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Les travailleurs de la mer - tome 1

LES TRAVAILLEURS DE LA MER (continued 3)

Reading edition

Quoi qu’il en soit, si cette maison a des aventures, c’est son affaire; à part quelques hasards et quelques exceptions, nul n’y va voir, elle est laissée seule; il n’est du goût de personne de se risquer aux rencontres infernales.

Grâce à la terreur qui la garde, et qui en éloigne quiconque pourrait observer et témoigner, il a été de tout temps facile de s’introduire la nuit dans cette maison, au moyen d’une échelle de corde, ou même tout simplement du premier escalier venu pris aux courtils voisins. Un en-cas de hardes et de vivres apporté là permettrait d’y attendre en toute sécurité l’éventualité et l’à-propos d’un embarquement furtif. La tradition raconte qu’il y a une quarantaine d’années un fugitif, de la politique selon les uns, du commerce selon les autres, a séjourné quelque temps caché dans la maison visionnée de Plainmont, d’où il a réussi à s’embarquer sur un bateau pêcheur pour l’Angleterre. D’Angleterre on gagne aisément l’Amérique.

Cette même tradition affirme que des provisions déposées dans cette masure y demeurent sans qu’on y touche; Lucifer, comme les contrebandiers, ayant intérêt à ce que celui qui les a mises là revienne.

Du sommet où est cette maison, on aperçoit au sud-ouest, à un mille de la côte, l’écueil des Hanois.

Cet écueil est célèbre. Il a fait toutes les mauvaises actions que peut faire un rocher. C’était un des plus redoutables assassins de la mer. Il attendait en traître les navires dans la nuit. Il a élargi les cimetières de Torteval et de la Rocquaine.

En 1862 on a placé sur cet écueil un phare.

Aujourd’hui l’écueil des Hanois éclaire la navigation qu’il fourvoyait; le guet-apens a un flambeau à la main. On cherche à l’horizon comme un protecteur et un guide ce rocher qu’on fuyait comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces nocturnes qu’ils effrayaient. C’est quelque chose comme le brigand devenu gendarme.

Il y a trois Hanois, le grand Hanois, le petit Hanois, et la Mauve. C’est sur le petit Hanois qu’est aujourd’hui le «Light Red».

Cet écueil fait partie d’un groupe de pointes, quelques-unes sous-marines, quelques-unes sortant de la mer. Il les domine. Il a, comme une forteresse, ses ouvrages avancés; du côté de la haute mer, un cordon de treize rochers; au nord, deux brisants, les Hautes-Fourquies, les Aiguillons, et un banc de sable, l’Hérouée; au sud, trois rochers, le Cat-Rock, la Percée et la Roque Herpin; plus deux boues, la South Boue et la Boue le Mouet, et en outre, devant Plainmont, à fleur d’eau, le Tas de Pois d’Aval.

Qu’un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est malaisé, non impossible. On se souvient que c’était une des prouesses de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à gauche, la Roque rouge.

V LES DÉNIQUOISEAUX

C’est à peu près vers cette journée de samedi, passée par sieur Clubin à Torteval, qu’il faut rapporter un fait singulier, peu ébruité d’abord dans le pays, et qui ne transpira que longtemps après. Car beaucoup de choses, nous venons de le remarquer, restent inconnues à cause même de l’effroi qu’elles ont fait à ceux qui en ont été témoins.

Dans la nuit du samedi au dimanche, nous précisons la date et nous la croyons exacte, trois enfants escaladèrent l’escarpement de Plainmont. Ces enfants s’en retournaient au village. Ils venaient de la mer. C’était ce qu’on appelle dans la langue locale des déniquoiseaux. Lisez déniche-oiseaux. Partout où il y a des falaises et des trous de rochers au-dessus de la mer, les enfants dénicheurs d’oiseaux abondent. Nous en avons dit un mot déjà. On se souvient que Gilliatt s’en préoccupait, à cause des oiseaux et à cause des enfants.

Les déniquoiseaux sont des espèces de gamins de l’océan, peu timides.

La nuit était très obscure. D’épaisses superpositions de nuées cachaient le zénith. Trois heures du matin venaient de sonner au clocher de Torteval, qui est rond et pointu et qui ressemble à un bonnet de magicien.

Pourquoi ces enfants revenaient-ils si tard? Rien de plus simple. Ils étaient allés à la chasse aux nids de mauves, dans le Tas de Pois d’Aval. La saison ayant été très douce, les amours des oiseaux commençaient de très bonne heure. Ces enfants, guettant les allures des mâles et des femelles autour des gîtes, et distraits par l’acharnement de cette poursuite, avaient oublié l’heure. Le flux les avait cernés; ils n’avaient pu regagner à temps la petite anse où ils avaient amarré leur canot, et ils avaient dû attendre sur une des pointes du Tas de Pois que la mer se retirât. De là leur rentrée nocturne. Ces rentrées-là sont attendues par la fiévreuse inquiétude des mères, laquelle, rassurée, dépense sa joie en colère, et, grossie dans les larmes, se dissipe en taloches. Aussi se hâtaient-ils, assez inquiets. Ils avaient cette manière de se hâter qui s’attarderait volontiers, et qui contient un certain désir de ne pas arriver. Ils avaient en perspective un embrassement compliqué de gifles.

Un seul de ces enfants n’avait rien à craindre, c’était un orphelin. Ce garçon était français, sans père ni mère, et content en cette minute-là de n’avoir pas de mère. Personne ne s’intéressant à lui, il ne serait pas battu. Les deux autres étaient guernesiais, et de la paroisse même de Torteval.

La haute croupe de roches escaladée, les trois déniquoiseaux parvinrent sur le plateau où est la maison visionnée.

Ils commencèrent par avoir peur, ce qui est le devoir de tout passant, et surtout de tout enfant, à cette heure et dans ce lieu.

Ils eurent bien envie de se sauver à toutes jambes, et bien envie de s’arrêter pour regarder.

Ils s’arrêtèrent.

Ils regardèrent la maison.

Elle était toute noire et formidable.

C’était, au milieu du plateau désert, un bloc obscur, une excroissance symétrique et hideuse, une haute masse carrée à angles rectilignes, quelque chose de semblable à un énorme autel de ténèbres.

La première pensée des enfants avait été de s’enfuir; la seconde fut de s’approcher. Ils n’avaient jamais vu cette maison-là à cette heure-là. La curiosité d’avoir peur existe. Ils avaient un petit français avec eux, ce qui fit qu’ils approchèrent.

On sait que les français ne croient à rien.

D’ailleurs, être plusieurs dans un danger, rassure; avoir peur à trois, encourage.

Et puis, on est chasseur, on est enfant; à trois qu’on est, on n’a pas trente ans; on est en quête, on fouille, on épie les choses cachées; est-ce pour s’arrêter en chemin? on avance la tête dans ce trou-ci, comment ne point l’avancer dans ce trou-là? Qui est en chasse subit un entraînement; qui va à la découverte est dans un engrenage. Avoir tant regardé dans le nid des oiseaux, cela donne la démangeaison de regarder un peu dans le nid des spectres. Fureter dans l’enfer; pourquoi pas?

De gibier en gibier, on arrive au démon. Après les moineaux, les farfadets. On va savoir à quoi s’en tenir sur toutes ces peurs que vos parents vous ont faites. Être sur la piste des contes bleus, rien n’est plus glissant. En savoir aussi long que les bonnes femmes, cela tente.

Tout ce pêle-mêle d’idées, à l’état de confusion et d’instinct dans la cervelle des déniquoiseaux guernesiais, eut pour résultante leur témérité. Ils marchèrent vers la maison.

Du reste, le petit qui leur servait de point d’appui dans cette bravoure en était digne. C’était un garçon résolu, apprenti calfat, de ces enfants déjà hommes, couchant au chantier sur de la paille dans un hangar, gagnant sa vie, ayant une grosse voix, grimpant volontiers aux murs et aux arbres, sans préjugés vis-à-vis des pommes près desquelles il passait, ayant travaillé à des radoubs de vaisseaux de guerre, fils du hasard, enfant de raccroc, orphelin gai, né en France, et on ne savait où, deux raisons pour être hardi, ne regardant pas à donner un double à un pauvre, très méchant, très bon, blond jusqu’au roux, ayant parlé à des parisiens. Pour le moment, il gagnait un chelin par jour à calfater des barques de poissonniers, en réparation aux Pêqueries. Quand l’envie lui en prenait, il se donnait des vacances, et allait dénicher des oiseaux. Tel était le petit français.

La solitude du lieu avait on ne sait quoi de funèbre. On sentait là l’inviolabilité menaçante. C’était farouche. Ce plateau, silencieux et nu, dérobait à très courte distance dans le précipice sa courbe déclive et fuyante. La mer en bas se taisait. Il n’y avait point de vent. Les brins d’herbe ne bougeaient pas.

Les petits déniquoiseaux avançaient à pas lents, l’enfant français en tête, en regardant la maison.

L’un d’eux, plus tard, en racontant le fait, ou l’à peu près qui lui en était resté, ajoutait: «Elle ne disait rien.»

Ils s’approchaient en retenant leur haleine, comme on approcherait d’une bête.

Ils avaient gravi le roidillon qui est derrière la maison et qui aboutit du côté de la mer à un petit isthme de rochers peu praticable; ils étaient parvenus assez près de la masure; mais ils ne voyaient que la façade sud, qui est toute murée; ils n’avaient pas osé tourner à gauche, ce qui les eût exposés à voir l’autre façade où il y a deux fenêtres, ce qui est terrible.

Cependant ils s’enhardirent, l’apprenti calfat leur ayant dit tout bas:—Virons à bâbord. C’est ce côté-là qui est le beau. Il faut voir les deux fenêtres noires.

Ils «virèrent à bâbord» et arrivèrent de l’autre côté de la maison.

Les deux fenêtres étaient éclairées.

Les enfants s’enfuirent.

Quand ils furent loin, le petit français se retourna.

—Tiens, dit-il, il n’y a plus de lumière.

En effet, il n’y avait plus de clarté aux fenêtres. La silhouette de la masure se dessinait, découpée comme à l’emporte-pièce, sur la lividité diffuse du ciel.

La peur ne s’en alla point, mais la curiosité revint. Les déniquoiseaux se rapprochèrent.

Brusquement, aux deux fenêtres à la fois, la lumière se refit.

Les deux gars de Torteval reprirent leurs jambes à leur cou, et se sauvèrent. Le petit satan de français n’avança pas, mais ne recula pas.

Il demeura immobile, faisant face à la maison, et la regardant.

La clarté s’éteignit, puis brilla de nouveau. Rien de plus horrible. Le reflet faisait une vague traînée de feu sur l’herbe mouillée par la buée de la nuit. A un certain moment, la lueur dessina sur le mur intérieur de la masure de grands profils noirs qui remuaient et des ombres de têtes énormes.

Du reste, la masure étant sans plafonds ni cloisons et n’ayant plus que les quatre murs et le toit, une fenêtre ne peut pas être éclairée sans que l’autre le soit.

Voyant que l’apprenti calfat restait, les deux autres déniquoiseaux revinrent, pas à pas, l’un après l’autre, tremblants, curieux. L’apprenti calfat leur dit tout bas:—Il y a des revenants dans la maison. J’ai vu le nez d’un.—Les deux petits de Torteval se blottirent derrière le français, et haussés sur la pointe du pied, par-dessus son épaule, abrités par lui, le prenant pour bouclier, l’opposant à la chose, rassurés de le sentir entre eux et la vision, ils regardèrent, eux aussi.

