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Les Sèvriennes

PREMIÈRE PARTIE

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CHAPITRE PREMIER

LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE

Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie ; quoique très animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise prêchant l’austérité.

Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse ; les affamées se lestent d’un dernier croissant ; d’autres, fiévreuses, arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes ; l’une s’esquive pour repasser « un sujet » ; plus loin, une autre interroge son sort, au hasard des petits papiers.

Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y en aura plus de cent : ce sont les aspirantes littéraires et scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres.

On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect « chien battu » des pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la « toilette Conservatoire », à leurs risques et périls : ces messieurs n’aiment pas ça.

En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les rivales, lisent sur les figures les chances de réussite : « En voilà une qui doit être très forte… oh, rien à craindre de celle-là. »

Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer.

Jalousement on s’observe, on se défie ; puis d’instinct les groupes se forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la course : jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.

Premier groupe. — Lycée Fénelon.

Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau.

Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole, interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche enjuponné :

— Dis donc, sommes-nous assez Méduses ! Les pauvres petites, elles tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres… s’il en reste.

— Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre ; entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre : « Messieurs, le lycée Fénelon, pépinière de l’École de Sèvres ! » Du coup, toutes les ombres des jeunes clercs voudraient revenir composer avec nous.

Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole, heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend :

— C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son chouchou !

— Quoi donc ? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen, le lâche !

— Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi, afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.

— Chic, chic, voilà qui méritait un baiser ! Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année !!! que Dieu fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne Chantilly qui sache parler, qui sache dire ; pour elle, on trouve d’illustres comparaisons ; crois-tu, que dans les petites classes, on répète : Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix de Moréno.

Je voudrais seulement qu’on dise de moi : elle a le coup de paupière de cette Didi : je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres !

En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles :

— Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, elle séduit les délicats : elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus femme que nous…

A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine ; le poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête ; il y a du triomphe dans sa démarche.

— Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici ! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil ! Moi j’ai la fièvre, mon cœur bat…

— Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle : aurais-tu la frousse ! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après ?

Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon : Je veux que les cinq premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée ! C’est dit. Mais tu m’amuses toi ! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre d’être reçue ! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine.

Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre : elle va, vient, imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs ; puis un mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée ; des cheveux frisés, poudrés d’or ; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une source à travers les ramilles ; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc de la bouche très joliment tendu.

Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son aise, cherche à placer son petit potin.

— Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon ?

— Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière.

— Pas du tout ! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et Mounet-Sully ! Oui, ma chère ! figure-toi qu’elle avait eu le toupet d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace ; elle a trop causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a fait dire de ne plus revenir au cours.

— Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était l’amour, ou le théâtre ; elle était fourvoyée parmi nous.

— Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire ; que peut-elle bien ruminer encore ? regardez-la, elle se parle à elle-même ; cette fille est sans cesse aux prises avec son destin.

Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo femelle ; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée : construction audacieuse de têtard intelligent.

Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen.

— 24 juin ! Voilà le grand jour arrivé ; dire que, depuis six ans, je bûche, pour en arriver là.

Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock ! Mis en mauvais allemand la prose de Voltaire ! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet, Hugo ! continue-t-elle tout à fait emballée.

Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie ! Je sais par cœur mon « Rabier ». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur les Noumènes ! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera ; le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée…

— Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle ; vous voulez qu’on vous redise encore que vous êtes la merveille de notre « Sixième », que vous savez tout ce que moi j’ignore ; vous êtes épatante, vous citez les petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes « maisons » !

A Sèvres, ils en seront baba ! et tu oses te plaindre, ingrate.

— Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la politesse, je suis collée !

— Faites comme moi, Victoire ; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre devise d’aujourd’hui : De l’audace ! encore de l’audace ! toujours de l’audace !

Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou, Madeleine ajoute avec candeur : J’en ai.

— A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre.

Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge ; quelques figures blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné.

On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout Fénelon se précipite :

— Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo.

1o Littérature.

Si votre texte commence ainsi : On a dit… On répète souvent… d’après une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de cours ; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend professeur Taillis.

Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure note à votre copie.

— Ouf ! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu Taillis, c’est un carrefour !

— Taisez-vous, petite. — Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût, l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme ! C’est au-dessus de votre talent. Il vous suffira de trouver le mot — c’est là le hic. — Un mot juste, un mot heureux, placé sans prétention. — Il faut qu’il le découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la lampe d’Aladin.

