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Les enchantements de la forêt

LA PRINCESSE VERTE A MA FILLEULE GHITA (continued 2)

Reading edition

Les yeux de Bigeard s’illuminèrent et sa figure se désembrunit :

— Combien as-tu ?

— Cinq sous, répliquai-je fièrement en faisant tinter le billon dans ma poche, et toi, qu’est-ce que tu as ?

— Moi, murmura-t-il tout confus, pas grand’chose.

Il retourna ses poches et en tira son couteau, un bout de ficelle, trois billes et un vieux clou.

— Ça ne fait rien, dis-je d’un ton magnanime ; avec cinq sous, nous pouvons très bien déjeuner... Arrive !

La perspective d’un déjeuner avait remis Bigeard en meilleure humeur. Nous descendîmes par un petit grippelot qui zigzaguait entre les bois et des champs de luzerne : puis, après avoir bu un bon coup d’eau fraîche au ruisseau, nous entrâmes dans le village. Une fois dans la grand’rue, nous remarquâmes une animation peu ordinaire. Sur le pas des portes, les femmes étaient affairées à plumer des canards ; dans l’intérieur des maisons, d’autres ménagères, debout, les manches retroussées devant la maie, pétrissaient de la pâte ou bien garnissaient de cerises de larges tartes aux bords jaunis à l’œuf, tandis que par les vitres des fournils on voyait le four béant flamboyer. Ce spectacle de volailles plumées et de pâtisseries bien affruitées augmentait encore les tiraillements de notre estomac délabré.

— Voilà un pays où on a l’air d’aimer les bonnes choses, dis-je à Bigeard, dont les yeux ronds et gourmands semblaient sortir de l’orbite.

— Ça doit être la fête, remarqua mon compagnon en suivant du regard une paysanne qui traversait la rue, portant sur une plaque de tôle deux tartes qui laissaient derrière elle une appétissante odeur de cerises cuites.

Ce fut bien pis quand nous arrivâmes devant l’auberge, située en face de l’église et de la maison commune. Là, on avait fait main basse sur les volatiles de la basse-cour. Une demi-douzaine de poulets égorgés pendaient aux barreaux des fenêtres. Des canards se sauvaient vers le ruisseau en emportant au bec des entrailles de volailles vidées, tandis que sur les marches un gros matou jaune grondait sourdement en se gavant de débris de gésiers. Par la porte large ouverte on apercevait, devant une claire flambée, le tournebroche où rôtissaient des carrés de porc frais, en compagnie de canetons bardés de lard.

— C’est bon tout ça, Jacques ! dit Bigeard en reniflant ; entrons voir !... Surtout ne va pas parler de ta princesse à ces gens-là, ils nous mettraient à la porte.

L’hôtesse, — une petite femme maigre, délurée, à la voix glapissante, — trottait par la cuisine, secouant une casserole, donnant un coup de pied à un chat et un coup de fourgon dans la braise. Sur le seuil, deux garçonnets de notre âge lorgnaient une coquelle fumante de panade à la crème et apprêtaient leur cuiller et leur écuelle. Rien qu’à voir la panade et les mines de ces gamins, l’eau nous venait à la bouche.

— Qu’est-ce que vous voulez, mes gachenets ? nous cria l’hôtesse.

Je demandai du pain et des cerises pour mes cinq sous, que je fis tinter sur la table.

— Du pain tant que vous voudrez, répondit-elle, je vais vous en couper à la miche. Pour ce qui est des cerises, je n’en ai pas seulement ce qui ferait mal dans un œil.

Elle nous tailla deux morceaux de pain de ménage, prit nos sous sans cérémonie, puis se retournant vers un homme déjà mûr, à l’air grave, qui rôdait autour des fourneaux en flairant les casseroles :

— Croiriez-vous, monsieur le maître, qu’on a tant cuit de tartes pour la Saint-Jean, qu’on ne trouve plus une cerise dans tout le finage ?

— Je le croirais, répondit l’autre en ouvrant sa tabatière et en humant une prise, et avec cela il y a les maraudeurs qui ne respectent rien... Hier encore, le garde en a pincé un qui dévalisait les cerisiers de la plaine de Véel, en compagnie de deux petits vagabonds... Les petits drôles ont pu se sauver, mais Saudax a empoigné le voleur au moment où il dégringolait du cerisier, et l’a conduit ici pour verbaliser devant M. le maire... Il a passé la nuit dans le bûcher de la mairie, et on va le reconduire ce matin à Juvigny, où on lui fera son affaire.

— Tant mieux ! s’écria l’aubergiste, en vidant la panade dans les écuelles de ses garçons, je voudrais que ces maraudeurs fussent tous aux galères.

JE DEMANDAI DU PAIN ET DES CERISES POUR MES CINQ SOUS.

Illustration from Les enchantements de la forêt

Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines. — Dans ce pays où l’on fabrique beaucoup de kirsch, les gens sont très jaloux de leurs cerises, et la maraude est punie sévèrement. D’après ce qu’avait dit le maître d’école, il était évident qu’il s’agissait de Césarin, et si on nous reconnaissait, les choses menaçaient de mal tourner pour nous. Je tirai Bigeard par la blouse ; il cligna de l’œil ; nous avions eu tous les deux la même pensée et nous cherchions à nous esquiver, quand sur le pas de la porte apparut un nouvel arrivant dont l’aspect augmenta encore mes transes.

Ce n’était ni plus ni moins que le grand diable vêtu de peau de bique, dont j’avais surpris, la nuit dernière, la conversation avec le maître charbonnier ; il s’était débarrassé de sa canardière et il avait troqué ses brodequins de fougère contre de gros souliers ferrés. Il portait au bras un large panier recouvert d’un linge blanc.

