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Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

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«Trois musiciens, placés devant les autres, s’attachaient encore à exprimer le sujet de leur chant par des gestes qu’ils avaient sans doute bien étudiés, car ils les répétaient ensemble de la même manière. De temps en temps, ils tournaient la tête du côté du roi, en faisant avec leurs bras des mouvements qui ne manquaient pas de grâce; d’autres fois, ils inclinaient la tête avec vitesse jusque sur la poitrine et la secouaient à différentes reprises.

«Sur ces entrefaites, Toubau offrit au général des pièces d’étoffe fabriquées avec l’écorce du mûrier à papier, et il les fit déployer avec beaucoup d’ostentation pour nous faire connaître tout le prix de son présent.

«Celui de ses ministres qui était assis à sa droite ordonna qu’on préparât le kava, et bientôt on en apporta plein un vase de bois taillé en ovale, dont la longueur était d’un mètre.

«Les musiciens avaient sans doute réservé pour cet instant leurs plus beaux morceaux, car, à chaque pose qu’ils faisaient, nous entendions crier de toutes parts: Mâli! mâli! et les applaudissements réitérés des habitants nous firent connaître que cette musique faisait sur eux une impression très vive et très agréable.

«Le kava fut ensuite distribué aux différents chefs par celui qui avait ordre de le préparer.....»

Ce concert était bien loin de valoir, on le voit, les fêtes splendides qui avaient eu lieu pour la réception de Cook.

La reine Tiné donna ensuite un grand bal, précédé d’un concert qui avait attiré un grand concours de naturels, parmi lesquels, il est bon de le remarquer, s’étaient glissés un grand nombre de voleurs, dont l’impudence finit par être telle, qu’ils se saisirent par force d’un couteau. Vivement poursuivis par le forgeron de la Recherche, ils se retournèrent, lorsqu’ils le virent seul, le chargèrent et lui fendirent la tête d’un coup de massue. Par bonheur, cette rixe fut aperçue de l’Espérance, d’où l’on tira un coup de canon qui dispersa les assassins. Plusieurs insulaires, à cette occasion, furent tués par des officiers ou des matelots, qui ne savaient pas exactement ce qui s’était passé et croyaient voir des ennemis dans tous les insulaires qu’ils rencontraient.

Les bonnes relations ne tardèrent pas cependant à se rétablir, et elles étaient si cordiales au moment du départ, que plusieurs indigènes demandèrent à s’embarquer pour venir en France.

«Les notions que des insulaires très intelligents nous donnèrent sur les vaisseaux qui avaient mouillé dans cet archipel, dit la relation, nous firent connaître que La Pérouse n’avait relâché dans aucune de ces îles... Ils se souvenaient très bien des différentes époques auxquelles ils avaient vu le capitaine Cook, et, pour nous en faire connaître les intervalles, ils comptaient par récoltes d’ignames et nous en indiquaient deux pour chaque année.»

Cette information relative à La Pérouse est en contradiction absolue avec les renseignements que Dumont-Durville recueillit, trente-cinq ans plus tard, il est vrai, de la Tamaha alors régnante.

«Je voulus savoir, dit-il, si, entre Cook et d’Entrecasteaux, il n’était pas venu d’autres Européens à Tonga. Après avoir réfléchi quelques moments, elle m’expliqua très clairement que, peu d’années avant le passage de d’Entrecasteaux, deux grands navires, semblables aux siens, avec des canons et beaucoup d’Européens, avaient mouillé à Annamooka, où ils étaient restés dix jours. Leur pavillon était tout blanc et non pas semblable à celui des Anglais. Les étrangers étaient fort bien avec les naturels; on leur donna une maison à terre où se faisaient des échanges. Un naturel, qui avait vendu, moyennant un couteau, un coussinet en bois à un officier, fut tué par celui-ci d’un coup de fusil, pour avoir voulu remporter sa marchandise, après en avoir reçu le prix. Du reste, cela ne troubla pas la paix, parce que le naturel avait tort en cette circonstance.»

L’honorabilité de Dumont-Durville le mettant à l’abri de tout soupçon de supercherie, on ne peut s’empêcher de reconnaître que plusieurs parties de cette déposition circonstanciée présentent un grand caractère de vérité. Ce qui a trait à la couleur du pavillon, différent de celui des Anglais, est particulièrement probant. Devons-nous en conclure à la légèreté des recherches faites par d’Entrecasteaux? Cela serait bien grave. Nous allons cependant rapporter tout à l’heure deux circonstances qui sembleraient de nature à lui faire encourir ce reproche.

Ce fut avec les témoignages d’un vif regret que les naturels virent partir les frégates françaises, le 21 germinal. Six jours plus tard, l’Espérance signalait Erronan, la plus orientale des îles du Saint-Esprit, découverte par Quiros, en 1606; puis, ce furent successivement Annatom, Tanna, dont le volcan est toujours en éruption, etc., et les îles Beautemps-Beaupré. Portées bientôt par les courants, les frégates furent en vue des montagnes de la Nouvelle-Calédonie et mouillèrent dans le port de Balade, où le capitaine Cook avait jeté l’ancre en 1774.

Les sauvages connaissaient le fer, mais ils ne l’appréciaient pas autant que d’autres peuples, sans doute parce que les pierres dont ils se servaient étaient extrêmement dures et leur en rendaient la privation moins sensible. Leurs premiers mots, en montant à bord, furent pour demander à manger, et il n’y avait pas à s’y méprendre, car ils montraient leur ventre qui était extrêmement aplati. Leurs pirogues n’étaient pas si artistement construites que celles des îles des Amis, et ils les manœuvraient assez mal,—remarques déjà faites par le capitaine Cook. La plupart de ces insulaires, aux cheveux laineux, à la peau presque aussi noire que les naturels de Van-Diemen, étaient armés de zagaies et de massues; ils portaient en outre, à la ceinture, un petit sac de pierres ovoïdales, qu’ils lancent avec leurs frondes.

Après une promenade à terre, pendant laquelle ils visitèrent les huttes en forme de ruches des naturels, les officiers et les naturalistes songèrent à regagner les navires.

«De retour vers le lieu de notre débarquement, dit la relation, nous trouvâmes plus de sept cents naturels qui étaient accourus de toutes parts. Ils nous demandèrent des étoffes et du fer en échange de leurs effets, et, bientôt, quelques-uns d’entre eux nous prouvèrent qu’ils étaient des voleurs très effrontés.

«Parmi leurs différents tours, j’en citerai un que me jouèrent deux de ces fripons. L’un d’eux m’offrit de me vendre un petit sac qui renfermait des pierres taillées en ovale et qu’il portait à la ceinture. Aussitôt il le dénoua et feignit de vouloir me le donner d’une main, tandis que de l’autre il recevait le prix dont nous étions convenus. Mais, au même instant, un autre sauvage, qui s’était placé derrière moi, jeta un grand cri pour me faire tourner la tête de son côté, et aussitôt le fripon s’enfuit avec son sac et mes effets en cherchant à se cacher dans la foule. Nous ne voulûmes pas le punir, quoique nous fussions pour la plupart armés de fusils. Cependant, il était à craindre que cet acte de douceur ne fût regardé par ces peuples comme un acte de faiblesse et ne les rendit encore plus insolents. Ce qui arriva peu de temps après semble le confirmer.

«Plusieurs d’entre eux furent assez hardis pour jeter des pierres à un officier qui n’était éloigné de nous que de deux cents pas. Nous ne voulûmes pas encore sévir contre eux, car le récit de Forster nous avait prévenus si avantageusement à leur égard, qu’il nous fallait encore d’autres faits pour détruire la bonne opinion que nous avions de la douceur de leur caractère; mais bientôt nous eûmes des preuves incontestables de leur férocité.

«L’un d’eux, ayant un os fraîchement grillé et dévorant un reste de chair qui y était encore attaché, s’avança vers le citoyen Piron et l’engagea à partager son repas; celui-ci, croyant que le sauvage lui offrait un morceau de quelque quadrupède, accepta l’os, qui n’était plus recouvert que de parties tendineuses, et, me l’ayant montré, je reconnus qu’il appartenait au bassin d’un enfant de quatorze à quinze ans. Les naturels qui nous entouraient nous indiquèrent, sur un enfant, la position de cet os; ils convinrent sans difficulté que la chair dont il avait été couvert avait servi aux repas de quelque insulaire, et ils nous firent même connaître que c’était pour eux un mets très friand...

«La plupart de ceux de notre expédition qui étaient restés à bord ne voulurent point ajouter foi au récit que nous leur fîmes du goût barbare de ces insulaires, ne pouvant se persuader que ces peuples, dont le capitaine Cook et Forster avaient fait une peinture si avantageuse, fussent dégradés par un aussi horrible vice; mais il ne fut pas difficile de convaincre les plus incrédules. J’avais apporté l’os déjà rongé, que notre chirurgien major reconnut pour celui d’un enfant; je le présentai aux deux habitants que nous avions à bord; sur-le-champ l’un de ces anthropophages le saisit avec avidité et arracha avec ses dents les ligaments et les cartilages qui y tenaient encore; je le passai ensuite à son camarade, qui y trouva aussi quelque chose à ronger.»

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Néo-Calédoniens.

Les naturels qui étaient venus à bord avaient volé tant d’objets et avec une telle impudence, qu’on avait été obligé de les chasser. Le lendemain, à peine les Français étaient-ils descendus à terre, qu’ils trouvèrent les sauvages prenant leur repas.

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La rivière des Cygnes. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Ceux-ci leur offrirent aussitôt à manger de la chair grillée tout récemment, qu’on reconnut être de la chair humaine.

Quelques-uns s’approchèrent même des Français et «leur tâtèrent à plusieurs reprises les parties les plus musculeuses des bras et des jambes en prononçant le mot karapek d’un air d’admiration et même de désir, ce qui n’était pas trop rassurant pour nous.»

Plusieurs officiers furent assaillis et volés avec la plus grande effronterie. Les intentions des naturels n’étaient pas douteuses; bientôt, même, ils cherchèrent à s’emparer des haches de plusieurs matelots descendus à terre pour faire du bois, et il fallut tirer sur eux pour s’en débarrasser.

Ces hostilités se renouvelèrent à plusieurs reprises et se terminèrent toujours par la fuite des naturels, qui eurent plusieurs hommes tués ou blessés. Le peu de succès de ces tentatives ne les empêcha pas de les recommencer toutes les fois qu’ils crurent trouver l’occasion favorable.

La Billardière fut témoin d’un fait, plusieurs fois observé depuis, mais qui avait longtemps paru invraisemblable. Il vit ces indigènes manger de la stéatite. Cette terre «sert à amortir le sentiment de la faim en remplissant leur estomac et en soutenant ainsi les viscères attachés au diaphragme, et, quoique cette substance ne fournisse aucun aliment nourricier, elle est cependant très utile à ces peuples, qui doivent être fort souvent exposés à de longues privations d’aliments, parce qu’ils s’adonnent très peu à la culture de leurs terres, d’ailleurs très stériles... On ne se serait jamais imaginé que des anthropophages eussent recours à un pareil expédient, lorsqu’ils sont pressés par la faim.»