— Oh ! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe !

— Incorrigible, laissez-moi finir !

2o Grammaire historique.

Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie ; Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses !

3o Philosophie.

Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation : admirez hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content.

4o Géographie.

Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux procédés, soyons tout à la « Méthode Criquet » ; manœuvrez le pluviomètre, la sonde ; mesurez les Océans ; évaluez, par des coupes, les hauteurs moyennes des montagnes ; articulez vos côtes ; généralisez, cherchez avec les fleuves, les voies de pénétration : car M. Criquet lui-même vous corrigera.

— Je résume mes quatre ficelles : Merlet, Le Mot, Jeanne d’Arc, Méthode Criquet. —

Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues !

Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais les aspirantes se resserrent autour d’elle.

— Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous !

Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux écoutes : quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées deux fois ; puis toutes :

— Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit ?

— Je vous lirai Phèdre !

— Ah ! ah ! et puis ?

— Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le Curé de Pomponne.

— Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se peignent sur les visages des autres aspirantes.

Une Molière interpellant une Racine :

— Quel aplomb ! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de nous faire venir ici.

Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore :

— A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur ; comme elles étalent leur joie, les entendez-vous rire ! Ah ! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as pas eu ta bourse dans ce lycée-là ? Je ne me tournerais pas les sangs aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça se lève avant les cloches ! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres.

Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini.

Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux élèves du Collège Sévigné ; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte : des bandeaux blonds sur une figure de Madone ; des yeux ravissants, que l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite, gracieuse ; elle est de celles « dont la bienvenue rit dans tous les yeux ».

— Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles ! qu’est-ce qui croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque chose de redoutable ! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la mort. — Si j’étais recalée ! C’est un concours, le hasard peut tout ; à Fénelon que de chances elles ont de réussir : les meilleurs professeurs de Paris, d’anciens succès, et la Foi !

— Sans compter les recommandations ! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi du piston ; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien ? Si Mlle Nollet est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un Inspecteur général ; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à Sèvres !

— Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là.

— Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir ; je n’ai pas le feu sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres ; tu sais que mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je puisse gagner ma vie au besoin ; sans cette nécessité-là, j’aimerais mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir, ici, résoudre des équations.

— C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas pontifiant dans une chaire de professeur ; tu es faite pour devenir une adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur ! patience va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt !

Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte Geneviève. Voilà le seul « piston » que je puisse avoir, encore ne suis-je pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai : le Ciel est si loin à présent.

— Oui, Marguerite, tu seras reçue ; tu dois être reçue, parce que tu le mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera.

— Si tu disais vrai… Et Marguerite encore plus émue serra tendrement la main de son amie. — Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse ! Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de moi… Être à Sèvres ! comme ce mot rayonne dans l’avenir ; toute petite, déjà j’aimais l’École ; il me semble à présent que je suis sur une barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre le vent… — et murmurant pour elle-même, — voilà le soleil…

A l’horloge, huit heures sonnent ; vite les deux jeunes filles s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est une scène indescriptible ; les mères gémissent, les aspirantes s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment leurs chapeaux.

Mesdemoiselles A, B, C, D, etc…

Présent, présent, présent… autant de mots, autant d’intonations différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les sœurs, qui de la cour crient encore :

— Adèle, as-tu ta mélisse ?

— Jeanne, prends ton éther !

— Éva, n’oublie pas tes sandwichs !

— Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo.

Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus, ayant devant elles de petites tables noires.

L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge.

Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote, l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales, dicte :

Et la Grâce plus belle encore que la Beauté

Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe l’aréopage, d’un air qui signifie : « Ah ! ah ! c’est du d’Aveline ! à moi le Mot. »

Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches d’or, se mirent à danser.

CHAPITRE II

A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT

La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du crépuscule.

C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu vers quatre heures.

L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture.

La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance ; de la rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la Gendarmerie nationale.

Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes trapues.

Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores, toute sablée : plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux premiers rayons de lune.

Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles.

La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre.

Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux Sèvriennes.

Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante d’admissibles, se passent dans les classes.

Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose.

Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le mobilier d’une classe : à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme. C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur, hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi : être licenciées ! agrégées !

Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et rebrodent sans cesse.

Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote ; une goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote, sanglote, de ne pouvoir aimer.

....... .......... ...

Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument une dernière cigarette, sous les arbres de la cour.

