LA PRINCESSE VERTE A MA FILLEULE GHITA
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I
En ce temps-là je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Je passais une bonne partie de mes journées chez mes grands parents Pâquin, qui occupaient un petit appartement dans la maison d’un chapelier du nom de Bonnétée. La maison était située dans une des rues commerçantes de Juvigny, à côté de la salle de spectacle. Le chapelier occupait tout le rez-de-chaussée. Je vois encore, comme si c’était hier, les deux corps de logis séparés par une étroite cour où fleurissaient des balsamines et des capucines, l’escalier blanchi à la chaux, la galerie à pilastres de bois qui y faisait suite et conduisait à l’appartement de mes grands parents, situé au premier étage. De cette galerie, à l’époque où la troupe ambulante donnait ses représentations, j’entendais parfois, de l’autre côté d’un gros mur mitoyen, les accords d’un violon et les voix chantantes des acteurs qui répétaient des vaudevilles ; — et je me forgeais toute sorte d’idées étranges au sujet de ce théâtre des grandes personnes, où les marionnettes que j’avais vues à la foire étaient remplacées par des acteurs en chair et en os.
Le logis de mes grands parents Pâquin était la simplicité même. On entrait tout de go dans la cuisine passablement enfumée, et de là dans une salle à manger très claire, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Cette seconde pièce était tapissée d’un papier gris à personnages, représentant des épisodes de la retraite de Russie : — grognards bivouaquant autour d’un feu où cuisait la soupe, grenadiers chargeant à la baïonnette des Russes au schako recourbé en pointe, longues files de cavaliers à manteau traversant une rivière glacée. — Rien qu’à regarder les murs, j’en avais pour des heures de silencieux amusement. Mais ma grand’mère n’aimait pas les enfants « musards » ; elle m’arrachait à ces paresseuses contemplations en m’invitant d’un ton bref à venir auprès d’elle lire à voix haute une page de mon livre de lecture, dont elle suivait les lignes avec une aiguille à tricoter. Je n’allais pas encore à l’école et mon aïeule était chargée de m’inculquer les premiers éléments de lecture et d’écriture.
Elle n’avait pas l’humeur commode, ma grand’mère, et quand j’étais distrait, l’aiguille à tricoter quittait les lignes du livre pour me cingler lestement les doigts. C’était une petite femme sèche au teint bilieux, avec un nez camard, et des yeux bleus renfoncés qui dardaient un regard sévère à travers des lunettes à branches d’acier. Excellente ménagère, très active, très propre, elle avait l’esprit méthodique et positif et n’admettait pas les fantaisies, pas plus celles de mon grand-père que les miennes. N’importe, malgré ses façons un peu revêches, je passais de bonnes matinées dans la petite salle, en attendant l’heure du dîner, qui avait lieu invariablement à la cloche de midi. En hiver surtout, c’était un plaisir de baguenauder dans cette pièce si intime, près du poêle de faïence qui ronflait doucement, tandis que deux canaris, du haut de leur cage accrochée au mur, n’en finissaient pas de gazouiller. Dans le four du poêle, il y avait toujours quelque bon petit plat qui mijotait ; tout en feuilletant un almanach à images, je respirais voluptueusement le fumet qui s’échappait de la porte du four et je cherchais à deviner, d’après l’odeur, quelle était la surprise culinaire réservée pour le repas de midi.
Tout à coup le bruit d’une canne frappant le parquet résonnait au fond de la galerie avec l’accompagnement d’une voix de basse, chantant faux, mais sur un ton très joyeux : — Brum ! brum ! brum ! — C’était le grand-père qui rentrait de sa promenade matinale. Il ouvrait vivement la porte et apparaissait enveloppé dans son ample manteau marron à agrafe de métal et à collet de fourrure. Avec lui entrait une bouffée de jeunesse et de bonne humeur. Il avait alors près de soixante-huit ans, mais il était resté gaillard et alerte comme à trente. Grand, sec, droit comme un I et haut sur jambes, il avait encore tous ses cheveux d’un blanc d’argent, et toutes ses dents saines, solides, bien rangées ; avec cela, l’oreille rouge, le teint fleuri, les yeux gris et rieurs bridés dans des paupières ridées, un long nez un peu gobeur, de grosses lèvres rosées, à l’expression gourmande et bienveillante. Il répandait autour de lui une atmosphère de bonté et d’honnête jovialité. Son cœur était ouvert à tout venant comme sa bourse ; c’était tout l’opposé de ma grand’mère, qui se montrait très serrée et fort regardante. Ajoutez à cela une franchise et une rondeur militaires ; — il avait été lieutenant de dragons sous le premier empire, puis sous-inspecteur des forêts à la restauration, — et vous aurez le portrait de mon grand-père Pâquin.
Quelquefois, les jours de marché, quand le temps était beau et que le grand-père était rentré de bonne heure, il me criait de la cuisine, sans quitter sa houppelande : — Allons, drôle, viens faire un tour de ville ! — Il ne me le disait pas deux fois; j’empoignais ma casquette et mes moufles, et nous nous en allions gaîment tous deux jusqu’à la place de la mairie, où les maraîchers étalaient en plein air leurs charpagnes pleines de légumes, et où des paysannes, assises les pieds sur leur couvet de cuivre jaune, détaillaient des pains de beurre et des pots de crème fraîche. Toutes ces denrées exhalaient une savoureuse odeur de village et d’étable qui me faisait plaisir à respirer. En chemin, nous nous arrêtions aux devantures des charcutiers et des marchands de comestibles. Mon grand-père, qui était un tantinet sur sa bouche, étudiait du regard les bonnes choses exposées à l’étalage : les champignons, les crépinettes truffées, les galantines enveloppées d’un manchon de gelée transparente, les andouillettes appétissantes et dodues. Ses narines se dilataient et ses lèvres gourmandes devenaient humides. Parfois, quand la tentation était trop forte, il me poussait dans la boutique et nous jetions notre dévolu sur un friand morceau que le grand-père payait sans marchander. Seulement, redoutant le courroux de ma grand’mère et se défiant de ma langue d’enfant terrible, avant de remonter chez nous, il me faisait la leçon au sujet des questions insidieuses qu’on ne manquerait pas de nous poser, car la maman Pâquin n’entendait pas raison sur le chapitre des extras. Une fois rentrés et la table servie, mon grand-père, tout en chantonnant, déballait le plat de supplément et le déposait d’un air distrait sur une assiette.
— Qu’est-ce que c’est ? grommelait ma grand’mère en fronçant les sourcils, encore une gourmandise !
— Une occasion, répondait-il timidement, j’ai eu cela presque pour rien.
— Pour rien ! pour rien !... combien ?
— Vingt sous.
— Ça, vingt sous ?... menteur !
— Demandez plutôt à ce drôle.
Et le drôle était soumis à un interrogatoire en règle, qui tournait toujours à la confusion des coupables. Alors éclataient des gronderies et des récriminations qui se prolongeaient pendant tout le dîner et qui servaient d’expiation à notre gourmandise. Après le dessert, frugalement composé de poires tapées et de cerises séchées au four, mon grand-père, allumant sa pipe, allait lire les feuilles au Casino ; moi, je restais en tête-à-tête avec ma grand’mère et une page blanche que je devais couvrir de bâtons. C’était la portion la moins amusante de la journée. Heureusement ma grand’mère aimait le jeu ; — on n’est pas parfait. — Vers deux heures arrivaient deux ou trois vieilles dames, ses contemporaines, et on organisait un loto. Je profitais de l’attention avec laquelle ces enragées joueuses surveillaient leurs cartons et poussaient des jetons de verre sur les numéros ; je me faufilais adroitement sur la galerie par une porte entre-bâillée, et de là, en trois sauts, je gagnais la boutique de mon ami le chapelier.
EN CHEMIN NOUS NOUS ARRÊTIONS AUX DEVANTURES DES CHARCUTIERS.

J’aimais cette boutique, bien qu’à première vue elle ne parût pas offrir grand attrait à un enfant. Dans les vitrines à coulisses qui garnissaient les murs on ne voyait, de la plinthe aux corniches, que des spécimens de toutes les coiffures d’homme alors en usage : chapeaux de soie enveloppés dans une coiffe de papier bleu, chapeaux de paille, feutres gris, casquettes. La clientèle de Bonnétée étant surtout composée de gens de la campagne, ces dernières dominaient. Il y en avait de toutes formes et de toutes couleurs : casquettes plates, curvilignes, à côtes de melon, ornées de ganses et de passe-poils, fourrées de loutre ou de vulgaire lapin. Au milieu, dans la boiserie, une glace en deux morceaux reflétait de longues rangées de couvre-chefs. A gauche de la porte, régnait le comptoir où s’asseyaient la demoiselle de boutique et Lise, la fille aînée, cousant des coiffes et piquant des visières. A droite, derrière une muraille de chapeaux étagés sur un châssis à claire-voie, se dissimulaient le laboratoire où le père Bonnétée donnait ses coups de fer et le bureau où il tenait ses écritures. C’était justement dans ce recoin que gisait pour moi le charme de la boutique, car, derrière le bureau, il y avait un placard vitré plein de livres dont on me laissait la libre disposition. Tout le Cabinet des Fées reposait pêle-mêle avec la Bibliothèque bleue dans cette modeste vitrine ; je n’avais qu’à puiser.
Perché sur un haut tabouret de paille, les coudes sur le pupitre, le front dans les mains, je dévorais l’un après l’autre ces affriolants volumes recouverts d’un papier à marbrures bleues et rouges. Pendant ce temps les clients entraient et sortaient ; le père Bonnétée essayait des casquettes sur d’étroits fronts d’enfants ou sur des têtes embroussaillées de paysans. Le bonhomme s’agitait comme un possédé pour placer sa marchandise à un prix avantageux ; les clients marchandaient sou à sou la coiffure convoitée. Il y avait des discussions orageuses à propos d’une casquette ou d’un bonnet fourré. Des dialogues passionnés s’établissaient sur le pas de la porte :
— C’est votre dernier mot, monsieur Bonnétée ?
— Je vous jure sur l’honneur que j’y perds.
— Eh bien, coupons la différence en deux.
— Nenni, je n’en rabattrai pas un liard !
— Au revoir donc, à une autre fois, quand vous serez plus raisonnable.
— Jamais !
Les clients détalaient lentement. Le père Bonnétée s’accrochant d’une main au chambranle de la porte, penchait sa tête pointue et les suivait de l’œil, puis, quand ils étaient déjà au tournant du Café de la Comédie, il les rappelait, en leur criant d’un ton désolé :
— Allons, prenez-la, c’est donné !...
Tous ces marchandages comiques, entendus machinalement à travers mes lectures, ne me troublaient guère. J’étais à cent lieues de la boutique du chapelier ; je voyageais dans le royaume de la féerie. Je vivais en compagnie de Gracieuse et de Percinet, de la Belle Mélusine et de Riquet à la houppe. Je m’enfonçais avec Aladin dans ces vergers mystérieux où chaque fleur était un diamant et chaque fruit, une émeraude ou une topaze. Je maudissais la méchante Truitonne et je soupirais avec Florine :
Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement !
Et de fait, du haut des rayons poudreux, l’Oiseau bleu descendait pour moi, ailes déployées, et nous nous envolions ensemble vers un pays enchanté. Les jardins plantés de fleurs qui chantent, les oiseaux doués de la parole ; les fées jeteuses de sorts qui changent un homme en arbre et une citrouille en carrosse ; les géants qui gardent des fontaines merveilleuses ; les princesses exilées qui mènent paître des dindons, et les fils de roi qui arrivent de la chasse, juste à point pour les épouser ; c’était mon monde à moi, le seul beau et le seul vrai à mon sens. Avec cette bonne foi et ce respect du livre imprimé qui caractérisent l’enfant et le paysan, je croyais que tout ce que je lisais était arrivé. Je connaissais par cœur les moindres volumes de la vitrine, je vivais familièrement avec les personnages de Perrault et de la comtesse d’Aulnoy. Ils avaient pris dans mon imagination une telle intensité de vie que j’en étais comme halluciné, et j’aurais rencontré au détour d’une rue la fée Réséda ou la marraine de Cendrillon que la chose m’eût semblé des plus naturelles. J’avais la mémoire pleine de leurs propos et de leurs gestes ; je voyais devant mes yeux reluire les robes couleur de lune et couleur de soleil de Peau d’âne.
