L'épopée d'amour (continued 8)
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Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!...
Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
—Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir.
Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une dague à la main.
—Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une Montmorency!
—Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui fit reculer le flot des assaillants.
Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa mère.
A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré, effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
—Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
—Il avait Damville devant lui!...
XLVI
LES TITANS
Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que dure un éclair, voici ce que vit François de Montmorency.
Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux mains. Derrière lui, sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes, souriante devant ces horreurs...
Près de lui, deux hommes encore vivants.
Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant vers lui une face convulsée de haine, montant, une lourde rapière au poing.
Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule de gens d'armes pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, de dagues, qui emplissait la cour tout entière, quatre cents tigres entassés là, des flamboiements d'acier, une clameur sauvage;
—A mort! A mort!
Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de poudre qu'on venait de faire entrer.
Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, béante...
Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de foule, un océan de peuple, d'où montait la même clameur obstinée, rauque, sauvage:
—A mort! A mort!
Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable temps de récit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour atteindre son frère, gronda:
—Place! Il est à moi!...
Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un devant l'autre.
Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable carnage et qui se trouvaient près de Montmorency, tombèrent.
Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de dagues levées sur François, et il hurla:
—Vivant! Il me le faut vivant!...
François avait levé son estramaçon qui jeta dans l'air un flamboiement rouge. L'estramaçon décrivit sa courbe et s'abattit avec une violence capable de fendre un homme...
Damville fit un bond en arrière.
L'estramaçon de François heurta la marche de marbre et se brisa.
Malédiction! rugit Montmorency.
—A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma main! Adieu, mon frère! Rappelle-toi que tu m'as confié Jeanne de Piennes! Sois tranquille, j'aurai soin d'elle!
En même temps, il se rua sur François, désarmé.
François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le coup formidable qui lui était destiné. Au même instant, d'un bond, il entra dans la salle d'honneur et, d'un geste frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, il tonna:
—Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera à toi!
Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entraînant Loïse près de sa mère assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de Piennes!...
Mourons! Mourons ensemble! adieu!...
A ce moment, une clameur énorme, une clameur d'imprécations, de malédictions, de plaintes déchirantes, jaillit, fusa de la cour, mêlée au grondement sourd de quelque chose qui s'écroule!...
Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malédiction!
Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, se frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!
Que se passe-t-il?...
En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, délirant d'un espoir insensé. Montmorency regagna le perron...
Ce qui se passait!... Voici:
Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout le bâtiment qui avait sauté, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre avait roulé, s'était abattu au milieu de la cour, écrasant trois ou quatre hommes...
Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons de fumée deux hommes, debout, deux êtres étranges qui marchaient sur l'arête de la muraille branlante...
Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, roula, écrasa, traça un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans arrêt!... Cela pleuvait!
Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!
Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans la cour de l'hôtel que des cadavres et des blessés aux membres fracassés!...
Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres fabuleux, entourés de fumée et de poussière, noirs, étincelants, rouges, déchirés, flamboyants, les deux Pardaillan éclataient d'un rire terrible!...
La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et le vieux routier dominait l'hôtel central, c'est-à-dire que les deux épiques travailleurs étaient plus haut placés que le toit.
Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la première lucarne et de descendre par le grenier.
C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son fils sur le premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant penchés, ils reconnurent qu'ils avaient abouti à l'hôtel Montmorency.
Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra le maréchal debout entre ses deux derniers compagnons, et, derrière lui, Loïse. Et il gronda:
—Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...
—Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout entier! Et venir te tuer ici!...
Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du talon.
Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, tomba dans le vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, de rage et de terreur monta jusqu'à eux...
—Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ça écrase, ça!...
—A l'oeuvre! rugit le chevalier.
Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent un bloc, firent levier, une poussée précipita le bloc dans le vide et, en bas, une large trouée se fit dans la foule des reîtres.
Dès lors, ils ne regardèrent plus.
Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit à pleuvoir; pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. Ils étaient aussi fermes sur l'étroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement à faux, et ils étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il n'y avait plus personne dans la cour!...
Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; leurs yeux flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; leurs habits étaient en lambeaux; ils riaient comme des fous!
Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du chevalier.
—Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.
Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient autour d'eux; de la rue, deux ou trois cents reîtres les visaient, tandis que la foule poussait ses hurlements de mort...
Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...
