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Les Sèvriennes

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

» Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols : en sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer ; c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.

» Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours ; mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute… des reins : Feu !

» Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les portes. — Feu ! feu : c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de moi, riaient encore à se pâmer.

» Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous a poursuivies de récriminations jusqu’au matin.

» On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie française. Il remplacerait les chaises percées de Molière.

» Ah ! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.

» Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de

» Ta gamine,

» Pépette. »

CHAPITRE X

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

1er novembre.

Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans ; que ferais-je seule dans Paris ? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me sauve.

Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront ces fenêtres ; à piquer quelques photographies de musée ici et là.

Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce matin.

Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement ; les yeux noirs pétillent ; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les personnages mêmes qu’elle peint.

— Voici le premier, qui est frappant.

Mlle Lonjarrey

Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.

Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé ; mais la fortune n’a point souri à son auguste ressemblance !

Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.

Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, les idées s’embourbent ; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne tourne plus.

Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de ses fonctions. « Nous avons résolu », dit-elle, et ce nous est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.

Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules Ferron en est la Reine : il importe, pour bien vivre, de plaire à son souverain.

Dès l’aube, elle hume et prend le vent ; si elle caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître vous a.

D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et graves paroles ; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.

Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille ! dans le particulier, elle adore le militaire, — chacun sait ça — et ne dédaigne point, en son honneur, de vider à tout coup son petit verre de « Calvados ». Elle a le gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.

Et par petites gouttes, elle en a tant bu ! et de tant de sortes ! qu’il s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le Bien-aimé !

De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent !

Monsieur le Dépensier

Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer la comédie, porte tablier bleu en son harem !

Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille : les chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le plus gros rosbeef à la plus gentillette !

L’Infirmière

Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre, ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de tous les opéras.

La plus originale des infirmières ! connaissant Aristophane, et parlant Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres chaque matin.

On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café, ou chocolat — ô drogues exquises ! — chantonnent sur le gaz aux frais du Gouvernement.

Concierges

Philémon et Baucis à la porte du Temple.

Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la mort.

Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal gardée.

Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer, ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine !

— Avez-vous encore vos parents ? demandait-on à leur fils potache quelque part.

— Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres.

Est-ce tapé ! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant ; on la croit méchante ! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas ; chez elle tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi.

5 heures soir.

La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement, lentement ; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant, auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi ; embrasser ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman…

La corde a chanté sous mon doigt, très grave ; le jet d’eau s’est tu, pris de langueur ; la nuit tombe : ô triste jour de Toussaint… mon âme écoute leur âme.

2 novembre, jour des morts.

J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort m’épouvante, je la fuis ; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme puisse se blottir.

Être seule ainsi, toute la vie ! Il y a des jours comme celui-ci, où je voudrais n’être plus.

— Va, retourne à tes livres, pauvre petite.

J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier ; j’en emporte une impression confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée (faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec l’ardeur d’un sang enfiévré ; ce sont des mots qui ont un parfum, des mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que pourtant, je ne comprends pas toujours.

Tout mon sang est amour, dit-il. L’amour seul dans mon âme a créé le génie.

Quelle surprise ! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins empoignant que celui de la Jeune captive, mais un poète amoureux, qui sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes endormies.

Camille, ô voluptueuse Camille, « cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche », sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.

Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque chose de mal.

3 novembre.

Je suis à la torture : que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite et certaines pages de Virgile.

Si j’allais consulter Mlle Vormèse… j’y vais.

Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de « poésie érotique ». Cela suffit pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers.

Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour jeunes filles, sur le Chénier des Iambes et des Idylles, sans même leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu.

4 novembre.

Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille. J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans l’œuvre de Chénier ; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur.

5 novembre.

Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux, que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas.

La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans embarras ; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin.

5 novembre, 8 heures matin.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac.

Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime.

Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur.

Même jour, midi.

Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude !

Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi ; les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion de pensée avec lui, avec mes compagnes.

Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire : quel éloge !

Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École de Sèvres.

CHAPITRE XI

L’AME DE L’ÉCOLE

Toute la « première année » se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme Jules Ferron ; au mur la Cène de Vinci ; sur une table volante, auprès d’un buste d’enfant de Donatello, l’Imitation de J.-C. C’est plutôt la cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose, travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.

« Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à notre entretien plus d’intimité.

» Oubliez un instant que je suis votre répétitrice ; ne voyez en moi qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières, de ce que nous aimons toutes : de notre chère École.

» Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres. — J’ai suivi vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions. Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit le faire pour ses cadettes. »

Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon pour l’avenir.

« Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie, et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour absolu du Devoir.

» L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes ?… (D’un accent convaincu.) Je l’espère.

» Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite, votre programme d’études et de lectures a pris des proportions encyclopédiques.

» Je vous ai laissé aller.

» Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.

» Elles sont venues à moi :

» — Que faut-il faire ? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne vaut rien ! »

D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée, reprend après un instant de silence :

« Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle et morale à Sèvres. — Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière, votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.

» Il me semble que l’École vous propose un double but :

» Apprendre à penser ;

» Apprendre à agir.

» Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes filles qui chercheront en vous un modèle.

» Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la femme instruite :

» Ni savante, ni pédante ; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la science, non pas une parure, mais un appui.

» L’École veut préparer des générations de professeurs distingués, soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.

» Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail. Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte, que vous donnent vos maîtres.

» Votre travail effacera les « plus » et les « moins » qui vous différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous plairez mieux… rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.

» Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de vous corriger : bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que l’excès de vos qualités.

» Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez de l’avant, quitte même à vous tromper ; vous êtes à l’âge où l’on peut se faire une maxime du vers de Musset :

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

» Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne ; forme concise, pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons pas à vous couler dans un moule identique ; de l’Unité dans la Diversité, voilà la force de notre corps enseignant : la volière chante, écoutez l’harmonie du concert… »

Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes :

« Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres, l’espace le plus magnifique offert à votre pensée. »

Mlle Vormèse s’arrête un instant ; les élèves recueillies boivent ses paroles.

« Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres ; c’était pour vous le Paradis : entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de gagner, honorablement et librement, votre vie.

» … Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres d’atteindre le port.

» Vous y êtes !

» Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous, c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.

» Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.

» On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées se créent.

» Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous mériterez. »

Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image :

« Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile…

» Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre foi.

» La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter contre vous-mêmes. »

D’une voix plus nette :

« Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre choix, responsable de vos actes.

» Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.

» Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion philosophique.

» Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant qui vous ne sauriez rougir.

» Soyez donc énergiques et probes.

» Comme dit saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez. » Mais gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.

» Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres ; souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.

» Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.

» Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à lui donner. »

Très émue, Mlle Vormèse se lève ; elle voit qu’un peu de son âme illumine les yeux brillants de quelques Sèvriennes.

« Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites, intelligentes et fortes.

» Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de tendresse et de reconnaissance joyeuse. »

Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin de leur cœur.

— Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc quelqu’un qui nous aime.

Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse.

CHAPITRE XII

LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 novembre.

En somme la vie est très douce ici ; nous n’avons qu’à faire nos lits, les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer, chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz s’allument, il faut se séparer : la vieille Lonjarrey et son règlement viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.

Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.

Mais qu’il fait froid ! on gèle dans les couloirs ; dans nos classes les calorifères ne marchent plus !

Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées, si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis ! Sous les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance, qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.

— Voilà l’hiver.

L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc ramasser les branches de bois mort. Brou,… il faudra, malgré soi, être stoïcienne !

Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés de blanc ; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient détacher. La cour est veloutée ; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim de colombes s’est posé ; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs fines ramilles sur la neige de ma fenêtre ; le bassin gelé, a, dans sa gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.

Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.

Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette perle, qui roule solitaire dans le firmament.

Pas de bruit ; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.

J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu !

20 novembre.

Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et d’abandon ; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me tourne un peu.

Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements aisés ; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses cheveux assez bas sur le front ; des yeux bleus, clairs et sombres, où la pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement, quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie.

Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple ; ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit rêve.

Tel qu’il est, il me plaît : il doit être bon, aimant, il sera fidèle à Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons câlines et sages de petite mère ; si raisonnable, et pourtant si passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de l’artiste.

Car il est très, très artiste ; Henri, (non, non, n’allons pas si vite), M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne, puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés !

Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante d’art, « c’est très juste, c’est ça ; votre œil sait très bien discerner le beau, mademoiselle ».

Et moi, au fond, d’être ravie.

Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg ; mais par avance, j’irai me documenter « de visu » ; je ne veux pas avoir l’air trop « béotien » devant nos chefs-d’œuvre.

M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal d’un Dieu ; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.

Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient, cette journée délicieuse.

Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens intéressants !!

Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt.

24 novembre.

Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très « tolstoïenne » sur le droit de juger. Cette fille est une barre de fer ; son intelligence, aussi bien que son corps, ne transige avec rien.

Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du vrai.

Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de justice.

Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et… tout cela s’est envolé ; ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie.

25 novembre.

D’Aveline veut-il être indiscret ? il nous a donné en composition littéraire : les feuilles mortes.

Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine !

« N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent comme une poignée de feuilles mortes ? » c’est la belle Chantilly qui nous a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.

1er décembre.

J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre ; j’ai voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on nous prêche l’admiration.

Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve, que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai rencontrés.

Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs ; je passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à contempler les statues grecques.

C’était idiot ; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste, devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et regardé la nature en face.

Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas du tout laissée insensible.

Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le disque ou la palestre !

Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde furieuse des Bacchantes ; et les belles jeunes filles de Panathénées ; et le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se gonflent ; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier. Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les muscles de ce corps enchaîné !

Je suis ivre ; cette promenade recueillie est pour moi la révélation subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime ; j’ai relu les premiers sonnets des Trophées, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux tendres appels des bergers.

2 décembre.

Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique ?

J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser de la vie ; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet. Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise.

Mes sens me donnent de la joie : voir, sentir, respirer, n’est-ce pas déjà connaître le bonheur.

Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me porte vers le concret ; les images m’émeuvent beaucoup plus que les idées.

Je n’aime batailler que pour la poésie,… et pour l’art.

Quelle sera donc ma loi !

Je cherche.

5 décembre.

Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École ; je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai.

J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des feuillages durcis. Combien ? « Deux francs, c’est trop cher, Marguerite. »

Je repose la botte ; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway.

J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les branches épanouies.

Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie : Mimosa ! Mademoiselle ! Mimosa ! et sans attendre, il me met dans la main les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes.

— Combien petit ? fait ma cousine.

— Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.

— Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant d’acheter, etc…

Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait.

Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa.

Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs.

Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri.

8 décembre.

Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri Dolfière. Je suis folle de joie.

Et c’est dans deux jours la fête de l’École ! Je me ferai belle !

CHAPITRE XIII

AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ

Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes algériennes, suspendues tout autour de la chambre : meubles, cuivres, nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères, des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme ; sur la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre attitude du To be, or not to be, si avantageuse à la plastique du beau comédien.

Une cafetière chantonne dans la cheminée ; Berthe Passy, allongée sur une natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien ; Hortense relit une lettre d’Eugène ; Thérésa, sans façon, inspecte l’appartement.

— Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir ! Si tu savais ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la gracieuse surveillante.

— Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes, qu’as-tu ? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans les doigts.

— Ce que j’ai, tu le demandes ! et Berthe, accroupie devant une table mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai beau faire le boa, ça ne passe pas ! Le café, le café, ou je te lâche ?

— Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine.

— Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un beau geste de tragédie),

A raconter ses maux, souvent on les soulage.

— Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire une gaffe quand ma série ira en soirée ; entrer, sortir, saluer Mme Jules Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé ! Boudiou, Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça !

— On a prévu votre ignorance : il y a des monitrices dans l’antichambre, et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation.

On vous dira : En rang, mettez vos gants.

Attention ! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez, saluez. Allons-nous-en !

Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres.

— Et quoi, c’est là tout ?

— Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage !

— Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde ; j’avais des inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le coup de grâce !

— Comment, tu oses me blâmer ! Elle est bonne celle-là : faire revenir les gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis, à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis, muets, face à face en rangs d’oignons.

Et qu’est-ce qu’on leur offre ? un harmonium pleurard, un piano nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.

Oh ! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et piano ; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey et de chanter, au beau milieu de ce salon :

Il pleut ! Il pleut, bergère, Ramenez vos moutons.

Et ces sentences inouïes : (imitant la voix de Mme Jules Ferron).

— Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine. Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante. Ch’est la mugique qui est tout.

— Oh là là ! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette.

Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.

(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous êtes mugichienne ? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez ? et vous Victoire vous chantez ? Toutes y passent, je…

Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière.

— Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres, cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une « troisième année », qui a eu le nez cassé d’un coup de poing !

— C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa porte : un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure : ah ! le beau coup !

— Dis-donc ne recommence pas ; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler Jacqueline, voilà le café qui filtre.

D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle Lonjarrey.

— Cette Berthe, quel type ! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre, fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus élémentaires convenances.

— Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous l’imaginez.

On entre là à petits pas, comme dans une chapelle : l’harmonium est dans le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des fleurs aussi…, sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant avec des glaces.

Mme Jules Ferron parle à chacune de nous ; il faut lui répondre avec mesure, avec tact ; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven.

Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une dignité simple qui la transforment ; nous ne sommes plus ses élèves, mais ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne changeons pas ; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre.

Les « troisième année » ont joué M. Perrichon ; Labiche a, paraît-il, toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout devant sa chaise ; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle Lonjarrey suit… avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les gâteaux secs ; on boit timidement, avec la terreur de commettre une maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un mandarin de passage et…

La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline « une seconde année », qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de bijoux.

Lève-toi, Jacques, lève-toi !

fait Berthe parodiant Béranger,

Voici venir l’huissier du roi.

Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes éparses ; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil : Berthe lui a pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par quelque odalisque, les deux « arpions » de la surveillante.

— Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque.

— Volontiers, mon p’tit.

Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue ; Mlle Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue.

— Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée ?

— Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier ; elle est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme Jules Ferron…

Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond de leur tasse, la dernière goutte de café.

— Oh ! mes p’tits ! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules Ferron ! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus ; si je parlais…

Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout : Aurez-vous de gentilles toilettes pour la fête de l’École ? Vous savez qu’il est défendu de se décolleter : ni bras, ni épaules nus ; pour le reste ça vous regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon…, exquis ce rhum, exquis.

La main, desséchée, tremblote ; et l’odeur de rhum échauffé se répand tout autour de Mlle Lonjarrey.

— Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez l’odeur sui generis de la surveillante, dont le corps à la longue l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente toujours de profil ?

— C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux.

— Un profil de médaille.

— Pour le temple de Salomon.

— Une reine de Saba, quoi !

Et Marguerite fredonne :

Le roi Soliman, la voyant si belle…

— Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se mariera tout de suite.

— Qui sait ? on se marie difficilement par le temps qui court ; vous toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez pas facilement chaussure à votre pied…

— Tant pis, mademoiselle, on se consolera ; moi d’abord je suis amoureuse !

— Vous mon p’tit ! et de qui ? allons Berthe dites, dites.

— Je n’ose pas.

— Mais si, dites, dites.

Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille.

— Vous le voulez, mademoiselle.

— Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet ? peut-être de M. d’Aveline ! La vieille Lonjarrey grille d’impatience.

— Eh ! bien voilà, mademoiselle ; je suis amoureuse… (rougissante)… de pommes de terre frites.

— Ah ! ah ! ah ! elle est bien bonne, ah ! ah ! ces p’tits veulent se payer ma tête, ah, ah !

Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes ; on se lève, on se presse, on tire Berthe qui se défend.

— Mais oui, je vous dis que je les adore ; tant pis si je moucharde, mais je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte, mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle.

— Oh ! mon p’tit, je vous donnerai les miennes ! elle caresse Berthe du bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de rhum dans l’éclat de la flamme ! Hein quel esprit franc ! quel cœur ouvert ! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme Jules Ferron.

Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais justement ce matin avec Mme Jules Ferron : ces p’tits, disais-je, ne se marieront pas ; elles en valent bien d’autres cependant.

Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire… au bas mot, je rapporterais 10.000 francs par an à mon mari.

— Et comment ? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant.

— Suivez bien mon raisonnement :

Appointements fixes 2.000 fr.

Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage, blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça 6.000 fr.

Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon an, mal an 2.000 fr.

Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.

— C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce prix ?