— Bonjour donc, Pitoiset, cria l’hôtesse ; qu’est-ce que vous m’apportez, mon brave homme ?

— J’apporte de la chair fraîche, répondit celui-ci d’un ton mystérieux et avec une grimace qui me firent frémir.

En même temps il souleva le linge qui voilait le panier, et, à ma grande surprise, j’y aperçus deux cuissots de chevreuil, que l’hôtesse se hâta de recouvrir soigneusement.

— Il faut mettre ça à l’ombre, de peur des gendarmes, dit-elle en baissant le ton ; je vas vous conduire à la cave.

Mais, tandis qu’elle décrochait un trousseau de clefs, son attention fut attirée par une bruyante dispute des deux gamins occupés à manger leur panade. L’aîné ayant quitté de l’œil la coquelle pour contempler l’homme au panier, le plus jeune, qu’on nommait le Frisé, avait profité de sa distraction pour s’adjuger le gratin de la panade, qu’il râclait sournoisement avec sa cuiller. Quand l’aîné s’aperçut de cet abus de confiance, il poussa des cris de perroquet :

— Maman ! geignait-il, maman ! le Frisé mange tout le gratin.

— Tant pis pour toi ! répliqua l’hôtesse affairée.

— Eh ben ! eh ben ! continuait de gémir l’aîné en sanglotant, qu’est-ce que j’aurai, moi ? qu’est-ce que j’aurai ?

— Tiens, voilà ce que tu auras ! glapit l’aubergiste impatientée, en lui allongeant une maîtresse claque, au moins tu chigneras pour quelque chose !...

Il y eut alors un affreux tapage : les enfants, les chiens, le maître d’école, l’aubergiste s’agitaient à qui mieux mieux.

— Il ne fait pas bon ici, murmurai-je à Bigeard ; sauvons-nous !

Et je l’entraînai dans la rue, tandis que M. le maître haranguait le Frisé.

Mais je n’étais pas au bout de mes angoisses. Au moment où nous passions devant la maison commune, voilà qu’une petite porte s’ouvre, et qui en voyons-nous sortir, au milieu d’un groupe de curieux ? — Le pauvre Césarin, flanqué d’un côté par le garde champêtre, et de l’autre par l’appariteur.

Le malheureux ne pensait plus à rire ni à jouer du flageolet. Il regardait d’un air piteux le clair soleil, les tilleuls en fleurs, l’eau courante du ruisseau, et il faisait une grimace mélancolique.

— Oïe ! oïe ! oïe ! s’exclama Bigeard, en ouvrant ses yeux ronds.

Je lui administrai un coup de coude pour l’inviter à se taire.

— Le voilà, le manre sujet ! Ah ! le propre à rien ! s’écriaient les femmes à la vue du maraudeur. On va le mener en prison, ç’a ben fait !

Moi, je me disais avec une sueur froide dans le dos : — Il va nous reconnaître, et on nous emmènera avec lui.

Il nous reconnut en effet ; ses gros yeux bleus se tournèrent un instant vers nous... Mais le brave garçon avait bon cœur ; il ne voulut pas nous mettre dans la peine. Il se contenta de cligner de l’œil à la dérobée, puis tout d’un coup s’adressant à son escorte, il leva un bras et cria de sa voix de stentor : — Par le flanc gauche, en avant, marche !

— Ah ! le malabre ! ah ! l’effronté ! murmuraient les commères scandalisées.

On l’emmena, et tandis qu’on le suivait, nous pûmes nous dérober par une ruelle transversale et regagner le grippelot qui conduisait au bois.

Le spectacle de l’arrestation de Césarin avait produit sur moi une impression pénible. Son silence charitable m’avait touché, et je marchais sans mot dire en mordant d’un air morne dans mon morceau de pain. Derrière moi, Bigeard montait en rechignant et poussait du pied chaque caillou qu’il rencontrait. Quand nous fûmes à l’orée du bois, il croisa les bras, et s’arrêtant :

— Ah çà ! fit-il, où vas-tu encore me conduire ?... Tu sais que j’en ai plein le dos de ta Princesse Verte !... Je veux rentrer en ville, moi !

— Bigeard, m’écriai-je, si nous rentrons, on est capable de nous prendre comme Césarin et de nous faire coucher aux pompes !

— Ça m’est égal, j’aime mieux encore ça que de coucher sous un arbre... Si tu recommences le métier d’hier, je te plante là et je m’en retourne tout seul.

— Tu n’aurais pas le cœur de me laisser, moi qui t’ai donné mes tartines ?

— Tu me devais bien ça, après avoir cassé mes deux œufs !

— Je t’ai aussi donné mes sous pour le déjeuner !

— Il était joli, le déjeuner, du pain sec !

— Si nous rentrons, repris-je en tentant un suprême effort, je connais ton père... Tu auras la schlague, et moi aussi, sans compter qu’on nous fourrera en prison après... Tandis que, si nous retournions au bois... dame ! nous aurions peut-être chance de trouver...

— Trouver quoi ?

Je n’osais plus parler de la princesse, mais la forêt pleine de soleil, de fleurs et de papillons me paraissait encore une perspective plus agréable que notre rentrée au logis paternel.

— Nous pourrions trouver quelqu’un qui nous inviterait à dîner dans son château, continuai-je... Tiens, si tu veux rester avec moi, je te donnerai quelque chose.

— Quoi ?

