle plus? Si l’on a muré la porte et les croisées pour que personne ne pût pénétrer dans la maison, pourquoi a-t-on laissé deux fenêtres ouvertes? Il fallait tout murer, ou rien. Pourquoi pas de volets? pourquoi pas de châssis? pourquoi pas de vitres? pourquoi murer les fenêtres d’un côté si on ne les mure pas de l’autre? On empêche la pluie d’entrer par le sud, mais on la laisse entrer par le nord.
Les crédules ont tort, sans doute, mais à coup sûr les positifs n’ont pas raison. Le problème persiste.
Ce qui est sûr, c’est que la maison passe pour avoir été plutôt utile que nuisible aux contrebandiers.
Le grossissement de l’effroi ôte aux faits leur vraie proportion. Sans nul doute, bien des phénomènes nocturnes, parmi ceux dont s’est peu à peu composé le «visionnement» de la masure, pourraient s’expliquer par des présences obscures et furtives, par de courtes stations d’hommes tout de suite rembarqués, tantôt par les précautions, tantôt par les hardiesses de certains industriels suspects se cachant pour mal faire et se laissant entrevoir pour faire peur.
A cette époque déjà lointaine beaucoup d’audaces étaient possibles. La police, surtout dans les petits pays, n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui.
Ajoutons que, si cette masure était, comme on le dit, commode aux fraudeurs, leurs rendez-vous devaient avoir là jusqu’à un certain point leurs coudées franches, précisément parce que la maison était mal vue. Être mal vue l’empêchait d’être dénoncée. Ce n’est guère aux douaniers et aux sergents qu’on s’adresse contre les spectres. Les superstitieux font des signes de croix et non des procès-verbaux. Ils voient ou croient voir, s’enfuient et se taisent. Il existe une connivence tacite, non voulue, mais réelle, entre ceux qui font peur et ceux qui ont peur. Les effrayés se sentent dans leur tort d’avoir été effrayés, ils s’imaginent avoir surpris un secret, ils craignent d’aggraver leur position, mystérieuse pour eux-mêmes, et de fâcher les apparitions. Ceci les rend discrets. Et, même en dehors de ce calcul, l’instinct des gens crédules est le silence; il y a du mutisme dans l’épouvante; les terrifiés parlent peu; il semble que l’horreur dise: chut!
Il faut se souvenir que ceci remonte à l’époque où les paysans guernesiais croyaient que le mystère de la Crèche était, tous les ans, à jour fixe, répété par les bœufs et les ânes; époque où personne, dans la nuit de Noël, n’eût osé pénétrer dans une étable, de peur d’y trouver les bêtes à genoux.
S’il faut ajouter foi aux légendes locales et aux récits des gens qu’on rencontre, la superstition autrefois a été quelquefois jusqu’à suspendre aux murs de cette maison de Plainmont, à des clous dont on voit encore çà et là la trace, des rats sans pattes, des chauves-souris sans ailes, des carcasses de bêtes mortes, des crapauds écrasés entre les pages d’une bible, des brins de lupin jaune, étranges ex-voto, accrochés là par d’imprudents passants nocturnes qui avaient cru voir quelque chose, et qui, par ces cadeaux, espéraient obtenir leur pardon, et conjurer la mauvaise humeur des stryges, des larves et des brucolaques. Il y a eu de tout temps des crédules aux abacas et aux sabbats, et même d’assez haut placés. César consultait Sagane, et Napoléon mademoiselle Lenormand. Il est des consciences inquiètes jusqu’à tâcher d’obtenir des indulgences du diable. Que Dieu fasse et que Satan ne défasse pas! c’était là une des prières de Charles-Quint. D’autres esprits sont plus timorés encore. Ils vont jusqu’à se persuader qu’on peut avoir des torts envers le mal. Être irréprochable vis-à-vis du démon, c’est une de leurs préoccupations. De là des pratiques religieuses tournées vers l’immense malice obscure. C’est un bigotisme comme un autre. Les crimes contre le démon existent dans certaines imaginations malades; avoir violé la loi d’en bas tourmente de bizarres casuistes de l’ignorance; on a des scrupules du côté des ténèbres. Croire à l’efficacité de la dévotion aux mystères du Brocken et d’Armuyr, se figurer qu’on a péché contre l’enfer, avoir recours pour des infractions chimériques à des pénitences chimériques, avouer la vérité à l’esprit de mensonge, faire son meâ culpâ devant le père de la Faute, se confesser en sens inverse, tout cela existe ou a existé; les procès de magie le prouvent à chaque page de leurs dossiers. Le songe humain va jusque-là. Quand l’homme se met à s’effarer, il ne s’arrête point. On rêve des fautes imaginaires, on rêve des purifications imaginaires, et l’on fait faire le nettoyage de sa conscience par l’ombre du balai des sorcières.