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Les Pardaillan — Tome 02

L'épopée d'amour (continued 3)

Reading edition

—Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.

—Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez encore comme vous parliez...

—Que m'importent les prédications, maintenant!

—Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?

Panigarola poussa un effroyable soupir.

—La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...

Le moine ne répondit pas tout de suite.

Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait décrétant la mort des huguenots.

Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver enfin à Alice en lui disant:

—Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé Paris!...»

Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, effroyable à voir, saisit la main de Catherine.

—Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

—Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même, tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!

—Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.

—Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons prêts...

—Comment?

—Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...

—Vous savez où il habite, lui?

—Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...

—Quel jour?

—Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.

—Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!

En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa litière.

La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition demeurait silencieuse.

—Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?

La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de Lux apparut.

—Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?

—Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!

Alice de Lux eut un frémissement.

—Madame...

—Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et tu pourras l'emmener.

Alice pâlit affreusement.

—Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas l'emmener...

Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.

Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.

Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.

A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute influence et considéré comme un saint.

—Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous levez pas.

—Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare un sermon...

—C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une recommandation, mon frère.

—Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.

—Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que vous leur portez un mot d'ordre.

—Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon mieux.

—Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...

Panigarola se courba sous le geste.

Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.

Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin dans une chambrette où dormait un enfant.

Panigarola n'alluma pas de flambeau.

Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.

Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:

—O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire reconquérir ta mère!...

Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans Saint-Germain-l'Auxerrois.

L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.

Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.

Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.

Puis, tout ce monde s'écoula.

Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.

En effet, c'était Catherine.

Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:

«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»

Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des menaces et des imprécations contre les réformés.

X

OÙ TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX

Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la position.

Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du même coup, la mort de son fils Déodat?

Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn.

Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans borne pour la puissance royale.

Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la cour.

Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.

Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de son fils préféré.

Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer et la torche à la main.

Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons jamais vue.

Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur imprévu.

Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée.

De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice.

Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle...

L'époque de son mariage approche.

Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret est morte!...

C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...

Encore un qui est heureux!...

Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a respiré.

Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services.

Elle épousera le comte de Marillac!...

Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!...

Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise.

Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier peut produire de richesse, de génie, de science et d'art.

Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.

Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son ordinaire, il est simplement pâle.

Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine.

C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore:

Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer.

Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.

Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.

Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.

Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père.

Passons maintenant à des personnages plus actifs.

Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable instrument que manie la sainte Inquisition!

Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante dans les rues de Paris.

Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!...

Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés.

Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...

Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.

Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que ces troupes se sont mises en route.

Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!...

Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.

Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère.

La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère. L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.

Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?

Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et il prend ses mesures en conséquence.

Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est folle...

Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency

Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.

Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la confiance même.

Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera sa fiancée.

Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour fiancé à Loïse.

Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait trop quel immense danger...

La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa santé physique est entièrement rétablie.

Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent.

Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir...

Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages principaux.

Il plane sur cette situation un calme d'orage.

C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.

Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la tempête bat les horizons...

XI

ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN

Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.

C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée. En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency, portant la marque des fabriques de Milan.

«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»

Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été commençait à voiler Paris.

Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir.

«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»

Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix heures.

Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage.

Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.

Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes.

Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.

Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un jardin clôturé d'un mur.

Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.

Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.

L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité, selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille qu'il avait soutenue là.

Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor, il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement particulier du duc de Damville.

«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»

Le vieux routier se posa ces questions.

«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»

Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée.

Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de Damville parut, un flambeau dans une main.

—Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...

Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait surprendre cet ennemi.

Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit:

—Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses urgentes à vous dire.

—Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse évité la peine de crocheter mes portes.

—Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...

—Mais entrez donc, je vous en supplie!

Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte.

Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.

—Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc, monseigneur?

—Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On attend toujours un homme comme vous.

—Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite, dit Pardaillan qui songea à Gillot.

—C'est la vérité, répondit Damville.

—Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui vous a prévenu?

—C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la plus vive amitié... ce brave Orthès...

—Le vicomte d'Aspremont!

—Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à vous dire.

—Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre.

—Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès, dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de l'hôtel Montmorency.

«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»

—Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà.

—Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une petite question, une seule?

—Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions!

Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir!

Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?

Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la torture!...

Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:

—Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul.

—Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez!

A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.

Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux rangs, armés de hallebardes.

Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.

Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main.

—Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.

Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, prêt à donner le signal d'une décharge.

«Je suis pris!» se dit Pardaillan.

—Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner.

—Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière.

Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du courage.

L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.

—Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est moi qui vous eusse tué....