Les navigateurs n’avaient pu recueillir pendant leur séjour à la Nouvelle-Calédonie aucun renseignement sur La Pérouse. Cependant, une tradition, que M. Jules Garnier a recueillie, veut que, quelque temps après le passage de Cook, deux grands navires se soient approchés de l’extrémité septentrionale de l’île des Pins, et y aient envoyé des embarcations.

«Le premier moment d’effroi passé, dit M. Jules Garnier, dans une communication insérée au Bulletin de la Société de géographie de novembre 1869, les indigènes s’approchèrent de ces étrangers et fraternisèrent avec eux; ils furent d’abord émerveillés de toutes leurs richesses; la cupidité les poussa ensuite à s’opposer par la force au départ de nos marins; mais ceux-ci, par une fusillade, qui jeta plusieurs indigènes à terre, calmèrent leur ardeur. Peu satisfaits de cette sauvage réception, les deux vaisseaux s’éloignèrent dans la direction de la grande terre, après avoir tiré un coup de canon, que les habitants crurent être un coup de tonnerre.»

Il est fort étonnant que d’Entrecasteaux, qui fut en rapport avec les indigènes de l’île des Pins, n’ait pas entendu parler de ces événements. Cette île n’est pas très étendue, sa population n’a jamais été nombreuse. Il faut donc que les indigènes aient tenu à garder secrets leurs rapports avec La Pérouse.

Si, dans sa navigation au long du récif madréporique qui défend des assauts de l’Océan la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie, d’Entrecasteaux avait su découvrir une des nombreuses coupures qui s’y rencontrent, il aurait pu, là encore, trouver quelque trace du passage de La Pérouse, navigateur soigneux et hardi, émule de Cook, qui dut débarquer sur plusieurs points de ce littoral. Un baleinier, dont le rapport est cité par Rienzi, affirmait avoir vu entre les mains des Néo-Calédoniens des médailles et une croix de Saint-Louis provenant de l’expédition française.

M. Jules Garnier, pendant un voyage de Nouméa à Canala, a vu, au mois de mars 1865, entre les mains d’un des indigènes de son escorte, «une vieille épée rouillée, effilée comme l’étaient celles du siècle dernier, et portant sur la garde des fleurs de lis.» Tout ce qu’on put tirer de son propriétaire, c’est qu’il la possédait depuis très longtemps.

Il n’y a pas apparence qu’un membre quelconque de l’expédition ait fait cadeau d’une épée à ces sauvages, encore moins d’une croix de Saint-Louis. Quelque officier aura sans doute été tué dans une rixe, et c’est ainsi que ces objets seront parvenus entre les mains des naturels.

Cette hypothèse a l’avantage d’être d’accord avec l’explication, donnée par M. Garnier, des contradictions flagrantes qu’on rencontre dans la peinture du caractère du peuple de Balade par Cook et d’Entrecasteaux. Pour le premier, ces indigènes ont toutes les qualités: bons, francs, paisibles; pour le second, tous les défauts: voleurs, traîtres, anthropophages.

Quelques faits extraordinaires, suivant M. Garnier, n’auraient-ils pas modifié, entre ces deux visites, la manière d’agir de ces naturels? Une rixe n’aurait-elle pas eu lieu? Les Européens n’auraient-ils pas été forcés de faire usage de leurs armes? N’auraient-ils pas détruit des plantations, brûlé des cases? Ne faudrait-il pas attribuer à quelque événement de ce genre l’accueil hostile qui fut fait à d’Entrecasteaux?

La Billardière, racontant une excursion qu’il fit aux montagnes dont est formée la chaîne de partage des eaux à l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie, et d’où l’on aperçoit la mer des deux côtés, dit:

«Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, qui sans doute nous avaient vus un an auparavant longer la côte occidentale de leur île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux qu’ils avaient aperçus de ce côté.»

La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»

On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie, vivants.

Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois. Il fut remplacé dans le commandement de l’Espérance par M. d’Hesmivy d’Auribeau.

Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent attaqués les bâtiments français.

Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré que bien longtemps après.

Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz, sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal historien de l’expédition.

Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.

D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses officiers, il se détermina à se séparer de l’Espérance pour gagner plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la suite de longues et douloureuses souffrances.

Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel, franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19 octobre devant Sourabaya.

De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la Recherche et l’Espérance eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes, fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer. L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et, arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les différents ports de la colonie.

A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne; mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook), ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit qu’on en attendait.

Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits, d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.

III

Voyage du capitaine Marchand. — Les Marquises. — Découverte de Nouka-Hiva. — Mœurs et coutumes des habitants. — Les îles de la Révolution. — La côte d’Amérique et le port de Tchikitané. — Le canal de Cox. — Relâche aux îles Sandwich. — Macao. — Déception. — Retour en France. — Découvertes de Bass et de Flinders sur les côtes de l’Australie. — Expédition du capitaine Baudin. — La terre de d’Endracht et la terre de Witt. — Relâche à Timor. — Reconnaissance de la terre de Van-Diemen. — Séparation du Géographe et du Naturaliste. — Séjour à Port Jackson. — Les convicts. — Les richesses pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud. — Rentrée en France du Naturaliste. — Croisières du Géographe et du Casuarina aux terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt. — Second séjour à Timor. — Retour en France.

Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.

De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois ou quatre ans.

Au capitaine Marchand, commandant le Solide, furent adjoints deux capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf matelots, un équipage de cinquante personnes.

Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et les armes nécessaires, complétaient l’armement.

Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement de l’hiver, le Solide partit de Marseille le 14 décembre 1790. Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791, doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la renouveler.

Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»

Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook en 1774.

Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été faits avec une telle précision, que le Solide mouillait aux îles Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»

Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest. Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios, où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris mille fois répétés de «tayo! tayo!»

L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.

Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la description d’Étienne Marchand.

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CARTE D’AUSTRALIE d’après l’atlas de Perron.

Illustration from Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

CARTE D’AUSTRALIE d’après l’atlas de Perron.

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Roi de l’île Timor. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet. La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes, aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc rouillé qu’elle avait dérobé au frater du Solide, et un homme porter effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le trou de son oreille et pendant à son côté.»

Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du Solide. Il faut croire qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un seul en état d’ivresse.

Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler. On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.

Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.

«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui partagent le cercle de leur vie.»

Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.

En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel, qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de la Révolution.

La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River». Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la Guadaloupe des Espagnols.

Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et, après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe. Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et, après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique, uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter toutes les mesures que leur commandait l’expérience.

Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.

Les naturels, petits, au corps ramassé quoique assez bien proportionné, au visage rond et aplati, sont assez disgracieux. Des yeux petits, enfoncés et chassieux, ainsi que des pommettes saillantes, ne contribuent pas à les embellir. Quant à la couleur de leur peau, il est assez difficile de la démêler sous l’épaisse couche de crasse et le mélange de substances noires et rouges qui la recouvrent. Leur chevelure, dure, épaisse, hirsute, couverte d’ocre, de duvet d’oiseaux et de toutes les ordures que la négligence et le temps y ont accumulées, contribue encore à rendre leur aspect hideux.

Moins noires que les hommes, les femmes sont encore plus laides; leur taille épaisse, courte, leurs pieds tournés en dedans, leur saleté inouïe en font des êtres repoussants. La coquetterie, qui est innée chez la femme, les a déterminées, pour ajouter à leur beauté naturelle, à employer un ornement labial aussi bizarre qu’incommode, dont nous avons déjà dit quelques mots, à propos du séjour de Cook dans les mêmes parages.

«On pratique, à environ six lignes au-dessous de la lèvre inférieure, par le moyen d’une incision, une fente longitudinale parallèle à la bouche; on y insère, dans le principe, une brochette de fer ou de bois et l’on augmente graduellement, et de temps à autre, le volume de ce corps étranger, en suivant le progrès de l’âge. On parvient enfin à y introduire une pièce de bois proprement travaillée, dont la forme et la grandeur sont à peu près celles du cuilleron d’une cuiller à bouche. L’effet de cet ornement est de rabattre, par le poids de sa partie saillante, la lèvre inférieure sur le menton, de développer les charmes d’une grande bouche béante, qui prend la forme de celle d’un four, et de mettre à découvert une rangée de dents jaunes et sales. Comme ce cuilleron s’ôte et se replace à volonté, lorsqu’il est supprimé, la fente transversale de la lèvre présente une seconde bouche, qui, par son ouverture, ne le cède point à la bouche naturelle, et, chez quelques femmes, elle a plus de trois pouces de longueur.»

Le Solide quitta la baie de Tchinkitané, le 21 août, et se dirigea dans le sud-est pour reconnaître les îles de la Reine-Charlotte, vues, en 1786, par La Pérouse. Elles s’étendent sur une longueur d’à peu près soixante-dix lieues. Le 23, Étienne Marchand aperçut la baie des Manteaux (Cloak-Bay de Dixon), dont la reconnaissance fut faite avec le plus grand soin par le capitaine Chanal.

Le lendemain, les chaloupes entrèrent dans le canal de Cox et traitèrent de l’achat de quelques pelleteries avec les Indiens. L’étonnement des navigateurs fut grand à la vue de deux immenses tableaux, peints très anciennement, et de sculptures gigantesques, qui, pour n’avoir que les plus lointains rapports avec les chefs-d’œuvre de la Grèce, n’en témoignaient pas moins de goûts artistes qu’on était loin d’attendre de ces populations misérables.

Les terres qui forment la baie et le détroit de Cox sont basses et couvertes de sapins. Le sol, composé de débris de plantes et de rochers, ne paraît pas avoir grande profondeur, et les productions sont les mêmes qu’à Tchinkitané.

Le nombre des habitants peut être évalué à quatre cents. Leur taille ne diffère pas sensiblement de celle des Européens. Ils sont moins hideux que les Tchinkitanéens.

Comme cette relâche dans la Cloak-Bay ne produisait pas le nombre de fourrures sur lequel Marchand avait compté, il expédia, sous le commandement du capitaine Chanal, une embarcation qui visita les îles situées au sud. Cette reconnaissance eut pour but de relever la plupart de ces îles qui n’avaient pas encore été visitées. Seul le vaisseau de Dixon avait parcouru ces parages, mais personne de son équipage n’était descendu à terre. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup de ses assertions furent démenties ou rectifiées par cet examen plus approfondi.

Après avoir vu l’entrée de Nootka, on se rendit à celle de Berkley; mais, au moment où le Solide allait y pénétrer, apparut un trois-mâts qui, par la route qu’il tenait, annonçait devoir visiter le littoral au sud, ce que se promettait de faire le capitaine Marchand. Cette découverte engagea le navigateur français à gagner aussitôt les côtes de la Chine, afin de s’y défaire de sa cargaison, avant que le vaisseau qu’il venait d’apercevoir eût eu le temps de s’y rendre et de lui faire concurrence.