Un jour, comme je levais le nez de dessus mon livre, je vis tout à coup à travers le châssis un chatoîment d’étoffes éblouissantes sur le chêne ciré du comptoir. Il y en avait de jaunes d’or, de vert-pomme, de lilas et de mordorées. Au milieu de l’obscur magasin c’était comme une fête de couleurs. Lise et la demoiselle de boutique maniaient doucement ces étoffes soyeuses et les faisaient miroiter à la lumière ; puis elles en garnissaient des chaperons, des toques et des bonnets pointus, agrémentés de plumes et de dorloteries. Quel client princier avait pu commander ces mirifiques coiffures au père Bonnétée ? Est-ce que les gens du pays des fées, sachant le goût du chapelier pour leur histoire, lui avaient soudain donné leur pratique ? Je me décidai à descendre de mon tabouret et à questionner les demoiselles du comptoir, qui m’expliquèrent la raison de ce luxueux étalage de taffetas et de paillon.
Une troupe ambulante jouant la pantomime venait de débarquer à Juvigny. Elle devait donner au théâtre sa première représentation le dimanche suivant, et le directeur avait commandé au chapelier le plus voisin une série de coiffures destinées aux figurants. Or savez-vous quelle était cette attrayante pièce de début ? Rien que le titre me remua des pieds à la tête, quand je lus le jour même, imprimé en lettres grandes comme la main, sur l’affiche rouge collée au mur du théâtre : « La Belle au bois dormant, ballet-féerie en sept tableaux, avec changements à vue et costumes entièrement neufs. » — Dans l’après-midi, tandis que j’errais sur notre galerie, collant mon oreille au mur mitoyen, je distinguai les sons d’une lointaine musique aérienne, toute différente des flons-flons de vaudevilles que j’avais entendus jusqu’alors, et cela acheva de me mettre martel en tête. Le lendemain matin, je manœuvrai de façon à sortir avec mon grand-père, je l’entraînai devant l’affiche rouge, et je n’eus de repos qu’après lui avoir arraché la promesse de m’emmener au spectacle du dimanche.
Le plus difficile fut de faire ratifier cette promesse par ma grand’mère. Outre son horreur pour les dépenses de luxe, sa sévérité lui suggérait de nombreuses objections : — on ne devait pas donner sitôt aux enfants le goût des plaisirs ; c’était malsain de veiller ; cela me ferait travailler l’imagination, etc. — Il fallut batailler fort et ferme. Nous l’emportâmes cependant, et on décida qu’après le spectacle je reviendrais coucher chez mes grands parents. — Comme vous le pensez, la journée du dimanche me parut d’une longueur démesurée ; enfin le soir arriva, mon grand-père agrafa son manteau et nous partîmes pour le théâtre.
La petite salle modestement tapissée d’un papier vert d’eau, avec ses deux galeries et son étroit parterre, me parut magnifique. J’écarquillais les yeux pour admirer le lustre qui descendait lentement du haut des frises et dont les lampistes allumaient un à un les quinquets fumeux. Je regardais les deux uniques loges, à l’avant-scène : celle du maire et celle du préfet ; — les bancs de l’orchestre où de vieux amateurs accordaient leurs instruments ; — et surtout le grand rideau rouge masquant la scène et d’où, de temps à autre, par deux trous pratiqués à hauteur d’appui, des doigts mystérieux s’agitaient curieusement. — La salle s’emplit peu à peu et devint tumultueuse ; le chef d’orchestre attaqua l’ouverture. Mon cœur battait violemment. Trois coups résonnèrent sur le théâtre et le rideau se leva.
Je ne vous dirai pas mon éblouissement et mes transports à la vue des seigneurs et des pages en costumes chatoyants qui peuplaient la scène. Aux sons d’une musique douce, en sourdine, les fées arrivaient sur des chars vaporeux. Elles descendaient d’un nuage, aigrette au front, baguette en main, pirouettaient et faisaient chacune un don à la jeune princesse. Des cuivres éclataient en accords menaçants : la vieille fée qu’on avait oubliée apparaissait et prédisait en branlant sa tête rechignée que la princesse mourrait en se perçant la main d’un fuseau. Au tintement d’un timbre invisible, le décor changeait et l’on était transporté dans le galetas d’une fileuse, où la prédiction de la méchante fée devait s’accomplir.
J’avais le cou tendu vers la scène. Tout ce qui s’y passait constituait pour moi la réalité ; le reste n’existait plus ou ne me semblait qu’un accessoire désagréable. Les entr’actes m’étaient insupportables et je ne commençais à vivre que lorsque le rideau se relevait. Mon enivrement fut au paroxysme quand l’enchantement de la fée Azur commença, et qu’une fois la princesse évanouie sur son lit à colonnes, toute la cour fut soudain engourdie. — Les pages accoudés aux portes, les suisses appuyés sur leur hallebarde, les files de marmitons apportant des plats, — tout ce monde, sur un coup de baguette, se figea dans le sommeil. Puis le silence se fit sur le palais endormi, les arbres grandirent tout autour, le lierre s’étendit sur les fenêtres, jusqu’au moment où le fils du roi arriva, beau comme le jour, resplendissant dans son costume de velours pailleté d’acier. Il traversa lentement la scène assoupie, s’agenouilla au chevet de la belle princesse qui se réveilla et sourit ; et immédiatement les pages s’étirèrent, les hallebardiers firent résonner leurs piques, les marmitons reprirent leur course affairée ; les dames commencèrent à marcher, à se congratuler et à danser des sarabandes. Un ballet succéda à la pantomime, avec des trémoussements, des jetés-battus, des frissonnements de jupes de gaze tournoyantes... Le rideau était tombé, et je ne bougeais pas, espérant qu’il se relèverait encore sur un nouveau tableau. Il fallut que mon grand-père m’arrachât de dessus ma banquette et m’entraînât dehors. Au logis, nous trouvâmes ma grand’mère, qui nous attendait en tricotant et en bougonnant. Tout échauffé encore, je voulais lui raconter les merveilles de la représentation, mais elle ne m’en laissa pas le temps. En un tour de main, je fus déshabillé et couché dans le lit de la chambre d’amis. Je m’assoupis difficilement ; il me semblait toujours être en pleine féerie. A un certain moment, je me réveillai en sursaut, j’entendis le tintement grave d’un timbre et j’ouvris les yeux dans l’obscurité, croyant assister à un nouveau changement de décor... Mais ce n’était que la sonnerie de la pendule d’albâtre, et je me rendormis du profond sommeil des enfants.
II
Bien qu’il eût pris sa retraite, mon grand-père avait conservé ses goûts et ses habitudes de forestier. L’existence casanière du domicile conjugal et même les plaisirs du cercle ne lui allaient pas longtemps ; pendant l’étroite réclusion des jours d’hiver, il souffrait visiblement de la nostalgie des arbres. Il fallait toujours à ses poumons l’air et l’odeur des forêts où il avait vécu pendant les années de sa verte maturité. Aussi, dès son installation à Juvigny, s’était-il empressé d’acheter sur le haut plateau de Véel un taillis d’environ trois arpents où, de mars à novembre, il passait le meilleur de ses journées, et où je l’accompagnais, le jeudi, quand ma grand’mère voulait bien me donner campos.
Après mes longues stations dans la chapellerie en compagnie des contes de fées, ces excursions au bois du Juré faisaient mes délices. Dès la fin de février, quand j’entendais les merles siffler et que je voyais jaunir les chatons du noisetier de notre jardin, je ne manquais pas chaque matin de demander : « Grand-père, le beau temps est-il revenu, et irons-nous bientôt au bois ? » Mais lui, aspirant l’air humide et regardant la terre détrempée par le dernier dégel, répondait en hochant la tête : « Attendons un peu, il fait encore trop mauvais marcher. »
Enfin un soir, après avoir interrogé le baromètre et regardé le couchant, il me criait : — Il fera beau temps demain, drôle ; lève-toi de bonne heure, nous irons au bois.
Le lendemain, à huit heures, j’étais prêt. Le grand-père fourrait dans son vaste carnier de cuir son tabac, sa serpette, le pain et le jambonneau du déjeuner ; il boutonnait autour de ses longues jambes des houseaux de toile bleue, passait sa blouse, coiffait sa casquette de cuir et nous partions.
Laissant derrière nous le faubourg de Véel tout résonnant du bruit sec des métiers de tisserands, nous montions une côte resserrée entre deux talus de vignes ; au bout d’une demi-heure, nous arrivions à la plaine, où les alouettes chantaient déjà et d’où l’on voyait fuir la lisière violette des taillis.
Notre bois était le quatrième à gauche. Un pommier sauvage en marquait l’entrée. Au milieu se dressait une baraque en planches où il y avait une cheminée, un trou servant de cave, une citerne, et où l’on pouvait faire la cuisine au besoin. Entre deux rangs de cerisiers, un petit parterre planté de troènes et de roses paysannes égayait l’accès de la maisonnette, puis à droite et à gauche s’étendait le taillis, percé de sentiers sinueux, où, en automne, on tendait aux petits oiseaux. C’était là le royaume de grand-père et le mien.
Sitôt la porte de la baraque ouverte, nous allumions un feu de branches sèches ; le grand-père, tout en fumant, écussonnait des églantiers, taillait des pieux ou élaguait les branches qui obstruaient les sentes, et moi, la bride sur le cou, je prenais ma course à travers le taillis, qui me paraissait immense.
NOUS ARRIVAMES A LA PLAINE.

Presque toujours seul pendant ces longues et claires journées printanières, je liais connaissance avec les arbres et les fleurs du bois. Tout le monde forestier se révélait à moi brin à brin, j’y faisais à chaque visite des découvertes qui me transportaient de joie. Tantôt c’était un chaton de saule à l’odeur mielleuse, aux étamines de poudre d’or ; tantôt une anémone blanche qui fleurait l’amande, ou les premiers boutons roses du joli-bois s’épanouissant sur la tige encore veuve de feuilles. A l’âge où j’étais, tout est surprise et enchantement : le nid d’un oiseau ou d’une guêpe, la chrysalide d’un papillon, les excroissances d’une feuille de chêne, la semence qui sort de la terre, le fruit qui se noue sous la fleur, les fils d’araignée qui flottent dans l’air. L’enfant qui arrive au milieu de la nature, et qui ouvre pour la première fois tout grands ses yeux et ses oreilles au spectacle de la vie extérieure, l’enfant a les surprises, les soudaines frayeurs, les splendides éblouissements de l’homme primitif. Mes sens s’épanouissaient dans cette existence en plein bois. Je voulais toucher à tout et goûter de tout. Pareil à un cabri sauvage, je broutais à même les jeunes pousses, essayant mes dents et mon palais à toutes sortes d’aliments forestiers ! Mûres des friches, senelles des haies, baies juteuses et sucrées de la bourdaine, tiges de la douce-amère, fraises et framboises des bois, alises, faînes et noisettes, j’avais une insatiable curiosité gourmande, et je l’expiai cruellement une fois où, trompé par l’apparence appétissante de la sève de l’euphorbe commune, je me brûlai la langue en suçant les tiges laiteuses. La tête pleine de mes histoires de fées et d’enchanteurs, je peuplais le bois d’êtres imaginaires. Grisé par la solitude, j’évoquais tout haut les fées dont j’avais lu les aventures. Souvent assis au bord d’une petite mare, entourée de joncs et de menthes, ombragée de noisetiers et d’érables, j’attendais avec confiance le moment où une fée viendrait y puiser de l’eau, espérant que, charmée de ma bonne grâce et de ma politesse, elle me ferait quelque don merveilleux, comme par exemple de ne point ouvrir la bouche sans en voir sortir une fleur ou une pierre précieuse. Je la suppliais mentalement d’accourir et d’exaucer ma prière ; parfois même je m’imaginais que le don m’était déjà octroyé, et je parlais tout haut pour voir si mes lèvres n’allaient pas laisser tomber quelques joyaux... Mais rien ! — Dépité de cette attente trompée, je frappais du pied la terre, en maugréant tout bas : — Bête de fée ! — Puis, saisi d’une subite terreur à la pensée que la fée ainsi injuriée était capable de me punir d’une façon exemplaire, je m’enfuyais épouvanté de mon irrévérencieuse audace.