Je fouillai dans ma poche ; j’en tirai une mignonne toupie en buis, — ma préférée, — ainsi que la fine et solide ficelle câblée qui servait à la faire virer, et je montrai le tout à Bigeard.

— Voilà, dis-je, ce que tu auras si tu veux m’accompagner.

Ses yeux brillèrent :

— L’étrebi (la toupie) ! s’écria-t-il... Et la ficelle avec ?...

— Et la ficelle avec.

— Donne-la tout de suite, dit le méfiant Bigeard en tendant la main.

J’y consentis ; il empocha ma toupie, — avec la ficelle câblée, — puis d’un ton très décidé :

— Soit ! murmura-t-il, j’irai encore avec toi ; mais si d’ici à une petite heure nous ne trouvons rien, tu me promets que nous retournerons chez nous ?

Je répondis par un geste résigné et affirmatif.

— Ta parole la plus sacrée ?

— Ma parole !

Et je fis le serment sacramentel des enfants, qui consiste dans le simulacre de se couper la poitrine en croix.

Nous rentrâmes dans la forêt par une belle allée bien verte, semée de plantains en fleurs et surtout de fraisiers sauvages, parmi lesquels Bigeard et moi nous glanâmes quelques fraises mûres. Tant que durèrent les fraisiers, la gourmandise de mon compagnon étant en jeu, il ne trouva pas le temps long ; mais l’allée devint plus ombreuse et presque humide, les fraisiers disparurent, nous ne vîmes plus que des plantains, et le camarade recommença de geindre.

J’OCCUPAI MES LOISIRS A EXAMINER LE MANÈGE DES FOURMIS.

Illustration from Les enchantements de la forêt

— Nous n’arriverons donc jamais ?... Tu vois bien qu’il n’y a pas plus de château que sur ma main.

— Poussons encore un peu plus loin, insinuai-je, tiens, seulement jusqu’à ce gros arbre qui est là-bas !

Quand nous fûmes au gros arbre, il se trouva que le chemin se bifurquait en deux sentiers, dont l’un redescendait dans la direction du village et dont l’autre s’enfonçait dans l’épaisseur du bois. Nous discutâmes un moment sur le choix à faire. Bigeard soutenait qu’il fallait prendre le premier ; j’avais beau lui démontrer que nous retournerions sur nos pas, il s’entêtait dans son idée.

— Eh bien, fit-il brusquement, attends-moi ici, au pied de l’arbre... Je vais suivre le sentier jusqu’au premier tournant pour voir s’il va au village, et je viendrai te le dire.

J’avais chaud, la mousse était douillette au pied du hêtre, et je n’étais pas fâché de me reposer. Je m’assis donc, plein de confiance, et j’occupai mes loisirs à examiner le manège des fourmis parmi les débris de faînes qui jonchaient le sol autour de l’arbre.

J’attendis un quart d’heure, une demi-heure... Point de Bigeard. C’était étrange. — Se serait-il perdu ? me dis-je en me levant, et je me mis à hucher : — Bigeard !

Silence profond. Alors j’enfilai à mon tour le sentier tournant. — Nulle trace de mon camarade ! — Je m’égosillais à appeler... Les loriots seuls me répondaient par des sifflets ironiques... Le sentier tombait sur une route forestière, — et cette route était déserte.

Il n’y avait plus de doute : le traître Bigeard m’avait abandonné.

VII

Parti, après m’avoir enlevé ma toupie et ma ficelle !...

— Ah ! faut-il ?... faut-il ? m’écriai-je indigné.

En même temps de grosses larmes roulaient dans mes yeux, des larmes où il y avait à la fois de la colère et de l’angoisse. Qu’allais-je devenir désormais ? Tout le temps que j’avais été en compagnie de Bigeard, je ne m’étais pas cru absolument détaché de Juvigny. Au milieu de cette forêt où nous nous trouvions perdus, la naïve et gourmande personnalité de mon compagnon avait pour moi quelque chose de familier qui me donnait de l’assurance. Bigeard était comme une sorte de fil intermédiaire entre la maison paternelle et le monde étrange, inconnu, du « grand bois ». Maintenant le fil était rompu, et je restais seul dans le désert verdoyant de la forêt.

Retourner du côté du village, c’était risquer d’être pris pour un vagabond et d’avoir le sort de Césarin ; m’enfoncer dans la futaie, c’était peut-être m’exposer à mourir de faim ou à être mangé par les bêtes sauvages. Pourtant je ne pouvais rester là sans bouger ; l’immobilité sur ce grand chemin me semblait insupportable. J’avais peur d’avancer et je n’osais demeurer en place. A la fin, je me décidai à suivre cette route forestière qui me paraissait un peu plus frayée que les autres sentiers. Je renfonçai mes larmes et je me mis en marche.

Il faisait un temps délicieux, les arbres qui bordaient la route arrêtaient dans leurs hautes branches les rayons trop brûlants et répandaient sur le sol une ombre fraîche piquetée de points ensoleillés. C’était comme une dentelle dont les jours étaient représentés par des taches lumineuses, et les pleins par des découpures d’ombre. Je vois encore ce joli chemin baigné dans un frais clair-obscur, avec ses deux ornières où poussait l’herbe, et sa chaussée pierreuse étoilée des fleurs roses de la petite centaurée. Çà et là une tige de ronce rampait du fossé jusqu’au milieu de la route, ou bien un chardon droit comme un cierge épanouissait sa tête violacée en plein soleil. Aux branches des coudriers, de longs chèvrefeuilles s’entortillaient, se dressaient haut dans l’air, puis retombaient en bouquets de corolles jaunes et rosées ; la forêt était tout embaumée de leur odeur de vanille. Dans les merisiers noirs de fruits, les loriots modulaient amoureusement leurs trois notes mélodieuses. On aurait dit des sons de flûtes invisibles.

