PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec des détachements armés du Swallow et du Prince-Frédéric. Une troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence; mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.
«Nous prîmes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq pieds six pouces ou six pieds.»
Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305 millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas moins très extraordinaire.
«Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la chasse à ces animaux.»
Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, en chantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les attendaient sur la grève.
Le 17 décembre, Wallis fit signal au Swallow de prendre la tête de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche, et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités, et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.


CARTE DE LA POLYNÉSIE.

CARTE DE LA POLYNÉSIE.
Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que l’on chargea sur le Prince-Frédéric pour être transporté aux îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter leur transplantation au port Egmont,—ce qui devait fournir, s’ils reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la flûte furent réparties sur le Dauphin et le Swallow. Le premier en prit pour un an et le second pour dix mois.


Des indigènes tenaient à la main des rameaux de bananiers. (Page 53.)
Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le Swallow, surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus avantageux au bien public.
«Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous devez vous y conformer et accompagner le Dauphin tant qu’il sera possible. Je sais que le Swallow est mauvais voilier, je prendrai donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»
Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la fin de l’expédition.
Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur du cap Pilar, le Dauphin et le Swallow furent séparés et ne se retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous en cas de séparation.
Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue des veaux marins et des pingouins.
«Un de nos gens, qui pêchait à la ligne, dit Wallis, donna à l’un de ces Américains un poisson vivant qu’il venait de prendre et qui était un peu plus gros qu’un hareng. L’Américain le prit avec l’avidité d’un chien à qui on donne un os. Il tua d’abord le poisson en lui donnant un coup de dents près des ouïes et se mit à le manger en commençant par la tête et en allant jusqu’à la queue, sans rejeter les arêtes, les nageoires, les écailles ni les boyaux.»
Au reste, ces indigènes avalaient tout ce qu’on leur donnait, que ce fût cru ou cuit, frais ou salé, mais ils ne voulurent jamais boire que de l’eau. Ils n’avaient pour se couvrir qu’une misérable peau de phoque, leur tombant jusqu’aux genoux. Leurs armes n’étaient que des javelines armées d’un os de poisson. Tous avaient les yeux malades, ce que les Anglais attribuèrent à leur habitude de vivre au milieu de la fumée pour se garantir des moustiques. Enfin, ils exhalaient une odeur insupportable, comparable à celle des renards, et qui provenait, sans doute, de leur excessive malpropreté.
Pour n’être pas engageant, ce tableau n’en est pas moins d’une ressemblance frappante, comme tous les voyageurs ont pu le constater. Il semble, pour ces sauvages si voisins de la brute, que le monde n’ait pas marché. Les progrès de la civilisation sont pour eux lettre morte, et ils continuent à végéter misérablement comme leurs pères, sans souci d’améliorer leur existence, sans éprouver le besoin d’un plus grand confortable.
«Nous quittâmes ainsi, dit Wallis, cette sauvage et inhabitable région, où, pendant près de quatre mois, nous fûmes presque sans cesse en danger de faire naufrage, où, au milieu de l’été, le temps était nébuleux, froid et orageux, où presque partout les vallées étaient sans verdure et les montagnes sans bois, enfin, où la terre qui se présente à la vue ressemble plus aux ruines d’un monde qu’à l’habitation d’êtres animés.»
A peine hors du détroit, Wallis fit route à l’ouest avec des vents impétueux, des brouillards intenses et une si grosse mer, que, pendant plusieurs semaines de suite, il n’y eut pas un seul endroit sec sur le vaisseau. Cette humidité constante engendra des rhumes et de grosses fièvres, auxquelles succéda bientôt le scorbut. Lorsqu’il eut atteint 32° de latitude sud et 100° de longitude ouest, le navigateur piqua droit au nord.
Le 6 juin, deux îles furent découvertes à la joie générale. Les canots, aussitôt armés et équipés, gagnèrent le rivage sous la conduite du lieutenant Furneaux.
Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom—Whitsunday—et située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O, appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.
Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins d’y être forcé par la nécessité.
En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers, et parsemé de végétaux antiscorbutiques.
«Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs, épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des épaules.»
L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de la reine d’Angleterre.
Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités d’approvisionnement qu’il y rencontrait.
Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux indigènes.
Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie, on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance. L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs, consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.
Le même jour fut relevée, à l’ouest de l’île de la Reine-Charlotte, une nouvelle terre dont le Dauphin rangea la côte sans trouver de fond. Basse, couverte d’arbres, sans cocotiers, sans trace d’habitations, elle ne semblait servir que de rendez-vous de chasse et de pêche aux naturels des îles voisines. Aussi Wallis ne jugea-t-il pas à propos de s’y arrêter. Il lui donna le nom d’Egmont, en l’honneur du comte d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.
Les jours suivants, nouvelles découvertes. Ce furent tour à tour les îles Glocester, Cumberland, Guillaume-Henri et Osnabruck. Le lieutenant Furneaux, sans débarquer sur cette dernière, put se procurer quelques rafraîchissements. Ayant aperçu sur la grève plusieurs pirogues doubles, il jugea qu’il devait y avoir, à peu de distance, des îles plus étendues où l’on pourrait sans doute trouver des provisions en abondance, et dont l’accès serait, peut-être, moins difficile.
Ces prévisions n’allaient pas tarder à se réaliser. Le 19, au lever du soleil, les marins anglais furent fort étonnés de se voir environnés de plusieurs centaines de pirogues, grandes et petites, montées par plus de huit cents individus. Après s’être concertés quelque temps à l’écart, quelques-uns des indigènes s’approchèrent, tenant à la main des rameaux de bananier. Ils s’étaient décidés à monter sur le bâtiment, et les échanges avaient commencé, lorsqu’un incident assez grotesque faillit compromettre ces relations amicales.
Un des naturels, qui se tenait sur le passavant, fut heurté par une chèvre. Il se retourne, aperçoit cet animal inconnu dressé sur ses pieds de derrière, qui se prépare à l’assaillir de nouveau. Frappé de terreur, il se précipite à la mer, et tous les autres en font autant. On eût dit des moutons de Panurge! Ils se remirent cependant de cette alarme, remontèrent à bord et firent appel à toute leur adresse et à leur subtilité pour dérober quelques objets. Seul, un officier eut son chapeau volé. Pendant ce temps, le bâtiment continuait à suivre le rivage, à la recherche d’un havre sûr et bien abrité, tandis que les embarcations côtoyaient la terre au plus près, pour sonder.
Jamais, durant ce voyage, les Anglais n’avaient vu pays si pittoresque et si attrayant. Sur le bord de la mer, des bosquets de bois, d’où émergeaient les gracieux panaches des cocotiers, ombrageaient les cabanes des naturels. Dans l’intérieur, une série de collines, aux croupes plantureuses, s’élevaient par étages, et l’on distinguait, au milieu de la verdure, les sillons argentés d’une multitude de ruisseaux qui descendaient jusqu’à la mer.
A l’entrée d’une large baie, les chaloupes, qui s’étaient éloignées pour sonder, furent tout à coup entourées d’une multitude de pirogues. Afin d’éviter une collision, Wallis fit tirer neuf coups de pierriers par-dessus la tête des indigènes; mais, malgré la frayeur que leur causèrent les détonations, ceux-ci continuèrent à se rapprocher. Le capitaine fit alors signal à ses embarcations de rallier le bord. Quelques naturels, se voyant à portée, commencèrent à lancer des pierres qui blessèrent plusieurs matelots. Mais le patron de la chaloupe répondit à cette agression par un coup de fusil chargé à plomb, qui atteignit l’un des assaillants et mit tous les autres en fuite.
Le lendemain, à l’embouchure d’une belle rivière, le Dauphin put jeter l’ancre par vingt brasses d’eau. La joie fut universelle parmi les matelots. Tout d’abord, les pirogues entourèrent en foule le bâtiment, apportant des cochons, de la volaille et quantité de fruits, bientôt échangés contre de la quincaillerie et des clous. Mais une des embarcations envoyées pour sonder près de terre fut assaillie à coups de pagaie et de bâton, et les matelots furent forcés de se servir de leurs armes. Un des naturels fut tué, un second grièvement blessé; les autres se jetèrent à l’eau. Voyant qu’on ne les poursuivait pas, ayant conscience qu’eux-mêmes s’étaient attiré ce châtiment, ils revinrent trafiquer auprès du Dauphin, comme si rien ne s’était passé.
En rentrant à bord, les officiers rapportèrent que les indigènes les avaient pressés de descendre à terre, les femmes surtout, dont les gestes n’étaient pas équivoques. D’ailleurs, près de la côte, il y avait un bon mouillage, à portée de l’aiguade. Le seul inconvénient était une houle assez forte. Le Dauphin releva donc ses ancres, et il prenait le large pour gagner le dessus du vent, lorsque s’ouvrit, à sept ou huit milles, une baie où Wallis résolut d’atterrir. Un dicton veut que le mieux soit l’ennemi du bien. Le capitaine en devait faire l’expérience.
Bien que les chaloupes marchassent devant pour sonder, le Dauphin toucha sur un récif, et l’avant fut engagé. Les mesures recommandées en pareille circonstance furent prises sans retard. Mais, en dehors de la chaîne des roches madréporiques, on ne trouva pas de fond. Impossible, par conséquent, de laisser tomber les ancres et de se touer sur elles en virant au cabestan. Que faire en cette situation critique? Le bâtiment battait sur l’écueil avec violence, et plusieurs centaines de pirogues semblaient attendre un naufrage certain pour se ruer à la curée. Au bout d’une heure, heureusement, une brise favorable, soufflant de terre, dégagea le Dauphin, qui put gagner sans accident un bon ancrage. Les avaries n’étaient pas sérieuses. On les eut aussi vite oubliées que réparées.
Wallis, que les tentatives réitérées des naturels engageaient à la prudence, répartit son monde en quatre quarts, dont l’un devait être toujours armé, et il fit charger les canons. Cependant, après quelques échanges, le nombre des pirogues augmenta. Au lieu d’être chargées de volailles, de cochons et de fruits, elles ne semblaient porter que des pierres. Les plus grandes avaient des équipages plus nombreux.
Tout à coup, à un signal donné, une grêle de cailloux tomba sur le bâtiment. Wallis ordonna une décharge générale, et fit tirer deux pièces chargées à mitraille. Après un peu de désordre et d’hésitation, les assaillants revinrent deux fois à la charge avec une grande bravoure, et le capitaine, voyant la multitude toujours plus serrée des combattants, n’était pas sans crainte sur l’issue de la lutte, lorsqu’un incident inattendu vint y mettre fin.
Parmi les pirogues qui attaquaient avec le plus d’ardeur l’avant du Dauphin, il en était une qui semblait porter quelque chef, car c’était d’elle qu’était venu le signal du combat. Un coup de canon bien dirigé vint séparer en deux cette pirogue double. Il n’en fallut pas davantage pour décider les naturels à la retraite. Ils l’opérèrent même avec une telle précipitation, qu’une demi-heure plus tard, pas une seule embarcation ne restait en vue. Le navire fut alors toué dans le port et disposé pour protéger le débarquement. A la tête d’un fort détachement de matelots et de soldats de marine, le lieutenant Furneaux prit terre, planta le pavillon anglais et prit possession de l’île au nom du roi d’Angleterre, en l’honneur duquel elle reçut le nom de Georges III. C’est la Taïti des indigènes.
Après s’être prosternés et avoir donné des marques de leur repentir, les naturels semblaient vouloir nouer avec les étrangers un commerce amical et de bonne foi, lorsque Wallis, qu’une grave indisposition retenait à bord, s’aperçut qu’une attaque simultanée par terre et par mer se préparait contre ses hommes occupés à faire de l’eau. Plus courte serait la lutte, moins elle serait meurtrière. Aussi, quand il vit les naturels à portée du canon, il fit tirer quelques volées qui suffirent à disperser leur flottille.
Pour éviter le retour de ces tentatives, il fallait faire un exemple. Wallis s’y détermina à regret. Il expédia immédiatement à terre un fort détachement avec ses charpentiers, pour détruire toutes les pirogues qui avaient été hâlées sur le rivage. Plus de cinquante, dont quelques-unes longues de soixante pieds, furent mises en pièces. Cette exécution détermina les Taïtiens à se soumettre. Ils déposèrent des cochons, des chiens, des étoffes et des fruits sur le rivage, puis se retirèrent. On leur laissa en échange des haches et des babioles, qu’ils emportèrent dans les forêts avec de grandes démonstrations de joie. La paix était faite, et dès le lendemain s’établit un commerce régulier et abondant, qui procura à discrétion des vivres frais aux équipages.
Il y avait lieu d’espérer que les relations amicales se continueraient durant le séjour des Anglais, maintenant que les naturels avaient éprouvé la puissance et la portée des armes des étrangers. Wallis fit donc dresser une tente près de l’aiguade et débarqua ses nombreux scorbutiques, pendant que les hommes valides s’occupaient à raccommoder les agrès, à rapiécer les voiles, à calfater, à repeindre le navire, à le mettre, en un mot, en état de fournir la longue course qui devait le ramener en Angleterre.
A ce moment, la maladie de Wallis prit un caractère alarmant. Le premier lieutenant n’était guère en meilleure santé. Toute la responsabilité retomba donc sur le lieutenant Furneaux, qui ne resta pas au-dessous de sa tâche. Au bout de quinze jours, pendant lesquels la paix n’avait pas été troublée, Wallis retrouva tout son monde remis sur pied et bien portant.


