DEUXIÈME PARTIE
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CHAPITRE PREMIER
LE RETOUR DES SÈVRIENNES
Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un chassé-croisé : élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis deux mois ; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore.
C’en est fait du silence : un flot de vie est entré dans l’École. Sous le pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent, les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre.
Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des Sèvriennes.
Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout, sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au passage.
Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne ; son âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les premières feuilles mortes ; mais tout le sang de la terre monte dans les arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur éclatante aux approches de la mort…
....... .......... ...
Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde les coteaux d’alentour, couverts de leur « toison fauve ». On ne verra plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes ; Saint-Cloud se dénude ; seule, la croupe de Brimborion est encore verdoyante.
Tout est triste ! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore ; et cette chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait !
La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin ; n’y tenant plus, Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle.
N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le rythme d’un pas léger.
— Bonjour ma chère ; comment allez-vous ? Quelle mine superbe ! Hein, contente de rentrer ?
— Ma foi non.
— Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet !
— Encore bouquiner, oh ! là là !
— Connaissez-vous les nominations ?
— Quelques-unes.
— Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière !
— Pas possible. — Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le profil. — Au scandale.
— Et Renée ? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers.
Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent.
— Avez-vous vu la Veuve ?
— Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.
— Vous a-t-elle répondu ?
— Jamais de la vie : vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées.
— Mais plus tard écrit-elle ?
— C’est selon le cas que notre mère fait de nous…
— Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes lettres…
Elles passent.
Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe ; elle conduit trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées ; une petite arabe, au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville ; une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne : Marianne Brunie ; la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs bleues, qu’on nomme les « cheveux de Vénus », très blonde, une bouche rouge, extraordinairement sensuelle : Hélène Dinan.
Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe d’intellectuelles pures : l’une est hégélienne, l’autre disciple d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne conçoit que la vie spirituelle.
— Ah ! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres.
Elles passent.
Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente, elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas fraîchement rebattu.
— Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois ?
— Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf ! j’ai réclamé, personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je rapporte celui-ci !
— Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute Marguerite railleuse.
Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin ; personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne lâche pas sa proie.
Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui sonne allègrement :
Zimbaïla ! Zimbaïla ! Les pompiers de Nanterre !
L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du « Paternel » en sabots, le béret à la main.
Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une collerette de fougères ; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique.
Berthe agacée fronce le sourcil.
— Eh bien ! quoi ! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici ?
Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras :
— Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on ne s’est vu ! et tu n’écris pas ! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu as fait pendant ces vacances.
— J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille cousine. J’ai lu, couru, bâillé ! oh bâillé ! surtout le dimanche, quand on allait faire des visites.
— Tu n’as donc plus d’amie là-bas ?
— Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus ; je suis solitaire au milieu des jeunes filles que je fréquentais ; nous n’avons plus rien de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.
— Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te reste les hommes !
— Eh ! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je suis une savante, mais leur admiration est… comment dirai-je… suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect.
Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit :
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Les gens de chez nous pensent comme lui.
Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le sommes, d’être honnêtes.
— Tu crois ?
— Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine à leurs regards, à leurs poignées de mains…
Et les femmes ! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être déclassées, en gagnant notre vie.
J’ai horreur de tout ce monde-là.
— Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École ! Quand on est faite comme toi, on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin de ses noces, un contrat de vente corporelle !
Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme « une prostitution légale ! »
C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore ! Quelle bonne foi que la tienne, j’en ris.
— Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait trop.
— Eh quoi Mme Jules Ferron ?…
— Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur.
Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera féconde pour moi, pour les autres.
Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée ; je suis les autres en silence. Comme la route m’a semblé longue !
Berthe attristée écoute son amie ; cet aveu de Marguerite lui va droit au cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser.
— Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de Barbizon ; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de Sèvrienne.
Allons, allons, en avant pour la Licence…
Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose qu’elle ne retrouve pas.
— Ne trouves-tu pas l’École changée ?
— Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne ; je revois des murs qui suintent, des murs qui croulent.
C’est toujours tout pareil.
— Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée ; cette chambre m’étouffe ; j’aimais tant l’autre.
Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont vus naître… un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront jamais plus… Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.
— Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.
Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage ; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. Quel dégoût !
— Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne peut être que très grand.
Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un mystère.
Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une femme ? Non.
Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour…
— Marguerite ?
— Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un nid… (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter.
Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois êtres, trois magots apparurent de front.
— Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle, Élodie Fourraud, de Marseille.
— Quel est son numéro de chambre, monsieur ?
— Élodie t’sait-t-y ton numéro ?
— 56, papa.
— Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens.
— Enfin, les voilà donc !
Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier, au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille de l’École.
CHAPITRE II
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
10 octobre 189 .
Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis que Charlotte est ici.
Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons ; pendant que je prépare mes textes de la licence, elle dessine des « écorchés ».
C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir été son amie de tout temps.
Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas importune.
Charlotte travaille avec ardeur ; mais en femme très ordonnée, elle se réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le prix de l’argent surtout.
D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique des imaginatifs : il se voit déjà au travail, pour une commande de l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette ; Charlotte sera là pour consolider le pot au lait.
14 octobre.
Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois de Saint-Cloud.
Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr ; tout était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.
Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres, des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.
Et tout cela s’écarte de vous ; il semble que l’atmosphère donne aux avenues une perspective plus lointaine.
D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous, ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se veine.
Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.
Quel divin maître que la nature.
Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de foire.
Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse. C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les poussant presque pour leur voler la place.
Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches, lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.
Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques, sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques ; la foule, ivre, vous saisit dans son remous.
Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là ; une fois à l’abri, j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.
Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.
Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée ; partout de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.
Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la tombée du soir.
— A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait imiter celle de Mlle Lonjarrey.
— Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.
— C’est vrai : ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent ? dans cet abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont vu pleurer une reine.
— Oh ! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je voudrais modeler.
— Quel serait le titre, m’sieu l’artiste ?
— L’Attente.
— Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon être ; il me regarde : deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif ; s’il parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à coups fiévreux ; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans l’air, tous ces parfums.
Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait ainsi qu’une vapeur : c’était une nuée d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres palpitant encore sur l’eau morte.
Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir, est-ce donc la loi de l’Univers ? la nôtre alors.
J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte : « Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères ; ceux-ci du moins sont plus sages que nous. »
— Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui échapperont pas.
20 octobre.
Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache… et face à main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de mire de l’École ; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.
Est-elle innocente ?
Ne l’est-elle pas ?
Agnès ? Peut-être.
C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail ; j’en perds la tête.
D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire : à propos de Victor Hugo — les Pauvres gens — pillez l’Épopée depuis Homère ; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.
« Tout est dans tout, comme dit l’autre. » Le truc, c’est de serrer le texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable !
Voilà le triomphe de Jeanne Viole.
Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes ; autour du Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne domine les autres.
J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.
26 octobre.
Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus enragée ; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets doux dans les poches de son pardessus.
« Graine de Mme Putiphar », l’appelle ma Lolotte.
Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse jouer du César Frank.
Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole ; chaque fois que l’une rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit ; en étude, le soir, Angèle Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne.
Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise ! ô Monsieur Cupidon, que penses-tu de celle-là ? en attendant, ce sont les œuvres du beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques.
Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de morale au Collège de France.
Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche ici.
CHAPITRE III
Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, aux Batignolles.
« 8 novembre 189 .
» Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint d’Athènes un jeune orang-outang.
» C’est un cadeau du roi Georges !
» Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de salive, ses prétentions de docteur ès philosophie !
» Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève.
» La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi nous.
» Quelle richesse de contours ! quelle ampleur de reins, un petit Hercule en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles ! De vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément épanouis ; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un honnête homme de France.
» Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal.
» Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants.
» Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso, est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes Pénélopes.
» Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant : elle boit, mange, rumine sous mes yeux.
» En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade.
» Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.
» Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires ; puisque le secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite.
» Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit heures, je pénètre dans sa « spélonque » comme dit, en se bouchant le nez, la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho.
» Calypso dort, empaquetée dans ses draps ; près du feu, l’indispensable : comble ! A mon appel, la nymphe se réveille ; une grosse tête poilue se dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin, vêtue d’une rude chemise lacédémonienne.
