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Les Pardaillan — Tome 02

L'épopée d'amour (continued 7)

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—Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité du roi?

—Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...

—Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle comme la mort.

Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:

—Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi qui parlerai!...

—Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!

Condé lui tourna le dos.

Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.

Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les imprécations horribles retentissaient plus violentes.

Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...

—Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!

—Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française! C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?

—La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...

—Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème! Attends! Attends!...

Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était chargée.

—Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne pas tomber.

—Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.

Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.

—Renonce! hurla-t-il de nouveau.

—Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!

—Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...

—A la messe! fit Henri de Navarre.

—Oui! Choisis! La messe ou la mort!...

—Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!

—Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé

—Moi, sire, je choisis la mort!

Le roi fit feu.

Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.

Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus de la tête du jeune homme.

—Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous trois jours!

Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...

Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme sur tous les points de Paris.

Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:

«Tuez! Tuez!...»

On tuait.

«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»

Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.

«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»

Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.

Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:

«Tuez! Tuez! Tuez!...»

Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...

Et il tira.

Puis il saisit une autre arquebuse

Et il tira...

Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer, il tirait.

Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler:

«Tuez! Tuez! Tuez!...»

Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis.

Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et tragique...

Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait, se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte rauque, un cri bref:

«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»

Et cette loque, c'était le roi de France!

Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet.

XXXIV

ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE

Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!

Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner une complainte.

Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer, d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs griffes.

Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient!

A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie.

Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.

Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières, il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une arquebuse et disait:

—Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois écus...

—Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée.

—Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière.

—Voulez-vous vous taire? dit Catho.

Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits.

Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.

Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.

—Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!

Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait, terrible et sombre.

Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une autre cloche...

—Le tocsin! dit une vieille mendiante.

—Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?

Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.

Soudain, une porte basse fut ouverte.

La Roussette et Pâquette apparurent.

—En avant! hurla Catho.

—En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.

—Par ici!» cria la Roussette.

Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.

—J'ai les clefs! glapissait Pâquette.

—Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette.

—Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce?

—Par là!

Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur tumulte.

Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?... Arrière!...

—En avant! vociféra Catho.

—Feu! Feu! hurla la voix...

Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et commandés par un officier venaient de faire feu...

Voici ce qui s'était passé:

Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!

Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer.

Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.

Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des ribaudes.

Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient et leurs coups portaient...

Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur Paris.

Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant de soldats étaient tombés.

Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata.

Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat demeurèrent dans un coin.

—En avant! rugit Catho.

Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.

Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de tomber, blessées—mortellement peut-être.

Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des trois prisonniers.

—Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.

—Je ne sais pas! dit le soldat.

Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une masse.

—Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier.

—Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...

Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.

—A toi, dit-elle au sergent.

—J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort

Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.

Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.

Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.

Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.

Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:

—Si tu me trompes, tu es mort.

—Des lumières! cria une voix.

—Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.

—La mécanique? gronda Catho.

—Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.

Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:

—Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!

La bande cheminait le long de l'étroit boyau.

Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle.

Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.

Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.

—Qu'est cela? demanda-t-elle.

—La mécanique! dit le sergent.

—Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.

—Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.

Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez sur les dalles.

Il était mort.

Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.

Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle arracha de la manivelle.

Le grincement s'arrêta net.

Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du monstre et celui de Catho.

—Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de femmes.

—Où sont-ils? râla Catho.

—Là! fit le gnome.

—Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!

Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle, bosselait le mur.

Catho lâcha le gnome et bondit.

Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer.

Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer s'ouvrit.

Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...

—Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant.

Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres.

—Sauvés!...

—Catho!...

Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes.

Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.

Alors, ils comprirent!

Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!...

D'un bond, ils furent près de Catho.

D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser.

Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du rêve de son âme simple, violente et douce.

Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.

Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train d'accomplir la grande hécatombe.

Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.

Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix brève:

—Partons! Malheur à eux!...

—Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons quelque chose à faire!

Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y découvrir une émotion.

Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents serrées:

—Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens, Catho!

Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.

Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.

Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.

—Partez!, râla Catho.

—Sans toi! Jamais!...»

De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.

—Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...

—Catho! ma pauvre Catho!

Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée.

Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême effort de la vie qui quitte le corps.

