L'épopée d'amour (continued 4)
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—Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan est encore dans votre couvent?
—Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais faire.
—Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.
—J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...
—Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques instants?
—Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.
—Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.
—Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.
Le comte salua et se retira, l'âme ravie...
Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.
—C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»
Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées...
«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!» songea Marillac.
Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.
Elle s'arrêta devant la prison du Temple.
Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été une ville dans la ville.
Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.
La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque.
Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.
En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François Ier l'avait employée à cet usage.
Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher royaliste.
Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant—une belle brute qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.
Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction de gouverneur du Temple.
Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.
Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en prévalut naturellement comme d'un grand service.
Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier.
Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention d'assister, cachée, à cette opération.
On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.
Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de Coligny.
Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux. C'était royalement payé.
Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.
«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse épousera le comte de Margency, voilà tout!»
Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant fortement.
Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant.
Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car il faisait nuit.
—Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.
«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»
—C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?...
—Lisez ceci.
—Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...
—Et extraordinaire, monsieur de Montluc.
Le chevalier frissonna longuement.
«Pour samedi, à dix heures, bon!»
—Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert.
—Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais d'ivrogne.
Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma.
—Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle de Montluc.
—Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.
A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de douleur:
«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!
—Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.
Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras.
—Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...
—Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble!
—Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!...
—Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.
Le chevalier n'avait pas bronché.
—Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...
Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre.
Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en sûreté.
Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui.
Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge...
Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé!
Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée du vieux routier.
—O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...
Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son fils.
C'était la première fois!...
Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger d'une taloche—bien rare du reste—le petit lui tournait le dos après l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré encore!
Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement douloureux.
—Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables... mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême moment... pleure ta jeune existence brisée...
—Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.
—C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?
—Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où...
Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le cachot.
—Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!
Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques heures.
Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.
Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna vers son père.
—Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte—et il nous faudrait pour cela dix à quinze jours de travail—nous tomberions dans un couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine d'arquebusiers...
—Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.
—Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine de gardes...
—N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...
—Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une trop vilaine grimace.
Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé.
—A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis: celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.
Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure d'Espagnole.
La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.
La brune s'appelait Pâquette.
Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives.
Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:
—A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.
—Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.
—Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà jalouse.
—Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et d'amour.
—Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.
Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.
—Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse!
La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente impudeur.
Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.
—Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette.
—La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...
—Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?
—Non, par le diable, c'est mieux que cela!
—Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue passementée d'or?
—Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes brebis...
—Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains.
—Non... voir torturer!...
La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu pâles.
Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.
—A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants. A boire!
—Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.
—Rien, dit Montluc.
—Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?
—Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de Pardaillan... le père et le fils...
Les deux ribaudes firent le signe de croix.
—Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?
—Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...
Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place, un procès peut-être!...
Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:
—Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure... n'oubliez pas... dimanche!...
XIV
LA REINE MARGOT
Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses qui se débitaient rapidement.
Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fête.
Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant dans ces physionomies.
Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches, portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes.
Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule.
Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles IX appelait déjà la reine Margot.
Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis, jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur; puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait pénétrer dans le lieu saint.
On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable.
Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du Louvre se mirent à tonner.
Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression:
«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»
Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple rang de chaque côté.
Les bourgeois vociféraient.
Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés. Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la laissait se déchaîner!
La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors d'atteinte, exaspéra la multitude.
Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on accusait tout haut de protéger les hérétiques.
«Il nous faut un capitaine général!...»
Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
«Guise! Guise! Guise, capitaine général!
«A la messe les huguenots!»
Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
«Les voilà! Les voilà!...»
Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines éparses se résorbèrent en curiosité.
Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des applaudissements éclatèrent même.
Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants d'acier et de broderies.
Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi de France.
Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux menaçants.
Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il, attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des lèvres.
La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des hurlements forcenés de:
«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»
Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme; votre mari a-t-il été à confesse, au moins?»
Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes d'une réelle splendeur.
Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:
«A la messe! A la messe!»
Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins riches, mais plus sévères que les catholiques.
On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin, à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques.
Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux plaisanteries, aux insultes.
Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancée.
Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou et Kervier, toujours inséparables.
Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers.
Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies, de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette, entrèrent les premiers dans Notre-Dame.
Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre.
Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri.
Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui, et qu'on attendait qu'il fît le signe croix.
—Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer d'être heureux.
En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit faiblement et se dirigea vers son trône.
Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un spectacle d'une magnificence inouïe.
Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes, et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait;
«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»
Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de mettre pied à terre devant le grand porche.
Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans paraître entendre les hurlements.
—A la messe! à la messe! vociféra Pezou.
—Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
—Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.
Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en criant:
«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...»
Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...»
Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers l'oreille du Béarnais, avait murmuré:
«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au camp, ni à la ville, ni à la cour.»
Le troisième; c'était Marillac.
Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés.
«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux.
Alice, à ce moment, songeait ceci:
«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour moi.»
Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément!
La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de fleurs de lis.
Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre d'heures.
—Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres.
—Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
Catherine répondit:
—Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort!
Salviati tressaillit.
—L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que jamais.
—Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
—Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...
—Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
—Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
—La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans émotion.
Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:
—Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.
—Madame!...
—Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix funèbre.
En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait. Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé.
Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se passait autour d'elle.
Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX, la fille aînée de Catherine.
Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa place dans le cortège, il avait dit au roi:
—Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
—Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume.
Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec son plus charmant sourire, repartit:
—Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude.
Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois, étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens qui l'entouraient.
—Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati?
—Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
—Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de nous.
—Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
—Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
—Si fait. Je sens l'encens...
—Et moi, je sens la poudre.
Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois, peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus d'ironie:
—Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je réellement compter sur vous?
—Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à Paris...
—Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur que d'une chose?
—Laquelle, sire?
—C'est de me mettre à vous aimer.
Margot eut un sourire plein de coquetterie.
Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps que vous logerez au Louvre?
—Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue.
Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant que se déroulait la cérémonie nuptiale:
Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques, archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes, passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du Louvre.
Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son mari jusque dans son appartement.
—Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire!
—Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?
—Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le roi.»
Henri baissa la tête, pensif.
—Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour...
—Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson.
Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles de fête.
«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.
—Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté.
Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
—Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe?
—Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
Et, en elle-même, elle pensa:
—Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France.
XV
L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE
Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave s'était répandue avec des hurlements si féroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les ponts-levis.
On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le temps ne se fût soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eût engagé les Parisiens à rentrer chez eux.
Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés reçurent stoïquement les averses en criant de plus belle:
«Vive la messe! Vive la messe!»
Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient sans inquiétude: ils étaient les hôtes du roi de France, et il leur semblait impossible que le plus grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs d'hospitalité en les faisant malmener.
Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, et à défendre le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux soupçonnaient la main de Guise dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils défendraient le roi et le maintiendraient sur le trône.
Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine écoutait avec un sourire aigu.
A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un balcon en lui disant:
—Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple qui vous acclame.
Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur éclata:
«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux huguenots!»
—Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse à votre place!
Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'intérieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.
Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain, il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle.
Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.
Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arrêter devant une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être donnait-elle un mot d'ordre.
Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses filles qui l'avaient escortée dans toutes ses évolutions.
Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.
Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit.
—Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil, tandis qu'Alice avançait un coussin de velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne me quitterez pas...
—Cependant, madame...
—Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte de Marillac ce soir à huit heures...
Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine haussa les épaules.
—Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque nous allons nous séparer sans doute, je veux vous parler avec entière franchise: c'est Laura qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui vous avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.
Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante insurmontable que lui inspirait Catherine.
—Cette Laura est une laide créature, continua la reine; chassez-la dès demain... Mais, pour en revenir à ce que je disais, je sais donc que vous avez donné rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu bien du mal à garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je vais vous le dire: le comte devait vous conduire à minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi?
—Non, madame, balbutia Alice.
—Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc que j'ai tout fait préparer pour que votre union avec le comte soit couronnée ce soir...
L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia:
—Mais la lettre, madame...
—La lettre? ah! oui... eh bien?
—C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante d'espoir.
—Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la lui ai remise à lui-même! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... à onze heures, vous verrez le marquis, et à minuit, le comte de Marillac arrivera, je me charge de le prévenir...
Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.
Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la reine dans le même lieu, presque à la même heure, cela lui semblait une redoutable conjoncture.
Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du mariage qui se préparait? Aurait-il donc cette grandeur d'âme de disparaître, la laissant libre, heureuse?...
—Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.
—Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée de bonheur et de crainte...
—De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola peut tout apprendre à Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes précautions... ils ne se verront pas.
—Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de joie sincère, que ne puis-je mourir pour Votre Majesté!...
—Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien plutôt!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entière franchise... j'espère que vous-même...
—Interrogez-moi, madame!
—Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous faire? J'entends non pas seulement demain, mais dès cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en allez-vous?...
Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète pensée de la reine.
Le comte de Marillac, c'était son fils!
L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, dans la soirée même où la reine de Navarre l'avait chassée. Ce terrible secret, elle l'avait enfermé au plus profond de son coeur.