La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de l’examen.

Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy, sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie, Charlotte Verneuil, a « bafouillé » dans ses problèmes de physique ; elle est ajournée.

Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs de probabilité.

— Allons, que je refasse ma liste : c’est certain, Adrienne Chantilly entrera première, elle a la cote d’amour ; qui sera seconde ?…

Jeanne Viole ou Victoire Nollet ?

Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses, elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru insensible au charme de ses deux fossettes.

— Ouais ! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science épatante : corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs, marches, contre-marches… elle savait tout. Et son laïus sur les Stoïciens ! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le no 2, mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4 ; la natte de Bertrand lui vaudra le 5 ; quant au reste, je m’en bats l’œil !

— Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic type ! où la logeront-ils ?

Le cas lui paraît embarrassant ; mais certaine de la solidarité qui unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle, dégringole un sentier du parc.

Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit avec bonhomie, et s’en va.

— Eh ! bien, en voilà une ! Jérôme qui se fait des réussites ! Est-ce que, par hasard, il jouerait au sort les refusées ! Les anciennes m’ont bien dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs ! gageons qu’il planterait là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.

Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un banc et rit à se tordre : quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de Berthe, s’approchent ; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc.

Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris. Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les confrères de la rue d’Ulm ; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron, on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin.

Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le récit des aventures ; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un petit sou ; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre, et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit : « Mesdemoiselles, je ne suis pas de la maison. »

C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une cerise ; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante.

Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du « toupet » des étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se promène avec Marguerite Triel.

— Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des étudiants la regardaient passer ; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui vante ses propres mérites : bon garçon, travailleur, aime pas la noce, fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui ; elle, sans le regarder, hausse les épaules : « Le prix Monthyon, quoi ! ». L’autre l’a laissée passer chapeau bas.

— Oh ! très joli, très spirituel, quel à propos !

— C’est une littéraire ? interroge Hortense.

— Non, une scientifique… et une recalée.

— Dommage.

— Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un bleu sombre de gentiane ?

— Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste ; pas de pose. M. d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses cheveux d’or.

— Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes, j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et une grâce-e.

— Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous, mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs !

Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din !

La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en face du professeur qui l’interroge.

Salle de Philosophie.

M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne sachant pas un mot de son sujet : les Lois. La salle reste silencieuse, quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit l’examen de près ; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un regard sévère sur Mlle Bertrand qui « joue de la natte ».

— Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie… Nous disions donc que le caractère d’une loi…

— Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être… elle tousse, tousse, suffoque.

Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau : Madeleine en boit quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert.

— Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de ressources…

Et continuant la phrase commencée :

— Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle, catégorique. — Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par opposition à l’impératif hypothétique qui est…

Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page.

— Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre ; il pousse un soupir, marque une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis regardant l’auditoire amusé :

— Mademoiselle Triel est-elle ici ?

Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée simplement : une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les yeux sévères s’adoucissent :

— Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse.

L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple, définit ce qu’on appelle généralement la politesse ; distingue la vraie politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la franchise brutale ; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M. Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache le masque hypocrite de cette politesse parfaite.

Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la Princesse de Clèves, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise qu’autrefois.

L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et Charlotte l’entraînant, lui crie :

— Tu as 19 ! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content !

Salle de littérature.

La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel, l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour attache à sa vie intime.

Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse ce soin à d’autres ; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête noire des Sèvriennes.

L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains, d’ailleurs parfaites.

A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline.

Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant, tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine à examen.

— Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du Misanthrope, et me dire ce que vous en pensez.

Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente, insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié ; elle exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la choque ; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne s’en aperçoit pas, poursuit encore ; il faut bien payer d’audace ! On s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol : O mon lion superbe et généreux !

D’Aveline la laisse s’enferrer : visiblement, il prépare un bon mot, qui sera le mot de la fin ; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse :

— Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un cheval de fiacre qui s’emballe ? — Je vous remercie.

Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes ; vite on crayonne cette boutade ; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort absolument certaine d’être reçue à l’examen.

Un instant de repos suit : d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames chuchotent, quel esprit ! quelle voix ! une musique à vous ensorceler ; regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère ! Ne trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de sculptural ? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid ! il a beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux.

— Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans.

« Chut, chut » voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux frisés ; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril. Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la courtisane.

D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide examen, de la tenue de l’aspirante.

— Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle ?

Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant doucement les ailes épeurées de ses longues paupières :

— Sur La Bruyère, monsieur.

— Soit ; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot.

Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois.

— Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre.

Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent, étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens.

— Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle.

En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte ; sa parole est élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même, l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge.

— Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos jours ?

— Si Homère n’existait pas… il faudrait l’inventer !

— Ah ! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie !

Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4.

Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue première ; quelle beauté originale, quel talent : bien supérieure à la moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé !

D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre Didi répondre à Berthe Passy :

— Je n’ai que 18 !

— Eh ! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à lui-même !

....... .......... ...

Quatre heures sonnent enfin !

Depuis une heure, l’examen est fini : les aspirantes, fiévreuses, errent dans le parc, dans les couloirs ; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus.

Le sort de ces jeunes filles est décidé ; encore un moment, il sera connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages. Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort. Refusées, tout leur semble perdu ; reçues, que d’efforts, de fatigues, oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.

Que cette attente est longue !

Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne contenance ; Berthe Passy rit nerveusement ; Jeanne Viole est morne ; le masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises pleurent ; Didi subit le malaise du doute : si une autre qu’elle était première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être connu ! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont affichés là : c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi.

— J’y suis ! J’y suis, je n’y suis pas ! Un grand cri de désespoir, et Madeleine Bertrand s’évanouit.

Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de douleur ; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice ; de pauvres petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans savoir où ?

Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est folle de joie ; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler les recalées.

— Allons, allons, du calme, « mes p’tits » fait la dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout d’entrer à Sèvres… il faudra en sortir !

CHAPITRE III

LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

Sèvres, 3 octobre 189 .

De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme, par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de la maison.

Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.

Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison, les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.

Aujourd’hui donc je commence mon journal.

Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier ; j’ai, en amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse. Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte ! L’absence n’est rien quand on s’aime ; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il faut lui écrire.

Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre.

Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes volaient entre nous, prend une forme nouvelle : je suis la confidente à qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son fiancé va revenir bientôt de Rome ; j’ai hâte de le connaître, elle l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.

Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre d’heures, le premier papillon noir.

Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école. Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans.

Je suis seule au monde ; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience ; jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la porte de cette école.

L’ont-ils franchie avec moi ?

Je ne sais ?

Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi : le monde change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout.

A qui dire tout cela ?

Ah ! si j’avais un ami ! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un plaisir infini à écrire ce mot au masculin : mon ami.

Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître.

M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir d’infinies tendresses, des gronderies si douces.

A quoi bon penser à lui ; je me suis promis de me défendre contre une toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui ; s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi.

On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche, sur une main de femme, quelle caresse !…

Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce serait idiot.

Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin ; je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité ou résignation.

J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle.

J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon imagination vers une équipée sentimentale.

Mes aventures n’ont été que des rêves ; elles ne me laissent ni désir, ni regret.

Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices comme de magnifiques spectacles ; la musique religieuse me bouleverse : je pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse.

Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces ; celui de la Vierge, parce qu’elle fut bonne et qu’elle était pure ; celui de saint François d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses.

J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire ; j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de commettre une vilaine action.

Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté : j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.

En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse.

Même jour, 9 heures soir.

Ma vie sentimentale commence par une déception !

J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale.

J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère, engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris.

D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini ; sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi, de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête ; elle a tout vu et m’a rappelée.

Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman le faisait ! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.

Elle a plaisanté mon enfantillage ; un baiser m’aurait donnée à elle, tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour ses élèves, des entrailles de mère.

Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves ! S’il s’est attaché toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches.

Comme je vais « cultiver mon jardin ».

4 octobre 189 .

J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs, qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre retrouver mes compagnes.

Ma chambrette me plaît ; elle est bien petiote, et haut perchée : je suis au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans nos meubles : un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table, une toilette, deux chaises, et un miroir ; au pied du lit, une descente, râpée, ô combien ! Mais nous sommes libres d’embellir la « turne » comme dit B. Passy.

J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me cherche… et que j’attends.

Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la pièce d’eau.

Quel apaisement parmi les grands arbres du parc ; ils ont une beauté sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude.

6 octobre.

La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du matin ; après le déjeuner, on se repose ; à 1 h. ½ les cours reprennent ; à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme J. Ferron, dans son cabinet.

Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de vivre si près et pourtant si distante d’elle.

