DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du rivage. L’Astrolabe avait mouillé sur le même fond et par le même brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant était un grand obstacle....»
La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.
Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.


CARTE DU VOYAGE DE LA PÉROUSE d'après l'atlas publié par le Général Millet-Mureau. Fac-simile. Gravure ancienne.

CARTE DU VOYAGE DE LA PÉROUSE d'après l'atlas publié par le Général Millet-Mureau. Fac-simile. Gravure ancienne.
La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet établissement fût gardé avec vigilance,les naturels, «se glissant sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille, parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point éveillés.»


Types de femmes du port des Français. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient; mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça, La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient qu’au sommet du mont Beau-Temps.
Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné l’expédition.
«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe, sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut. Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible de prévoir, nous attendait à ce terme.»
Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet, il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la passe que si la mer n’y brisait pas.
Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner sous les arbres.
«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant, quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.
«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe, pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant, pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au dehors, à reculons, par la marée.
«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée; enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M. Boutin rentra à la marée étale.
«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque espérance pour la biscayenne de l’Astrolabe; il n’avait vu périr que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier, poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.
«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers, pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion, au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est très beau.»
Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.
Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:
A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS; QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.
Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le récit de ce déplorable événement.
Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage contribua à tenir les équipages en bonne santé.
La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles, des capelans et des plies.
Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines, des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes, des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.
«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée, dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il n’était pas à une des extrémités de la terre.»
Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite d’être conservé:
«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre; ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout, par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»
Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois pouces.»
La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte de Tartarie.
Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound, où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,—le mont et le cap Edgecumbe de Cook,—l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle, compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et le cap Hector.
Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte, dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.
La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres, mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une série d’îles et non pas un continent dans la succession des points qu’il avait relevés.
Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»
Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse trouva deux bâtiments espagnols.
La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des arts ni le goût de l’industrie.
«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc; ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à quinze pas.
«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de flèches.»
La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.
«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes, soixante ou cent.»
Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires. Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce, qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.
La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps; mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.
Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois à l’épreuve la patience des navigateurs.
«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour, que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»
Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé île Necker.
Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux encâblures de l’avant de la Boussole. La mer était si calme, qu’elle ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.
«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre perte.»
Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des frégates françaises».
Le 14 décembre, l’Astrolabe et la Boussole eurent connaissance des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les dangers qu’ils avaient courus.
Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao. Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et, le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.
La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation intolérable.


Naufrage des chaloupes dans le port des Français. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!


Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)
Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille, et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour atteindre ce dernier port.
«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que dans un des meilleurs ports de l’Europe.»
Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse, accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.
«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens, situés au milieu du territoire le plus fertile.
«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions, les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la fortune de plusieurs familles.
«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de l’Amérique.»
Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux, qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par la frégate la Subtile, des dépêches d’Europe et un renfort de huit matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.
Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan, capitale de cette île.
La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais, mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.
Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et des courants variables et violents. Le premier point intéressant à fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert, connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin sur un prolongement de douze lieues.
«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre. Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île encore plus agréable.»
Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations de longitude et de latitude,—ce qui était d’autant plus important que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et japonaises publiées par les jésuites.
Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués toutes les demi-heures.
Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous les détails.
Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle reçut le nom d’île Dagelet.
La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.
«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le parti de diriger ma route.»
Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes et les lithologues pussent faire quelques observations.
«Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord; nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»
Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage; ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.
La 23 juin, la Boussole et l’Astrolabe laissèrent tomber l’ancre dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.
«Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir abordé les premiers.
«Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié.... Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.
«On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux, d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les fruits commençaient à nouer.»
Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours; de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était un petit sac de nankin bleu rempli de riz.
Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de son arrivée.
Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues, qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une grande quantité d’huîtres à nacre superbes.
Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit, le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore refroidies.
Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept naturels, qui ne parurent nullement effrayés.
«Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées, tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent pentsec. Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très artistement travaillé.
«Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants étaient graves, nobles et très affectueuses.»
M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.
«Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est, vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit, en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.
«Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux, laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et, à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....
«Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et, plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....
«M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»
Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing, les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers. Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.
M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau. C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le souvenir d’une victoire contre ces animaux.


CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de La Pérouse publié par le Général Millet-Mureau.

CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de La Pérouse publié par le Général Millet-Mureau.


Il traça la carte de Tartarie. (Page 286.)
Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.
Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud, résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps strictement nécessaire pour faire ses provisions.
L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les pièces à eau.
«Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys, dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où ils acquièrent la dureté du bois.
«Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante, les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus exquis.
«Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits, chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet avantage.
«Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»
La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par 47° 49′.
Le 2 août, l’Astrolabe et la Boussole quittèrent la baie Castries, redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G. Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de Sangaar; enfin, Buache, dans ses Considérations géographiques, page 105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»
C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les travaux de l’expédition française.
La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon, qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.
«Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil. L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des outres de loup marin.»
Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le nom de canal de la Boudeuse.
Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse, «où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»
Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du gouverneur, les plaisirs furent variés.
«Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages, de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs, autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs; il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu accoutumés pour en sentir les délices.»
Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de chef d’escadre.
Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée, et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le successeur du capitaine Cook.
«La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle, la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest, pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et d’Angleterre.»
Le 29 septembre 1787, la Boussole et l’Astrolabe mirent à la voile. M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi long que pénible,—à cette époque surtout,—et de transporter à la cour les dépêches de l’expédition.
Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance, le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était due à Bougainville.
Plusieurs pirogues entourèrent aussitôt les deux bâtiments. Les naturels qui les montaient n’étaient pas pour donner à La Pérouse une bonne idée de la beauté des insulaires.
«Je ne vis que deux femmes, dit-il, et leurs traits n’avaient pas de délicatesse. La plus jeune, à laquelle on pouvait supposer dix-huit ans, avait, sur une jambe, un ulcère dégoûtant. Plusieurs de ces insulaires avaient des plaies considérables, et il serait possible que ce fût un commencement de lèpre, car je remarquai parmi eux deux hommes dont les jambes ulcérées et aussi grosses que le corps ne pouvaient laisser aucun doute sur le genre de leur maladie. Ils nous approchèrent avec crainte et sans armes, et tout annonce qu’ils sont aussi paisibles que les habitants des îles de la Société ou des Amis.»
Le 9 décembre, l’ancre tombait devant l’île de Maouna. Le lendemain, le lever du soleil annonçait une belle journée. La Pérouse résolut d’en profiter pour visiter le pays, faire de l’eau et appareiller ensuite, car le mouillage était trop mauvais pour qu’on y passât une seconde nuit. Toutes les précautions prises, La Pérouse descendit à terre dans l’endroit où ses matelots faisaient de l’eau. Quant au capitaine de Langle, il gagna une petite anse éloignée d’une lieue de l’aiguade, «et cette promenade, dont il revint enchanté, transporté par la beauté du village qu’il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos malheurs.»
A terre, un marché très achalandé s’était établi. Les hommes et les femmes y vendaient toutes sortes de choses, poules, perruches, cochons et fruits. Pendant ce temps, un indigène, s’étant introduit dans une chaloupe, avait saisi un maillet et en frappait à coups redoublés sur le dos d’un matelot. Empoigné aussitôt par quatre forts gaillards, il avait été lancé à l’eau.
La Pérouse s’enfonça dans l’intérieur, accompagné de femmes, d’enfants et de vieillards, et fit une délicieuse promenade à travers un pays charmant, qui réunissait le double avantage d’une fertilité sans culture et d’un climat qui n’exigeait aucun vêtement.
«Des arbres à pain, des cocos, des bananes, des goyaves, des oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de l’excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de mets.»
La première visite se passa sans rixe sérieuse. Il y eut cependant quelques querelles; mais, grâce à la prudence et à la réserve des Français, qui se tenaient sur leurs gardes, elles n’avaient pas pris un caractère de gravité. La Pérouse avait donné les ordres nécessaires pour l’appareillage; mais M. de Langle insista pour faire encore quelques chaloupées d’eau.
«Il avait adopté le système du capitaine Cook; il croyait que l’eau fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la cale, et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions tous les moyens de soulagement.»
Un secret pressentiment empêcha tout d’abord La Pérouse de consentir; il céda cependant aux instances de M. de Langle, qui lui fit comprendre que le commandant serait responsable des progrès de la maladie, que d’ailleurs le port où il comptait descendre était très commode, que lui-même prendrait le commandement de l’expédition et qu’en trois heures tout serait fini.
«M. de Langle, dit la relation, était un homme d’un jugement si solide et d’une telle capacité, que ces considérations, plus que tout autre motif, déterminèrent mon consentement ou plutôt firent céder ma volonté à la sienne...