Coiffures des habitants de Taïti. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Cependant, les vivres se faisaient plus rares. Les naturels, rendus plus difficiles par l’abondance des clous et des haches, se montraient plus exigeants. Le 15 juillet, une grande femme, d’environ quarante-cinq ans, au port majestueux, et à laquelle les indigènes témoignaient un grand respect, vint à bord du Dauphin. Wallis, à la dignité de son maintien, à cette liberté d’allures qui distingue les personnes habituées à commander, reconnut qu’elle devait occuper une haute situation. Il lui fit présent d’un grand manteau bleu, d’un miroir et d’autres babioles, qu’elle reçut avec les marques d’un profond contentement. En quittant le navire, elle engagea le commandant à descendre à terre et à lui rendre visite. Wallis n’y manqua pas le lendemain, bien qu’il fût encore très-faible. Il fut admis dans une grande case, qui occupait un espace de terrain long de 327 pieds et large de 42; elle était couverte d’un toit en feuilles de palmiers que supportaient cinquante-trois piliers. Une foule considérable, réunie pour la circonstance, faisait la haie sur le passage de Wallis, et le reçut respectueusement. Cette visite fut égayée par un incident assez comique. Le chirurgien du bâtiment, que la marche avait mis tout en sueur, enleva sa perruque pour se rafraîchir.