La meilleure route à suivre était celle des îles Sandwich, et, le 5 octobre, les Français purent apercevoir les sommets des Mauna-Loa et Mauna-Koa entièrement libres de neige,—ce qui est en contradiction formelle avec l’assertion du capitaine King.

Dès que l’île O-Whyhee eut été reconnue, Marchand prit le sage parti de faire tous ses achats sous voiles. Il tira de cette île des cochons, des volailles, des cocos, des bananes et d’autres fruits, parmi lesquels on fut heureux de reconnaître des citrouilles et des melons d’eau, provenant sans doute des graines semées par le capitaine Cook.

Quatre jours furent consacrés à l’acquisition de ces rafraîchissements; puis on suivit la route de la Chine en prenant connaissance de Tinian, l’une des Mariannes.

On se rappelle combien était enchanteur le tableau tracé de cette île par le commodore Anson. Byron, avons-nous dit, avait été tout étonné de lui trouver un aspect tout différent. C’est qu’une cinquantaine d’années auparavant, Tinian était florissante et comptait trente mille habitants. Mais une maladie épidémique, apportée par les conquérants espagnols, avait décimé la population, dont les misérables restes furent bientôt arrachés à cette terre pour être transportés à Guaham.

Marchand ne débarqua pas à Tinian, dont la nature sauvage avait repris possession, au dire de tous les voyageurs qui y avaient relâché depuis Byron, et il manœuvra pour prendre connaissance de la pointe méridionale de Formose.

A Macao, qu’il avait atteinte le 28 novembre, Marchand apprit des nouvelles qui le déconcertèrent. Le gouvernement chinois venait de prohiber, sous les peines les plus sévères, toute introduction de fourrures dans les ports du midi de l’empire. Était-ce une clause ignorée de quelque traité secret conclu avec la Russie? Cette défense était-elle due à l’avarice et à la cupidité de quelques mandarins? On ne sait; mais ce qui est certain,c’est qu’il était absolument impossible de l’enfreindre.

Marchand écrivit aux représentants de la maison Baux, à Canton. La même prohibition existait dans cette ville, et il ne fallait pas songer à remonter à Whampoa, où le navire serait taxé à des droits dont le total ne s’élèverait pas à moins de six mille piastres.

Étienne Marchand n’avait plus qu’à gagner l’île de France et, de là, Marseille, son port d’armement. C’est ce qu’il fit. Nous n’avons aucune raison pour nous arrêter sur ce voyage de retour, qui ne présenta que les incidents ordinaires à toutes les traversées de ce genre.

Quels étaient les résultats scientifiques du voyage? Peu considérables au point de vue géographique, ils se décomposaient de la manière suivante: Découverte de la partie des îles Marquises qui avait échappé à Cook et à ses prédécesseurs, reconnaissance plus approfondie du pays, des mœurs et des usages des habitants de Santa-Christina dans le même archipel, des baies Tchinkitané et des Manteaux, de l’archipel de la Reine-Charlotte à la côte d’Amérique. C’eût été bien peu pour une expédition officielle, c’était beaucoup pour un navire armé par de simples particuliers. En même temps, les capitaines Marchand, Chanal et Masse avaient si bien su mettre à profit les nouvelles méthodes, ils avaient étudié avec tant de fruit les relations de leurs devanciers, qu’ils étaient parvenus à donner à leur route une précision que bien peu de navigateurs avaient pu atteindre. A leur tour, ils allaient contribuer à l’instruction de leurs successeurs par l’exactitude de leurs cartes et de leurs relevés.

Les circonstances ne devaient pas être aussi favorables, il s’en faut, pour la publication du récit d’une expédition scientifique que le gouvernement français allait envoyer, quelques années plus tard, dans le but de reconnaître les côtes de l’Australie. Bien que les résultats de la campagne du capitaine Nicolas Baudin aient été des plus abondants, il semble que, jusqu’à ce jour, le mauvais sort se soit attaché à cette expédition, et que tous les dictionnaires biographiques et les relations de voyage se soient donné le mot pour en parler aussi peu que possible.

Depuis le jour où Tasman avait reconnu la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande, bien des progrès avaient été accomplis pour la connaissance de cet immense continent mystérieux. Cook avait relevé la côte orientale tout entière, signalé le détroit de l’Endeavour et chaudement recommandé à son gouvernement les avantages qu’on pourrait tirer d’un établissement à la baie Botanique. En 1788, Phillip avait jeté, avec ses convicts, les premiers fondements de Port-Jackson et de la puissance anglaise dans cette cinquième partie du monde.

En 1795 et 1796, le midshipman Flinders et le chirurgien Bass, avec une chétive embarcation, le Tom-Pouce, avaient exploré sur une longueur de vingt milles la rivière Georges et reconnu en détail une longue suite de côtes.

En 1797, Bass avait signalé l’existence d’un port spacieux, qu’il avait nommé Western, à cause de sa situation.

«Ses provisions étaient alors épuisées, dit Desborough Cooley, et, malgré son désir ardent de faire un relèvement exact et détaillé de sa nouvelle découverte, il se vit obligé de revenir sur ses pas. Il n’avait emporté des provisions que pour six semaines, et cependant, à l’aide du poisson et des oiseaux de mer qu’il rencontra en abondance, il réussit à faire durer son voyage cinq semaines de plus, bien qu’il ramenât à son bord deux convicts qu’il avait retrouvés. Ce voyage de six cents milles, dans une barque non pontée, est un des plus remarquables que l’on connaisse. Il ne fut point entrepris sous l’empire d’une nécessité rigoureuse, mais avec l’intention décidée d’explorer des rivages inconnus et dangereux.»

Accompagné de Flinders, Bass avait, en 1798, découvert le détroit qui porte aujourd’hui son nom et sépare la Tasmanie de la Nouvelle-Hollande, et avait accompli sur un schooner de vingt-cinq tonneaux le périple de la terre de Van-Diemen. Les renseignements que rapportaient ces hardis explorateurs sur les rivières, les ports de ce pays, étaient des plus importants pour sa colonisation future. Aussi Bass et Flinders furent-ils reçus avec enthousiasme à Port-Jackson.

De retour en Angleterre, Flinders y avait reçu, avec le brevet de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’Investigator, spécialement armé pour un voyage de découvertes sur les rivages de l’Australie. Les côtes méridionale et nord-ouest, le golfe de Carpentarie et le détroit de Torrès, telles devaient être les étapes de cette campagne.

L’attention publique en France était depuis quelque temps attirée sur la Nouvelle-Hollande par les récits de Cook et de d’Entrecasteaux. Pays singulier, aux productions animales étranges, tantôt couvert de forêts d’eucalyptus gigantesques, tantôt dénudé, ne nourrissant qu’un maigre spinifex, ce continent devait longtemps encore se dérober à nos regards curieux et opposer aux explorateurs des obstacles presque infranchissables.

Ce fut l’Institut qui se fit le porte-voix de l’opinion publique, en réclamant du gouvernement une expédition aux terres australes. Sur sa présentation, vingt-quatre savants furent désignés pour prendre part au voyage.

«Jamais un développement aussi considérable n’avait été donné à cette partie de la composition des voyages de découvertes, jamais des moyens aussi grands de succès n’avaient été préparés. Astronomes, géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs, jardiniers, tous s’y trouvaient en nombre double, triple ou même quintuple.»

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Porteuse d’eau à Timor. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

On remarquait dans cet état-major scientifique Leschenaut de Latour, François Péron et Bory de Saint-Vincent. Les officiers et les matelots avaient été triés sur le volet. Au nombre des premiers, nous devons citer François-André Baudin, Peureux de Mélay, Hyacinthe de Bougainville, Charles Baudin, Emmanuel Hamelin, Pierre Milius, Mangin, Duval d’Ailly, Henri de Freycinet, qui tous parvinrent au grade de contre-amiral ou d’amiral, Le Bas Sainte-Croix, Pierre-Guillaume Gicquel, Jacques-Philippe Montgéry, Jacques de Saint-Cricq, Louis de Freycinet, futurs capitaines de vaisseau.

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Cabane de naturels de la terre d’Endracht. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

«Ce que la composition de ce voyage et son objet promettaient de résultats avantageux, dit la relation, le plan de ses opérations paraissait devoir le garantir. Tout ce que l’expérience des autres navigateurs avait appris, jusqu’à ce jour, sur les parages que nous devions parcourir, tout ce que la théorie et le raisonnement pouvaient en déduire et y ajouter, avait servi de base à cet important travail. Les vents irréguliers, les moussons, les courants avaient été calculés d’une manière tellement exacte, que la source principale des contrariétés que nous éprouvâmes, dans la suite, fut de nous être écartés plusieurs fois de ces précieuses instructions.»

Après avoir équipé à l’île de France un troisième navire d’un faible tirant d’eau, les navigateurs devaient reconnaître toute la terre de Diemen, les détroits de d’Entrecasteaux, de Bass et de Banks, puis, après avoir fixé la situation des îles Hunter, s’enfoncer derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François, visiter la portion du continent masquée par elles et y chercher le détroit qui, pensait-on, allait rejoindre le golfe de Carpentarie et coupait en deux la Nouvelle-Hollande.

Cette première partie de la campagne terminée, il fallait reconnaître les terres de Leuwin, d’Edels, d’Endracht, remonter la rivière des Cygnes aussi loin que possible, lever la carte de l’île Rottnest et de la côte qui l’avoisine, compléter la reconnaissance de la baie des Chiens-Marins, fixer certaines positions de la terre de Witt, et, après avoir quitté la côte au cap Nord-Ouest, aller prendre à Timor, dans les Moluques, un repos qu’on aurait bien gagné.

Dès que les équipages seraient remis de leurs fatigues, on devait parcourir la côte de la Nouvelle-Guinée, afin de voir si quelques détroits ne la séparaient pas en plusieurs îles, visiter ensuite le golfe de Carpentarie à fond, reconnaître quelques parties de la terre d’Arnheim, pour gagner enfin l’île de France, d’où l’on reviendrait en Europe.

C’était là un magnifique programme, où l’on reconnaît la main de celui qui avait tracé les instructions de La Pérouse et de d’Entrecasteaux. Les résultats de cette expédition, si elle était conduite avec habileté, devaient être considérables.

Une corvette de trente canons, le Géographe, et une grosse gabarre, le Naturaliste, avaient été armées au Havre pour cette expédition. Rien n’avait été négligé pour que les approvisionnements fussent abondants et de bonne qualité: instruments de physique et d’astronomie construits par les plus habiles fabricants, bibliothèque formée des meilleurs ouvrages sur chaque navire, passeports les plus flatteurs signés par tous les gouvernements de l’Europe, crédits illimités, ouverts sur toutes les places d’Asie et d’Afrique. En un mot, on avait pris toutes les mesures pour assurer le succès de cette importante exploration.