Malgré mes ennuis et mes sérieuses préoccupations, le charme de la forêt me gagnait peu à peu. A l’âge où j’étais, on subit facilement l’impression des phénomènes extérieurs. La joie des choses me pénétrait, et je recommençais à espérer. Au milieu de cette harmonieuse nature forestière, j’éprouvais une sorte d’enivrement ; le léger crépitement produit par la chute des écailles menues pleuvant de la cime des grands hêtres, l’imperceptible murmure de la rosée s’égouttant de feuille en feuille, le fredonnement d’un bourdon enfoncé dans la corolle d’une digitale, toutes ces merveilles de la vie intime des bois me rejetaient dans mes songeries de fées et d’enchantement. Depuis vingt-quatre heures, mes illusions au sujet de ma mystérieuse princesse s’étaient passablement décolorées, et je crois que le prosaïque Bigeard n’y avait pas nui, mais maintenant je les sentais se raviver tout doucement ; c’était comme un bouquet qu’on a longtemps tenu à la main et qu’on trempe ensuite dans l’eau ; les fleurs de la féerie, les belles fleurs bleues qui tout à l’heure baissaient piteusement la tête, la redressaient peu à peu et retrouvaient tout leur éclat. Je marchais lentement, les yeux en l’air, les oreilles agréablement caressées, les narines ouvertes toutes grandes pour aspirer la bonne odeur du bois, et, en marchant, je me berçais avec ces mots que je répétais comme une incantation : « Princesse Verte ! Princesse Verte ! »

Tout à coup mon pied buta contre un obstacle, mes yeux s’abaissèrent et je m’arrêtai ébaubi.

Devant moi, séparée de la route par une barrière vermoulue posant sur deux bornes de pierre usée, s’ouvrait dans l’épaisseur du bois une verte avenue formée de hauts sapins moussus, alternant avec d’énormes buissons de rosiers à cent feuilles. Certainement cette plantation symétrique, cette barrière et ces roses de jardin annonçaient le voisinage de quelque habitation. La barrière était à la vérité bien noircie et effritée par la vétusté, les longues barbes de mousse qui pendaient aux branches des sapins, les herbes qui poussaient dru sur le sol, les rosiers aux allures désordonnées qui barraient le passage avec leurs branches vertes chargées de roses, tout semblait indiquer que l’avenue n’était guère fréquentée. Mais ce fut justement cet air d’abandon et d’antiquité qui me séduisit. Je me figurai que j’arrivais dans un domaine semblable à celui de la Belle au bois dormant. Les fées avaient-elles enfin exaucé mes vœux, et cette avenue mystérieuse conduisait-elle au palais enchanté de la princesse de mes rêves ?

Mon cœur battait. Je me décidai à passer sous la barrière et je m’engageai timidement dans l’avenue tournante dont l’épais gazon assourdissait le bruit de mes pas. Tout y paraissait endormi ; les sapins étendaient leurs longs bras immobiles ; au fond de la corolle des roses dont j’écartais les tiges, des espèces de hannetons aux élytres d’un vert doré sommeillaient, la tête enfoncée dans les pétales. Pas un bruit, pas un souffle d’air. Après cinq minutes de marche, j’aperçus au bout de l’avenue une maison d’assez belle apparence, au toit d’ardoise, aux murs gris tapissés de lierre et de vigne vierge, et naturellement je la pris incontinent pour un château. A mesure que j’avançais, les objets devenaient plus précis. Le château se dressait au milieu d’un rond-point formé par les sapins ; parmi les graminées de la pelouse, des buissons de troène en fleur s’arrondissaient çà et là, répandant un parfum très capiteux. On ne voyait aux entours aucune trace d’habitants. Pour sûr j’avais devant moi un palais enchanté ; les fenêtres étaient closes, mais la porte qui s’élevait au-dessus de quelques marches de pierre blanche, la porte était toute grande ouverte, et au lieu de dragons pour en garder l’entrée, il y avait sur la dernière marche, de chaque côté des jambages, un chien-loup à poil fauve et un chat tigré, noir et gris, qui se tenaient tous deux assis sur leur train de derrière, la tête relevée dans une attitude grave et recueillie. Mon apparition ne sembla même pas les émouvoir ; ils gardèrent leur immobilité silencieuse, estimant sans doute de peu d’importance l’entrée d’un bambin tel que moi dans leur domaine.

Enhardi par leur indifférence, j’avais déjà fait quelques pas à travers la pelouse, quand tout à coup une voix brève, appartenant à quelque être invisible, partit de la feuillée et m’interpellant :

— Halte ! cria cette voix ; ne bouge pas, mâtin !

Au même moment un singulier sifflement résonna au-dessus de ma tête, et presque aussitôt je vis tomber à mes pieds un corbeau encore tout pantelant, frappé à mort par le mystérieux projectile dont j’avais entendu le bourdonnement. A l’aspect du corbeau, le chien-loup bondit sur la pelouse en se tortillant silencieusement, et le chat tigré le suivit, la queue en l’air, avec de courts miaulements étranglés. Mais avant qu’ils eussent pu arriver jusqu’à l’oiseau mort, un nouveau personnage sortit du fourré et celui-là avait une mine encore plus étrange que les deux gardiens de la porte d’entrée.

