DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en avait pour quarante francs !
Boudiou, j’en suis malade : le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que j’avais, me voilà dans la panne ! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû croire.
Dans un cabinet particulier ! Si Ugène savait ça…
— Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.
CHAPITRE XIV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juillet.
— Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi la pensée de l’examen. Serai-je prête ? irai-je tranquille, rassurée par ce que j’emporte en moi ?
Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété, qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres ; Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui nous restent.
18 juillet.
Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux ans : « La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle t’exaucera. »
Chérie que tu me manques ! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage ; ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La pensée du succès ne me réjouit point : j’en serai fière pour l’École ; que m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.
Où est-il ? que fait-il ? Pourquoi ce silence ? notre amitié est-elle morte avec son amour ! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que j’ai tendue.
19 juillet, 6 heures du matin.
Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne ; je suis très calme, la nervosité de mes compagnes ne me trouble pas ; j’ai rêvé d’Elle et de Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent.
Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu celui de Charlotte.
CHAPITRE XV
LICENCE ET AGRÉGATION
C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6 heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École, emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante Sèvriennes à la Sorbonne.
Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail.
Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent :
Quelles sont donc ces jeunes filles ?
D’où viennent ces breaks ?
Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées ?…
Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un air entendu, dégustant un filet mignon :
« Si jeunesse savait !… avoir vingt ans, et sacrifier à l’a-gré-ga-tion ! »
Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent, passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de mire de tout le restaurant.
— Ah ! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier déjeuner ! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent. Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table, mesdemoiselles ! Hem ! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.
Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée.
Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui s’ébrouent.
D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du concours fouette leurs espérances, ou les écrase.
Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de mines indifférentes à leur tourment.
Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être funeste.
Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle reçue avec un zéro en trigonométrie ? N’a-t-elle pas oublié la formule exacte qui donne la parallaxe des étoiles ?
— Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise ! mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le problème, elle enfoncera ses examinateurs.
Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop facile : Justice et charité. D’autres, plus fines, décrient leurs copies, imputant à leurs nerfs un échec probable.
Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner les petits trottins.
Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore au milieu des licenciées ; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le grand philologue, a lu sa composition de grammaire : Rôle de l’analogie dans la formation historique de notre langue, et qu’il l’a trouvée remarquable.
Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les examinateurs sont très mécontents de cette épreuve.
Quelle avance de points pour Jeanne Viole : elle enjambera toutes ses compagnes.
Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie ! Elle ne sera pas première ! cette place tant convoitée, cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée !
Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent bouillonner la source vive de ses pensées.
Une Jeanne Viole prendrait la première place ! Quelle injustice…, et Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.
Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux racontars de sa compagne ; elle se précipite alors vers Adrienne Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.
Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, que tout dans l’École dormait.
Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine ?
Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École ; c’est leur titre même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur poste, leur avenir surtout.
Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France !
Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents autorisés ?
Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.
Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent de montrer au jury le fruit d’une longue préparation ! Elles se donnent avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se plient au goût, aux caprices du maître.
Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend.
Qui oserait les accuser d’être lâches !
Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.
Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée, d’agrégée…
Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats.
— D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits ! Jeanne Viole proteste, mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion.
— Enfin ! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous ? s’exclame la bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en colère.
— Nous n’étions pas perdues, mademoiselle ; M. Legouff nous retenait à la Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un peu agacée.
— Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi.
Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe et Marguerite.
— Épatante la bonne femme ! Hein ! fait Berthe, en attaquant vigoureusement son beefsteak.
Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
— Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
« Le pessimisme dans la poésie. » Quel beau sujet ! et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. En une demi-heure, il nous a fait sa « copie », avec des mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche vieillotte.
Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah ! l’excellent homme ! Sa poignée de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on n’oublie pas.
Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les mille choses qu’éveille le seul nom du « grand homme », ses leçons à Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui : réchauffées par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.
CHAPITRE XVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
1er août 189 .
Je suis admissible !
Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.
2 août.
Il est ici : autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient cueillir dans les bois.
Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie.
Soir.
… De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les vivantes caresses de leurs ailes ; comme eux, mes songes, éperdus, retombent dans le néant.