La masure, de son côté, semblait les regarder. Elle avait, dans cette vaste obscurité muette, deux prunelles rouges. C’étaient les fenêtres. La lumière s’éclipsait, reparaissait, s’éclipsait encore, comme font ces lumières-là. Ces intermittences sinistres tiennent probablement au va-et-vient de l’enfer. Cela s’entr’ouvre, puis se referme. Le soupirail du sépulcre a des effets de lanterne sourde.

Tout à coup une noirceur très opaque ayant la forme humaine se dressa sur l’une des fenêtres comme si elle venait du dehors, puis s’enfonça dans l’intérieur de la maison. Il sembla que quelqu’un venait d’entrer.

Entrer par la croisée, c’est l’habitude des voleurs.

La clarté fut un moment plus vive, puis s’éteignit et ne reparut plus. La maison redevint noire. Alors il en sortit des bruits. Ces bruits ressemblaient à des voix. C’est toujours comme cela. Quand on voit, on n’entend pas; quand on ne voit pas, on entend.

La nuit sur la mer a une taciturnité particulière. Le silence de l’ombre est là plus profond qu’ailleurs. Lorsqu’il n’y a ni vent ni flot, dans cette remuante étendue où d’ordinaire on n’entend pas voler les aigles, on entendrait une mouche voler. Cette paix sépulcrale donnait un relief lugubre aux bruits qui sortaient de la masure.

—Voyons voir, dit le petit français.

Et il fit un pas vers la maison.

Les deux autres avaient une telle peur qu’ils se décidèrent à le suivre. Ils n’osaient plus s’enfuir tout seuls.

Comme ils venaient de dépasser un assez gros tas de fagots qui, on ne sait pas pourquoi, les rassurait dans cette solitude, une chevêche s’envola d’un buisson. Cela fit un froissement de branches. Les chevêches ont une espèce de vol louche, d’une obliquité inquiétante. L’oiseau passa de travers près des enfants, en fixant sur eux la rondeur de ses yeux, clairs dans la nuit.

Il y eut un certain tremblement dans le groupe derrière le petit français.

Il apostropha la chevêche.

—Moineau, tu viens trop tard. Il n’est plus temps. Je veux voir.

Et il avança.

Le craquement de ses gros souliers cloutés sur les ajoncs n’empêchait pas d’entendre les bruits de la masure, qui s’élevaient et s’abaissaient avec l’accentuation calme et la continuité d’un dialogue.

Un moment après, il ajouta:

—D’ailleurs il n’y a que les bêtes qui croient aux revenants.

L’insolence dans le danger rallie les traînards et les pousse en avant.

Les deux gars de Torteval se remirent en marche, emboîtant le pas à la suite de l’apprenti calfat.

La maison visionnée leur faisait l’effet de grandir démesurément. Dans cette illusion d’optique de la peur il y avait de la réalité. La maison grandissait en effet, parce qu’ils en approchaient.

Cependant les voix qui étaient dans la maison prenaient une saillie de plus en plus nette. Les enfants écoutaient. L’oreille aussi a ses grossissements. C’était autre chose qu’un murmure, plus qu’un chuchotement, moins qu’un brouhaha. Par instants une ou deux paroles clairement articulées se détachaient. Ces paroles, impossibles à comprendre, sonnaient bizarrement. Les enfants s’arrêtaient, écoutaient, puis recommençaient à avancer.

—C’est la conversation des revenants, murmura l’apprenti calfat, mais je ne crois pas aux revenants.

Les petits de Torteval étaient bien tentés de se replier derrière le tas de fagots; mais ils en étaient déjà loin, et leur ami le calfat continuait de marcher vers la masure. Ils tremblaient de rester avec lui, et ils n’osaient pas le quitter.

Pas à pas, et perplexes, ils le suivaient.

L’apprenti calfat se tourna vers eux et leur dit:

—Vous savez que ce n’est pas vrai. Il n’y en a pas.

La maison devenait de plus en plus haute. Les voix devenaient de plus en plus distinctes.

Ils approchaient.

En approchant, on reconnaissait qu’il y avait dans la maison quelque chose comme de la lumière étouffée. C’était une lueur très vague, un de ces effets de lanterne sourde indiqués tout à l’heure, et qui abondent dans l’éclairage des sabbats.

Quand ils furent tout près, ils firent halte.

Un des deux de Torteval hasarda cette observation:

—Ce n’est pas des revenants; c’est des dames blanches.

—Qu’est-ce que c’est que ça qui pend à une fenêtre? demanda l’autre.

—Ça a l’air d’une corde.

—C’est un serpent.

—C’est de la corde de pendu, dit le français avec autorité. Ça leur sert. Mais je n’y crois pas.

Et, en trois bonds plutôt qu’en trois pas, il fut au pied du mur de la masure. Il y avait de la fièvre dans cette hardiesse.

Les deux autres, frissonnants, l’imitèrent, et vinrent se coller près de lui, se serrant l’un contre son côté droit, l’autre contre son côté gauche. Les enfants appliquèrent leur oreille contre la muraille. On continuait de parler dans la maison.

Voici ce que disaient les fantômes:[8]

—Ainsi, c’est entendu?

—Entendu.

—C’est dit?

—Dit.

—Un homme attendra ici, et pourra s’en aller en Angleterre avec Blasquito?

—En payant.

—En payant.

—Blasquito prendra l’homme dans sa barque.

—Sans chercher à savoir de quel pays il est?

—Cela ne nous regarde pas.

—Sans lui demander son nom?

—On ne demande pas le nom; on pèse la bourse.

—Bien. L’homme attendra dans cette maison.

—Il faudra qu’il ait de quoi manger.

—Il en aura.

—Où?

—Dans ce sac que j’apporte.

—Très bien.

—Puis-je laisser ce sac ici?

—Les contrebandiers ne sont pas des voleurs.

—Et vous autres, quand partez-vous?

—Demain matin. Si votre homme était prêt, il pourrait venir avec nous.

—Il n’est pas prêt.

—C’est son affaire.

—Combien de jours aura-t-il à attendre dans cette maison?

—Deux, trois, quatre jours. Moins ou plus.

—Est-il certain que Blasquito viendra?

—Certain.

—Ici? A Plainmont?

—A Plainmont.

—Quelle semaine?

—La semaine prochaine.

—Quel jour?

—Vendredi, samedi, ou dimanche.

—Il ne peut manquer?

—Il est mon tocayo.

—Il vient par tous les temps?

—Par tous. Il n’a pas peur. Je suis Blasco, il est Blasquito.

—Ainsi, il ne peut manquer de venir à Guernesey?

—Je viens un mois; il vient l’autre mois.

—Je comprends.

—A compter de samedi prochain, d’aujourd’hui en huit, il ne se passera pas cinq jours sans que Blasquito arrive.

—Mais si la mer était très dure?

—Egurraldia gaïztoa[9]?

—Oui.

—Blasquito ne viendrait pas si vite, mais il viendrait

—D’où viendra-t-il?

—De Bilbao.

—Où ira-t-il?

—A Portland.

—C’est bien.

—Ou à Torbay.

—C’est mieux.

—Votre homme peut être tranquille.

—Blasquito ne trahira pas?

—Les lâches sont les traîtres. Nous sommes des vaillants. La mer est l’église de l’hiver. La trahison est l’église de l’enfer.

—Personne n’entend ce que nous disons?

—Nous écouter et nous regarder est impossible. L’épouvante fait ici le désert.

—Je le sais.

—Qui oserait se hasarder à nous écouter?

—C’est vrai.

—D’ailleurs on écouterait qu’on ne comprendrait pas. Nous parlons une farouche langue à nous que personne ne connaît. Puisque vous la savez, c’est que vous êtes des nôtres.

—Je suis venu pour prendre des arrangements avec vous.

—C’est bon.

—Maintenant je m’en vais.

—Soit.

—Dites-moi, si le passager veut que Blasquito le conduise ailleurs qu’à Portland ou à Torbay?

—Qu’il ait des onces[10].

—Blasquito fera-t-il ce que l’homme voudra?

—Blasquito fera ce que les onces voudront.

—Faut-il beaucoup de temps pour aller à Torbay?

—Comme il plaît au vent.

—Huit heures?

—Moins ou plus.

—Blasquito obéira-t-il à son passager?

—Si la mer obéit à Blasquito.

—Il sera bien payé.

—L’or est l’or. Le vent est le vent.

—C’est juste.

—L’homme avec l’or fait ce qu’il peut. Dieu avec le vent fait ce qu’il veut.

—L’homme qui compte partir avec Blasquito sera ici vendredi.

—Bien.

—A quel moment arrive Blasquito?

—A la nuit. On arrive la nuit. On part la nuit. Nous avons une femme qui s’appelle la mer, et une sœur qui s’appelle la nuit. La femme trompe quelquefois; la sœur jamais.

—Tout est convenu. Adieu, hommes.

—Bonsoir. Un coup d’eau-de-vie?

—Merci.

—C’est meilleur que du sirop.

—J’ai votre parole.

—Mon nom est Point-d’honneur.

—Adieu.

—Vous êtes gentilhomme et je suis chevalier.

Il était clair que des diables seuls pouvaient parler ainsi. Les enfants n’en écoutèrent pas davantage, et cette fois prirent la fuite pour de bon, le petit français, enfin convaincu, courant plus vite que les autres.

Le mardi qui suivit ce samedi, sieur Clubin était de retour à Saint-Malo, ramenant la Durande.

Le Tamaulipas était toujours en rade.

Sieur Clubin, entre deux bouffées de pipe, demanda à l’aubergiste de l’Auberge Jean:

—Eh bien, quand donc part-il, ce Tamaulipas?

—Après-demain jeudi, répondit l’aubergiste.

Ce soir-là, Clubin soupa à la table des gardes-côtes, et, contre son habitude, sortit après son souper. Il résulta de cette sortie qu’il ne put tenir le bureau de la Durande, et qu’il manqua à peu près son chargement. Cela fut remarqué d’un homme si exact.

Il paraît qu’il causa quelques instants avec son ami le changeur.

Il rentra deux heures après que Noguette eut sonné le couvre-feu. La cloche brésilienne sonne à dix heures. Il était donc minuit.

VI LA JACRESSARDE

Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n’existe plus, ayant été comprise dans les embellissements.

C’était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau qu’on appelait la rue. On marchait les jambes écartées des deux côtés de l’eau, en heurtant de la tête ou du coude les maisons de droite ou de gauche. Ces vieilles baraques du moyen âge normand ont des profils presque humains. De masure à sorcière il n’y a pas loin. Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons, des nez et des sourcils. La lucarne est l’œil, borgne. La joue, c’est la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l’ancienne civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à cette architecture.

Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.

La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer, au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point que souvent la justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un, des écumeurs d’aventures, des chasseurs d’expédients, des chimistes de l’espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs de l’improbité, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposé leur bilan, ceux qui ont avorté dans l’escalade et le bris de clôture (car les grands faiseurs d’effractions planent et restent en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins aboutis à l’indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du duel social, les affamés qui ont été les dévorants, les gagne-petit du crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot; tel est le personnel. L’intelligence humaine est là, bestiale. C’est le tas d’ordure des âmes. Cela s’amasse dans un coin, où passe de temps en temps ce coup de balai qu’on nomme une descente de police. A Saint-Malo la Jacressarde était ce coin.