A la lisière du taillis, il y avait un grand champ de blé, puis une sorte de friche envahie par les fougères et les ronces qui ondulaient, vertes et blondes, sous le ciel ; tout au loin, à une distance qui me semblait infranchissable, le terrain se relevait et les bois recommençaient. Mon grand-père appelait cette lointaine forêt moutonnante « le grand bois » et rien que le nom faisait germer dans ma tête un monde de suppositions mystérieuses. J’avais fini par imaginer que ce « grand bois », devait être le véritable séjour des fées et des princesses enchantées qui dédaignaient de venir dans notre taillis trop modeste. Pendant de longues après-midi, je regardais avec des yeux pleins de convoitise et d’anxiété cette masse boisée et brumeuse où des arbres de haute futaie s’élevaient de distance en distance comme des nuages verdoyants. Le soir surtout, quand les ombres grandissaient au soleil couchant, quand les vapeurs s’élevaient, je me sentais pris d’un vague et tourmentant désir de franchir les blés et les friches et d’aller chercher aventure dans cet inconnu.
PARFOIS UN BERGER ENVELOPPÉ DANS SA LIMOUSINE.

Le vent murmurait faiblement dans les chaumes ; des ramiers à l’aile mélodieuse traversaient lentement le ciel marbré de nuages roses, les geais se remisaient dans le taillis en se chamaillant ; parfois un berger, enveloppé dans sa limousine, apparaissait dans l’espace découvert, poussant lentement devant lui ses moutons serrés les uns contre les autres. Et je rêvais à la fabuleuse princesse qui devait habiter sans doute quelque palais enchanté dans le plus profond de cette forêt ténébreuse. A force d’y rêver, j’en étais arrivé à me persuader que la princesse existait réellement. Mes yeux, constamment fixés sur le même point de l’horizon, finissaient par avoir des visions qui tenaient du mirage. Je croyais, comme dans le conte de la Belle au bois dormant, apercevoir au-dessus des cimes des arbres, les vagues formes des tourelles pointues et les toits aigus d’un château fantastique. J’avais même rétabli toute l’histoire merveilleuse de ma princesse inconnue. Elle s’appelait la Princesse Verte. On l’avait ainsi nommée parce qu’elle était vêtue d’une tunique de soie verte et qu’elle avait dans ses cheveux blonds un diadème d’émeraudes. Un enchanteur, ennemi de sa famille, l’avait enlevée à son père et à sa mère, le roi et la reine du Kurdistan, et l’avait enfermée au fond des bois, dans ce château dont l’accès était défendu par des dragons et des salamandres.
A partir de ce moment, tout ce qui m’arrivait de bon et de mauvais, je le rapportais à la Princesse Verte. Quand ma grand’mère m’avait fortement semoncé à l’occasion d’une leçon mal sue ou d’une page d’écriture « sagouinée », je rêvais de me sauver du logis, de courir à la recherche de la princesse et de la délivrer de son enchantement. Mon plan était fait. Je partirais de grand matin et je serais certainement guidé vers la forêt par quelque geai ou quelque corbeau de bon conseil, avec lequel j’aurais lié amitié en route, comme le Prince Avenant. Grâce à cet oiseau charitable, j’arriverais sain et sauf jusqu’au château de l’enchanteur. J’endormirais les dragons en leur jetant quelques gâteaux de mon dessert de la veille, que j’aurais eu soin d’emporter dans mon mouchoir, et je me glisserais ensuite jusqu’à la salle d’honneur, où je trouverais la petite Princesse Verte occupée à peigner ses cheveux blonds avec un peigne d’or.
En attendant la mise à exécution de ce beau projet, je me livrais à des extravagances préparatoires qui avaient le don d’exaspérer l’humeur déjà passablement revêche de ma grand’mère. Une des choses qui m’avaient le plus frappé dans la représentation de la Belle au bois dormant, c’était la façon toute naturelle avec laquelle les génies descendaient des frises et y remontaient en agitant leurs ailes arrondies. J’étais assez éloigné de la scène pour ne pas distinguer les fils de fer qui servaient à l’exécution de ce truc, et je ne pouvais m’empêcher d’admirer la légèreté aisée avec laquelle les personnages prenaient tranquillement leur essor. Cela tenait-il à la forme des ailes ou à quelque magie particulière ? Depuis cette fameuse soirée, je passais des heures à apprendre à voler : j’avais découpé dans deux feuilles de gros papier des ailes pareilles à celles des papillons, je les avais épinglées à mon dos, et, armé de cet appendice, je m’exerçais à m’élancer dans le vide du haut des trois premières marches de notre escalier. Quand il s’agissait de descendre, cela allait assez bien, mais pour remonter c’était une autre affaire. J’avais beau me trémousser et prendre mon élan, les lois de la pesanteur me faisaient lourdement retomber sur le sol. Les voisins qui m’examinaient à la dérobée ne comprenaient rien à cet amusement bizarre ; ils haussaient les épaules et n’étaient pas éloignés de me croire un peu timbré. Ce qui achevait de leur donner des doutes sur la solidité de mon cerveau, c’est que je parlais tout seul et tout haut. Il n’était pas rare de m’entendre crier d’une voix de tête :
Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement !
Ou bien, après avoir bataillé dans la cour contre un vieux banc qui n’en pouvait mais, j’allais tout essoufflé ouvrir la petite porte à claire-voie du bûcher, et, mettant bas ma casquette, je m’écriais poliment : — Ne craignez plus rien, belle princesse, j’ai tué le dragon, et vous êtes libre !...
Je venais de lire chez le chapelier la Belle aux cheveux d’or, et j’en avais appris des passages par cœur. Un seul point m’embarrassait : l’auteur avait omis de dire en quel pays se trouvait le château de cette dame. Peut-être ne faisait-elle qu’une seule et même personne avec ma Princesse Verte. Cela m’inquiétait fort, car elles avaient certains traits de ressemblance, et j’aurais volontiers donné les confitures de mon goûter pour être renseigné sur ce détail important. Une après-midi, tandis que ma grand’mère me faisait réciter une page de la géographie de l’abbé Gaultier, je l’interrompis brusquement au milieu d’une des phrases du questionnaire : « Quelle est la ville, située sur le cours d’un grand fleuve, qui possède une cathédrale, etc. ? »
— Bonne maman, demandai-je, quel était le pays de la Belle aux cheveux d’or ?
Ma grand’mère ébaubie agita son aiguille à tricoter, et me regardant sévèrement à travers ses lunettes :
— Soyez plus appliqué à votre leçon, monsieur, et ne me coupez point la parole pour me conter des âneries.
— Mais, bonne maman, ce ne sont pas des âneries, puisque c’est arrivé.
— Qu’est-ce qui est arrivé ?
— L’histoire du Prince Avenant et de la Belle aux cheveux d’or.
— Des contes à dormir debout !
— Je vous assure, bonne maman, qu’ils ne font pas dormir... Seulement, on a oublié de dire dans le livre où était le château de la princesse, et j’ai pensé que peut-être je le trouverais dans ma géographie.
— La géographie ne s’occupe point de pareilles menteries.
— Mais puisque c’est dans un livre, dans le même livre qui parle de l’Oiseau bleu et de la fée Soussio.
— Balivernes, monsieur ; il n’y a point de fées.
— Cela vous plaît à dire, bonne maman, répliquai-je en la regardant de l’air de quelqu’un qui ne veut pas être pris pour dupe.
— J’en ai menti, alors ! s’écria sèchement la maman Pâquin. En avez-vous jamais vu des fées, vous, monsieur le drôle ?
— Certainement.
— Et où cela ? reprit-elle en ricanant.
— Mais l’autre soir, au spectacle... De jolies fées en robes d’or et d’argent, assises sur des chars traînés par des oiseaux... Je les ai vues comme je vous vois.
— En vérité !
Ma grand’mère avait fermé le livre, elle me regardait d’un air méfiant et renfrogné, et à part moi je me demandais si elle-même n’était pas une fée, et des plus maussades.
Les vieilles gens qui croient imposer une sage terreur aux enfants rien que par leur mine rébarbative se font de grossières illusions ; ils ne s’imaginent pas avec quelle irrévérence leur propre personnalité est analysée, disséquée et jugée par ces petites cervelles impitoyables.
Mon aïeule avait repris son tricot et m’avait tourné le dos. Le soir, quand mon père vint me chercher, elle lui dit :
— On élève cet enfant comme un païen ; à huit ans, quand il devrait déjà savoir son catéchisme, sa tête n’est farcie que de contes de nourrice... Il est grand temps de lui apprendre des choses raisonnables, et vous devriez le conduire à l’école des sœurs de la Doctrine.
III
Le soir même, il fut décidé en famille que le moment était venu de songer sérieusement à mon instruction et que j’irais en classe chez les sœurs, le lundi suivant. — Cette perspective ne me souriait guère. L’école des sœurs de la Doctrine chrétienne ne me disait rien qui vaille, et la vue seule du costume de ces religieuses me causait une insurmontable répulsion. Avec leur cornette noire et blanche relevée en pointe sur le front, leur pectoral de linge empesé retombant carrément sur le corsage comme un énorme rabat, leur jupe noire où cliquetait un chapelet, ces sœurs me faisaient l’effet des corneilles et des pies que je rencontrais dans la plaine de Véel.
Malgré mes répugnances, le lundi, après le dîner de midi, ma grand’mère, ayant déposé au fond de mon panier deux tartines de confitures, confia à mon grand-père le soin de me conduire chez les sœurs, dont la maison était située rue du Bourg. J’allais lentement, inventant je ne sais quels prétextes pour retarder le moment de l’entrée à l’école. Tout à coup, au détour de la rue, j’aperçus sur le seuil d’une porte le costume noir et blanc.
— Voici la sœur qui nous attend, murmura mon grand-père.
La peur me prit ; d’un mouvement brusque, je lâchai la main du père Pâquin, et prenant mes jambes à mon cou, j’allai me réfugier dans la remise d’un commissionnaire de roulage, où je m’enfouis entre deux ballots. On eut toutes les peines à m’en tirer ; je me débattais et je pleurais à chaudes larmes. La sœur, qui était venue au-devant de nous, essayait en vain de me calmer par des caresses, et mon grand-père, ému de mon désespoir, avait bonne envie de me ramener à la maison ; mais il craignit probablement le courroux de ma grand’mère et finit par me déposer entre les mains de la religieuse.
Les sœurs de la Doctrine tenaient une école de filles à laquelle était annexée une classe de bambins de mon âge. Afin de m’apprivoiser, on me laissa d’abord chez la sœur Alexis, qui était fort douce et qui apprenait à lire aux plus petites filles. Ce séjour dans la petite classe, ces blondinettes à figures roses au milieu desquelles j’étais le seul garçon, l’agréable physionomie ouverte de la sœur qui avait une bouche pleine de bonté et deux grands yeux bleus souriants, me firent trouver ce régime beaucoup plus supportable que je ne l’aurais cru. Je commençais à m’y plaire, quand les religieuses, me jugeant sans doute suffisamment habitué à l’école, décidèrent que je passerais dans la classe des garçons, tenue par la sœur Euloge, et alors seulement commença pour moi le désagréable apprentissage de l’existence scolaire.
La classe des garçons était située au rez-de-chaussée, sur la rue, dans une pièce enfumée et peinte en jaune à la détrempe. Le long des murs s’alignaient des bancs de bois, sur lesquels étaient assis, leur livre à la main, une vingtaine de garçons, dont les plus jeunes avaient six ans et les aînés neuf à peine.
A l’extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d’un crucifix orné d’un rameau de buis, se dressaient sur une estrade la table et le pupitre de la sœur Euloge.