15 août.
Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais heureuse.
Je suis lasse, si lasse…
Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,… oh comme je souffre…
CHAPITRE XVII
FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE
Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes griffonnent.
L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure tardive, résonne avec une pureté de cristal : c’est un pas vif qui fait crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves ; c’est un oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.
Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.
Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de sanguines ; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains visages blancs.
Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les examens de licence.
Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.
Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore : Adrienne Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine. Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon ont été refusées.
Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent, on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur avis à chaque leçon, affirme leur mérite.
Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le « cacique » de la « troisième année, » elle ira la première chez M. Legouff, elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient ! Berthe qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du résultat :
— Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le bœuf maigre.
Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne fut-il pas celui du bœuf qui laboure !
Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième ; elle songe à débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École ; au reste, du dernier bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.
Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation. Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil, — la Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière idéalise, — le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la rosée entr’ouvre.
Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres, avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses actes.
Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux, de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.
Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature ; c’est l’abstinence religieuse, c’est la correction, le « Kant » de province, c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.
Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de leur personnalité.
Telle sera désormais la règle de ses actions.
Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des éléments nouveaux : ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère personnel.
Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.
Dans quel esprit ce cours est-il fait ?
Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire, mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.
En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture absolue de l’esprit de justice.
Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus d’accord avec les lois des hommes.
D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.
Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou tard doit triompher.
Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion tenace des articles du Code.
La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale, l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment, avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.
Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère sacré d’une Bible.
Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée, rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries : Jules Ferron m’a raconté ceci… ou bien, une personne vint lui confier…
Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.
Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants naturels, protestant contre ce mot, « naturels, » presque une tare, et réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou non, du mariage.
Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des préjugés que la loi sanctionne.
Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice, convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces jeunes filles.
L’étonnement se prolongea.
Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous suçons avec le lait de nos mères.
L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève. Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance à lutter pour la justice.
Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant pour la vie où demain elles entreraient seules.
Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre discuter le principe de l’autorité paternelle.
Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.
Ce fut un choc.
Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.
Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron, après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait examen.
Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle, c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre être moral.
En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement, c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.
Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu la sanction des lois.
Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.
Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre labourée ; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique, écrasent ce germe avec mépris ; Victoire, protestante, comme tout esprit qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se souvenant peut-être des tristesses de son enfance.
Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé, voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre, le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les respects.
....... .......... ...
A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde, Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.
CHAPITRE XVIII
AU NOM DU DROIT
Lettre de Berthe Passy à son père.
Montmartre.
« Quelle gaffe ! mon pauvre Jules !
» Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.
» Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.
» Assurément c’est la faute au dépensier !
» Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.
» Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.
» Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous nous sommes révoltées.
» Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une requête de « commititur ».
» Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de Pâques.
» En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes, notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve manifeste d’un stoïcisme ignoré.
» … En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux revendications de l’École.
» Et ce sera justice.
» Quelle journée historique dans notre vie de nonnains ! Ce fut beau, vois-tu, beau comme un 4 août ! On se serrait les coudes, on s’acclamait, on s’embrassait.
» Je sentais que j’allais aimer tout le monde.
» Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois ; devant elle j’exécutai une danse de caractère.
» La fête finit là.
» A dix heures, on ne riait plus.
» A midi, le gigot ne passa pas.
» A trois heures, on se regardait avec méfiance.
» A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.
» A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron !
» Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.
» Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de la direction.
» Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition allait caner.
» Retiens bien ce discours :
» — Votre acte est inqualifiable !
» Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur régime était celui de la confiance et de la liberté.
» (Amère.) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée !
» (L’œil noir.) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos devoirs !
(Silence.)
» (Douce.) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations ?
(Silence.)
» Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me rappelle les revendications… d’une Louise Michel !
» (Violente.) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet ?
» (Presque droite.) Est-ce ma démission que vous voulez ?
» (Hautaine.) Dites-le !…
» Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets, partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc littéraire.
» Ça ne traîna pas.
» Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.
— »Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette réclamation.
— »Oh ! oh ! crièrent les Littéraires.