—C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.

—Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec vous.

—Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut la vôtre.

Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.

Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement:

—Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois; aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?

—Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est rare, croyez-moi.

Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:

—Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?

Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.

—Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au moins... confier...

«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé!

Et, tout haut, il ajouta:

—A quelles personnes, monseigneur?

—Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!

—Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre...

—Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de désespoir.

—Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas. J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde, pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur!

—Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?

—Rien, monseigneur; ni lui ni personne!

Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait de le souffleter.

En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.

Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.

Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.

—Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?

Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:

—Vos conditions, monseigneur?

—Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura deux mille écus.

Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.

—Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher. Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre.

—Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel.

Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal, qui répondit:

—Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez, et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit Damville en frémissant.

—Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!

—Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un meuble, en tira une écritoire et du papier.

Pardaillan ne bougea pas.

—Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter que pour moi seul.

—Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!

—Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous.

—Que signifie? gronda le maréchal.

—Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon—c'est mon fils qui parle!—un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma lettre; il me semble l'entendre éclater de rire...

—Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...

—Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que, par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait?

—Voyons!

—Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre, il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...»

Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière, le buste droit.

—Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or, eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches? Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites. Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.»

—Misérable! rugit Damville.

—Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de dénonciateur!

Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre, blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et murmura:

«Pare celle-là, si tu peux!...

Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine l'emportèrent sur l'épouvante.

—Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»

Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le maréchal.

—C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.

Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan, emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées.

Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, ligoté.

Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche.

—Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand?

—Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi...

—On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès.

Pardaillan frissonna longuement.

—Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes soins, et je veux assister moi-même à la besogne.

—Où faut-il le conduire?

—Au Temple, dit le maréchal.

XII

OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT

Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir son ami Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquiétudes, leurs joies, leurs espérances; Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.

Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller trouver la reine mère et de lui demander un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency et les siens, Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.

Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.

«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise à aimer ce fils retrouvé!... Mais qui sait aussi quels pièges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant à la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que de dire l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure de délire...

Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de répéter à son ami:

—C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...

Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance absolue qui est comme un profond sommeil de l'esprit.

Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.

Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer.

—J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de Montmorency! s'écria le comte en saisissant les mains de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... préoccupé...

—Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce que je vois... vous essayez un costume?...

Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui avait apporté et qu'il avait essayé... C'était un habillement de grand seigneur, et tel que la magnificence de ces époques pouvait le concevoir. Mais ce costume si riche était entièrement noir depuis la plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.

—C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que notre roi Henri épouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les préparatifs que l'on a faits à Notre-Dame? Ce sera magique. L'église tout entière est tendue de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des merveilles...

—Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.

Marillac saisit sa main et la pressa.

—Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... Écoutez... j'avais juré de ne le dire à personne au monde... mais vous, mon ami, vous êtes mon autre moi-même... Demain, il y aura un mariage à Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre à Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez là!...

—Quel mariage? demanda le chevalier.

—Le mien!...

—Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de frémir. Et pourquoi le soir?

—La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut être là pour me bénir... elle se charge de tous les détails de la cérémonie... des amis à elle, des amis sûrs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse tant à un pauvre gentilhomme huguenot...

Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit qui devait être tenu secret et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.

«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.

Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, il désigna le costume étalé sur un fauteuil:

—Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?

—Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce même costume que, le soir, à minuit, je me rendrai à Saint-Germain-l'Auxerrois...

—Eh quoi! Tout de noir vêtu?

—Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si je rêve. Vous savez combien j'ai souffert d'être obligé de maudire ma mère... eh bien, cette mère se révèle à moi comme la femme la plus aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouïs accablent mon âme!...

—Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?

—Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme voilé d'un crêpe.

—Il faut quelquefois écouter les pressentiments.

—Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a été ma vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir déjà oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommencé à papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne, cela me révolte. Et moi qui l'ai vénérée, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant ma mère aussi... et devant ma femme!

Marillac demeura quelques minutes tout songeur.

—Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré la singulière destinée qui vous a fait retrouver une mère juste au moment où vous avez perdu celle que vous considériez comme telle?

—Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.

—Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vécu, Catherine de Médicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les atrocités. Or, c'est justement dans la nuit où est morte l'infortunée Jeanne d'Albret que madame votre mère a commencé de se révéler à vous dans toute sa maternelle mansuétude...

—Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, dit Marillac en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes espérances?»

Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.

Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, et qu'il faisait un violent effort pour se persuader à soi-même qu'il était heureux.

Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-être, à force de creuser le problème, en était-il arrivé à pressentir vaguement vers quels abîmes il était entraîné!... Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait le tuer, le désespoir de deviner que sa fiancée était complice de sa mère!...

Peut-être, disons-nous!

Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, Marillac ne pouvait que le soupçonner.

—Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine de Navarre! reprit tout à coup le chevalier.

—Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez là, chevalier, dit le comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine était arrivée à neuf heures au Louvre, où on célébrait les fiançailles de son fils et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, où le roi de France vint, en personne, lui témoigner son affectueuse admiration. Moi, j'étais où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je n'oublierai jamais la douleur qui éclata sur le visage de... la reine mère...

—De Catherine de Médicis? insista le chevalier.

—Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut examiné la reine de Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée jusqu'à sa litière, malgré Ambroise Paré, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel médicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et moi, nous montâmes à cheval pour escorter la litière; quelques gentilshommes nous accompagnèrent. La litière, ainsi entourée de notre groupe et précédée de laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit à pousser des clameurs comme si nous eussions été des ennemis; cependant, lorsqu'on sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, s'écartèrent, mais, dans leur silence même, ce n'était pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe à cette fête monstrueuse, à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré que leurs femmes fussent insultées, puis ces cris funèbres, cette litière qui passe à travers un peuple retenant à peine ses grondements, je me prends à songer à quelque énorme et fantastique traquenard... mais c'est de la folie.

—Hum! fit le chevalier.

—Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... je connais ses sentiments...

—Hum! hum! répéta le chevalier.

—Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre roi entrer à Notre-Dame...

Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons qu'évoquait l'attitude du chevalier, le comte se hâta de continuer son récit:

—Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle reprit connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise Paré, arriva à ce moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: «Je vous remercie, maître, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles contre le mal. Je vais mourir... Allez!» Sans insister davantage, maître Paré s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vîmes que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.

—Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion reformée?

—Oui, chevalier.

—Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins à la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air épouvanté?

—En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...

—Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. S'il n'a pas insisté, s'il a été épouvanté, s'il a reculé, enfin...

—Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac avec agitation.

—Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne de cette attitude, voilà tout. Mais continuez, cher ami...

—Oui... laissons de côté les soupçons.

—Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupçonnez...

—Quoi? balbutia le comte.

—Un crime!...

Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.

—Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La reine de Navarre avait des ennemis acharnés; plus d'une fois, elle a failli succomber. Peut-être, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, celui-là...

Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le silence, il continua:

—Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon sans valeur.

—Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le médecin du roi se retira.

—Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.

Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.

—Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide, dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots... Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.

Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:

«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...»

—A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier soupir...

Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:

—Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde, mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis, une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux...

Marillac se tut.

A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent.

—Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramené vos pensées vers ces pénibles scènes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel était cet objet que la reine regardait en mourant?

Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.

—Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne auguste. Je l'avais à mon tour offert à la reine de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminée de sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de mes deux mères.

—Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a donné ce coffret?

—Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.

Les deux hommes se regardèrent.

Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensée terrible qui l'agitait, car tous les deux pâlirent et détournèrent les yeux.

Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur le coffret d'or. Il baissa la tête. Et, soudain, le mystère de sa pensée monta jusqu'à ses lèvres, comme s'il n'eût pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura:

—Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière goutte... pour savoir la vérité... oh! chevalier... cette vérité... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible que ce coffret ait été l'instrument de mort... que Catherine, ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que moi... moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le poison que lui envoyait l'autre!

—Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop horrible...

—Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de continuer à porter de tels soupçons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conçu de pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma mère... ma mère!...

En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de rage désespérée.

Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.

Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.

Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, lui arracha les gants, les remit à leur place, funèbre relique, et, lui-même, alla renfermer, avec un effroi visible, le mystérieux coffret d'or dans l'armoire.

Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.

L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans l'esprit de Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer à lui-même.

Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, la vague épouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude, ses doutes, son désespoir latent, en un éclair aveuglant, il comprit tout, il se comprit soi-même.

Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame qui se déroulait dans sa pensée.

La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer le soupçon dans l'esprit du comte.

Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne d'Albret.

Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!

S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme soupçon, s'il admettait sa mère meurtrière, c'est donc que sa mère se jouait de lui!

C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité d'Alice! C'est donc qu'Alice était une créature de Catherine!

Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il fallait, de toute son énergie, repousser le soupçon.

Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte de Marillac.

Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. Voilà pourquoi, éclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait jetée, la remit tranquillement à la serrure de l'armoire et s'écria joyeusement:

—Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose, voulez-vous?

—Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.

—Parlez, cher ami.

—C'est bien décidément demain que doit avoir lieu votre mariage?

—Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous êtes seul à le savoir.

—Et vous désirez que j'y assiste?

—Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez là.

—Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans l'église?

—Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui donne sur le cloître... mais soyez seul.

—Très bien, mon cher comte!...

Et le chevalier songea:

«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. Car, je veux donner mon âme au diable, si la douce Catherine ne cherche pas à faire assassiner son fils!...»

—Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette fin de journée. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons bouteille...

—Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne serais pas fâché de voir un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, comme Paris a l'air fiévreux...

—Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est égoïste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces jours-ci, vous êtes triste...

—Triste? Non pas... mais inquiet.»

Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme le gros de la chaleur était passé, la rue était pleine de gens endimanchés...

—Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac en prenant le bras du chevalier.

—Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se soit jeté en quelque périlleuse aventure.

—Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?

—Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de Montmorency en disant au suisse que, s'il n'était pas rentré au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel peut être ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris?

—C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez tort de vous inquiéter.

—Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et, d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût prévenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son côté, je travaillais du mien et son absence peut compromettre la réussite de mon plan.

—Voyons votre plan, fit Marillac.

—Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de garde à la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne défendre que mollement le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... Je compte sur vous, mon cher ami.

—Très bien. Mardi, quelle heure?

—Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que le maréchal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrât pas. Nous serons une vingtaine...

—Bon. Je vous promets de vous en amener autant.

—Ah! si mon père était là!...

—Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce monde?...

—Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à genoux!... Avançons.

—En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui fit tressaillir le chevalier.

Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient heurtés à une foule qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette foule criait:

«Miracle! Noël!...»

Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au moment où ils se trouvèrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en délire, s'embrassaient sans se connaître, faisaient des signes de croix et se frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.

La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle croyait être le plus agréable à tous les saints du paradis:

«Mort aux huguenots!...»

C'est à ce moment que la voix en question cria:

«En voilà deux!...»

Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait spécialement. Maurevert était entouré d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient le considérer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent sur le chevalier, l'épée à la main.

Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux amis qui, serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas tirer leurs épées.

«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en essayant d'arriver jusqu'à leurs deux victimes.

Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.

C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire:

«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous en découdrons bien quelques-uns?»

—Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart!...»

Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de poings se levèrent...

Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en criant:

«Miracle!... Voici le saint!...»

Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent où son supérieur l'avait rappelé, la mission laïque du frère étant terminée, le moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et, apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait gratifié à la Devinière.

«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le moine qui passait à travers la foule prosternée.

Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et mettre l'épée à la main.

Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine Catherine.

—Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, à votre gauche, cette encoignure sous l'auvent?

—Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà un de ses assaillants.

—Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... Attention! Vous y êtes?

Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.

Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la foule s'écarta avec des clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'aperçut qu'il était seul.

—Pardaillan! rugit-il.

Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.

A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans l'impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l'intérieur du couvent.

Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:

Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit à fond et par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire. A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l'encoignure qu'il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en bégayant:

«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...»

D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine, qui alla rouler à terre en murmurant:

«L'ingrat!...»

A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert l'enleva.

Alors, on vit un spectacle inouï.

Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui s'efforçait de l'écraser.

Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un formidable roulis des épaules; elle se reformait, l'accablait; il l'entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un silence farouche.

Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffé, peut secouer la meute.

Il soufflait d'un souffle rauque et bref.

Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien... à rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manoeuvre, à le saisir, à l'étrangler avant de mourir.

Une clameur plus terrible retentit soudain:

Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.

«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.

Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient leur sang.

Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et l'acclamait. C'était le saint qui avait arrêté l'hérétique! C'était le saint qui, rien qu'en l'enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force!

Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une assez longue conférence avec le prieur. A la suite de cette conférence, il s'était fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait sous son bras l'épée du comte.

—Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée.

Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau.

—Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-à-dire à un moment où vous n'aurez pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer deux hommes.

—Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit Maurevert en grondant.

—Après-demain matin, voulez-vous?

—Soit.

—Dans les prés du passeur?

—Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas la querellé que vous me faites, au moment où je vous sauve la vie.

—Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir Maurevert.

Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et reprit:

—C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l'instant même où la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.»

Marillac avait écouté ces explications avec une surprise étonnée.

—Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'être surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...

—Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous tirer des mains de ces enragés! Qui n'en eût fait autant à ma place?... Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à votre secours...

—Quelle est cette raison, monsieur?

—Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outré.

Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:

—Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes même un peu regardés de travers à la dernière fête du Louvre, je n'en ai pas moins l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et à quelques autres de ses fidèles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considérait comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en toutes mauvaises occasions où vous pourriez vous trouver...

—La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix altérée.

—Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous répéter, monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très dévoué.

Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se retirer.

—Attendez, monsieur! dit Marillac.

Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous ses efforts, il reprit:

—Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien exprimée ainsi, en parlant de moi?

—Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente sincérité. Je dois même ajouter que, si les paroles de la reine étaient affectueuses, le ton l'était plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte, que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, et qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armée que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas.»

Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla la poitrine de Marillac.

«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompé?...»

—Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir mal accueilli.

—Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!

—Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire à M. de Pardaillan, afin que nous partions ensemble.

—Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes libre. Mais, quant à M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est rebelle, accusé de lèse-majesté et que c'est mon devoir de l'arrêter.

—Vous l'arrêtez?

—C'est fait.

—De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?

—Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre d'avoir à me saisir de la personne de M. de Pardaillan, et j'étais justement à sa recherche, quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

—Un ordre! gronda Marillac. De qui?

—De la reine mère!

Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout étourdi. Mais bientôt, se frappant le front, il murmura:

«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection de la reine pour moi!...»

Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en présence d'un moine, qui le salua et lui dit:

—Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire sortir du couvent par une porte de derrière.

—Pourquoi pas par la grande porte?

—Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.

Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.

«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui réclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur.»

Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit jusqu'à une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.

Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.

XIII

LE TEMPLE

Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que celles de l'amitié.

Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience dans cette partie du Louvre, où se trouvaient les appartements de la reine mère. Car, à peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit signe de le suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit dans une antichambre où se trouvait la suivante florentine Paola, laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt dans le fameux oratoire.

Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; elle avait devant elle un monceau de lettres déjà terminées. Car la reine écrivait toujours elle-même. Soit défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa dévorante activité, elle n'eut jamais de secrétaire.

A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase commencée.

Maurevert avait bon oeil.

Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les lettres déjà cachetées, que la reine avait rejetées sur la table, au hasard. Et il put constater que presque toutes ces lettres étaient adressées aux gouverneurs des provinces.

A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, surprit le regard de Maurevert.

—Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. J'aime les gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. Allez à cette fenêtre...

—Je supplie Votre Majesté de croire...

—Obéissez donc...»

Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant quelque terrible surprise.

—Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.

—Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, à cheval, prêts à partir.

—C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine qui, en même temps, frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.

Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les lettres cachetées et sortit en toute hâte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa raître dans la cour le même homme. Il remit une lettre à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à fond de train; puis il passa au deuxième, qui partit à son tour, puis au troisième... Au bout de cinq minutes, tous les courriers étaient partis.

—La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes courriers porteurs de dépêches pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrêter les insensés qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur Paris, pour protéger le roi!

Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si la hache du bourreau se fût levée sur son cou.

«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.

Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de mépris et de triomphe.

Elle avait d'ailleurs menti.

Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.

«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.

Maurevert obéit.

—Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.

Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il était sauvé.

—Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine de Médicis.

—Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspiré.

—Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il faut être quelqu'un! Seulement, vous n'êtes pas sans avoir écouté autour de vous. Que savez-vous?

—Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi ne voudra pas prendre contre les hérétiques les mesures nécessaires.

—Et alors?...

—Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera pour se faire désigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le capitaine général des catholiques...

—Et alors?...

—C'est tout, madame!

—Vous mentez, monsieur de Maurevert!

—Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...

—Dites toujours.

—Je pense que, maître de Paris, capitaine général des forces catholiques, on en profiterait peut-être, si les circonstances étaient favorables... pour mener directement Sa Majesté le roi...

«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la reine.

Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était redevenu impénétrable.

—Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans doute.

—Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en dispose!

—Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut être capitaine général, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'à le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. Je pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le roi, je fais venir à Paris une armée complète. Alors nous verrons. Quant à vous...

Elle le fixa de son regard aigu.

Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême du désespoir.

—Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.