En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait Marillac du jour où le mystère de sa naissance menacerait de s'éclairer.
Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils. Elle sait que je ne puis vivre à Paris sans risquer d'être démasquée à chaque instant. Elle sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se fait la nuit, en plein mystère...
—Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre Majesté.
—Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre tête. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte?
—Eh bien, madame, pour être franche comme me l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent désir que de quitter Paris. Votre Majesté me pardonnera, j'ose l'espérer.
—Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-être sincère, vous partirez... mais quand?
—Dès cette nuit, si je puis, madame!
Catherine demeura pensive pendant quelques instants.
Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière fois dans son esprit la nécessité du meurtre de son fils.
Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être inutile!
—Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra à la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donné les ordres nécessaires pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. De là, vous passerez en Italie. Vous vous arrêterez à Florence et vous y attendrez mes dernières instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous le dis?
—Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à genoux.
—Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous de l'en détourner? Et s'il persiste, de m'en aviser?
—Jamais nous ne reviendrons en France, madame!
—Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...
Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.
—Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée du peu que je possède, dussé-je marcher à pied, je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...
—Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves à vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance illimitée.
—Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...
Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.
—Il y a une faute dans ma vie...
Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.
—Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant à ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute même... Pour vous parler plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François ne sont pas mes seuls fils...
Alice n'eut pas un tressaillement.
Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur de sa part. Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse surprise.
La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:
—J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches du trône.
—Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des fils de Votre Majesté aurait donc été écarté dès sa naissance...
Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque à convaincre Catherine.
—Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi défunt...
—Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une si terrible confidence....
—Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance, à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...
—Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment oserais-je me permettre une pareille pensée!
Catherine se leva brusquement.
—Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses pas...
Alice frissonnait.
Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu'il y avait d'obscur dans la pensée d'Alice...
—Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le connaît...
—C'est faux, rugit Alice.
—Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...
—Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...
—Comment le sais-tu?
—Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...
La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit lentement sa place et murmura:
«Me suis-je trompée?...»
Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea sur l'instant même son plan d'attaque.
—Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a enseveli en lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...
L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.
«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils est vivant! Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de l'entraîner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que ce fils... c'est Déodat lui-même!»
Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles confidences.
Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait appeler un mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura:
—Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais tout au monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux comprendre cela, toi.
Alice demeura écrasée.
—En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...
—Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des années, c'est de cela que l'on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... Comme je l'ai cherché... Comme je le cherche encore!...
Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine semblait oublier la présence d'Alice.
—Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à chercher l'enfant que l'on aime en secret sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est sur toi que je compte...
—Sur moi, madame, balbutia l'espionne.
—Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t'a jamais entretenu de ce mystère... mais à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît mon fils!... Alors...
—Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
—Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret... c'est le dernier service que je te demande, Alice!
Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
—Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en vain...
—J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors d'elle.
—Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..
—Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!...
—Hélas! en es-tu bien sûre?...
—Aussi sûre que je vois Votre Majesté!
Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.
La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la haine furieuse qui s'était accumulée en elle, avec l'épouvante que le secret n'eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en elle-même:
«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils étaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!...»
Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.
—Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... D'ici là, vous êtes ma prisonnière... quelqu'un viendra vous prendre ici...
Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par l'émotion plus encore que par le respect.
«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous touchons au bonheur.»
XVI
L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée s'achevait dans une joie sans mélange.
Au-dehors, tout était silence et ténèbres.
A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée dans une profonde obscurité.
Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.
Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes montaient la garde.
Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre personne qui se serait approchée.
Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes inconnues qui devaient venir.
Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.
Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure confus qui n'était pas un murmure de prières.
Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.
Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.
Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille n'avait pas vingt ans.
Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.
Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.
Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.
Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.
Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait pour unique ornement un beau rubis.
Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
Dix heures sonnèrent...
Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.
Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...
«La reine! Voici la reine!»
Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées, frissonnantes.
Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement de la sacristie.
Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.
Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
Toutes s'agenouillèrent.
Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.
Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.
La reine jeta un long regard sur ces filles.
Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle avait dû produire.
Oui, la reine était émue!
Un souvenir traversa son esprit.
Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en déroute.
Du sang et des danses!
Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
De la mort et de l'amour!
L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces formidables contrastes.
Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont elle était très sûre.
Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.
Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de Catherine les brûlait...
Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles d'effroyables passions...
Tel était l'escadron volant de la reine.
—Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes véritables filles selon mon coeur.
Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche, assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.
Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.
Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.
Un geste de la reine calma cet orage.
Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.
—Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez toutes égorgées!»
La reine parlait sans colère.
Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.
—Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle Alice de Lux.
—La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.
Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements s'apaisèrent.
—L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et Marillac seront ici.
Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.
Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le reste. Ce signal...
Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.
—Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.
Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:
«Dieu le veut!...»
Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance, l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se glissèrent à la place qui leur avait été désignée.
Et, le poignard à la main, elles attendirent.
XVII
LE MOINE
Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait alors sur le point d'éclater.
Onze heures sonnèrent.
Puis la demie.
A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.
—Madame..., balbutia-t-il.
Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:
—Catherine!...
La reine releva la tête; cette tête était effrayante.
—René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?
Ruggieri joignit les mains:
—Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!
La reine s'était mise debout.
—René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.
Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?
—Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les surveillerai...
—Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...
—Non! c'est le tonnerre qui gronde!
—Va ouvrir, te dis-je!...
—Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...
La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle le releva.
—Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde toi-même!
Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.
—Va ouvrir! commanda la reine.
Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
Son capuchon était rabattu sur ses yeux.
Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.
—Où dois-je aller? demanda lentement le moine.
Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque, sans expression humaine, gronda:
—Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
Le moine tressaillit longuement.
Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.
Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.
Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.
—Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et songea:
«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»
—Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un instant, vous allez voir celle que vous aimez...
—Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.
—Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»
La reine tendit au moine un papier plié en quatre
—La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!
—Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?
—Oui, oui!...
—Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?
—Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
—Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme votre amour à vous a survécu à ses trahisons?...
—Madame! Madame! râla le moine.
—Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...
D'un geste violent, le moine écarta sa robe.
Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au cou, une forte dague à la ceinture.
Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix sifflante, haleta:
—Voilà qui décidera!
XVIII
LES FIANCÉS
Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle était entré le moine.
Il était à ce moment près de minuit.
Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même Le carrosse s'arrêta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles était Alice de Lux, pâle, vêtue de blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. Les deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse qui s'éloigna aussitôt.
L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un instant palpitante, interrogeant les ténèbres que les quatre flambeaux du maître-autel, là-bas, tout au loin trouaient de leurs lumières blafardes.
Mais une main saisit sa main; une voix murmura à son oreille:
—Mon enfant, vous voilà donc?...
Alice reconnut alors la reine.
—Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va venir...
—Comme vous êtes bonne, madame!...
—As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
—Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois pas... le prêtre... Quoi! personne dans cette église?...
—Patience! te dis-je...
—Voici minuit qui sonne, madame.
—Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.
En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, le signal fut frappé à la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
—C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange que la reine fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle n'eût pas commis le soin d'ouvrir à quelque domestique; qu'elle-même, de ses mains royales, s'occupât de cette besogne.
Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible araignée embusquée au centre de la toile qu'elle avait tendue.
«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.
Elle se trompait: c'était bien Marillac!
La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église pour s'assurer que le comte était venu seul.
—Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec vous deux ou trois amis?
Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. Il s'inclina avec une profonde émotion. Ah cette reine qui attendait à la porte, qui lui ouvrait elle-même! Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle preuve d'excessive bienveillance!
—Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a ordonné de venir seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais résolu de me faire accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera libre que demain matin...
—Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa poitrine.
Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutôt qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains s'enlacèrent et ils oublièrent l'univers...
D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés par les quatre étoiles qui brillaient faiblement.
La reine marchait derrière eux, les couvant de son regard funèbre.
Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.
Alice murmura:
—Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha à l'épaule et dit:
—Voici celui qui va vous unir...
Le moine se releva lentement, découvrit son visage et se tourna vers les fiancés...
XIX
LES RIBAUDES
En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans la petite maison de la rue de la Hache.
A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était arrivé.
—Alice? demanda-t-il.
—Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse.
Marillac sourit.
—Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!...
—Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
—J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas avant, pas après, où vous savez...
—C'est bien...
—Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi!
Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne dame!...
—Dieu vous conduise, monsieur le comte!
Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et disparut.
La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre.
Neuf heures sonnèrent.
Alors, elle grommela:
«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est en bonnes mains.»
Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
«E finita la commedia. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!»
Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux coups de marteau.
Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un coffret.
Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire.
La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux d'écus d'or—toute sa fortune!
«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine...
Un coup violent retentit au-dehors.
Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant un poignard, elle se posta derrière la porte.
«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!»
Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la maison.
Laura, alors, respira:
«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...»
Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint avec un petit sac.
«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!»
Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma solidement.
Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids de sa sacoche.
Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre.