—Rangez vos crânes! vociféra-t-il.
On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lança à toute volée.
—Place, monsieur! dit le chevalier.
Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait sur la crête pour le laisser passer.
Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit parmi les hurlements d'épouvanté.
Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; à coups de moellons, les deux titans déblayaient la rue comme ils avaient déblayé la cour; la muraille baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux mains et, tandis que, là-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le maréchal virent qu'il pleurait à chaudes larmes, de rage, de honte et de fureur!...
La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de moellons...
Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement dégagé, dirent ensemble: «Partons!»
Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautèrent dans la cour; là, ils se regardèrent un instant et ne se reconnurent pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et d'orgueil!...
Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent la cour en quelques bonds, escaladèrent le perron et se jetèrent dans la grande salle d'honneur de l'hôtel de Montmorency.
Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras puissants, enlevé, pressé sur une large poitrine; et le maréchal de Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frémissant:
—Mon fils! Mon fils!...
Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: il vit Jeanne de Piennes, qui, indifférente, souriait à son rêve; il vit François de Montmorency qui pleurait; il vit Loïse toute droite, toute pâle, qui l'examinait d'un air de suprême gravité.
Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard ébloui. Et le titan se sentit faible comme un enfant...
Il balbutia:
—Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...»
Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.
Il se tourna vers sa fille et dit:
—Réponds, Loïse!...
Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.
—Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pères... ta maison, ô mon époux!...»
Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur les deux mains de Loïse et il se prit à pleurer...
—Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à la main!
Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:
—Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite fenêtre du grenier... c'est là qu'il m'a conquise...
Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels moments!... Dans l'intense émotion qui les faisait palpiter, cette scène n'avait duré que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hôtel fumant, parmi les ruines, dans la vaste et funèbre rumeur de mort qui emplissait Paris, ce fut, dans cette minute épique, l'enlacement suprême de deux âmes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...
Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras autour du cou et, comme le maréchal avait dit: «Mon fils» au chevalier, elle dit:
—Mon père!...
La rude moustache du routier trembla.
Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:
—Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...
Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.
Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.
—Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.
Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres de Damville se montraient.
Le chevalier courut au maréchal.
Le routier s'avança sur le perron.
Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:
—Maréchal, qu'y a-t-il, par là?
—Les jardins, les communs, mon fils...
—Au-delà des jardins?
—Des ruelles aboutissant à la Seine...
—Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...
—Une chaise de voyage...
—En route! hurla le chevalier.
—Je vous rejoins! cria le vieux routier.
Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva Loïse comme une plume; elle laissa tomber sa tête sur son épaule; il fut secoué d'un frisson convulsif et s'élança.
L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer dans la grande remise, traîner dehors une voiture fermée qui s'y trouvait, atteler deux chevaux à la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux minutes. Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, pourrait-on dire, sur les banquettes.
—En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.
Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.
Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval qu'il ne sella même pas, lui jetant simplement un bridon à la bouche. Il remit le bridon au maréchal:
—Où est la porte, mon père?...
—Là!... Voyez, mon fils!...
—Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...
Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. François de Montmorency, maréchal de France, obéissait.
Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines choses exorbitantes deviennent naturelles dans les rêves!...
La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte que le maréchal ouvrait.
Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.
Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... Damville revenait à la charge!...
—Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.
A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il lui fallait traverser pour rejoindre la cour antérieure de l'hôtel, une explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde, étouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de mort...
Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis s'affaissa, se replia sur elle-même comme un rideau qui tombe...
L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula dans un fracas de cataclysme.
La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.
Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!
Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.
La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.
Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, il lutta contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, où, quand même, il demeura debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... Passage hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de plâtras. Et cela brûlait!...
L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...
—Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...
Où était le vieux routier? Que faisait-il?
Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne de Piennes et Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan s'était avancé vers la cour. Par un étrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout son calme.
Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation, et, très calme, grommelait:
—C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut que j'en aie le coeur net!
De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.
Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empêché: il n'y tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.
Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'août, et jusque dans trois jours.—Laissez passer le porteur des présentes et les personnes qui l'accompagneront.—Service du Roi.
C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une tache rouge dans un coin.
Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait enfin!
Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency avait tenu tête à la meute.
Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à un, s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... S'il les voyait, il ne s'en préoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laissé dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt barils de poudre.
Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.