— Non ma p’tite Berthe ; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais : on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas ? on vient me voir, j’ai des poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous verrez mes « pipos », les pipos de mon cousin, et mes p’tits « blaux », pas un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront là.

Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous feront point la cour : ah ! les hommes, pas un qui calcule comme nous…, de la poudre aux yeux… faut savoir jeter de la poudre aux yeux… Ah ! si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey… Vous verrez plus tard, vous direz : Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle connaissait la vie !…

Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans avoir placé ses chansons de l’Ukraine ; les Sèvriennes ne s’en aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi.

— Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une petite goutte.

— Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.

CHAPITRE XIV

LA FÊTE DE L’ÉCOLE

Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant robes blanches et papillotes.

Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages poudrés.

Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres ; aux Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.

L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux élèves un festin de Balthazar : sur les bras d’une femme de chambre, un énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.

Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère ; mais le bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.

L’École, ce jour-là, est un peu folle ; ces messieurs, indulgents, ferment les yeux sur le travail qu’on néglige ; Mlle Lonjarrey laisse courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues ; il n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau engourdie, son plus joli panache !

Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique salle des fêtes : partout des fleurs, des lumières ; de bec en bec, des guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles. Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.

Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.

Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou ; les Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet décolletées, pour fronder le règlement.

La transformation est surprenante ; elles se regardent les unes les autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore charmantes.

On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh ! des ah ! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.

Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais ; Jeanne Viole en cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert, Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours noir.

Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert. Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc ; par prudence, afin de ne pas tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le dépensier, seul, de loin, regarde la fête.

Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur d’histoire.

Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la Nuit d’Octobre, et Sylvia dans le Passant. Renée sera la Vierge dans le Noël de Bouchor.

De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à l’École ; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre ; on lit les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a conflit au sujet des préséances ; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron ; et Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va rendre les cordons du tablier ; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.

L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes sombres.

La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.

Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas l’attendent.

Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails dressés : Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une camisole de force. Comment ? ça, Louise Melnotte ! le béguin de Jérôme, ça, ça ! elle vous a un air de détailler « de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie ». Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.

— Chut ! chut ! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.

On n’entend plus un souffle ; quelque chose d’inexprimable, de très grand, fait trembler les lèvres qui écoutent :

L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître, Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.

La voix se fait lointaine, musicale, troublante ; les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé…

Une ritournelle, un « rigaudon » de Rameau, efface l’impression trop vive, et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne plus aimer.

— C’est trop bien ! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas mieux.

— Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M. Cupidon ! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez les Couventines…

— Tu ne réponds pas, qu’as-tu ? tu souffres ?

— Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe ; je ne sais pas ce que j’ai… cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros… (très bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur les mains qui se rejoignaient.

Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours. On se congratule, on s’embrasse ; Myriam, très entourée, résiste à peine aux compliments qui l’accablent ; elle abandonne sa belle main aux lèvres d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine triomphante.

Renée, la vierge pure du Noël, disparaît devant cet éclat ; les Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette voix leur a révélé.

Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs ; comme une maîtresse, la poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont heureuses.

Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.

Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la liane vivante d’une dernière farandole ; et pour un soir, oubliant dans cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des entrailles de mère !

CHAPITRE XV

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

15 décembre.

L’École, le soir de la fête, était en beauté ; un coup de baguette et l’austère « prison », devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode aujourd’hui.

Nous étions toutes belles ; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal, de choisir la reine ; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.

J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque ; mes cheveux avaient un joli reflet d’or… J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.

Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée ; je suis partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée ! Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset, j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu fuir, courir dans le parc, appeler, qui ? crier cette peine que j’ignore, mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.

Quel coup m’a donc blessée ?

La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent, Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.

Alors ?

Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire ; ce n’est pas de vivre enfermée que je souffre ; depuis longtemps je ne vis qu’avec moi-même.

C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses nouvelles m’attirent ; chaque jour, par une lecture, par un effort, j’avance vers ce but, encore voilé.

Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.

16 décembre.

J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le vent qui se lève ; c’est une course insensée à travers le ciel ; ils passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers son zénith.

23 décembre.

Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de l’enseignement qu’on nous donne : les Sèvriennes parlent sans cesse de licence, d’agrégation, jamais de professorat !

Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de pédagogie théorique, semble-t-on dire, « en forgeant on devient forgeron », faber, fabricando. Sur la fin de notre carrière, nous serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses élémentaires.

Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment.

Un beau sujet de composition écrite que celui-là : Rôle de l’Église sous les premiers Carolingiens.

24 décembre, soir.

Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit, mon miroir, ma fenêtre.

Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament.

Minuit, Noël.

Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve, l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère.

O Noëls de mon enfance :

Courons d’un grand randon Vers thio petit poupon.

Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance : fais que bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie ; comme les Bergers et les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera.

31 décembre.

Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir.

L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de moi.

Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers.

1er janvier 189 .

Ave, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point.

Le médecin est venu : quel bonhomme ! un ricaneur ; il m’a auscultée, Mme Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur le décor de ma chambre.

Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai dit merci.

Charlotte attendait dans la chambre de Berthe ; elle n’a pu rester, l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour mes étrennes, vient de m’apporter cette Diane de Gabie qu’il a choisie à mon intention… Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié vous cherche. Leur bonheur m’est cher.

4 janvier.

Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours.

CHAPITRE XVI

CES MESSIEURS

Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel, une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans. Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du « locatis » fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer ; près du miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien ; à droite de la cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts ; à gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière, et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires.

Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal, Chénier, la Salammbô de Flaubert, les Trophées de Heredia, Sagesse de Verlaine.

Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là semblent se plaire, dans ce logis très gemüthlich, comme de beaux vers parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier.

Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures, attendent la venue des Sèvriennes ; la bouilloire devant le feu chantonne, le bois craque, éclate : en l’absence de l’hôte les esprits mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore.

Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises traînées sur le plancher ; c’est la fin des conférences, ces Messieurs sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les couloirs des chambres.

La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle, portant quelque chose dans ses bras ; Berthe Passy la pourchasse, puis Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles.

Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce qu’elle porte.

— Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble ?

— Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais.

— Dis-nous son sexe.

— Celui de son père !

— Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa nounou.

Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une poupée vêtue de sa seule chemise.

— Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en l’air de façon inquiétante.

Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle ; la poupée, de son œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou imprévu de ces grandes filles.

Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est gentil ce que d’Aveline a fait là ! il n’y a que lui, ici, pour faire des surprises aussi féminines ; donner une poupée à toute une promotion parce qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme !

— Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute : Allons, allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes !

— Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop.

— Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu ? ne sais-tu pas, qu’avec lui, une glissade n’est jamais un faux pas ! D’Aveline aimer ! Renée sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses, dans le passé d’une École.

— Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu difficile.

— Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore ; on en ferait une image… Fi ! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de nids célèbres : il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences ? That is the question !

— C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner, par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit est bien à lui ; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a rien de l’intelligente bonté de M. Bersot.

— Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande ?

Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière, son compétiteur :

— Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la bascule et d’autres à la balance…

— Ah ! très bien ! exquis ! du pur d’Aveline ! s’écrie le groupe des Sèvriennes : mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge.

— Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de cet homme, on se pâme : quelle finesse ! quelle grâce ! quel poète !… Enfonceur de portes ouvertes, va ; vous ne lisez donc rien, pour ne pas savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant lui.

J’enrage de cet aveuglement ; il n’a pour lui que des détails, le joli, toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une trouvaille qui en engendre d’autres ; mais Brunetière, c’est une montagne à côté de la souris !

Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux !

— Oh ! oh ! vous allez trop loin, Victoire ; en troisième année nous ne pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline ; vous en reviendrez, croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand ? Il nous force à comprendre, quoi de plus juste ?

— C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne : mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.

Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès lettres ; par sa méthode, il manque à son devoir.

— Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité : ce rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche ? Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci — je cite textuellement, mesdemoiselles : « Rousseau connut la femme qui s’aime seule dans une futaie… »

Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge devient noire de colère.

— Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.

— Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres ; tu ne vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile !

— A la porte, à la porte.

— Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère ; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.

— Oh Victoire, c’est indigne ! et deux grosses larmes perlèrent dans les yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant fin à cette querelle qui s’envenimait.

— Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils ; voilà le Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira ; mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de notre baptême.

Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte, taillée dans un mouchoir.

— Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous, Victoire ?