Maurevert essayait ardemment de lire de loin.

«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.

La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante mille livres sur la cassette de la reine mère.

Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect, mais sans exagération.

«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi attentivement l'effet de sa générosité... L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.

—Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà payé, déjà à son poste. Et les cinquante mille livres que Votre Majesté veut bien m'octroyer...

—Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi pour vous récompenser des nouvelles que vous m'apportez. Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre intervention; oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de ces deux hommes?

—J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...

Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit sur le visage de la reine.

—Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, celui que je crois bien avoir sauvé des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.

La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque indifférente. Mais Maurevert eût frémi d'épouvanté s'il avait pu entendre le rugissement du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion, elle dit très simplement:

—Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il est de mes amis... Et l'autre?

—L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre de lui rappeler une promesse qu'elle a bien voulu me faire?

—Laquelle? dit la reine étonnée.

—Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. Tant que je n'aurai pas vengé d'effroyable manière l'insulte...

—Ce coup de fouet? dit la reine.

—Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est celui qui m'a marqué!

—Le chevalier de Pardaillan?

—Oui, Majesté...

«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!»

—Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donné cet homme pour en faire ce que bon me semblerait...

—Où est-il? demanda Catherine.

—Enfermé dans une cellule de couvent.

—Et où voulez-vous le mettre?

—A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.

—Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout à coup.

—Votre Majesté a dit: ces deux hommes?

—Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris chez M. le maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: il est au Temple. M. le maréchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir à questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal veut assister lui-même à la question. Mais tout cela est assez grave, en somme. Aucun jugement n'a été pris... J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait des secrets précieux?

—Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher ces secrets!

—Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant...

—Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein Louvre...

—Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée de mourir... c'est un grand malheur...

Maurevert eût vainement entrepris de suivre la pensée tortueuse de la reine.

Elle reprit avec un soupir:

—Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en dédirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?

En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.

—Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, pourvu que je les tienne... surtout le chevalier!

—Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?

—Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.

—Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.

Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:

—Votre Majesté me donne-t-elle congé?

—Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question à vos deux ennemis?

—Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire transférer le chevalier au Temple et de faire prévenir le tourmenteur juré.

—Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des juges!

—C'est vrai! fit Maurevert atterré.

—A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.

Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit à Maurevert.

C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi 23 août, à dix heures du matin.

—Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.

—Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes à dimanche soir...

—C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!

—Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions; personne que vous et le maître bourreau. Est-ce entendu?

—Votre Majesté peut se rassurer.

—Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de ces deux hommes?

—Je vous le jure, madame!

—C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami.

—Dès demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois...»

—Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, avec une joie effroyable dans le coeur.

«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos prières... Quant à ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures du Temple un cabinet noir où je serai à merveille pour tout entendre.»

A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:

—Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey.

Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.

—Et que veut-il, ce cher comte?

—Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience immédiate à Votre Majesté.

—Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.

Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait:

—Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pécore d'Alice serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons rien!...

—Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous désirez m'entretenir...

Marillac venait d'entrer.

La reine écarta de la main les lettres qui étaient devant elle.

Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha sur un signe qu'elle lui adressa.

—Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... Si tout est prêt pour la cérémonie de demain soir?

Marillac fléchit le genou.

—Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grâce.

—Grâce? fit la reine avec étonnement.

—Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être saisi. Un ami, madame! Un frère!

—Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux à vous-même. Son nom?

—Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire à deux reprises différentes: une première fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois, dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majesté le roi...

—Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant de gens m'ont déplu... je tâche à les oublier...

Marillac jeta un regard ardent sur la reine.

—C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.

La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre:

—Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce jeune homme à qui je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer à mon service. Et vous dites qu'il est arrêté?

—Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberté. Je me porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre Majesté.

—Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.

Le capitaine des gardes apparut bientôt.

—Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?

—Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première fois, s'est évadé de la Bastille.

—Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil.

—Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux soldats du roi.

—Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles circonstances...

—Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.

Le capitaine se retira.

—Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.

Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une affection de mère.

Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!

Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.

En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute!

Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure.

Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte de Marillac.

Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.

Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la reine mère.

Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier!

Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.

Simples contradictions, après tout!

Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.

—Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.

—Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?

—J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de Montmorency.

—Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...

—Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira lui-même.

—Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de tendresse.

—Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le roi aura achevé de l'interroger...

—Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?

—Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue Montmartre.

—Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...

—Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.

—Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient.

Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine.

—Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...»

Le comte sortit enivré.

Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir.

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