» Je procède avec méthode : on prend les distances ; elle se pose, s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air ; d’un coup de poing, je ceinturonne tout ce que je trouve.
» Une, deux. Bougeons plus.
» C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire, je sangle. Elle devient mince ! mince ! mince !
» Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran !
» Elle étrangle, je suis sans pitié : je bondis, derrière elle, je raidis mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.
» Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où elle peut.
» Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle !
» Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce petit lever.
» L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte Verneuil me crie : pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve… et de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des Amazones !
» Mlle Triparti a gagné ses grades dans le Dictionnaire Larousse, avec le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah ! le bon temps : vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied un vers latin.
» A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant : pot de miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens ; voire même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon !
» Quatre boules blanches la firent Docteur ! En remerciement, qu’offrir au président du jury ? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée : Une branche de lys ?
» Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante…
» C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le café chez moi ; il y avait là les Sèvriennes que tu connais : Marguerite et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois « première année ».
» On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa sortie de l’École.
» Calypso de s’étonner : Vous êtes donc fiancée, mademoiselle ?
» — Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous sommes toutes fiancées ; c’est même une condition, sine qua non, pour y entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son époux.
» C’est merveilleux ! Quelle prévoyance ! Moi qui croyais qu’en France, les filles sans dot ne se mariaient pas.
» — Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour régénérer la Patrie, par la parole et par l’action.
» — Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien ; mais où donc sont vos bagues, dit-elle méfiante.
» — Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène.
» — Qui épousez-vous, ma tendresse ?
» — Oh ! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre et la chandelle.
» Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué.
» — Et vous, Mlle Verneuil ?
» — J’épouse un artiste.
» — Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit…
» — Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.
» — ?…
» — Un professeur, ma chère ; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.
» — Bigre ! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue ; mais quand voyez-vous votre bon ami ?
» — Quand nous voulons ; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une fiasquette de rhum, tout est dit.
» Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci : Originale et profonde loi de cette École : la Directrice exige, par prudence pour l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes, qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces jeunes filles est une parure de plus.
» Comme je la voyais inquiète, elle me dit :
» — Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la Sainte-Vierge ?
» — Quoi donc ?
» — Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.
» — Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien sûr…
» — Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je crois que je suis enceinte !
» — Bah ! contez-moi ça.
» — Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait). J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards.
» — Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe ?
» — Hé non ; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne sais plus moi… mais je vous jure que je n’y suis pour rien.
» J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes… ou bien sa plaisanterie : cette Grecque pourrait bien être de Marseille.
» Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma façon.
» Mais quelle bonne partie de rire ! c’est une roulade du haut en bas de cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux ?
» Un bécot où je mets tout mon cœur,
» Ta Pépette. »
CHAPITRE IV
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 novembre.
La santé de Charlotte me tourmente : depuis son entrée à l’École, elle a de subits malaises, des étouffements ; elle m’assure que ce n’est rien, que l’internat est cause de ces souffrances passagères.
Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en rien dire à Henri.
Que faire ?
25 novembre, soir.
Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de cœur peut-être.
L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces symptômes ne révèlent rien de grave ; beaucoup de nos compagnes paient ce tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres apporte dans leur vie.
26 novembre.
O le brave cœur ! Henri est venu : il était ennuyé et, comme tous les artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que, pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement.
Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui font jaillir la force. Il est parti réconforté : — « Vois-tu, Marguerite, il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis me voilà guérie, puisqu’il s’en va content. » —
Brave petit cœur.
21 décembre.
Je reçois une longue lettre de Renée Diolat ; je la pique à cette page de mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.
CHAPITRE V
PROFESSEUR-FEMME
Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses amies de Sèvres.
« Mamers, 18 décembre.
» Ah ! ah ! ah !… laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province pût aller jusque-là !
» Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant : qu’elle ne laverait pas ces « choses » comme en portent les femmes de café-chantant !
» Depuis qu’elle sait l’usage d’un « tub », elle me refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement de bains ici ; il faut donc attendre les vacances pour me laver.