—Morte! gronda le vieux Pardaillan.

—Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix féroce, délirante et tremblante à la fois.

Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une vingtaine de soldats.

Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation—à son rêve de magicien fou furieux!

XXXV

LIONS DÉCHAÎNÉS

Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.

—Catho est morte!

—Vengeons-la!

—Mort au guet!

En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient—des poinçons, paraissait-il.

Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques des deux soldats tombés.

Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.

Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus avancés.

En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment l'escalier.

Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque juron, un homme qui tombait.

Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.

—Feu! tonna la voix d'un officier.

Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un bond...

L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il hurla:

—En avant!...

Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et, autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les femmes.

Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux et vociférant des malédictions.

—A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!

Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce qu'il faisait.

Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.

—Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!

Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.

—Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...

On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était occupé à quelque sinistre besogne.

Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux des deux fenêtres.

Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.

—Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!

—Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?

—Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!

A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui hurlaient:

—Victoire! Victoire!...

Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.

Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs forêts.

Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter au-devant d'eux.

Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba tout d'une masse.

Les Pardaillan passèrent!...

Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.

Deux coups de feu éclatèrent.

Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la table de sa salle à manger...

A ce moment, il était trois heures et demie.

Le jour grandissait.

Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une croix blanche.

Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...

—Libres! gronda le vieux routier.

—Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...

Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.

—Pas blessé? demanda le vieux.

—Rien, ou presque. Et vous, monsieur?

—Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...

—Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...

—Mais où?... Chez Montmorency?...

—Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...

—Où aller, alors?

—A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...

—Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!

—Il a menti, peut-être... Allons!

Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures du matin.

Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.

Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour deux catholiques forcenés.

La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens d'armes qui hurlaient:

—A sac! A sac!

Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le tumulte cria:

—Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...

Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des fenêtres de l'hôtel.

XXXVI

ICI L'ON TUE

Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et, de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se placer près de lui et lui dit à voix basse:

—Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!

Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les vociférations de:

«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»

Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée; Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel.

Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie:

«Ici, l'on tue!»

—Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui.

—Je vois! répondit le colosse.

C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême.

A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du Havre, et de cent cavaliers.

—Ça va se faire! dit Guise.

Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée, frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, entouré de ses gardes—ces gardes que Charles IX avait laissés pour protéger Coligny.

—Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?

—Commencez! répondit Guise.

Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral.

Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux, en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny.

«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme

—L'Antéchrist! répondit Bême.

Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.

—Il est mort, dit-il froidement.

Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort.

—Face de traître! râla-t-il.

Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira. Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face souillée.

Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte.

Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux grands flambeaux.

A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.

Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants, Cosseins avait placé partout des gardes.

Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et lui dit d'une voix étrangement paisible:

—Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts.

—Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son livre.

Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur s'affaissa, sans une plainte tué raide.

Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite.

—Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.

—Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri!

Et il jeta son poignard.

Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.

Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:

—Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.

—Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême.

Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait, brisait et hurlait:

—Taïaut! Taïaut!

—Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...

Bême s'acharnait.

—Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...

Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner sa proie alors qu'il est repu.

Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats.

—C'est fait! hurla Bême en se penchant.

Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui durent jadis épouvanter les rêves de Dante!

Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.

Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces, distinguèrent:

—Vive la messe!

—Vive le pilier de l'Eglise!

Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême:

—C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...

Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour.

Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent.

—C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens! Tiens!...

Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.

—Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons catholiques!

—Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache.

Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua à cravacher;

—Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!...

Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards...

Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards, des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort.

Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.

Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.

Ce trou, c'était une porte ouverte.

Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et l'emportait.

Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...

Des coups énormes ébranlèrent cette porte.

Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.

—Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son fils.

Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...

—Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées.

Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait:

—Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»

XXXVII

LA MARCHE AU GIBET

—Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.

Guise se pencha, féroce, le poignard levé.

—Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que veux-tu?

—Vous voulez pendre l'Antéchrist?

—Oui! Que veux-tu? Dépêche!

—Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut mille écus d'or!»

Guise éclata d'un rire terrible.

—C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist parles pieds, voilà tout!...