» J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon. Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec notre mère :
— »Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette lettre.
— »Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous marchâmes sur Mme Jules Ferron…
» On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans les cheminées ; même en route elles ont fait des petits.
» Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état sur la question des bûches.
» Hourra, quand même, pour notre cours de droit.
» Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et pas respectueusement du tout.
» Ta Berthe. »
CHAPITRE XIX
EN ATTENDANT M. LEGOUFF
Enfin il allait venir !
Un frémissement éparpilla dans la classe toute la « troisième année » qui s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.
Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes, avant la séance de l’Académie française.
Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant leurs plumes, s’effilant le bec.
Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds, Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage de poudre sur ses joues enflammées :
— Suis-je bien, mon chat ?
— En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son repoussoir.
Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de « l’Immortel ».
C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff, doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième année.
Qui assistera à sa conférence ?
« La Veuve » l’accompagnera-t-elle ?
Que non ! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare, Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze et cette bonne Lonjarrey, on les attend.
Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et ceci et cela.
La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière, écarta ce harcèlement.
Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce couronnement d’une carrière artistique restée virginale : l’entrée de Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant :
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.
Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps, effaça les regrets que laissait Rose Chéri ?
Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce qui reste du passé de l’actrice, de ce « chaste talent » qui s’est embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la diction.
A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand Mlle Ladièze déclame l’Espoir en Dieu, ou les plaintes d’Andromaque, se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.
Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir :
« Asseyez droit vos hypocondres !
« Faites oublier votre corps.
« La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre. »
Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position ; elle est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.
Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir comme le patron nouveau de la femme bien disante.
— Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses ; faut-il étaler ou proscrire son sexe ? dit-elle.
Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.
Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures, qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur Waterloo et les Souvenirs du peuple.
— Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que je trouve ce livre immonde. Oh ! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au moins ?
Toutes de protester.
— Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations : M. d’Aveline nous a lu « les yeux de Cléopâtre », nous avons lu le reste. Il y a un éclat, un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne enthousiasmée.
— Oh ! oh ! oh ! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre. Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette lutte des Centaures ; un étalon en rut qui court sur sa cavale…
— C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans l’Aveugle de Chénier, n’est-ce pas Marguerite ?
— Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.
— Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.
— Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration… étrange, je réserve mon opinion.
— J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie dans une pose artistique.
— Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable, qu’avez-vous préparé ?
— Les deux pigeons, mademoiselle.
— Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que l’air railleur de ses élèves agace un peu.
— Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve une grâce touchante ; elle a été écrite au milieu de nous ; si vous voyiez les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La Fontaine.
— Peut-être, Mlle Triel, mais…
— Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux, lentement rythmé des colombes ; tenez, même la monotonie voulue des syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement langoureux.
— Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles, ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.
— Et lequel ? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.
— Oh ! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non vraiment ?
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste ?
Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail !
— Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne !
Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg dit :
Le petit chat est mort.
Que de finesses nous échappent dans ces classiques !
Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.
— Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des explications délicates : qu’est-ce que ces deux pigeons ? deux amants, deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être… La Fontaine imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques… N’insistons pas !
Ah, voilà deux heures ; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.
Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de s’écrier :
— L’art dramatique ! coulé par Sarah ! puisque, même aux Français, les tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes !
CHAPITRE XX
M. LEGOUFF A SÈVRES
L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du « chaste talent », s’avança vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables, saluaient.
Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite. Que leur dirait-il ? Quelles seraient ses favorites ? Aurait-il, pour elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes ? Obtenir un éloge, quelle joie ! quel espoir pour l’avenir ! Il n’oubliait jamais, on le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de M. Legouff un prix inestimable.
Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées, mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un aimable succès de causeur et de lecteur.
La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
— Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de sa conférence.
Comme il est vieux ! Il a bientôt nonante ans ! mais qui le croirait, à le voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il marche, il est partout ; sa parole est en mouvement, soutenue par de petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils tardifs.
Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante, ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse et le bonheur des champs.