Le 19 octobre 1800, les deux navires sortaient du Havre aux acclamations d’une foule immense. Le port de Santa-Cruz, à Ténériffe, retint quelque temps les navigateurs, qui ne s’arrêtèrent plus qu’à l’île de France, où furent laissés, le 23 avril 1801, plusieurs officiers trop gravement malades pour continuer la campagne.

Ce début n’était pas encourageant. Le mécontentement ne fit qu’augmenter à la nouvelle qu’on n’aurait plus qu’une demi-livre de pain frais par semaine, que la ration de vin serait remplacée par trois seizièmes de bouteille de mauvais tafia de l’île de France, que le biscuit et les salaisons constitueraient à l’avenir la nourriture habituelle. Ces précautions prématurées allaient être la source des maladies qui devaient éprouver les équipages et du mécontentement d’une partie de l’état-major scientifique.

La durée de la traversée d’Europe à l’île de France, le long séjour dans cette dernière île avaient fait perdre une partie de la saison favorable. Baudin, craignant de se porter vers la terre de Diemen, résolut de commencer son exploration par la côte nord-ouest de la Nouvelle-Hollande. Il ne réfléchissait pas qu’en agissant ainsi, il aurait toujours à descendre vers les régions australes, et que ses progrès en ce sens coïncideraient avec la marche de la saison.

Le 27 mai, fut découverte la côte de la Nouvelle-Hollande. Elle était basse, stérile, sablonneuse. Successivement, on reconnut et l’on nomma la baie du Géographe, le cap du Naturaliste, l’anse Depuch et la pointe Piquet. En ce lieu, les naturalistes descendirent à terre, où ils firent une assez riche moisson de plantes et de coquillages. Mais, pendant ce temps, la violence de la mer éloignait les deux navires, et vingt-cinq hommes de l’équipage durent passer plusieurs jours à terre, n’ayant pour boire qu’une eau saumâtre, ne pouvant tuer gibier de poil ou de plume, n’ayant pour se nourrir qu’une sorte de perce-pierre, qui fournit une très grande quantité de carbonate de soude et contient un suc très âcre.

On fut obligé d’abandonner une chaloupe que les flots avaient jetée à terre, des fusils, des sabres, des cartouches, des câbles, des palans et une grande quantité d’objets.

«Mais, ce qu’il y eut de plus déplorable dans ce dernier désastre, dit la relation, ce fut la perte de l’un des meilleurs matelots du Naturaliste, le nommé Vasse, de la ville de Dieppe. Entraîné trois fois par les vagues au moment où il cherchait à se rembarquer, il disparut au milieu d’elles, sans qu’il fût possible de lui porter aucun secours, ou même de s’assurer de sa mort, tant la violence des flots était grande alors, tant l’obscurité était profonde.»

Ce mauvais temps devait durer. Le vent soufflait par rafales; il tombait continuellement une pluie fine, et une brume épaisse fit bientôt perdre de vue le Naturaliste, qu’on ne devait retrouver qu’à Timor.

Aussitôt qu’il eut eu connaissance de l’île Rottnest, où rendez-vous, en cas de séparation, avait été donné au capitaine Hamelin, Baudin, à la surprise générale, donna l’ordre de faire route pour la baie des Chiens-Marins, à la terre d’Endracht.

Toute cette partie de la Nouvelle-Hollande n’est qu’un prolongement de côtes abaissées, d’un niveau presque uniforme, sablonneuses, stériles, rougeâtres ou grisâtres, sillonnées en différents endroits de ravins superficiels, presque partout taillées à pic, défendues souvent par des récifs inabordables et justifiant tout à fait l’épithète de «côtes de fer» que leur donne l’ingénieur hydrographe Boullanger.

Depuis l’île Dirck-Hatichs, où commence la terre d’Endracht, les îles Doore, Bernier, sur lesquelles on rencontra le kanguro à bandes, la rade de Dampier furent successivement reconnues jusqu’à la baie des Chiens-Marins, qui fut explorée à fond.

Après la terre d’Endracht, qui n’offrait aucune ressource, ce fut la terre de Witt, qui s’étend du cap Nord-Ouest jusqu’à la terre d’Arnheim, comprenant environ dix degrés de latitude sur quinze de longitude, qui fut suivie dans tous ses détails. Les mêmes incidents, les mêmes dangers y éprouvèrent les explorateurs, qui nommèrent successivement les îles Lhermite, Forestier, Dupuch au sol volcanique, les Basses du Géographe, haut-fond qu’on eut beaucoup de peine à éviter, les îles Bedout, Lacépède, les caps Borda et Mollien, les îles Champagny, d’Arcole, Freycinet, Lucas, etc.

«Au milieu de ces îles nombreuses, dit la relation, rien ne sourit à l’imagination; le sol est nu; le ciel ardent s’y montre toujours pur et sans nuage; les flots ne sont guère agités que par les orages nocturnes: l’homme semble avoir fui ces rivages ingrats; nulle part, du moins, on ne rencontre de traces de son séjour ou de sa présence.

«Le navigateur, effrayé, pour ainsi dire, de cette hideuse solitude, assailli de dangers sans cesse renaissants, s’étonne et détourne ses regards fatigués de ces bords malheureux, et, lorsqu’il vient à penser que ces îles inhospitalières confinent, pour ainsi dire, à celles du grand archipel d’Asie, sur lesquelles la nature se plut à répandre ses trésors et ses bienfaits, il a peine à concevoir comment une stérilité si profonde peut se rencontrer à côté d’une fécondité si grande.»

La reconnaissance de cette côte désolée finit par la découverte de l’archipel Bonaparte, par 13° 15′ de latitude australe et 123° 30′ de longitude du méridien de Paris.

«Les aliments détestables, auxquels nous étions réduits depuis notre départ de l’île de France, avaient fatigué les tempéraments les plus robustes; le scorbut exerçait déjà ses ravages, et plusieurs matelots en étaient grièvement atteints. Notre provision d’eau touchait à sa fin, et nous avions acquis la certitude de l’impossibilité de la renouveler sur ces tristes bords. L’époque du renversement de la mousson approchait, et les ouragans qu’il traîne à sa suite devaient être évités sur ces côtes; enfin, il fallait nous procurer une chaloupe, opérer notre réunion avec le Naturaliste.

«Toutes ces considérations déterminèrent le commandant à se diriger vers l’île de Timor, où il mouilla le 22 août, sur la rade de Coupang.»

Nous n’entrerons pas dans le détail de la réception qui fut faite aux navigateurs. Le cœur, sans doute, est toujours réjoui par l’affabilité des manières; mais, si le souvenir en est toujours précieux pour celui qui en a été l’objet, le récit n’a pas le même charme pour le lecteur désintéressé. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’équipage avait le plus grand besoin de repos, et que dix hommes violemment atteints du scorbut avaient été débarqués. Combien d’autres dont les gencives fongueuses et saignantes attestaient le misérable état!

Si le scorbut céda rapidement à l’application des remèdes usités en pareil cas, il fut malheureusement remplacé par la dysenterie, qui, en peu de jours, jeta dix-huit hommes sur les cadres.

Enfin, le 21 septembre, parut le Naturaliste. Il avait attendu avec la plus grande patience le Géographe dans la baie des Chiens-Marins, rendez-vous que Baudin avait fixé et où il ne s’était pas présenté. Les officiers avaient profité de cette longue relâche pour lever, dans le plus grand détail, le plan de la côte et des îles Rottnest, de la rivière des Cygnes et des Abrolhos.

Sur l’île Dirck-Hatichs, le capitaine Hamelin avait découvert deux inscriptions hollandaises gravées sur des assiettes d’étain. L’une constatait le passage, le 25 octobre 1616, du navire Eendraght, d’Amsterdam; l’autre, le séjour en ce lieu du Geelwinck, sous le commandement du capitaine Vlaming, en 1697.

Il résulte des travaux du Naturaliste «que la prétendue baie des Chiens-Marins forme un grand enfoncement de cinquante lieues environ de profondeur, à le prendre du cap Cuvier vers le nord jusqu’à l’extrémité du golfe Henri-Freycinet; que toute la côte orientale est exclusivement formée par le continent; que celle de l’ouest se compose de l’îlot de Koks, de l’île Bernier, de l’île de Doore, de l’île Dirck-Hatichs et d’une partie des terres continentales. Le milieu de ce vaste enfoncement est occupé par la presqu’île Péron, à l’est et à l’ouest de laquelle se trouvent les havres Hamelin et Henri-Freycinet.»

Les maladies, auxquelles étaient en proie les malheureux navigateurs, n’avaient eu pour résultat que d’amener un apaisement momentané entre le commandant Baudin et son état-major. Lui-même avait été atteint d’une fièvre pernicieuse ataxique d’une telle violence, que, pendant plusieurs heures, on le crut mort. Cela ne l’empêcha pas, huit jours après son rétablissement, de faire arrêter un de ses officiers, M. Picquet, enseigne de vaisseau, à qui les états-majors des deux vaisseaux ne cessèrent de donner les témoignages d’estime et d’amitié les plus flatteurs. A sa rentrée en France, M. Picquet fut promu lieutenant de vaisseau. C’est assez dire qu’il n’était pas coupable!

Le capitaine Baudin avait interverti le plan d’opérations que l’Institut lui avait remis. Il devait maintenant faire voile pour la terre de Diemen. Partis de Timor le 13 novembre 1801, les Français aperçurent, deux mois après, jour pour jour, les côtes australes de cette île. La maladie continuait de sévir avec la même violence, et le nombre de ses victimes était relativement considérable.

Les deux navires donnèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, détroit qui avait échappé à Tasman, à Furneaux, à Cook, à Marion, à Hunter et à Bligh, et dont la découverte était le fruit d’une erreur qui aurait pu devenir dangereuse.

Cette relâche avait pour but de renouveler la provision d’eau. Aussi plusieurs embarcations furent-elles aussitôt envoyées à la découverte.

«A neuf heures et demie, dit Péron, nous étions à l’entrée du port des Cygnes. De tous les lieux que j’ai pu voir pendant le cours de notre long voyage, celui-ci m’a paru le plus pittoresque et le plus agréable. Sept plans de montagnes qui s’élèvent comme par degrés vers l’intérieur des terres forment la perspective du fond du port. A droite et à gauche, des collines élevées l’enceignent de toutes parts, et présentent dans leur développement un grand nombre de petits caps arrondis et de petites anses romantiques. Sur tous les points, la végétation la plus active multiplie ses productions; les rivages sont bordés d’arbres puissants, tellement rapprochés entre eux qu’il est presque impossible de pénétrer dans les forêts qu’ils composent. D’innombrables essaims de perroquets, de cacatoès, revêtus des plus riches couleurs, voltigeaient sur leur sommet, et de charmantes mésanges à collier bleu d’outre-mer folâtraient sous leur ombrage. Les flots, dans ce port, étaient extrêmement calmes, et leur surface était à peine agitée par la marche de nombreuses légions de cygnes noirs.»