Bême se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de séparer la tête du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le traînaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse sanglant traînant dans la boue.

Et tous suivirent. Guise en tête!...

La marche au gibet, la marche macabre du corps traîné dans la boue gluante de sang, commença à travers les rues de Paris, parmi d'autres cadavres, dans le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre des détonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...

Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession que conduisait Guise.

Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny sautait sur les cailloux, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos... Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre, bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'éleva dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan déchaîné.

XXXVIII

PAROLE MÉMORABLE DE BÊME

Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage.

«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la débarbouille...

Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau. Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne.

En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers lancés aux trousses des Pardaillan.

Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux, se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air.

—Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un trésor!

—Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...

—Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...

—Oui, oui!...

—Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort, en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y!

Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en poussant un rugissement de joie.

Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont l'ensemble traçait le rectangle de la cour.

D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune issue possible.

Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande faisait irruption dans l'escalier.

—Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des renards?

—Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions, il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être broyés; nous sommes au paradis en comparaison.

En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier, donnant sur une cour étroite.

—Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre.

—Une planche! Vite, une planche!

Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser...

Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque étage.

Ils se regardèrent, tout pâles...

Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...

—Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une fenêtre à l'autre!...

—Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils.

En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer dans cet espace resserré.

Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!

—Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le premier!...

Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.

Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur au front, vit son père se laisser tomber en avant!

Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...

La tentative était prodigieuse, inouïe—une de ces idées folles qui germent dans la folie du désespoir!...

Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc de cercle dans le vide...

Le chevalier jeta un cri...

Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit:

—Voici la planche, passe, chevalier!...»

La folle tentative avait réussi!

Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient à la fenêtre du grenier!...

Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une fenêtre à l'autre!

Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient: prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit, posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!...

Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son fils...

Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent prostrés, haletants, sans voix...

Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.

Puis il y eut un silence relatif.

Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher, écoutaient, prêts à bondir.

—Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous montions.

—Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle de l'officier.

Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors d'une fenêtre qui donnait sur la cour.

Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne.

Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.

Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier sur l'Italie et Rome...

—Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée? Par qui? Pourquoi?

Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut tout à coup les deux Pardaillan.

Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:

—C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny?

La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.

Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut:

—C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?

—Est-ce toi qui as tué l'amiral?

—C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?

—Avec quoi l'as-tu assassiné?

—Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge.

Et il éclata de rire en ajoutant:

—Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A moi! Au parpaillot!...

En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à saccager une maison.

Mais il demeura cloué sur place.

Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant:

—Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte...

Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait tranquille. Le vieux routier le lâcha.

—Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de terreur.

—A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre d'un monstre.

—Ah! vous me voulez assassiner?

—Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules.

Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de la main gauche. Il tomba en garde.

Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.

—Voici l'arme qui convient ici, dit-il.

Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur le colosse.

Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au vieux.

Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit.

Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras.

Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité.

Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait, bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine.

Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.

Devant lui, le visage effrayant du chevalier.

Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.

—Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...

Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier effort désespéré, le chevalier lui porta le coup—le seul qu'il lui eût porté—un seul coup.

L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à travers et s'enfonça dans le bois de la porte...

Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans un soupir...

Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et, prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte bâtarde...

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour.

Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage, cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les recherches.

—Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»

Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui des regards sanglants.

Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...

Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était cloué à la grande porte fermée!...

Le cadavre de Bême!...

Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à tourner dans la cour comme un insensé en vociférant:

«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»

Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres!

Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste.

Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.

Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les cheveux.

—Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette fois, je la porterai à la reine!

Il s'élança.

—Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue.

—Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.

—Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne court aucun danger...

—Est-ce qu'on sait? Allons toujours.

—Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de revoir la petite Loïson...

Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter:

—Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué, je crois que nous ne lui serons pas inutiles...

Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse, il frémit et hâta le pas.

—Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?

Le chevalier s'arrêta, livide.

—Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom de Dieu!...

XXXIX

LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572 FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY

Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il y avait tuerie, carnage.

Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les points de Paris.

Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient...

A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée, et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing.

Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang.

Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry, dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...