C’était un petit vieillard très vif, coiffé d’un bonnet de velours noir et vêtu d’une sorte de robe de chambre de bure grise qui lui tombait jusqu’aux chevilles ; avec cela, deux yeux perçants sous de gros sourcils blancs, un teint de brique et une barbiche grise pointue. Sa houppelande flottante et sa chemise entr’ouverte laissaient voir une poitrine très velue ; son cou ridé était nu ; à mesure qu’il s’approchait, je crus distinguer qu’il boitait.

La brusque apparition de ce personnage acheva de me terrifier. — Pour sûr, me disais-je en regardant le bonnet de velours noir et la longue robe de bure, celui-ci est l’enchanteur. — Sans m’accorder d’abord la moindre attention, il repoussa d’un geste de commandement le chien et le chat : — Holà, dit-il d’une voix nasillarde, va te coucher, la Belle, et toi aussi, la Bête, file ! — Et docilement les deux animaux silencieux retournèrent reprendre de chaque côté de la porte leur grave posture méditative. Il ramassa le corbeau et ajouta : — Voilà de quoi faire une bonne soupe pour ce soir, mes camarades !

Alors seulement il daigna s’apercevoir de ma présence et me dévisageant avec ses petits yeux percés en trou de vrille :

— D’où sors-tu, toi, crapoussin ? me demanda-t-il.

Je lui répondis d’une voix mal assurée que je m’étais perdu dans la forêt et que, me trouvant devant la grande allée de son château, je m’étais permis d’y entrer pour demander mon chemin. Il examina ma figure fatiguée, ma blouse déchirée, ma chevelure encore semée de brins de mousse et de bruyère, et il reprit en levant un doigt menaçant :

— Tu es un gamin de Juvigny, toi, et tu as passé la nuit dans la forêt ?... Tu m’as tout l’air d’avoir fait l’école buissonnière, hein ?

En présence d’une pareille perspicacité, il ne me restait plus qu’à dire oui, et c’est ce que je fis en baissant le nez.

— Vous étiez deux, hier, dans le bois, continua-t-il ; où est ton camarade ?

— Bigeard ? répondis-je stupéfait, oui, il était avec moi, mais il est parti. — Et je lui contai la trahison de mon compagnon.

D’OU SORS-TU, CRAPOUSSIN, ME DEMANDA-T-IL.

Illustration from Les enchantements de la forêt

L’enchanteur m’avait écouté en tortillant sa barbiche. Quand j’eus fini, il posa brusquement l’une de ses mains sur ma tête et me dit de sa voix flûtée :

— Tu es le petit Pâquin !

Je tressaillis. Décidément cet homme étonnant savait tout, et je me trouvais absolument en son pouvoir.

— Oui, murmurai-je d’une voix faible.

— Ah ! fit-il sévèrement !... c’est bien, reste là et ne bouge pas d’une semelle en attendant que je revienne.

Il s’éloigna avec pétulance, se précipita dans l’intérieur du château, où je l’entendis qui donnait des ordres à un autre personnage invisible. — Qu’allait-il faire de moi ? Allait-il m’enchanter à mon tour comme ces deux animaux que je voyais sur le pas de la porte ? Car il n’y avait plus à en douter, ce chat et ce chien qui s’appelaient la Belle et la Bête, qui fixaient sur moi de singuliers regards, devaient être des personnes changées en bêtes par l’enchanteur et punies ainsi probablement de leur indiscrète curiosité. Plus je les examinais, plus j’en acquérais la conviction. Ce chien et ce chat avaient de si étranges façons ! Le chat grave, la queue enroulée, dressait les oreilles, épiant attentivement les mouches qui passaient devant son nez, puis tout d’un coup il levait ses deux pattes de devant et, les rapprochant l’une contre l’autre, attrapait une mouche au vol absolument comme je l’aurais pu faire avec mes deux mains. — Le chien-loup au museau mobile, aux oreilles tantôt levées et tantôt couchées, avait des yeux et des jeux de physionomie pareils à ceux d’une créature humaine ; avec cela il prenait des postures et faisait des gestes de chat, se léchant une patte et la passant soigneusement par-dessus son oreille pour se débarbouiller, à l’imitation du matou, son camarade. — Toutes ces choses ne me paraissaient pas naturelles, et les allures bizarres de l’enchanteur, son costume et son langage ne me laissaient guère de doute sur le sort qui m’attendait.

Si j’avais été plus au courant des histoires de ma petite ville, j’aurais eu la clé de tout ce mystère et j’aurais deviné que mon enchanteur était tout bonnement un original nommé le canonnier Bannet, dont on parlait parfois chez mon grand-père. — Ce canonnier Bannet avait servi sous le premier empire, et il avait été blessé à Waterloo. A la restauration, il s’était marié à Juvigny, puis, devenu veuf, et s’étant brouillé avec ses enfants, il avait pris le séjour de la ville en aversion. Il s’était fait bâtir une maison dans le bois du Juré, et il vivait là comme un loup depuis des années, descendant rarement en ville, faisant lui-même son lit et sa cuisine, herborisant, collectionnant des insectes et tendant des pièges aux petits oiseaux. En qualité de compagnon d’armes, mon grand-père le connaissait et le visitait parfois, et depuis, il m’a souvent conté la vie excentrique de son camarade l’ancien artilleur ; mais à cette époque je me mêlais peu aux conversations de grandes personnes, et le nom du canonnier Bannet n’avait jamais beaucoup attiré mon attention, trop absorbée par la féerie pour s’occuper de ces détails prosaïques.

Au bout de dix longues minutes, le colloque qui avait lieu dans l’intérieur du logis cessa, et je vis sortir un petit domestique en blouse bleue qui s’élança dans la direction de l’allée des sapins et disparut. Peu après, l’enchanteur arriva à son tour sur le pas de la porte et descendit les marches. Il se dirigeait vers moi clopin-clopant et d’un air méditatif.