A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reîtres venait de tirer sur lui et l'avait manqué.
Le routier grommela:
—C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus tôt. Comment le faire parvenir au chevalier, maintenant?
Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans déploiement de force visible, mais, en réalité, avec le prodigieux effort de tous ses muscles tendus, avec la rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.
L'un après l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.
D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait remarquées augmentait; les reîtres n'osaient pas encore pénétrer dans la cour.
Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.
Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, livide de son titanesque effort sous la couche de poussière qui lui noircissait le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septième baril...
Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...
—A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reîtres.
—Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le vieux Pardaillan. Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, Loïson!
Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment où la horde envahissait la salle d'honneur, murmura:
—Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser une barricade un peu soignée!
Il fit feu sur la poudre!...
La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...
Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la traînée de poudre qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant des imprécations sauvages, des râles d'épouvanté. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de dégagement... Trop tard!...
La formidable explosion retentit.
L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des assaillants sous ses décombres fumants.
Damville avait pu fuir à temps, lui!
Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, hébété, il contemplait la destruction des derniers restes de son armée de cinq cents reîtres, gentilshommes et gens d'armes!...
Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux hommes!...
—Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!
Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces ruines avec le désespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, tous avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... Jeanne de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait Jeanne morte que Jeanne au bras de François.
Soudain, voici ce que la foule put voir:
Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise, apparut un homme!
Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux, noir dans l'auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement des yeux...
Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.
—Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...
—Ici, par les cornes du diable!
Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules la charge effroyable des pierres écroulées sur lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un râle. Il souriait à son fils.
—Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés... plus que cette poutre... votre jambe. Seigneur!»
Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier travaillait...
—Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je t'avais ordonné... de fuir...»
Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...
—Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas d'autres blessures...
—Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.
Le vieux routier avait la poitrine fracassée.
Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible convulsa la gorge du chevalier...
Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...
La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres de ce qui avait été la cour d'honneur.
L'instant d'après, le chevalier, emportant son père chargé sur ses épaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier effort jusqu'à la voiture où il déposa le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre la mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il avait ramenée!...
Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête et piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!...
Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froissé à Loise...
XLVII
LA BONNE ÉTAPE
Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons, on tuait toujours.
Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l'une des portes de Paris! Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...
Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux de bûchers et d'incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres d'une fantasmagorie géante...
Soudain, la halte!...
Où est-il? Devant une porte.
En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.
D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:
—Ouvrez!...
—On ne sort pas!...
De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente un papier tout ouvert, et elle se rejette dans la voiture...
L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et crie:
—Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...
—Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la voiture, s'est soulevé un instant et retombe pantelant, un sourire étrange au coin de sa moustache hérissée...
—Messagers du roi! murmure Pardaillan.
Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est la suite du rêve fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition de Catho dans la mécanique infernale du Temple, pour aboutir à la catastrophe de l'hôtel Montmorency!...
Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!
Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà du pont-levis qui déjà se relève. Ils sont hors Paris!...
Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, déjà, s'est refermée, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs d'écume, flancs éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par la haine, la rage, la fureur...
C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifèrent:
—Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...
—Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. Voici l'ordre!
—Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...
—Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...
Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la main:
—Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!
—Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...
Maurevert franchit la porte.
Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprécation et tombe comme une masse...
Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan partout où il pense les trouver, il s'est rendu au Louvre, il a été introduit aussitôt dans l'oratoire, où il a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ massif.
—Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'âme de tous ceux qui meurent en ce jour...
—Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?
Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. Catherine n'a pas eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrogé:
—Bême?...
—Mort!
—Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez là-bas ce que nous faisons ici!
—Je pars!...
—Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant à perdre... Ah! prenez encore ceci!...
«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. Celui-ci secoue la tête en montrant sa forte dague:
—Je suis armé!
—Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...
Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de poisons!...
Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon de sa selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune à Rome, puis de revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais ne pardonne... Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent près de lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a reconnus. Ce sont des gens de Damville!...
Damville! Montmorency! Pardaillan!
Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers l'hôtel Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste à l'explosion, à la retraite épique de Pardaillan jetant son père sur ses épaules comme Enée autrefois Anchise, et l'emportant à travers la fournaise...
Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué Damville, tous ont fait le tour de la forteresse embrasée, se sont lancés sur les traces de la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.
Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...
En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, s'est précipité, que nul n'a songé à retenir: ce n'est qu'un chien!