Ce qu’on trouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels, les bandits, les escarpes, les grands produits de l’ignorance et de l’indigence. Si le meurtre y est représenté, c’est par quelque ivrogne brutal; le vol n’y dépasse point le filou. C’est plutôt le crachat de la société que son vomissement. Le truand, oui; le brigand, non. Pourtant il ne faudrait pas s’y fier. Ce dernier étage des bohèmes peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet sur l’Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour Saint-Malo, la police prit Lacenaire.

Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois l’honnêteté qui se déguenille tombe là. La vertu et la probité ont, cela s’est vu, des aventures. Il ne faut, d’emblée, ni estimer les Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public, de même que la réprobation universelle, veulent être épluchés. On y a des surprises. Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et éblouissante trouvaille est possible.

La Jacressarde était plutôt une cour qu’une maison, et plutôt un puits qu’une cour. Elle n’avait point d’étage sur la rue. Un haut mur percé d’une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la porte, on était dans une cour.

Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d’une marge de pierre au niveau du sol. C’était un puits. La cour était petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.

La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien; mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.

Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et périls, on entendait comme un bruit d’haleines mêlées, et, s’il y avait assez de lune ou d’étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs qu’on avait sous les yeux, voici ce qu’on voyait.

La cour. Le puits. Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue, tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de pierre inégalement espacés; au centre, le puits; autour du puits, sur une litière de paille, et faisant comme un chapelet circulaire, des semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d’homme, des pieds de femme, des pieds d’enfant. Tous ces pieds dormaient.

Au delà de ces pieds, l’œil, en s’enfonçant dans la pénombre du hangar, distinguait des corps, des formes, des têtes assoupies, des allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine. Les pieds touchaient le puits. Dans les nuits d’orage, il pleuvait sur ces pieds; dans les nuits d’hiver, il neigeait sur ces corps.

Qu’était-ce que ces êtres? Les inconnus. Ils venaient là le soir et s’en allaient le matin. L’ordre social se complique de ces larves. Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La plupart n’avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes les abjections, toutes les infections, toutes les détresses; le même sommeil d’accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et s’amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances, les ivresses cuvées, les marches et contremarches d’une journée sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison, par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte. Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car c’était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait de s’oublier dans le sommeil, puisqu’on ne peut se perdre dans l’ombre. On prenait de la mort ce qu’on pouvait. Ils fermaient les yeux dans cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D’où sortaient-ils? de la société, étant la misère; de la vague, étant l’écume.

N’avait point de la paille qui voulait. Plus d’une nudité traînait sur le pavé; ils se couchaient éreintés; ils se levaient ankylosés. Le puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient, tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer de l’eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s’y noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En 1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être «de la chose». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.

Dès l’aube, la cour se vidait; les habitués s’envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur poteaux, figure d’un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un étage, et au-dessus de l’étage un grenier. Un escalier de bois pourri trouant le plafond du hangar menait en haut; échelle branlante gravie bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la cour; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau; des chambranles, pas une porte; des cheminées, pas un foyer; c’était la maison. On passait d’une chambre dans l’autre indifféremment par un trou carré long qui avait été la porte ou par une baie triangulaire qui était l’entre-deux des solives de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme on pouvait sur le glissement des marches usées de l’escalier. Tout était à claire-voie. L’hiver entrait dans la masure comme l’eau dans une éponge. L’abondance des araignées rassurait contre l’écroulement immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et une terrine, servant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes, qui pourrissaient là, qui s’y rouillaient, qui y moisissaient, étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient; il en tombait des murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin couchait la femme. Le faiseur d’or était un peu poëte. Il habitait, dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le vent. La lucarne n’ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un morceau de feuillard provenant d’une déchirure de navire. Cette tôle laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait d’un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d’un setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d’or ne payait pas. En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu’il y avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie, tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou cinq centimes. La marmite à or du «chimiste» était une vieille bombe cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients. La transmutation l’absorbait. Quelquefois il parlait dans la cour aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait: Ces gens-là sont pleins de préjugés. Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait beaucoup de bois. La rampe de l’escalier y avait disparu. Toute la maison y passait, à petit feu. L’hôtesse lui disait: Vous ne me laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers. Telle était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour: le public entrait par la boutique.

Qu’était-ce que la boutique?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l’entrée de la cour, d’une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre, compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de la rue cette inscription charbonnée: Ici on tient la curiosité. Le mot était dès lors usité. Sur trois planches s’appuyant en étagère au vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux d’homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d’ormers, quelques paquets de vieux boutons d’os et de cuivre, une tabatière avec portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l’Algèbre de Boisbertrand. C’était la boutique. Cet assortiment était «la curiosité». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau. La femme à la jambe de bois était la dame de comptoir.

VII ACHETEURS NOCTURNES ET VENDEUR TÉNÉBREUX

Clubin avait été absent de l’auberge Jean le mardi toute la soirée; il le fut encore le mercredi soir.

Ce soir-là, à la brune, deux hommes s’engagèrent dans la ruelle Coutanchez; ils s’arrêtèrent devant la Jacressarde. L’un d’eux cogna à la vitre. La porte de la boutique s’ouvrit. Ils entrèrent. La femme à la jambe de bois leur fit le sourire réservé aux bourgeois. Il y avait une chandelle sur la table.

Ces hommes étaient deux bourgeois en effet.

Celui des deux qui avait cogné dit:—Bonjour, la femme. Je viens pour la chose.

La femme jambe de bois fit un deuxième sourire et sortit par l’arrière-porte, qui donnait sur la cour au puits. Un moment après, l’arrière-porte se rouvrit, et un homme se présenta dans l’entre-bâillement. Cet homme avait une casquette et une blouse, et la saillie d’un objet sous sa blouse. Il avait des brins de paille dans les plis de sa blouse et le regard de quelqu’un qu’on vient de réveiller.

Il avança. On se regarda. L’homme en blouse avait l’air ahuri et fin. Il dit:

—C’est vous l’armurier?

Celui qui avait cogné répondit:

—Oui. C’est vous le Parisien?

—Dit Peaurouge. Oui.

—Montrez.

—Voici.

L’homme tira de dessous sa blouse un engin fort rare en Europe à cette époque, un revolver.

Ce revolver était neuf et brillant. Les deux bourgeois l’examinèrent. Celui qui semblait connaître la maison et que l’homme en blouse avait qualifié «l’armurier» fit jouer le mécanisme. Il passa l’objet à l’autre, qui paraissait être moins de la ville et qui se tenait le dos tourné à la lumière.

L’armurier reprit:

—Combien?

L’homme en blouse répondit:

—J’arrive d’Amérique avec. Il y a des gens qui apportent des singes, des perroquets, des bêtes, comme si les français étaient des sauvages. Moi j’apporte ça. C’est une invention utile.

—Combien? repartit l’armurier.

—C’est un pistolet qui fait le moulinet.

—Combien?

—Paf. Un premier coup. Paf. Un deuxième coup. Paf... une grêle, quoi! Ça fait de la besogne.

—Combien?

—Il y a six canons.

—Eh bien, combien?

—Six canons, c’est six louis.

—Voulez-vous cinq louis?

—Impossible. Un louis par balle. C’est le prix.

—Voulons-nous faire affaire? soyons raisonnables.

—J’ai dit le prix juste. Examinez-moi ça, monsieur l’arquebusier.

—J’ai examiné.

—Le moulinet tourne comme monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes. C’est un bijou.

—Je l’ai vu.

—Quant aux canons, c’est de forge espagnole.

—Je l’ai remarqué.

—C’est rubané. Voici comment ça se confectionne, ces rubans-là. On vide dans la forge la hotte d’un chiffonnier en vieux fer. On prend tout plein de vieille ferraille, des vieux clous de maréchal, des fers à cheval cassés...

—Et de vieilles lames de faulx.

—J’allais le dire, monsieur l’armurier. On vous fiche à tout ce bric-à-brac une bonne chaude suante, et ça vous fait une magnifique étoffe de fer...

—Oui, mais qui peut avoir des crevasses, des éventures, des travers.

—Pardine. Mais on remédie aux travers par des petites queues d’aronde, de même qu’on évite le risque des doublures en battant ferme. On corroie son étoffe de fer au gros marteau, on lui flanque deux autres chaudes suantes; si le fer a été surchauffé, on le rétablit par des chaudes grasses, et à petits coups. Et puis on étire l’étoffe, et puis on la roule bien sur la chemise, et avec ce fer-là, fichtre! on vous fait ces canons-là.

—Vous êtes donc du métier?

—Je suis de tous les métiers.

—Les canons sont couleur d’eau.

—C’est une beauté, monsieur l’armurier. Ça s’obtient avec du beurre d’antimoine.

—Nous disons donc que nous allons vous payer cela cinq louis?

—Je me permets de faire observer à monsieur que j’ai eu l’honneur de dire six louis.

L’armurier baissa la voix.

—Écoutez, Parisien. Profitez de l’occasion. Défaites-vous de ça. Ça ne vaut rien pour vous autres, une arme comme ça. Ça fait remarquer un homme.

—En effet, dit Parisien, c’est un peu voyant. C’est meilleur pour un bourgeois.

—Voulez-vous cinq louis?

—Non, six. Un par trou.

—Eh bien, six napoléons.

—Je veux six louis.

—Vous n’êtes donc pas bonapartiste? vous préférez un louis à un napoléon!

Parisien, dit Peaurouge, sourit.

—Napoléon vaut mieux, dit-il, mais Louis vaut plus.

—Six napoléons.

—Six louis. C’est pour moi une différence de vingt-quatre francs.

—Pas d’affaire en ce cas.

—Soit. Je garde le bibelot.

—Gardez-le.

—Du rabais! par exemple! il ne sera pas dit que je me serai défait comme ça d’une chose qui est une invention nouvelle.

—Bonsoir, alors.

—C’est un progrès sur le pistolet, que les indiens chesapeakes appellent Nortay-u-Hah.

—Cinq louis payés comptant, c’est de l’or.

—Nortay-u-Hah, cela veut dire Fusil-Court. Beaucoup de personnes ignorent cela.

—Voulez-vous cinq louis, et un petit écu de rabiot?

—Bourgeois, j’ai dit six.

L’homme qui tournait le dos à la chandelle et qui n’avait pas encore parlé faisait pendant ce dialogue pivoter le mécanisme. Il s’approcha de l’oreille de l’armurier et lui chuchota:

—L’objet est-il bon?

—Excellent.

—Je donne les six louis.

Cinq minutes après, pendant que Parisien dit Peaurouge serrait dans une fente secrète sous l’aisselle de sa blouse les six louis d’or qu’il venait de recevoir, l’armurier, et l’acheteur emportant dans la poche de son pantalon le revolver, sortaient de la ruelle Coutanchez.

VIII CARAMBOLAGE DE LA BILLE ROUGE ET DE LA BILLE NOIRE

Le lendemain, qui était le jeudi, à peu de distance de Saint-Malo, près de la pointe du Décollé, à un endroit où la falaise est haute et où la mer est profonde, il se passa une chose tragique.

Une langue de rochers en forme de fer de lance, qui se relie à la terre par un isthme étroit, se prolonge dans l’eau et s’y achève brusquement par un grand brisant à pic; rien n’est plus fréquent dans l’architecture de la mer. Pour arriver, en venant du rivage, au plateau de la roche à pic, on suit un plan incliné dont la montée est quelquefois assez âpre.