— En quelle espèce de bête va-t-il me changer ? me demandais-je en frissonnant.

Quand il fut près de moi, il s’arrêta, me dévisagea en silence, puis brusquement :

— Mieux vaut courir les bois que de moisir à l’école, hein, petit Pâquin ? me demanda-t-il en me pinçant légèrement l’oreille.

— La chère sœur m’avait mis à la porte, répondis-je entre mes dents.

— Ha ! ha !... Et pourquoi n’es-tu pas rentré chez toi ?

— Parce que j’avais peur d’être grondé... Et puis j’avais envie de voir le « grand bois ».

— Que diantre y as-tu fait toute la soirée dans le grand bois ?... Tu cherchais des nids, je parie, mon gaillard !... Mais la saison est passée.

— Non, m’écriai-je pour me disculper, je me moquais bien des nids, je cherchais autre chose !

— Quoi donc ?... Allons, confesse-toi... Je verrai bien si tu dis la vérité, car je sais tout.

Puisqu’il savait tout, il ne fallait pas songer à le tromper... Je lui avouai que j’étais parti à la recherche d’une princesse que je voulais désenchanter, comme le bel Avenant était allé à la recherche de la Belle aux cheveux d’or.

Il m’écoutait en frottant avec un bruit sec les paumes de ses mains.

— Drôle de moutard ! murmurait-il en nasillant, puis il ajouta d’un ton narquois :

— Et peut-on savoir comment elle se nomme, ta princesse ?

— Elle s’appelle la Princesse Verte... C’est-à-dire c’est ce nom-là que je lui ai donné... Mais peut-être bien en a-t-elle un autre, parce que... vous savez... je ne suis pas très sûr.

— Oui, oui, je conçois, interrompit-il en ricanant... Eh ! petit, tu ne t’es pas trompé ; elle se nomme bien la Princesse Verte.

— Vous la connaissez ?

— Je la connais, répondit-il gravement.

— Est-ce que ?... est-ce qu’elle demeure dans votre château ?

— Elle demeure ici et ailleurs encore... partout où il y a des arbres.

— C’est une grande princesse alors ?

— Oui, dit-il en s’animant, c’est une reine et c’est aussi une fée, la reine des fleurs, des insectes et des oiseaux.

Ses petits yeux gris pétillèrent. — Pas un brin d’herbe ne pousse sans sa permission ; c’est elle qui nourrit les hommes et les bêtes, et sans elle le monde périrait.

— Ah ! m’écriai-je ébahi, et vous la voyez quelquefois, vous, monsieur ?

— Tous les jours.

— Est-ce que les petits garçons peuvent la voir ?

— Oui, quand ils sont sages et qu’ils ont le don.

Je ne comprenais pas bien ce qu’il entendait par « avoir le don », mais cette formule mystérieuse faisait de nouveau travailler mon imagination. Je restais muet, roulant à droite et à gauche des regards curieux. Pendant ce temps l’enchanteur me dévisageait toujours, et ses yeux perçants avaient l’air de lire au fond de moi.

— Je parie que tu as faim ? me demanda-t-il brusquement.

L’estomac recommençait en effet à me tirailler et je répondis par un signe affirmatif.

— C’est bon, nous allons chercher dans mon potager de quoi te faire déjeuner... Viens !

Il m’emmena, non loin de la maison, dans une étroite clairière entourée de gros hêtres.

— C’est ici, murmura-t-il.

J’avais beau écarquiller les yeux pour tâcher d’apercevoir ce qu’il appelait « son potager », je ne voyais rien qu’un gazon ras et déjà brûlé. Pourtant, à certains endroits, sur cette pelouse sèche une herbe verte poussait plus drue et formait autour d’un hêtre un large anneau verdoyant et moussu.

Mon enchanteur s’agenouilla, fourragea des deux mains dans cette verdure, et je vis qu’il y cueillait de petits champignons couleur noisette, gros à peine comme des pièces de vingt sous. Quand il en eut récolté une cinquantaine, il se releva et dit :

— Maintenant allons les faire cuire !

— Est-ce qu’il voudrait m’empoisonner ? pensai-je, pris d’une nouvelle appréhension. — Monsieur, hasardai-je craintivement, les champignons, est-ce que ce n’est pas du poison ?

— Il y en a de bons et de mauvais, répondit-il, comme il y a de bonnes et de méchantes gens... Ceux-ci sont des mousserons, et tu pourras les manger sans crainte ; c’est la Princesse Verte qui nous les envoie.

— Vrai ?

— Oui, continua-t-il en souriant, elle vient se promener ici tous les matins... Là où elle a marché, l’herbe devient plus verte, et il y pousse des champignons.

J’étais de plus en plus émerveillé de tout ce qu’il m’apprenait ; je le suivis docilement dans la cuisine, où nous entrâmes, escortés par la Belle et la Bête. C’était une pièce enfumée, d’aspect fort modeste, avec une cheminée de pierre brute, où l’enchanteur jeta une bourrée qui claira lestement. Il avait décroché la poêle, et, l’ayant posée sur un trépied, il y découpait de petits morceaux de lard qui se mirent à frire avec des frémissements appétissants. Postés de chaque côté des chenets, le chien et le chat épiaient tous les mouvements de leur maître, se passaient silencieusement la langue sur leurs babines et semblaient se délecter au bruit de la friture. Mon hôte cependant lavait ses champignons, hachait de fines herbes, puis il jetait le tout dans la poêle bouillante. Une alléchante odeur se répandit dans la cuisine. Alors il installa un couvert, du pain et du vin clairet sur un bout de la table, et m’y fit asseoir. Je goûtai d’abord les champignons avec une certaine méfiance, puis, les trouvant très bons, je revins à la charge et n’en laissai pas un sur mon assiette.