Pipeau!...
Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, s'élance.
Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où sont-ils passés? Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en enfer!...
Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le chien de Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... Il a trouvé la piste!...
Pipeau est parti comme un trait...
Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, a bondi sur les traces de Pipeau!...
Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval droit devant lui. La voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une côte. Une colline boisée par places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, de larges champs couverts d'épis dorés.
En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté à bas de son cheval.
Montmorency, de son côté, met pied à terre.
Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le soleil, à l'horizon, plonge dans un océan de nuées écarlates... A leurs pieds, Paris!...
A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté qu'on ne le poursuit pas, s'est élancé, a ouvert la voiture; Loïse en est descendue; Jeanne de Piennes demeure à sa place, indifférente.
Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des précautions infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le gazon... Il est encore persuadé que le vieux routier est seulement blessé aux jambes. Il se penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...
M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.
Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a fermé les yeux...
—De l'eau! De l'eau!
De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier s'est redressé. Il aperçoit la source. Il va s'élancer.
A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un homme...
Maurevert!...
Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse de son âme par les exorbitantes gambades qui sont sa façon de parler.
Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a aperçue, est descendu de cheval, a attaché sa bête sous le couvert d'un bouquet de hêtres et s'est avancé en rampant parmi les buissons...
Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...
Il l'a vu se baisser...
C'est le moment!...
Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...
Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque face à face... le chevalier désarmé, Maurevert, son poignard à la main... le poignard que lui a donné la reine!
L'élan emporte Maurevert...
—Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! Voici ma réponse à ton coup de cravache!...
Un cri terrible, un cri de femme retentit...
Le poignard s'est levé!...
Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en avant... Elle a reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... Elle tombe dans les bras du chevalier!...
Toute cette scène a duré moins d'une seconde.
Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole vers son cheval...
Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, convulsé, rugissant de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la colline.
Vain effort...
Maurevert a atteint son cheval!
Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et vocifère:
Au revoir! Bientôt ton tour!»
Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan.
Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur, Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose faire un pas; il râle:
—Morte! Morte peut-être!
—Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein!
Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire.
Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute, le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...
Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes, son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
Le sire de Pardaillan se mourait!...
En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu, du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline de Montmartre.
Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier...
—Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon père agonise!...
Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint, oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le blessé dans ses bras, le porta au bord de la source...
—Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?... mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je vous guérirai, moi...
Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de poudre.
Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait, apparaissait d'une lividité de cadavre!
Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies...
Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait s'effondrer sous lui...
Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur humaine.
—Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse, Loison?...
—Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant.
—Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.
Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses ongles, laboura sa poitrine...
—Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
—Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
—Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais, dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de Margency...
A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de plus digne d'elle... monsieur...
—Eh bien?...
—Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est la dot de Loïse...
Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:
Ta main, chevalier!...
Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots.
—Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va, mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi belle.... mort!...
—Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!...
—C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu, maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère petite... adieu, chevalier...
Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan ferma un instant les yeux.
Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit:
—Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant d'auberges... ce sera là ma dernière auberge...
Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier
Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie et il dit:
—A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre dette... à Huguette!...
Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces.
Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle de Loïse.
Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre.
Une légère secousse l'agita.
Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles constellations s'éveillaient...
Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE PARDAILLAN... le vieux routier était mort...
Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se lamentait à ses pieds.
—Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné Montmorency...
—Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.»
Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les avait appelés pendant sa longue défaillance.
Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un adieu suprême...
Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de routes!...
Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges.
Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan...
Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au fond de la fosse.
A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le vieux lutteur.
Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout était fini!...
Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et s'inclinèrent profondément.
Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...
Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura:
—O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée...
Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château féodal...
Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à la scène, par une grande croix mieux faite.
Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense, qu'on appela le Calvaire.
Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de Montmartre.
XLVIII
SUÉE SANGLANTE
Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner satisfaction aux curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains de nos personnages.
Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loïse, le chevalier de Pardaillan et François de Montmorency lorsqu'ils eurent enfin gagné le vieux manoir où s'est déroulée la première scène de cette histoire.
Mais, avant de revenir au château de Montmorency, jetons un dernier coup d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.
Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la destruction des hérétiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la tache de sang s'élargissait jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert demeura un an à Rome.
Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara sa fortune; probablement il s'aboucha avec certains personnages.
Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier avait cinglée:
«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»
Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu demeurer cachés dans une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rétablit, Huguette voulut retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui fit observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, que tous les jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient encore; que lui, Landry Grégoire, était, Dieu merci! excellent catholique, mais, enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le pendre ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite de Pardaillan. Huguette se rendit à ses raisonnements. Ils allèrent donc à Provins, pays natal d'Huguette, et y demeurèrent environ trois ans, au bout desquels maître Grégoire commença à se persuader que peut-être on l'avait oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il fit, non d'ailleurs sans répugnances.
Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée jadis par Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée que par le passé.
Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés jusqu'à l'âge de treize ans, époque de sa vie à laquelle il passa au couvent des Cordeliers.
Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, demeura enfermé dans son laboratoire, en tête-à-tête avec le cadavre embaumé du malheureux comte de Marillac.
Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taillé en forme de pierre tombale très simple.
Sur la pierre, il fit graver un seul mot,—le nom de l'infortuné jeune homme:
DÉODAT
Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la recherche de l'insoluble problème, passant des nuits entières en observation sur sa tour, et des jours en rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans l'espace.
Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment donné, car elle le fit impliquer dans le procès en sorcellerie intenté à La Môle et au comte de Coconasso. Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors encore plus peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, après lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, elle le sauva et le garda près d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un mystérieux service.
Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc de Guise rejoignît son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis, chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure. Mais, sans doute, il ne renonçait pas à ses projets car, en s'éloignant de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents serrées:
—Tout n'est pas fini!...
Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en disant lui aussi:
—Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!
Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes.
Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait.
Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château de Vincennes Charles s'écria amèrement:
—Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma mort!...
A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.
Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer:
—Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi miséricorde!...
Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement.
Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, suivie d'une nuit de délire pendant laquelle, malgré les soins de sa nourrice, il se débattit contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.
C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur dans la chambre du roi.
Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les joues creuses, les yeux caves, brûlants de fièvre; ce jeune homme paraissait un vieillard brisé par l'âge...
—Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait le rideau et balbutiait:
—Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...
—Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à peine huit heures et demie... elle va venir...
—Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?
—Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...
François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme profondément dévoué à Charles qui, deux jours avant cette scène, l'avait nommé gouverneur d'Orléans.
Orléans! le pays natal de Marie Touchet!
Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.
A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut. Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les yeux du roi. Marie déposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice de Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle était bien pâlie. Mais elle était toujours belle de cette beauté douce et comme effacée qui était son grand charme.
En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis sa dernière visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la rue des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer une parole.
Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler Marie. Il semblait avoir repris une dernière lueur d'énergie.
—Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, demain, dans quelques jours, aujourd'hui peut-être...
—Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui te donnent ces tristes idées!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont conseillé, et que ce sang versé retombe sur leur tête...
—Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à ta prochaine visite ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois heureuse encore et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet enfant à ne pas exécrer ma mémoire...
—Charles! Tu me déchires le coeur!...
—Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. Je t'ai appelée ce matin pour te donner mes dernières instructions, mes ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...
—Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est sacrée!...
—Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, pour toi, ma chère Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obéir par-delà ma mort...
Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:
—Je te le jure, mon bon sire.
—Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, même quand tu sauras ce que je vais te demander. Écoute, Marie. Quand je serai mort, si tu es seule, tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...
—Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par ce qu'elle prévoyait. J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi songerait-on à persécuter une pauvre femme qui ne demande que d'élever son enfant!
—Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on grâce, à toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prétentions de ce pauvre petit qui est de sang royal, on voudra l'écarter... et la meilleure manière d'écarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»
Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.
—On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches, on l'empoisonnera... on l'égorgera.
—Tais-toi! oh! tais-toi!...
—La seule manière de le sauver, c'est de placer près de toi et de lui un homme fidèle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes à sa valeur: c'est Entraigues... ce sera ton époux...
—Sire!... Charles!...
—C'est mon désir suprême, dit le roi.
—O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.
—C'est ma volonté royale!...
—J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton fils... J'obéirai!...
Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.
François d'Entraigues parut.
—Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es disposé à tenir le serment que tu me fis hier.
—Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux fois.
—Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, d'adopter son enfant comme la chair de ta propre chair...
—Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris que vous me demandiez de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon en fait, l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?
—Oui, mon ami...