Isles de la Reine Charlotte (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Isles de la Reine Charlotte (Fac-simile. Gravure ancienne.)
«Une exclamation subite d’un des Indiens, à cette vue, attira l’attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les yeux. Toute l’assemblée demeura quelque temps sans mouvement, et dans le silence de l’étonnement, qui n’eût pas été plus grand, s’ils eussent vu un des membres de notre compagnon séparé de son corps.»
Le lendemain, un messager, qui allait porter un présent à la reine Obéroa, en remerciement de sa gracieuse réception, la trouva qui donnait un festin à un millier de personnes.
«Ses domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande dans des noix de coco, et les coquillages dans des espèces d’augets de bois, semblables à ceux dont nos bouchers se servent; elle les distribuait de ses propres mains à tous ses hôtes, qui étaient assis et rangés autour de la grande maison. Quand cela fut fait, elle s’assit elle-même sur une espèce d’estrade, et deux femmes placées à ses côtés lui donnèrent à manger. Les femmes lui présentaient les mets avec leurs doigts, et elle n’avait que la peine d’ouvrir la bouche.»
Le contre-coup de cet échange de procédés amicaux ne tarda pas à se faire sentir, et le marché fut encore une fois amplement approvisionné, mais sans que les prix redevinssent aussi bas qu’à l’arrivée des Anglais.
Une reconnaissance fut opérée par le lieutenant Furneaux, le long de la côte, à l’ouest, pour prendre une idée de l’île, et voir ce qu’il serait possible d’en tirer. Partout les Anglais furent bien reçus. Ils virent un pays agréable, très peuplé, dont les habitants ne semblaient pas pressés de vendre leurs denrées. Tous les outils étaient de pierre ou d’os, ce qui fit conjecturer au lieutenant Furneaux que les Taïtiens ne connaissaient aucun métal. Ne possédant pas de vases de terre, ils ne se faisaient, par cela même, aucune idée que l’eau pût être chauffée. On s’en aperçut un jour que la reine déjeunait à bord. Un des principaux personnages de sa suite, ayant vu le chirurgien verser l’eau de la bouilloire dans la théière, tourna le robinet et reçut le liquide bouillant sur la main. Se sentant brûlé, il jeta des cris épouvantables et se mit à courir autour de la cabine, en faisant les contorsions les plus extravagantes. Ses compagnons, ne pouvant concevoir ce qui lui était arrivé, restaient les yeux fixés sur lui, avec un mélange d’étonnement et de frayeur. Le chirurgien s’empressa d’intervenir, mais il se passa quelque temps avant que le pauvre Taïtien pût être soulagé.
Quelques jours plus tard, Wallis s’aperçut que les matelots dérobaient des clous pour les donner aux femmes. Ils en étaient même venus à soulever et à détacher les planches du vaisseau afin de se procurer les vis, les clous, les tenons et tous les morceaux de fer qui les fixaient à la membrure. Wallis eut beau sévir, rien n’y fit, et, malgré la précaution qu’il prit de ne laisser personne descendre à terre avant d’être fouillé, ces faits se renouvelèrent à plusieurs reprises.
Une expédition, envoyée dans l’intérieur de l’île, reconnut une large vallée qu’arrosait une belle rivière. Partout le terrain était cultivé avec un soin extrême, et des saignées avaient été pratiquées pour arroser les jardins et les plantations d’arbres fruitiers. Plus on s’enfonçait dans l’intérieur, plus les sinuosités de la rivière devenaient capricieuses; la vallée se rétrécissait, les collines tournaient à la montagne, la route devenait de plus en plus difficile. Un pic, éloigné d’environ six milles du lieu du débarquement, fut escaladé dans l’espoir que l’on découvrirait l’île tout entière jusque dans ses moindres replis. Mais la vue était bornée par des montagnes encore plus élevées. Du côté de la mer, cependant, aucun obstacle ne venait cacher le tableau enchanteur qui se développait sous les yeux: partout des collines tapissées de bois magnifiques; sur leur verdure, les cases des indigènes se détachaient en clair; dans les vallées, le spectacle était encore plus riant, avec cette multitude de cabanes et de jardins entourés de haies vives. La canne à sucre, le gingembre, le tamarin, des fougères arborescentes, telles étaient, avec les cocotiers, les principales essences de ce pays fertile.
Wallis, qui voulait enrichir cette contrée de plusieurs productions de nos climats, fit planter des noyaux de pêches, de cerises et de prunes, ainsi que des pépins de citron, d’orange et de limon, et semer les graines d’une quantité de légumes. En même temps, il faisait présent à la reine d’une chatte pleine, de deux coqs, de poules, d’oies et de plusieurs autres animaux, qu’il supposait pouvoir se reproduire facilement.
Cependant, le temps pressait, et Wallis dut se résoudre au départ. Lorsqu’il annonça sa résolution à la reine, celle-ci se jeta dans un fauteuil et pleura longtemps, avec tant de sensibilité, que rien ne pouvait la calmer. Elle resta jusqu’au dernier moment sur le vaisseau, et quand il eut mis à la voile, «elle nous embrassa de la manière la plus tendre, dit Wallis, en versant beaucoup de pleurs, et nos amis les Taïtiens nous dirent adieu avec tant de regret et d’une façon si touchante, que j’eus le cœur serré et que mes yeux se remplirent de larmes.»
La façon peu courtoise dont les Anglais avaient été accueillis, les tentatives réitérées des indigènes pour s’emparer du bâtiment, n’étaient pas pour faire soupçonner une séparation si pénible; mais, dit le proverbe, tout est bien qui finit bien.
Des renseignements que Wallis recueillit sur les mœurs et les habitudes des Taïtiens, nous ne retiendrons que les suivants, car nous aurons l’occasion d’y revenir en racontant les voyages de Bougainville et de Cook.
Grands, bien faits, agiles, le teint un peu basané, ces indigènes sont vêtus d’une espèce d’étoffe blanche fabriquée avec l’écorce d’un arbre. Des deux pièces d’étoffe qui composent tout leur costume, l’une est carrée et ressemble à une couverture. Percée d’un trou au centre pour passer la tête, elle rappelle le «zarape» des Mexicains et le «poncho» des indigènes de l’Amérique du Sud. L’autre s’enroule autour du corps, sans être serrée. Presque tous, hommes et femmes, ont l’habitude de se tatouer de lignes noires très rapprochées, qui représentent différentes figures. Cette opération se pratique de la manière suivante: la peau est piquée, et les trous sont remplis d’une sorte de pâte, composée d’huile et de suif, qui laisse une trace indélébile.
La civilisation était peu avancée. Nous avons dit plus haut que les Taïtiens ne connaissaient pas les vases de terre. Aussi, Wallis fit-il présent à la reine d’une marmite que tout le monde vint voir avec une extrême curiosité.
Quant à la religion de ces indigènes, le commandant n’en constata nulle trace. Il lui sembla seulement qu’ils entraient dans certains lieux, qu’il supposa être des cimetières, avec une contenance respectueuse et l’appareil de la douleur.
Un des Taïtiens, qui semblait plus disposé que ses compagnons à imiter et à adopter les manières anglaises, reçut un habillement complet qui lui allait très bien. Jonathan,—c’est ainsi qu’on l’avait nommé,—était tout fier de sa nouvelle parure. Pour mettre le comble à la distinction de ses manières, il voulut apprendre à se servir de la fourchette; mais il ne put parvenir à manier ce dernier instrument. Emporté par la force de l’habitude, il portait toujours sa main à sa bouche, et le morceau, piqué aux dents de la fourchette, passait à côté de son oreille.
Ce fut le 27 juillet que Wallis quitta l’île de Georges III. Après avoir rangé la côte de l’île du duc d’York, il découvrit successivement plusieurs îles ou îlots, sur lesquels il n’atterrit pas. Telles sont les îles de Charles-Saunders, de Lord-Howe, de Scilly, de Boscawen et de Keppel, où les dispositions hostiles des indigènes et la difficulté du débarquement l’empêchèrent de prendre terre.
L’hiver allait commencer dans la région australe. Le bâtiment faisait eau de toutes parts, l’arrière surtout était très-fatigué par le gouvernail. Était-il bien prudent, dans ces conditions, de faire voile pour le cap Horn ou le détroit de Magellan? Ne serait-ce pas courir au-devant d’un naufrage certain? Ne vaudrait-il pas mieux gagner Tinian ou Batavia, où l’on pourrait se réparer, et rentrer en Europe par le cap de Bonne-Espérance? C’est à ce dernier parti que Wallis s’arrêta. Il gouverna donc dans le nord-ouest, et, le 19 septembre, après une navigation trop heureuse pour avoir une histoire, il jeta l’ancre dans le havre de Tinian.
Les incidents qui avaient marqué la relâche de Byron en cet endroit se reproduisirent avec une beaucoup trop grande régularité. Pas plus que son prédécesseur, Wallis n’eut à se louer des facilités d’approvisionnement et de la température du pays. Si les scorbutiques guérirent en peu de jours, si les voiles purent être raccommodées, si le bâtiment put être radoubé et calfaté, l’équipage eut le bonheur inattendu de ne pas contracter de fièvres.
Le 16 octobre 1767, le Dauphin reprit la mer; mais, cette fois, il essuya une série d’épouvantables tempêtes qui déchirèrent les voiles, rouvrirent la voie d’eau, démolirent en partie le gouvernail et emportèrent les dunettes avec tout ce qui se trouvait sur le château d’avant.
Les Bashees furent cependant doublées et le détroit de Formose franchi. Les îles Sandy, Small-Key, Long-Island, New-Island, furent reconnues, ainsi que Condor, Timor, Aros et Pisang, Pulo-Taya, Pulo-Toté et Sumatra, avant d’arriver à Batavia, le 30 novembre.
La dernière partie du voyage s’accomplit dans des localités dont nous avons eu déjà plusieurs fois occasion de parler. Il nous suffira donc de dire que, de Batavia, où l’équipage avait pris les fièvres, Wallis gagna le Cap, puis Sainte-Hélène, et arriva, le 20 mai 1768, aux Dunes, après six cent trente-sept jours de navigation.
Il est regrettable qu’Hawkesworth n’ait pas reproduit les instructions données à Wallis par l’Amirauté. Faute de les connaître, nous ne pouvons décider si ce hardi marin exécuta rigoureusement les ordres qui lui avaient été remis. Nous voyons qu’il suivit, sans guère s’en écarter, la route tracée par ses prédécesseurs dans l’océan Pacifique. En effet, presque tous abordent à l’archipel Dangereux, laissant de côté la partie de l’Océanie où les îles sont le plus nombreuses et où Cook devait faire tant et de si importantes découvertes. Habile navigateur, Wallis sut tirer d’un armement hâtif, et par cela même incomplet, des ressources imprévues, qui lui permirent de mener à bien une entreprise aventureuse. Il faut également le louer de son humanité et des efforts qu’il fit pour rassembler des documents sérieux sur les populations qu’il visita. S’il eût possédé, à son bord, quelques savants spéciaux, nul doute que la moisson scientifique n’eût été plus abondante. La faute en revient à l’Amirauté.
Nous avons dit que, le 10 avril 1767, au moment où le Dauphin et le Swallow débouchaient dans l’océan Pacifique, le premier de ces bâtiments, emporté par une bonne brise, n’avait pas tardé à perdre de vue le second, incapable de le suivre. Cette séparation fut très pénible au capitaine Carteret. Mieux que personne de son équipage, il connaissait le lamentable état de son bâtiment et l’insuffisance des provisions. Il savait, enfin, qu’il ne devait plus espérer revoir le Dauphin qu’en Angleterre, puisque aucun plan d’opérations n’avait été concerté, puisque aucun lieu de rendez-vous n’avait été fixé,—faute très grave de la part de Wallis, qui était cependant instruit du délabrement de sa conserve. Néanmoins, Carteret ne laissa rien soupçonner de ses inquiétudes à son équipage.
D’ailleurs, le temps détestable qui accueillit le Swallow dans l’océan Pacifique, au nom trompeur, ne permettait guère aux hommes de réfléchir. Les dangers du moment présent, auxquels il fallait parer sous peine d’être englouti, leur cachaient les périls de l’avenir.
Carteret gouverna au nord, en longeant la côte du Chili. Lorsqu’il se rendit compte de la quantité d’eau douce qui restait à bord, il reconnut qu’elle était insuffisante pour la traversée qu’il entreprenait. Aussi, avant de faire voile dans l’ouest, il résolut de faire provision d’eau à l’île Juan-Fernandez ou à Mas-a-fuero.
Cependant, le temps continuait à être mauvais. Le 27, dans la soirée, une rafale très forte fit tout à coup sauter le vent, qui prit le vaisseau droit au cap. La violence de l’ouragan manqua d’emporter les mâts et de faire sombrer le bâtiment. La tempête continuait dans toute sa fureur, et les voiles, étant extrêmement mouillées, se collèrent si bien aux mâts et aux agrès, qu’il était à peine possible de les manœuvrer.
Le lendemain, un coup de mer rompit la vergue d’artimon à l’endroit où la voile était risée et mit, pendant quelques minutes, tout le bâtiment sous l’eau. La tempête ne s’apaisa que pour donner à l’équipage du Swallow le temps de se reposer un peu et de réparer les avaries du bâtiment; puis elle recommença et continua par violentes bourrasques jusqu’au 7 mai. Le vent devint alors favorable, et, trois jours plus tard, l’île Juan-Fernandez fut découverte.
Carteret ignorait que les Espagnols eussent fortifié cette île. Aussi fut-il fort surpris de voir un grand nombre d’hommes sur le rivage, d’apercevoir au bord de l’eau une batterie de quatre pièces, et, sur une colline, un fort percé de vingt embrasures, qui portait pavillon espagnol. Des coups de vent l’empêchèrent d’entrer dans la baie Cumberland, et, après avoir croisé une journée entière, il dut se résigner à gagner Mas-a-fuero. Mais les mêmes obstacles et la houle qui brisait au rivage contrarièrent ses opérations; ce fut à grand’peine qu’il parvint à embarquer quelques futailles pleines d’eau. Plusieurs de ses hommes, que l’état de la mer avait contraints de rester à terre, tuèrent assez de pintades pour régaler tout l’équipage. Ce furent, avec des veaux marins et quantité de poissons, les seuls avantages d’un séjour marqué par une série de rafales et d’orages, qui mirent plus d’une fois le vaisseau en perdition sur cette côte.
Carteret, qui, chassé par des vents impétueux, eut, chaque fois qu’il la regagnait, l’occasion d’observer l’île de Mas-a-fuero, relève plusieurs erreurs du rédacteur du voyage de l’amiral Anson et fournit quelques détails précieux pour les navigateurs.
A son départ de Mas-a-fuero, Carteret porta dans le nord avec l’espoir de rencontrer l’alizé du sud-est. Emporté plus loin qu’il ne comptait, il résolut de chercher les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix ou Saint-Paul. Maintenant que Juan-Fernandez était occupée et fortifiée par les Espagnols, ces îles pouvaient être utiles aux Anglais en cas de guerre. Mais les cartes de M. Green et les Éléments de navigation de Robertson n’étaient pas d’accord sur leur position. Carteret, plus confiant dans ce dernier ouvrage, les chercha dans le nord et les manqua. En relisant la description qu’en avait donnée Waser, le chirurgien de Davis, il pensa que ces deux îles étaient la terre rencontrée par ce flibustier dans sa route au sud des îles Galapagos, et que la Terre de Davis n’existait point. C’était une double erreur, d’identifier les îles Saint-Félix avec la Terre de Davis et de nier l’existence de cette dernière, qui n’est autre que l’île de Pâques.
«Nous eûmes, dit Carteret, dans ce parallèle (à 18° à l’ouest de son point de départ), de petites fraîcheurs, un fort courant au nord et d’autres raisons de conjecturer que nous étions près de cette Terre de Davis que nous recherchions avec grand soin. Mais, un bon vent s’élevant de rechef, nous gouvernâmes 1/4 S.-O. et nous arrivâmes au 28e degré et demi de latitude sud; d’où il suit que, si cette terre ou quelque chose de semblable existait, je l’aurais infailliblement rencontrée, ou qu’au moins je l’aurais vue. Je me tins ensuite au 28e degré de latitude sud, 40° à l’ouest de mon point de départ, et, suivant mon estime, à 121° ouest de Londres.»
Tous les navigateurs continuant à admettre l’existence d’un continent austral, Carteret ne pouvait s’imaginer que la Terre de Davis ne fût qu’une petite île, un point perdu au milieu de l’immensité de l’Océan. De ce qu’il ne rencontrait pas de continent, il concluait à la non-existence de cette Terre de Davis. C’est encore en cela qu’il se trompait.


Carte de l’Isle d’Otahiti PAR le Lieutenant J. Cook 1769.

NOUVELLE ZÉLANDE.
Carte de l’Isle d’Otahiti PAR le Lieutenant J. Cook 1769.
Jusqu’au 7 juin, Carteret continua sa recherche. Il était par 28° de latitude sud et 112° de longitude ouest, c’est-à-dire qu’il se trouvait dans le voisinage immédiat de l’île de Pâques. On était alors au milieu de l’hiver. La mer était continuellement grosse, les vents violents et variables, le temps sombre, brumeux et froid, avec accompagnement de tonnerre, de pluie et de neige. C’est sans doute cette obscurité prodigieuse, ce brouillard épais sous lequel le soleil se cacha pendant plusieurs jours, qui empêcha Carteret d’apercevoir l’île de Pâques, car certains indices, la multitude des oiseaux, les algues flottantes, lui avaient dénoncé le voisinage de quelque terre.