Tous les détachements envoyés à la recherche d’une aiguade ne furent pas aussi contents de leur entrevue avec les habitants que celui de Péron. Le capitaine Hamelin, accompagné de MM. Leschenaut et Petit, de plusieurs officiers et matelots, avait rencontré quelques naturels, auxquels il avait fait de nombreux présents. Au moment où ils se rembarquaient, les Français furent assaillis d’une grêle de pierres, dont l’une contusionna assez gravement le capitaine Hamelin. Vainement les sauvages brandissaient leurs zagaies et multipliaient les gestes menaçants, pas un seul coup de fusil ne fut tiré contre eux. Rare exemple de modération et d’humanité!

«Les travaux géographiques de l’amiral d’Entrecasteaux, à la terre de Diemen, sont d’une perfection si grande, dit la relation, qu’il serait peut-être impossible de trouver ailleurs rien de supérieur en ce genre, et M. Beautemps-Beaupré, leur auteur principal, s’est acquis par là des droits incontestables à l’estime de ses compatriotes, à la reconnaissance des navigateurs de tous les pays. Partout où les circonstances permirent à cet habile ingénieur de faire des recherches suffisantes, il ne laissa à ses successeurs aucune lacune à remplir. Le canal d’Entrecasteaux, les baies et les ports nombreux qui s’y rattachent, sont surtout dans ce cas. Malheureusement, il n’en est pas ainsi de la portion de la terre de Diemen qui se trouve dans le nord-est du canal et qui ne fut que très superficiellement visitée par les canots de l’amiral français.»

C’est cette partie de la côte que s’attachèrent surtout à relever les hydrographes, de manière à relier leurs observations à celles de leurs compatriotes et à former un ensemble qui ne laissât rien à désirer. Ces travaux, qui rectifièrent et complétèrent ceux de d’Entrecasteaux, retinrent les navires jusqu’au 5 février. Ils procédèrent alors à la reconnaissance de la côte sud-est de la terre de Diemen. Les détails de cette navigation sont toujours les mêmes. Les incidents ne varient guère et n’offrent d’intérêt qu’au géographe. Aussi, malgré l’importance et le soin de ces relèvements, ne nous y attarderons-nous que lorsque nous pourrons glaner quelque anecdote.

Ce furent ensuite la côte orientale de la Tasmanie, les détroits de Banks et de Bass qu’explorèrent le Naturaliste et le Géographe.

«Le 6 mars, dans la matinée, nous prolongeâmes à grande distance les îlots Taillefer et l’île Schouten. A midi environ, nous nous trouvions par le travers du cap Forestier, lorsque notre ingénieur géographe, M. Boullanger, partit dans le grand canot commandé par M. Maurouard pour aller relever de plus près tous les détails de la côte. Le bâtiment devait suivre une route parallèle à celle du canot et ne le jamais perdre de vue; mais, à peine M. Boullanger était-il parti depuis un quart d’heure, que notre commandant, prenant tout à coup et sans aucune espèce de raison apparente, la bordée du large, s’éloigna; bientôt l’embarcation disparut à nos yeux. Ce ne fut qu’à la nuit qu’on revira de bord sur la terre. Une brise violente s’était élevée; à chaque instant elle fraîchissait davantage; nos manœuvres furent indécises, la nuit survint et nous déroba la vue des côtes, le long desquelles nous venions d’abandonner nos malheureux compagnons.»

Les trois jours suivants furent employés, mais vainement, à leur recherche.

Dans les termes si mesurés de la relation, ne semble-t-il pas percer une indignation véritable contre la manière d’agir du commandant Baudin? Quel pouvait être son dessein? En quoi pouvait lui servir l’abandon de ses matelots et de deux de ses officiers? Mystère que n’a pu éclaircir pour nous la lecture assidue de la relation de Péron.

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Vue de Sidney. (Fac-simile. Gravure ancienne.)

Pénétrer dans les détroits de Banks et de Bass, c’était marcher sur les brisées de ce dernier et de Flinders, qui avaient fait de ces parages leur domaine privilégié et le théâtre de leurs découvertes. Mais, lorsque, le 29 mars 1802, le Géographe commença de suivre la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, seule la portion qui va du cap Leuwin aux îles Saint-Pierre et Saint-François était connue; c’est-à-dire que l’espace qui s’étend depuis la limite orientale de la terre de Nuyts jusqu’au port Western n’avait pas encore été foulé par un pied européen. On comprendra toute l’importance de cette navigation, lorsqu’on saura qu’il s’agissait de déterminer si la Nouvelle-Hollande ne formait qu’une seule île, et si de grandes rivières ne venaient pas de ce côté déboucher dans la mer.

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Une voile fut signalée à l’horizon. (Page 345.)

L’île Latreille, le cap du Mont-Thabor, le cap Folard, la baie Descartes, le cap Boufflers, la baie d’Estaing, la baie de Rivoli, le cap Monge, furent successivement reconnus et nommés. On venait de faire une pêche miraculeuse de dauphins, lorsqu’une voile fut signalée à l’horizon. Tout d’abord, on crut que c’était le Naturaliste, dont on avait été séparé par de violentes rafales dans la nuit du 7 au 8 mars. Comme ce bâtiment courait à contre-bord, il fut bientôt par le travers du Géographe. Il arbora les couleurs anglaises. C’était l’Investigator, parti d’Europe, depuis huit mois, sous les ordres de Flinders, dans le but de compléter la reconnaissance de la Nouvelle-Hollande. Depuis trois mois, Flinders explorait la côte; il avait eu autant à souffrir que les Français des ouragans et des tempêtes; l’une des dernières lui avait fait perdre, dans le détroit de Bass, son canot avec huit hommes et son premier officier.

Le cap Crétet, la presqu’île Fleurieu, longue de vingt milles environ, le golfe Saint-Vincent, ainsi nommé par Flinders, l’île des Kanguros, les îles Altorpe, le golfe Spencer, sur la côte occidentale duquel se trouve le port Lincoln, un des plus beaux et des plus sûrs que possède la Nouvelle-Hollande, les îles Saint-François et Saint-Pierre, furent tour à tour visités par le Géographe. Certes, pour compléter cette campagne hydrographique, il eût été nécessaire de pénétrer, comme le réclamaient les instructions nautiques données au capitaine Baudin, derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François; mais les tempêtes s’y opposèrent, et ce devait être la tâche d’une nouvelle campagne.

Le scorbut, d’ailleurs, continuait à faire d’effrayants ravages dans les rangs des explorateurs. Plus de la moitié des matelots étaient incapables de service. Deux des timoniers étaient seuls debout. Comment en aurait-il été autrement, sans vin, sans eau-de-vie, alors qu’on n’avait pour se désaltérer qu’une eau putride et insuffisante, que du biscuit criblé de larves d’insectes, que des salaisons pourries, dont le goût et l’odeur suffisaient à lever le cœur?

D’ailleurs l’hiver commençait pour les régions australes. L’équipage avait le besoin le plus pressant du repos. Le point de relâche le plus voisin était Port-Jackson, la route la plus courte pour y parvenir, le détroit de Bass. Baudin, qui semble n’avoir jamais voulu suivre les sentiers frayés, en jugea autrement et donna l’ordre de doubler l’extrémité méridionale de la terre de Diemen.

Le 20 mai, l’ancre fut jetée dans la baie de l’Aventure. Les malades en état de marcher furent portés à terre, et l’on y fit aisément l’eau nécessaire. Mais déjà ces mers orageuses n’étaient plus tenables; une brume épaisse les enveloppait, et l’on n’était averti du voisinage de la côte que par le bruit effrayant des lames énormes qui déferlaient sur les rochers. Le nombre des malades augmentait. Chaque jour, l’Océan engloutissait quelque nouvelle victime. Le 4 juin, il ne restait plus que six hommes en état de se tenir sur le pont, et jamais la tempête n’avait été plus terrible. Et cependant le Géographe parvint encore une fois à échapper au péril!

Le 17 juin, fut signalé un navire qui apprit aux navigateurs que le Naturaliste, après avoir attendu sa conserve à Port-Jackson, était parti à sa recherche, que le canot abandonné avait été recueilli par un navire anglais et que son équipage était alors embarqué sur le Naturaliste. Le Géographe était attendu avec la plus vive impatience à Port-Jackson, où des secours de toute sorte lui avaient été préparés.

Depuis trois jours le Géographe était devant Port-Jackson, sans que la faiblesse de ses matelots lui permît d’y entrer, lorsqu’une chaloupe anglaise se détacha du rivage, lui amenant un pilote et les hommes nécessaires aux manœuvres.

«D’une entrée qui n’a pas plus de deux milles en travers, dit la relation, le Port-Jackson s’étend jusqu’à former un bassin spacieux ayant assez d’eau pour les plus grands navires, offrant assez d’espace pour contenir en pleine sûreté tous ceux qu’on voudrait y rassembler: mille vaisseaux de ligne pourraient y manœuvrer aisément, avait dit le commodore Phillip.

«Vers le milieu de ce port magnifique et sur son bord méridional, dans une des anses principales, s’élève la ville de Sydney. Assise sur le revers de deux coteaux voisins l’un de l’autre, traversée dans sa longueur par un petit ruisseau, cette ville naissante offre un coup d’œil agréable et pittoresque.

«Ce qui frappe tout d’abord les yeux, ce sont les batteries, puis l’hôpital, qui peut contenir deux ou trois cents malades et dont toutes les pièces ont été apportées d’Angleterre par le commodore Phillip. Puis, ce sont de grands magasins au pied desquels les plus gros navires peuvent venir décharger leurs cargaisons. Sur les chantiers étaient en construction des goëlettes et des bricks entièrement construits des bois du pays.

«Consacrée pour ainsi dire par la découverte du détroit qui sépare la Tasmanie de la Nouvelle-Hollande, la chaloupe de M. Bass est conservée dans le port avec une sorte de respect religieux; quelques tabatières faites avec le bois de sa quille sont des reliques dont les possesseurs se montrent aussi fiers que jaloux, et M. le gouverneur ne crut pas pouvoir faire un présent plus honorable à notre commandant, que celui d’un morceau du bois de cette chaloupe enchâssé dans une large bande d’argent, autour de laquelle étaient gravés les principaux détails de la découverte du détroit de Bass.»

Il faut admirer ensuite la prison, pouvant contenir cent cinquante à deux cents prisonniers, les magasins au vin et autres approvisionnements, la place d’armes, sur laquelle donne la maison du gouverneur, les casernes, l’observatoire et l’église, dont les fondements étaient à cette époque à peine sortis de terre.

La métamorphose qui s’était opérée chez les convicts n’était pas moins intéressante à observer.