—J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom à celle que vous avez aimée; je la couvrirai du blason de ma famille; la force de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai à la protéger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est confié...
Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.
Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:
—Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai de mon titre d'époux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie douce et de vous faire un rempart contre les desseins des méchants...
C'était un redoutable engagement que prenait là ce jeune homme—en toute sincérité.
Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment des complications dramatiques...
Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie Touchet et la plaça dans celle d'Entraigues.
—Mes enfants, dit-il,—et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'était pas déplacé—mes enfants, soyez bénis tous deux!
Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être autour duquel déjà se tramaient peut-être dans l'ombre des projets de mort; il le serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin à Marie Touchet.
—Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptés; mon enfant, fais-moi la grâce de revenir ici tous les matins à partir d'aujourd'hui.
—Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce château... te soigner, te veiller... ah! je te guérirais!
Le roi secoua la tête...
—Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure où madame ma mère me vient voir.
Marie se jeta dans les bras du roi.
—A demain, dit Charles IX.
—A demain, répondit Marie Touchet.
Après un dernier baiser, un dernier regard à son amant, elle sortit, accompagnée d'Entraigues.
Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture fermée, et comme Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de cavaliers au galop.
La voiture de Marie Touchet s'ébranla.
Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels étaient ces cavaliers si pressés qui accouraient dans un nuage de poussière. En tête de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.
Il pâlit et murmura:
Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie Touchet et rentra avec elle dans Paris.
Charles IX était demeuré avec sa nourrice.
—Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des champs, n'être plus roi, n'être plus le misérable que je suis, ne plus deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le pain que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!... Seigneur! un peu de paix, par pitié!...
Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.
—Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.
Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! Sans doute, elle devait être fort occupée, depuis que le cavalier aperçu par Entraigues était entré au château.
—Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.
La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé dans son grand lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.
—Il va mieux, songea la nourrice.
Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit les yeux.
—Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon! plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...
La solitude, en effet, était profonde autour du roi. C'était bien le silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps à autre se pencher sur lui...
Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles qu'il entendait dans le château des bruits inaccoutumés, un mouvement de va-et-vient de gens empressés, une rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...
Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, tandis que lui demeurait seul, tout seul en présence de la mort?...
Les heures s'écoulèrent.
La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être l'avait-on écartée afin qu'elle ne pût renseigner le roi.
Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il appela. Personne ne vint.
Alors il voulut se lever seul, sans aide.
Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante que ses forces, depuis le matin, s'en étaient allées.
Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris d'une angoisse terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne rendirent qu'un son rauque, à peine intelligible.
—Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais mourir?
Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... la crise, la redoutable crise qui l'avait si souvent terrassé, s'abattait sur lui...
Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.
Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur, repoussait de la main droite les spectres qui, peu à peu, envahissaient la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait à remonter la couverture jusqu'à son cou, comme pour se cacher.
—Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... Grâce! Qui donc crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi, Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi, La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et, vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui êtes-vous? Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez tuer?... Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! Que sont ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans ma tête! Cela rugit! Assez! Arrêtez! Grâce!...
Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, s'était enflée, se termina par une plainte affreuse.
Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:
—Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!
Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette foule de fantômes qui l'entouraient.
—Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur moi!
La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'était éclairée de flambeaux.
En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit où hoquetait l'épouvantable agonie.. non pas des fantômes, mais des vivants... des courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, Catherine de Médicis!...
La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:
—Mon fils...
De sa main glacée, elle toucha le roi au front.
Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, chercha à repousser cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de remords, il rejeta les couvertures...
Il eut un râle, un souffle:
—Du sang!...
Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...
Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des yeux d'épouvanté et d'horreur!
Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! Rouges de sang!...
Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.
Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.
D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles répéta son cri:
—Du sang!...
Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se crispèrent, et son rire, le rire terrible, le rire funèbre qui jetait l'épouvante dans les âmes, ce rire semblable à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, toujours plus fort, toujours plus sinistre...
Soudain, Charles se renversa... Mort!...
La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette main devint toute rouge.
Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide, et, d'une étreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la main de son fils bien-aimé, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix éclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:
—Messieurs!... Vive le roi!...
XLIX
LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY
Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons nos héros au point où nous les avons laissés, c'est-à-dire entrant au château de Montmorency, à l'aube du 25 août 1572.