Combat du Swallow et d’un prao malais. (Page 71.)
Ces troubles atmosphériques étaient faits pour ralentir encore le voyage. En outre le Swallow, était aussi mauvais voilier que possible, et l’on peut juger de l’ennui, des préoccupations, de l’angoisse même du capitaine, qui voyait son équipage à la veille de mourir de faim. Quoi qu’il en soit, la route fut continuée toutes voiles dehors, de jour et de nuit, dans la direction de l’ouest, jusqu’au 2 juillet.
Ce jour-là, une terre fut aperçue dans le nord, et, le lendemain, Carteret la rangea d’assez près pour la reconnaître. Ce n’était qu’un grand rocher de cinq milles de circonférence, couvert d’arbres, qui paraissait inhabité, et que la houle, très violente en cette saison, l’empêcha d’accoster. On l’appela Pitcairn, du nom de celui qui l’avait découverte le premier. Ce fut dans ces parages que les matelots, jusqu’alors en bonne santé, ressentirent les premières atteintes du scorbut.
Le 11, une nouvelle terre fut aperçue par 22° de latitude sud et 141° 34′ de longitude. On lui donna le nom d’Osnabruck, en l’honneur du second fils du roi.
Le lendemain, Carteret expédia un détachement sur deux autres îles, où l’on ne trouva ni végétaux comestibles ni eau. On y prit à la main plusieurs oiseaux, si peu sauvages, qu’ils ne fuyaient pas à l’approche de l’homme.
Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel Dangereux, longue chaîne d’îles basses, d’attolls, qui firent le désespoir de tous les navigateurs par le peu de ressources qu’elles leur offraient. Carteret crut reconnaître la terre vue par Quiros; mais cette dernière, qui porte le nom indigène de Taïti, est située plus au nord.
Cependant, la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Les sautes de vent, et, par-dessus tout, les avaries du vaisseau rendant la marche très lente, Carteret jugea nécessaire de prendre la route sur laquelle il avait chance de rencontrer les rafraîchissements et les facilités de réparations dont il avait un si pressant besoin.
«J’avais dessein, dit Carteret, si le vaisseau pouvait être réparé, de poursuivre mon voyage dans le sud au retour de la saison convenable, pour faire de nouvelles, découvertes dans cette partie du globe. Je projetais enfin, si je découvrais un continent, et que je pusse y trouver une quantité suffisante de provisions, de me maintenir le long de la côte du sud jusqu’à ce que le soleil eût passé l’équateur, de gagner alors une latitude sud fort avancée et de tirer à l’ouest vers le cap de Bonne-Espérance ou de m’en revenir à l’est, après avoir touché aux îles Falkland, s’il était nécessaire, et de partir promptement de là pour aborder en Europe.»
Ces louables projets, qui dénotent en Carteret le véritable explorateur, plutôt stimulé qu’intimidé par le péril, il allait être dans l’impuissance absolue de les mettre à exécution.
En effet, il ne rencontra l’alizé que par 16°, et le temps continua d’être détestable. Aussi, quoi qu’il naviguât dans le voisinage de l’île du Danger, découverte par Byron en 1765, et de certaines autres, il ne vit aucune terre.
«Nous passâmes probablement, dit-il, près de quelqu’une, que la brume nous empêcha de voir, car, dans cette traversée, un grand nombre d’oiseaux de mer voltigèrent souvent autour du vaisseau. Le commodore Byron, dans son dernier voyage, avait dépassé les limites septentrionales de cette partie de l’Océan, dans laquelle on dit que les îles Salomon sont situées; et, comme j’ai été moi-même au delà des limites sud sans les voir, j’ai de grandes raisons de conclure que, si ces îles existent, leur situation est mal déterminée dans toutes les cartes.»
Cette dernière supposition était exacte; mais les îles Salomon existaient si bien, que Carteret allait, quelques jours plus tard, y atterrir sans les reconnaître.
Cependant, les vivres étaient presque entièrement consommés ou corrompus, les manœuvres et les voiles hachées par la tempête, les rechanges épuisées, la moitié de l’équipage clouée sur les cadres, lorsque survint, pour le capitaine, un nouveau sujet d’alarmes. Une voie d’eau fut signalée. Placée au-dessous de la ligne de flottaison, il était, impossible de l’aveugler tant qu’on serait en pleine mer. Par une chance inespérée, le lendemain, la terre fut découverte. Dire de quels cris de joie, de quelles acclamations elle fut saluée, ce serait superflu. Le sentiment de surprise et de soulagement qu’éprouva l’équipage ne peut être comparé, suivant les expressions mêmes de Carteret, qu’à celui que ressent le criminel qui reçoit sur l’échafaud l’annonce de sa grâce. C’était l’île de Nitendit, déjà vue par Mendana.
A peine l’ancre avait-elle touché le fond, qu’une embarcation fut expédiée à la recherche d’une aiguade. Des indigènes, noirs, à la tête laineuse, entièrement nus, parurent sur le rivage et s’enfuirent avant que le canot pût accoster. Un beau courant d’eau douce au milieu d’une forêt impénétrable d’arbres et d’arbustes qui poussaient jusque dans la mer même, une contrée sauvage, hérissée de montagnes, voilà le tableau que fit du pays le patron de l’embarcation.
Le lendemain, le maître fut renvoyé à la recherche d’un lieu de débarquement plus facile, avec l’ordre de gagner par des cadeaux la bienveillance des naturels. Il lui était expressément recommandé de ne pas s’exposer, de regagner le bord si plusieurs pirogues se dirigeaient vers lui, de ne point quitter lui-même l’embarcation, et de ne laisser descendre à terre que deux hommes à la fois, tandis que les autres se tiendraient sur la défensive. De son côté, Carteret envoya son canot à terre pour faire de l’eau. Quelques naturels lui décochèrent des flèches, qui n’atteignirent heureusement personne. Pendant ce temps, la chaloupe regagnait le Swallow. Le maître avait trois flèches dans le corps, et la moitié de son équipage était si dangereusement blessée, que lui-même ainsi que trois matelots moururent quelques jours après.
Voici ce qui s’était passé. Débarqué, lui cinquième, dans un endroit où il avait aperçu plusieurs cabanes, le maître était entré en relations d’échange avec les indigènes. Bientôt le nombre de ceux-ci augmenta, et plusieurs grandes pirogues se dirigeant vers sa chaloupe, il n’avait pu la rejoindre qu’au moment où l’attaque commençait. Poursuivi à coups de flèches par les naturels, qui entrèrent dans l’eau jusqu’aux épaules, chassé par les pirogues, il n’était parvenu à s’échapper qu’après avoir tué plusieurs indigènes et coulé une de leurs embarcations.
Cette tentative, à la recherche d’un endroit plus favorable pour échouer le Swallow, avait été si malheureuse, que Carteret fit abattre son navire en carène, à l’endroit même où il était, et là, on travailla à boucher la voie d’eau. Si le charpentier, seul homme de l’équipage dont la santé fût passable, ne put parvenir à l’aveugler entièrement, il la diminua cependant beaucoup. Tandis qu’une nouvelle embarcation était dirigée vers l’aiguade, on balaya les bois, du vaisseau à coups de canon, de la chaloupe à coups de mousquet. Cependant, les matelots travaillaient depuis un quart d’heure, lorsqu’ils furent assaillis par une volée de flèches, qui blessa grièvement l’un d’eux à la poitrine. Il fallut recourir aux mêmes mesures toutes les fois qu’on voulut faire de l’eau.
A ce moment, trente hommes étaient incapables de faire leur service. Le maître se mourait de ses blessures. Le lieutenant Gower était très mal. Carteret, lui-même, attaqué d’une maladie bilieuse et inflammatoire, était obligé de garder le lit. Ces trois officiers étaient seuls capables de reconduire le Swallow en Angleterre, et ils étaient sur le point de succomber!
Si l’on voulait enrayer les progrès de la maladie, il fallait à tout prix se procurer des rafraîchissements, et il était impossible de le faire en cet endroit. Carteret leva donc l’ancre le 17 août, après avoir donné à cette île le nom d’Egmont, en l’honneur du lord de l’Amirauté, et appelé baie Swallow celle où il avait mouillé. Persuadé que c’était la terre à laquelle les Espagnols ont donné le nom de Santa-Cruz, le navigateur n’en céda pas moins à la manie, alors à la mode, d’imposer de nouveaux vocables à tous les endroits qu’on visitait. Puis il longea la côte à peu de distance, constata que la population était très nombreuse, et eut, mainte fois, maille à partir avec ses habitants. Ces obstacles, ainsi que l’impossibilité de se procurer des rafraîchissements, empêchèrent Carteret de reconnaître les autres îles de ce groupe, auquel il imposa le nom d’îles de la Reine-Charlotte.
«Les habitants de l’île d’Egmont, dit-il, sont extrêmement agiles, vigoureux, actifs. Ils semblent aussi propres à vivre dans l’eau que sur terre, car ils sautent de leurs pirogues dans la mer presque à toutes les minutes... Une des flèches qu’ils tirèrent traversa les planches du bateau et blessa dangereusement un officier de poupe à la cuisse. Ces flèches ont une pointe de pierre, et nous ne vîmes parmi eux aucune espèce de métal. Le pays, en général, est couvert de bois et de montagnes et entrecoupé d’un grand nombre de vallées.»