» Je vous entends faire chorus, et crier « A la porte ! à la porte ! » Mais je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait : les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le fagot.
» Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs ; au besoin elle pourrait me donner des nouvelles des miens.
» Leur table sent l’auberge : un pichet de cidre, une écuelle qui devient un plat ; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci :
» Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner ; si vous suez des pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment mouillent le plancher.
» N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas ? sauf le respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.
» Rien de perdu, vous le voyez !
» Ah ! pauvre École, si loin ; pauvre petite chambre !
» Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier ; et du haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons au peuple son gendarme quotidien !
» Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes, ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors.
» Et l’Apostolat ! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et de solidarité, on venait à bout de tout.
» Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout le lycée.
» Cela ne dura guère.
» La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia ; force m’a été de faire comme les autres : Lamartine seul peut siéger au plafond.
» Je tourne dans l’orbe directorial, non que je « cane », devant l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres, une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares.
» Dans le particulier, elle a des attitudes câlines ; dans le général, elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard.
» Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud.
» Je coupai court. Cela irrita ; notes grincheuses de pleuvoir.
» J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année, lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les philosophes, éperonner les historiennes ; mon zèle n’expie pas ma franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien.
» Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de colère, sur le plancher de ma pauvre chambre : faut-il être agrégée 1re, pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice… malade, et les conseils saugrenus d’une giletière.
» Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans l’administration ne vous rendra courage.
» Le recteur est loin, et signe les yeux fermés ! Le rapport d’une directrice : mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil.
» L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus : ils se soutiennent, sachant bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre maître.
» Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et l’administration. Vous entendrez dire partout : Méfiez-vous de ces gens à paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal.
» Si la jalousie s’en mêle, ô alors…
» Ici, il y a un couple intéressant : celui de l’inspecteur et sa femme, mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à bec, par les rues et les salons ; depuis un an ils pratiquent Ovide dans les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de leur amour : pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de matous ne sont permis qu’à huis clos.
» Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui grille de lire chaque jour un peu plus loin.
» L’amour satisfait ne les a point transfigurés ; au dehors, ils sont eux aussi, médiocres et méchants.
» En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer une opinion justifiable ; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry, notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour aimer, — avec un cœur où tout est maternel — une orpheline qu’elle a recueillie.
» Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire : l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens.
» Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand je m’attendais à être premier rôle.
» C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie.
» Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université.
» Amen !
» Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche.
» Votre
» Renée. »
Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des Contes grecs ; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre. A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin donne une suite à cette ébauche d’aventure.
CHAPITRE VI
MEETING
Voici revenu le soir de Noël ; les Sèvriennes réveillonnent en groupe, dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey lui confia.
La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des champs.
Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes que les Sèvriennes se promettent de dévorer.
Isabelle s’est chargée du punch ; Charlotte le remue à la cuiller, délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches.
— Eh bien ! vous autres, que pensez-vous de cela ?
— Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie n’a pas de veine : échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans les bras gourmands d’une directrice Bléraud !
— Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant ; et quelle réponse que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir : « Isabelle, si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici. »
— Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire : c’est la nécessité qui nous amène ici ; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir : c’est perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des missionnaires.
Pour moi, je me récuse… Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la distribution des vivres.
— D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut être habile : donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
— Pauvre Renée, quelle chute ! elle rêvait d’enseigner de belles choses aux tout petits, de les aimer, de les câliner ; elle voulait vivre en paix ; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
— Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite ; l’École veille sur elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première déception.
— Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
— Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu ! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
Si l’alma mater avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos !
Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de libres-penseuses.
— Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.
Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans une cohorte libre : on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles seront les favorites de l’opinion publique.
— En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une telle sottise.
— C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, tant mieux ; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves ; par elles, nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté qu’entreprend la République.
Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre dette, sans préoccupation égoïste.
Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et indépendants.
— Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle ?…
Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes attentives et graves.
— Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées ? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.
Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans vous seraient fidèles ?
Allons donc !…
— Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma raison et ma conscience, je ne céderais devant personne !
— Alors on vous brisera.