D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette « troisième année si brillante » ; il sait la vie laborieuse de Victoire ; la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite ; l’élégante érudition de Jeanne Viole ; la fougue de Berthe ; le charme d’Adrienne.
Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir, conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre chose que des élèves : des femmes.
M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien cambré à la taille ; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants et mouchoir, s’assied ; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence : Béranger, poète lyrique et national.
Où sont-elles donc ?
Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas, chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou la Sainte-Alliance des peuples !
La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
Un coup de baguette attife ce démodé ; ce n’est plus le Bonhomme, promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet, d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine…
Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère aux fantômes de ses chansons.
Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan qu’il va suivre.
— Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, in petto, la méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur demandera un plan sur le lyrisme d’Esther et d’Athalie, le parallèle entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
— Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient ; l’amour de la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait à la fois d’orgueil et de honte !… Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo !
Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais un plus douloureux écho, que dans ces stances : Mlle Ladièze va nous les lire.
Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface, vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant pris déjà l’attitude du port d’armes.
D’une voix sombre, martelée, avec des « hou-hou » lointains, l’œil fixe sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença :
Chante ce jour qu’invoquaient des perfides, Le dernier jour de gloire et de revers. J’ai répondu, baissant mes yeux humides : Son nom jamais n’attristera mes vers.
— Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille grand’mère.
Parlez-nous de lui, grand-mère, Parlez-nous de lui.
C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf, alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
Je venais d’entrer en ménage. A pied, grimpant le coteau Où pour voir, je m’étais mise, Il avait petit chapeau Avec redingote grise.
Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite :
Quel beau jour pour nous.
— D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois, dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au bonnet rond.
Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle des humbles. Je n’en veux pour preuve que Jacques !
Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits gestes vieillots, la voix tremblotante :
Lève-toi Jacques ! lève-toi, Voici venir l’huissier du roi.
C’est un prodige du lecteur, du « premier lecteur de France », car voici l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs, détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
Et puis ce fut fini.
Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces jeunes filles, M. Legouff leur dit :
— A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
— Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.
CHAPITRE XXI
BILLETS DOUX
Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie. Collège de France.
« Sèvres, 2 mars 189 .
» Monsieur,
» Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses élèves ?
» Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous ?
» Votre respectueuse élève,
» A. Chantilly. »
Paul Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 5 mars.
» Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres.
» Votre serviteur,
» Paul Réjardin. »
A. Chantilly à M. Paul Réjardin.
« Sèvres, 6 mars.
» O merci Monsieur !
» Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route.
» Vos paroles m’ont détrompée !
» Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi, illuminait l’avenir.
» Oh ! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que vous nous faites aimer ?
» Comprenez ma détresse ! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que je verse.
» Votre élève respectueuse,
» A. Chantilly. »
M. P. Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 7 mars.
» Chère Mademoiselle,
» Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi.
» Mais précisez, expliquez votre trouble.
» Respectueux hommages.
» P. Réjardin. »
A. Chantilly à M. P. Réjardin.
« Sèvres, 15 mars.
» J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous dire le mal dont je souffre ? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui me rendra digne de l’estime que je souhaite.
» Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste au plus profond de moi-même.
» Votre parole a créé une femme nouvelle.
» Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de sa vive et respectueuse affection.
» Adrienne. »
M. Réjardin à Mlle Chantilly.
« Paris, 18 mars.
» Vous me confondez, ma chère enfant.
» N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse.
» Votre âme a une délicatesse d’ange ; mais à rôder aux abords des cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une femme ! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.
» Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.
» Amitiés respectueuses.
» P. R. »
Adrienne à P. Réjardin.
« Sèvres, 22 mars.
» Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.
» Oh ! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent éternel ?
» Adrienne. »
P. Réjardin à Adrienne.
« Paris, 22 soir.
» M’auriez-vous donc deviné !
» Chère enfant, je suis à vous.
» Paul. »
P. Réjardin à Adrienne.
« Paris, 28 mars.
» Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme ; vous êtes trop prompte, chère amie, à vous dépouiller.
» Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme splendide que Dieu vous a donnée.
» Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons, et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut faire pour vivre harmonieusement.