Ce fut le 18 août 1767 que Carteret quitta cet archipel, avec le projet de gagner la Nouvelle-Bretagne. Avant de l’atteindre, il comptait bien rencontrer quelques îles où il serait plus heureux. En effet, le 20, il découvrit une petite île basse qu’il appela Gower, où il put se procurer quelques cocos. Le lendemain, il reconnut les îles Simpson et Carteret, plus un groupe de neuf îles qu’il estima être les Ohang-Java, découvertes par Tasman; puis, successivement, celles de sir Charles Hardy, Winchelsea, qu’il ne supposa pas faire partie de l’archipel des Salomon, l’île Saint-Jean de Schouten, et enfin la Nouvelle-Bretagne, qu’il atteignit le 28 août.
Carteret longea la côte de cette île, cherchant un port commode et sûr, et s’arrêta en diverses baies, où il se procura du bois, de l’eau, des cocos, des muscades, de l’aloès, des cannes à sucre, des bambous et des choux palmistes.
«Ce chou, dit-il, est blanc, frisé, d’une substance remplie de suc; lorsqu’on le mange cru, il a une saveur ressemblant à celle de la châtaigne, et, quand il est bouilli, il est supérieur au meilleur panais. Nous le coupâmes en petites tranches dans du bouillon fait avec nos tablettes, et ce bouillon, épaissi ensuite avec du gruau d’avoine, nous fournit un très bon mets.»
Les bois étaient animés par des vols nombreux de pigeons, de tourterelles, de perroquets et de divers oiseaux inconnus. Les Anglais visitèrent plusieurs habitations abandonnées. S’il est permis de juger de la civilisation d’un peuple par ses demeures, ces insulaires devaient être au dernier degré de l’échelle, car ils habitaient les plus misérables huttes que Carteret eût jamais rencontrées.
Le commandant profita de son séjour en ce lieu pour mettre encore une fois le Swallow à la bande et visiter sa voie d’eau, que les charpentiers arrêtèrent de leur mieux. Le doublage étant fort usé et la quille toute rongée des vers, on l’enduisit de poix et de goudron chaud mêlés ensemble.
Le 7 septembre, Carteret accomplit cette ridicule cérémonie de la prise de possession du pays au nom de Georges III; puis il expédia en reconnaissance une de ses embarcations, qui rapporta quantité de cocos et de choux palmistes, rafraîchissements des plus précieux pour les nombreux malades du bord.
Bien que la mousson dût continuer à souffler de l’est longtemps encore, le commandant, qui appréciait le mauvais état de son vaisseau, résolut de partir aussitôt pour Batavia, où il espérait pouvoir refaire son équipage et réparer le Swallow. Il quitta donc, le 9 septembre, le havre de Carteret, le meilleur qu’il eût rencontré depuis son départ du détroit de Magellan.
Il pénétra bientôt dans un golfe que Dampier avait appelé baie Saint-Georges et qu’il ne tarda pas à reconnaître pour un détroit qui séparait la Nouvelle-Bretagne de la Nouvelle-Irlande. Il reconnut ce canal, auquel il laissa le nom de Saint-Georges, et le décrit, dans sa relation, avec un soin que durent hautement apprécier les navigateurs de son temps. Puis il suivit la côte de la Nouvelle-Irlande jusqu’à son extrémité occidentale. Près d’une petite île, qu’il nomma Sandwich, le capitaine Carteret eut quelques relations avec les indigènes.
«Ces insulaires, dit-il, sont noirs et ont de la laine à la tête comme les nègres, mais ils n’ont pas le nez plat et les lèvres grosses. Nous pensâmes que c’était la même race d’hommes que les habitants de l’île d’Egmont. Comme eux, ils sont entièrement nus, si l’on excepte quelques parures de coquillages qu’ils attachent à leurs bras et à leurs jambes. Ils ont pourtant adopté une pratique sans laquelle nos dames et nos petits-maîtres ne sont pas supposés être habillés complètement. Leurs cheveux, ou plutôt la laine de leurs têtes, étaient chargés de poudre blanche, d’où il suit que la mode de se poudrer est probablement d’une plus haute antiquité et d’un usage plus étendu qu’on ne le croit communément..... Ils sont armés de piques et de grands bâtons en forme de massue, mais nous n’avons aperçu parmi eux ni arcs ni flèches.»
A l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande, Carteret reconnut encore une terre, à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Hanovre, puis, bientôt après, l’archipel du Duc-de-Portland.
Bien que toute cette partie de sa relation de voyage, dans des contrées inconnues avant lui, abonde en détails précieux, Carteret, navigateur bien plus exact, bien plus zélé que ses prédécesseurs Byron et Wallis, s’excuse encore de n’avoir pu en réunir davantage.
«La description du pays, dit-il, de ses productions et de ses habitants aurait été beaucoup plus complète et plus détaillée, si je n’avais pas été tellement affaibli et épuisé par la maladie que je succombais presque sous les fonctions qui retombaient sur moi faute d’officiers. Lorsque je pouvais à peine me traîner, j’étais obligé de faire quart sur quart et de partager d’autres travaux avec mon lieutenant, dont la santé était aussi en fort mauvais état.»
En débouquant du canal Saint-Georges, la route fut faite à l’ouest. Carteret découvrit encore plusieurs îles; mais, la maladie l’ayant, pendant plusieurs jours, empêché de monter sur le pont, il ne put en déterminer exactement la position. Il leur donna le nom d’îles de l’Amirauté et se vit contraint d’employer, à deux reprises, les armes à feu pour repousser les attaques des naturels. Il reconnut ensuite l’île Durour, Matty et les Cuèdes, dont les habitants furent tout joyeux de recevoir quelques morceaux d’un cercle de fer. Carteret déclare que, pour quelques instruments de ce métal, il aurait acheté toutes les productions du pays. Bien qu’ils fussent voisins de la Nouvelle-Guinée et des archipels qu’il venait d’explorer, ces peuples n’étaient pas noirs, mais cuivrés. Ils avaient de beaux cheveux noirs très longs, les traits réguliers et des dents d’une blancheur éclatante. De taille moyenne, forts et agiles, ils étaient gais, familiers, et montèrent sans crainte à bord du bâtiment. L’un d’eux demanda même à Carteret de l’accompagner dans son voyage, et, malgré tout ce que ses compatriotes et le capitaine lui-même purent lui dire, il refusa de quitter le Swallow. Carteret, devant une volonté aussi ferme, céda, mais le pauvre Indien, qui avait reçu le nom de Joseph Freewill, ne tarda pas à dépérir et mourut à Célèbes.
Le 29 octobre, les Anglais atteignirent la partie nord-est de Mindanao. Toujours à la poursuite d’eau et de vivres frais, Carteret chercha, vainement, la baie que Dampier avait signalée comme très giboyeuse. Un peu plus loin, il rencontra une aiguade, mais les dispositions hostiles des habitants le forcèrent encore une fois à reprendre la mer.
En quittant Mindanao, le commandant fit voile pour gagner le détroit de Macassar, entre les îles Bornéo et Célèbes. Il l’embouqua le 14 novembre. Le vaisseau marchait alors si mal qu’il mit quinze jours à faire vingt-huit lieues.
«Malades, dit-il, affaiblis, mourants, voyant des terres où nous ne pouvions pas arriver, exposés à des tempêtes qu’il nous était impossible de surmonter, nous fûmes attaqués par un pirate.»
Celui-ci, espérant trouver l’équipage anglais endormi, attaqua le Swallow au milieu de la nuit. Mais, loin de se laisser abattre par ce nouveau danger, les matelots se défendirent avec tant de vaillance et d’habileté, qu’ils coulèrent bas le prao malais.
Le 12 décembre, Carteret eut le chagrin de voir que la mousson d’ouest avait commencé. Le Swallow n’était pas en état de lutter contre ce vent et le courant pour atteindre Batavia par l’ouest. Il fallut donc se résigner à gagner Macassar, qui était alors le principal établissement des Hollandais dans les Célèbes. Lorsque les Anglais y arrivèrent, il y avait trente-cinq semaines qu’ils avaient quitté le détroit de Magellan.
A peine l’ancre fut-elle jetée en vue du port, qu’un Hollandais, dépêché par le gouverneur, monta à bord du Swallow. En apprenant que ce bâtiment appartenait à la marine militaire anglaise, il parut très alarmé. Aussi, le lendemain, lorsque Carteret envoya son lieutenant, M. Gower, demander l’accès du port, afin d’y acheter des rafraîchissements pour son équipage mourant, d’y réparer son bâtiment délabré, et d’attendre le renversement de la mousson, non seulement on ne lui permit pas de descendre à terre, mais les Hollandais s’empressèrent de réunir leurs troupes et d’armer leurs bâtiments. Enfin, au bout de cinq heures, la réponse du gouverneur fut apportée à bord. C’était un refus aussi peu poli que peu déguisé. En même temps, il était fait défense aux Anglais de débarquer dans aucun endroit soumis au gouvernement hollandais.