Celle-ci était une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux noirs surmontés d’épais sourcils, à la lèvre chagrine, au geste brusque, à la voix masculine et dure.
Sur sa table, à côté d’une pile de livres, il y avait une règle plate et un signal en fer qu’elle faisait retentir de temps en temps pour obtenir le silence.
Elle ne perdait pas de vue ses élèves, qui la craignaient comme le feu et ne bronchaient pas. Ces vingt bambins, dont quelques-uns étaient assez mal élevés et mal accoutrés, contrastaient trop avec les jolies et tranquilles petites filles blondes de la sœur Alexis pour que je ne me sentisse pas tout d’abord mal à mon aise et dépaysé. J’avais le cœur gros et je renfonçais difficilement mes larmes. La sœur me mit dans les mains une Histoire sainte par demandes et par réponses, et de sa voix rude m’indiqua un bout de banc où elle m’invita à m’asseoir, après avoir marqué de l’ongle la page que je devais apprendre par cœur.
Mon voisin sur ce banc était un garçon de neuf ans à la tête toute frisée, à la mine joufflue, à l’air remuant et de bonne humeur, qui se nommait Claude Bigeard. Il me regardait avec de gros yeux étonnés et curieux ; ma toilette soignée lui inspira sans doute une certaine déférence, car il se serra complaisamment pour me faire place et m’instruisit en quelques mots de l’heure à laquelle on récitait les leçons et des précautions à prendre pour ne pas exciter l’humeur très irritable de la sœur Euloge. Sa jovialité, son admiration non dissimulée pour ma veste de drap et mes bottines me gagnèrent incontinent le cœur, et après quelques jours nous devînmes une paire d’amis. Bigeard était le fils d’un menuisier du voisinage ; il n’avait pas grand goût pour la lecture, mais il était fort adroit de ses mains et savait confectionner quantité de jouets très divertissants. Nul mieux que lui ne s’entendait à métamorphoser un carré de papier en cocote, en double bateau et finalement en nacelle à deux bancs. Il avait encore une industrie qui m’émerveillait : avec un canif et un morceau de bristol, il confectionnait d’élégantes boîtes à mouches, hermétiquement closes, où il pratiquait adroitement une petite porte, d’étroites fenêtres, et où pendant les récréations il enfermait une dizaine de ces insectes, que nous nourrissions consciencieusement avec de la mie de pain. En revanche, moi je lui débitais toutes mes histoires de fées ; c’était un auditeur excellent, très naïf, très crédule et qui ne se lassait jamais d’écouter. Avec lui, je lâchais la bride à mon imagination et je ne restais jamais à court. Je lui ressassais mes contes les plus merveilleux de génies, d’enchanteurs, d’ogres et de princesses. Il écoutait cela, les yeux écarquillés, se grattant la tête. Parfois mes histoires devenaient tellement fantastiques, que son gros bon sens se rebiffait, et alors il hasardait timidement une objection bien triviale qui m’embarrassait un peu ; mais je ne me laissais pas démonter facilement.
— Je te dis que je l’ai lu dans un livre, répliquais-je, et les livres ne mentent jamais.
C’était surtout ma mystérieuse Princesse Verte qui défrayait nos conversations. A force de lui en parler, j’avais fini moi-même par croire que tout ce que je contais existait réellement.
— Et tu l’as vue, cette princesse ? me demandait Bigeard en ouvrant ses gros yeux, tu l’as vue, Jacques ?
— Non, répondais-je, pas encore, mais je sais où elle demeure... là-bas, dans le grand bois du Juré, et du haut d’un arbre où je suis monté, j’ai aperçu un soir, comme je te vois, les tours de son château... Un jour j’irai la visiter, et si tu veux, je t’emmènerai.
Au bout d’un mois, nous avions si bien creusé ce sujet, que l’existence de la Princesse Verte ne faisait plus de doute ni pour lui ni pour moi ; c’était le thème de toutes nos conversations chuchotées en catimini dans la classe, au milieu d’un chapitre d’histoire sainte. Ces demi-confidences, dont le charme était encore augmenté par le soin que nous prenions d’échapper à l’œil vigilant de la sœur Euloge, étaient une de mes meilleures distractions, surtout dans les matinées d’hiver. Le poêle ronflait gaiement et jetait une lueur rose sur le crépi jaune du mur. On entendait au dehors le clic-clac des sabots des passants sur le pavé de la rue ; au-dedans, le bourdonnement sourd des élèves répétant leurs leçons à mi-voix. Une odeur de pain brûlé et de pommes roussies se répandait dans la classe et l’emplissait d’une atmosphère somnolente à laquelle la sœur Euloge elle-même avait grand’peine à résister. Et pendant ce temps-là mes histoires allaient leur train.
— Le château, disais-je, est bâti tout en marbre et en agate ; au milieu, il y a une salle entièrement revêtue de miroirs, et c’est là que se tient la princesse.
— Oui ; mais, objectait prosaïquement Bigeard, si tout est aussi bien que ça chez elle, ce doit être une grande dame, et elle nous fera mettre à la porte quand nous arriverons tout crottés et mal habillés.
— Non, tu ne comprends pas... Elle est enchantée, et quand j’aurai tué les dragons qui la gardent, elle sera trop heureuse de nous prouver sa reconnaissance en nous invitant à dîner.
— Qu’est-ce que c’est que des dragons ?
— De grandes bêtes vertes qui jettent du feu par les narines.
— Et avec quoi les tueras-tu ? Tu n’as seulement pas un couteau !
— J’ai un talisman, et je les endormirai...
Patatra !... nous étions réveillés en pleine féerie par un bruit significatif. C’était la règle plate de la sœur Euloge, tombant avec fracas à nos pieds. En pareil cas, il fallait rapporter la règle à la sœur, qui vous en déchargerait un bon coup sur la paume de la main. Nous regardions avec terreur, Bigeard et moi, la fatale règle tombée entre nous deux, et lui, me poussant du coude, murmurait :
— C’est pour toi, vas-y !
— Non, vas-y, toi !
— Venez tous les deux ! s’écriait la sœur ; voilà un quart d’heure que vous me faites bouillir le sang avec vos bavardages... Monsieur Jacques, rapportez la règle !
Et il fallait la rapporter ! Piteux et penauds, Bigeard et moi nous nous acheminions lentement vers la table de la sœur Euloge, et je remettais d’un air contrit à la terrible fille l’instrument de notre supplice. Elle ne se laissait pas fléchir par nos mines repentantes, et à tour de rôle nous tendions la main pour recevoir un coup bien appliqué. Bigeard faisait des façons, il avançait sa main, puis la retirait, et finalement attrapait le taillant de la règle sur le bout des doigts : ce qui lui faisait pousser des cris de chouette. Moi, plus stoïque, je présentais ma main ouverte sans barguigner, et je recevais silencieusement la férule. J’étouffais mon envie de crier, je renfonçais mes larmes, mais en mon par-dedans je vouais la féroce sœur Euloge à toutes les vengeances des enchanteurs et des fées de ma connaissance.
Un supplice qui me semblait bien autrement cruel que le plat de la règle d’acajou, c’était l’obligation d’apprendre des pages entières de l’histoire sainte. Au sortir de mes contes de fées, les récits des aventures du peuple d’Israël me paraissaient froids et terre à terre. A mon sens, Joseph vendu par ses frères ne valait pas Cendrillon. Les raisins de la terre promise me paraissaient moins merveilleux que les fleurs de diamant des fameux vergers d’Aladin. Le combat de David avec Goliath me charmait moins que la lutte rusée du Petit-Poucet avec l’Ogre, et je n’avais qu’une médiocre estime pour les miracles opérés par Moïse dans le désert. Les fées en faisaient bien d’autres ! Je ne cachais pas mon peu d’enthousiasme pour ces histoires sacrées, et la sœur Euloge se vengeait de mes airs irrespectueux, en doublant la longueur des morceaux qu’elle me condamnait à apprendre. Un matin que j’avais exprimé tout haut mon dédain pour les tours que David jouait à Saül, et que Bigeard, comme un écho, avait cru devoir manifester la même opinion, elle nous donna comme pensum deux pages de l’histoire d’Absalon. Il fallait les savoir pour onze heures, sinon nous devions rester à l’école après les autres. Onze heures allaient sonner, et je n’avais pas encore pu me mettre dans la tête deux lignes de ce texte ennuyeux. La sœur nous appela près de sa table et ordonna à Bigeard de commencer. Il récita les dix premières lignes tout d’une haleine, puis s’arrêta essoufflé, bouche béante, et il fut impossible de lui soutirer un mot de plus.
— A vous, monsieur Jacques, dit la sœur ; qu’advint-il d’Absalon ?
Ce qu’il advint d’Absalon, je l’ai su depuis, et je vous jure que son supplice n’était rien auprès de celui que je souffrais en contemplant la figure menaçante de mon interrogatrice. J’entendais onze heures sonner à toutes les horloges ; les autres élèves rassemblaient leurs cahiers et leurs livres et quittaient bruyamment la classe ; je me disais que mon grand-père m’attendait pour me faire faire le tour de la foire, qui était ce jour-là dans tout son éclat, et, nouvel Absalon, je restais mentalement accroché au livre que la sœur Euloge agitait nerveusement dans ses doigts, en me répétant d’un ton comminatoire :
— Qu’advint-il d’Absalon ?
Je finis par répondre effrontément : — Je n’en sais rien, chère sœur.
— Ah ! vous n’en savez rien, reprit la sœur, en fermant le livre ; eh bien, vous resterez ici avec votre ami Bigeard jusqu’à ce que vous le sachiez... Et si vous ne le savez pas pour midi, vous dînerez par cœur, monsieur !
Là-dessus elle se leva, défripa sa jupe et sortit de la classe après nous y avoir enfermés à double tour. Nous nous regardions, Bigeard et moi, d’un air complètement décontenancé. Mon compagnon de captivité lança avec fureur son histoire sainte au plafond, j’en fis autant, et nous nous mîmes à trépigner rageusement sur nos malheureux bouquins. Quand le premier moment de colère fut passé, l’industrieux Bigeard alla examiner la serrure, et voyant qu’elle ne cédait pas, il revint vers moi et me dit d’un ton convaincu :
— Si tu appelais à notre secours un de ces enchanteurs qui n’ont qu’à souffler sur une porte pour l’ouvrir ?... Ce serait le moment, toi qui es bien avec eux !
Oui, c’était le cas ou jamais d’appeler la féerie à notre aide, mais je n’étais pas bien sûr que la féerie répondît à mon appel. Pourtant, voulant conserver mon prestige aux yeux de Bigeard, je répondis avec aplomb :
— Les enchanteurs que je connais sont occupés à dîner, et ils ne se dérangent jamais à l’heure des repas.
— Ils mangent, eux, soupira Bigeard ; ils ont de la chance !... Nous, nous dînerons par cœur.
Hélas ! et pour surcroît d’ennui, il faisait un beau soleil de juin ; nous entendions les exclamations joyeuses des enfants qui jouaient dans la rue, et je songeais avec tristesse aux pains d’épice de la foire. Mon grand-père m’en aurait certainement acheté un aux amandes.
— Maudite porte ! m’écriai-je en essayant une poussée contre les battants.
— Il y a la fenêtre, insinua diaboliquement Bigeard ; elle n’est pas bien haute.
— Je n’oserai jamais.
— Bah ! j’en ai escaladé bien d’autres ; en deux sauts nous serons dans la rue ; tu vas voir...
Il monta sur un banc, fit jouer l’espagnolette et sauta dans l’embrasure :
— Viens donc, murmura-t-il, il n’y a rien de plus aisé, et personne ne nous voit.
L’occasion était trop belle, je le suivis, et nous nous élançâmes sur le pavé. Une seconde après, nous tirions chacun de notre côté, et j’allais rejoindre mon grand-père sur le champ de foire.
En me promenant dans les allées des boutiques, j’oubliai vite Absalon et la sœur Euloge, mais quand, à midi, je fus assis à table entre mes grands parents, l’idée de rentrer à l’école se présenta à mes yeux sous des couleurs terriblement noires. Je regardais la pendule avec effroi et je trouvais que les aiguilles couraient avec un train d’enfer vers une heure.