— Il paraît que cela va sous ta meule ! me dit l’enchanteur avec son rire goguenard ; maintenant bois un coup... Tu aimes donc les contes de fées, petit Pâquin ?

— Oui, répondis-je en essuyant ma bouche, j’aime surtout les bonnes fées et les braves enchanteurs qui d’un coup de baguette font toutes sortes de prodiges. Seulement mon grand-père dit que c’était bon dans le temps passé et qu’on ne voit plus de ces choses-là à présent.

— On en voit toujours quand on sait regarder, répliqua-t-il sérieusement.

Le doigt de vin que j’avais bu commençait à me délier la langue, et puis l’enchanteur avait l’air si bon enfant que je m’enhardis.

— Je voudrais tant voir un prodige ! m’écriai-je... Est-ce que vous pourriez en faire un, vous, monsieur ?

— Viens ! dit-il en se levant.

Il m’emmena dans une pièce voisine, qui paraissait être son cabinet de travail et qui était meublée d’une façon très extraordinaire. Des filets à papillon et des boîtes oblongues de fer-blanc étaient accrochés au mur, à côté de cadres vitrés tout garnis d’insectes. Sur des rayons de bois blanc, il y avait pêle-mêle, avec des piles de bouquins, des rames de papier gris, des hiboux empaillés dont les yeux de chat me faisaient peur, et des reptiles enfermés dans des bocaux pleins d’un liquide jaunâtre. Sur une large table carrée, je vis un cahier couvert de parchemin jauni, — son grimoire sans doute, — puis une collection d’objets bizarres : des pinces, des loupes, des fioles et des débris de plantes. — Devant la fenêtre, une caisse carrée, dont le dessus était hermétiquement clos par un couvercle de verre transparent, était exposée en plein soleil.

L’enchanteur l’examina un moment, puis, me faisant monter sur un tabouret et me désignant du doigt le fond de la caisse :

— Regarde ! me dit-il gravement, attention !

Je ne vis d’abord qu’une couche de terre grise qui tapissait le fond, et sur cette terre je finis par distinguer quelque chose qui ressemblait à une longue fève brune, annelée et terminée en pointe aux deux bouts ; puis comme le rayon de soleil descendait jusqu’à cette chose, je la vis insensiblement se mouvoir, s’écailler et enfin se fendiller comme une châtaigne grillée qui fait éclater son écorce... Tout à coup, — ô merveille ! — des couleurs chatoyèrent à travers les déchirures, et une créature vivante sortit de ces débris recroquevillés. C’était un papillon. Je distinguais maintenant sa tête pointue ornée de frêles antennes grises, ses yeux brillants d’un brun clair, son corselet velouté et l’extrémité aiguë de son ventre, sur lequel ses ailes étaient encore collées. Peu à peu les ailes se détendirent, firent le moulinet, puis s’arrêtèrent ; elles étaient roses et grises avec des diaprures d’un vert brun... Bientôt le papillon se montra dans toute la magnificence de ses couleurs fraîches et se mit à voleter lentement entre la terre et le couvercle vitré... Je poussai un soupir d’admiration.

— Hein ! est-ce beau ? fit à son tour l’enchanteur, qui s’était penché derrière moi : c’est le sphinx de vigne... Un superbe échantillon !

— Et c’est vous qui avez changé cette vilaine fève brune en un beau papillon ? lui demandai-je en le regardant avec une déférence mêlée de crainte.

— Je n’ai rien fait, répondit-il, c’est celle que tu appelles la Princesse Verte qui a fait ce prodige... Je ne suis que son humble serviteur.

— Elle est bien puissante, la princesse !

— Si elle l’est ! s’écria-t-il, tandis que sa figure s’illuminait ; je le crois !... Elle n’a qu’à souffler sur la moindre graine pour la changer en une plante fleurie.

Il ramassa sur la table un gland de chêne et me le montra :

— Tu vois ceci, cela tient dans le creux de la main : eh bien ! si elle veut, elle peut le métamorphoser en un arbre aussi haut et aussi touffu que ceux que tu aperçois là-bas dans la forêt.

— Je voudrais bien... commençai-je timidement.

— Quoi ?

— Voir la Princesse Verte !

— Tu la verras... Patience !

— Quand ? m’exclamai-je, tandis que mon cœur battait.

— Ce soir, si tu es obéissant... Mais auparavant, comme nous aurons à marcher, tu vas d’abord faire un petit somme... Mets-toi ici.

Il me poussa dans une vieille bergère en velours d’Utrecht d’un jaune fané, qui occupait un coin de la pièce, et me posant un doigt sur le front :

— Dors, poursuivit-il ; pendant ce temps, je vais te faire un peu de musique...

Il fouilla dans une armoire et tira d’un étui de peau une petite boîte ayant la forme et l’apparence d’une tabatière d’écaille, puis il la remonta lentement avec une clé, comme il aurait fait pour une pendule, et la plaça avec précaution sur la table.