A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient aux boules ou se chauffaient au soleil...

En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme; des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient les rues.

Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de saint Barthélémy:

Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency; ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge, entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville.

XL

PROFILS DE GARGOUILLES

Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? Ils ne savaient pas. Ils étaient quelque part accrochés à la borne cavalière qui se dressait sous un auvent où les avait entraînés un violent reflux de peuple.

A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel

Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles les sièges de l'hôtel s'entassaient.

Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.

Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.

«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.

Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'était Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les tourbillons de fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mêmes faces crispées; les mêmes yeux flamboyants les mêmes bouches aux lèvres retroussées... des tigres! Il n'y avait là que des tigres...

—Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!

Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans les bras.

Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une large plaie d'où le sang continuait à couler.

Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà flambait.

Pezou monta sur une table.

Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.

Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit l'expression du fauve. Sa bouche, dans un geste de délire, se colla un instant à la plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut sanglante et il sauta de la table en grognant:

—J'avais soif!...

Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de tigres qui s'élançait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quêtant, reniflant; Pezou grognait;

—Au quarante et unième à présent! M'en faut cent d'ici ce soir à moi tout seul...

—Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.

Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher de se ruer sur Pezou.

Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hôtel Montmorency.

Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils se rapprochaient de la Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvèrent soudain au milieu d'une foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, entraînés, refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et, regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; à l'intérieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains et vociférait...

—Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La Force!...

C'était en effet la maison du vieux huguenot La Force.

Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus de cris d'agonie; tout avait été massacre, serviteurs, servantes, maîtres...

La foule partit, entraînée par les lieutenants de Crucé, allant plus loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.

—Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.

—Entrons! dit le chevalier.

S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande belle salle ravagée en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq cadavres en tas, les uns sur les autres.

Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité à fracturer une armoire. C'était Crucé et l'un de ses fidèles.

Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir leurs poches.

Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou un collier de grand prix.

Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon arrachait les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.

—En route, maintenant, dit Crucé...

Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux en même temps, la face sur les cadavres.

Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing à la tempe; le vieux Pardaillan avait fracassé le rrâne de l'autre d'un coup de crosse de pistolet.

Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent un instant dans les spasmes de l'agonie...

Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur course, rasant les maisons, tâchant d'éviter les feux de joie et les bandes de carnassiers.

Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.

Quelle heure? Ils ne savaient pas.

Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant d'un éclat paisible au-dessus des tourbillons de fumée.

Et, toujours, les cloches mugissaient.

A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.

Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.

Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. Elle se composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrés; derrière eux venait une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles épées, de piques rouges.

Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement armés de poignards. Toutes ces lames étaient rouges de sang.

Tous portaient la croix blanche.

Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.

Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une tête!...

—Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule frénétique.

Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa pique au haut de laquelle la tête blafarde se balançait...

Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un même frémissement d'horreur les secoua.

—Ramus!

Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un instant les yeux...

C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...

Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette tête. Puis ces yeux s'abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.

Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur la chaussée qu'il talonna. Il cria:

—Malédiction!

Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front, et ce coup de pistolet c'était le chevalier qui l'avait tiré. Rudement, un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu!

Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la fois, mais, plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et pointa sa rapière...

—Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.

Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan, d'un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l'entrée de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, l'entraîna, le fit entrer tout entier dans l'allée!..

Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...

Le routier éclata d'un rire homérique.

Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener la bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol...

Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprêtait à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle demeurât plus longtemps... le chevalier l'arrêta soudain et dit:

—Galaor!...

Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:

—Galaor!... C'est bien lui!...

Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de tonnerre.

Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allée était bouchée par une barricade vivante.

Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de l'allée, certains qu'elle ne serait pas dégagée avant dix bonnes minutes; mais, avant de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval en disant:

—Merci, mon bon ami...

—Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière... pas d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble que j'ai dû passer par là...

Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une femme parut...

—Huguette!

Ce cri échappa aux deux hommes.

C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allée de l'auberge de la Devinière. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?

Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils essayaient de se diriger sur la Seine.

Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des loups de Kervier...

Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine; trois hommes s'y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient: c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.

—Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine, redescendre et sortir par-derrière... fuyez!

—Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur de la destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité! j'appellerai mon poème: les Matines de Paris!

—Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.

—Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de s'arracher les cheveux, opération impossible puisqu'il était entièrement chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui par là!

—Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge, la casse et l'incendie sur ma note!...

—Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.

—Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.

Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.

Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement sur les yeux, et murmura:

—Huguette, jamais je ne t'oublierai...

Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en fut bouleversé...

Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.

Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux de sa femme.

—Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l'allée...

Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.

—Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous êtes une mauvaise catholique et je vais vous dénoncer!

Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:

—Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si cette vipère s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..

Dorât s'effondra.

Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait par la porte de l'allée défoncée, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge à sac et à feu...

XLI

VISIONS TRAGIQUES

Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des arquebusades...

Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient leurs coeurs...

Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au bras droit...

C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.

Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit dans sa poche en disant:

—Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne Huguette!

Le chevalier haussa les épaules.

En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.

—Qu'est cela? dit-il.

—Quoi?...

—Rien... je me rappelle... marchons.

Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.

Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de huit à dix mille forcenés.

Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...

XLII

L'OASIS

Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs visages livides.

A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.

L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.

L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.

Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.

Il pouvait être un peu plus de midi.

Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.

Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi port des Barrés, et qui se trouvait derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel du maréchal.

Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit enfant.

L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé d'une serge.

—Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.

Et comme le porteur arrivait près d'eux:

Où vas-tu, petit?...»

L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:

—Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles sont finies...

—Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son ouvrage.

—C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.

—N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...

—Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...

—Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la porte du cimetière.

Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:

—Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément

—Oui-da.

—Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...

Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.

—Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.

—Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!

Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.

Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.

—Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le temps de nous rejoindre.

—Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...

—Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!

—Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»

Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.

—C'est là!» dit le fossoyeur.

Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:

—Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!

—Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?

—Non... mais elle va être contente.

Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...

Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.

Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...

L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:

«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous me dire votre nom?

—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...

—Le chevalier de Pardaillan...

—Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...

—Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...

—Adieu, mon enfant...

—Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.

Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.

Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:

—Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!

—Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...

Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.

Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:

—D'ailleurs, voici du renfort... fratres ad succurrendum!... allons, frère Lubin, c'est le moment!

Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement, entraînant le petit.

—C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...

Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et le suivit.

Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.

—Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient de fleurir?...

Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:

—Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!

—Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement inconscients de la comédie qui se jouait.

—C'est Dieu qui manifeste sa volonté.

—Mort aux hérétiques!

Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin entonna le Te Deum, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein mois d'août!...

Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas laisser une seule branche.

Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut avait appelés des fratres ad succurrendum (frères de renfort).

Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en quantité affluèrent.

Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie devenait plus furieuse.

Tel fut le miracle de l'aubépine...

XLIII

«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....»

Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses barques attachées à quai.

Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.

Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...

Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.

Le torrent tournait vers la gauche

Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel de Montmorency.

Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs embrasés.

La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.

Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.

Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:

—Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!

—Malédiction! râla le chevalier.

—C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!

A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante: Grâce!

Une douzaine de forcenés la poursuivaient.

La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et pantela, les mains tendues:

—Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!

Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en hurlant:

—Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»

Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.

Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible besogne.

Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante marcha sur Orthès.

Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.

Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...

Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.

Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et encore!...

D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:

—Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut! taïaut!...

Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...

Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:

—Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!

Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.

D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.

Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette scène...

Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.

Proserpine, devant le chevalier...

Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...

Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de dague du vieux routier...

Proserpine avait sauté sur le chevalier...

Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla, sa voix s'éteignit...

Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.

Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour d'eux, aboyant à la mort.

—En route! dit le chevalier.

Et sa voix avait une prodigieuse intonation.

Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.

Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples, grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...

Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes déchaînés.

—Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...

A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...

Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...

—Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!

Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:

—Pardon, ami! je t'ai insulté...

Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.

Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.

XLIV

ENTRE LE CIEL ET LA TERRE

Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...

Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à deux griffes de lion.

Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!

Ils firent face à la foule.

Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage, massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan.

Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan reculaient.

La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons, l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des jambes...