Poursuivis à coups de flèches. (Page 67.)
Toutes les représentations de Carteret, qui fit remarquer l’inhumanité de ce refus, ses démonstrations hostiles mêmes, n’amenèrent d’autres résultats que la vente de quelques provisions et l’autorisation de gagner une petite baie voisine. Il y trouverait, disait-on, un abri assuré contre la mousson; il pourrait y installer un hôpital pour ses malades; enfin, il s’y procurerait des rafraîchissements plus abondants qu’à Macassar, d’où on lui enverrait, d’ailleurs, tout ce dont il pourrait avoir besoin. Sous peine de mourir de faim et de couler bas, il fallut en passer par ces exigences, et Carteret dut se résoudre à gagner la rade de Bonthain.


Portrait de Bougainville. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Là, les malades, installés dans une maison, se virent refuser la permission de s’écarter à plus de trente verges de leur hôpital. Ils étaient gardés à vue et ne pouvaient communiquer avec les naturels. Enfin, il leur était défendu de rien acheter que par l’entremise des soldats hollandais, qui abusèrent étrangement de leur pouvoir, car ils faisaient quelquefois plus de mille pour cent de profit. Toutes les plaintes des Anglais furent inutiles; ils durent se soumettre, pendant tout leur séjour, à une surveillance humiliante au suprême degré.
Ce fut seulement le 22 mai 1768, au retour de la mousson, que le capitaine Carteret put quitter Bonthain, après une longue série d’ennuis, de vexations et d’alarmes qu’il nous est impossible de raconter en détail, et qui avaient mis sa patience à une rude épreuve.
«Célèbes, dit-il, est la clé des Moluques, ou îles à Épiceries, qui sont nécessairement sous la domination du peuple qui est maître de cette île. La ville de Macassar est bâtie sur une pointe de terre, et elle est arrosée par une rivière ou deux, qui la traversent ou qui coulent dans son voisinage. Le terrain est uni et d’une très belle apparence. Il y a beaucoup de plantations et de bois de cocotiers, entremêlés d’un grand nombre de maisons, qui font juger que le pays est bien peuplé.... A Bonthain, le bœuf est excellent, mais il serait difficile d’en trouver pour approvisionner une escadre. On peut s’y procurer autant de riz, de volailles et de fruits qu’on le désirera; il y a aussi, dans les bois, une grande abondance de cochons sauvages, qu’il est facile d’avoir à bon marché, parce que les naturels du pays, qui sont mahométans, n’en mangent jamais...»
Ces informations, tout incomplètes qu’elles sont, avaient leur intérêt à l’époque où elles furent recueillies, et nous penchons à croire que, bien que vieilles de plus de cent ans, elles présentent encore aujourd’hui un certain fond de vérité.
Aucun incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Batavia. Après plusieurs retards, causés par le désir qu’avait la Compagnie hollandaise de se faire délivrer par le commandant un satisfecit de la conduite qu’avait tenue à son égard le gouverneur de Macassar, et qu’il refusa avec beaucoup de fermeté, Carteret obtint la permission de faire réparer son bâtiment.
Le 15 septembre, le Swallow, radoubé tant bien que mal, mit à la voile. Il était muni d’un supplément de matelots anglais, sans lesquels il lui eût été impossible de regagner l’Europe. Vingt-quatre hommes de son équipage primitif étaient morts, et vingt-quatre autres étaient dans un tel état, que sept d’entre eux périrent avant d’atteindre le Cap.
Après un séjour dans ce port, séjour très salutaire à l’équipage, qui se prolongea jusqu’au 6 janvier 1769, Carteret reprit la mer, et rencontra, un peu plus haut que l’Ascension, où il avait touché, un bâtiment français. C’était la frégate la Boudeuse, sur laquelle Bougainville venait de faire le tour du monde.
Le 20 mars 1769, le Swallow jetait l’ancre sur la rade de Spithead, après trente et un mois d’un voyage aussi pénible que dangereux.
Il avait fallu toute l’habileté nautique, tout le sang-froid, toute l’ardeur de Carteret pour ne pas périr sur un bâtiment aussi insuffisant, et pour faire des découvertes importantes, dans de telles conditions. Si sa gloire tire un nouveau lustre des obstacles qu’il dut surmonter, la honte d’un si misérable armement retombe tout entière sur l’Amirauté anglaise, qui, au mépris des représentations de l’habile capitaine, exposa sa vie et celle de tant de braves marins dans un si long voyage.
III
Bougainville. — Les métamorphoses d’un fils de notaire. — Colonisation des Malouines. — Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro. — Remise des Malouines aux Espagnols. — Hydrographie du détroit de Magellan. — Les Pécherais. — Les Quatre-Facardins. — Taïti. — Incidents de la relâche. — Productions du pays et mœurs des habitants. — Les Samoa. — La Terre du Saint-Esprit ou les Nouvelles-Hébrides. — La Louisiade. — Les îles des Anachorètes. — La Nouvelle-Guinée. — Bourou. — De Batavia à Saint-Malo.
Tandis que Wallis achevait de faire le tour du monde, pendant que Carteret continuait sa longue et pénible circumnavigation, une expédition française était armée dans le but de faire des découvertes dans la mer du Sud.
Sous l’ancien régime, où tout était arbitraire, les titres, les grades et les places se donnaient à la faveur. Il n’était donc pas étonnant qu’un militaire, qui venait de quitter depuis quatre ans à peine le service de terre et le grade de colonel, pour entrer dans la marine avec celui de capitaine de vaisseau, reçût cet important commandement.
Par extraordinaire, cette singulière mesure se trouva justifiée, grâce aux talents de celui qui en fut l’objet.
Louis-Antoine de Bougainville était né à Paris, le 13 novembre 1729. Fils d’un notaire, il fut d’abord destiné au barreau et se fit recevoir avocat. Mais, sans goût pour la profession paternelle, il s’adonnait particulièrement aux sciences et publiait un Traité de calcul intégral, tandis qu’il se faisait recevoir aux mousquetaires noirs. Des trois carrières qu’il avait commencé à parcourir, il abandonna sans retour les deux premières, fit quelques infidélités à la troisième pour une quatrième, la diplomatie, jusqu’à ce qu’il la quittât définitivement pour une cinquième, la marine. Il devait mourir sénateur, après un sixième avatar.
Aide de camp de Chevert, puis secrétaire d’ambassade à Londres, où il fut reçu membre de la Société royale, il partit de Brest, en 1756, avec le grade de capitaine de dragons, pour rejoindre Montcalm au Canada. Aide de camp de ce général, il se fit remarquer en différentes occasions, qui lui méritèrent la confiance de son chef, et fut envoyé en France demander des renforts.
Notre malheureuse patrie ne comptait plus ses revers en Europe, où elle avait besoin de toutes ses ressources. Aussi, lorsque le jeune Bougainville exposa à M. de Choiseul l’objet de sa mission, le ministre répondit-il avec brusquerie:
«Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe guère des écuries. — Au moins, monsieur, répondit Bougainville, on ne dira pas que vous parlez comme un cheval.»
Cette saillie était trop spirituelle et trop mordante pour lui concilier la bienveillance du ministre. Heureusement, Mme de Pompadour aimait les gens d’esprit; elle présenta au roi Bougainville, qui, s’il ne put rien obtenir pour son général, eut le talent de se faire nommer colonel et chevalier de Saint-Louis, bien qu’il n’eût que sept ans de service. De retour au Canada, il eut à cœur de justifier la confiance de Louis XV et se fit remarquer dans plusieurs affaires. Après la perte de cette colonie, il servit en Allemagne sous M. de Choiseul-Stainville.
La paix de 1763 vint arrêter sa carrière militaire. La vie de garnison ne pouvait convenir à un esprit aussi actif, aussi amoureux du mouvement que celui de Bougainville. Il conçut alors le singulier projet de coloniser les îles Falkland, à l’extrémité méridionale de l’Amérique du Sud, et d’y transporter, de bonne volonté, les colons canadiens qui avaient émigré en France, pour échapper au joug tyrannique de l’Angleterre. Enthousiasmé de cette idée, il s’adressa à certains armateurs de Saint-Malo, qui, depuis le commencement du siècle, fréquentaient cet archipel et lui avaient donné le nom d’îles Malouines.
Dès qu’il eut gagné leur confiance, Bougainville fit miroiter aux yeux du ministère les avantages, cependant bien problématiques, de cet établissement, qui, par son heureuse situation, pouvait servir de relâche aux bâtiments allant dans la mer du Sud. Fortement épaulé, il obtint l’autorisation qu’il demandait et enleva sa nomination de capitaine de vaisseau.
On était en 1763. Il y a peu d’apparence que les officiers de marine, qui avaient conquis leur avancement en passant par tous les grades, aient vu d’un bon œil une nomination que rien n’avait justifiée jusqu’alors. Peu importait, d’ailleurs, au ministre de la marine, M. de Choiseul-Stainville. Il avait eu Bougainville sous ses ordres, et était trop grand seigneur pour ne pas mépriser les criailleries du corps des officiers de vaisseau.
Bougainville, après avoir converti à ses projets MM. de Nerville et d’Arboulin, son cousin et son oncle, fit aussitôt construire et armer à Saint-Malo, par les soins de M. Guyot-Duclos, l’Aigle, de 20 canons, et le Sphinx, de 12, sur lesquels il embarqua plusieurs familles canadiennes. Parti de Saint-Malo le 15 septembre 1763, il relâcha à l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, à Montevideo, où il prit beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, et débarqua aux Malouines, dans une grande baie qui lui parut tout à fait propre à ses projets; mais il ne lui fallut pas longtemps pour voir que ce qui avait été pris par tous les navigateurs pour des bois de moyenne hauteur n’était que roseaux. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne poussait sur ces îles. On pouvait heureusement les remplacer comme combustible par une excellente tourbe. La pêche et la chasse y offraient aussi d’abondantes ressources.
La colonie ne fut d’abord composée que de vingt-neuf personnes, auxquelles on bâtit des cases et un magasin aux vivres. En même temps, on traçait et on commençait un fort capable de contenir quatorze pièces de canon. M. de Nerville consentit à rester à la tête de l’établissement, tandis que Bougainville repartait pour la France, le 5 avril. Là, il racola de nouveaux colons et prit un chargement considérable de provisions de toute espèce, qu’il débarqua le 5 janvier 1765. Puis, il alla chercher dans le détroit de Magellan une cargaison de bois, et rencontra, comme nous l’avons dit plus haut, les bâtiments du Commodore Byron, qu’il suivit jusqu’au port Famine. Il y embarqua plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, qu’il avait l’intention de transporter aux Malouines. Lorsqu’il quitta cet archipel, le 27 avril suivant, la colonie se composait de quatre-vingts personnes, en y comprenant un état-major payé par le roi. Vers la fin de 1765, les deux mêmes bâtiments furent renvoyés avec des vivres et de nouveaux habitants.
L’établissement commençait alors à prendre figure, lorsque les Anglais vinrent s’établir au port Egmont reconnu par Byron. En même temps, le capitaine Macbride essayait de se faire livrer l’établissement en prétendant que ces terres appartenaient au roi d’Angleterre, bien que Byron n’eût reconnu les Malouines qu’en 1765, alors que les Français y étaient établis depuis deux ans. Sur ces entrefaites, l’Espagne les revendiqua à son tour, comme une dépendance de l’Amérique méridionale. L’Angleterre, pas plus que la France, ne voulut rompre la paix pour la possession de cet archipel sans grande importance commerciale, et Bougainville fut obligé d’abandonner son entreprise, sous la condition que la cour de Madrid l’indemniserait de ses frais. Bien plus, il fut chargé par le gouvernement français d’effectuer la remise des Malouines aux commissaires espagnols.
Cette tentative insensée de colonisation fut l’origine et la source de la fortune de Bougainville, car, pour utiliser ce dernier armement, le ministère le chargea de revenir par la mer du Sud et d’y faire des découvertes.
Dans les premiers jours de novembre 1766, Bougainville se rendit à Nantes, où son second, M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot et habile marin vieilli dans les rangs inférieurs parce qu’il n’était pas noble, surveillait les détails de l’armement de la frégate la Boudeuse, de 26 canons.
Ce fut le 15 novembre que Bougainville partit de la rade de Mindin, à l’embouchure de la Loire, pour la rivière de la Plata, où il devait trouver les deux frégates espagnoles la Esmeralda et la Liebre. Mais à peine la Boudeuse avait-elle pris le large, qu’une horrible tempête s’éleva. La frégate, dont le gréement était neuf, fit des avaries assez sérieuses pour être obligée de venir se réparer à Brest, où elle entra le 21 novembre. Cette épreuve avait suffi à son commandant pour se rendre compte que la Boudeuse était peu propre au service qu’on en attendait. Il fit donc diminuer la hauteur des mâts, changea son artillerie pour une autre plus légère; mais, malgré ces modifications, la Boudeuse ne convenait nullement pour les grosses mers et les tempêtes du cap Horn. Cependant, le rendez-vous était fixé avec les Espagnols, et Bougainville dut reprendre la mer. L’état-major de la frégate se composait de onze officiers et trois volontaires, au nombre desquels était le prince de Nassau-Sieghen. L’équipage comprenait deux cent trois matelots, mousses ou domestiques.
Jusqu’à la Plata, la mer fut assez calme pour permettre à Bougainville de faire nombre d’observations sur les courants, causes fréquentes des erreurs commises par les navigateurs dans leur estime.
Le 31 janvier, la Boudeuse mouilla dans la baie de Montevideo, où l’attendaient, depuis un mois, les deux frégates espagnoles, sous le commandement de D. Philippe Ruis-Puente. Le séjour de Bougainville sur cette rade et bientôt à Buenos-Ayres, où il alla s’entendre avec le gouverneur au sujet de sa mission, le mit à même de recueillir sur la ville et les mœurs de ses habitants des renseignements trop curieux pour que nous les passions sous silence. Buenos-Ayres lui parut beaucoup trop grand pour le nombre de ses habitants, qui ne dépassait pas 20,000. Cela tient à ce que les maisons n’ont qu’un seul étage avec une grande cour et un jardin. Non seulement cette ville n’a pas de port, mais pas même de môle. Aussi les navires sont-ils forcés de décharger leur cargaison sur des allèges, qui entrent dans une petite rivière où des chariots viennent prendre les ballots pour les porter à la ville.
Ce qui donne à Buenos-Ayres un caractère original, c’est le grand nombre de ses communautés d’hommes et de femmes.
«L’année y est remplie, dit Bougainville, des fêtes de saints qu’on célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies du culte tiennent lieu de spectacles.... Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les précédents. Il avaient, attenant à leur couvent, une maison nommée casa de los ejercicios de las mujeres, c’est-à-dire maison des exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était revêtu de l’habit de Saint-Ignace; les domestiques, même du sexe féminin, n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.»
Les environs de la ville étaient bien cultivés et égayés par un grand nombre de maisons de campagne appelées «quintas». Mais, à deux ou trois lieues seulement de Buenos-Ayres, ce n’étaient plus que des plaines immenses, sans une ondulation, abandonnées aux taureaux et aux chevaux, qui en sont à peu près les seuls habitants. Ces animaux étaient en telle abondance, dit Bougainville, «que les voyageurs, lorsqu’ils ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu’ils peuvent manger et abandonnent le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des tigres».
Les Indiens qui habitent les deux rives de la Plata n’avaient encore pu être soumis par les Espagnols. Ils portaient le nom d’«Indios bravos.»
«Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux. Leur couleur est très basanée, et la graisse, dont ils se frottent continuellement, les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre vêtement qu’un grand manteau de peau de chevreuil qui leur descend jusqu’aux talons et dans lequel ils s’enveloppent.... Ces Indiens passent leur vie à cheval, du moins auprès des établissements espagnols. Ils viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter de l’eau-de-vie, et ils ne cessent d’en boire que quand l’ivresse les laisse absolument sans mouvement.... Quelquefois, ils s’assemblent en troupe de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes de voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est un mal sans remède; comment dompter une nation errante, dans un pays immense et inculte, où il serait même difficile de la rencontrer?»