Tout à coup, comme par enchantement, des flancs de cette boîte jaillit une claire musique cristalline, doucement mélodieuse, égrenant des notes grêles et limpides, pareilles au bruit de l’eau qui tombe goutte à goutte au fond d’un réservoir. Tandis que cette mélodie délicate me berçait, l’enchanteur s’était assis devant la table, en face d’une touffe de plantes sauvages qui trempaient dans un grand verre d’eau. La tête penchée, il examinait chaque tige fleurie à la loupe. Mes yeux se fermaient à demi ; entre mes cils je voyais encore le profil aigu du vieillard se découpant en silhouette sur la baie de la fenêtre ouverte, — et derrière lui, les feuillages verts qui se balançaient au vent et semblaient en s’inclinant suivre la mesure de cette musique mystérieuse ; puis tout se brouilla, et je m’endormis.

VIII

Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien compte tout d’abord. C’était la Belle qui jappait et sautillait autour de l’enchanteur, tandis que la Bête faisait chorus en miaulant sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de costume pendant mon sommeil : il avait substitué une veste de chasse à sa robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours ; de plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales. Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et y voyaient une perspective d’agréable promenade. — Le soleil, déjà bas, lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière fumante au milieu.

— Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à table !... Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.

Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au corbeau et d’un gigot rôti à la ficelle par les soins du petit domestique. L’enchanteur paraissait doué d’un bel appétit et mangeait comme quatre ; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert, — un carré de fromage et des cerises de bois, — l’enchanteur bourra sa pipe, l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel :

— Il est temps de nous mettre en route, me dit-il ; tu n’as pas peur, petit Pâquin ?

— Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.

— Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes commandements ?

Je le promis d’une voix un peu étranglée.

— Bon !... tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route !

Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. La Belle et la Bête nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.

— Nenni, s’écria l’enchanteur en se retournant vers les deux animaux, nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades ! Qu’on rentre au logis, et lestement.

Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils avaient lors de mon arrivée.

A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une branche et me la mettant sous le nez :

— Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin ? me demandait-il... c’est une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci, qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce d’arbres ; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en rapport avec l’arbre qui les porte ; c’est ainsi que la couleur des yeux ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de formes, et cependant ce sont toujours des feuilles ! Cela aussi, c’est une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes ailleurs que dans les contes de fées.

— Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige !... Il ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.

— Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en tirerais pas aussi adroitement, toi !... Il y a dans je ne sais quel conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix ; ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve... Oui, continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton, vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention de l’écriture... Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai quand tu connaîtras... la Princesse Verte.

Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà les vapeurs du crépuscule.

— Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse ?

Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la crête de la colline ; au-dessous de nous la forêt se creusait en entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre, s’élevant du creux de la combe.

L’enchanteur s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds vaporeux de l’entonnoir :

— Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il ; mais, avant d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit... Je pense que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin ?

— Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans chandelle.

— Tant mieux ! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer. Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux. — En même temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.

— Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de m’obéir docilement... Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je te conduirai par la main ; si tu faisais seulement mine de soulever le mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.

Que faire ? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me demandait : — Respires-tu facilement, petit Pâquin ? — Et sur ma réponse affirmative : — A merveille ! fit-il en me prenant la main, marchons et lève bien les pieds.

Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon imagination battait la campagne. Les discours étonnants de l’enchanteur, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux surexcitaient encore mon esprit chimérique ; cette fois je croyais sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la robe traînante d’une fée ; le bourdonnement des cerfs-volants et des longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le battement d’ailes d’un sylphe ou d’un sotret (le lutin de nos pays). Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents pareils à ceux d’une voix humaine ; de vertes odeurs d’herbes et de fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de tressaillir.

— Qu’as-tu ? me demanda l’enchanteur.

— Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire deviner ma désobéissance ; c’est que mon pied a tourné.

— Tu dois être un peu fatigué, reprit-il ; attends, je vais te porter... Aussi bien le chemin devient difficile.

Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien. Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de chiens.

— Où sommes-nous ? demandai-je inquiet.

— Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’enchanteur. Peu à peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré. Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.

— Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du mouchoir, tu peux soulever ton bandeau...

O stupeur ! ô honte ! ô confusion ! Au moment où je croyais contempler la Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.

— Avancez, vagabond ! mugissait ma grand’mère.

Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras, mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la main de mon traître d’enchanteur qui riait sournoisement dans sa barbe.

— Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une inquiétude sans pareille.

— Bah ! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a beaucoup amusé... J’espère que vous ne le gronderez pas trop ; il est déjà bien assez puni !... Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de rien que de se coucher.

— Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons demain son compte !

— C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère, en allumant un bougeoir et en me poussant vers la chambre d’ami ; je le recommanderai au prône... Au lit, au lit, mauvais sujet !

— Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon château, et nous recauserons de la Princesse Verte. . . . . . .

Le lendemain était un dimanche ; je le passai enfermé dans un galetas attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon Histoire sainte. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de mes prières ; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de l’estrade, — à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en croix. — En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace injurieuse me laissa indifférent ; je ne pensais qu’à mes propres misères et à la punition qui me pendait à l’oreille.

Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge revint vers moi, les sourcils froncés :

— Ah ! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous vous promènerez encore ce matin, — avec moi ; — je vais vous conduire à toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je vais d’abord vous accrocher ceci au dos.

En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur lequel on lisait moulé en belle ronde : — Vagabond, — et malgré mes résistances elle me l’attacha entre les deux épaules ; puis, me prenant par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des filles.

A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur banc et me montraient du doigt en chuchotant ; la sœur Euloge contait tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des : — Oh ! monsieur Jacques ! — des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice...

Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le vers de Virgile :

. . . Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].

Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient plus tard pour nous un motif de joie. — Je me rappelle avec bonheur le brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur Euloge ; mais surtout l’après-midi passée dans le « grand bois » avec le canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’enchanteur de fréquentes visites ; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte, c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.

Notes in this chapter

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