«Le lendemain donc, deux embarcations, sous les ordres de MM. Boutin et Mouton, portant tous les scorbutiques avec six soldats armés et le capitaine d’armes, en tout vingt-huit hommes, quittèrent l’Astrolabe pour se mettre sous les ordres de M. de Langle. MM. de Lamanon, Collinet, bien que malades, de Vaujuas, convalescent, accompagnèrent M. de Langle dans son grand canot. M. Le Gobien commandait la chaloupe. MM. de La Martinière, Lavaux et le père Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par la Boussole. C’était un total de soixante et un individus, qui composaient l’élite de l’expédition.
«M. de Langle fit armer tout le monde de fusils et plaça six pierriers sur les chaloupes. La surprise de M. de Langle et de tous ses compagnons fut extrême de trouver, au lieu d’une baie vaste et commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait que par un chenal tortueux, étroit, où la houle déferlait avec violence. M. de Langle avait reconnu cette baie à marée haute; aussi, à cette vue, son premier mouvement fut-il de gagner la première aiguade.
«Mais la contenance des insulaires, le grand nombre de femmes et d’enfants qu’il aperçut au milieu d’eux, l’abondance des cochons et des fruits qu’ils allaient offrir en vente, firent évanouir ces velléités de prudence.
«Il mit à terre les pièces à eau des quatre embarcations avec la plus grande tranquillité; ses soldats établirent le meilleur ordre sur le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos travailleurs; mais ce calme ne fut pas de longue durée; plusieurs des pirogues, qui avaient vendu leurs provisions à nos vaisseaux, étaient retournées à terre, et toutes avaient abordé dans la baie de l’aiguade, en sorte que, peu à peu, elle s’était remplie; au lieu de deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure et demie, il s’en trouva mille à douze cents à trois heures.
«La situation de M. de Langle devenait plus embarrassante de moment en moment: il parvint néanmoins, secondé par MM. de Vaujuas, Boutin, Collinet et Gobien, à embarquer son eau. Mais la baie était presque à sec, et il ne pouvait pas espérer de déchouer ses chaloupes avant quatre heures du soir; il y entra cependant, ainsi que son détachement, et se posta en avant avec son fusil et ses fusiliers, défendant de tirer avant qu’il en eût donné l’ordre.
«Il commençait néanmoins à sentir qu’il y serait bientôt forcé: déjà les pierres volaient, et ces Indiens, qui n’avaient de l’eau que jusqu’aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de distance; les soldats, qui étaient embarqués, faisaient de vains efforts pour les écarter.
«Si la crainte de commencer les hostilités et d’être accusé de barbarie n’eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de faire sur les Indiens une décharge de mousqueterie et de pierriers, qui aurait certainement éloigné cette multitude; mais il se flattait de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son humanité.


Les Orotchys (types.) (Fac-simile. Gravure ancienne.)
«Bientôt, une grêle de pierres, lancées à une très petite distance avec la vigueur d’une fronde, atteignit presque tous ceux qui étaient dans la chaloupe. M. de Langle n’eut que le temps de tirer ses deux coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du côté de bâbord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent sur-le-champ, à coups de massue et de pierres. Lorsqu’il fut mort, ils l’attachèrent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe, afin, sans doute, de profiter plus sûrement de ses dépouilles.


Portrait de d’Entrecasteaux. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
«La chaloupe de la Boussole, commandée par M. Boutin, était échouée à deux toises de celle de l’Astrolabe, et elles laissaient parallèlement entre elles un petit canal qui n’était pas occupé par les Indiens. C’est par là que se sauvèrent à la nage tous les blessés qui eurent le bonheur de ne pas tomber du côté du large; ils gagnèrent nos canots qui, étant très heureusement restés à flot, se trouvèrent à portée de sauver quarante-neuf hommes sur les soixante et un qui composaient l’expédition.
«M. Boutin avait imité tous les mouvements et suivi toutes les démarches de M. de Langle; il ne se permit de tirer et n’ordonna la décharge de son détachement qu’après le feu de son commandant. On sent qu’à la distance de quatre ou cinq pas, chaque coup de fusil dut tuer un Indien, mais on n’eut pas le temps de recharger. M. Boutin fut également renversé par une pierre; il tomba heureusement entre les deux embarcations échouées; ceux qui s’étaient sauvés à la nage vers les deux canots avaient chacun plusieurs blessures, presque toutes à la tête. Ceux, au contraire, qui eurent le malheur d’être renversés du côté des Indiens, furent achevés dans l’instant, à coups de massue.
«On doit à la sagesse de M. de Vaujuas, au bon ordre qu’il établit, à la ponctualité avec laquelle M. Mouton, qui commandait le canot de la Boussole, sut le maintenir, le salut des quarante-neuf personnes des deux équipages.
«Le canot de l’Astrolabe était si chargé, qu’il échoua. Cet événement fit naître aux insulaires l’idée de troubler les blessés dans leur retraite; ils se portèrent en grand nombre vers les récifs de l’entrée, dont les canots devaient nécessairement passer à dix pieds de distance: on épuisa, sur ces forcenés, le peu de munitions qui restaient, et les canots sortirent enfin de cet antre.»
La Pérouse eut tout d’abord l’idée assez naturelle de venger la mort de ses malheureux compagnons. M. Boutin, que ses blessures retenaient au lit, mais qui avait conservé toute sa tête, l’en détourna très vivement, en lui représentant que si, par malheur, quelque chaloupe venait à s’échouer, la disposition de la baie était telle, les arbres qui descendaient presque dans la mer offraient aux indigènes des abris si sûrs, que pas un Français n’en sortirait. La Pérouse dut louvoyer pendant deux jours devant le théâtre de ce sanglant événement, sans pouvoir donner satisfaction à ses équipages altérés de vengeance.
«Ce qui paraîtra sans doute incroyable, dit La Pérouse, c’est que, pendant ce temps, cinq ou six pirogues partirent de la côte et vinrent, avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer des échanges; j’étais à chaque instant obligé de retenir ma colère pour ne pas ordonner de les couler bas.»
On comprend sans peine qu’un événement qui privait les deux bâtiments d’une partie de leurs officiers, de trente-deux de leurs meilleurs matelots et de deux chaloupes, devait modifier les projets de La Pérouse, car le plus petit échec l’aurait forcé de brûler une des frégates pour armer l’autre. Il n’avait d’autre parti à prendre que de faire voile pour Botany-Bay, tout en reconnaissant les différentes îles qu’il rencontrerait, et en déterminant leur position astronomiquement.
Le 14 décembre, on eut connaissance de l’île d’Oyolava, qui fait partie du même groupe, et que Bougainville avait aperçue de très loin. Taïti peut à peine lui être comparée pour la beauté, l’étendue, la fertilité et la densité de la population. De tout point semblables à ceux de Maouna, les habitants d’Oyolava entourèrent bientôt les deux frégates, et offrirent aux navigateurs les productions multiples de leur île. Suivant toute apparence, les Français étaient les premiers à commercer avec ces peuples, qui n’avaient aucune connaissance du fer, car ils préféraient de beaucoup un seul grain de rassade à une hache ou à un clou de six pouces. Parmi les femmes, certaines avaient une physionomie agréable; leur taille était élégante; leurs yeux, leurs gestes annonçaient de la douceur, tandis que la physionomie des hommes indiquait la fourberie et la férocité.
L’île de Pola, devant laquelle l’expédition passa le 17 décembre, appartenait encore à l’archipel des Navigateurs. Il faut croire que la nouvelle du massacre des Français y était parvenue, car aucune pirogue ne se détacha du rivage pour accoster les vaisseaux.
Le 20 décembre, furent reconnues l’île des Cocos et l’île des Traîtres de Schouten. Cette dernière est divisée en deux par un canal dont l’existence aurait échappé aux navigateurs, s’ils n’eussent prolongé l’île de très près. Une vingtaine de pirogues vinrent apporter aux navires les plus beaux cocos que La Pérouse eût jamais vus, quelques bananes, des ignames et un seul petit cochon.
Les îles des Cocos et des Traîtres, que Wallis place d’un degré treize minutes trop à l’ouest, et qu’il désigne sous les noms de Boscawen et Keppel, peuvent être également rattachées à l’archipel des Navigateurs. La Pérouse considère les habitants de cet archipel comme appartenant à la plus belle race de la Polynésie. Grands, vigoureux, bien faits, ils l’emportaient par la beauté du type sur ceux des îles de la Société, dont la langue ressemblait beaucoup à la leur. En toute autre circonstance, le commandant serait descendu dans les belles îles d’Oyolava et de Pola; mais la fermentation était encore trop grande, le souvenir des événements de Maouna trop récent, pour qu’il n’eût pas à craindre de voir s’élever, sous le prétexte le plus futile, une rixe sanglante, qui aurait aussitôt dégénéré en massacre.
«Chaque île que nous apercevions, dit-il, nous rappelait un trait de perfidie de la part des insulaires; les équipages de Roggewein avaient été attaqués et lapidés aux îles de la Récréation, dans l’est de celles des Navigateurs; ceux de Schouten, à l’île des Traîtres, qui était à notre vue, et au sud de l’île de Maouna, où nous avions été, nous-mêmes, assassinés d’une manière si atroce.
«Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les plus petites injustices; nous leur montrions, par l’effet de nos armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment; nous leur refusions la permission de monter à bord, et nous menacions de punir de mort ceux qui oseraient y venir malgré nous.»
On voit, d’après l’amertume de ces réflexions, combien La Pérouse eut raison d’empêcher toute communication ultérieure de ses équipages avec les indigènes. Cette irritation est trop naturelle pour surprendre; mais on ne saurait assez louer la prudence et l’humanité du commandant, qui sut résister à l’entraînement de la vengeance.
Des îles des Navigateurs, la route fut dirigée sur l’archipel des Amis, que Cook n’avait pu explorer en entier. Le 27 décembre, fut découverte l’île de Vavao, une des plus grandes du groupe que le navigateur anglais n’avait pas eu occasion de visiter. Égale à Tonga-Tabou, elle est plus élevée et ne manque point d’eau douce. La Pérouse reconnut plusieurs îles de cet archipel, et il eut quelques relations avec ses habitants, qui ne lui procurèrent pas des vivres en assez grande quantité pour compenser sa consommation. Aussi résolut-il, le 1er janvier 1788, de gagner Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût encore été suivie par aucun navigateur.
L’île Pilstaart, qu’avait découverte Tasman ou plutôt ce rocher, car sa plus grande largeur n’est que d’un quart de lieue, n’offre qu’une côte escarpée et ne peut servir de retraite qu’aux oiseaux de mer. C’est pourquoi La Pérouse, qui n’avait aucune raison de s’y arrêter, voulait-il hâter sa route vers la Nouvelle-Hollande; mais il est un facteur avec lequel il faut compter, même encore aujourd’hui, c’est le vent, et La Pérouse fut retenu trois jours devant Pilstaart.
Le 13 janvier, fut aperçue l’île Norfolk et ses deux îlots. Le commandant, en laissant tomber l’ancre à un mille de terre, ne voulait que faire reconnaître par les naturalistes le sol et les productions de l’île. Mais les lames qui déferlaient sur la plage semblaient défendre le littoral contre tout débarquement, et cependant Cook y avait atterri avec la plus grande facilité.
Une journée se passa tout entière en vaines tentatives et fut sans résultats scientifiques pour l’expédition. Le lendemain, La Pérouse mettait à la voile. Au moment où ses frégates entraient dans la passe de Botany-Bay, on aperçut une flotte anglaise. C’était celle du commodore Phillip, qui allait jeter les fondements de Port-Jackson, embryon de cette puissante colonie dont les immenses provinces sont arrivées aujourd’hui, après moins d’un siècle d’existence, au faîte de la civilisation et de la prospérité.
C’est ici que s’arrête le journal de La Pérouse. Nous savons, par une lettre qu’il écrivit de Botany-Bay, le 5 février, au ministre de la marine, qu’il devait y construire deux chaloupes pour remplacer celles qui avaient été détruites à Maouna. Tous les blessés, et notamment M. Lavaux, le chirurgien major de l’Astrolabe, qui avait été trépané, étaient alors en parfaite santé. M. de Clonard avait pris le commandement de l’Astrolabe, et M. de Monti l’avait remplacé sur la Boussole.
Une lettre postérieure de deux jours donnait des détails sur la route que le commandant se proposait de suivre. La Pérouse y disait:
«Je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce qui m’est enjoint par mes instructions relativement à la partie méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l’île Santa-Cruz de Mendana, à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville et à la terre de la Louisiade de Bougainville, en cherchant à connaître si cette dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée. Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour, si toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie et toute la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu’à la terre de Diemen, mais de manière, cependant, qu’il me soit possible de remonter au nord assez tôt pour arriver au commencement de décembre de 1788 à l’île de France.»
Non seulement La Pérouse ne fut pas exact au rendez-vous que lui-même avait fixé, mais deux années entières se passèrent sans qu’on eût de nouvelles de son expédition.
Bien que la France traversât, à cette époque, une crise d’une importance exceptionnelle, l’intérêt public, violemment surexcité, finit par se traduire à la barre de l’Assemblée nationale par l’organe des membres de la Société d’histoire naturelle de Paris. Un décret du 9 février 1791 invita le roi à faire armer un ou plusieurs bâtiments pour aller à la recherche de La Pérouse. En supposant qu’un naufrage vraisemblable fût venu arrêter le cours de l’expédition, il était possible que la plus grande partie des équipages eût survécu; il importait donc qu’on lui portât secours le plus rapidement possible.
Des savants, des naturalistes et des dessinateurs devaient faire partie de cette expédition, afin de la rendre utile et avantageuse à la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences. Tels sont les termes du décret que nous avons cité plus haut.
Le commandement de l’escadre fut donné au contre-amiral Bruny d’Entrecasteaux. L’attention du ministre avait été appelée sur cet officier par sa campagne dans l’Inde à contre-mousson. On lui donnait les deux flûtes la Recherche et l’Espérance, cette dernière sous le commandement de M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau. L’état major des deux bâtiments comprenait beaucoup d’officiers qui devaient arriver plus tard à de hautes positions militaires. C’étaient Rossel, Willaumez, Trobriand, La Grandière, Laignel et Jurien. Au nombre des savants embarqués, on comptait le naturaliste La Billardière, les astronomes Bertrand et Pierson, les naturalistes Ventenat et Riche, l’hydrographe Beautemps-Beaupré, l’ingénieur Jouvency.
Les deux vaisseaux emportaient un riche assortiment d’objets d’échange et dix-huit mois de vivres. Le 28 septembre, ils quittèrent Brest, et arrivèrent à Ténériffe le 13 octobre. A cette époque, une ascension au fameux pic était obligatoire.
La Billardière y fut témoin d’un phénomène qu’il avait déjà observé en Asie Mineure: son corps se dessinait avec les belles couleurs de l’arc-en-ciel sur des nuages placés au-dessous de lui du côté opposé au soleil.
Les 23 octobre, c’est-à-dire dès que les provisions consommées eurent été refaites, l’ancre fut levée et la route fut donnée pour le Cap. Pendant cette traversée, La Billardière fit une expérience intéressante et découvrit que la phosphorescence de la mer est due à de petits animalcules de forme globuleuse que les eaux tiennent en suspension. La traversée jusqu’au Cap, où les bâtiments jetèrent l’ancre le 18 janvier 1792, n’avait présenté d’autres incidents que la rencontre d’une quantité inusitée de bonites et d’autres poissons, sans parler d’une légère voie d’eau qui fut facilement aveuglée.
D’Entrecasteaux trouva au Cap une lettre de M. de Saint-Félix, commandant des forces françaises dans l’Inde, qui allait déranger toute l’économie de son voyage et avoir sur son objet une influence défavorable. D’après cette communication, deux capitaines de bâtiments français, venant de Batavia, auraient rapporté que le commodore Hunter, commandant de la frégate anglaise Syrius, aurait vu, «près des îles de l’Amirauté, dans la mer du Sud, des hommes couverts d’étoffes européennes et particulièrement d’habits qu’il a jugés être des uniformes français. Vous y verrez, disait M. de Saint-Félix, que le commodore n’a pas douté que ce ne fussent les débris du naufrage de M. de La Pérouse...»
Hunter se trouvait dans la rade du Cap lors de l’arrivée de d’Entrecasteaux; mais, deux heures après l’arrivée des bâtiments français, il levait l’ancre. Cette conduite parut, tout au moins, bizarre. Le commodore avait eu le temps d’apprendre que c’était l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, et pourtant, il ne faisait à son commandant aucune communication sur un fait aussi grave! Mais on apprit bientôt que Hunter avait affirmé n’avoir aucune connaissance des faits exposés par M. de Saint-Félix. Fallait-il donc considérer comme nulle et non avenue la communication du commandant français? D’Entrecasteaux ne le pensa pas, malgré tout ce qu’elle avait d’invraisemblable.
La station au Cap avait été mise à profit par les savants, qui avaient fait de nombreuses courses aux environs de la ville, et notamment par La Billardière, qui s’était enfoncé aussi loin dans l’intérieur que le permettait le peu de temps que devait durer le séjour des frégates sur la rade.
L’ancre fut levée le 16 février, et d’Entrecasteaux, résolu à doubler le cap de Diemen pour entrer dans les mers du Sud, fit faire route pour passer entre les îles Saint-Paul et Amsterdam. Découvertes en 1696, par le capitaine Valming, elles avaient été reconnues par Cook à son dernier voyage. L’île Saint-Paul, auprès de laquelle passèrent la Recherche et l’Espérance, était enveloppée de nuages d’épaisse fumée, au-dessus desquels s’élevaient des montagnes. C’étaient ses forêts qui brûlaient.
Le 21 avril, les deux flûtes pénétraient dans une baie de la côte de Van-Diemen qu’on croyait être celle de l’Aventure, mais qui porte en réalité le nom de baie des Tempêtes. Le fond de cette baie reçut le nom de port d’Entrecasteaux. Il fut facile de s’y procurer du bois, et l’on y pêcha en abondance toute sorte de poissons. Parmi les arbres fort beaux qu’on trouva en cet endroit, La Billardière cite plusieurs sortes d’eucalyptus, dont on ignorait encore les qualités multiples. Les chasses nombreuses auxquelles il prit part lui procurèrent des spécimens de cygnes noirs et de kanguros, alors fort peu connus.
Ce fut le 16 mai que les frégates sortirent du port et se dirigèrent vers un détroit, où d’Entrecasteaux avait l’intention de pénétrer, et qui depuis a reçu le nom de cet amiral.
«Plusieurs feux aperçus à peu de distance du rivage, dit la relation, déterminèrent MM. Crétin et d’Auribeau à aborder; et, à peine entrés dans les bois, ils rencontrèrent quatre naturels occupés à entretenir trois petits feux auprès desquels ils étaient assis. Ces sauvages s’enfuirent sur-le-champ, malgré tous les signes d’amitié qu’on leur fit, en abandonnant les homards et les coquillages qu’ils faisaient griller sur les charbons. On voyait tout près autant de cases que de feux....
«Un des sauvages, d’une très grande taille et fortement musclé, avait oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître leur barbe et ont les cheveux laineux.»


Quatre naturels occupés à entretenir des feux. (Page 303.)
Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette grande île. La Recherche faillit périr sur la barrière de récifs madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale, furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et d’îles Huon.
La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.


Vue de l’île Bourou. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.
Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»
Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre, d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à monter à bord.
«La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large, de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.
«Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche, ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait apporté, à bord de l’Espérance, un fou qu’il venait de tuer; on remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait percé.
«Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les flèches.»
Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.
Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande, parurent aux yeux des navigateurs français.
Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont la variété fit la joie de La Billardière.
Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.
Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la Recherche et l’Espérance appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret. Dans cette manœuvre, l’Espérance perdit une ancre dont le câble avait été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.
Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′ de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la marine française.
«Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux, nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne, et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le sort de ceux-ci.»
La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à débarquer.
«Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef, peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés, ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas retenus sur l’île.»
Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient pas fait naufrage dans leur archipel.
La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.
D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa mission.
La Recherche et l’Espérance visitèrent ensuite les îles Hermites, découvertes en 1781 par la frégate espagnole la Princesa. Comme tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île, sans pouvoir les y déterminer.
Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze cents mètres.
Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la Recherche et l’Espérance donnèrent dans le détroit de Pitt pour gagner les Moluques.
Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.
«Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent, dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»
Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés, les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et brûlants.
Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.
«La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois, cependant, un fond de corail.
«Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques; le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.
«La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible détachement du régiment de Wurtemberg.....
«Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années; aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....
«Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est cultivé dans tous les endroits marécageux.
«Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île; il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas. Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée, parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des habitants.
«C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour celle des girofliers et des muscadiers.
«Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs assez avec la nonchalance de ces peuples.»
Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer, l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les bambous, les clous de girofle confits et l’arack.
«De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur épaisseur d’un tiers de centimètre.
«Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de l’asperge.
«Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.
«La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack, dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre eau-de-vie de vin.»
En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou, Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été découverte, en 1622, par Leuwin.
Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de la plus complète aridité.
La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des brisants. La frégate l’Espérance, pendant une forte bourrasque, allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut, du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments seraient en sûreté.
«Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette découverte, car la Recherche, obligée de louvoyer pendant la nuit au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à notre expédition.»
Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs. L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la Recherche, nommé Riche, qui était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations, s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de fatigue et mourant de faim.
C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la découverte de Nuyts.
«Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à une époque où les instruments d’observation étaient encore très imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»


Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour, qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La situation n’était pas meilleure sur la Recherche. D’Entrecasteaux fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas offert d’observations intéressantes.


Type de la Nouvelle-Hollande. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches, enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année précédente.
Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au capitaine Cook.
«Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants, parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais, s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et, pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet, ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties supérieures du corps.
«On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs, on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les singes ont les mêmes habitudes.
«Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»
Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent, le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.
Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou. Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.
Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler tout ce qui se trouvait à leur portée.
La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.
«L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu; l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce n’était pas leur coup d’essai.»
Les Français furent en relations avec un chef qu’ils nomment Finau. C’est sans doute celui dont il est question, sous le nom de Finaou, dans le voyage du capitaine Cook, qu’il appelait Touté. Mais celui-ci n’était qu’un chef secondaire. Le roi, le chef suprême de Tonga-Tabou, de Vavao, d’Annamooka, avait nom Toubau. Il vint visiter les vaisseaux, et rapporta un fusil qui avait été enlevé, quelques jours avant, à une sentinelle. Il fit présent à d’Entrecasteaux de deux pièces d’étoffe d’écorce de mûrier à papier, si grandes, que chacune d’elles, étant déployée, eût facilement couvert le vaisseau; puis, ce furent des nattes et des cochons, en échange desquels on lui fit cadeau d’une belle hache et d’un habit rouge de général, dont il se revêtit sur-le-champ.
Deux jours après, une femme, d’un embonpoint extraordinaire, âgée d’au moins cinquante ans, et à laquelle les naturels donnaient des marques de respect extraordinaire, se fit conduire à bord. C’était la reine Tiné. Elle goûta à tous les mets qu’on lui offrit, mais donna la préférence aux bananes confites. Le maître d’hôtel se tenait derrière elle et attendait le moment de desservir; mais elle lui en évita la peine en s’appropriant l’assiette et la serviette.
Le roi Toubau voulut donner une fête à d’Entrecasteaux. L’amiral fut reçu à terre par les deux chefs, Finau et Omalaï, qui le conduisirent à une esplanade très étendue. Toubau arriva avec ses deux filles; elles avaient répandu sur leurs cheveux une grande quantité d’huile de coco, et elles portaient chacune un collier fait avec les jolies graines de l’abrus precatorius.
«Les insulaires formaient, dit la relation, de toutes parts un grand concours; nous estimâmes qu’ils étaient pour le moins au nombre de quatre mille.
«La place d’honneur était, sans doute, à la gauche du roi, car il invita le général à s’y asseoir. Celui-ci fit apporter aussitôt les présents destinés pour Toubau, qui lui en témoigna beaucoup de reconnaissance. Mais rien de tout ce qui lui fut offert n’excita autant l’admiration de cette nombreuse assemblée qu’une pièce de damas cramoisi, dont la couleur vive leur fit crier de toutes parts: Eho! eho! qu’ils répétèrent longtemps en marquant la plus grande surprise. Ils firent entendre le même cri lorsque nous déroulâmes quelques pièces de ruban, où dominait la couleur rouge. Le général donna ensuite une chèvre pleine, un bouc et deux lapins (un mâle et une femelle). Le roi promit d’en avoir le plus grand soin et de les laisser multiplier dans son île.
«Omalaï, que Toubau nous dit être son fils, reçut aussi du général quelques présents, de même que plusieurs autres chefs.
«Nous avions à notre droite, vers le nord-est, treize musiciens, qui, assis à l’ombre d’un arbre à pain chargé d’un nombre prodigieux de fruits, chantaient ensemble en faisant différentes parties. Quatre d’entre eux tenaient à la main un bambou d’un mètre à un mètre et demi de longueur, dont ils frappaient la terre pour marquer la mesure; le plus long de ces bambous servait quelquefois à en marquer tous les temps. Ces instruments rendaient des sons approchant assez de ceux d’un tambourin, et ils étaient entre eux dans la proportion suivante: les deux bambous de grandeur moyenne formaient l’unisson; le plus long était à un ton et demi au-dessous, et le plus court à deux tons et demi plus haut. Le musicien qui chantait la haute-contre se faisait entendre beaucoup au-dessus de tous les autres, quoique sa voix fût un peu rauque; il s’accompagnait en même temps en frappant avec deux petits bâtons de casuarina sur un bambou long de six mètres et fendu dans toute sa longueur.