— Qu’a donc ce drôle ? disait mon grand-père ; il ne mange pas.
— Je crois que j’ai un peu mal à la tête, répondis-je hypocritement.
— Bah ! ce sont des giries, s’écria ma grand’mère ; dépêchez-vous, monsieur, voilà l’heure de l’école... On vous mettra votre dessert dans votre sac et vous le mangerez là-bas.
J’eus beau essayer de gagner du temps en cherchant mes livres, il fallut se décider à partir. Je regardais tristement les personnages de la tapisserie, je les enviais de pouvoir rester là en compagnie des canaris et de ne pas être obligés de faire connaissance avec la sœur Euloge. Une heure sonnait à la ville, que j’étais encore dans la galerie. Enfin, je pris tristement le chemin de l’école et j’entrai dans la classe quand tout le monde était déjà debout, le long des bancs, et en train de dire la prière. Je cherchai des yeux mon complice Bigeard ; le traître n’était pas là.
— Ah ! vous voici, monsieur Jacques, fit la sœur Euloge, une fois la prière terminée ; veuillez avoir l’obligeance de me dire comment vous êtes sorti de la classe malgré ma défense ?
— Par la fenêtre, chère sœur.
— Vraiment, vous n’êtes pas honteux ! Et comment avez-vous osé passer par la fenêtre comme un voleur ?
— J’ai fait comme Bigeard, ma sœur.
— Et si Bigeard vous avait dit de vous jeter à l’eau, vous l’auriez fait aussi, n’est-ce pas ?... Eh bien, je l’ai mis à la porte, allez le retrouver !
Et la sœur, me prenant par le bras, me mit honteusement dans le couloir.
Ce couloir, large, humide et noir, n’était éclairé que par le jour venant d’une cour intérieure. Dès que mes yeux se furent habitués à l’obscurité, je cherchai d’abord si Bigeard n’était pas là ; mais le corridor était désert, les sœurs étaient dans leurs classes, on n’entendait dans toute la maison que le bourdonnement sourd des leçons qu’on répétait. Où avait bien pu se nicher Bigeard ? Je restai un moment indécis, frottant mes talons l’un contre l’autre, et me demandant ce que j’allais faire. Des gloussements de poules, partant des bâtiments situés de l’autre côté de la cour, me rappelèrent qu’il y avait là-bas une ancienne foulerie peu fréquentée et transformée par les sœurs en poulailler. De vieux tonneaux et des caisses vides étaient entassés dans cette sombre remise, et on pouvait, au besoin, s’y cacher de façon à éviter d’être surpris par une ronde de la supérieure. Je m’éloignai donc sur la pointe des pieds, je traversai rapidement la cour ensoleillée et j’arrivai sain et sauf dans la foulerie.
Les poules gloussaient toujours bruyamment ; en me tournant du côté du poulailler, je distinguai Bigeard qui furetait dans l’intérieur du caget et qui agaçait les malheureuses volatiles avec un brin de fagot.
— Finis donc, murmurai-je, tu vas faire venir la supérieure !
Il referma brusquement la petite porte et me regarda en rajustant la ceinture de sa blouse.
— Aïe ! dit-il, c’est toi, Jacques ! tu m’as fait peur.
Les poules ne geignaient plus que faiblement et tout redevenait silencieux.
— Est-ce qu’on t’a renvoyé aussi ? continua Bigeard.
Je répondis affirmativement, et nous nous regardâmes d’un air mélancolique.
— Nous voilà dans de beaux draps, reprit Bigeard, en grattant sa tête frisée ; les sœurs vont prévenir nos parents... Moi, je sais ce qui m’attend chez nous. J’aurai une danse ; aussi je ne suis pas pressé de rentrer.
De mon côté, je ne songeais pas sans angoisse à la façon dont je serais reçu dans ma famille. J’entendais d’avance les cris de ma grand’mère, sans compter que mon père n’était pas plus endurant que celui de Bigeard. — Qu’allons-nous devenir ? murmurai-je ; nous ne pouvons pas rester ici jusqu’à quatre heures... D’ailleurs ça n’est pas amusant !
— Nous pourrions ouvrir la porte de la foulerie, et aller nous promener sur le champ de foire, insinua Bigeard.
— Non, répliquai-je en hochant la tête, nous n’aurions qu’à rencontrer quelqu’un de chez nous.
— En ce cas, allons au bois.
— Au bois ! — Une idée lumineuse et triomphante venait de pousser dans mon cerveau. — Écoute, dis-je à Bigeard d’un air inspiré en lui prenant le bras, tu n’as pas peur ?
— Non, mais je veux m’en aller d’ici.
— Eh bien, partons !... Montons au bois du Juré, et là, si tu n’es pas capon, nous irons tout droit jusqu’au château de la Princesse Verte. Les jours sont longs, et il n’est pas deux heures ; avant que le soleil soit couché, nous serons arrivés dans le château. Là, je me charge d’entrer, et, une fois dedans, nous n’avons plus rien à craindre. La princesse nous donnera ses trésors, nous serons aussi riches que des rois, et nos parents seront trop heureux que nous revenions partager nos richesses avec eux. Quant aux sœurs, elles n’auront qu’à filer doux, et nous nous moquerons joliment de leurs punitions... Ça y est-il ?
Bigeard hésitait encore. — Es-tu sûr que la princesse nous ouvre la porte ?
— Très sûr ; d’ailleurs j’ai mon talisman.
— Montre voir !
Je fouillai dans ma poche, et j’en tirai un caillou blanc veiné de rose, que j’avais trouvé dans le pupitre de mon grand-père et auquel j’attribuais des vertus merveilleuses. La vue de cette jolie pierre veinée parut décider Bigeard. Mon air convaincu et mon enthousiasme triomphèrent de ses derniers doutes.
— Soit, filons ! dit-il à mi-voix.
Nous soulevâmes doucement, doucement, la clanche de la porte de la foulerie et nous nous trouvâmes dans la rue pleine de soleil.
— Maintenant, m’écriai-je, de l’air de Fernand Cortez partant pour Mexico, suis-moi et allons délivrer la Princesse Verte !
IV
Il faisait une des plus chaudes journées de la fin de juin. Tandis que nous montions la côte pierreuse et peu abritée de la Chalaide, nous recevions, Bigeard et moi, un soleil torride tombant presque droit d’un ciel sans nuages. A droite et à gauche, les versants caillouteux des vignes nous renvoyaient la chaleur ; nous entendions de toutes parts ce bruissement rhythmé des sauterelles, qui semble la vibration de l’air chaud et tremblotant ; de temps à autre, par-dessus nos têtes mouillées de sueur, nous voyions quelques-uns de ces insectes passer, déployant leurs ailes rouges ou bleues, qui tranchaient sur le vert intense des vignes. Mais nous nous moquions de la chaleur ; heureux d’être débarrassés de la sœur Euloge et de vagabonder en plein air, nous nous amusions de tout, cueillant des seneçons jaunes le long des talus, courant après les papillons bleus qui tourbillonnaient au bord des fossés, nous livrant en un mot à toutes les voluptés de l’école buissonnière.
Au tournant de la côte, les notes aigrelettes et sautillantes d’un flageolet arrivèrent jusqu’à nous.
— Ça ne peut être que Césarin, dit Bigeard en hâtant le pas, je reconnais son flageolet... Nous allons nous amuser !
En effet, au bout d’une vingtaine de pas, nous vîmes devant nous le personnage en question.
Ce Césarin était un gros garçon de trente ans environ, portefaix à ses heures et vagabond les trois quarts du temps. Il jouissait à Juvigny d’une grande popularité, due à sa bonne humeur, à son indépendance d’allures et à sa vie excentrique. Bien que les bourgeois le tinssent pour un propre à rien et un gueux, on lui passait de nombreuses peccadilles à cause de son caractère inoffensif et de son entrain. Son principal défaut était d’aimer plus que de raison le vin gris du cru. Dès qu’il avait gagné une pièce de trente sous à rentrer du bois ou à porter les colis du roulage, il plantait là sa besogne pour courir les bouchons du faubourg et lézarder au soleil ; alors c’étaient de franches lippées et des flûteries sans fin. Il avait la langue bien pendue et disait aux gens leurs vérités avec cette franchise expansive que donne une demi-ébriété ; les rues retentissaient de ses larges éclats de rire et des fioritures de son flageolet. Puis, quand il avait dépensé son dernier sou, il devenait morose, muet comme un poisson, et s’en allait faire un somme sous un arbre ou sous un auvent. Dès le lendemain, il se remettait énergiquement au travail, besognant comme un cheval, jusqu’à ce qu’il eût ramassé de quoi recommencer à gueuser au soleil.
Il s’était arrêté au milieu de la côte et continuait de flûter. Comme mes parents ne me laissaient pas courir les rues, je ne l’avais jamais vu de si près et je le contemplais curieusement. C’était un gars solide, bien musclé, aux robustes épaules, à la figure rubiconde, avec de gros yeux bleus à fleur de tête et de grosses lèvres sensuelles que cachait à demi une barbe blonde. Ses cheveux emmêlés sortaient par mèches épaisses de sa casquette sans visière ; sa blouse déchirée montrait une chemise plus misérable encore, et ses pieds nus passaient à travers les crevasses de ses souliers ferrés. Bigeard bondissait autour de lui en criant :
— Césarin, oh ! Césarin, joue-nous un air !
Quittant son flageolet et essuyant du revers de sa manche ses lèvres humides, il nous répondit avec un large sourire :
— De quoi ? Eh bien, oui, c’est le Césarin...
Il nous expliqua qu’il allait dans les friches de Véel cueillir de l’armoise pour M. Péchoin, le pharmacien d’Entre-Deux-Ponts.
— C’est moi qui lui pile ses herbes, poursuivit-il, mais aujourd’hui il faisait un tel chaud que je ne pouvais plus avaler ma salive, et j’ai bu un litre chez la mère Surloppe, avant de monter la côte... Ça ne fait de mal à personne et ça fait du bien à Césarin. — Puis, tout d’un coup agitant son flageolet et se redressant en face de nous, il s’écria d’une voix de Stentor :
— Par le flanc gauche, en avant ! marche !
Et replaçant le flageolet sur ses lèvres, il se mit à jouer la Parisienne, marquant la mesure de la tête et des bras, tandis que nous emboîtions le pas derrière lui.
Nous allâmes ainsi jusqu’au sommet de la côte, lui toujours jouant, nous le suivant docilement au pas militaire. Quand nous fûmes dans les friches, près d’un bouquet de saules, il s’arrêta essoufflé et cramoisi. — Halte ! commanda-t-il. — Sa large face s’épanouit et il ajouta : — Faut bien rire ! — Puis il s’étendit sur le gazon et nous en fîmes autant. Nous étions abrités par les saules et fort aises de nous divertir en si joviale compagnie. Césarin arracha une feuille à un lierre qui rampait à portée de sa main, et, fier de notre admiration, plaçant la feuille entre ses lèvres, il en tira des sons mélodieux qui nous plongèrent dans le ravissement. Il imitait successivement le loriot, l’alouette et le rossignol. Nous ne bougions plus, et je n’étais pas éloigné de croire Césarin un peu sorcier. Pendant que nous l’écoutions, il s’était levé de nouveau et se dirigeait, toujours rossignolant, vers une rangée de cerisiers dont on distinguait les fruits mûrs et rougissants parmi les branches.
Il suspendit sa musique, guigna les cerises : — Ce sont des bigarreaux, dit-il en faisant claquer sa langue. — Il tourna la tête à droite et à gauche, nous lança une œillade significative en posant un doigt sur sa bouche, puis il embrassa l’un des cerisiers et, jouant des coudes et des genoux, en un clin d’œil il grimpa jusqu’à la fourche des maîtresses branches.
Une fois en haut, il happa coup sur coup avec ses lèvres une douzaine de cerises juteuses qu’il croquait sans même rejeter les noyaux. Quand son gosier fut suffisamment humecté, il songea enfin à nous, et, cassant des branches vertes toutes panachées de fruits rouges, il nous les jeta, en répétant de sa grosse voix joviale : — A vous, petiots ! faut bien rire !