C’est sur un plateau de ce genre qu’était debout vers quatre heures du soir un homme enveloppé dans une large cape d’ordonnance et probablement armé dessous, chose facile à reconnaître à de certains plis droits et anguleux de son manteau. Le sommet où se tenait cet homme était une plate-forme assez vaste, semée de gros cubes de roche pareils à des pavés démesurés, et laissant entre eux des passages étroits. Cette plate-forme, où croissait une petite herbe épaisse et courte, se terminait du côté de la mer par un espace libre, aboutissant à un escarpement vertical. L’escarpement, élevé d’une soixantaine de pieds au-dessus de la haute mer, semblait taillé au fil à plomb. Son angle de gauche pourtant se ruinait et offrait un de ces escaliers naturels propres aux falaises de granit, dont les marches peu commodes exigent quelquefois des enjambées de géants ou des sauts de clowns. Cette dégringolade de rochers descendait perpendiculairement jusqu’à la mer et s’y enfonçait. C’était à peu près un casse-cou. Cependant, à la rigueur, on pouvait par là s’aller embarquer sous la muraille même de la falaise.

La brise soufflait, l’homme serré sous sa cape, ferme sur ses jarrets, la main gauche empoignant son coude droit, clignait un œil et appuyait l’autre sur une longue-vue. Il semblait absorbé dans une attention sérieuse. Il s’était approché du bord de l’escarpement, et il se tenait là immobile, le regard imperturbablement attaché sur l’horizon. La marée était pleine. Le flot battait au-dessous de lui le bas de la falaise.

Ce que cet homme observait, c’était un navire au large qui faisait en effet un jeu singulier.

Ce navire, qui venait de quitter depuis une heure à peine le port de Saint-Malo, s’était arrêté derrière les Banquetiers. C’était un trois-mâts. Il n’avait pas jeté l’ancre, peut-être parce que le fond ne lui eût permis d’abattre que sur le bord du câble, et parce que le navire eût serré son ancre sous le taille-mer; il s’était borné à mettre en panne.

L’homme, qui était un garde-côte, comme le faisait voir sa cape d’uniforme, épiait toutes les manœuvres du trois-mâts et semblait en prendre note mentalement. Le navire avait mis en panne vent dessus vent dedans; ce qu’indiquaient le petit hunier coeffé et le vent laissé dans le grand hunier; il avait bordé l’artimon et orienté le perroquet de fougue au plus près, de façon à contrarier les voiles les unes par les autres, et à avoir peu d’arrivée et moins de dérive. Il ne se souciait point de se présenter beaucoup au vent, car il n’avait brassé le petit hunier que perpendiculairement à la quille. De cette façon, tombant en travers, il ne dérivait au plus que d’une demi-lieue à l’heure.

Il faisait encore grand jour, surtout en pleine mer et sur le haut de la falaise. Le bas des côtes devenait obscur.

Le garde-côte, tout à sa besogne et espionnant consciencieusement le large, n’avait pas songé à scruter le rocher à côté et au-dessous de lui. Il tournait le dos à l’espèce d’escalier peu praticable qui mettait en communication le plateau de la falaise et la mer. Il ne remarquait pas que quelque chose y remuait. Il y avait dans cet escalier, derrière une anfractuosité, quelqu’un, un homme, caché là, selon toute apparence, avant l’arrivée du garde-côte. De temps en temps, dans l’ombre, une tête sortait de dessous la roche, regardait en haut, et guettait le guetteur. Cette tête, coiffée d’un large chapeau américain, était celle de l’homme, du quaker, qui, une dizaine de jours auparavant, parlait, dans les pierres du Petit-Bey, au capitaine Zuela.

Tout à coup l’attention du garde-côte parut redoubler. Il essuya rapidement du drap de sa manche le verre de sa longue-vue et la braqua avec énergie sur le trois-mâts.

Un point noir venait de s’en détacher.

Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.

L’embarcation semblait vouloir gagner la terre. Quelques marins la montaient, ramant vigoureusement.

Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.

Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il ne perdait pas un mouvement de l’embarcation. Il s’était rapproché plus près encore de l’extrême bord de la falaise.

En ce moment un homme de haute stature, le quaker, surgit derrière le garde-côte au haut de l’escalier. Le guetteur ne le voyait pas.

Cet homme s’arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés, et, avec l’œil d’un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.

Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte; il mit un pied en avant, puis s’arrêta; il fit un second pas, et s’arrêta encore; il ne faisait point d’autre mouvement que de marcher, tout le reste de son corps était statue; son pied s’appuyait sur l’herbe sans bruit; il fit le troisième pas, et s’arrêta; il touchait presque le garde-côte, toujours immobile avec sa longue-vue. L’homme ramena lentement ses deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement, ses avant-bras s’abattirent, et ses deux poings, comme lâchés par une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut sinistre. Le garde-côte n’eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba la tête la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux semelles le temps d’un éclair. Ce fut une pierre dans l’eau. Tout se referma.

Deux ou trois grands cercles se firent dans l’eau sombre.

Il ne resta que la longue-vue échappée des mains du garde-côte et tombée à terre sur l’herbe.

Le quaker se pencha sur le bord de l’escarpement, regarda les cercles s’effacer dans le flot, attendit quelques minutes, puis se redressa en chantant entre ses dents:

Monsieur d’ la Police est mort En perdant la vie.

Il se pencha une seconde fois. Rien ne reparut. Seulement, à l’endroit où le garde-côte s’était englouti, il s’était formé à la surface de l’eau une sorte d’épaisseur brune qui s’élargissait sur le balancement de la lame. Il était probable que le garde-côte s’était brisé le crâne sur quelque roche sous-marine. Son sang remontait et faisait cette tache dans l’écume. Le quaker, tout en considérant cette flaque rougeâtre, reprit:

Un quart d’heure avant sa mort, Il était encore....

Il n’acheva pas.

Il entendit derrière lui une voix très douce qui disait:

—Vous voilà, Rantaine. Bonjour. Vous venez de tuer un homme.

Il se retourna, et vit à une quinzaine de pas en arrière de lui, à l’issue d’un des entre-deux des rochers, un petit homme qui avait un revolver à la main.

Il répondit:

—Comme vous voyez. Bonjour, sieur Clubin.

Le petit homme eut un tressaillement.

—Vous me reconnaissez?

—Vous m’avez bien reconnu, repartit Rantaine.

Cependant on entendait un bruit de rames sur la mer. C’était l’embarcation observée par le garde-côte, qui approchait.

Sieur Clubin dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même:

—Cela a été vite fait.

—Qu’y a-t-il pour votre service? demanda Rantaine.

—Pas grand’chose. Voilà tout à l’heure dix ans que je ne vous ai vu. Vous avez dû faire de bonnes affaires. Comment vous portez-vous?

—Bien, dit Rantaine. Et vous?

Rantaine fit un pas vers sieur Clubin.

Un petit coup sec arriva à son oreille. C’était sieur Clubin qui armait le revolver.

—Rantaine, nous sommes à quinze pas. C’est une bonne distance. Restez où vous êtes.

—Ah çà, fit Rantaine, qu’est-ce que vous me voulez?

—Moi, je viens causer avec vous.

Rantaine ne bougea plus. Sieur Clubin reprit:

—Vous venez d’assassiner un garde-côte.

Rantaine souleva le bord de son chapeau et répondit:

—Vous m’avez déjà fait l’honneur de me le dire.

—En termes moins précis. J’avais dit: un homme; je dis maintenant: un garde-côte. Ce garde-côte portait le numéro six cent dix-neuf. Il était père de famille. Il laisse une femme et cinq enfants.

—Ça doit être, dit Rantaine.

Il y eut un imperceptible temps d’arrêt.

—Ce sont des hommes de choix, ces gardes-côtes, fit Clubin, presque tous d’anciens marins.

—J’ai remarqué, dit Rantaine, qu’en général on laisse une femme et cinq enfants.

Sieur Clubin continua:

—Devinez combien m’a coûté ce revolver.

—C’est une jolie pièce, répondit Rantaine.

—Combien l’estimez-vous?

—Je l’estime beaucoup.

—Il m’a coûté cent quarante-quatre francs.

—Vous avez dû acheter ça, dit Rantaine, à la boutique d’armes de la rue Coutanchez.

Clubin reprit:

—Il n’a pas crié. La chute coupe la voix.

—Sieur Clubin, il y aura de la brise cette nuit.

—Je suis seul dans le secret.

—Logez-vous toujours à l’Auberge Jean? demanda Rantaine.

—Oui, on n’y est pas mal.

—Je me rappelle y avoir mangé de bonne choucroute.

—Vous devez être excessivement fort, Rantaine. Vous avez des épaules! Je ne voudrais pas recevoir une chiquenaude de vous. Moi, quand je suis venu au monde, j’avais l’air si chétif qu’on ne savait pas si on réussirait à m’élever.

—On y a réussi, c’est heureux.

—Oui, je loge toujours à cette vieille Auberge Jean.

—Savez-vous, sieur Clubin, pourquoi je vous ai reconnu? C’est parce que vous m’avez reconnu. J’ai dit: Il n’y a pour cela que Clubin.

Et il avança d’un pas.

—Replacez-vous où vous étiez, Rantaine.

Rantaine recula et fit cet aparté:

—On devient un enfant devant ces machins-là.

Sieur Clubin poursuivit:

—Situation. Nous avons à droite, du côté de Saint-Énogat, à trois cents pas d’ici, un autre garde-côte, le numéro six cent dix-huit, qui est vivant, et à gauche, du côté de Saint-Lunaire, un poste de douane. Cela fait sept hommes armés qui peuvent être ici dans cinq minutes. Le rocher sera cerné. Le col sera gardé. Impossible de s’évader. Il y a un cadavre au pied de la falaise.

Rantaine jeta un œil oblique sur le revolver.

—Comme vous dites, Rantaine. C’est une jolie pièce. Peut-être n’est-il chargé qu’à poudre. Mais qu’est-ce que cela fait? Il suffit d’un coup de feu pour faire accourir la force armée. J’en ai six à tirer.

Le choc alternatif des rames devenait très distinct. Le canot n’était pas loin.

Le grand homme regardait le petit homme, étrangement. Sieur Clubin parlait d’une voix de plus en plus tranquille et douce.

—Rantaine, les hommes du canot qui va arriver, sachant ce que vous venez de faire ici tout à l’heure, prêteraient main-forte et aideraient à vous arrêter. Vous payez votre passage dix mille francs au capitaine Zuela. Par parenthèse, vous auriez eu meilleur marché avec les contrebandiers de Plainmont; mais ils ne vous auraient mené qu’en Angleterre, et d’ailleurs vous ne pouvez risquer d’aller à Guernesey où l’on a l’honneur de vous connaître. Je reviens à la situation. Si je fais feu, on vous arrête. Vous payez à Zuela votre fugue dix mille francs. Vous lui avez donné cinq mille francs d’avance. Zuela garderait les cinq mille francs, et s’en irait. Voilà. Rantaine, vous êtes bien affublé. Ce chapeau, ce drôle d’habit et ces guêtres vous changent. Vous avez oublié les lunettes. Vous avez bien fait de laisser pousser vos favoris.

Rantaine fit un sourire assez semblable à un grincement. Clubin continua:

—Rantaine, vous avez une culotte américaine à gousset double. Dans l’un il y a votre montre. Gardez-la.