«La population de la colonie était pour nous un nouveau sujet d’étonnement et de méditation. Jamais peut-être un plus digne objet d’étude ne fut offert à l’homme d’État et au philosophe; jamais peut-être l’heureuse influence des institutions sociales ne fut prouvée d’une manière plus évidente et plus honorable qu’aux rives lointaines dont nous parlons. Là, se trouvent réunis ces brigands redoutables qui furent si longtemps la terreur du gouvernement de leur patrie; repoussés du sein de la société européenne, relégués aux extrémités du globe, placés dès le premier instant de leur exil entre la certitude du châtiment et l’espoir d’un sort plus heureux, environnés sans cesse par une surveillance inflexible autant qu’active, ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales.

«La plupart d’entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur esclavage, sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de s’intéresser eux-mêmes au maintien de l’ordre et de la justice, pour la conservation des propriétés qu’ils ont acquises, devenus presque en même temps époux et pères, ils tiennent à leur état présent par les liens les plus puissants et les plus chers.

«La même révolution, déterminée par les mêmes moyens, s’est opérée chez les femmes, et de misérables filles, insensiblement rendues à des principes de conduite plus réguliers, forment aujourd’hui des mères de famille intelligentes et laborieuses...»

L’accueil qui fut fait à Port-Jackson à l’expédition française fut on ne peut plus cordial. Toutes les facilités possibles furent accordées aux savants pour continuer leurs observations. En même temps, les vivres, les rafraîchissements, les secours de tout genre leur étaient prodigués par l’autorité militaire et par les simples particuliers.

Les courses aux environs furent des plus fructueuses. Les naturalistes eurent l’occasion d’examiner les fameuses plantations de vigne de Rose-Hill. Les meilleurs plants du Cap, des Canaries, de Madère, de Xérès et de Bordeaux, avaient été transportés en cet endroit.

«Dans aucune partie du monde, répondaient les vignerons interrogés, la vigne ne pousse avec plus de force et de vigueur que dans celui-ci. Toutes les apparences, pendant deux ou trois mois, se réunissent pour promettre à nos soins des récoltes abondantes; mais à peine le plus léger souffle vient-il à partir du nord-ouest que tout est perdu sans ressource; bourgeons, fleurs et feuilles, rien ne résiste à son ardeur dévorante; tout se flétrit, tout meurt.»

Bientôt après, la culture des vignes, transplantées dans un milieu plus favorable, allait prendre une extension considérable, et les vignobles australiens, sans être aujourd’hui devenus des crus renommés, fournissent un vin agréable à boire et très chargé d’alcool.

A trente milles de Sydney se déroule la chaîne des Montagnes-Bleues, qui fut longtemps la limite des connaissances des Européens. Le lieutenant Dawes, le capitaine Teuch Paterson, qui remonta la rivière Hawkesburg, ce Nil de la Nouvelle-Hollande, Hacking, Bass et Barraillier, avaient jusqu’alors tenté sans succès de franchir ces montagnes escarpées.

Déjà, à cette époque, l’écartement des arbres dans les forêts voisines de la ville, l’abondance et l’excellente qualité des herbages avaient fait considérer la Nouvelle-Galles du Sud comme un excellent pâturage. Des bêtes à cornes et des moutons avaient été importés en quantité.

«Ils s’y sont tellement multipliés, que, dans les seules bergeries de l’État, on comptait, à une époque peu éloignée de celle de notre séjour à Port-Jackson, 1800 bêtes à cornes, dont 514 taureaux, 121 bœufs et 1165 vaches. La progression de l’accroissement de ces animaux est si rapide, que, dans l’espace de onze mois seulement, le nombre des bœufs et des vaches a été porté de 1856 à 2450; ce qui suppose pour l’année entière une augmentation de 650 individus ou du tiers de la totalité.

«Qu’on calcule maintenant la marche d’un tel accroissement d’animaux pour une période de trente ans, et l’on restera persuadé qu’en le réduisant même à moitié, la Nouvelle-Hollande se trouverait alors couverte sur ce point d’innombrables troupeaux de bétail.

«Les moutons ont fourni des résultats encore plus avantageux; et telle est la rapidité de leur multiplication sur ces rivages lointains, que le capitaine Mac-Arthur, un des plus riches propriétaires de la Nouvelle-Galles du Sud, ne craint pas d’assurer, dans un mémoire publié à cet effet, qu’avant vingt ans, la Nouvelle-Hollande pourra fournir seule à l’Angleterre toute la laine qu’on y importe aujourd’hui des pays voisins, et dont le prix d’achat s’élève chaque année, dit-il, à 1,800,000 livres sterling (environ 43 millions de francs).»

On sait aujourd’hui combien ces estimations, toutes merveilleuses qu’elles paraissaient alors, étaient peu exagérées. Mais, certes, il était intéressant de prendre cette industrie pastorale, aujourd’hui si florissante, à ses premiers débuts et de recueillir l’impression d’étonnement que les résultats déjà acquis avaient produite sur les navigateurs français.

Les équipages avaient en partie recouvré la santé; mais le nombre des matelots capables de continuer la campagne était tellement restreint, qu’il fallut se résigner à renvoyer en France le Naturaliste, après en avoir tiré les hommes les plus valides. Il fut remplacé par une goëlette de trente tonneaux nommée le Casuarina, dont le commandement fut confié à Louis de Freycinet. Le faible échantillon de ce bâtiment et son peu de tirant d’eau devaient le rendre précieux pour le service du littoral.

Le Naturaliste, avec le compte rendu de l’expédition, les résultats des observations de tout genre faites pendant les deux campagnes, emportait encore, dit Péron, «plus de 40,000 animaux de toutes les classes, recueillis sur tant de plages pendant les deux années qui venaient de s’écouler. Trente-trois grosses caisses étaient remplies de ces collections, les plus nombreuses et les plus riches qu’aucun voyageur eût jamais fait parvenir en Europe, et qui, étalées en partie dans la maison que j’occupais avec M. Bellefin, firent l’admiration de tous les Anglais instruits et particulièrement du célèbre naturaliste M. Paterson.»

Le Géographe et le Casuarina quittèrent Port-Jackson le 18 novembre 1802. Pendant cette nouvelle campagne, les navigateurs découvrirent et explorèrent successivement l’île King, les îles Hunter, la partie nord-ouest de la terre de Diemen, ce qui complétait la géographie du littoral de cette grande île; puis, à partir du 27 décembre jusqu’au 15 février 1803, le capitaine Baudin reconnut, sur la côte sud-ouest de l’Australie, l’île des Kanguros et les deux golfes qui s’ouvrent en face.

«C’est un phénomène bien étrange, dit Péron, que ce caractère de monotonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses parties de la Nouvelle-Hollande et sur les îles nombreuses qui s’y rattachent; un tel phénomène devient encore plus inconcevable par le contraste qui existe entre ce continent et les terres voisines. Ainsi, vers le nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de l’archipel de Timor offrir à nos regards leurs hautes montagnes, leurs rivières, leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes, lorsqu’à peine quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis notre départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi, vers le sud, nous avions admiré les puissants végétaux de la terre de Diemen et les monts sourcilleux qui s’élèvent sur toute la surface de cette terre; plus récemment encore, nous avions célébré la fraîcheur de l’île King et sa fécondité.

«La scène change; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande, et, pour chaque point de nos observations, il faudra désormais reproduire ces sombres tableaux, qui, tant de fois déjà, ont fatigué l’esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils affligent le navigateur.»

Les ingénieurs, détachés avec le Casuarina pour reconnaître le golfe Spencer et la presqu’île d’York qui le sépare du golfe Saint-Vincent, après avoir opéré leurs relèvements dans le plus grand détail et avoir constaté qu’aucun grand fleuve ne se jette en cet endroit dans la mer, furent contraints d’abréger leur reconnaissance du port Lincoln, car le terme prescrit pour le retour à l’île des Kanguros allait expirer. Certains d’être abandonnés s’ils étaient en retard, ils ne se hâtèrent pas assez, cependant, car, lorsqu’ils atteignirent cette île, le 1er février, le Géographe avait mis à la voile, sans s’inquiéter du Casuarina, qui n’avait pourtant que fort peu de vivres.

Baudin continua seul l’exploration de la côte et le relèvement de l’archipel Saint-François, travail très important, puisque, depuis la découverte de ces îles par Peter Nuyts, en 1627, aucun navigateur ne les avait visitées en détail. Flinders venait bien d’opérer cette reconnaissance, mais Baudin l’ignorait, et ce navigateur se croyait le premier Européen venu dans ces parages depuis leur découverte.

Lorsque le Géographe arriva, le 6 février, dans le port du Roi-Georges, il y trouva le Casuarina tellement avarié, qu’il avait fallu l’échouer sur la plage.

Découvert en 1791 par Vancouver, le port du Roi-Georges est d’une importance d’autant plus grande, que, sur une étendue de côtes au moins égale à la distance de Paris à Pétersbourg, c’est le seul point bien connu de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se procurer de l’eau douce en tout temps.

Malgré cela, tout le pourtour de la rade est stérile. «L’aspect de l’intérieur du pays sur ce point, dit M. Boullanger dans son journal, est véritablement horrible, les oiseaux même y sont rares; c’est un désert silencieux.»

Au fond d’une des indentations de cette baie, qu’on appelle le havre aux Huîtres, un naturaliste, M. Faure, découvrit un cours d’eau, la rivière des Français, dont l’embouchure était large comme la Seine à Paris. Il entreprit de la remonter et de s’enfoncer ainsi, le plus loin possible, dans l’intérieur du pays. A deux lieues à peu près de l’embouchure, l’embarcation se trouva arrêtée par deux digues solidement construites en pierres sèches qui se rattachaient à une petite île et interceptaient tout passage.

«Cette muraille était percée par des embrasures placées, pour la plupart, au-dessus de la ligne de marée basse et dont la partie tournée vers la mer était très large, tandis que l’autre était, vers l’intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le poisson qui, à mer haute, remontait la rivière, pouvait aisément traverser la chaussée; mais, toute retraite lui étant à peu près interdite, ce poisson se trouvait dans une espèce de réservoir, où il était facile aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.»

M. Faure devait trouver cinq autres de ces murailles dans l’espace de moins d’un tiers de mille. Singulier exemple de l’ingéniosité de ces peuples barbares, pourtant si voisins de la brute!

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Les malades furent transportés à terre. (Page 346.)

Ce fut dans ce même port du Roi-Georges qu’un des officiers du Géographe, M. Ransonnet, plus heureux que Vancouver et d’Entrecasteaux, put avoir une entrevue avec les habitants de cette contrée. C’était la première fois qu’il était donné à un Européen de les aborder.

«A peine nous parûmes, dit M. Ransonnet, que huit naturels, qui nous avaient en vain appelés par leurs gestes et par leurs cris le premier jour de notre apparition sur cette côte, se présentèrent d’abord tous réunis; ensuite trois d’entre eux, qui sans doute étaient des femmes, s’éloignèrent. Les cinq autres, après avoir jeté leurs sagaies au loin, probablement pour nous convaincre de leurs intentions pacifiques, vinrent nous aider à débarquer. Les matelots, à mon exemple, leur offrirent divers présents, qu’ils reçurent avec un air de satisfaction, mais sans empressement. Soit apathie, soit confiance, après avoir reçu ces objets, ils nous les rendaient avec une sorte de plaisir, et lorsque nous leur remettions de nouveau ces mêmes objets, ils les abandonnaient sur la terre ou sur les roches voisines.

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Bonaparte lui fit un excellent accueil. (Page 358.)

«Plusieurs chiens très beaux et très grands se trouvaient avec eux; je fis mon possible pour les engager à m’en céder un; je leur offris, à cet effet, tout ce qui était en mon pouvoir, mais leur volonté fut inébranlable. Il paraît qu’ils s’en servent surtout pour la chasse des kanguros, dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson, que je leur ai vu, moi-même, darder avec leurs sagaies. Ils burent du café, mangèrent du biscuit et du bœuf salé; mais ils refusèrent de manger du lard que nous leur offrîmes et le laissèrent sur des pierres sans y toucher.

«Ces hommes sont grands, maigres et très agiles; ils ont les cheveux longs, les sourcils noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa naissance, les yeux caves, la bouche grande, les lèvres saillantes, les dents très belles et très blanches. L’intérieur de leur bouche paraissait noir comme l’extérieur de leur corps.

«Les trois plus âgés d’entre eux, qui pouvaient avoir de quarante à cinquante ans, portaient une grande barbe noire; ils avaient les dents comme limées et la cloison des narines percée; leurs cheveux étaient taillés en rond et naturellement bouclés. Les deux autres, que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans, n’offraient aucune espèce de tatouage; leur longue chevelure était réunie en un chignon poudré d’une terre rouge dont les vieux avaient le corps frotté.

«Du reste, tous étaient nus et ne portaient d’autre ornement qu’une espèce de large ceinture composée d’une multitude de petits cordons tissus de poil de kanguro. Ils parlent avec volubilité et chantent par intervalles, toujours sur le même ton, et en s’accompagnant des mêmes gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de régner entre nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d’aller vers l’endroit où les autres naturels, probablement leurs femmes, s’étaient allés cacher.»

A la suite d’une relâche de douze jours dans le port du Roi-Georges, les navigateurs reprirent la mer. Ils rectifièrent et complétèrent les cartes de d’Entrecasteaux et de Vancouver, relatives aux terres de Leuwin, d’Edels et d’Endracht, qui furent successivement prolongées et relevées du 7 au 26 mars. De là, Baudin passa à la terre de Witt, dont les détails étaient presque entièrement inconnus, lorsqu’il l’avait abordée pour la première fois. Il espérait être plus heureux que de Witt, Vianen, Dampier et Saint-Allouarn, qui avaient été constamment repoussés de cette terre; mais les hauts-fonds, les récifs, les bancs de sable rendaient cette navigation extrêmement dangereuse.

A ces périls vint bientôt se joindre une illusion singulière, le mirage. L’effet en était tel, que «le Géographe, qui naviguait à plus d’une lieue des brisants, paraissait en être environné de toutes parts, et qu’il n’était personne, à bord du Casuarina, qui ne le crût dans un péril imminent. La magie de l’illusion ne fut détruite que par son excès même.»

Le 3 mai, le Géographe, accompagné du Casuarina, jetait pour la seconde fois l’ancre dans le port de Coupang, à Timor. Juste un mois plus tard, après s’être ravitaillé complètement, le capitaine Baudin quittait Timor et faisait voile d’abord pour la Terre de Witt, où il espérait trouver des brises de terre et de mer propres à le faire avancer dans l’est, puis ensuite pour l’île de France, où il mourut, le 16 septembre 1803. L’état de plus en plus précaire de sa santé n’influa-t-il pas singulièrement sur le caractère de ce chef d’expédition, et l’état-major aurait-il eu autant à se plaindre d’un homme dont toutes les facultés eussent été en équilibre? C’est aux physiologistes qu’il appartient de répondre.

Le 23 mars, le Géographe entrait dans la rade de Lorient, et, trois jours après, on commençait à débarquer les diverses collections d’histoire naturelle qu’il rapportait.

«Indépendamment d’une foule de caisses de minéraux, de plantes desséchées, de poissons, de reptiles et de zoophytes conservés dans l’alcool, de quadrupèdes et d’oiseaux empaillés ou disséqués, nous avions encore soixante-dix grandes caisses remplies de végétaux en nature, comprenant près de deux cents espèces de plantes utiles, environ six cents espèces de graines, enfin une centaine d’animaux vivants.»

Nous compléterons ces renseignements par quelques détails extraits du rapport fait au gouvernement par l’Institut. Ils ont particulièrement trait à la collection zoologique réunie par MM. Péron et Lesueur.

«Plus de cent mille échantillons d’animaux d’espèces grandes et petites la composent; elle a déjà fourni plusieurs genres importants; il en reste bien davantage encore à faire connaître, et le nombre des espèces nouvelles, d’après le rapport du professeur du Muséum, s’élève à plus de deux mille cinq cents.»

Si l’on rappelle maintenant que le deuxième voyage de Cook,—le plus brillant qui eût été fait jusqu’à ce jour,—n’en a cependant fourni que deux cent cinquante, et que tous les voyages réunis de Carteret, de Wallis, de Furneaux, de Meares, de Vancouver lui-même, n’en ont pas tous ensemble produit un nombre aussi considérable; si l’on observe qu’il en est de même de toutes les expéditions françaises, il en résulte que MM. Péron et Lesueur auront eux seuls plus fait connaître d’animaux nouveaux que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers temps.

Quant aux résultats géographiques et hydrographiques, ils étaient considérables. Le gouvernement anglais s’est toujours refusé à les reconnaître, et Desborough Cooley, dans son Histoire des Voyages, subordonne complètement les découvertes de Baudin à celles de Flinders. Au reste, on alla jusqu’à supposer que Flinders n’avait été retenu prisonnier pendant six ans et demi à l’île de France que pour laisser aux rédacteurs français le loisir de consulter ses cartes et de combiner d’après elles la relation de leur voyage. Cette accusation est tellement absurde, qu’il suffit de l’avoir reproduite. Nous ne nous ferons pas l’injure de la combattre.

Les deux navigateurs anglais et français ont joué chacun un assez beau rôle dans l’histoire de la découverte des côtes de l’Australie pour qu’il soit nécessaire d’élever l’un aux dépens de l’autre. La part qui revient à chacun d’eux nous semble avoir été faite avec beaucoup de justice et de discernement dans la préface de la seconde édition du Voyage de découvertes australes de Péron, revue et corrigée par Louis de Freycinet. Nous y renvoyons le lecteur que cette querelle d’antériorité de découvertes peut intéresser.

CHAPITRE II LES EXPLORATEURS DE L’AFRIQUE

Shaw en Algérie et à Tunis. — Hornemann dans le Fezzan—Adanson au Sénégal. — Houghton en Sénégambie. — Mungo-Park et ses deux voyages au Djoliba ou Niger. — Sego. — Tombouctou. — Sparmann et Levaillant au Cap, à Natal et dans l’intérieur. — Lacerda en Mozambique et chez Cazembé. — Bruce en Abyssinie. — Les sources du Nil Bleu. — Le lac Tzana. — Voyage de Browne dans le Darfour.

Un Anglais, Thomas Shaw, attaché comme chapelain au comptoir d’Alger, avait mis à profit ses douze ans de séjour dans les États Barbaresques pour réunir une riche collection de curiosités naturelles, de médailles, d’inscriptions et d’objets d’art. S’il ne visita pas lui-même les parties méridionales de l’Algérie, il sut, du moins, s’entourer d’hommes sérieux, bien informés, qui lui donnèrent, sur beaucoup de localités peu connues, une masse de renseignements exacts et d’informations précieuses. Son travail, qu’il publia sous la forme de deux gros in-4º, avec de nombreuses figures dans le texte, porte sur toute l’ancienne Numidie.

C’est bien plutôt l’œuvre d’un érudit que d’un voyageur, et cette érudition, il faut l’avouer, est souvent fort mal digérée. Mais, quel que soit ce travail de géographie historique, il ne manquait pas de prix pour l’époque, et personne n’aurait été, plus et mieux que Shaw, en état de réunir la quantité prodigieuse de matériaux qui y sont mis en œuvre.

L’extrait suivant pourra donner une idée de la manière dont cet ouvrage est conçu:

«La principale manufacture des Kabyles et des Arabes est de faire des hykes (c’est ainsi qu’ils appellent leurs couvertures de laine) et des tissus de poil de chèvre, dont ils couvrent leurs tentes. Il n’y a que les femmes qui s’occupent de cet ouvrage, comme faisaient autrefois Andromaque et Pénélope; elles ne se servent point de navette, mais conduisent chaque fil de la trame avec les doigts. Une de ces hykes a communément six aunes d’Angleterre de long et cinq ou six pieds de large, et sert aux Kabyles et aux Arabes d’habillement complet pendant le jour et de lit et de couverture pendant la nuit. C’est un vêtement léger, mais fort incommode, parce qu’il se dérange et tombe souvent; de sorte que ceux qui le portent sont obligés de le relever et de le rajuster à tout moment. Cela fait aisément comprendre de quelle utilité est une ceinture lorsqu’il faut agir, et, par conséquent, toute l’énergie de l’expression allégorique qui revient si souvent dans l’Écriture: avoir les reins ceints.

«La manière de porter ce vêtement et l’usage qu’on en a toujours fait pour s’en couvrir, lorsqu’on était couché, pourraient nous faire croire que, du moins, l’espèce la plus fine des hykes, telles que les portent les femmes et les gens d’un certain rang chez les Kabyles, est la même que les anciens appelaient peplus. Il est aussi fort probable que l’habillement appelé toga chez les Romains, qu’ils jetaient seulement sur les épaules et dont ils s’enveloppaient, était de cette espèce, car, à en juger par la draperie de leurs statues, la toga ou le manteau y est arrangée à peu près de la même façon que la hyke des Arabes.»

Il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur cet ouvrage, dont l’intérêt, au point de vue qui nous occupe, est presque nul. Il vaut mieux nous étendre un peu sur le voyage de Frédéric-Conrad Hornemann au Fezzan.

C’est sous les auspices de la Société fondée à Londres pour l’exploration de l’Afrique que ce jeune Allemand devait faire cette expédition. Ayant appris la langue arabe et acquis quelques connaissances en médecine, il fut définitivement agréé par la Société Africaine, qui, après lui avoir remis des lettres de recommandation et des saufs-conduits, lui ouvrit un crédit illimité.

Il quitta Londres au mois de juillet 1797 et vint à Paris. Lalande le présenta à l’Institut, lui remit son Mémoire sur l’Afrique, et Broussonnet lui fit faire la connaissance d’un Turc, qui lui donna les lettres de recommandation les plus pressantes pour certains marchands du Caire en relations d’affaires avec l’intérieur de l’Afrique.