NOUVELLE ZÉLANDE.

NOUVELLE ZÉLANDE.


On les fit danser. (Page 85.)
Quant au commerce, il était loin d’être florissant depuis qu’il était défendu de faire passer, par terre, au Pérou et au Chili, les marchandises d’Europe. Cependant, Bougainville vit encore sortir de Buenos-Ayres un vaisseau porteur d’un million de piastres, «et si tous les habitants de ce pays, ajoute-t-il, avaient le débouché de leurs cuirs en Europe, ce commerce seul suffirait à les enrichir.»
Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des «pamperos», tourmentes du sud-ouest accompagnées d’orages affreux. La ville n’offre rien d’intéressant; ses environs sont si incultes, qu’il faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscuit et tout ce qui est nécessaire aux bâtiments. On y trouve cependant en abondance des fruits, tels que figues, pêches, pommes, coings, etc., ainsi que la même quantité de viande de boucherie que dans le reste du pays.
Ces documents, qui datent de cent ans, sont curieux à rapprocher de ceux que nous fournissent les voyageurs contemporains, et notamment M. Émile Daireaux, dans son livre sur la Plata. Sous bien des rapports, ce tableau est encore exact; mais il est certains autres détails,—tels que l’instruction, dont Bougainville n’avait pas à parler puisqu’elle n’existait pas,—qui ont fait des progrès immenses.
Lorsque les vivres, les provisions d’eau et de viande sur pied furent embarqués, les trois bâtiments firent voile, le 28 février 1767, pour les îles Malouines. La traversée ne fut pas heureuse. Des vents variables, un gros temps et une mer démontée causèrent quelques avaries à la Boudeuse. Ce fut le 23 mars qu’elle jeta l’ancre dans la baie Française, où elle fut rejointe le lendemain par les deux bâtiments espagnols, qui avaient été sérieusement éprouvés par la tempête.
Le 1er avril eut lieu la remise solennelle de l’établissement aux Espagnols. Peu de Français profitèrent de la permission que le roi leur donnait de rester aux Malouines; presque tous préférèrent s’embarquer sur les frégates espagnoles en partance pour Montevideo. Quant à Bougainville, il était obligé d’attendre la flûte l’Étoile, qui devait lui apporter des provisions et l’accompagner dans son voyage autour du monde.
Cependant, les mois de mars, d’avril et de mai s’écoulèrent sans que l’Étoile parût. Il était impossible de traverser l’océan Pacifique avec les six mois de vivres seulement que portait la Boudeuse. Bougainville se détermina donc, le 2 juin, à gagner Rio-de-Janeiro, qu’il avait indiqué à M. de La Giraudais, commandant de l’Étoile, comme lieu de réunion, dans le cas où des circonstances imprévues l’empêcheraient de se rendre aux Malouines.
La traversée se fit par un temps si favorable, qu’il ne fallut que dix-huit jours pour gagner cette colonie portugaise. L’Étoile, qui l’y attendait depuis quatre jours, avait quitté la France plus tard qu’on ne l’espérait. Elle avait dû chercher un refuge contre la tempête à Montevideo, d’où elle avait gagné Rio, suivant ses instructions.
Fort bien accueillis par le comte d’Acunha, vice-roi du Brésil, les Français purent voir, à l’Opéra, les comédies de Métastase représentées par une troupe de mulâtres, et entendre les chefs-d’œuvre des grands maîtres italiens, exécutés par un mauvais orchestre, que dirigeait un abbé bossu, en costume ecclésiastique.
Mais les bons procédés du comte d’Acunha ne durèrent pas. Bougainville, qui, avec la permission du vice-roi, avait acheté un senau, s’en vit, sans motifs, refuser la livraison. Il lui fut défendu de prendre dans le chantier royal les bois qui lui étaient nécessaires et pour lesquels il avait conclu un marché; enfin, on l’empêcha de se loger avec son état-major, pendant le temps que durèrent les réparations de la Boudeuse, dans une maison voisine de la ville, qu’un particulier avait mise à sa disposition. Pour éviter toute altercation, Bougainville fit à la hâte ses préparatifs de départ.
Avant de quitter la capitale du Brésil, le commandant français entre dans quelques détails sur la beauté du port et le pittoresque de ses environs, et termine par une très-curieuse digression sur les richesses prodigieuses du pays, dont le port est l’entrepôt.
«Les mines appelées générales, dit-il, sont les plus voisines de la ville, dont elles sont distantes d’environ soixante-quinze lieues. Elles rendent au roi tous les ans, pour son droit de quint, au moins cent douze arobes d’or; l’année 1762, elles en rapportèrent cent dix-neuf. Sous la capitainerie des mines générales, on comprend celles de Rio-des-Morts, de Sabara et de Sero-Frio. Cette dernière, outre l’or qu’on en retire, produit encore tous les diamants qui viennent du Brésil. Toutes ces pierres, excepté les diamants, ne sont point de contrebande; elles appartiennent aux entrepreneurs, qui sont obligés de donner un compte exact des diamants trouvés et de les remettre entre les mains de l’intendant préposé par le roi à cet effet. Cet intendant les dépose aussitôt dans une cassette cerclée de fer et fermée avec trois serrures. Il a une des clés, le vice-roi une autre et le Provedor de hacienda reale la troisième. Cette cassette est renfermée dans une seconde, où sont posés les cachets des trois personnes mentionnées ci-dessus et qui contient les trois clefs de la première. Le vice-roi n’a pas le pouvoir de visiter ce qu’elle renferme. Il consigne seulement le tout à un troisième coffre-fort, qu’il envoie à Lisbonne, après avoir apposé son cachet sur la serrure.»
Malgré toutes ces précautions et la sévérité avec laquelle étaient punis les voleurs de diamants, il se faisait une contrebande effrénée. Mais ce n’était pas la seule branche de revenus, et Bougainville calcule qu’en défalquant l’entretien des troupes, la solde des officiers civils et toutes les dépenses d’administration, le revenu que le roi de Portugal tirait du Brésil dépassait dix millions de livres.
De Rio à Montevideo, aucun incident ne se produisit; mais, sur la Plata, pendant une tourmente, l’Étoile fut abordée par un bâtiment espagnol, qui lui rompit son beaupré, sa poulaine et quantité de manœuvres. Les avaries et la violence du choc qui avait augmenté la voie d’eau du navire, le forcèrent à remonter à Enceñada de Baragan, où il était plus facile qu’à Montevideo de faire les réparations nécessaires. Il ne fut donc possible de sortir de la rivière que le 14 novembre.
Treize jours plus tard, les deux bâtiments étaient en vue du cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan, où ils ne tardèrent pas à pénétrer. La baie Possession, la première qu’on y rencontre, est un grand enfoncement ouvert à tous les vents et n’offrant que de très mauvais mouillages. Du cap des Vierges au cap d’Orange, on compte près de quinze lieues, et le détroit est partout large de cinq à sept lieues. Le premier goulet fut franchi sans difficulté, et l’ancre fut alors jetée dans la baie Boucault, où une dizaine d’officiers et de matelots descendirent à terre.
Ils ne tardèrent pas à lier connaissance avec les Patagons et à échanger quelques bagatelles, précieuses pour ceux-ci, contre des peaux de vigogne et de guanaco. Ces naturels étaient d’une taille élevée, mais pas un n’avait six pieds.
«Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, dit Bougainville, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement dont il est susceptible.»
Du premier au second goulet, qui fut passé aussi heureusement, il peut y avoir six ou sept lieues. Ce goulet n’a qu’une lieue et demie de largeur et quatre de longueur. Dans cette partie du détroit, les bâtiments ne tardèrent pas à rencontrer les îles Saint-Barthélemy et Sainte-Élisabeth. Les Français descendirent sur cette dernière. Ils n’y trouvèrent ni bois ni eau. C’est une terre absolument stérile.
A partir de cet endroit, la côte américaine du détroit est abondamment garnie de bois. Si les premiers pas difficiles avaient été franchis avec bonheur, Bougainville allait cependant trouver à exercer sa patience. En effet, le caractère distinctif de ce climat, c’est que les variations de l’atmosphère s’y succèdent avec une telle promptitude qu’il est impossible de prévoir leurs brusques et dangereuses révolutions. De là des avaries qu’il est impossible de prévenir, qui retardent les bâtiments, lorsqu’elles ne les forcent pas à chercher un abri à la côte pour se réparer.
La baie Guyot-Duclos est un excellent mouillage, où l’on trouve, avec un bon fond, six ou huit brasses d’eau. Bougainville s’y arrêta pour remplir quelques futailles et tâcher de s’y procurer un peu de viande fraîche; mais il n’y rencontra qu’un petit nombre d’animaux sauvages. La pointe Sainte-Anne fut ensuite relevée. C’est là qu’avait été établie, en 1581, la colonie de Philippeville par Sarmiento. Nous avons raconté dans un volume précédent l’épouvantable catastrophe qui a valu à ce lieu le nom de port Famine.
Les Français reconnurent ensuite plusieurs baies, caps et havres où ils entrèrent en relâche. Ce sont la baie Bougainville, où l’Étoile fut radoubée, le port Beau-Bassin, la baie de la Cormandière, à la côte de la Terre de Feu, le cap Forward, qui forme la pointe la plus méridionale du détroit et de la Patagonie, la baie de la Cascade, sur la Terre de Feu, dont la sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité à faire de l’eau et du bois font un asile qui ne laisse rien à désirer aux navigateurs. Ces ports, que Bougainville venait de découvrir, sont précieux en ce qu’ils permettent de prendre des bordées avantageuses pour doubler le cap Forward, un des points les plus redoutés des marins à cause des vents impétueux et contraires qu’on y rencontre ordinairement.
L’année 1768 fut commencée dans la baie Fortescue, au fond de laquelle s’ouvre le port Galant, dont le plan avait été autrefois très exactement levé par M. de Gennes. Un temps détestable, dont le plus mauvais hiver de Paris ne peut donner une idée, y retint l’expédition française pendant plus de trois semaines. Elle y fut visitée par une bande de «Pécherais», habitants de la Terre de Feu, qui montèrent à bord des navires.
«On les fit chanter, dit la relation, danser, entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils dévoraient tout ce qu’on leur présentait..... Ils ne témoignèrent aucune surprise, ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et ses phénomènes.... Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins, trop petites pour les envelopper...... Leurs femmes sont hideuses, et les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards.... Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans des cabanes, au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant, ils ont des chiens et des lacs faits de barbe de baleine... Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils sont si faibles, qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré... De tous les sauvages que j’ai vus, les Pécherais sont les plus dénués de tout.»
La relâche en cet endroit fut attristée par un pénible événement. Un enfant d’une douzaine d’années était venu à bord, où on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas l’usage qu’il en devait faire. Ces sauvages ont, paraît-il, l’habitude de s’enfoncer dans la gorge des morceaux de talc en guise de talisman. Ce garçon en avait, sans doute, voulu faire autant avec le verre; aussi, lorsque les Français débarquèrent, ils le trouvèrent en proie à des vomissements violents et à des crachements de sang. Son gosier et ses gencives étaient coupés et ensanglantés. Malgré les enchantements et les frictions enragées d’un jongleur, ou peut-être même à cause de ce massage par trop énergique, l’enfant souffrait énormément, et il ne tarda pas à mourir. Ce fut pour les Pécherais le signal d’une fuite précipitée. Ils craignaient sans doute que les Français ne leur eussent jeté un sort et qu’ils ne vinssent tous à mourir de la même manière.
Le 16 janvier, alors qu’elle essayait de gagner l’île Rupert, la Boudeuse fut entraînée par le courant à une demi-encâblure du rivage. L’ancre, qui avait été aussitôt jetée, cassa, et, sans une petite brise de terre, la frégate échouait. Il fallut regagner le havre Galant. C’était à propos, car, le lendemain, se déchaînait un épouvantable ouragan.
«Après avoir essuyé pendant vingt-six jours, au port Galant, des vents constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple que je crois unique d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement. J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire.... Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de Magellan (et ici Bougainville est absolument d’accord avec Byron), je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap Horn, depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. Pendant les autres mois de l’année, je prendrais le parti de passer à mer ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers, au lieu qu’il n’est pas sage de se mettre à tâtons entre des terres. On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce retard n’est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons, et assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le cap Horn que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan. Lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.»
Cette opinion de Bougainville a, jusqu’à ces derniers temps, rencontré de nombreux contradicteurs, et la route qu’il avait si chaudement recommandée demeura tout à fait abandonnée des navigateurs. A plus forte raison en est-il de même aujourd’hui que la vapeur a transformé complètement la marine et changé toutes les conditions de l’art nautique.
A peine avait-il pénétré dans la mer du Sud, que Bougainville, à sa grande surprise, trouva les vents du sud. Aussi dut-il renoncer à gagner l’île de Juan-Fernandez, comme il l’avait résolu.
Il avait été convenu avec le commandant de l’Étoile, M. de La Giraudais, que, dans le but de découvrir un plus grand espace de mer, les deux bâtiments se tiendraient aussi éloignés l’un de l’autre qu’il serait nécessaire pour ne pas se perdre de vue, et que chaque soir la flûte rallierait la frégate en se tenant à la distance d’une demi-lieue, de façon que, si la Boudeuse venait à rencontrer quelque danger, l’Étoile pût facilement l’éviter.
Bougainville chercha quelque temps l’île de Pâques sans la trouver. Puis, il gagna, pendant le mois de mars, le parallèle des terres et des îles marquées par erreur, sur la carte de M. Bellin, sous le nom d’îles de Quiros. Le 22 du même mois, il eut connaissance de quatre îlots, auxquels il donna le nom des Quatre-Facardins, et qui faisaient partie de cet archipel Dangereux, amas d’îlots madréporiques, bas et noyés, que tous les navigateurs, qui pénétraient dans l’océan Pacifique par le détroit de Magellan ou le cap Horn, semblaient s’être donné le mot pour rencontrer. Un peu plus loin fut découverte une île fertile, habitée par des sauvages entièrement nus et armés de longues piques qu’ils brandissaient avec des démonstrations de menace, ce qui lui valut le nom d’île des Lanciers.
Nous ne répéterons pas ce que nous avons eu déjà l’occasion de dire à plusieurs reprises au sujet de la nature de ces îles, de leur difficulté d’accès, de leur population sauvage et inhospitalière. Cette même île des Lanciers fut appelée par Cook Thrum-Cap; et l’île de la Harpe, que Bougainville reconnut le 24, est l’île Bow du même navigateur.