—Merci, sieur Clubin.

—Dans l’autre il y a une petite boîte de fer battu qui ouvre et ferme à ressort. C’est une ancienne tabatière à matelot. Tirez-la de votre gousset et jetez-la-moi.

—Mais c’est un vol!

—Vous êtes libre de crier à la garde.

Et Clubin regarda fixement Rantaine.

—Tenez, mess Clubin..., dit Rantaine faisant un pas, et tendant sa main ouverte.

Mess était une flatterie.

—Restez où vous êtes, Rantaine.

—Mess Clubin, arrangeons-nous. Je vous offre moitié.

Clubin exécuta un croisement de bras d’où sortait le bout de son revolver.

—Rantaine, pour qui me prenez-vous? Je suis un honnête homme.

Et il ajouta après un silence:

—Il me faut tout.

Rantaine grommela entre ses dents:—Celui-ci est d’un fort gabarit.

Cependant l’œil de Clubin venait de s’allumer. Sa voix devint nette et coupante comme l’acier. Il s’écria:

—Je vois que vous vous méprenez. C’est vous qui vous appelez Vol, moi je m’appelle Restitution. Rantaine, écoutez. Il y a dix ans, vous avez quitté de nuit Guernesey en prenant dans la caisse d’une association cinquante mille francs qui étaient à vous, et en oubliant d’y laisser cinquante mille francs qui étaient à un autre. Ces cinquante mille francs volés par vous à votre associé, l’excellent et digne mess Lethierry, font aujourd’hui avec les intérêts composés pendant dix ans quatrevingt mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes. Hier vous êtes entré chez un changeur. Je vais vous le nommer. Rébuchet, rue Saint-Vincent. Vous lui avez compté soixante-seize mille francs en billets de banque français, contre lesquels il vous a donné trois bank-notes d’Angleterre de mille livres sterling chaque, plus l’appoint. Vous avez mis ces bank-notes dans la tabatière de fer, et la tabatière de fer dans votre gousset de droite. Ces trois mille livres sterling font soixante-quinze mille francs. Au nom de mess Lethierry, je m’en contenterai. Je pars demain pour Guernesey, et j’entends les lui porter. Rantaine, le trois-mâts qui est là en panne est le Tamaulipas. Vous y avez fait embarquer cette nuit vos malles mêlées aux sacs et aux valises de l’équipage. Vous voulez quitter la France. Vous avez vos raisons. Vous allez à Arequipa. L’embarcation vient vous chercher. Vous l’attendez ici. Elle arrive. On l’entend qui nage. Il dépend de moi de vous laisser partir ou de vous faire rester. Assez de paroles. Jetez-moi la tabatière de fer.

Rantaine ouvrit son gousset, en tira une petite boîte et la jeta à Clubin. C’était la tabatière de fer. Elle alla rouler aux pieds de Clubin.

Clubin se pencha sans baisser la tête et ramassa la tabatière de la main gauche, tenant dirigés sur Rantaine ses deux yeux et les six canons du revolver.

Puis il cria:

—Mon ami, tournez le dos.

Rantaine tourna le dos.

Sieur Clubin mit le revolver sous son aisselle, et fit jouer le ressort de la tabatière. La boîte s’ouvrit.

Elle contenait quatre bank-notes, trois de mille livres et une de dix livres.

Il replia les trois bank-notes de mille livres, les replaça dans la tabatière de fer, referma la boîte et la mit dans sa poche.

Puis il prit à terre un caillou. Il enveloppa ce caillou du billet de dix livres, et dit:

—Retournez-vous.

Rantaine se retourna.

Sieur Clubin reprit:

—Je vous ai dit que je me contenterais des trois mille livres. Voilà dix livres que je vous rends.

Et il jeta à Rantaine le billet lesté du caillou.

Rantaine, d’un coup de pied, lança la bank-note et le caillou dans la mer.

—Comme il vous plaira, fit Clubin. Allons, vous devez être riche. Je suis tranquille.

Le bruit de rames, qui s’était continuellement rapproché pendant ce dialogue, cessa. Cela indiquait que l’embarcation était au pied de la falaise.

—Votre fiacre est en bas. Vous pouvez partir, Rantaine.

Rantaine se dirigea vers l’escalier et s’y enfonça.

Clubin vint avec précaution au bord de l’escarpement, et, avançant la tête, le regarda descendre.

Le canot s’était arrêté près de la dernière marche de rochers, à l’endroit même où était tombé le garde-côte.

Tout en regardant dégringoler Rantaine, Clubin grommela:

—Bon numéro six cent dix-neuf! Il se croyait seul. Rantaine croyait n’être que deux. Moi seul savais que nous étions trois.

Il aperçut à ses pieds sur l’herbe la longue-vue qu’avait laissé tomber le garde-côte. Il la ramassa.

Le bruit des rames recommença. Rantaine venait de sauter dans l’embarcation, et le canot prenait le large.

Quand Rantaine fut dans le canot, après les premiers coups d’aviron, la falaise commençant à s’éloigner derrière lui, il se dressa brusquement debout, sa face devint monstrueuse, il montra le poing en bas, et cria:—Ha! le diable lui-même est une canaille!

Quelques secondes après, Clubin, au haut de la falaise et braquant la longue-vue sur l’embarcation, entendait distinctement ces paroles articulées par une voix haute dans le bruit de la mer:

—Sieur Clubin, vous êtes un honnête homme; mais vous trouverez bon que j’écrive à Lethierry pour lui faire part de la chose, et voici dans le canot un matelot de Guernesey qui est de l’équipage du Tamaulipas, qui s’appelle Ahier Tostevin, qui reviendra à Saint-Malo au prochain voyage de Zuela et qui témoignera que je vous ai remis pour mess Lethierry la somme de trois mille livres sterling.

C’était la voix de Rantaine.

Clubin était l’homme des choses bien faites. Immobile comme l’avait été le garde-côte, et à cette même place, l’œil dans la longue-vue, il ne quitta pas un instant le canot du regard. Il le vit décroître dans les lames, disparaître et reparaître, approcher le navire en panne, et l’accoster, et il put reconnaître la haute taille de Rantaine sur le pont du Tamaulipas.

Quand le canot fut remonté à bord et replacé dans les pistolets, le Tamaulipas fit servir. La brise montait de terre, il éventa toutes ses voiles, la lunette de Clubin demeura braquée sur cette silhouette de plus en plus simplifiée, et, une demi-heure après, le Tamaulipas n’était plus qu’une corne noire s’amoindrissant à l’horizon sur le ciel blême du crépuscule.

IX RENSEIGNEMENT UTILE AUX PERSONNES QUI ATTENDENT, OU CRAIGNENT, DES LETTRES D’OUTRE-MER

Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra tard.

Une des causes de son retard, c’est qu’avant de rentrer, il était allé jusqu’à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait acheté, dans un de ces cabarets où il n’était pas connu, une bouteille d’eau-de-vie qu’il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme s’il voulait l’y cacher; puis, la Durande devant partir le lendemain matin, il avait fait un tour à bord pour s’assurer que tout était en ordre.

Quand sieur Clubin rentra à l’Auberge Jean, il n’y avait plus dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.

M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une gorgée.

—Good bye, capitaine Clubin.

—Bonsoir, capitaine Gertrais.

—Eh bien, voilà le Tamaulipas parti.

—Ah! dit Clubin, je n’y ai pas fait attention.

Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha et dit:

—Filé, Zuela.

—Quand ça donc?

—Ce soir.

—Où va-t-il?

—Au diable.

—Sans doute; mais où?

—A Arequipa.

—Je n’en savais rien, dit Clubin.

Il ajouta:

—Je vais me coucher.

Il alluma sa chandelle, marcha vers la porte, et revint.

—Êtes-vous allé à Arequipa, capitaine Gertrais?

—Oui. Il y a des ans.

—Où relâche-t-on?

—Un peu partout. Mais ce Tamaulipas ne relâchera point.

M. Gertrais-Gaboureau vida sur le bord d’une assiette la cendre de sa pipe, et continua:

—Vous savez, le chasse-marée Cheval-de-Troie et ce beau trois-mâts, le Trentemouzin, qui sont allés à Cardiff. Je n’étais pas d’avis du départ à cause du temps. Ils sont revenus dans un bel état. Le chasse-marée était chargé de térébenthine, il a fait eau, et en faisant jouer les pompes il a pompé avec l’eau tout son chargement. Quant au trois-mâts, il a surtout souffert dans les hauts; la guibre, la poulaine, les minots, le jas de l’ancre à bâbord, tout ça cassé. Le bout-dehors du grand foc cassé au ras du chouque. Les haubans de focs et les sous-barbes, va-t’en voir s’ils viennent. Le mât de misaine n’a rien; il a eu cependant une secousse sévère. Tout le fer du beaupré a manqué, et, chose incroyable, le beaupré n’est que mâché, mais il est complétement dépouillé. Le masque du navire à bâbord est à jour trois bons pieds carrés. Voilà ce que c’est que de ne pas écouter le monde.

Clubin avait posé sa chandelle sur la table et s’était mis à repiquer un rang d’épingles qu’il avait dans le collet de sa vareuse. Il reprit:

—Ne disiez-vous pas, capitaine Gertrais, que le Tamaulipas ne relâchera point?

—Non. Il va droit au Chili.

—En ce cas il ne pourra pas donner de ses nouvelles en route.

—Pardon, capitaine Clubin. D’abord il peut remettre des dépêches à tous les bâtiments qu’il rencontre faisant voile pour l’Europe.

—C’est juste.

—Ensuite il a la boîte aux lettres de la mer.

—Qu’appelez-vous la boîte aux lettres de la mer?

—Vous ne connaissez pas ça, capitaine Clubin?

—Non.

—Quand on passe le détroit de Magellan.

—Eh bien?

—Partout de la neige, toujours gros temps, de vilains mauvais vents, une mer de quatre sous.

—Après?

—Quand vous avez doublé le cap Monmouth.

—Bien. Ensuite?

—Ensuite vous doublez le cap Valentin.

—Et ensuite?

—Ensuite vous doublez le cap Isidore.

—Et puis?

—Vous doublez la pointe Anna.

—Bon. Mais qu’est-ce que vous appelez la boîte aux lettres de la mer?

—Nous y sommes. Montagnes à droite, montagnes à gauche. Des pingouins partout, des pétrels-tempêtes. Un endroit terrible. Ah! mille saints, mille singes! quel bataclan, et comme ça tape! La bourrasque n’a pas besoin qu’on aille à son secours. C’est là qu’on surveille la lisse de hourdi! C’est là qu’on diminue la toile! C’est là qu’on te vous remplace la grande voile par le foc, et le foc par le tourmentin! Coups de vent sur coups de vent. Et puis quelquefois quatre, cinq, six jours de cape sèche. Souvent d’un jeu de voiles tout neuf il vous reste de la charpie. Quelle danse! des rafales à vous faire sauter un trois-mâts comme une puce. J’ai vu sur un brick anglais, le True blue, un petit mousse occupé à la gibboom emporté à tous les cinq cent mille millions de tonnerres de Dieu, et la gibboom avec. On va en l’air comme des papillons, quoi. J’ai vu le contre-maître de la Revenue, une jolie goëlette, arraché de dessus le fore-crostree, et tué roide. J’ai eu ma lisse cassée, et mon serre-gouttière en capilotade. On sort de là avec toutes ses voiles mangées. Des frégates de cinquante font eau comme des paniers. Et la mauvaise diablesse de côte! Rien de plus bourru. Des rochers déchiquetés comme par enfantillage. On approche du Port-Famine. Là, c’est pire que pire. Les plus rudes lames que j’aie vues de ma vie. Des parages d’enfer. Tout à coup on aperçoit ces deux mots écrits en rouge: Post-Office.