Il riait en effet, en continuant de se gargariser avec des bigarreaux. Nous l’imitions, picorant avec délices les cerises fermes et fraîches dont les queues faisaient clap ! en se détachant du fruit, et nous criions : — Encore ! encore ! — à Césarin, qui se balançait dans l’arbre, tandis que les branches craquaient sous son poids. Il faut croire qu’il était de la nature des loriots, et que le jus des bigarreaux lui redonnait de la voix, car tout d’un coup il recommença de faire l’alouette et le rossignol, et, comme nous nous tenions cois sous les saules, les oiseaux épars dans la saulaie vinrent, attirés par un charme, voleter autour des cerisiers. Il y en avait de toute espèce : des fauvettes à tête noire, des pinsons aux ailes marquées de brun, des chardonnerets aux plumes ébouriffées, et jusqu’à un gros merle au bec jaune, qui s’arrêta effrontément sur un cerisier voisin.
J’étais émerveillé, et pour moi cette aventure prenait déjà un air de féerie. — Césarin est sorcier, murmurai-je à Bigeard ; si nous l’emmenions avec nous chez la Princesse Verte ?
Mon camarade cligna de l’œil d’une façon ironique : — Oïe ! oïe ! oïe ! Césarin chez une princesse ! Elle nous mettra à la porte, si elle nous voit arriver avec un portefaix en souliers percés.
— Pourtant les cerisiers sont à lui.
— A lui ? Des belles !... ce sont les cerisiers de Minot-Dourche, le marchand de toile.
— Mais alors il n’a pas le droit de monter à l’arbre et de manger les cerises ?
— Dame ! ni nous non plus... Nous sommes en maraude ; si le garde arrivait, nous serions pincés et nous irions coucher aux pompes.
Cette révélation de Bigeard me coupa l’appétit. Les pompes étaient une sorte de violon où les sapeurs-pompiers remisaient leurs machines et où la police enfermait parfois les vagabonds et les ivrognes. L’idée de coucher là avec Césarin me faisait froid dans le dos. Je n’osais plus toucher aux cerises ; je sondais avec inquiétude la grise étendue de la plaine de Véel. Au bout de quelques minutes, je distinguai un point noir qui émergeait d’un pli de terrain et qui grossissait à vue d’œil.
— Bigeard, chuchotai-je d’une voix tremblante, vois-tu là-bas ?
Mon compagnon releva la tête, mit la main en abat-jour sur ses yeux, et dit, la bouche pleine : — Oui, je vois un homme qui vient vers nous.
— C’est peut-être Minot-Dourche... ou le garde ?
Tandis que Césarin, sur son cerisier, continuait à se balancer en sifflant à tire-larigot, l’homme devenait de plus en plus distinct ; il avançait visiblement dans notre direction. Bigeard me saisit le bras :
— C’est le garde ! reprit-il d’une voix mal assurée, je vois sa plaque qui reluit au soleil... Sauvons-nous !
— Mais Césarin ?
— Tant pis ! c’est son affaire... Sauvons-nous, ou gare les pompes !
Il avait déjà décampé ; je me décidai à le suivre. Toutefois, ému de compassion pour notre camarade du cerisier, je lui criai de toutes mes forces :
— Césarin, voici le garde !
Et, levant le pied, je rejoignis Bigeard, qui filait comme un dératé à travers la plaine.
Pendant un bon quart d’heure, nous trottâmes droit devant nous. Les champs de blé ou d’avoine, les longs carrés de trèfle incarnat, les jachères enchevêtrées de ronces, les hautes fougères qui nous montaient jusqu’à mi-corps, rien ne nous arrêtait. Enfin, haletants, tout en nage et n’ayant plus de jambes, nous nous rasâmes derrière un buisson pour reprendre haleine. Après m’être épongé le front, je hasardai la tête hors du hallier pour examiner les entours. La saulaie, les cerisiers et le garde avaient disparu ; solitude complète. Derrière nous, la plaine ondulait à perte de vue ; à gauche, vers l’horizon, un clocher de village s’élançait d’un pli de terrain ; non loin tourbillonnait un vol de ramiers. Au-dessus de nos têtes, dans le ciel bleu, des alouettes montaient en gazouillant toujours plus haut, toujours... comme pour se baigner plus longtemps dans la lumière du soleil déclinant. Devant nous, à cent pas, pareilles à une haute muraille verdoyante, s’allongeaient les lisières du grand bois. Nous pouvions distinguer le fossé, envahi par des herbes frissonnantes, qui délimitait la forêt du côté de la plaine. Au delà du talus se dressaient de distance en distance, comme des sentinelles, les fûts blanchâtres des hêtres de bordure ; et, entre deux bornes grises marbrées de lierre, une tranchée s’ouvrant presque en face de nous s’enfonçait mystérieusement en pleine futaie.
A la vue de ces vertes profondeurs dont l’ombre fraîche avait quelque chose d’invitant et où les branches inclinées au vent semblaient nous faire signe, je me pensais : « La voilà donc, cette forêt aux enchantements ! » En même temps le cœur me battait bien fort à l’idée d’entrer dans cet inconnu. Le dénouement de l’aventure des cerisiers m’avait rendu plus réfléchi, et je ne songeais pas sans embarras à la façon dont je m’y prendrais pour trouver le château de la princesse. Ce qui me rassurait un peu, c’est que dans mes contes on trouvait toujours à point un oiseau secourable ou une bonne fée qui vous mettait sur le droit chemin et vous donnait soit un anneau magique, soit un œuf enchanté, à l’aide duquel on venait à bout de tous les obstacles. « C’est égal, me disais-je, en supposant que je trouve le palais de la princesse, comment m’y prendrai-je pour tuer les dragons qui en gardent l’entrée ? » La vue de Bigeard, qui était en train de se tailler à coups de couteau une canne dans une cépée d’érables, me redonna de l’aplomb, et, me dressant droit sur mes pieds, je dis à mon camarade :
— Voici la forêt où demeure la Princesse Verte.
— Ah ! reprit-il avec un flegme qui me surprit, tant mieux ! ce n’est pas trop tôt.
— Garde soigneusement ton bâton, ajoutai-je ; il nous servira tout à l’heure.
Il remit son couteau dans la poche de son pantalon, brandit sa canne, et, franchissant en quelques minutes l’espace qui nous séparait de la lisière, nous entrâmes enfin dans la tranchée. Nous avions à peine fait vingt pas que nous nous arrêtâmes de nouveau comme éblouis.
Il y avait de quoi. Jamais rien de plus beau et de plus imposant ne s’était encore offert à mes yeux. A droite et à gauche, de magnifiques arbres formaient une sorte de colonnade le long de cette verte avenue qui fuyait au loin, se rétrécissant toujours, et qui semblait ne devoir pas finir. Au milieu, un gazon fin et dru recouvrait le sol ; au bord des talus, de grandes digitales élançaient leurs tiges sveltes chargées de fleurs purpurines et transformaient cette tranchée en une véritable allée de jardin. Tout au bout, juste dans l’axe du chemin, le soleil se couchait dans des vapeurs rouges et jetait de longues flambées de rayons obliques sous les ramures de la futaie déjà plus sombre. Des papillons aux ailes nacrées passaient et repassaient dans cette lumière, des insectes bourdonnaient au-dessus des ronces, et parmi les branches on entendait des gazouillements d’oiseaux, entrecoupés de mélodieux battements d’ailes. — L’émotion me gagnait, je reprenais confiance, je croyais plus fermement à mes rêves de féerie et d’enchantements. — Assurément, si la Princesse Verte habitait quelque part, ce devait être au fond de cette forêt fleurie, là-bas où le soleil poudroyait dans une buée de pourpre. Les rougeurs qui coloraient l’extrémité de l’avenue devaient être le reflet des toitures d’or d’un palais enchanté...
— J’ai faim ! s’exclama tout à coup le prosaïque Bigeard ; est-ce que c’est encore loin chez ta princesse ?
— Je ne crois pas, répondis-je choqué d’une aussi vulgaire préoccupation. Mais attends... j’ai encore les deux tartines de mon goûter : nous allons les partager.
Je tirai de mon sac les deux minces tartines de pain rassis que mon économe grand’mère avait sobrement enduites de confiture et qui étaient enveloppées dans un lambeau de journal. Bigeard les lorgnait sournoisement et, en même temps, il enfonçait d’un air mystérieux ses mains dans les poches de sa blouse. Au bout d’un instant :
— Moi aussi, murmura-t-il en se dandinant alternativement sur chacun de ses pieds, moi aussi j’ai quelque chose !...
— Quoi donc ?
— Devine ! continua-t-il en tirant la langue et en sautant à cloche-pied.
— Montre vite ! m’écriai-je impatienté.
— Deux œufs frais que j’ai chipés dans le poulailler des chères sœurs... Voilà !
Il se décida à en tirer un de chacune de ses poches et à me les laisser voir de loin. A l’aspect des œufs blancs et frais pondus, l’histoire de l’Oiseau bleu me revint en mémoire, et je songeai aux merveilleuses surprises que contenaient les œufs donnés par une bonne fée à Florine.
— Écoute ! criai-je à Bigeard, qui s’apprêtait déjà à en percer un pour le gober... Ces œufs sont peut-être enchantés comme ceux de Florine. Que dirais-tu si, en les cassant, j’en faisais sortir un carrosse doré ou un char volant, traîné par des pigeons qui nous conduiraient sans s’arrêter jusque chez la princesse ?
— Hein ? répondit Bigeard, en hochant la tête ; vas-tu me faire accroire qu’on puisse tirer un chariot d’un œuf de poule ?
— Certainement, affirmai-je ; c’est toujours ainsi que les choses se passent au pays des fées.
— Les œufs des fées, c’est possible ; mais les œufs des chères sœurs, je ne m’y fie pas, et j’aime mieux les avaler.
Afin de le décider, je lui contai tout au long le conte de l’Oiseau bleu. Il ne paraissait qu’à demi convaincu ; pourtant je finis par le fléchir, et il consentit à me confier un œuf, en rechignant.
— Essaye d’abord sur celui-là, dit-il avec méfiance.
Je déposai mes deux tartines sur une pierre plate, puis ayant frotté la coquille avec mon talisman, je m’écriai :
— Je veux qu’il sorte de cet œuf un carrosse d’acier poli, garni d’or et attelé de six pigeons ramiers !
Bigeard ouvrait de grands yeux. Je cassai gravement la coquille contre une pierre... Hélas ! il ne sortit que du blanc et du jaune liquides, qui engluèrent mes doigts et se répandirent sur les ronces. J’étais un peu penaud de n’avoir pas été mieux servi par les enchanteurs. Quant à Bigeard, il regardait d’un œil furibond les ronces toutes dégouttantes de jaune d’œuf.
— Imbécile ! s’exclama-t-il irrévérencieusement, te voilà bien avancé, et mon œuf est perdu !
— C’est à recommencer, répondis-je dépité ; peut-être que l’autre...
— L’autre ?... viens le prendre un peu voir ! L’autre n’est pas pour ton nez, espèce de Nicodème !
Être appelé Nicodème par ce petit menuisier ! c’était trop fort, et je devins furieux à mon tour.
— Je l’aurai ! m’écriai-je d’un ton rageur.
Et je m’élançai vers Bigeard, qui me reçut avec une bourrade. Je la lui rendis, nous nous prîmes à bras-le-corps, et l’instant d’après nous roulions sur le gazon, tant et si bien que l’œuf, objet du litige, se brisa dans la poche de mon adversaire. Cet incident mit fin au combat. Nous nous relevâmes rouges comme deux coqs, et nous lançant en dessous des regards irrités.
Bigeard ne pouvait me pardonner la perte de ses deux œufs.
— Je ne joue plus ! grogna-t-il d’une voix boudeuse, j’en ai assez, et je m’en retourne chez nous !... Au moins j’aurai à souper.
— Tu auras le fouet aussi ! répliquai-je ironiquement.