Il était alors neuf heures et demie.
Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et hôtelleries étaient fermées...
Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.
Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée.
Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle. Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.
Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...
«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle était revenue!...»
Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les jointures d'une porte.
Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait au-dessus de la porte en grinçant au vent.
L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant.
«C'est une auberge!» gronda-t-elle.
Et elle s'élança vers la porte.
A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empêcher de crier.
Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux.
—Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas les pattes! En voilà une enragée!...
La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se retira; Laura se mit à hurler:
—A moi! Au guet! Au meurtre!
Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une pression savante...
Laura se débattit quelques instants encore.
Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée.
Elle était morte.
Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel noir.
Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera plus jamais!»
Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle.
«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...»
Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette conscience obscure.
Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien morte.
Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit: combien pour une vieille femme?—Cinq écus de six livres, ce n'est pas trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce pas?—Compris, par les boyaux du diable!—Bon, qu'il me dit encore. Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon brave, et on a l'oeil sur toi.—Paix, monseigneur! La besogne sera faite et bien faite!—Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres; c'est pour toi!...»
Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.
«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!»
Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre.
Le truand se releva.
«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons là, j'ai soif...»
Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous la table.
Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux d'écus, sentit les pierres sous ses doigts.
«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?...»
Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait la sacoche?...
Peu nous importe, au fond.
Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par Catherine, qui avait toutes les prudences.
Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle.
Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette «grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui composaient la clientèle nocturne du cabaret.
En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire. Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses anciennes connaissances.
Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et causait avec deux jeunes femmes.
Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du début la conversation qu'elles eurent avec Catho.
Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre en disant:
«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander...
—C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander, fit l'une des deux femmes.
—Et c'est grave, ajouta l'autre.
—Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés...
—Mais aussi, comme nous t'aimons!
—Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté... S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez votre beauté du diable!
Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts qu'elle leur reprochait.
La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de coude que lui donna Pâquette.
—Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête...
—Pour quand? fit Catho souriante.
—Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer... surtout si tu nous aides.
—Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque collier, quelque ceinture?
—Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues, comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non, il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées...
Catho leva les bras au ciel:
—Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces robes, qui pourtant vous vont à merveille?
—Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.
—Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!
—Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner.
Catho demeura stupéfaite.
La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien vrai.
—Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en frémis encore lorsque j'y songe.
—Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
—Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur du Temple?
—Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
—Et où devez-vous voir la question?
—Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues pour l'assister.
—Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...
—Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit Pâquette.
—Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!
—Et nous attirer sa colère!
—Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il faut.
—Pour samedi?
—Pour samedi soir, c'est entendu!
Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne aubergiste.
—Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va questionner?
—Ils sont deux, fit Pâquette.
—Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
—Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils.
Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant, s'occupaient à déchiqueter une tartelette.
Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus.
Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à l'idée que cet homme devait mourir.
Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie.
Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à part.
Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir. Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le chevalier.
Ils devaient mourir!
On devait les torturer!...
Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur l'heure, elle aussi.
—On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes?
—Moi? Non..., murmura Catho.
—Alors... c'est entendu? nos robes...
—Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est pour dimanche?
—Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
—Ah!... samedi soir...
—Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?
—Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.
Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains, et murmura:
«Dimanche! Dimanche matin!...»
Et, alors, elle se prit à sangloter.
Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un jour.
Ceci établi, revenons à Catho.
Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.
L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions inébranlables:
«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au Temple!»
Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la grande salle.
Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:
—Que se passe-t-il encore?
—Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
—C'est la Roussette et Pâquette!
Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de leur beauté.
Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.
—Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
—J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une autre.
—Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.
La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur innocence.
—Silence, toutes et tous! commanda Catho.
Le silence se rétablit à l'instant.
—Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.
—Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en ferai une maladie...
Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur elles.
—Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et commença:
—Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»
—Faut voir, que dit Fifine.—Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?
—C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et Fifine-aux-soldats.
—C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.
—Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!
Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.
—Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!
Catho saisit la fille par le bras.
—Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais long sur ton compte... et vous toutes hein?
Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.
—Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de belles!...
—Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.
—Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!
La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la société se dispersa.
Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour, Catho les retint:
—Restez, je veux vous parler! dit-elle.
L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.
Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur dit:
—Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?
—Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...
—Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!
Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles tremblaient de terreur.
—Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.
—Commande! dirent-elles en claquant des dents.
—Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus; c'est facile.
—Que faut-il faire?
—Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
—On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
—C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.
—Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
—Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au Temple.
XX
LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES
Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à l'hôtel de Mesmes.
Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel cataclysme...
Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes.
L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte.
«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?