—Que voulez-vous dire, capitaine Gertrais?

—Je veux dire, capitaine Clubin, que tout de suite après qu’on a doublé la pointe Anna on voit sur un caillou de cent pieds de haut un grand bâton. C’est un poteau qui a une barrique au cou. Cette barrique, c’est la boîte aux lettres. Il a fallu que les anglais écrivent dessus: Post-Office. De quoi se mêlent-ils? C’est la poste de l’océan; elle n’appartient pas à cet honorable gentleman, le roi d’Angleterre. Cette boîte aux lettres est commune. Elle appartient à tous les pavillons. Post-Office! est-ce assez chinois! ça vous fait l’effet d’une tasse de thé que le diable vous offrirait tout à coup. Voici maintenant comment se fait le service. Tout bâtiment qui passe expédie au poteau un canot avec ses dépêches. Le navire qui vient de l’Atlantique envoie ses lettres pour l’Europe, et le navire qui vient du Pacifique envoie ses lettres pour l’Amérique. L’officier commandant votre canot met dans le baril votre paquet et y prend le paquet qu’il y trouve. Vous vous chargez de ces lettres-là; le navire qui viendra après vous se chargera des vôtres. Comme on navigue en sens contraire, le continent d’où vous venez, c’est celui où je vais. Je porte vos lettres, vous portez les miennes. Le baril est bitté au poteau avec une chaîne. Et il pleut! Et il neige! Et il grêle! Une fichue mer! Les satanicles volent de tous côtés. Le Tamaulipas ira par là. Le baril a un bon couvercle à charnière, mais pas de serrure ni de cadenas. Vous voyez qu’on peut écrire à ses amis. Les lettres parviennent.

—C’est très drôle, murmura Clubin rêveur.

Le capitaine Gertrais-Gaboureau se retourna vers sa chope.

—Une supposition que ce garnement de Zuela m’écrit, ce gueux flanque son barbouillage dans la barrique à Magellan et dans quatre mois j’ai le griffonnage de ce gredin.—Ah çà! capitaine Clubin, est-ce que vous partez demain?

Clubin, absorbé dans une sorte de somnambulisme, n’entendit pas. Le capitaine Gertrais répéta sa question.

Clubin se réveilla.

—Sans doute, capitaine Gertrais. C’est mon jour. Il faut que je parte demain matin.

—Si c’était moi, je ne partirais pas. Capitaine Clubin, la peau des chiens sent le poil mouillé. Les oiseaux de mer viennent depuis deux nuits tourner autour de la lanterne du phare. Mauvais signe. J’ai un storm-glass qui fait des siennes. Nous sommes au deuxième octant de la lune; c’est le maximum d’humidité. J’ai vu tantôt des pimprenelles qui fermaient leurs feuilles et un champ de trèfles dont les tiges étaient toutes droites. Les vers de terre sortent, les mouches piquent, les abeilles ne s’éloignent pas de leur ruche, les moineaux se consultent. On entend le son des cloches de loin. J’ai entendu ce soir l’angélus de Saint-Lunaire. Et puis le soleil s’est couché sale. Il y aura demain un fort brouillard. Je ne vous conseille pas de partir. Je crains plus le brouillard que l’ouragan. C’est un sournois, le brouillard.

LIVRE SIXIÈME LE TIMONIER IVRE ET LE CAPITAINE SOBRE

I LES ROCHERS DOUVRES

Illustration from Les travailleurs de la mer - tome 1
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LA DURANDE.

Dessiné par F. Flameng. - Gravé par R. de Los Rios. L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.

A cinq lieues environ en pleine mer, au sud de Guernesey, vis-à-vis la pointe de Plainmont, entre les îles de la Manche et Saint-Malo, il y a un groupe d’écueils appelé les Rochers-Douvres. Ce lieu est funeste.

Cette dénomination, Douvre, Dover, appartient à beaucoup d’écueils et de falaises. Il y a notamment près des Côtes du Nord une Roche-Douvre sur laquelle on construit un phare en ce moment, écueil dangereux, mais qu’il ne faut point confondre avec celui-ci.

Le point de France le plus proche du rocher Douvres est le cap Bréhant. Le rocher Douvres est un peu plus loin de la côte de France que de la première île de l’archipel normand. La distance de cet écueil à Jersey se mesure à peu près par la grande diagonale de Jersey. Si l’île de Jersey tournait sur la Corbière comme sur un gond, la pointe Sainte-Catherine irait presque frapper les Douvres. C’est encore là un éloignement de plus de quatre lieues.

Dans ces mers de la civilisation les roches les plus sauvages sont rarement désertes. On rencontre des contrebandiers à Hagot, des douaniers à Binic, des celtes à Bréhat, des cultivateurs d’huîtres à Cancale, des chasseurs de lapins à Césambre, l’île de César, des ramasseurs de crabes à Brecqhou, des pêcheurs au chalut aux Minquiers, des pêcheurs à la trouble à Ecréhou. Aux rochers Douvres, personne.

Les oiseaux de mer sont là chez eux.

Pas de rencontre plus redoutée. Les Casquets où s’est, dit-on, perdue la Blanche Nef, le banc du Calvados, les aiguilles de l’île de Wight, la Ronesse qui fait la côte de Beaulieu si dangereuse, le bas-fond de Préel qui étrangle l’entrée de Merquel et qui force de ranger à vingt brasses la balise peinte en rouge, les approches traîtres d’Étables et de Plouha, les deux druides de granit du sud de Guernesey, le vieux Anderlo et le petit Anderlo, la Corbière, les Hanois, l’île de Ras, recommandée à la frayeur par ce proverbe:—Si jamais tu passes le Ras, si tu ne meurs, tu trembleras;—les Mortes-Femmes, le passage de la Boue et de la Frouquie, la Déroute entre Guernesey et Jersey, la Hardent entre les Minquiers et Chausey, le Mauvais Cheval entre Boulay-Bay et Barneville, sont moins mal famés. Il vaudrait mieux affronter tous ces écueils l’un après l’autre que le rocher Douvres une seule fois.

Sur toute cette périlleuse mer de la Manche, qui est la mer Égée de l’occident, le rocher Douvres n’a d’égal en terreur que l’écueil Pater-Noster entre Guernesey et Serk.

Et encore, de Pater-Noster on peut faire un signal; une détresse là peut être secourue. On voit au nord la pointe Dicard, ou d’Icare, et au sud Gros-Nez. Du rocher Douvres, on ne voit rien.

La rafale, l’eau, la nuée, l’illimité, l’inhabité. Nul ne passe aux rochers Douvres qu’égaré. Les granits sont d’une stature brutale et hideuse. Partout l’escarpement. L’inhospitalité sévère de l’abîme.

C’est la haute mer. L’eau y est très profonde. Un écueil absolument isolé comme le rocher Douvres attire et abrite les bêtes qui ont besoin de l’éloignement des hommes. C’est une sorte de vaste madrépore sous-marin. C’est un labyrinthe noyé. Il y a là, à une profondeur où les plongeurs atteignent difficilement, des antres, des caves, des repaires, des entre-croisements de rues ténébreuses. Les espèces monstrueuses y pullulent. On s’entre-dévore. Les crabes mangent les poissons, et sont eux-mêmes mangés. Des formes épouvantables, faites pour n’être pas vues par l’œil humain, errent dans cette obscurité, vivantes. De vagues linéaments de gueules, d’antennes, de tentacules, de nageoires, d’ailerons, de mâchoires ouvertes, d’écailles, de griffes, de pinces, y flottent, y tremblent, y grossissent, s’y décomposent et s’y effacent dans la transparence sinistre. D’effroyables essaims nageants rôdent, faisant ce qu’ils ont à faire. C’est une ruche d’hydres.

L’horrible est là, idéal.

Figurez-vous, si vous pouvez, un fourmillement d’holothuries.

Voir le dedans de la mer, c’est voir l’imagination de l’Inconnu. C’est la voir du côté terrible. Le gouffre est analogue à la nuit. Là aussi il y a sommeil, apparent du moins, de la conscience de la création. Là s’accomplissent en pleine sécurité les crimes de l’irresponsable. Là, dans une paix affreuse, les ébauches de la vie, presque fantômes, tout à fait démons, vaquent aux farouches occupations de l’ombre.

Il y a quarante ans, deux roches d’une forme extraordinaire signalaient de loin l’écueil Douvres aux passants de l’océan. C’étaient deux pointes verticales, aiguës et recourbées, se touchant presque par le sommet. On croyait voir sortir de la mer les deux défenses d’un éléphant englouti. Seulement c’étaient les défenses, hautes comme des tours, d’un éléphant grand comme une montagne. Ces deux tours naturelles de l’obscure ville des monstres ne laissaient entre elles qu’un étroit passage où se ruait la lame. Ce passage, tortueux et ayant dans sa longueur plusieurs coudes, ressemblait à un tronçon de rue entre deux murs. On nommait ces roches jumelles les deux Douvres. Il y avait la grande Douvre et la petite Douvre; l’une avait soixante pieds de haut, l’autre quarante. Le va-et-vient de la vague a fini par donner un trait de scie dans la base de ces tours, et le violent coup d’équinoxe du 26 octobre 1859 en a renversé une. Celle qui reste, la petite, est tronquée et fruste.

Un des plus étranges rochers du groupe Douvres s’appelle l’Homme. Celui-là subsiste encore aujourd’hui. Au siècle dernier, des pêcheurs, fourvoyés sur ces brisants, trouvèrent au haut de ce rocher un cadavre. A côté de ce cadavre, il y avait quantité de coquillages vidés. Un homme avait naufragé à ce roc, s’y était réfugié, y avait vécu quelque temps de coquillages et y était mort. De là ce nom, l’Homme.

Les solitudes d’eau sont lugubres. C’est le tumulte et le silence. Ce qui se fait là ne regarde plus le genre humain. C’est de l’utilité inconnue. Tel est l’isolement du rocher Douvres. Tout autour, à perte de vue, l’immense tourment des flots.

II DU COGNAC INESPÉRÉ

Le vendredi matin, lendemain du départ du Tamaulipas, la Durande partit pour Guernesey.

Elle quitta Saint-Malo à neuf heures.

Le temps était clair, pas de brume; le vieux capitaine Gertrais-Gaboureau parut avoir radoté.

Les préoccupations de sieur Clubin lui avaient décidément fait à peu près manquer son chargement. Il n’avait embarqué que quelques colis d’articles de Paris pour les boutiques de fancy de Saint-Pierre-Port, trois caisses pour l’hôpital de Guernesey, l’une de savon jaune, l’autre de chandelle à la baguette, et la troisième de cuir de semelle français et de cordouan choisi. Il rapportait de son précédent chargement une caisse de sucre crushed et trois caisses de thé conjou que la douane française n’avait pas voulu admettre. Sieur Clubin avait embarqué peu de bétail; quelques bœufs seulement. Ces bœufs étaient dans la cale assez négligemment arrimés.