» Je baise la main jolie de ma petite amie.
» Paul. »
Du même à la même.
« Paris, jeudi 30 mars.
» Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire ; je vous cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.
» Et quand maintenant ?
» Paul. »
Adrienne à P. Réjardin.
« Sèvres, 1er avril.
» Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer « Ma Cousine ». Ne trouvez-vous pas que Réjane est bien « rosse » comme dit le frère de mon amie.
» Adrienne. »
Du même à la même.
« Paris, 2 avril.
» Chère grande enfant,
» Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la rosserie des théâtres de boulevard.
» Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre ?
» Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau.
» Amitiés.
» P. R. »
Adrienne à M. Paul Réjardin.
« Sèvres, 6 avril.
» Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que votre parole bouleverse en moi. Où suis-je ? Qui êtes-vous donc pour me charmer ainsi ?
» Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique.
» Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.
» Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine.
» Des ailes, les voilà ! j’échappe à ma prison.
» Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité.
» Maître je suis votre servante…
....... .......... ...
....... .......... ...
Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle, laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours.
— Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots.
Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte Thérèse vont nous emmener à Cythère !
Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour quitter cette École de misère.
Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et des brouillons de chaque lettre précédente.
Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là.
Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.
M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine, en quête du chemin de Damas.
Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait l’École avec un congé illimité.
CHAPITRE XXII
Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing.
« Sèvres, avril 189 .
» Dieu soit loué, l’Ancienne ! Sèvres avant de mourir, aura connu les beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre toit.
» Je t’arrête : il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de relevée, nous eûmes petit gala.
» C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien n’y manqua, pas même « ces belles larmes » que le poète versa.
» Ah ! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
» Un paladin ! quoi.
» A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra ; qu’importe, Sainte ou Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de toute l’École.
» Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra sa pièce ; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près l’histoire, le roman en est écarté ; cette trilogie : « Vocation, Glorification, Passion » de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare que du côté de Corneille.
» Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait, juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté, une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
» Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous une parure inutile.
» Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi ; pourquoi la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula frénétique des vieux héliastes du théâtre.
» Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
» Il en tomba malade ; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie déjà longue.
» Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se « hirsutait », et sa verve : essoufflée, ma pauvre ! sa petite langue pointillante, sautillante, immobile maintenant ; oh ! le temps du « rossignou » était passé.
» Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait… trouvé, on décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans autre spectateur que Jérôme.
» On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
» Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade : personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier : « Ohé ! Jeanne d’Arc, elle est surfaite » !
» Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de Paris, j’aime le panache ! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
» N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En moult occasions je devais répondre : Jarnidieu !
» Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut pousser ces Jarnidieu.
» Et ma prière à « sire Dieu » ; parole, La Hire m’eût accolée comme un frère.
» On se disputait les rôles ; on les tira au sort, mais le choix voulut que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc ; n’en a-t-elle pas la plastique, la belle tête d’illuminée ?
» Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique, navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à genoux, écoutant les « voix », les cherchant de ses grands yeux fascinés. Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui resplendissait d’une joie surnaturelle.
» Je voyais les lèvres de Jérôme trembler ; il se pencha vers Mme Jules Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit :
» Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille… la voilà enfin la Jeanne d’Arc rêvée !
» Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.
» Un triomphe, un triomphe délirant ! Jérôme ne savait comment nous dire merci ; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son cœur. Enfin il est content.
» Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc, puisque Jérôme s’est fait le « barnum » de la Grande française.
» Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg Saint-Germain.
» Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième ; je pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût exempte de préjugés.
» Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood… avenue Loban.
» On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens magiques, mais dans le Hall ; un hall épatant, ma vieille ; rien ne peut te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame de céans a trop d’âmes et trop de pommes.
» Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories : Ève, Pâris, le jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.
» Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi, portait ses armes parlantes de façon assassine.
» Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot !…
» Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École, philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.
» J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.
» Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École, c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était alléger la contrainte du présent.
» Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse partager.
» Écris-nous plus souvent ; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres pour ne rien nous cacher de toi-même.
» Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner ? ça me paraît aussi cocasse que de voir « Marianne » porter un goupillon.