Cela le rendit rêveur. Je vis qu’il hésitait, et afin de le reconquérir tout à fait, je lui abandonnai mes tartines. Il n’en fit que deux goulées, puis essuyant sa bouche avec sa main :
— Maintenant, dit-il, il ne s’agit plus de s’amuser en route... Où est le chemin qui mène chez ta princesse ?
L’insuccès de l’expérience des œufs avait jeté un peu d’eau glacée sur mon enthousiasme ; néanmoins, sous peine de perdre tout prestige aux yeux de Bigeard, il fallait payer d’audace, et étendant ma main avec un geste solennel vers le couchant couleur de rose :
— C’est par là, répondis-je gravement ; marchons !
V
Nous marchions, nous marchions, et nous n’avions pas encore atteint le bout de la tranchée ; à la place où des rougeurs intenses illuminaient tout à l’heure l’extrémité de l’avenue, il n’y avait plus que des nuages passant du rose tendre au jaune safran, puis au lilas pâle : entre les nuées de plus en plus décolorées, le ciel avait pris des tons vert d’eau, et une première étoile venait d’y briller comme une paillette d’argent. Sous les branches de la futaie, il faisait déjà nuit noire, et dans la tranchée elle-même les objets devenaient plus confus.
— Serons-nous bientôt arrivés ? dit Bigeard plaintivement, en traînant les pieds.
— Dans un petit quart d’heure, répondis-je à tout hasard.
J’essayais encore de faire le brave, mais j’étais fort inquiet, et la physionomie sévère que prennent les bois au crépuscule m’emplissait d’une terreur secrète. Par ces longues journées de juin, je m’étais imaginé que la nuit ne viendrait jamais, ou du moins j’espérais que quelque agréable aventure nous surprendrait avant la tombée du jour ; mais rien ne se montrait, et je commençais à sentir lourdement le poids de la responsabilité que j’avais assumée en entraînant Bigeard dans le « grand bois ». Ajoutez à cela que je n’étais pas chaussé pour de longues courses, et que mes pieds gonflés me faisaient cruellement souffrir. Je fus tiré de mes préoccupations par une nouvelle exclamation de mon camarade. Je relevai la tête ; nous nous trouvions au milieu d’un carrefour en étoile, d’où rayonnaient cinq sentiers s’enfonçant sous la futaie dans des directions opposées.
— Quel chemin faut-il prendre ? geignait Bigeard d’un ton grognon.
Je regardais ahuri les cinq sentiers pleins d’une ombre mystérieuse et je me sentais fort perplexe. A tout hasard, je lui en désignai un à gauche.
— Je crois, murmurai-je, que c’est celui-ci.
— Comment ! tu crois ? s’écria-t-il avec humeur ; tu n’en es donc pas sûr ? Tu ne connais donc pas ta route ?
— Si, si, répondis-je tout en frémissant intérieurement ; c’est bien ce chemin-là.
Je n’avais pas eu de flair : à mesure que nous marchions, ce maudit sentier devenait plus étroit et plus couvert. La lune n’était pas levée, et la futaie était complètement ténébreuse ; nous ne voyions plus à deux pas devant nous. Pour comble de male chance, nous entendîmes tout à coup au loin, dans les profondeurs du bois, un cri lugubre et prolongé. — Chou ! hou ! hou !... C’était le cri de la hulotte, qui ressemble à la plainte d’un enfant en détresse. Je n’étais jamais venu dans le bois à pareille heure et par conséquent je ne pouvais me rendre compte de cette clameur pleine d’épouvante. Un frisson me courait dans le dos et ma gorge se séchait. Bigeard se serrait contre moi et se cramponnait à mon bras.
— J’ai peur ! s’écria-t-il d’une voix larmoyante. Où est le château ? où me mènes-tu ?... Je veux m’en aller, je veux retourner chez nous !
Chez nous !... Comme il devait faire bon chez nous, et comme dans ce moment j’aurais donné toutes les princesses et toutes les fées pour être assis dans la petite salle à manger de mon grand-père Pâquin, sous la cage des canaris et en compagnie des personnages du papier de tenture ! Dans la journée, au milieu des distractions et des émotions qui avaient suivi notre départ de l’école, je n’avais pas trop pensé à la maison. Maintenant le souvenir des calmes soupers qu’on faisait le soir en famille m’empoignait en même temps qu’un cuisant remords de ma damnable conduite. Je me peignais l’inquiétude où ma disparition ne manquerait pas de plonger mes parents ; il me semblait entendre ma grand’mère jeter les hauts cris et mon brave grand-père se désoler. Plus je pensais à tout cela, plus je me sentais le cœur gros ; fouillant des yeux la futaie ténébreuse et peu sûre, le sol pierreux, les fourrés pleins de frémissements équivoques, je songeais avec un chagrin profond au cabinet vitré où s’étendait, sous des rideaux bleus, mon petit lit bien clos et bien douillet, et tout à coup je me mis à fondre en larmes.
— Nous sommes perdus ! dis-je à Bigeard entre deux sanglots, perdus comme le pauvre petit Poucet !
Il est probable que Bigeard était tourmenté des mêmes regrets et des mêmes remords, car il éclata à son tour, et durant un bon moment nous restâmes là, nous tenant par la main et pleurant comme deux veaux.
Pendant ce temps la hulotte continuait à jeter par intervalles sa plainte retentissante, qui nous glaçait jusqu’aux os.
— Ça doit être des loups, pleurnichait Bigeard ; s’ils viennent, qu’est-ce que nous ferons ? Les loups mangent le monde quand ils ont faim.
— Crois-tu ? soupirai-je plus mort que vif ; et après un moment de réflexion, j’ajoutai :
— Nous pourrions monter sur un arbre. Sais-tu grimper, toi ?
— Oui... quand il fait jour, répondit mon camarade, qui était un enragé dénicheur d’oiseaux.
Le souvenir de mes lectures me revenait encore au milieu de mes frayeurs et l’histoire du petit Poucet me suggéra l’idée d’utiliser le talent de Bigeard, bien que cela me parût terrible de rester seul, tandis qu’il monterait à la cime d’un chêne.
— Eh bien, repris-je, si tu grimpais tout au haut de l’un de ces arbres, peut-être découvrirais-tu quelque lumière, et nous irions du côté où elle luirait demander aux gens de nous laisser passer la nuit dans leur maison... Essaye, continuai-je d’un ton insinuant, mais ne reste pas trop longtemps là-haut !
Le conseil parut sage sans doute à Bigeard, car il se décida à tenter la chose ; après avoir tâté plusieurs arbres, il en choisit un dont le tronc n’était pas trop gros et qui semblait suffisamment élevé. Puis il cracha bravement dans ses mains et se mit en devoir de grimper. Blotti dans l’herbe au bord du sentier, j’écarquillais les yeux pour tâcher de le suivre dans son ascension ; mais je ne distinguais pas grand’chose, et j’en fus réduit à juger du succès de ses efforts par le frottement de ses talons contre l’écorce rugueuse.
Au bout de deux minutes interminables, la voix de mon compagnon résonna tout en haut d’une cime ténébreuse.
— Jacques ! disait-il, je vois une lumière... là-bas... dans le fond !
— Écoute, lui criai-je à mon tour, remarque bien de quel côté elle brille et descends vite... Nous irons de ce côté-là.
Peu après je l’entendis qui dégringolait. Le malheureux descendait plus vite qu’il n’aurait voulu et laissait à l’arbre une bonne partie de son fond de culotte. Quand il fut en bas, je l’interrogeai sur la direction de la lumière, mais il lui fut impossible de s’orienter.
C’est alors que je reconnus la différence notable qui existe entre la poésie et la réalité. Dans le conte de Perrault, le petit Poucet, une fois au bas de l’arbre, retrouvait facilement « la lueur de chandelle » qu’il avait aperçue d’en haut. Dans la pratique, le cas était plus embarrassant. Cependant, comme Bigeard assurait que la lumière devait se trouver à l’extrémité du sentier, nous résolûmes d’aller de ce côté-là, et nous nous remîmes en marche, serrés l’un contre l’autre, butant à chaque minute contre des souches et tressaillant au moindre froissement des feuilles. A force de marcher, nous atteignîmes enfin un endroit où le bois s’éclaircissait, et tout d’un coup, entre des feuillages, je vis la lumière qu’avait aperçue Bigeard du haut de son arbre.
SAIS-TU GRIMPER A UN ARBRE ?

En cet endroit, le bois avait été coupé et le regard pouvait s’étendre fort loin sur un terrain légèrement incliné, où restaient debout, très clairsemés, les baliveaux et les anciens qui avaient échappé à la cognée. De distance en distance, des rangées de rondins empilés se dressaient comme des murs noirs sur le sol de la coupe, et au delà, à un bon quart de lieue, la lumière flamboyait, envoyant vers nous un vaporeux rayonnement qui mettait puissamment en relief les piles de bois et les arbres épars. Ce n’était pas une maigre clarté comme celle que jette dans la nuit une lampe ou une chandelle vacillante, mais une lueur rougeoyante pareille à celle qui s’échappe de la gueule d’un four. Même, à mesure que nous avancions, il nous semblait que cette lueur se multipliait, et nous pûmes bientôt compter trois ou quatre foyers lumineux autour desquels des formes étranges passaient et repassaient comme des ombres chinoises. En même temps une odeur de fumée âcre se répandait dans l’air.
Nous nous étions arrêtés indécis, et peu rassurés.
— Ce sont peut-être des ogres qui font cuire de la chair fraîche ! murmurai-je à Bigeard en lui saisissant le bras.
— Laisse-moi donc tranquille avec tes ogres ! répliqua mon camarade impatienté ; ça doit être tout bonnement des bûcherons qui font cuire leur souper ; j’en ai déjà vu, un soir que j’étais allé avec mon père charger un lot de planches dans une coupe. Écoute !... en voilà un qui chante...
En effet les paroles d’une chanson entonnée d’une voix pleine et traînante arrivèrent jusqu’à nous :
Dessous un blanc rosier il y a-t-une princesse Blanche comme la neige, belle comme le jour ; Trois jolis capitaines vont lui faire la cour. Le plus jeune des trois la prit par sa main blanche. — Montez, montez, princesse, dessus mon cheval gris Et je vous mènerai dans un fort beau logis...
Je ne sais pas pourquoi, mais cette chanson me rendit confiance. On y parlait d’une princesse, « belle comme le jour », et il me sembla que ce ne pouvait être que ma Princesse Verte.
— Allons-y, dis-je à Bigeard.
Nous nous dirigeâmes vers les feux, et nous tombâmes dans une vente de charbonniers ; ils étaient assis non loin de leurs fourneaux, autour d’une marmite où cuisait leur souper.
— Qui va là ? s’écria le chanteur, interrompant sa chanson.
— Ne nous faites pas de mal, messieurs, dis-je en m’approchant et en leur ôtant ma casquette ; nous nous sommes perdus dans le bois et nous sommes fatigués ; permettez-nous de nous asseoir auprès de votre feu.
— Tiens, ce sont des gamins de la ville, s’exclama un vieux qui devait être le maître charbonnier ; les ronciers les ont mis dans un bel état !... Allons, asseyez-vous, les moutards, nous ne vous mangerons pas... Vous avez grand’faim, je suis sûr ?
— Oh oui ! soupira Bigeard en s’agenouillant sur un sac vide.
— Les pommes de terre doivent être cuites, reprit le maître. Zacharie, donne-leur-en à chacun une couple, et coupe-leur un morceau de la miche.
Zacharie souleva le couvercle de la marmite fumante, et nous distribua à chacun notre ration avec une croûte de pain. Bigeard dévorait ; moi, bien que je fusse fort affamé, je m’interrompais entre chaque bouchée pour examiner nos hôtes. Leurs longues figures maigres et noircies, leurs yeux brillants sous la poussière du charbon, me causaient une vague inquiétude, et je ne touchais qu’avec méfiance à la nourriture qu’ils nous offraient. La seule boisson était de l’eau fraîche contenue dans un gros broc de terre brune, au goulot duquel chacun appliquait ses lèvres, et quand ce fut mon tour, j’éprouvai une désagréable impression à boire à ce goulot auquel s’étaient mouillées toutes ces bouches noires.