L’austère Victoire hésite ; décidément il lui est cruel de souhaiter le bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas désobliger une compagne gentille !

— La Beauté, murmure-t-elle.

— Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors ?

— Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les cornichons.

— Boudiou ! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne débine plus !

Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses brûlantes, les mâchoires dévorent ; puis, la première faim apaisée, tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue avec le poupon :

— Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner campo.

— Chic alors, le beau général ; car il l’a dit, moi je suis le général Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge ! Porte-t-il maillot ? Hum ! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince, si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se produire sans artifices !

— Ah ! il va aux étangs de Ville d’Avray ! Si nous y allions un jeudi, proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot.

— Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate.

— Que nous importe ce qu’il y va faire ! parlez-moi d’un professeur d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon : il contrôle d’abord, il affirme ensuite.

— Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide, mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse, et à rendre à chacun ce qui lui est dû.

— M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi, que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui ; ce scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre l’emballement des Michelet.

— Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant ; j’aime le goût très sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de civilisation. Il a le don des idées générales.

— L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement placée : plus de dessin que de couleur.

— Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de cet esprit ; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui n’accentue le relief des différentes parties de son plan.

— Amen ! Amen ! trop de louanges mes amies ; voulez-vous donc qu’à mon tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est surfait… on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise… encore si la convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or.

— Hélas…

— Oh ! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable : il troque la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours ; sa philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames historiques !…

— C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée !

— Gavroche, va ! il est certain que pour être bon professeur, son esprit a trop de fougue ; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé. Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly…

— Oh ! dis-nous vite, ceux que tu connais ; Marguerite les collectionne dans son journal.

— Voilà :

Renan, l’eunuque de la Philosophie.

Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.

Le sceptique, un feu follet.

Voltaire, un touche-à-tout de génie.

La Rochefoucauld, un génie constipé !

Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.

— Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût ! Ah ! s’il canalisait son éloquence…

— Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une habile écuyère : sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence, enlève ses voiles ; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur la bête emballée ? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie.

— Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la tête en feu !

— Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa !

— Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot de philosophie ? As-tu relu tes notes ? Sois franche, vois-tu plus clair dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité ?

— Non, et de cela je lui en veux ! c’est une ronde où toutes les idées tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange.

— Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve : tu railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons d’éloquence… verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes…

— Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des Sèvriennes.

Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde depuis que je suis raisonnable ! « La Philo » vit-elle, comme la littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs ?

Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre nos idées.

Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite fût le fruit de nos études philosophiques !

Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins tranquille !

Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce ; s’il exalte Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. L’égoïsme de Bentham, me semble vertu ; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.

— Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie serait-elle de vivre conformément à sa nature ?

— Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron ? fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son front attentif et rageur.

— Moi aller la trouver ! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce charabia scolastique ?

Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles ; j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment pas !

— Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable. Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre.

— Qui moi, épouser le Stoïcisme ! Ah ! ben j’en ai soupé de cette doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur.

Le Stoïcisme ! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation est une fin !

Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras ouverts, moi je m’élance avide d’espoir… et si je tombe, je n’ai pas honte de pleurer.

— Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des événements.

Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées, celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force ?…

Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une berceuse de Schubert ; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur rythme léger.

Dormez, dormez, celle qui vous aime, Veille sur vous, mes chères amours.

....... .......... ...

Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre Marguerite perdue dans un songe :

— La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin… et c’est d’Aveline qui nous l’envoie.

CHAPITRE XVII

JOURNAL DE MARGUERITE

20 février 189 .

Quel est le manège de Jeanne Viole ; on la surprend dans les petits coins avec Mlle Lonjarrey.

Se confesserait-elle ? de quoi, pourquoi ?

De fausses confidences, alors ? Avec elle, on en revient toujours à Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie.

Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie : elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, le caractère fuit…

Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que pour elle.

Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est « chand’d’vin » à Toulon.

On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants : Le Devoir présent, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on l’interroge ; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien !

Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne ?

24 février.

Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me confirme la rouerie de Jeanne Viole.

Elle aussi avait été enjôlée ; ce brave cœur avait subi aveuglément le charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a mal réussi.

N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire ! Excentrique lui aussi par-dessus le marché !

Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons très prochainement.

Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira : sans explication, sans excuse, le voilà parti.

Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le blason.

La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois, avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence matrimoniale.

Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se morfond de colère, et certainement se vengera.

Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la duperie franchi.

27 février.

Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises empilées dans un hall spacieux ; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la pensée humaine.

Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en entrant à l’École ; mais le chemin parcouru, hélas ! est de ceux qu’on ne retrouve jamais.

28 février.

Une image :

En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes ; chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre… Et dans le parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau l’imagination !

1er mars.

Ah ! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.

Charlotte ne comprend rien à cette nervosité ; elle est si calme, si fraternellement amie de son fiancé ! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime ! Pourquoi penser à ces choses : aimer, ce serait une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.

A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, ses habitudes de travail… Quel être mystérieux, attirant qu’un artiste !

Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste : il sera simple et bon comme le fiancé de mon amie.

CHAPITRE XVIII

Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon.

« 12 avril.

» Mon vieux Jules,

» Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes ! L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les ministres viennent.

» Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon dévouement !

» Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et je leur ai chanté la chanson du troupier.

Elle retroussa sa queue Et s’assit sur un banc, Fit un panier de c… Pour Mossieur l’Président. Elle a de l’entendement, Cette bique ! Elle a de l’entendement.

» Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc : j’étais dans la note !

» Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en revue nos binettes ? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on parlait de guerre ouverte, de démission… tout ça courait de bouche en bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte !

» Je m’apprêtais à te rejoindre pedibus cum jambis, mon baluchon sur l’épaule, quand les ministres sont venus.

» Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux frais de la princesse.

» Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies ; on devait nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées.

» Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce.

» Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au décorum de l’histoire : comment le populo aurait-il confiance, dans un ministre qui n’a pas d’uniforme !

» Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure. Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son œil supplémentaire.

» Ah ! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là, Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles ; un mot de lui, on nous créait des lycées !

» Mais la Veuve était là.

» Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi !

» D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait : bibliothèque, salle d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève…

» Voyons, insistait le Ministre.

» Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam Lévis ! Quelle tête a dû faire la Veuve !

» Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice ; le clou de la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter l’École.

» Ah ! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour ; il faut se pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens sont bons.

» Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend trop de soin à leur dérober.

» La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou pédagogiques !

» J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me chauffer cet hiver.

» Pense donc : M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université !

» Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée ; il n’a pas fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil XVIIIe siècle de M. Gréard.

» Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris.

» Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du « rossignou. »

» Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la cloche ! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle. Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour.

» Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les rêves de Shakespeare.

» Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de Werther, ce qui m’a valu cette riposte :

» — Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le chou.

» Pouf !

» Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa. A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante, gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place, bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un : Voilà le point, mesdemoiselles !…

» Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond ? Personne n’a pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à Marguerite Triel.

» — Vous disiez, mademoiselle ?… Allons dites, dites, j’aime qu’on me contredise.

» Et moi, hypocritement : — J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut être heureuse, que si elle est une Célimène.

» Lui : — Célimène, mademoiselle, y pensez-vous ! Mais c’est une dévoreuse de cœurs ! une cannibale ! C’est l’éternel bourreau !

» Ah ! voilà bien les femmes !

» Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des femmes, aimez, soyez aimées.

» La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de « boté », de toutes les « botés ». Et je ne parle pas de cette « boté » fade et conventionnelle, mais d’une « boté » saine et habitable…

» Heureusement il n’y avait pas de lune ! Curieux, tu voudrais bien savoir de quoi nous avons rêvé cette nuit-là.

» Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera l’idée nette du stoïcisme sèvrien :

» Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et lui a dit :

» — Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir après avoir fait ma leçon.

» Mme Jules Ferron lui a serré la main.

» On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur !

» Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre, mon bon vieux ; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme la reine Isabelle ; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.

» Ah ! si tu ne m’avais pas ! et si tu ne m’avais pas donné, sans le vouloir, de la raison pour quatre !

» A bientôt, mon p’a ; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies chansons.

» Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,

» Ta Pépinette. »

CHAPITRE XIX

JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL

14 avril 189 .

Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de M. Legouff, notre directeur.

Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout regards, tout oreilles.

Voilà le premier Académicien que je vois !

C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites, avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.

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