Singulier réveillon ! autour de l’Enfant divin apportant au monde l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le Dieu qui s’éveille : Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus qu’une effigie, ou qu’un symbole.
Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit :
— Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est bien net : l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté. Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on nous donne.
L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites tyrannies ; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous aviserons quand nous serons directrices.
Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire, une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre.
Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe… et son lit de jeune fille.
— Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami des malheureux ! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de célibat ? Vous réclamez une protection, prenez un mari,… un mari, (et Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses.
— O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage.
— Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un encore qui lui fera la nique.
Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles, croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre.
— Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère.
Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes ?…
Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois déjà ; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant ces cerveaux agités ; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de méfiance, retenait encore.
— Et qui épousent-elles !
Ah ! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le caquet à nos illusions ; les voilà professeurs et femmes de gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième, qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le ménage.
On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une autre déchéance.
Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que les tracas n’augmentent pas ? si le mari, les enfants tombent malades, quel est le devoir de la femme ? L’administration est dure, quand il s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici, qui l’approuvent.
En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre.
Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite.
— Voulez-vous me permettre, à moi première année, de vous avouer ce que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que vous l’imaginez ; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler sans cesse à des préoccupations de détail.
Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que furent les abbesses de l’ancien régime. Comme elles, vous renoncez à la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et des méditations de l’esprit.
Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette apparence ne vaut donc que par nos pensées.
Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la province.
Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais.
— En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin ! et de philosophie encore ! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser toutes seules, c’est donc un « manuel » que vous voulez nous fabriquer…
Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de surveillance réciproque : mutuellement, elles cherchent à se voler leurs procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.
— Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, ce qui souffre, ce qui appelle.
Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie mondaine.
Aristocrates que vous êtes ! comme je ferais bon marché de vous. Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde ! Quand la révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque semaine, la cervelle de vos élèves !
Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, ses servantes, la bonne parole.
Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement de l’esprit ! d’exaspération des sens !
L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.
Des sens ! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez appeler, nous n’en avons pas !
— A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les yeux.
— Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous sommes d’invétérées bourgeoises ; le goût de l’individualisme est le plus fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.
Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs qu’on retrouve partout.
Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre esclavage de corps.
L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée, notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est effrayant qu’on puisse résister à cela.
S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous.
La chose est courante ; ce que les unes exigent par libertinage, nous, nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, et nous serions tranquilles.
Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité, qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe.
Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin.
Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour.
Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie. Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent.
— Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le destin : (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma Lolotte, rallume encore une fois le punch ; avant de le boire, je vous chanterai le Noël des bergers.
Trois anges sont venus ce soir M’apporter de bien belles choses…
Berthe a soufflé une à une les douze bougies ; à la clarté tremblotante du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par l’ombre : les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des âmes effarouchées qui se ferment.
La voix de Marguerite tombe brusquement ; la petite flamme bleue chavire, se dresse, et s’envole. Quel silence !
Quelque chose d’éternel a passé là !
CHAPITRE VII
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
28 décembre 189 .
Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir femme heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain ; mais lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou ?
Quel dommage si l’amour a tort.
29 décembre.
La comédie se corse : Jeanne Viole ne parle rien moins que de se suicider ; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la source.
L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret !! courir, à la nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école.
Elle s’entend au mélodrame ; quel coup de théâtre, quel « rataplan de convoi », comme dit Berthe.
Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole), c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout.
Pas bête la petite !
30 décembre.
Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être « sa petite amie ».
Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt ?
Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem ; mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper. Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.
Henri a raison : porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit dans la vie ; j’aime l’intransigeance morale de mon ami.
1er janvier soir, 189 .
J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte ; la politesse exige — paraît-il — d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu présenter soi-même.
Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit le champagne, « tisane » relevée par quelques épigrammes. Il est entendu que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts surtout !…
Gentille cette chute de l’année, sur un mea culpa, quelque peu humiliant.
Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant seule une année si douloureuse pour elle.
Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de conscience, si habilement résolus par la morale courante.
Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur… Charlotte peut être fière d’être aimée de lui ; l’amour de cet homme, c’est l’infini.
Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice ; fais que je passe honorablement ma licence ; garde-moi des heures de doux silence et de rêve.
Année nouvelle, sois-leur propice ; fais qu’ils te bénissent, pour les beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles.
Année nouvelle, devine-moi… exauce-moi.
CHAPITRE VIII
Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers.
« Sèvres, 15 janvier 189 .
» Hélas ! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme Jocrisse-Céladon ! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
» Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions ! On s’en pourléchait déjà de cette bonne petite vie de professeur : Isabelle devait potasser, Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du territoire.
» Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de bouger, les mazettes de l’endroit crieraient : au rendez-vous.
» Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens attachés, mieux vaut le dire tout de suite ! Moi je suis de l’espèce loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
» Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des platitudes auxquelles on te condamne !
» Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une vertu pour les lâches et les impuissants ; l’injustice me fera faire le coup de feu.
» Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur d’être approuvée par nos petites « Première ».
» Tu n’es plus dans la note.
» Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme, s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère, où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
» Tu n’as pas idée de cette génération-là ; ces trois gosses, ça n’a pas vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore, pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
» Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de sa gloire… feront une hétacombe !! Hein ! est-ce bien dit ?
» Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et on potine ; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent pas.
» Depuis que nous sommes « seconde année », nous usons du principe d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on donne des conseils ; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi, et dire que pour en imposer, je marche et ne détale plus.
» On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours ; moi, qu’il cingle de ses mots les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue insupportable ; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
» Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux français, l’étude de la chanson de Roland ; avec lui, on a l’air de petites filles épelant une belle légende ; c’est Victoire Nollet qu’il faut entendre marteler les assonances : les vers font un bruit de cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
» Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin Mérovingien !
» Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes ! c’est une ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des choses !… j’en ferai une pinte de bon sang.
» Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur : j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
» Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour ; les petits amours se gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi ; Calypso pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir lancé cette apostrophe :
» Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses ?
» Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi… j’exige des excuses ! Et je sortis majestueuse.
» Je fais bien dans les mères nobles ! hein !
....... .......... ...
» Hélas ! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère !
» Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la berlue.
» Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton Lycée tombant en mal d’amour :
» On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête, robes traînantes ; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite cherchant du regard une lèvre moustachue ; derrière la corporation, les petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de choses qui s’apprend en un tour de main.
» On appelle ça : petits jeux.
» Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu sais de quelle gente façon !
» Adieu, nous t’aimons toutes.
» Berthe Passy. »
CHAPITRE IX
JOURNAL DE MARGUERITE
8 février.
Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature.
C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres : d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées d’une gaine étroite.
Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en échappent librement.
Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite.
20 février.
Un joli texte à développer : « Aimez à concilier les esprits. »
Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle Vormèse.
1er mars 189 .
Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure ; Mlle Vormèse me recommande de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens.
J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait pas l’impitoyable Teneur de livres de toute notre vie.
Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny.
J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au sortir de l’École ; j’aime cet espoir : « Le moi qui s’est assez élargi aurait droit de ne pas périr. »
8 mars 189 .
Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans Sapho.
A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place n’était pas là.
Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche.
Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle : j’ai honte et je souffre.
20 mars.
Je ne vis plus : Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter le cours ; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs stoïciens.
21 mars.
J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail ; à ce prix seulement, je n’avertirai pas Henri.
22 mars.
Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant ; s’il se trompait !
Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence ? il faut la guérir ; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade !
27 mars.
Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure pas.
1er avril.
Épouvante cette nuit ! une voisine de Charlotte a couru réveiller l’infirmière ; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.
Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.
2 heures.
Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas ; elle doit garder la chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je télégraphierai à Henri.
9 heures soir.
L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte : on la laissera seule !
Jamais : je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera.
Minuit.
Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à coup cesse ; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir !
2 avril.
M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard
f. suivre.
Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame.
Marguerite.
3 avril.
Une angine de poitrine, elle est perdue.
CHAPITRE X
LA MORT DE CHARLOTTE
Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit que Charlotte était morte.
Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où, presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.
On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.
La voilà morte !
Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante, restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides par cette mort foudroyante.