» Faut-il en parler au bonsoir ? Je suis assez bien en cour… chut, on me tutoie. Use vite de mon crédit « souvent femme varie ».
» Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.
» Fidèle.
» Berthe Passy. »
P.-S. — Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai ; elle lâche l’alma mater. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que d’avoir la tête pleine de beaux contes ! en épousant notre Renée, il écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.
CHAPITRE XXIII
LUI
Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri Dolfière.
Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin :
« Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de l’atelier. J’ai fini.
» Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici, m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes larmes. Ah ! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de pierre ; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.
» Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.
» Henri. »
Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.
On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et des passants.
A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui réveillait sa douleur.
Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme dévorait l’espace.
Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un symbole, un présage qui la rassurât.
Elle ne vit autour d’elle que des larmes.
CHAPITRE XXIV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
Dimanche 12 avril.
Rouvre-toi cher journal : je n’ai pas fini de souffrir.
Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche le talus du chemin de fer.
Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie ; du côté de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.
Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les clameurs ; mais que de souffrances crispent ces flots, qui si doucement coulaient.
La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une langue monstrueuse qui laperait la terre.
Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue les bourgeons frémissants.
Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.
Quel jour pour le revoir !
Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite, l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier, effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve.
J’ai fui cette vision de malheur.
Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous avertir que la douleur approche ?
J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.
Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans une rue de maisons mortes ; une porte vermoulue, qu’une vieille clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
C’est là.
Mon cœur m’étouffe ; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle est près de moi.
Une cour ; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de saints, des clochetons ; tout est austère comme en un chantier d’église.
Henri !
Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé ! ses yeux ont un éclat qui me trouble, sa main me brûle !
Pauvre Henri ! Qu’attend-il de moi ?
Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte.
Tout mon être défaille.
Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, s’est uni à celui de Charlotte.
Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise ; quelques chaises, une table ; au milieu de dessins la dernière photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes.
Quel refuge pour vivre avec une morte ! Comme il a dû l’aimer.
Mes yeux cherchent ; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais pas :
— Où est-elle ?
Un voile tombe.
La voilà.
A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition ? comme c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur qu’elle reste pour moi.
L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.
Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les rend jamais.
Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.
C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte : un bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs Louis XVI.
Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur ; par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.
Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait préparé.
Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.
Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute la vie de Charlotte :
Elle riait à l’amour ; Un souffle de mort passa, Brisant ce nid où dorment les Colombes.
Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine.
Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà repris — fleur, arbre, ou plante — par la matière. Si les morts ont des yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos cimetières chrétiens ; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui l’aimèrent, la poésie de sa beauté.
Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de faire pour Charlotte.
....... .......... ...
Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an ; l’horreur des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles… puis ses doutes revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son amour recréait.
« — Maintenant l’illusion est finie ; on va l’emmener là-bas ; elle ne m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue. Elle partie, c’est le dernier arrachement…
» Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire : aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez pas. »
L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi !
De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place pour la joie ; ne peut-il plus aimer ?
Qui a aimé comme lui, doit aimer encore ; il faut pour lui-même, pour le grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.
N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher à la vie ; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui que je retrouve faible comme un enfant ?
Oh ! si, je le veux ; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.
Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.
La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu ; j’aurais voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la sienne.
Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.
Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.
Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme ?
Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.
Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur ?
Est-ce la pitié qui me pousse vers lui ?
Est-ce encore de l’amitié ?
Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement.
Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il ?
Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile merveilleuse qui brille sur son toit.
CHAPITRE XXV
COURS DE LITTÉRATURE
PASCAL
D’Aveline continua :
« Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais se relève pour courir vers l’Aube éternelle.
» Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes que nous lirons tout à l’heure.
» Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le désespoir de Pascal en face de la mort ?
» La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi ? est-ce l’indolent scepticisme de Montaigne qui donne la résignation ? A ses yeux, les tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un rendez-vous céleste.
» Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies, éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu.
» Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques, de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes.
» Seigneur, que vous faut-il donc ?
» Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon !
» O hommes ! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde ! Suivez sa lumière, car vous vivez dans les ténèbres ; vous serez perdus pour l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu… »
....... .......... ...
....... .......... ...
La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes chaudes encore de la tiédeur du nid.
Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire ; c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes.
Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation, est le commentaire du chapitre IX des Pensées de Pascal.
Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les tables d’élèves, improvise cette méditation.
Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude qu’ouvre la pensée de la mort.
Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de croupir dans ce cloaque d’erreur.
La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante caresse.
D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route saignante qu’ont suivie ses pensées.
Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux, feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique ; mais de former l’âme de ces jeunes filles, en abordant le côté réel, « vécu » des œuvres classiques.
Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne, d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau.
Elles sont libres de choisir.
Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles, le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.
Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie, la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires de vingt ans.
Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène impérieusement à l’examen de conscience.
Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie universelle.
— Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas notre règle de vie ?
Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui l’on ne doit rien soumettre.
Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de Dieu ! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un caprice de l’Omnipotence !
C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais maître qui vous désarme devant l’action.
Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, il n’y a qu’énergie, mépris de la mort.
Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de l’oiseau exilé du ciel.
— « Ah ! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la porte d’un cloître ; cette vie ne vaut pas d’être vécue ; j’entends sonner un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui m’appelle vers l’époux mystique… »
Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre, laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase.
— « Cabotine », murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son Pascal, l’extase de Jeanne Viole, « décidément elle pince toutes les cordes ».
« Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je pouvais mourir et m’en aller où ? Retrouver qui ?
» Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est le silence de ceux qui sont partis on ne sait où… »
Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même, mais elle tremble à la pensée que « son vieux » doit partir le premier, et que sans doute ils ne se retrouveront jamais.
Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules ; qu’au moins, il ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a pas été tendre pour les Passy ; qu’il doive à sa petiote la douceur des derniers jours ; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le père s’en va un sourire sur les lèvres.
La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure.
Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas.
Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre ténébreuse de la mort.
Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce qui fut l’adorable Charlotte.
La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût.
Elle se sent lâche devant cet anéantissement ; l’incertitude de l’au delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie : seule certitude que nous ayons.
Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que Dieu nous a créés ? Faut-il faire de sa vie un désert ? renoncer au bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul son cœur, sa chair, son rêve de Vierge ?
Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction.
La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté, tous ces biens que Pascal condamne.
Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses créatures sous la malédiction d’une vie solitaire.
« Je t’aime, je t’aime » chuchote son cœur, « je t’aime, je t’aime » répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.
Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair. Henri, elle aime Henri ; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé…
Marguerite ne sait plus où elle est ; la voix de d’Aveline est un bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle.
Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour ?
De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté, éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les bras vers celui qu’elle appelle…
Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi.
Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de ces lèvres qui cherchent les siennes.
....... .......... ...
D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. »
Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus caressante encore, pour dire l’admirable poème de Sagesse :
Ah ! Seigneur, qu’ai-je, hélas ! me voici tout en larmes D’une joie extraordinaire : votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois, Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et me voici Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense Brouille l’espoir que votre voix me révéla. Et j’aspire en tremblant…
Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui, d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de l’Amour cette réponse de Dieu :
… Pauvre âme, c’est cela.
CHAPITRE XXVI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 mai 189 .
Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai vécu de ma douleur.
Je l’aime, je l’aime follement.
Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
Je l’aime !
L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir : il tremblera que ce soit l’adieu ; alors un mot, un tout petit mot, un geste seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour…
Mais si je me trompais ? S’il ne m’aimait point ! Non, non c’est impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me regardait ! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai, il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes solitaires que nous avons versées !
Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les liens ; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut l’instrument de la Destinée.
Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux ; peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite ?
Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
Je suis rentrée à l’École l’âme allégée ; Charlotte a entendu ma prière.
1er juin.
Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot ; qu’est-ce qui m’attend, au seuil de cette École.
Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà ; puis l’aube s’est levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au baiser.
Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille, le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout : un jour de mort est un jour éternel.
La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
Voici les derniers jours : anxieuse, je les regarde venir ; où est-il le jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé ?