— Allons, petiot, me cria ironiquement Zacharie, ne fais pas de façons... Avale une gorgée de ce vin de grenouilles ;... nous n’avons pas la gale, mon fi !
Ces grosses plaisanteries redoublaient encore mon trouble.
— Ah çà ! reprit le maître charbonnier, dites-moi, mes drôles, que faisiez-vous dans le bois à pareille heure ?
— Nous cherchions quelqu’un, répondis-je prudemment.
— Oui, ajouta Bigeard avec une nuance d’incrédulité dans la voix, nous cherchons la Princesse Verte ; savez-vous où elle est ?
Les charbonniers se regardèrent avec des sourires qui me parurent étranges.
— Vous parliez tout à l’heure d’une princesse dans votre chanson, demandai-je naïvement à celui qui avait chanté ; c’est peut-être celle-là ; la connaissez-vous ?
— Pardi ! oui, je la connais, repartit ce dernier en éclatant de rire.
— Ah !... où demeure-t-elle ?
— Dans mon œil, fit-il gravement en portant le doigt à sa paupière.
Je le regardai d’un air effaré, cherchant à comprendre. Il tenait si bien son sérieux que je m’imaginai qu’il devait y avoir là-dessous quelque effrayant mystère, et je n’osai plus souffler mot.
Pendant ce temps le charbonnier nous pressait de questions. Il voulait savoir d’où nous venions et qui nous étions. Bigeard, qui tombait de sommeil, ne répondait plus qu’en bâillant ; moi je me tenais sur la réserve.
— Allons, je devine ce que c’est, murmura le maître : ce sont deux gamins qui se sont sauvés de l’école et qui n’osent plus rentrer chez leurs parents, de peur d’avoir le fouet... Nous en recauserons demain au jour... En ce moment, ils ont sommeil, et on n’en peut rien tirer... On va leur préparer un lit avec des sacs et de la bruyère, et ils y dormiront comme des loirs.
En effet, ils étendirent pour nous, sous un hangar, des bottes de bruyère et des sacs à charbon vides, où nous nous couchâmes. Bigeard dormait déjà, et moi je fermais à demi les yeux, guignant les étoiles et bercé par la voix du compagnon charbonnier qui avait repris sa chanson :
Au milieu du repas la belle a tombé morte ; Sonnez, sonnez, trompettes, tambours du régiment : Voilà la belle qu’est morte, j’en ai le cœur dolent. Où faudra l’enterrer, cette aimable princesse ? Au jardin de son père il y a trois fleurs de lis ; Nous prierons Dieu pour elle, qu’elle aille en paradis...
C’ÉTAIT UN GRAND DIABLE ÉLANCÉ COMME UNE GAULE.

Cette mélancolique chanson, modulée sur un ton de complainte, ne me donnait pas beaucoup de confiance. Pourtant je finis par m’assoupir. Je ne sais pas au juste combien de temps je dormis, mais je fus réveillé brusquement par une sensation de fraîcheur à laquelle je n’étais pas accoutumé. La nuit devait déjà être avancée, car le dernier quartier de la lune se levait tout rouge au-dessus des arbres, à l’extrémité de la coupe. Tandis que j’ouvrais les yeux, sans trop me rendre compte de l’endroit où je me trouvais, j’entendis un bruit de voix non loin du hangar, et, à l’obscure lueur lunaire, je distinguai le maître charbonnier qui causait avec un inconnu, dont la mine étrange me frappa et me réveilla complètement.
C’était un grand diable élancé comme une gaule et maigre à l’avenant ; il portait en sautoir un de ces longs fusils qu’on nomme canardières ; il était vêtu de deux peaux de bique et coiffé d’un méchant feutre recroquevillé ; ses pieds étaient enveloppés dans des feuilles de fougères ficelées avec des brins de joncs et destinées sans doute à amortir le bruit de ses pas.
Le charbonnier et lui s’entretenaient à mi-voix, mais dans le silence de la nuit on distinguait parfaitement les paroles qu’ils échangeaient. Je prêtai l’oreille, et voici ce que j’entendis :
— Où sont-ils ? demandait l’homme aux brodequins de fougères.
— Là, sous le hangar, dans la bruyère, répondit le maître.
« Sous le hangar... » c’était de nous sans doute qu’il s’agissait, et je redoublai d’attention.
— Bon !... il faudra les décarcasser cette nuit, de peur des gardes... as-tu un bon couteau ?
— Oui, Zacharie l’a aiguisé hier contre une pierre morte, et il coupe comme un damas... Tu emporteras les quatre membres au village, et nous garderons les bas morceaux pour faire une fricassée.
Je sentais mes cheveux se hérisser d’horreur. Assurément ces gens-là étaient des ogres, ainsi que je l’avais craint, et il n’était question ni plus ni moins que de nous hacher menu comme chair à pâté.
Je commençais à trembler de tous mes membres, quand le charbonnier reprit :
— Avant de te mettre à la besogne, viens boire un coup dans la hutte. Il n’y a rien de tel qu’une lampée d’eau-de-vie de marc pour donner du nerf...
Je les vis tourner autour des fourneaux et gagner la hutte, qui était située à l’autre extrémité du chantier.
Dès qu’ils eurent disparu, je secouai Bigeard, qui dormait à poings fermés, et je le réveillai.
— Hein ! quoi encore ? grogna-t-il en s’étirant... Qu’est-ce qu’il y a ?
— Parle plus bas, murmurai-je d’une voix étranglée... Il y a que nous sommes chez des ogres et qu’ils veulent nous manger.
— Tu es bête avec tes ogres, fit-il pour toute réponse en se retournant sur la bruyère ; laisse-moi dormir !
Mais j’insistai et, pour le convaincre, je lui contai brièvement ce que j’avais entendu de la conversation du charbonnier avec le grand diable à la canardière. Cela finit cependant par le remuer.
— Ce sont des brigands, dit-il en se dressant sur son séant et tout d’un coup il se mit à pleurer tout bas.
— Il ne s’agit pas de chigner, repris-je énergiquement, mais de profiter de ce qu’ils ont le dos tourné. Nous pouvons nous glisser derrière les piles de rondins et de là gagner la forêt... Sauvons-nous vite !
Je parvins à le mettre sur ses pieds, je lui pris la main, et tous deux, courbant le dos, nous sortîmes du hangar et nous nous glissâmes dans la grande herbe humide de rosée... Nous marchions quasi à quatre pattes, retenant notre souffle et choisissant de préférence les endroits herbus qui pouvaient amortir le bruit de nos pas. Nous nous piquions les doigts aux ronces et aux pieds de chardons, mais la peur nous empêchait d’être douillets. Nous pûmes enfin atteindre sans encombre une lisière et, une fois sous bois, nous nous redressâmes. Je me retournai. — Au sommet de la coupe, les six fourneaux à charbon découpaient leurs masses noires piquetées de points rouges, et, entre deux grands arbres ébranchés, la lune à demi rongée nous regardait d’un air ironique.
— Ils ne se sont encore aperçus de rien, dis-je à Bigeard. Maintenant prenons nos jambes à notre cou, et filons.
VI
A la fin de juin, les nuits sont courtes. Nous étions sous bois depuis une heure à peine, que l’aube commença de blanchir entre les hautes branches des hêtres et que les oiseaux réveillés se mirent à gazouiller. Nous deux, nous ne disions rien ; nous marchions, encore étourdis par la peur et par ce brusque réveil. Je me sentais fort capot, et regardant de côté mon camarade, je devinais à sa mine renfrognée et grognonne qu’il était furieux contre moi. Peu à peu les arbres s’éclaircirent, et nous arrivâmes à une lisière. Là, d’un commun accord, sans desserrer les dents, nous nous laissâmes choir sur la mousse du fossé, et, balançant machinalement nos genoux écartés, nous demeurâmes silencieux, occupés chacun de notre côté à songer à notre triste situation. La mésaventure de la nuit avait singulièrement refroidi mon zèle pour la recherche de la Princesse Verte. D’un autre côté, la perspective d’un retour à Juvigny, après notre escapade de la veille, n’avait rien de bien réjouissant. Je m’imaginais avoir commis, en fuyant la classe de la sœur Euloge et le logis paternel, une de ces fautes impardonnables à la suite desquelles on n’a plus qu’à désespérer de la miséricorde de Dieu et des hommes. S’il n’y avait eu que mon grand-père, je n’aurais pas eu de pareilles hésitations ; le brave homme m’aimait trop pour ne pas m’ouvrir les bras tout grands dès qu’il m’apercevrait. Mais il y avait mon père et ma grand’mère ; je me représentais leur accueil courroucé et la punition rigoureuse qu’ils ne manqueraient pas de m’infliger. Je me voyais enfermé dans un cabinet noir, condamné au pain sec et à l’eau pour des années, et l’idée d’un pareil châtiment ne m’inclinait guère à retourner chez nous. D’ailleurs où était-ce chez nous ? Nos marches et nos contre-marches dans la forêt m’avaient complètement désorienté, et avec cette propension des enfants à tout grossir, je me croyais déjà bien loin, bien loin de Juvigny.
Le pays que nous avions devant les yeux m’était totalement inconnu. A nos pieds, une friche semée de genévriers descendait jusque dans une gorge profonde, dont le creux était sans doute arrosé par un ruisseau, car il s’en dégageait un ruban de brouillard qui serpentait comme une fumée au pied du coteau et nous voilait le fond du vallon. La colline d’en face était couverte de vignes, et au-dessus de nos têtes, dans le ciel d’un bleu fin, il y avait déjà une musique d’alouettes. Au fond de la vallée brumeuse, une horloge d’église sonna cinq heures. Le soleil se montra tout rouge au-dessus des vignes mouillées de rosée ; puis ses rayons glissèrent le long de la côte dans le brouillard, qui s’argenta tout à coup, se déchira, s’enleva en minces flocons blancs et finalement se dissipa pour nous laisser voir un ruisseau qui miroitait, des prés tout jaunes et violets dans leur pleine maturité, enfin au loin, à l’entrée de la gorge, un village dont les vitres roses étincelaient. En même temps des coqs chantèrent, la corne d’un pâtre résonna dans les rues du village et des mugissements de vaches lui répondirent du fond des étables.
Ce gai soleil, ces prés en fleur, la musique des alouettes, tout ce tapage du réveil me redonnèrent un peu de courage. Le brouillard que je sentais au fond de moi se dissipa à son tour ; il me semblait impossible que cette belle matinée ne nous apportât pas enfin quelque agréable compensation.
— Bigeard, dis-je timidement, tu fais la mine, est-ce que tu m’en veux ?
Bigeard secoua les épaules avec un geste boudeur.
— Tu m’ennuies, grogna-t-il ; oui, je t’en veux et je suis bien fâché de t’avoir écouté... Toutes tes histoires de fées ne sont que des menteries, et je suis une bête d’y avoir cru... En voilà un métier ! toujours courir dans les épines, ne pas manger son soûl ni dormir son comptant, merci !... Je n’ai plus qu’une envie, c’est de m’en aller chez nous.
Je remontrai à Bigeard que l’accueil que nous recevrions chez nous n’avait rien de bien engageant, et je n’eus pas trop de peine à l’en convaincre. Alors, le voyant rêveur, j’insinuai sournoisement que peut-être ferions-nous mieux de poursuivre notre aventure et de nous mettre sous la protection des fées de la forêt ; mais cette réflexion n’eut d’autre résultat que de rallumer sa colère.
— Les fées ! s’écria-t-il, laisse-moi donc tranquille avec tes fées !... Si elles avaient un peu de cœur, elles nous enverraient un bon déjeuner... Mais elles se moquent de nous, et moi aussi je me fiche pas mal d’elles ainsi que de ta princesse ! Qu’est-ce que ça me fait, à moi, qu’elle soit enchantée ? Si quelqu’un la désenchante, ce ne sera pas moi !... Ah ! que je voudrais être chez nous, devant la table de notre cuisine, avec mon bol de café au lait !... Tu n’as donc pas faim, toi ?
— Si fait, répondis-je, nous pourrions descendre au village pour y acheter du pain et des cerises... J’ai de l’argent.