Ici, personne n’est surpris de cette froideur : les anciennes y sont accoutumées ; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient pas de se confier à leur directrice.

Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École ; Rôle de parade ! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres !

Comme c’est la méconnaître.

Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme, puisque Sèvres est son œuvre.

Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme. Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou ce qui est pis, de se tromper.

Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce système d’éducation qui me semble aller contre la nature.

Que fera-t-elle de moi ?

8 octobre.

Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.

10 octobre.

Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions.

Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir ; mes yeux sont éblouis par le spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.

12 octobre.

Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude, amusons-nous, m’ami.

Adrienne Chantilly notre « cacique » (mot barbare qui nous vient de la rue d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.

A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel !

Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve ; c’est humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop vite.

Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe tout ; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement fière.

— Je l’aimerai celle-là.

Mais le drôle de père ! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores ; et dans le tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant éperdus, à l’entour d’un vieux béret.

C’est un poète ; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.

Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée ; elle a de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui m’agacent. C’est elle qui dit : l’inexpressible de papa, chaque fois que le mot culotte exige un euphémisme !

Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares, d’académiciens et de gouvernantes ; elle se contredit, déplace ses propos flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel Prévost.

Elle avoue dépenser 100 fr. par mois ! Seigneur, je me signe, moi qui ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.

Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples, ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent… les baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.

Cette Angèle Bléraud, quel type ! elle me poursuit de ses embrassades, et ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière chaque fois que je les regarde.

Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit. — Personne ne l’a jamais fait depuis que maman est morte.

J’ai refusé sèchement. — Elle a pleuré.

Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation ; la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la voir, à quel sexe elle appartient : elle a le corps d’un poupon, et la tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui attire une volée de bons mots.

Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait : le poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.

Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se prépare à bien la gruger, une fois en ménage.

Ouf ! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache, cher cahier ; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection domiciliaire.

CHAPITRE IV

PAQUET DE LETTRES

Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à faire barbouillent les tableaux noirs ; des feuilles de buvard traînent sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les casiers, traîne le « fourbi » de la nouvelle promotion ; dix cocottes en papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes littéraires de première année.

Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond. C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer leurs professeurs : le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un fil.

Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au réfectoire.

Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris.

ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES

« 8 octobre 189 .

» Chère mère,

» Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes habitudes :

» A 6 heures, je suis debout ; à 6 h. ½, j’ai pris ma douche et fait ma réaction ; à 6 h. 3/4, je suis en étude ; à 7 h. ½, je vais au déjeuner ; je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque et à 9 heures au cours.

» Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations ; j’y aviserai, il ne faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la vie la digne fille d’un tel homme.

» Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne m’intéressent pas beaucoup : j’ai trop à faire. La nourriture est bonne ; je mange la viande et laisse les légumes.

» Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire ; j’ai tout Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts.

» Votre fille qui vous aime,

» Victoire Nollet. »

« P.-S. — Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris ; je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous bûcherons ensemble jusque 6 heures.

» Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,

» Victoire. »

Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart, Montmartre.

« Au bahut, 8 octobre 189 .

» Mon vieux Jules,

» Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds.

» Je connais toute la boîte : ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon, campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça !

» Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire : ça fait passer le gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os « pour avoir trop aimé », a dit Michelet !

» Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune ; je laisse ça à ma voisine, Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle ! Elle a même trouvé le temps de garder toutes ses illusions.

» Ce que l’école va démolir tout ça ! Moi d’abord je te préviens que je ne bûcherai pas : je veux ménager ma cervelle, la pauvre ! ces examens l’ont mise à une rude épreuve ; il me faut au moins l’année pour me refaire.

» La vieille Lonjarrey a parlé de toi à « notre illustre mère », et je vois à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes sabots pour une fumisterie déplacée.

» Ah ! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre !

» Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer ; ta petiote te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle.

» En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi.

» Ta fille et amie,

» Berthe. »

Ah ! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier, comme ça lui arrive, le mou de Friquette.

Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e d’infanterie, Carpentras.

« Sèvres, 8 octobre 189 .

» Mon Eugène bien-aimé,

» Ah ! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense qu’à toi ; je voudrais parler de toi à tout le monde ; faut-il que le sort soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir, — sans te voir — mon amour !

» Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les diables ; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là me font : je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta femme.

» Tu m’aimes bien, dis ? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle ? je t’aime tant ! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens de Saint-Maixent qui approchent ; je t’aiderai, je ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon armoire ; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta chère photographie.

» Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces choses-là.

» Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.

» Je t’adore,

» Hortense. »

Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.

Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de chaque table, fumait le pot-au-feu.

Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant :

— O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.

— Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade.

CHAPITRE V

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (suite)

15 octobre.

— Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis dans sa chambre, sauf les frères et les cousins ! ils ne restent cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux goûtettes du jeudi.

On nous laisse responsables de nos actions ; le régime adopté à l’école est celui de la confiance et de la liberté ; le règlement, très large, est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.

Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct ; au sortir de la discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu désorienté de se sentir si libre de mal faire.

Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines ; il est facile d’être imprudentes, quand on est mal gardées.

Aussi les potins ne manquent-ils pas ! Mais les commérages du dehors n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée qu’on se fait de notre culture morale.

Ah ! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous !

L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent au thé de quatre heures ; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir, petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.

Les repas sont amusants ; on se groupe à sa guise, les conversations y gagnent en intérêt : chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure des repas que se prennent les résolutions ; de table en table passent les circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.

Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un tisserand et la fille d’un colonel : personne, au cours, ne devinerait une semblable différence de situation ; voilà le dîner servi, les tares inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.

Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de Saint-Cloud.

On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une pierre.

Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de cimetière abandonné.

En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à Viroflay, à la Malmaison.

On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières, l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment ; je ne suis « moi », qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme Phèdre, la nostalgie des grands bois.

Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement installée. Elle m’apportait un bel André Chénier — car j’ai une leçon à faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles ; Henri Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.

C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à d’Aveline ; j’ai hâte de le connaître : il me plaira, c’est sûr, mais lui plairai-je ?

Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir ? Charlotte m’a dit qu’elle m’allait bien.

Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la lettre qu’elle écrivait hier soir à son père : C’est inimaginable ! Elle appelle son père, mon vieux Jules ! Et ça naturellement ; toute petite, elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette irrévérencieuse tendresse.

Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre franche. L’absence de la mère — elle ne m’a jamais parlé de sa mère — explique cette éducation de bohème.

Elle nous a promis un portrait soigné ! qu’est-ce que ce sera, Seigneur !! de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de l’École.

Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse : la seule femme dont l’âme tendre tressaille avec la nôtre.

C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre travail ; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle : je suis sûre que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.

Ma main, d’instinct, cherche la sienne.

Soir, même date.

Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté surnaturelle ; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante qui se baigne dans la vasque sonore.

CHAPITRE VI

UN COURS DE GÉOGRAPHIE

Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un branle-bas dans toute la maison.

Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles, cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection.

D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils veulent tout d’abord saluer.

Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main.

Entre soi, cette petite comédie s’appelle « monter le quart ».

Désir et hardiesse ne vont pas plus loin : paraître l’élève favorite d’un professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse, d’être les « vieux barbons ».

Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean, garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne produisent sur les élèves une impression flatteuse.

M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes.

Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais.

La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la critique de cette conférence.

Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce l’arrivée de Mme Jules Ferron.

On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe ; vite Amélie, la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli de ses lèvres.

D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir.

— La parole est à Mlle Bléraud !

Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible marche vers la chaire ; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide d’un puits.

C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes, — ô souvenir de Sapho ! — Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui s’enfuit.

Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.

Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur morbide.

Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.

Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre un autre « moi » gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au pied de la chaire.

Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.

....... .......... ...

— Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci : Étude des caractères de la région polaire.

« J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.

» Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.

» De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits des voyageurs… »

Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur griffonne quelques notes sur son carnet.

Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.

Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil laisse couler son sang.

Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit sourd, des froissements, des craquements formidables.

Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans rapport direct avec la géographie.

Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa moustache, le beau front de la directrice se durcit ; Mlle Vormèse arrête ses yeux émus sur la détresse de son enfant.

Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute en chaire ; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.

« Mesdemoiselles,

» La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.

» Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose m’exprimer ainsi.

» Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de rhétorique, soyons de bons géographes !

» Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations.

» Je m’explique :

» Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or…

....... .......... ...

Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres.

La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de la philosophie et des sciences naturelles.

Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle :

— Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue, marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche !

Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie ; la cloche sonne, Mme Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la puissance philosophique de son enseignement ; les Sèvriennes, sans un mot pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à Angèle : ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié, devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc, la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse, pour faire une de ses gambades familières.

— Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent après d’Aveline, ma chère : les Saintes Femmes poursuivant Jésus !

D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir le dernier des Mohicans !

CHAPITRE VII

JOURNAL DE MARGUERITE

17 octobre 189 .

Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet ; à propos d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me transportent.

Vive la géographie du géographe Criquet ! Nous lâchons les anciens manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et surtout Paul Criquet !

Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que de raisonner juste. J’en suis.

Nous n’avons pas été tendres pour Angèle ; il est vrai que son obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil réservé à chacune de nous ? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon à faire sur André Chénier : le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter ? Il y a dans les Élégies des vers qui me troublent. Faut-il le dire ?

D’Aveline en sera froissé.

Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur, d’expliquer ma pensée et mes impressions ? Tact, mesure… Que c’est difficile, mon Dieu !

Ah ! les beaux vers :

Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire… Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser. Là sous les antres frais habite le baiser…

J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me bercent, ils appellent les beaux songes.

19 octobre.

Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion ; au lieu de venir danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand couloir glacial.

C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même salle.

La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur la glace du parquet.

Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des peines, des soucis de l’étude.

On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère asthmatique.

Les « Troisième Année », suivant le code des préséances, organisent les sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.

Quel spectacle ! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement barbare.

Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.

Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers ; son esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.

Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante passionnée, mais tolérante ; sa figure me fait songer aux Saintes de Port-Royal, qu’a peintes Philippe de Champagne : sur un front très bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie ; des yeux qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.

Je l’aime.

Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit ; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête, les bras, les pieds ; le cœur seul flamboie comme un cœur mystique, il est vivant de tout notre bonheur.

Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire ici : « Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de cette lumière ; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse. »

....... .......... ...

Le dernier quart d’heure est le plus amusant ; il reste peu d’élèves à la salle de réunion : les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on fait des chansons.

En voici une, toute fraîche ; l’auteur est une « seconde année », une bonne fille, Isabelle Marlotte.

Elle se chante sur un air connu :

Voici un émule de Platon La digue la digue digue La digue digue dong. Jérôme Pâtre est son doux nom La digue digue digue La digue digue dong. Il a toujours la bouche pleine D’une langue qu’il tire gentiment A chaque instant ! A chaque instant Dans ses moments d’abandon La digue digue digue La digue digue dong Il appelle les choses par leur nom Digue digue digue Sur sa chaise il s’met à genoux, Ou bien tout d’bout, Ou bien tout d’bout.

Et ça continue.

Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés, applaudissent au passage, les :

Voilà le point, Mesdemoiselles !

Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de Jérôme. —

J’adore la valse, celle au rythme lent ; j’aime la musique qui m’entraîne sur un mode mineur ; j’aime les modulations vaines des retours en majeur, les notes grises, veloutées ; alors d’invisibles caresses me ferment les yeux ; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.

Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête pour l’admirer.

Mais d’autres ! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment. Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec une élégance de fagots agités !

Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage ! Berthe, toujours elle, en dansant avec notre « cacique », lui a malicieusement piqué une aiguille au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas !

Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions à la beauté mythologique :

« Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu d’algues aux dents. »

Fi le vilain.

A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie meurt ; l’ennui est roi de cette solitude.

Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes. Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un porche de tombeau.

Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain ?

Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.

Deux ombres enlacées passent… un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon cœur frissonne, je me sauve.

20 octobre.

On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses doigts crispés.

CHAPITRE VIII

LE BONSOIR

La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix jeta :

— Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui !

Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux écoutes, referma la porte.

Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres ; un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond ; et les glaces, amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. Quelques mains se frottent, satisfaites ; des chaises remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat aussitôt.

— Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.

Toute la bibliothèque approuve ; les têtes se replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.

Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une inconvenance.

Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur Directrice, de s’ouvrir librement à elle.

Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École tient à rendre à la grande veuve.

Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si triste où le jet d’eau lointain pleure.

La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de prix réduits.

On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les conférences du lendemain, les sorties du dimanche ; celles-ci écoutent, celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule câline.

Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.

Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre veuve ; un hum ! hum ! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.

— Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.

Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts fins.

— Toc, toc.

Pas de réponse.

— Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui impose.

— Toc, toc, toc.

Même silence.

Renée se retire furieuse.

— Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme Ferron ne répond pas.

Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de l’horloge.

— Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.