On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans ? Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort ? A leur chagrin se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison ; tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres caresses que cette horrible étreinte !
Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts, toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une d’elles ayant voulu lire pieusement le Dies iræ à genoux, près de la place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant, se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.
Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa sur son front, le fraternel baiser.
Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui connut à peine la douceur de son sein maternel.
Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la nuit.
Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante : voilà le cierge qu’on allume pour la veillée funèbre.
....... .......... ...
....... .......... ...
Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.
Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser. Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer ?
Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.
Que voulait-elle dire ?
— Vois, bientôt il ne battra plus ? ou bien était-ce le don très chaste de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité !
De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.
On les avait laissés : pour la première fois, il était seul dans la chambre de sa fiancée.
Que se dirent-ils ?
Que lui demanda-t-elle ?…
Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix grave d’Henri, qui répondait à Charlotte :
— Je te le jure.
Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le bien-aimé.
L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.
Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui ferma les yeux.
Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang, pour ne pas hurler sa douleur et sa colère ; car, c’est contre Dieu que tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il aimait…
....... .......... ...
Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait le printemps.
On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de Charlotte.
L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris, restèrent muets.
Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère ?
Marguerite ne quitta pas son amie ; on lui avait accordé la grâce de la veiller seule, avec Henri Dolfière.
Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.
Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.
Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche n’avait osé donner à la sienne.
Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.
Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.
Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.
« Adieu, adieu, » disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.
— Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.
Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.
Le calvaire fut long.
Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, comme des choses venues d’un autre monde ; depuis cinq jours, elle n’avait plus conscience de vivre.
Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.
Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre… Ainsi c’était fini ! c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.
D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.
En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.
Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre : « Adieu Charlotte. Adieu, adieu »… Marguerite voulut baiser la terre qui couvrait son amie.
Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.
Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais sa proie…
Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et lent, plainte, regret, voix des trépassés.
Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là :
« On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre, comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées, mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi. »
Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la regardait.
CHAPITRE XI
JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 mai 189 .
Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me poursuit : ai-je rêvé ! est-ce maintenant qu’elle va mourir ?
Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.
Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir, d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers le passé.
Où est l’absente ? où est maintenant la sœur que j’avais choisie ?
Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi ? Le sais-tu encore, dis, que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas ; comme je prie, car prier, c’est encore parler de toi.
Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.
Si tu savais ! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma porte ? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée sous le poids des bûches que tu m’apportais ; que nous étions bien…
Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent les choses charmantes de notre amitié.
Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu ? Quel mal faisait-elle ? Pourquoi n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre que vous aviez commencée ?
Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de vos créatures.
1er juin.
Pauvre Charlotte ! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.
Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.
L’école est affreusement triste : une prison sans air, sans lumière maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses ; je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les roses tombaient avec les gouttes de cire.
Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous sommes deux à la pleurer.
4 juin.
On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec Elle, toujours.
7 juin.
Mlle Vormèse a été bonne pour moi ; elle est venue ici, elle y a pleuré. Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous aimions, elle me parle de Charlotte ; elle croit, elle, à la survivance des âmes. Je pleure, mais j’ai foi.
Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise ; sa bienveillance me relève.
Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur ; elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris ; au bonsoir, elle me tend la main et ne me parle pas.
8 juin.
Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit.
Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des désirs sans nom.
Autour de l’École, les jardins embaument ; leur odeur me grise, ils ont l’odeur voluptueuse d’êtres vivants.
Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.
12 juin.
Je veux saisir la destinée à la gorge, Il est si beau de vivre mille fois sa vie.
Beethoven.
Qu’est-ce seulement que notre vie ? Expiation ou perfectionnement ?
A-t-elle un sens même ?
Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir magnifiquement ? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui ?
Je le crois.
Personne n’échappe à sa destinée.
Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces aimantes.
Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée de Mlle Vormèse ; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi qui doit diriger toutes mes actions ?
La mort me force à regarder la vie en face.
Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un avertissement de Charlotte ? Suis-je vraiment faite pour cette vie froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette École.
La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle ?
— Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me tiendront lieu de tout : que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de se donner éperdument.
Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix mystérieuse :
Vis pour le bonheur !
Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.
CHAPITRE XII
SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
15 juin.
Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper à moi-même.
L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons en plein concours. Mes compagnes disputent la première place : notre cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un autre examen le lui rende.
Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne Viole, cette mémoire.
On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première place à la licence.
Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent. Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand tous les jours ; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au dictionnaire.
Stupide méthode, stupide paresse ; à ce cours du « Herr Professor » qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un ventre pyriforme dans une culotte à pont.
Quelle légèreté ! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail cesse, et pendant ce temps les « Anglaises », avec Miss Robinson, arrivent à écrire, à parler, à penser, comme de vraies anglaises.
Alerte ! au travail.
CHAPITRE XIII
LE CONGRÈS FÉMINISTE
Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille Lonjarrey.
Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses, de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles, sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de rêve, s’égarèrent en chemin…
Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de crocket ; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
— Allons bon, la voilà encore filée ! Je parie qu’elle potasse son allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le record de « l’emplissage » ; si on la laisse faire, elle tombera dans le « béjat ».
Attends un peu !
Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête, grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre à contre-cœur.
— Hou ! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
— Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de Lessing avant le bonsoir…
— Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule ; avec cette fureur de piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet !
Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus ; au train où tu vas, il ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous en étions folles : eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté Phèdre, la voilà qui entre au Carmel… et ce n’est pas de la pose.
C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut ! Alors foin d’Allemand, arrive.
Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la harponne dans le parc.
— Je vous la ramène.
La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
— Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
— Où donc ça ?
— Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
— Une émeute ?
— Non un congrès, le Congrès féministe ! qui révolutionne tout le Paris des femmes, depuis huit jours ! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine mémoire, je ne voyais rien ; je la croise sur le boul’Mich, en allant à Cluny. — Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres ? — Parfaitement et toi ? — Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe : L’Éveil. Je vais au congrès. — Tu m’emmènes ? — Je t’emmène. Sitôt dit, sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
— A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne ?
— Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs, d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles !
— Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin nous y sommes ; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à l’adresse de mon cicérone.
Quel chahut là-dedans ! les femmes glapissent, sifflent, huent ; une virago tonitrue : « A la porte les hommes, n’en faut plus ! » La sonnette de sonner, de sonner.
Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois ; je vais chopper ta boule.
Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute, carambole, revient en face de l’arceau.
— A mon tour, fait Thérésa.
— Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches ouvertes !
Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches ? La suppression de la guerre.
Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous : il n’y avait pas de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
Elles voulaient toutes monter à la tribune !
— Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours de foire ; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
— Comment donc ! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une musique de circonstance ! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de pareil : sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes ; dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux : bérets de Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son prochain.
La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
— Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là, tu es décourageante, Berthe.
Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
— Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement ; quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, sincères elles, ça les change du théâtre.
L’âge mûr s’était abstenu ; l’adolescence était frondeuse.
— Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
— Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante ? interrompit Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses fils, pour en faire de la « chair à canon » et cela pour satisfaire l’égoïsme d’un homme ! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide. Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
— Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique ! ne me lynchez pas, fit-elle devant l’indignation de ses amies.
Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique ! mais le jour où vous supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des lâches !
— Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
— Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos éternels compagnons de route ? supprimez-vous la lutte pour la vie ?
Puis elle ajouta, railleuse :
— Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs fins.
— Comment ?
— Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance, et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte dans l’antagonisme des sexes ; si les femmes n’étaient pas les « Idéologues » d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour Napoléon…
Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on rentre les jeux ; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent crépuscule d’été ; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui distribue le courrier.
— Dis donc je t’ai vue, toi.
— Où donc, fait Hortense, toute rouge ?
— Je t’ai vue avec une jeune potache qui…
— Tais-toi, Berthe, si on savait.
— Ah ! ah !
— Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à l’Odéon voir jouer Germinie Lacerteux. En sortant, il a voulu qu’on se rafraîchisse ; on est entré au café ! Le garçon dit : « Madame et Monsieur désirent sans doute un cabinet particulier ? » — Moi je réponds sans réfléchir : « Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas ».