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Les enchantements de la forêt

LES SABOTIERS

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Les sabotiers se sont installés au fond de la combe, près d’une lisière de forêt où un ruisseau chante clair comme une flûte. Toute la famille est là : le maître sabotier avec son fils et son gendre qui lui servent d’ouvriers, les apprentis, la vieille ménagère et les marmots qui pataugent dans les cressons du ruisseau. Sous les aulnes s’élève la loge de planches où couche la maisonnée ; non loin, les deux mulets, qui ont amené l’attirail du campement, sont attachés à des pieux et tirent leur longe pour donner çà et là un coup de dent à l’herbe du fossé. L’automne dernier, la troupe était campée sur les hauts plateaux de la forêt ; où ira-t-elle à l’automne prochain ? Qui le sait ? Le maître lui-même l’ignore. Tout dépendra des hasards et des chances de l’exploitation ; car le sabotier est pareil à l’alouette des champs : il ne fait pas deux fois son nid dans le même sillon. Il parcourt successivement tous les cantons de la forêt, s’arrêtant là où une coupe va être exploitée et où il trouve à faire un bon marché. Il a bien, là-bas, dans quelque village voisin, une maison au vieux mobilier poudreux, mais il ne l’habite guère que dans les mortes-saisons, et ne s’y retire définitivement que pour dormir son dernier sommeil.

Cette année, l’installation est à souhait. On se trouve à l’aise au fond de cette combe verte et paisible, à deux pas de la coupe, où se dressent les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l’adjudicataire. Ce sont de beaux hêtres, dont les ramures grises se détachent nettement sur le ciel bleu d’avril. Ils ont 50 pieds de fût, 1 mètre de circonférence à la fourche des branches, et chacun peut donner six douzaines de sabots. Il y a aussi, dans le lot, quelques pieds de tremble, d’aulne et de bouleau ; mais le sabotier n’en fait pas grand cas. Les sabots qu’on fabrique avec ces essences sont à la vérité moins cassants, mais leur bois est spongieux, et l’humidité le pénètre facilement. Les sabots de hêtre, à la bonne heure ! Ils sont élégants et légers, et le pied s’y tient sec et chaud, en dépit de la neige et de la boue.

Donc toute la troupe est en mouvement dans la combe. Sur le seuil de la loge, les femmes jasent en reprisant les vêtements déchirés. Les hommes abattent les arbres au ras de terre avec la grande cognée. Chaque corps d’arbre est scié en tronces de 30 à 35 centimètres de haut, et si les billes sont trop grosses, on les fend en quartiers avec le coutre. Un premier ouvrier ébauche le sabot à la hache, en ayant soin de donner une courbe différente, pour le pied gauche ou le pied droit ; puis il passe ces ébauches à un second compagnon, qui commence à les percer à l’aide de la vrille, et qui évide peu à peu l’intérieur au moyen d’un instrument qu’on nomme la cuiller. Pendant toute cette besogne, l’atelier bavarde et chante, car le sabotier n’engendre point la mélancolie comme son voisin le charbonnier ; les muscles continuellement en action, le travail en pleine lumière après une bonne nuit de sommeil, tout cela vous met en appétit et en belle humeur. Le sabotier chante comme un loriot, tout en fouillant le bois tendre d’où sortent de blancs copeaux, fins et lustrés comme des rubans ; et l’ouvrage se façonne au milieu des rires et des refrains rustiques.

Les premiers sabots, les plus grands, sont fabriqués dans les larges tronces voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes du travailleur qui, dès l’aube grise, s’en va par la pluie et le vent vers son atelier. Aux premières heures du matin, ils retentiront sur le pavé de nos rues désertes, aux pieds des balayeurs ou des paysans qui viennent au marché, et nous autres paresseux, qui les entendrons à travers un demi-sommeil, nous nous pelotonnerons dans notre lit douillet, et, tout en nous enfonçant dans nos couvertures, nous donnerons une pensée émue à tous ceux pour qui la vie est dure et pleine de combats.

Dans les tronces moyennes sont taillées les chaussures des femmes : le sabot solide, toujours en mouvement, de la ménagère, et le sabot plus léger et plus mignon de la jeune fille. Celui-ci, on l’entend partout battre le sol avec un bruit allègre, sonore et rapide comme la jeunesse : sur les dalles du lavoir, autour du bassin de la fontaine, pendant le jour ; et la nuit, dans le sentier pierreux qui mène au veilloir.

A mesure qu’on arrive au dernier tiers du fût de hêtre, les billes se raccourcissent. On y taille les sabots du petit pâtre qui s’en va dans les longues friches nues à la suite d’un troupeau de vaches, et qui s’amuse tout le jour à voir monter dans l’air calme la fumée droite et bleue d’un feu de broussailles. On y façonne aussi les sabots de l’écolier, mais ceux-là ont une existence aussi courte qu’agitée ; et quelles allures fantasques, quelle musique et changeante !... Lors de l’entrée à l’école, leur bruit lent et mélancolique a l’air de se traîner sur les pavés ; mais quelle revanche à la sortie, quel tapage assourdissant et joyeux !

Les dernières billes sont réservées pour les cotillons, c’est-à-dire pour les sabots des petits enfants. Ceux-là ont le meilleur lot ; ils sont choyés et fêtés, surtout aux lendemains de la Saint-Nicolas ou de la Noël, quand, après une nuit passée sous le manteau de la cheminée, on les rapporte tout pleins de joujoux et de bonnes choses. Et puis, eux, ils ne fatiguent guère et on les use rarement. Dès que le pied du marmot a grossi, on les garde précieusement dans un coin de l’armoire, comme on garde la première dent de lait ou la robe de baptême. Longtemps après, quand le petit est devenu un homme, ou quand sa place est vide dans la maison, la mère tire le mignon sabot de sa cachette et le montre pieusement, — parfois avec un sourire, trop souvent aussi avec les yeux pleins de larmes...

Tout en creusant le bois, nos sabotiers chantent toujours, et les billes se transforment rapidement entre leurs mains. Une fois le sabot évidé, et dégrossi à la rouette, le perceur en ébarbe les bords, puis le passe à un troisième ouvrier, chargé de lui donner la dernière façon à l’aide du paroir, qui est une sorte de couteau tranchant, fixé par une boucle à un banc solide. Ce troisième compagnon est l’artiste de la bande ; il finit et polit le sabot, sur lequel il grave, lorsqu’il s’agit d’une chaussure féminine, une rose ou une primevère, selon sa fantaisie. Il pousse même parfois le raffinement jusqu’à découper à jours le bord du cou-de-pied, de façon que les dentelures du bois laissent transparaître le bas bleu ou blanc de la coquette qui chaussera ce sabot de luxe.

A mesure qu’ils sont achevés, les sabots sont déposés dans la loge, sous un épais lit de copeaux qui les empêche de se fendre ; puis, une ou deux fois la semaine, les apprentis les exposent à un feu de copeaux verts qui les enfume, durcit le bois et lui donne une chaude couleur brun doré.

La besogne se poursuit de la sorte jusqu’à ce que tous les arbres aient été employés. Alors on lève le camp. Adieu la combe verdoyante et le ruisseau babillard où les merles viennent boire ! On charge les mulets et on part à la recherche d’une exploitation nouvelle. Ainsi, toute l’année, la forêt reverdie ou jaunissante, semée de fleurs ou jonchée de feuilles sèches, entend dans un de ses coins l’atelier bourdonner comme une ruche, et les sabotiers façonner gaiement par douzaines cette commode et primitive chaussure, — simple, salubre et sérieuse comme la vie rustique elle-même.

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