A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre ; chacune s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une poignée de main.

Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la réponse uniforme :

— Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation auvergnate.

Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque glacial, la main retombe ; un bonsoir indifférent surprend et gêne les élèves. Chacune se demande : qu’y a-t-il ? pourquoi cette froideur ? Avons-nous démérité ?

Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.

D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette figure sévère ; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.

Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, on la voit entourée des livres dont elle vit : les Stoïciens, Montaigne, Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les tables ; partout des portraits de son illustre époux : médaillons de bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, lui assis, elle debout, la main dans la main.

Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme ; sa veuve assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques, un culte fidèle.

La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet de la tête ; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.

— Aujourd’hui, c’est jour de confession ; bien, je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera une heure.

Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise avec chaque élève, s’intéresse à tout.

— Vous allez bien mon enfant ? dit-elle à Marguerite Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite fille ?

— Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui me plaît beaucoup.

— Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs pensent du bien de vous… N’avez-vous pas une amie, qui se présentait aussi à l’École, que fait-elle ?

— Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue, fait Marguerite avec élan ; un froncement de sourcils lui rappelle que Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence. J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, elle est si intelligente.

— A-t-elle ses parents ?

— Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.

— Ah ! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron ; qui doit-elle épouser ?

— Un artiste, madame.

— Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite ?

— Charlotte est ma sœur, madame.

— Bonsoir, mon enfant.

La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite Triel ; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et peut-être passager.

A peine sortie, une autre la remplace ; une autre vient ensuite ; à chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour :

— Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux élèves que vous aurez… et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le faites, vous incommodez vos professeurs.

Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.

— Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu ; je vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez pas… et comme Hortense, très rouge, ne se retire point :

— Vous avez quelque chose à me demander ?

— Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris ?

— Encore pour aller au Bon-Marché ! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.

— Non, madame, pour aller voir le dentiste.

— Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.

Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet ; selon les mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.

Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au milieu d’une lecture philosophique.

Mme Jules Ferron sourit.

— Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe ?

— Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage philosophique m’embrouille.

— Voyons un peu ce qui vous embarrasse ?

— Tout mon sujet, madame !

— Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en reparlerons ; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.

Angèle Bléraud entre ; les yeux se durcissent.

— Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle ; demain, s’il l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous les soirs du bromure.

Effarée, la malheureuse sort ; d’autres passent : la main glisse du même mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps s’immobilise dans l’ombre de la bergère.

Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.

Mme Jules Ferron est seule.

Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission : N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la vie ? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque ? Quel germe couve dans cette terre trop hâtivement remuée ? Quelles femmes l’enseignement viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants ?

....... .......... ...

Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en reprenant leurs livres à la page commencée :

— Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir, l’appeler : la Meilleure, notre Mère.

CHAPITRE IX

SOIRÉE PHILOSOPHIQUE

Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre.

« 28 octobre 189 .

» Mon vieux Jules,

» Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible de quitter ma turne : je ponds, je ponds, je ponds !

» J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo : De l’Éducation de la Raison.

» Éducation de la Raison, à moi ! comme si j’avais l’âge où l’on parle de ces choses-là !

» Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison ? Dis, dis !

» Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille prodigieuse il a dressée ! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais !

» Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages, qui montent et qui descendent.

» Devine ce que c’est !

» Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a d’autre baromètre que celui-là.

» C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien.

» Épatant, hein !

» Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le balancier par terre !

» Je le ramasse et je recommence.

» Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge, et à bonnet carré : Ergo.

» Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte.

» Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante.

» Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée.

» Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue. Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion !

» Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a embrassée en cachette : C.Q.F.D.

» La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines. Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de « Sujets » comme nos voisines des Roses, pas la plus petite crise mystique.

» Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la maison.

» Que ferais-tu à sa place ?

» Lui, naïf, les appelle : « Mes sœurs en J.-C. » et leur réserve de bons petits postes aux sorties de fin d’année.

» Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées philosophiques du mercredi.

» J’y fus hier.

» Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis 3000 ans, croient avoir épousé la Vérité.

» On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de « la Veuve ! » Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus fines pioncent dans les coins.

» J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en arpège, son œil était sur moi, et sans cesse.

» Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion ? Êtes-vous de l’âvis d’Emerchon ?

» Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents ; elles n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le mariage des musiciens célestes.

» Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense, si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre !…

» Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes chaussettes ; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes poches, et je parle.

» C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens ! Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose.

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