Les Pardaillan reculaient...

Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.

Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter une partie de cette forteresse...

Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas à pas...

Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés...

Un étau dans lequel ils allaient être broyés...

Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent. Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons, un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés, repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul, parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!...

Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein air, qui avait dû être son dernier palier.

Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!...

Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait l'immense clameur de mort...

Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille.

Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait, chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se déchaînait au-dessous de lui.

Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux jetèrent une lueur farouche de desespoir!

Qu'avait-il donc vu?...

La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la main, se défendant encore!...

Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que tous!

Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un dernier regard chargé d'imprécations!

Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!

C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui allait succomber!

Les deux frères enfin face à face!

Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...

—Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.

XLV

COMME A THÉROUANNE

Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait en bon ordre et sans hâte.

Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers, roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses.

A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec trente cavaliers seulement.

La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.

Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria:

—François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant?

En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.

Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues, ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.

Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:

—Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je relève ton gant?

Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle.

Pour la troisième fois, il cria:

—Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi qui vais te retrouver!

A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont.

Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer. L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait s'attaquer à un Montmorency.

François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux coups des massacreurs.

A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.

Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.

Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il entretenait.

De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel.

Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y furent entassées.

La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.

Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations; toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en murmurant:

—Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné, sans le reconnaître:

Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible ravages dans cette âme.

Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes, s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura:

—Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...

—Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?

Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.

Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.

Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement.

Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de Montmorency.

Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre.

Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les cloches sonnaient le tocsin.

Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son visage s'assombrit.

Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse.

Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant, elle aidait sa mère à se vêtir.

—Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.

—Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?

—Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et tiens-toi prête. à tout!

Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en minute. Les gens d'armes étaient à leur poste.

—Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille, que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la vertu,—monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au Louvre!...»

Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait. Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise eût procédé plus vite!

—La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe jusqu'à la Seine...

Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.

Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient livides, hagards.

—Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...

—Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les maisons! Dans les rues! Au Louvre!

—J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson parmi les hommes d'armes.

Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne:

—A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...

Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.

—Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et s'il refuse... bataille!

—Bataille! rugirent les gentilshommes.

—Ouvrez la porte! commanda le maréchal.

Le suisse se précipita vers la grande porte.

A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix éclatante, terrible, sauvage, hurla:

—A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!

—Mon frère! gronda François de Montmorency.

Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête de mort, il cria:

—Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!

Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive.

—Pied à terre! commanda Montmorency

La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries.

François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe. Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble, l'estramaçon au poing.

Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte.

—Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici! Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!...

—Ouvrez la porte! tonna Montmorency.

De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande ouverte!...

Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!

Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui s'ouvrait.

Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron:

—Premier rang!... Feu!...

Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs armes.

—En avant! En avant! vociféra Damville.

—Deuxième rang!... Feu!...

Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre, cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...

—Troisième rang!... Feu!...

—Quatrième rang!... Feu!...

Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre, livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste impuissant!...

—Fermez la porte! commanda Montmorency.

Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid nécessaire pour organiser un deuxième assaut.

Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à l'endroit où aboutissait le bac du passeur.

Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante.

Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses gentilshommes. Tout cela dura une heure.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres.

Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!

Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une chaîne.

En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans l'excavation, un tonneau de poudre fut placé.

A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le signal en levant le bras.

Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant de dix coudées l'un de l'autre.

Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et, soudain, la lâchèrent.

La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre...

Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la porte avait résisté!...

Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée.

—Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette masure!...

Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait habitée son père le connétable!

—Orthès! appela-t-il.

—Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.

—Sauval! appela-t-il alors.

L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la garde de la manipulation des poudres.

—Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris?

La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche amorcée.

Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.

Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!...

Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient lancés, rien ne pouvait les arrêter.

La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent; on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières.

Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer était dans ces esprits affolés.

Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.

Damville attendait la minute propice.

L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et s'abattait.

Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou blessés, lui faisaient un rempart.

Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron central de l'hôtel.

Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la gauche de la cour.

Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.

Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency furent précipités sur le bâtiment de droite.

Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour de lui.

Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.

A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs sous des décombres fumants!

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