On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à Margency, enquête qui établissait d'une manière éclatante l'innocence de Jeanne de Piennes, le maréchal avait commandé à son intendant d'aménager toute une aile du château pour deux princesses qu'il comptait héberger. C'est dans cette partie du château que furent installées Loïse et Jeanne de Piennes.
Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il avait adorée, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour à Margency...
Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et son dévouement. A peine Jeanne et sa fille furent-elles installées qu'il fit sonner le tocsin du manoir. Il ordonna à son capitaine d'armes de fermer les portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de faire charger les vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents hommes de la garnison, enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin un long siège.
En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.
François de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.
Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du château deux mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armés. Ce corps de cavalerie fut divisé en deux brigades, fortes chacune de douze cents hommes.
Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis à la tête de l'autre.
Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; et ces deux hommes, qui laissaient derrière eux tout ce qu'ils aimaient au monde, partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanité.
Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le pays jusqu'à Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'à Beauvais. Partout où il passait, il rassemblait ceux qui étaient en état de porter les armes, leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin les décidait à s'opposer, les armes à la main, à toute tentative de massacre.
Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là où on commençait à tuer, il fondait tout à coup sur les massacreurs, faisait jeter en prison les plus enragés et décrétait que tout homme pris à violenter, molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procès.
Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur salutaire aux trop fervents catholiques.
Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de fougue encore et de rapidité. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexploré dans les pays qu'il traversa.
De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'à Luzarches; de là, il remonta à Senlis, traversa Crépy, allant, revenant, courant à l'est, à l'ouest, entra en coup de foudre à Compiègne et poussa jusqu'à Noyon dans une course audacieuse.
Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le maréchal avait établi ses quartiers.
Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait duré trois mois.
Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan, toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur presque tout le reste du royaume.
Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement rétabli. Mais le maréchal, pendant un mois encore, promena sa petite armée pour achever d'intimider les forcenés.
Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps de neige, que le maréchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armée.
L'hiver s'écoula paisiblement.
Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au mois d'avril, sur la prière de François.
Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la santé de Jeanne de Piennes avait achevé de se rétablir. Sa beauté était redevenue éclatante; toute pâleur avait disparu; cette ombre de mélancolie, qui couvrait son visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en noir, s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses lèvres un soupir de bonheur.
Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!
C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...
Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert sur la colline de Montmartre s'était cicatrisée moins promptement qu'on n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal et le chevalier étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée là.
Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même pris une bonne mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lèvres, l'animation extraordinaire de son teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que, parfois, elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraître alarmant.
En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.
Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle devint d'une gaieté dont les éclats, par moments, amenèrent de soudaines épouvantes dans l'âme du chevalier.
Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois ses mains sur sa poitrine, et murmurait:
«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me consume...»
Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signé dans la grande salle d'honneur du château.
La veille, le maréchal dit à Pardaillan:
—Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maître et seigneur du comté de Margency... Prenez-les comme un gage de mon affection et de ma gratitude...
—Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que je veux offrir à celui qui fut mon maître, et me légua le nom de Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout bien au monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange que vous me donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard, monseigneur, il conviendra peut-être que je m'appelle le comte de Margency.
Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le maréchal comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma les parchemins dans un coffre.
Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la foule des seigneurs accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de Pardaillan.
La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un Montmorency pouvait en offrir à de tels hôtes.
Le soir, les invités repartirent.
En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la plus stricte intimité, vu le deuil du jeune époux.
Le matin du 26 avril se leva enfin.
Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers étaient en fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une verdure tendre; la campagne parsemée de bouquets—pommiers blancs, poudrés à frimas—saturés de parfums—lilas, violettes, muguet—la campagne si douce et si plaisante à l'oeil, en ces jours où le monde renaît, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et frileux encore. Cette journée passa comme un doux songe d'amour.
Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres souvenirs... C'est que cette date du 26 avril était à jamais gravée dans son coeur. Vingt ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'était consommée son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même nuit, il était parti pour Thérouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour le malheur!...
Le soir vint. Onze heures sonnèrent.
Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à celui qu'il portait le 26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du départ: en effet, ce n'est pas dans la chapelle du château que devait s'accomplir la cérémonie... Loïse et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal et Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit la route sous un clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrêta devant une pauvre petite église:
La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!
Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!
Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... et près de l'autel, une vieille, très vieille femme qui pleurait, nourrice de Jeanne! Le prêtre commença son office.
Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient par la main; leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se croisait, il y avait comme de l'extase.
Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur le visage Jeanne l'effet de cette scène. La mémoire allait-elle se réveiller? La raison allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de bonheur?...
Les anneaux furent échanges.
Le prêtre prononça les formules sacramentelles.
Loïse et Pardaillan étaient unis!...
Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient à cette minute même tournés vers le sire de Piennes Pour demander sa bénédiction suprême, d'un même mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se tournèrent vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de leur bonheur infini, s'inclinèrent doucement, ployèrent le genoux...
Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne de Piennes était demeurée indifférente, loin de ce monde, aux prises avec les pensées obscures qui évoluaient dans les ténèbres de son esprit.
Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt sur le prêtre, tantôt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un moment, elle passa ses mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout à coup, elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.
—Où suis-je? balbutia-t-elle.
—Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.
—Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle son beau regard noyé de larmes.
La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui régnait dans l'église, elle contempla tout ce qui l'entourait.
Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:
—L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma fille?... oh!... est-ce bien toi, François?... Est-ce que je rêve?... Non... je suis morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...
—Jeanne!...
—Ma mère!...
Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, épouvanté.
Jeanne avait répété:
«Morte!»
Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle était tombée à la renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son père. Un instant, ses bras essayèrent de se soulever comme pour bénir les êtres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et s'attachèrent à François... un céleste rayonnement d'amour intense et de bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...
François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit dans ses bras... la tête de Jeanne retomba mollement sur son épaule... C'était fini!...
Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loïse et Pardaillan s'éleva, solennelle te tremblante:
—Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient à vous.
Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, comme le soleil se couchait dans une gloire pourpre François de Montmorency, en grand deuil, l'âme noyée de regrets, se promenant dans le jardin du château. Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme buisson de chèvrefeuille.
Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste sérénité de ce beau crépuscule.
Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent un long baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfumé comme la radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.
Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tête dans ses deux mains, et murmura:
«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loïse est fiévreuse depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un éclat funeste!... Est-ce que je n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants, pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...
Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable des deux amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, onduleux, enlacés... Dans l'ombre ils semblèrent ne former qu'un seul être... Puis ils disparurent au détour d'un massif de roses.
Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de François de Montmorency.
Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui résume tout le doute et toute l'espérance des hommes:
«Qui sait?... Peut-être!...»
TABLE
I.—Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère. II.—Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles. III.—L'astrologue. IV.—Ordre du roi. V.—L'orage gronde. VI.—L'orage gronde (suite). VII.—Premier coup de foudre. VIII.—Gillot. IX,—Panigarola. X.—Où tout le monde se trouve heureux. XI.—Entrevue de Damville et de Pardaillan. XII.—Où Maurevert joue un rôle important. XIII.—Le Temple. XIV.—La reine Margot. XV.—L'escadron volant de la reine. XVI.—L'escadron volant de la reine (suite). XVII.—Le moine. XVIII.—Les fiancés. XIX.—Les ribaudes. XX.—La dernière farce de l'oncle Gilles. XXI.—Dieu le veut! XXII.—Le cimetière des SS Innocents. XXIII.—Les amours de Pipeau. XXIV.—L'amiral Coligny. XXV.—La nuit terrible. XXVI.—La chambre de torture. XXVII.—Le messie de la Sainte-Inquisition. XXVIII.—Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et nouvelle ruine de Catho. XXIX.—Ce qu'il y avait dans le silence. XXX.—Les mystères de la réincarnation. XXXI.—La mécanique. XXXII.—Des visages penches sur la nuit. XXXIII.—Le roi qui rit. XXXIV.—Entrée de Catho dans la gloire. XXXV.—Lions déchaînés. XXXVI.—Ici l'on tue. XXXVII.—La marche au gibet. XXXVIII.—Parole mémorable de Bême. XXXIX.—Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy. XL.—Profils de gargouilles. XLI.—Visions tragiques. XLII.—L'oasis. XLIII.—«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...» XLIV.—Entre le ciel et la terre. XLV.—Comme à Thérouanne. XLVI.—Les Titans. XLVII.—La bonne étape. XLVIII.—Suée sanglante. XLIX.—Le printemps de Montmorency.