L’île des Lanciers. (Page 87.)
Le commandant, sachant que Roggewein avait failli périr en visitant ces parages et pensant que l’intérêt de leur exploration ne valait pas les dangers qu’on pourrait courir, marcha au sud et perdit bientôt de vue cet immense archipel, qui s’étend sur une longueur de cinq cents lieues et ne comprend pas moins de soixante îles ou groupes d’îles.
Le 2 avril, Bougainville aperçut une montagne haute et escarpée, à laquelle il imposa le nom de pic de la Boudeuse. C’était l’île Maïtea, que Quiros avait déjà nommée la Dezana. Le 4, au lever du soleil, les navires étaient en présence de Taïti, longue île composée de deux presqu’îles réunies par une langue de terre qui n’a pas plus d’un mille de large.


Pirogues des îles Marquises. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Plus de cent pirogues à balancier ne tardèrent pas à entourer les deux bâtiments; elles étaient chargées de cocos et d’une foule de fruits délicieux, qu’on échangea facilement contre toute sorte de bagatelles. Lorsque la nuit survint, le rivage s’éclaira de mille feux, auxquels on répondit du bord en lançant quelques fusées.
«L’aspect de cette côte, élevée en amphithéâtre, dit Bougainville, nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient d’une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres jusqu’à sa cime isolée, qui s’élevait au niveau des montagnes, dans l’intérieur de la partie méridionale de l’île; il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et il diminuait de grosseur en montant; on l’eût pris de loin pour une pyramide immense, que la main d’un décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets, et, dans toute l’étendue de la côte, il règne sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie couverte de plantations. C’est là que, au milieu des bananiers, des cocotiers et d’autres arbres chargés de fruits, nous aperçûmes les maisons des insulaires.»
Toute la journée du lendemain se passa en échanges. Outre des fruits, les indigènes offraient des poules, des pigeons, des instruments de pêche, des outils, des étoffes, des coquilles, pour lesquels ils demandaient des clous et des pendants d’oreilles.
Le 6 au matin, après trois jours passés à louvoyer pour reconnaître la côte et y chercher une rade, Bougainville se détermina à mouiller dans la baie qu’il avait vue le jour de son arrivée.
«L’affluence des pirogues, dit-il, fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant «Tayo!» qui veut dire «ami», et nous donnant mille témoignages d’amitié.... Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour l’agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage.»
Le cuisinier de Bougainville avait trouvé moyen de s’échapper, malgré les défenses qui avaient été faites, et de gagner le rivage. Mais il ne fut pas plus tôt arrivé à terre, qu’il se vit entouré d’une foule considérable, qui le déshabilla entièrement pour considérer toutes les parties de son corps. Il ne savait ce qu’on allait faire de lui et déjà il se croyait perdu, lorsque les indigènes lui remirent ses habits et le ramenèrent à bord plus mort que vif. Bougainville voulait le réprimander; mais le pauvre homme lui avoua qu’il aurait beau le menacer, jamais il ne lui ferait autant de peur qu’il venait d’en avoir à terre.
Dès que le bâtiment fut amarré, Bougainville descendit sur le rivage avec quelques officiers pour reconnaître l’aiguade. Une foule énorme ne tarda pas à les entourer et à les considérer avec une extrême curiosité tout en criant: «Tayo! tayo!» Un indigène les reçut dans sa maison et leur fit servir des fruits, des poissons grillés et de l’eau. En regagnant la plage, les Français furent arrêtés par un insulaire d’une belle figure qui, couché sous un arbre, leur offrit de partager le gazon qui lui servait de siège.
«Nous l’acceptâmes, dit Bougainville. Cet homme alors se pencha vers nous, et d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle un autre Indien soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute anacréontique; scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu d’artifice composé de fusées et de serpenteaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d’effroi.»
Avant d’aller plus loin et de reproduire d’autres extraits du récit de Bougainville, nous croyons à propos de prévenir le lecteur de ne pas prendre au pied de la lettre ces tableaux dignes des Bucoliques. L’imagination fertile du narrateur veut tout embellir. Les scènes ravissantes qu’il a sous les yeux, cette nature pittoresque ne lui suffisent pas, et il croit ajouter de nouveaux agréments au tableau, quand il ne fait que le charger. Ce travail, il l’accomplit de bonne foi, presque inconsciemment. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne faut accepter toutes ces descriptions qu’avec une extrême réserve. De cette tendance générale à cette époque, nous trouvons un exemple assez singulier dans le récit du second voyage de Cook. Le peintre qui avait été attaché à l’expédition, M. Hodges, voulant représenter le débarquement des Anglais dans l’île de Middelbourg, nous peint des individus qui n’ont pas le moins du monde l’air océanien, et qu’avec leur toge on prendrait bien plutôt pour des contemporains de César ou d’Auguste. Et, cependant, il avait eu les originaux sous les yeux, et rien ne lui eût été plus facile que de représenter avec fidélité une scène dont il avait été témoin! Comme nous savons mieux aujourd’hui respecter la vérité! Nulle broderie, nul enjolivement dans les relations de nos voyageurs! Si quelque fois ce n’est qu’un procès-verbal un peu sec, qui ne plaît que médiocrement à l’homme du monde, le savant y trouve presque toujours les éléments d’une étude sérieuse, les bases d’un travail utile à l’avancement de la science.
Ces réserves faites, continuons à suivre le narrateur.
Sur les bords de la petite rivière qui débouchait au fond de la baie, Bougainville fit installer ses malades et ses pièces à eau avec une garde pour leur sûreté. Ces dispositions ne furent pas sans éveiller la susceptibilité et la méfiance des indigènes. Ceux-ci voulaient bien permettre aux étrangers de débarquer et de se promener dans leur île pendant le jour, mais à la condition de les voir coucher à bord des bâtiments. Bougainville insista, et, finalement, il dut fixer la durée de son séjour.
Dès ce moment, la bonne harmonie se rétablit. Un hangar très vaste fut désigné pour recevoir les scorbutiques, au nombre de trente-quatre, et leur garde, qui se composait de trente hommes. Ce hangar fut soigneusement fermé de tous les côtés, et l’on n’y laissa qu’une issue devant laquelle les indigènes apportaient en masse les objets qu’ils voulaient échanger. Le seul ennui qu’on eut à supporter, ce fut d’avoir constamment l’œil sur tout ce qui avait été débarqué, car «il n’y a point en Europe de plus adroits filous que ces gens-là.» Suivant une louable coutume qui commençait à se généraliser, Bougainville fit cadeau au chef de ce canton d’un couple de dindes et de canards mâles et femelles, puis il fit défricher un terrain, où il sema du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons, etc.