Il y avait à bord six passagers, un guernesiais, deux malouins marchands de bestiaux, un «touriste», comme on disait déjà à cette époque, un parisien demi-bourgeois, probablement touriste du commerce, et un américain voyageant pour distribuer des bibles.

La Durande, sans compter Clubin, le capitaine, portait sept hommes d’équipage, un timonier, un matelot charbonnier, un matelot charpentier, un cuisinier, manœuvrier au besoin, deux chauffeurs et un mousse. L’un des deux chauffeurs était en même temps mécanicien. Ce chauffeur-mécanicien, très brave et très intelligent nègre hollandais, évadé des sucreries de Surinam, s’appelait Imbrancam. Le nègre Imbrancam comprenait et servait admirablement la machine. Dans les premiers temps, il n’avait pas peu contribué, apparaissant tout noir dans sa fournaise, à donner un air diabolique à la Durande.

Le timonier, jersiais de naissance et cotentin d’origine, se nommait Tangrouille. Tangrouille était d’une haute noblesse.

Ceci était vrai à la lettre. Les îles de la Manche sont, comme l’Angleterre, un pays hiérarchique. Il y existe encore des castes. Les castes ont leurs idées, qui sont leurs défenses. Ces idées des castes sont partout les mêmes, dans l’Inde comme en Allemagne. La noblesse se conquiert par l’épée et se perd par le travail. Elle se conserve par l’oisiveté. Ne rien faire, c’est vivre noblement; quiconque ne travaille pas est honoré. Un métier fait déchoir. En France autrefois, il n’y avait d’exception que pour les verriers. Vider les bouteilles étant un peu la gloire des gentilshommes, faire des bouteilles ne leur était point déshonneur. Dans l’archipel de la Manche, ainsi que dans la Grande-Bretagne, qui veut rester noble doit rester riche. Un workman ne peut être un gentleman. L’eût-il été, il ne l’est plus. Tel matelot descend des chevaliers bannerets et n’est qu’un matelot. Il y a trente ans, à Aurigny, un Gorges authentique, qui aurait eu des droits à la seigneurie de Gorges confisquée par Philippe-Auguste, ramassait du varech pieds nus dans la mer. Un Carteret est charretier à Serk. Une mademoiselle de Veulle, arrière-petite-nièce du bailli de Veulle, de son vivant premier magistrat de Jersey, a été domestique chez celui qui écrit ces lignes. Il existe à Jersey un drapier et à Guernesey un cordonnier nommés Gruchy qui se déclarent Grouchy et cousins du maréchal de Waterloo. Les anciens pouillés de l’évêché de Coutances font mention d’une seigneurie de Tangroville, parente évidente de Tancarville sur la basse Seine, qui est Montmorency. Au quinzième siècle Johan de Héroudeville, archer et étoffe du sire de Tangroville, portait derrière lui «son corset et ses autres harnois». En mai 1371, à Pontorson, à la montre de Bertrand du Guesclin, «monsieur de Tangroville a fait son devoir comme chevalier bachelor». Dans les îles normandes, si la misère survient, on est vite éliminé de la noblesse. Un changement de prononciation suffit. Tangroville devient Tangrouille, et tout est dit.

C’est ce qui était arrivé au timonier de la Durande.

Il y a à Saint-Pierre-Port, au Bordage, un marchand de ferraille appelé Ingrouille qui est probablement un Ingroville. Sous Louis le Gros, les Ingroville possédaient trois paroisses dans l’élection de Valognes. Un abbé Trigan a fait l’Histoire ecclésiastique de Normandie; ce chroniqueur Trigan était curé de la seigneurie de Digoville. Le sire de Digoville, s’il était tombé en roture, se nommerait Digouille.

Tangrouille, ce Tancarville probable et ce Montmorency possible, avait cette antique qualité de gentilhomme, défaut grave pour un timonier, il s’enivrait.

Sieur Clubin s’était obstiné à le garder. Il en avait répondu à mess Lethierry.

Le timonier Tangrouille ne quittait jamais le navire et couchait à bord.

La veille du départ, quand sieur Clubin était venu, à une heure assez avancée de la soirée, faire la visite du bâtiment, Tangrouille était dans son branle et dormait.

Dans la nuit Tangrouille s’était réveillé. C’était son habitude nocturne. Tout ivrogne qui n’est pas son maître, a sa cachette. Tangrouille avait la sienne, qu’il nommait sa cambuse. La cambuse secrète de Tangrouille était dans la cale-à-l’eau. Il l’avait mise là pour la rendre invraisemblable. Il croyait être sûr que cette cachette n’était connue que de lui seul. Le capitaine Clubin, étant sobre, était sévère. Le peu de rhum et de gin que le timonier pouvait dérober au guet vigilant du capitaine, il le tenait en réserve dans ce coin mystérieux de la cale-à-l’eau, au fond d’une baille de sonde, et presque toutes les nuits il avait un rendez-vous amoureux avec cette cambuse. La surveillance était rigoureuse, l’orgie était pauvre, et d’ordinaire les excès nocturnes de Tangrouille se bornaient à deux ou trois gorgées, avalées furtivement. Parfois même la cambuse était vide. Cette nuit-là Tangrouille y avait trouvé une bouteille d’eau-de-vie inattendue. Sa joie avait été grande, et sa stupeur plus grande encore. De quel ciel lui tombait cette bouteille? Il n’avait pu se rappeler quand ni comment il l’avait apportée dans le navire. Il l’avait bue immédiatement. Un peu par prudence; de peur que cette eau-de-vie ne fût découverte et saisie. Il avait jeté la bouteille à la mer. Le lendemain, quand il prit la barre, Tangrouille avait une certaine oscillation.

Il gouverna pourtant à peu près comme d’ordinaire.

Quant à Clubin, il était, on le sait, revenu coucher à l’auberge Jean.

Clubin portait toujours sous sa chemise une ceinture de voyage en cuir où il gardait un en-cas d’une vingtaine de guinées et qu’il ne quittait que la nuit. Dans l’intérieur de cette ceinture, il y avait son nom, sieur Clubin, écrit par lui-même sur le cuir brut à l’encre grasse lithographique, qui est indélébile.

En se levant, avant de partir, il avait mis dans cette ceinture la boîte de fer contenant les soixante-quinze mille francs en bank-notes, puis il s’était comme d’habitude bouclé la ceinture autour du corps.

III PROPOS INTERROMPUS

Le départ se fit allégrement. Les voyageurs, sitôt leurs valises et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste et le parisien, n’avaient jamais vu de bateau à vapeur, et, dès les premiers tours de roue, ils admirèrent l’écume. Puis ils admirèrent la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce, et presque brin à brin, sur le pont et dans l’entrepont, tous ces appareils maritimes d’anneaux, de crampons, de crochets, de boulons, qui à force de précision et d’ajustement sont une sorte de colossale bijouterie; bijouterie de fer, dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du petit canon d’alarme amarré sur le pont, «à la chaîne comme un chien de garde», observa le touriste, et «couvert d’une blouse de toile goudronnée pour l’empêcher de s’enrhumer», ajouta le parisien. En s’éloignant de terre, on échangea les observations d’usage sur la perspective de Saint-Malo; un passager émit l’axiome que les approches de mer trompent, et qu’à une lieue de la côte, rien ne ressemble à Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu’il y avait à dire sur Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en rouge s’appellent l’un Ruytingen et l’autre Mardyck.

Saint-Malo s’amincit au loin, puis s’effaça.

L’aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans l’océan derrière le navire une longue rue frangée d’écume qui se prolongeait presque sans torsion à perte de vue.

Guernesey est au milieu d’une ligne droite qu’on tirerait de Saint-Malo en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n’est pas toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jusqu’à un certain point, le pouvoir de suivre la ligne droite, refusée aux bateaux à voiles.

La mer, compliquée du vent, est un composé de forces. Un navire est un composé de machines. Les forces sont des machines infinies, les machines sont des forces limitées. C’est entre ces deux organismes, l’un inépuisable, l’autre intelligent, que s’engage ce combat qu’on appelle la navigation.

Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l’infini. L’infini, lui aussi, contient un mécanisme. Les éléments savent ce qu’ils font et où ils vont. Aucune force n’est aveugle. L’homme doit épier les forces, et tâcher de découvrir leur itinéraire.

En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points de la mer. La navigation à la vapeur a cela d’admirable qu’elle discipline le navire. Elle diminue l’obéissance au vent et augmente l’obéissance à l’homme.

Jamais la Durande n’avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle se comportait merveilleusement.

Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant à l’ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temps était toujours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.

Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se nettoyait de navires.

On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée. L’équipage n’avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine était absolue; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey que vers Guernesey. Un peu après onze heures, le capitaine rectifia la direction et l’on mit franchement le cap sur Guernesey. Ce ne fut qu’un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.

Tangrouille, dans l’état où il était, n’avait plus le pied très sûr ni le bras très ferme. Il en résultait que le brave timonier embardait souvent, ce qui ralentissait la marche.

Le vent était à peu près tombé.

Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre lentement charrié par le vent à l’extrême horizon à l’ouest, et qui ressemblait à une ouate où il y aurait de la poussière.

Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il paraissait redoubler d’attention.

Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande, les passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut juger de l’état de la mer par le tremolo des conversations. La pleine liberté d’esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de l’eau.

Il est impossible, par exemple, qu’une conversation telle que celle-ci ait lieu autrement que par une mer très calme:

—Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.

—Elle s’est égarée en mer et se repose sur le navire.

—Une mouche se fatigue peu.

—Au fait, c’est si léger. Le vent la porte.

—Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et l’on en a trouvé six mille deux cent soixante-huit.

Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de bœufs, et leur parlage était quelque chose en ce genre:

—Le bœuf d’Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.

—Sous ce rapport, le Salers vaut mieux que l’Aubrac.

—Monsieur, j’ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les jambes basses, l’avant épais, la culotte pleine, les hanches larges, une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second offrait tous les signes d’un engraissement judicieux. Torse ramassé, encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte retombante.

—Ça, c’est la race cotentine.

—Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le taureau suffolk.

—Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des concours d’ânes.

—D’ânes?

—D’ânes. Comme j’ai l’honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.

—Alors c’est comme les mulassières. Ce sont les laides qui sont les bonnes.

—Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.

—La meilleure mulassière connue, c’est une barrique sur quatre poteaux.

—La beauté des bêtes n’est pas la même que la beauté des hommes.

—Et surtout des femmes.

—C’est juste.

—Moi, je tiens à ce qu’une femme soit jolie.

—Moi, je tiens à ce qu’elle soit bien mise.

—Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.

—L’air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le bijoutier.

—Je reviens à mes bœufs. J’ai vu vendre ces deux bœufs au marché de Thouars.

—Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de la Rochelle et les Bahu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.

Le touriste et le parisien causaient avec l’américain des bibles. La conversation, là aussi, était au beau fixe.

—Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du monde civilisé: France, sept cent seize mille tonneaux; Allemagne, un million; États-Unis, cinq millions; Angleterre, cinq millions cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total: douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent quarante-cinq mille navires épars sur l’eau du globe.

L’américain interrompit:

—Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent mille.

—J’y consens, dit le touriste. Vous êtes américain?

—Oui, monsieur.

—J’y consens encore.

Il y eut un silence, l’américain missionnaire se demanda si c’était le cas d’offrir une bible.

—Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des sobriquets en Amérique au point d’en affubler tous vos gens célèbres, et que vous appeliez votre fameux banquier missourien Thomas Benton, le vieux lingot?