4 juin.
Pauvre maison, quels regrets tu me laisses ! J’ai été si souvent joyeuse, si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs.
J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant, de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe pailletée au premier souffle du vent.
Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais enracinée à la terre de mon École.
Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves ; maison laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour.
L’École m’a faite femme ; mon cœur est plein d’affectueuse reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière sous la seule loi de ma conscience.
Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur ?
15 juin.
Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire.
Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle d’avenir.
Et le mien peut être si beau !
CHAPITRE XXVII
LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE
O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre, Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
Baudelaire.
Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres.
« Tourcoing, 16 juin 189 .
» Eh bien non, je ne suis pas heureuse !
» Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de l’infini.
» Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie : halte-là !
» Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et pleure ; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
» Quels nocturnes on entend ici !
» Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore ! La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne de partir.
» Vous me croyez malade ?
» Non.
» Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous l’adieu de son dernier regard.
» Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée !
» J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une main méchante pour tout effacer.
» De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai connu que l’amertume d’être seule.
» C’est là ce qui me tue.
» Être seule ! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots comme celui-là que la douleur s’enracine.
» Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi ? qui a voulu savoir si j’étais heureuse ? qui m’a tendu la main ?
» Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches aussi, personne n’a su me dire : « Mon enfant, faites cela. »
» On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur ! on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir monter vers soi l’appel des misérables.
» Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
» Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas ; au sortir de l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes ; elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur famille, les heureuses ! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore les autres, celles qui s’enferment dans « leur garni », mangeant ou ne mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute… et qui a pitié d’elles !
» Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.
» Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente ; le rideau tombé, le lâchage commence.
» Le Lycée, mais c’est une abstraction !
» L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
» Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille : j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets du soleil mourant ; j’entends, au bord de ma fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et d’Aveline qui nous lance son « Bonjour, mesdemoiselles ».
» Toutes ces choses perdues me font pleurer.
» Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie ; je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour de moi.
» Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
» Je vous ai menti.
» La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
» Je suis allée à elles ; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse donné mon sang.
» On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
» Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même confession : elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela elle est inflexible, le reste lui importe peu.
» Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure : École de libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour de la mère Angélique.
» Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la bannière aux jours de procession.
» Le Gouvernement ?
» Le Gouvernement approuve : le Lycée à présent n’a plus besoin de subvention.
» J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie tyrannique du maître ; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les trahir ensuite.
» On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres d’Anatole France.
» Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir ; je ne pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon cours.
» Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une nihiliste ! Je compromettais le Lycée de Tourcoing !
» Je reçus un blâme officiel.
» Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop loin.
» J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
» Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
» Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien dire.
» Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
» Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas justice ?
» Une démarche au ministère, un marché, me sauverait… non, non pas ça, pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
» Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi, c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
» Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
» Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur ; c’est notre tour d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture humaine qui m’empoisonne.
» On part la joie dans le cœur ; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux m’en aller ; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que ma vie, le respect de moi-même.
» Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude ; aimez, soyez aimées : vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette tâche poignante qui a été la mienne : borner sa vie à gagner son pain quotidien.
» Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
» Votre Isabelle. »
CHAPITRE XXVIII
FAIT DIVERS DE LA « GAZETTE DE TOURCOING »
18 juin 189 .
Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des plus sympathiques professeurs, Mlle I. M…, en manipulant des produits photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec du cyanure de potassium.
Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée.
Mlle I. M… avait vingt-trois ans.
Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances.
La Rédaction.
CHAPITRE XXIX
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
20 juin 189 .
Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle. Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des autres !
Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi ; Charlotte, Isabelle, toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend ?
Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.
Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que d’Aveline autrefois nous avait donnée ; on riait en la baptisant : Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter à Tourcoing ce « fétiche ! »
Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être avec elle.
1er juillet.
Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage aujourd’hui ; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de s’occuper de moi.
En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance :
« Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste. Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez, c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi. »
Puisse-t-il dire vrai.
Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la tristesse du passé ; que le don de moi-même, le console de ce qu’il souffre.
Qu’il soit heureux.