Hornemann mit à profit son séjour au Caire pour se perfectionner dans la langue arabe et étudier les mœurs et les coutumes des indigènes. Hâtons-nous d’ajouter que le voyageur avait été présenté au commandant en chef de l’armée d’Égypte par Monge et Berthollet. Bonaparte lui fit excellent accueil et mit à sa disposition toutes les ressources du pays.

Pour Hornemann, la plus sûre manière de voyager était de se déguiser en marchand mahométan. Il se hâta donc d’apprendre certaines prières, d’adopter certaines habitudes suffisantes à ses yeux pour tromper des gens non prévenus. D’ailleurs, il partait avec un de ses compatriotes, Joseph Frendenburgh, qui, depuis douze ans, avait embrassé la religion musulmane, avait fait trois voyages à la Mecque et parlait avec facilité les divers dialectes turcs et arabes les plus usités. Il devait servir d’interprète à Hornemann.

Le 5 septembre 1798, le voyageur quitta le Caire avec une caravane de marchands et commença par visiter la fameuse oasis de Jupiter Ammon ou de Siouah, située dans le désert, à l’est de l’Égypte. C’est un petit État indépendant, qui reconnaît le sultan, mais sans lui payer tribut. Autour de la ville de Siouah, se trouvent plusieurs villages à un ou deux milles de distance. La ville est bâtie sur un rocher dans lequel les habitants se sont creusé leurs demeures. Les rues sont si étroites, si embrouillées, qu’un étranger ne peut s’y reconnaître.

L’étendue de cette oasis est considérable. Son district le plus fertile est une vallée bien arrosée, d’environ cinquante milles de circuit, qui produit du blé et des végétaux comestibles. Son produit le plus rémunérateur consiste en dattes d’un excellent goût, dont la renommée est proverbiale chez les Arabes du Sahara.

Tout d’abord, Hornemann avait aperçu des ruines qu’il se promettait de visiter, car les renseignements qu’il avait recueillis des habitants ne lui avaient pas appris grand’chose. Mais, lorsqu’il pénétra dans l’enceinte de ces monuments, il y fut suivi, chaque fois, par un certain nombre d’habitants, qui l’empêchèrent d’examiner en détail. Un des Arabes lui dit même: «Il faut que vous soyez encore chrétien dans le cœur, pour que vous veniez si souvent visiter les ouvrages des infidèles.»

On comprendra, d’après cela, qu’Hornemann dut renoncer à toute recherche ultérieure. Autant qu’il put en juger d’après cet examen superficiel, c’est bien l’oasis d’Ammon, et les ruines paraissent être d’origine égyptienne.

Une preuve de la densité de l’ancienne population de cette oasis, est le nombre prodigieux des catacombes qu’on rencontre à chaque pas et surtout sous la colline qui porte la ville. Ce fut en vain que, dans ces nécropoles, le voyageur chercha à se procurer une tête entière; parmi les occiputs qu’il recueillit, il ne put trouver la preuve qu’ils eussent été remplis de résine. Quant aux vêtements, il en trouva de nombreux fragments, mais dans un tel état de décomposition, qu’il lui fut absolument impossible de leur assigner une origine ou une provenance.

Après avoir passé huit jours en cet endroit, Hornemann se dirigea, le 29 septembre, sur Schiacha, et traversa la chaîne de montagnes qui enferme l’oasis de Siouah. Jusqu’alors, aucun événement n’était venu troubler le passage du voyageur. Mais à Schiacha, il fut accusé d’être chrétien et de parcourir le pays en espion. Il fallut payer d’audace. Hornemann n’y manqua pas. Il fut sauvé par un Coran qu’il apporta dans la pièce où il était interrogé et qu’il lut à livre ouvert. Mais, pendant ce temps, son interprète, craignant qu’on ne fouillât ses effets, avait jeté au feu les fragments de momies, les spécimens de botanique, le journal détaillé du voyage et tous les livres. Ce fut une perte irréparable.

Un peu plus loin, la caravane atteignit Augila, ville bien connue d’Hérodote, qui la place à dix jours de l’oasis d’Ammon. Cela concorde avec le témoignage de Hornemann, qui mit neuf jours, à marche forcée, pour faire le trajet entre ces deux localités. La caravane s’était augmentée, à Augila, d’un certain nombre de marchands de Bengasi, Merote et Mojabra, et ne comptait pas moins de cent vingt individus. Après une longue marche à travers un désert de sable, elle pénétra dans une contrée bossuée de collines et coupée de ravins, où l’on rencontrait, par places, de l’herbe et des arbres. C’est le désert de Harutsch. Il fallut le traverser pour gagner Temissa, ville peu importante, bâtie sur une colline et ceinte d’une haute muraille. A Zuila, on entra sur le territoire du Fezzan. Les fantasias accoutumées se reproduisaient à chaque entrée de ville, ainsi que les compliments interminables et les souhaits de bonne santé. Ces salutations, souvent si trompeuses, semblent tenir une grande place dans la vie des Arabes; leur fréquence eut plus d’une fois le don d’étonner le voyageur.

Le 17 novembre, la caravane découvrit Mourzouk, la capitale du Fezzan. C’était le but du voyage. La plus grande longueur de la partie cultivée du royaume de Fezzan, d’après Hornemann, est d’environ trois cents milles du nord au sud, sa plus grande largeur de deux cents milles de l’ouest à l’est; mais il faut y ajouter la région montagneuse d’Harutsch à l’est, et les autres déserts au sud et à l’ouest. Le climat n’y est jamais agréable: en été, la chaleur s’y concentre avec une intensité prodigieuse, et, quand le vent souffle du sud, elle est à peine supportable, même pour les natifs; en hiver, le vent du nord est si pénétrant et si froid, qu’il force les habitants à faire du feu.

Illustration from Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
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Carte pour les voyages de Hornemann et de Frendenburgh au Fezzan.

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Carte pour les voyages de Hornemann et de Frendenburgh au Fezzan.

Les dattes, d’abord, puis les végétaux comestibles constituent à peu près les seules richesses de la contrée. Mourzouk est le principal marché du pays. On y voit réunis les produits du Caire, de Bengasi, de Tripoli, de Rhadamès, du Toat et du Soudan. Les articles de ce commerce sont les esclaves des deux sexes, les plumes d’autruche, les peaux d’animaux féroces, l’or, soit en poudre, soit en pépites. Le Bornou envoie du cuivre, le Caire des soies, des calicots, des vêtements de laine, des imitations de corail, des bracelets, des marchandises des Indes. Les marchands de Tripoli et de Rhadamès importent des armes à feu, des sabres, des couteaux, etc.

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Le Baobab. (Page 363.)

Le Fezzan est gouverné par un sultan qui descend de la famille des shérifs. Son pouvoir est illimité, mais il paye cependant au bey de Tripoli un tribut de quatre mille dollars. La population du pays peut être évaluée (Hornemann ne nous dit pas sur quelles bases il s’appuie) à soixante-quinze mille habitants, qui, tous, professent le mahométisme.

On trouve encore, dans le récit d’Hornemann, quelques autres détails sur les mœurs et les habitudes de ce peuple. Le voyageur termine son rapport à la Société africaine en disant qu’il se propose de revenir dans le Fezzan, et qu’il compte envoyer de nouveaux détails.

Ce que nous savons de plus, c’est qu’à Mourzouk mourut le fidèle compagnon d’Hornemann, le renégat Freudenburg. Atteint lui-même d’une fièvre violente, Hornemann fut obligé de faire, en cet endroit, un séjour beaucoup plus long qu’il n’y comptait. A peine rétabli, Hornemann gagna Tripoli afin de s’y reposer et de s’y retremper dans la compagnie de quelques Européens. Le 1er décembre 1799, il reprenait le chemin de Mourzouk, d’où il partait définitivement, le 7 avril 1800, avec une caravane. Le Bournou l’attirait, et ce gouffre, qui devait faire tant de victimes, ne nous le rendit pas.

Pendant tout le cours du XVIIIe siècle, l’Afrique est assiégée comme une place forte. De tous côtés, les explorateurs tâtent la place, essayent de s’y introduire. Quelques-uns parviennent à pénétrer dans l’intérieur, mais ils sont repoussés, ou ils y trouvent la mort. C’est seulement de nos jours que ce mystérieux continent devait livrer ses secrets, et découvrir, à la surprise générale, les trésors de fécondité qu’on était bien loin d’y soupçonner.

Du côté du Sénégal, les informations recueillies par Brue, avaient besoin d’être complétées. Mais notre prépondérance n’était plus indiscutée comme autrefois. Nous avions des rivaux très sérieux, très entreprenants, les Anglais. Ils étaient persuadés de l’importance qu’auraient, pour le développement de leur commerce, les renseignements qu’ils pourraient se procurer. Cependant, avant d’entreprendre le récit des explorations du major Houghton et de Mungo-Park, il nous faut dire quelques mots de la mission que s’était donnée le naturaliste français Michel Adanson.

Adonné dès l’enfance à l’étude de l’histoire naturelle, Adanson voulut illustrer son nom par la découverte d’espèces nouvelles. Il ne fallait pas compter en trouver en Europe. Contre toute attente, Adanson choisit le Sénégal pour champ de recherches.

«C’est que c’était, dit-il dans une note manuscrite, de tous les établissements européens, le plus difficile à pénétrer, le plus chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous égards, et par conséquent le moins connu des naturalistes.»

Ne faut-il pas une rare dose de courage et d’ambition pour se déterminer d’après des motifs semblables?

Adanson n’était certes pas le premier naturaliste qui affrontât pareils dangers; mais on n’en avait pas vu, jusqu’alors, le faire avec autant d’entrain, à leurs frais, sans aucune espérance de récompense, car il ne lui restait pas même assez d’argent pour entreprendre, à son retour, la publication des découvertes qu’il allait faire.

Le 3 mars 1749, Adanson s’embarqua sur le Chevalier Marin, commandé par d’Après de Mannevillette, fit relâche à Sainte-Croix de Ténériffe, et débarqua à l’embouchure du Sénégal, qui est, pour lui, le Niger des anciens géographes. Pendant près de cinq ans, il parcourut notre colonie dans tous les sens, portant tour à tour ses pas à Podor, à Portudal, à Albreda, à l’embouchure de la Gambie, et il recueillit, avec une ardeur et une persévérance inouïes, des richesses immenses dans les trois règnes de la nature.

C’est à lui qu’on doit les premiers renseignements exacts sur un arbre géant, le baobab, qui est souvent désigné sous le nom d’Adansonia; sur les mœurs des sauterelles qui forment la base de la nourriture de certaines peuplades sauvages; sur les fourmis blanches, qui se bâtissent de véritables maisons; sur certaines huîtres, à l’embouchure de la Gambie, qui «perchent» sur des arbres.

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