—De même que nous nommons Zacharie Taylor le vieux Zach.

—Et le général Harrison le vieux Tip, n’est-ce pas? et le général Jackson le vieil Hickory?

—Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que Harrison a battu les peaux-rouges à Tippecanoe.

—C’est une mode byzantine que vous avez là.

—C’est notre mode. Nous appelons Van Buren le petit sorcier, Seward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque, Billy-le-Petit, et Douglas, le sénateur démocrate de l’Illinois, qui a quatre pieds de haut et une grande éloquence, le Petit Géant. Vous pouvez aller du Texas au Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise ce nom: Cass, on dit: le grand Michigantier; ni ce nom: Clay, on dit: le garçon de moulin à la balafre. Clay est fils d’un meunier.

—J’aimerais mieux dire Clay ou Class, observa le parisien, c’est plus court.

—Vous manqueriez d’usage du monde. Nous nommons Corwin, qui est secrétaire de la trésorerie, le garçon de charrette. Daniel Webster est Dan-le-noir. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée, après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table, nous l’appelons Vite-une-assiette-de-soupe.

Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait maintenant sur l’horizon un segment d’environ quinze degrés. On eût dit un nuage se traînant sur l’eau faute de vent. Il n’y avait presque plus de brise. La mer était plate. Quoiqu’il ne fût pas midi, le soleil pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.

—Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.

—Nous aurons peut-être de la pluie, dit le parisien.

—Ou du brouillard, reprit l’américain.

—Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c’est à Molfetta qu’il tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu’il en tombe le plus.

A midi, selon l’usage de l’archipel, on sonna la cloche pour dîner. Dîna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et mangèrent gaîment sur le pont. Clubin ne dîna point.

Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.

Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s’était rapproché de l’américain. L’américain lui dit:

—Vous connaissez cette mer-ci?

—Sans doute, j’en suis.

—Et moi aussi, dit l’un des malouins.

Le guernesiais adhéra d’un salut, et reprit:

—A présent, nous sommes au large, mais je n’aurais pas aimé avoir du brouillard quand nous étions devers les Minquiers.

L’américain dit au malouin:

—Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.

—C’est vrai, nous autres gens de la côte, nous n’avons que le demi-bain.

—Qu’est-ce que c’est que ça, les Minquiers? continua l’américain.

Le malouin répondit:

—C’est des cailloux très mauvais.

—Il y a aussi les Grelets, fit le guernesiais.

—Parbleu, répliqua le malouin.

—Et les Chouas, ajouta le guernesiais.

Le malouin éclata de rire.

—A ce compte-là, dit-il, il y a aussi les Sauvages.

—Et les Moines, observa le guernesiais.

—Et le Canard, s’écria le malouin.

—Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.

—Malouin, malin.

Cette réponse faite, le malouin cligna de l’œil.

Le touriste interposa une question.

—Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille?

—Point. Nous l’avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le guernesiais poursuivit:

—Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

—Et les Minquiers quarante-huit, dit le malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.

—Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu’il y a trois rochers que vous ne comptez pas.

—Je compte tout.

—De la Dérée au Maître-Ile?

—Oui.

—Et les Maisons?

—Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.

—Je vois que vous connaissez les pierres.

—Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

—Ça fait plaisir d’entendre les raisonnements des français.

Le malouin salua à son tour, et dit:

—Les Sauvages sont trois rochers.

—Et les Moines deux.

—Et le Canard un.

—Le Canard, ça dit un seul.

—Non, car la Suarde, c’est quatre rochers.

—Qu’appelez-vous la Suarde? demanda le guernesiais.

—Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

—Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

—Ça n’est possible qu’aux oiseaux.

—Et aux poissons.

—Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

—Il y a du sable dans les Minquiers.

—Autour des Maisons.

—C’est huit rochers qu’on voit de Jersey.

—De la grève d’Azette, c’est juste. Pas huit, sept.

—A mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

—Sans doute, il y a de la découverte.

—Et les Dirouilles?

—Les Dirouilles n’ont rien de commun avec les Minquiers.

—Je veux dire que c’est dangereux.

—C’est du côté de Granville.

—On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de naviguer dans ces mers.

—Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons: nous avons habitude, et que vous dites: nous avons amour.

—Vous êtes de bons marins.

—Je suis marchand de bœufs.

—Qui donc était de Saint-Malo, déjà?

—Surcouf.

—Un autre?

—Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

—Duguay-Trouin? il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable que brave. Il sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria:

—Tu es ivre!

IV OU SE DÉROULENT TOUTES LES QUALITÉS DU CAPITAINE CLUBIN

Tous se retournèrent.

C’était le capitaine qui interpellait le timonier.

Sieur Clubin ne tutoyait personne. Pour qu’il jetât au timonier Tangrouille une telle apostrophe, il fallait que Clubin fût fort en colère, ou voulût fort le paraître.

Un éclat de colère à propos dégage la responsabilité, et quelquefois la transpose.

Le capitaine, debout sur le pont de commandement entre les deux tambours, regardait fixement le timonier. Il répéta entre ses dents: Ivrogne! L’honnête Tangrouille baissa la tête.

Le brouillard s’était développé. Il occupait maintenant près de la moitié de l’horizon. Il avançait dans tous les sens à la fois; il y a dans le brouillard quelque chose de la goutte d’huile. Cette brume s’élargissait insensiblement. Le vent la poussait sans hâte et sans bruit. Elle prenait peu à peu possession de l’océan. Elle venait du nord-ouest et le navire l’avait devant sa proue. C’était comme une vaste falaise mouvante et vague. Elle se coupait sur la mer comme une muraille. Il y avait un point précis où l’eau immense entrait sous le brouillard et disparaissait.

Ce point d’entrée dans le brouillard était encore à une demi-lieue environ. Si le vent changeait, on pouvait éviter l’immersion dans la brume; mais il fallait qu’il changeât tout de suite. La demi-lieue d’intervalle se comblait et décroissait à vue d’œil; la Durande marchait, le brouillard marchait aussi. Il venait au navire et le navire allait à lui.

Clubin commanda d’augmenter la vapeur et d’obliquer à l’est.

On côtoya ainsi quelque temps le brouillard, mais il avançait toujours. Le navire pourtant était encore en plein soleil.

Le temps se perdait dans ces manœuvres qui pouvaient difficilement réussir. La nuit vient vite en février.

Le guernesiais considérait cette brume. Il dit aux malouins:

—Que c’est un hardi brouillard.

—Une vraie malpropreté sur la mer, observa l’un des malouins.

L’autre malouin ajouta:

—Voilà qui gâte une traversée.

Le guernesiais s’approcha de Clubin.

—Capitaine Clubin, j’ai peur que nous ne soyons gagnés par le brouillard.

Clubin répondit:

—Je voulais rester à Saint-Malo, mais on m’a conseillé de partir.

—Qui ça?

—Des anciens.

—Au fait, reprit le guernesiais, vous avez eu raison de partir. Qui sait s’il n’y aura pas tempête demain? Dans cette saison on peut attendre pour du pire.

Quelques minutes après, la Durande entrait dans le banc de brume.

Ce fut un instant singulier. Tout à coup ceux qui étaient à l’arrière ne virent plus ceux qui étaient à l’avant. Une molle cloison grise coupa en deux le bateau.

Puis le navire entier plongea sous la brume. Le soleil ne fut plus qu’une espèce de grosse lune. Brusquement, tout le monde grelotta. Les passagers endossèrent leur pardessus et les matelots leur suroit. La mer, presque sans un pli, avait la froide menace de la tranquillité. Il semble qu’il y ait un sous-entendu dans cet excès de calme. Tout était blafard et blême. La cheminée noire et la fumée noire luttaient contre cette lividité qui enveloppait le navire.

La dérivation à l’est était sans but désormais. Le capitaine remit le cap sur Guernesey et augmenta la vapeur.

Le passager guernesiais, rôdant autour de la chambre à feu, entendit le nègre Imbrancam qui parlait au chauffeur son camarade. Le passager prêta l’oreille. Le nègre disait:

—Ce matin dans le soleil nous allions lentement; à présent dans le brouillard nous allons vite.

Le guernesiais revint vers sieur Clubin.

—Capitaine Clubin, il n’y a pas de soin, pourtant ne donnons-nous pas trop de vapeur?

—Que voulez-vous, monsieur? il faut bien regagner le temps perdu par la faute de cet ivrogne de timonier.

—C’est vrai, capitaine Clubin.

Et Clubin ajouta:

—Je me dépêche d’arriver. C’est assez du brouillard, ce serait trop de la nuit.

Le guernesiais rejoignit les malouins, et leur dit:

—Nous avons un excellent capitaine.

Par intervalles de grandes lames de brume, qu’on eût dit cardées, survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite, il reparaissait plus pâle et comme malade. Le peu qu’on entrevoyait du ciel ressemblait aux bandes d’air sales et tachées d’huile d’un vieux décor de théâtre.

La Durande passa à proximité d’un coutre qui avait jeté l’ancre par prudence. C’était le Shealtiel de Guernesey. Le patron du coutre remarqua la vitesse de la Durande. Il lui sembla aussi qu’elle n’était pas dans la route exacte. Elle lui parut trop appuyer à l’ouest. Ce navire à toute vapeur dans le brouillard l’étonna.

Vers deux heures, la brume était si épaisse que le capitaine dut quitter la passerelle et se rapprocher du timonier. Le soleil s’était évanoui, tout était brouillard. Il y avait sur la Durande une sorte d’obscurité blanche. On naviguait dans de la pâleur diffuse. On ne voyait plus le ciel et on ne voyait plus la mer.

Il n’y avait plus de vent.

Le bidon à térébenthine suspendu à un anneau sous la passerelle des tambours n’avait pas même une oscillation.

Les passagers étaient devenus silencieux.

Toutefois le parisien, entre ses dents, fredonnait la chanson de Béranger Un jour le bon Dieu s’éveillant.

Un des malouins lui adressa la parole.

—Monsieur vient de Paris?

—Oui, monsieur. Il mit la tête à la fenêtre.

—Qu’est-ce qu’on fait à Paris?

—Leur planète a péri peut-être.—Monsieur, à Paris tout marche de travers.

—Alors c’est sur terre comme sur mer.

—C’est vrai que nous avons là un fichu brouillard.

—Et qui peut faire des malheurs.

Le parisien s’écria:

—Mais pourquoi ça, des malheurs? à propos de quoi, des malheurs? à quoi ça sert-il, des malheurs? C’est comme l’incendie de l’Odéon. Voilà des familles sur la paille. Est-ce que c’est juste? Tenez, monsieur, je ne connais pas votre religion, mais moi je ne suis pas content.

—Ni moi, fit le malouin.

—Tout ce qui se passe ici-bas, reprit le parisien, fait l’effet d’une chose qui se détraque. J’ai dans l’idée que le bon Dieu n’y est pas.

Le malouin se gratta le haut de la tête comme quelqu’un qui cherche à comprendre. Le parisien continua:

—Le bon Dieu est absent. On devrait rendre un décret pour forcer Dieu à résidence. Il est à sa maison de campagne et ne s’occupe pas de nous. Aussi tout va de guingois. Il est évident, mon cher monsieur, que le bon Dieu n’est plus dans le gouvernement, qu’il est en vacances, et que c’est le vicaire, quelque ange séminariste, quelque crétin avec des ailes de moineau, qui mène les affaires.

Notes in this chapter

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